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OISEAUX

De
278 pages
Messagers célestes, les oiseaux sont aussi devins. La Grèce, les Etrusques en témoignent par maintes traditions. Il en allait de même chez les Celtes. Le coq que les Grecs reçurent de l'Orient, le pic, divinatoire chez les Latins, le roitelet, "oiseau druide" ou victime expiatoire, ont également leur place dans cette volière sacrée. Du Cambodge à l'Estonie et au monde slave, les oiseaux sont aussi héros de contes. Enfin les oiseaux se font héros civilisateurs et ancêtres.
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Société des Études euro-asiatiques

OISEAUX
Héros et devins

COLLECTION

EURASIE

La collection EURASIE regroupe des études consacrées aux diverses traditions culturelles des peuples du continent euro-asiatique et à leurs mutuelles relations. D'inspiration principalement ethnologique, elle est largement ouverte aux spécialistes d'autres disciplines: historiens, géographes, archéologues, spécialistes des mythes et des littératures. La collection EURASIE est publiée, au rythme d'un volume annuel, par la Société des Etudes Euro-Asiatiques, dont elle reflète les travaux.

Comité de lecture: Jane COBBI, Bernard DUPAIGNE, Jeanine FRIBOURG, Christian PELRAS, Xavier de PLANHOL, Christiane MANDROU, Rita H. RÉGNIER, Daniel ROSE, Yvonne de SIKE, Fanny de SIVERS, Solange THIERRY Secrétariat Directeur de rédaction: de la publication: Muriel HUTTER Yves VADÉ

Volun1es précédemment parus: 1 Nourritures, sociétés, religions.

-

2 Le buffle dans le labyrinthe 1. Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est (1992) 3 - Le buffle dans le labyrinthe 2. Confluences euro-asiatiques (1992) 4 - La lnain (1993) 5 - Le sacré en Eurasie (1995) symbolisme et signification sociale (1996) 6 Maisons d'Eurasie. Architecture, 7 Serpents et dragons en Eurasie (1997) 8 - Le cheval en Eurasie. Pratiques quotidiennes et déploiements mythologiques (1999)

-

Commensalités

(1990)

-

9

- Fonctions - La
Forge

de la couleur

en Eurasie

(2000)

10 - Ruptures ou mutations au tournant du XXIe siècle. Changements géographie mentale? (2001)
Il et le Forgeron.

de

1. Pratiques et croyances (2002) 12 La Forge et le Forgeron. 2. Le merveilleux métallurgique (2003) 13 - Sentir. Pour une anthropologie des odeurs (2004) 14-15 - Ethnologie et Littérature (2005) 16 - Europe-Asie. Histoires de rencontres (2006)

-

Ce volume

est le 17ème de la collection

RÉDACTION:

Musée du quai Branly, 222 rue de l'Université,

75007 Paris

La Rédaction laisse aux auteurs la responsabilité

des opinions exprimées.

Illustration de la couverture: Papier peint. Chine. XVIIIe siècle Bibliothèque des Arts décoratifs, Paris, Collection Maciet. (Droits réservés)

COLLECTION EURASIE Publiée par la Société des Études euro-asiatiques

OISEAUX Héros et devins

Textes réunis et présentés par Rita H. Régnier

L'Harmattan

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-04973-4 EAN : 9782296049734

INTRODUCTION par Rita H. RÉGNIER

Avant de prendre pour thème d'un précédent volume cet animal emblématique par excellence du continent euroasiatique qu'est le Cheval, la collection Eurasie avait offert à ses lecteurs un recueil d'études traitant du Serpent, « l'un des plus importants archétypes de l'âme humaine» (G. Bachelard). Pour le présent volume consacré à l'Oiseau, c'est à nouveau autour d'un support symbolique interculturel emprunté au monde animal que des spécialistes de diverses disciplines ont accepté d'articuler leurs réflexions. A la différence des deux recueils susmentionnés, celui-ci ne résulte pas d'une confrontation qui se serait structurée à l'occasion d'un colloque: les articles qu'on va lire répondent au libre choix des auteurs. Le vol, que l'homme n'a cessé d'envier à la gent ailée jusqu'à l'invention de l'aéroplane, suggère des idées de liberté, d'indépendance, d'apesanteur, de vitesse aussi. D'où le rôle de messager attribué métaphoriquement à l'oiseau, intermédiaire entre ce bas monde et le monde d'en haut, résidence divine. Infiniment variée, la faune aviaire a donné corps à une foule de représentations mentales issues de l'observation des traits physiques et des mœurs propres aux diverses espèces, autant que de rapprochements abusifs entre leurs comportements et ceux des humains. Avec le temps ces représentations se sont enrichies et complexifiées, par suite de la pluralité des cultures comme en raison des différents niveaux de perception et degrés de sensibilité chez les observateurs et agents de transmission des connaissances. Ainsi se créent, s'alimentent, sont véhiculés des éléments de ces mythes, légendes, contes et apologues mêlés à des demi vérités qui constituent le fonds commun de notre imaginaire. Certains contes d'oiseaux appartiennent au plus lointain héritage de I'humanité. On connaît I'histoire des filles-cygnes

qui s'abattent sur un étang, dépouillent leur vêtement de plumes et se transforment en jeunes filles le temps d'un bain. On la retrouve sur tous les continents, et notamment en Eurasie chez les peuples de l'Altaï, où les Bouriates, par exemple, en ont fait un mythe d'origine de leur communauté. Dans la littérature écrite, l'histoire de Hassan de Bassorah, intégrée aux Mille et une nuits, en présente une version somptueusement développée. La diffusion universelle de ces motifs, à travers de multiples variantes, invite à leur attribuer une origine remontant à la préhistoire. Les oiseaux migrateurs, et plus spécialement les espèces aquatiques (oies, canards, cygnes) n'ont pas seulement fasciné de tout temps les chasseurs; leur nomadisme, leurs singulières facultés d'orientation, la régularité de leurs passages, les mettent tout naturellement en rapport avec le cycle des saisons et avec le calendrier, ce qui contribue à expliquer le rôle symbolique de premier plan que ces espèces semblent avoir joué au moins depuis l'époque du Bronze. Peut-être n'est-il pas tout à fait déplacé d'évoquer ici les fonctions, complémentaires par antithèse, que beaucoup de mythes cosmogoniques attribuent à l'Oiseau et au Serpent, représentant respectivement le principe ouranien et le principe chtonien. A l'un, l'espace illimité, la lumière; à l'autre, le confinement souterrain, l'obscurité, I'humidité. L'hindouisme de l'épopée et des purâna a fait des ennemis de ces « deux-foisnés» pareillement sortis d'un œuf. Leur hostilité a pour origine une dispute entre deux épouses d'un des progéniteurs des créatures. Au cours de cette dispute la mère des serpents, avec l'aide de ses enfants, capture et emprisonne la mère des oiseaux, provoquant par là la haine du fils de celle-ci, Garuda, à l'encontre de la gent reptilienne. Frère puîné d'Aruna (l'Aurore) le cocher du soleil, Garuda, issu d'un œuf couvé pendant mille ans, tête de rapace épervier ou milan sur un corps d'homme, est le roi des oiseaux. Il sert de monture à Vishnu, le dieu suprême dans l'épopée, le conservateur de l'univers et il devient aussi son emblème. Quoique dévorateur de serpents, Garuda laisse en paix ceux qui veillent sur les rivières et les eaux souterraines, et sont garants de la fertilité. Il témoigne aussi du respect à leur souverain Ananta (Sans-Fin), le grand serpent polycéphale support de la Terre, et, comme lui, au service de Vishnu. La forme prescrite, par certains textes de la tradition 8

védique, pour l'empilement de briques qui constituait l'autel du feu sacrificiel était celle d'un oiseau aux ailes déployées, dit d'abord çyema (épervier ou faucon) et plus tard garutmân (l'ailé), oiseau censé porter les offrandes aux dieux. Ce garutmân n'est autre que l'ancêtre de notre Garuda épique. Dans les pages qui suivent, les occasions ne manqueront pas de se souvenir de l'association Oiseau-Serpent: ce dernier ne sera pas forcément crédité de quelque diablerie. Le coq, le premier, entre en scène: Yvonne de Sike évoque le cheminement jusqu'à nous du Gallinacé, parti du Sud-Est asiatique, ainsi que son surprenant parcours à travers la pensée de la Grèce ancienne, en notant son rôle dans le courant pythagoricien et les jeux panathénaïques. Daniel Rose interroge les auteurs grecs et latins sur l' ornithomancie - quête érudite d'où, en outre, découlent des réflexions sur l'ornithogénèse qui représente plus d'un quart des cas de métamorphoses célèbres. C'est en partant de l'un d'eux qu'Yves Vadé visite plus largement quelques traditions attachées au pic. En Gaule, les noms d'Esus, de Taranis et de Teutatès désignaient-ils, comme l'a écrit Lucain, trois grands dieux ou bien, comme Claude Sterckx entend le démontrer, trois aspects d'un même dieu de type jupitérien ? C'est dans cette perspective que l'auteur reprend le dossier d'Esus, accompagné, à Trèves comme à Lutèce, du « taureau aux trois grues». En domaine celte toujours, «les Irlandais ont fixé sur les oiseaux la projection de leurs rêves et de leurs espoirs », assure Véronique Guibert de La Vaissière. En attestent les légendes, récits et proverbes qu'elle a choisis parmi une multitude, où affleurent souvent, sous le vernis chrétien, les couleurs de vieilles croyances celtiques. D'autres traditions populaires fournissent la matière des articles suivants. Galina Kabakova étudie les versions nombreuses d'un conte fort répandu chez les Slaves orientaux, tandis que Fanny de Sivers analyse une poésie inventée par les femmes et chantée par elles, selon une coutume d'Estonie. Ces contributions donnent à connaître certains regards posés sur les oiseaux de notre continent. On a placé à leur suite la note dans laquelle Nelly Saunier, rare spécialiste aujourd'hui du travail de la plume, résume l'histoire de cet art raffiné et sOll1ptueuxtout ensemble, lié à l'évolution du goût et des modes en Europe. 9

Par sa présentation du concept de l'oiseau merveilleux Sîmorgh, symbole d'une permanence dans les traditions littéraires et religieuses, savantes et populaires, de l'Iran, Teresa Battesti nous introduit à la connaissance de la pensée soufie, nous conduisant ainsi de 1'« épopée héroïque» à 1'« épopée mystique» . Les battements d'ailes dont bruissent les pages dues à Solange Thierry témoignent de la place privilégiée qu'accorde aux volatiles, tant réels que fantastiques, la littérature du Cambodge. Celle-ci met en évidence des thèmes développés dans le Rëtmëtyana ou dans les contes bouddhiques, ainsi que dans de vieilles légendes locales et dans des romans du XIXe siècle. Les deux études sur lesquelles se clôt le volume se situent sur un tout autre registre. Elles résultent d'enquêtes ethnologiques effectuées sur le terrain. De nombreuses familles d'oiseaux issues de lignées venues, voilà bien des millénaires, de l'Asie du sud-est continentale sillonnent le ciel jusqu'au Pacifique occidental. Le calao appartient à l'une d'elles. C'est un oiseau d'aspect impressionnant, pourvu d'un énorme bec surmonté d'une protubérance cornée. Antonio Guerreiro nous emmène à Bornéo où des communautés associent à ce souverain du peuple ailé des notions de prestige et de pouvoir. Son étude s'achève par une analyse de motifs décoratifs qui s'inspirent de cet animal; il révèle leurs points communs avec des éléments d'un type d'ornementation particulier, propres à des objets fort éloignés dans le temps et l'espace, comme - pour ne mentionner qu'eux les tambours de bronze protohistoriques de la péninsule dite indochinoise (culture de Dông Son). Plus loin encore nous entraîne Christian Coiffier, à la rencontre de mythes tissés autour d'« oiseaux civilisateurs» en lesquels des populations de Nouvelle-Guinée croient reconnaître leurs ancêtres. On y retrouvera le calao et on pourra y faire la connaissance du casoar, oiseau coureur, qui appartient à la faune endémique de cette île et de la frange forestière de l'Australie septentrionale: on apprendra comment cet oiseau, qui n'évoque guère chez nous que la coiffure des saint-cyriens, perdit la faculté de voler.. .

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Oiseaux dans les traditions européennes

LE COQ EN ÉVIDENCE DANS LES ARCANES DE LA PENSÉE GRECQUE ANCIENNE

Yvonne de SIKE Musée de l'Homme Hommes, Natures et Sociétés Muséum National d'Histoire Naturelle

Résumé Tardivement introduit en Grèce de l'Orient, le coq, quasiment absent de la mythologie, occupe pourtant une place importante dans le courant pythagoricien où il apparaît comme véhicule de l'âme. La beauté du plumage, le supposé courage et la combativité du volatile lui accordent une place privilégiée dans la symbolique des jeux panathénaïques aux côtés d'Athéna, tandis qu'il est proposé comme exemple d'ardeur guerrière aux jeunes soldats avant les batailles. C'est certainement dans ce contexte où s'est développée I'homosexualité masculine rituelle que le coq acquiert le statut de cadeau intime pour exprimer le dépassement de l'amour charnel. Apollon, Aphrodite, Arès, Asclépios semblent avoir bénéficié des services rituels du coq en profitant de ses prérogatives orientales; celui-ci reste néanmoins, le plus souvent, lié au soleil et à la lumière dont il annonce l'apparition à l'aube et la disparition au crépuscule. Même de nos jours, dans les traditions populaires grecques, le coq reste très proche de son image antique: suffisant, superficiel, jaloux, possessif: mauvais amant, mais aussi cet annonciateur jovial du jour seul capable de dissiper l'obscurité et les dangers qu'elle véhicule.

Aigles, cygnes, chouettes, corneilles, grues, perdrix, cailles, canards, oies, ibis, etc., volatiles indigènes du sud-ouest européen et de la Méditerranée orientale - ou en passages migratoires annuels -, meublent l'imaginaire, les mythes et les légendes des Grecs. Tantôt ils symbolisent l'épiphanie d'un dieu ou d'une déesse ou apparaissent comme véhicules d'une divinité, tantôt ils incarnent un humain métamorphosé en oiseau par volonté divinel inéluctable. Ni le coq ni la poule - encore
1 Les mythes abondent dans ce sens dans toute la mythologie indoeuropéenne, adaptés, le plus souvent, au contexte de biodiversité de la région

moins les œufs2 -, qui occupent une place si essentielle dans
notre alimentation et dans les traditions populaires contemporaines, n'entrent dans cette catégorie. Tardivement introduits en Europe, les Gallinacés ont du mal à trouver une place valorisante dans la mythologie antique et se limitent à des rôles accessoires. Notons encore que c'est dans le cadre de l'empire romain que finalement ces oiseaux ont conquis les basses-cours de l'Europe occidentale. Pourtant, et malgré une pauvreté apparente de profondeur mythologique, le coq s'enveloppe d'une aura particulière au niveau linguistique: Alector ou Alectryon sont les appellations attribuées au coq dans la Grèce antique, mettant en évidence l'une des qualités communément reconnues à ce volatile, à savoir sa bravoure, si l'on admet la version étymologique la plus communément admise. Elle souligne les vertus apotropaïques que l'on prête à l'oiseau: le mot désigne celui qui éloigne, celui qui protège, en référence au verbe alexo qui signifie protéger, éloigner, aider, etc.3 Nous reviendrons par la suite sur la mésaventure d'Alector ou Alectryon métamorphosé en coq, selon quelques versions tardives du mythe, à cause d'une défaillance de sa vigilance préjudiciable aux dieux. On aurait du mal à ne pas se souvenir d'un passage illustre sur le coq venant d'un contexte culturel géographique situé à l'opposé du monde grec:
« l'ai ouï dire que le coq qui est le clairon du matin, avec son cri puissant et aigu, éveille le dieu du jour; et qu'à ce signal, les esprits, qu'ils soient dans la mer, ou le feu, sur la terre ou dans l'air, les esprits errants regagnent en hâte leurs retraites... »

concernée. C'est dans les variantes des mythes et des contes que les différentes familles d'oiseaux peuvent être interchangeables pour mieux s'adapter aux réalités écologiques. 2 L'œuf cosmique n'apparaît que dans la version préhellénique et orphique de la création du monde mais il n'est certainement pas un œuf de poule. Reste à savoir si la tradition des œufs de Pâques qui converge avec les rites printaniers antiques a comme ancêtre des célébrations établies avant ou après l'introduction des Gallinacés dans le bassin oriental de la Méditerranée. 3 Cf. Alex-andre = celui qui protège les hommes, plutôt qu'un être privé de lit selon une étymologie peu probante (a-Iectron). Frisk H. Griechische. etymologische. Worterbuch, I, p. 68. Chantraine P. Dictionnaire étymologique, I, p. 58. 14

Voilà les vertus principales du coq d'après Shakespeare (premier acte d'Hamlet, discours d'Horatio4). Eternel chantre du soleil levant, dissipateur de l'obscurité, le coq exerce, pendant cette période charnière du jour, son pouvoir sur les spectres et les fantômes, les âmes errantes et dangereuses: celles qui n'ont pas pu gagner le royaume de l'au-delà à cause d'une magie, d'un empêchement moral ou d'une mort violente. Presque soixantedix ans auparavant, Rabelais5, dans son Pantagruel, place un coq blanc entre les mains de Phébus, comme symbole et attribut à la fois: le Gallinacé, qui annonce la victoire journalière de la lumière, préside à la défaite des ténèbres, à la détection et la reconnaissance des erreurs et dénonce les injustices. C'est une version philosophique du mythe du Soleil/coq justicier utilisé par cet auteur en réaction à l'establishment de l'époque, plus qu'en écho des croyances courantes sur le roi de la basse-cour6. On pourrait soutenir que le coq semble traverser les siècles, entre l'Antiquité grecque et la Renaissance, doté toujours d'un pouvoir unique, assimilé à la valeur morale de la lumière, voire à la justice, en vertu de son étroite association avec le Soleil. La sémantique du coq s'amplifie dans le symbolisme chrétien avec une identification «multifonctionnelle» de l'oiseau à la résurrection, au prêcheur du nouvel Évangile et au Christ luimême. Cette extension sémiotique fait de lui la matérialisation d'un animal invincible, prophétique, intelligent, médecin/gué-

4 Shakespeare écrit Hamlet vers 1600 en exprimant une pensée parvenue à une certaine maturité plus amère et plus désabusée qu'elle n'apparaît dans ses œuvres de jeunesse, se rapprochant ainsi des courants philosophiques propres à son époque, représentés principalement par Francis Bacon. 5 Rabelais reflète dans son œuvre, à travers des récits héroïcomiques, l'enthousiasme pour l'humanisme et la philosophie et laisse apparaître une forte influence de l'Antiquité revue et corrigée par les idéaux de la Renaissance. Pantagruel, écrit vers 1532, s'inscrit dans cette lignée d'aspirations politiques et éducatives. 6 Sur un ensemble de croyances populaires et littéraires occidentales autour du Gallinacé et la bibliographie correspondante, voir Paul de Saint-Hilaire, Le Coq. Les synlboles, Éditions du Félin, Ph. Lebaud, Paris 1996. 15

risseur, annonciateur du jugement dernier et moralisateur7. Il est parallèlement reconnu comme instrument de magie et des sorciers, à cause de la position ambivalente qu'il occupe dans le déroulement du temps linéaire, entre la nuit, l'aurore et le jour8, comme dans le déroulement du temps cyclique, entre la vie, la mort et la renaissance. Originaires du sud-est asiatique, les Gallinacés ont été probablement domestiqués vers 8000 avant notre ère9, pour progresser lentement vers l'Inde occidentaleIO et la ChineII et vers le Moyen-Orient, avant d'être introduits en Egypte et sur les côtes du Proche-Orient au cours du 1ermillénaire avoJ.-C. Si les Gallinacés apparaissent dans les listes lexicales de la documentation assyrienne au 1er millénaire, le coq resta longtemps absent de l'iconographie chaldéo-assyrienne. Enfin c'est à partir de l'époque néo-babylonienne que les poulets sont présents dans les listes des offrandes aux dieuxI2. Par ailleurs, il semblerait que les Gallinacés aient été connus en Egypte au Nouvel Empire grâce à des importations d'Asie, à la suite de

7 Le coq apparaît déjà comme moralisateur dans les contes d'Esope (les coqs et la perdrix, le coq et le renard, le coq et le diamant, etc.). Voir Annexe 1. 8 Il est utile de rappeler ici la symbolique des couleurs du coq dans les traditions européennes: le coq noir, représentant la nuit, est porteur de maléfices, le coq roux, représentant l'aurore, est symbole de force, figurant le combat entre la lumière et les ténèbres, tandis que le coq blanc, assimilé au jour, est porteur de bonheur et de justice. 9 Un colloque, et par la suite un numéro spécial de la Revue de la Société Française d'Ethnozoologie, n° 58, 1996, a été dédié au coq regroupant des informations intéressantes sur les Gallinacés, avec une bibliographie francophone assez large. Nous avons participé à cet ouvrage avec un article intitulé « Du coq à l'âme », pp. 13-24. IODes ossements de Gallinacés ont été découverts dans les fouilles des sites archéologiques de la vallée de l'Indus vers 4500 avant notre ère, cf. « Les coqs sauvages» extrait de l'ouvrage Elevage sélection et standard des poules naines édité par le Bantam Club Français, 1994, (QL.B. - Poules Naines 19992006. Il Il semblerait que les Gallinacés domestiqués apparaissent en Chine vers 1400 avant notre ère, op. cil. 12 Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne, Bouquins, Robert Laffont, Paris 2001, pp. 604-605. 16

l'expédition de Toutmosis 111131479 1424 avant notre ère), si ( l'on suppose que l'appellation « oiseaux pondeurs» correspond aux poules, mais ils deviennent proprement domestiqués et largement élevés à la fin de l'époque dynastique. Il semble probable que ces oiseaux de la basse-cour ont été introduits en Crète et dans les villes grecques de la frange maritime de l'Asie Mineure à l'époque dite Géométrique (fin IXe - début VIle siècle avant notre ère) par des marchands phéniciens pour faire progressivement leur apparition dans les îles de la Mer Egée14et le reste du monde grec. Le rôle des Perses reste néanmoins dominant dans la diffusion du coq qui arriverait en Lydie avec la prise de Sardes par Cyrus. La tradition veut en effet que l'oiseau, avec son contexte rituel, se soit répandu vers l'ouest avec l'expansion de l'Empire Perse, sans preuve historique autre que l'impact du contact entre le monde grec avec cette grande puissance militaire et culturelle orientale, où le coq fait déjà partie intégrante de la mythologie15. C'est aussi une façon indirecte d'exprimer une certaine admiration que nourrissait au moins l'élite grecque à l'égard de la Perse et que l'on retrouve dans l'attitude respectueuse d'Hérodote, dans sa chronique de voyages orientaux. Toute une pléiade de philosophes, physiciens et créateurs marquants de la pensée hellénique, originaires des franges orientales de la grande Ionie, étaient attirés par l'Orient, à commencer par Homère, Pythagore ou Alexandre le Grand16. Pour dater l'apparition des Gallinacés en Grèce continentale, nous disposons de deux types de documents: d'une part les témoignages littéraires, directs ou indirects, et d'autre part les trouvailles archéologiques. Nous allons donc mener une enquête « policière» pour découvrir le contexte de

13 Pascal Vemus - Jean Yoyotte, Bestiaire des Pharaons, Perrin, Paris 2005, p. 411. 14 Il semblerait que Délos, l'île d'Apollon, au centre des Cyclades, fut un centre de commerce et d'élevage de poules et des coqs. 15 Voir ci-dessous pp. 22 et suivantes. 16 A ce propos, cf. l'analyse de J. Lacarrière sur l'estime réelle des Grecs pour les Perses et les ravages de la propagande politique à la suite des guerres médiques dans son ouvrage devenu classique En cheminant avec Hérodote, Hachette, Littératures, 1981, pp. 14 et suiv. 17

l'introduction du coq dans la vie culturelle de la Grèce archaïque et nous évoquerons ensuite les «manipulations» mythologiques opérées au fil du temps pour accorder des alliances divines à ce volatile. Nous verrons enfin comment, sous la plume gracieuse de Lucien de Samosate, le coq devient un sage, un anticonformiste génial dénonçant les envolées mystiques de la fin du monde antique, malgré l'importance qu'il avait entre-temps acquise auprès des Pythagoriciens. Nous comptons, indirectement, démontrer que l'importance symbolique accordée au coq, malgré son introduction tardive, peut être attribuée aussi bien à l'effet visuel que ce fier oiseau a

produit - mis à part son utilité nutritionnelle et la productivité
des « poules pondeuses» - qu'à la vivacité de son caractère et surtout à la charge rituelle qu'il véhiculait lors de son voyage des contrées orientales de son origine vers l'Occident. Les indices littéraires La littérature grecque fournit une argumentation solide pour fixer la date d'introduction du coq en Grèce. Homère et toute la poésie épique ignorent l'existence de ce volatile. Même Hésiode, le chantre de la ruralité, ne fait pas allusion aux Gallinacés dans Les Travaux et les Jours, œuvre à connotation autobiographique17. Le poète, qui vécut à Ascra en Béotie aux environs de 700 avant notre ère, se fait le porte-parole d'une société paysanne qui souffre du déclin de la structure patriarcale. Il est le témoin lucide d'une profonde crise rurale à l'aube d'une « mondialisation» de la civilisation des Hellènes qui se lancent avec ardeur dans la colonisation des côtes méditerranéennes où commerce et «libre échange» se font valoir au détriment des travaux de la terre. Hésiode n'est pas seulement un simple moralisateur traditionaliste mais aussi un connaisseur indéniable des conditions de vie des paysans. Si le coq (et les poules) avait déjà une place dans les basses-cours en Grèce, il serait difficile d'admettre qu'il passe sous silence sa présence aussi bien au niveau rituel qu'à celui de la vie pratique. En effet le coq aussitôt introduit devient le chantre incontestable du jour, grâce à son chant tonitruant de l'aube tandis que la
17 Il est destiné à son frère prodige, Persès, qui voulait le priver de son héritage terrien auquel Hésiode était très attaché. 18

poule, la bonne pondeuse, devient sIgne de richesse et d'opulence. Le coq apparaît pour la première fois dans la seconde moitié du VIe siècle, dans l'oeuvre de Théognis18, poète de Mégare, aristocrate inconditionnel, méprisant le peuple comme les travaux de la basse-cour. Par la suite les témoignages affluent comme les sources iconographiques. Une source appréciable d'informations sur l'introduction des Gallinacés en Grèce sont les Fables d'Esope (voir en annexe na 1 un recueil de fables sur les Gallinacés provenant de différentes collections publiées jusqu'à nos jours) où apparaissent des coqs et des poules en proportion « équitable» par rapport aux autres animaux. Bien évidemment leur représentativité est faible, comparée à celle du renard, du lion, du loup, du bœuf ou du mouton qui s'avèrent les protagonistes favoris des fables sans que l'on puisse rien conclure, de ce fait, sur la date de leur insertion dans le corpus des fables grecques. Ainsi sur environ six cents fables recensées, le coq et la poule apparaissent onze fois dans des contextes différents: c'est le caractère solaire du coq qui semble favorisé (No 12 et 12. A., 158 et 158 A.), puisqu'il est, d'après la narration, chargé d'annoncer l'arrivée du jour. C'est la raison pour laquelle il est mal perçu et puni par ses maîtres pour avoir « sonné» leur éveil avec son chant tonitruant aux premières lueurs de la lumière de l'aube, alors qu'ils auraient préféré prolonger leurs rêves de la nuit. En outre, le caractère belliqueux (No 21) et vaniteux (N° 20, 20 A. et 20. B.) du coq est pointé, comme sa superficialité (No 269). La sexualité débridée du coq (No 12 et 12. A.) trouve sa correspondance dans la feI1ilité de la poule pondeuse (No 90) et par extension dans l'histoire de la poule aux œufs d'or (No 287), même si ces deux dernières fables mettent plus l'accent sur la cupidité des hommes que sur la fertilité de la poule. Il en ressort aussi le caractère jaloux du volatile; une seule fois le coq semble être doté de « science et prudence» (cf. « le coq et la pierre précieuse »). Nous observons, d'une certaine façon, une « stabilité» d'approche: ce sont les qualificatifs que l'on attribue toujours au coq dans les traditions populaires et la
18 Théognis, v 863 ; de l'œuvre de ce poète reste un recueil d'environ 1400 vers de contenu didactique. 19

littérature orale de la Grèce contemporaine. Il s'agit d'un oiseau beau et vaniteux, très actif sexuellement, mais mauvais amant à cause de son orgasme précoce; il est considéré comme belliqueux, sans grande réflexion, jaloux et possessif, par opposition à la poule qui est soumise, pondeuse, source appréciable de richesse, malgré sa stupidité proverbiale. Les Fables d'Esope, datant théoriquement du YIe siècle, posent inéluctablement plusieurs questions sur la datation de ce genre littéraire, les sources d'inspiration de l'auteur et la fiabilité chronologique de ces historiettes qui ont circulé pendant des siècles sous une forme oralel9. La constitution d'une première collection grecque écrite fut entreprise par Démétrios de Phalère, au lye siècle. Évidemment l'origine orientale d'Esope - esclave phrygien - et ses voyages vers l'Iran, la Mésopotamie et l'Egypte font de lui un connaisseur des modes littéraires de ces régions, mais aussi de la faune locale. En ce sens la présence du coq, suffisamment connu en Asie Mineure et aux contours de la Méditerranée orientale, ne pose pas de problème quant à la datation de ces fables au YIe siècle, même si leur circulation en Grèce peut être plus tardive. Il est actuellement admis que cette littérature destinée au public populaire - par opposition aux maximes des sept sages destinées à l'élite - fut répandue en Grèce au temps des Tyrans20 (Périandre à Corinthe et Pisistrate à Athènes) qui malgré leur «populisme» initial se sont montrés par la suite répressifs, vraiment tyranniques, dans le sens contemporain du
19 Esope ayant vécu entre les VIle et VIe siècles avant J.-C. est considéré comme le père de la fable en langue grecque. Mais a-t-il vraiment existé? Rien n'est sûr, mais il est convenu désormais de parler plutôt de textes ésopiques que de fables d'Ésope. Ces fables constituent une somme de la sagesse populaire des Grecs. Elles inspireront ensuite Phèdre à Rome, puis les conteurs arabes. Les fables d'Ésope ont été compilées et publiées au XIVe siècle par Planude, un moine byzantin. Isaac Nicolas de Nivelet avait publié en 1610 une version d'Ésope en latin, et cette traduction avait été rééditée en 1660. La Fontaine l'a probablement lue lorsqu'il composa ses propres fables. 20 Les fables d'Esope ne sont pas les premières connues en Grèce. Hésiode, au VIle siècle, cite déjà la fable du Rossignol et de l'épervier et les fragments d'Archiloque, poète lyrique de la première moitié du VIle siècle, laissent supposer que les fables étaient déjà un moyen d'exprimer de façon directe et simpliste des idées morales. 20

terme. Les fables seraient une forme déguisée de contestation permettant de s'ériger contre leur pouvoir abusif. Cette date supposée de circulation de la littérature ésopique en Grèce semble converger avec les indices archéologiques qui datent la présence du coq en tant que motif décoratif, que nous allons exposer par la suite21. Par ailleurs, c'est Hérodote qui donne au ye siècle une confirmation historique de l'existence d'Esope qui fait de lui l'esclave d'Iadmon, aristocrate de Samos et compagnon d'une ancienne courtisane, Rhodopsis, installée à la cour du pharaon Amasis22. Au ye siècle, les fables d'Esope ont connu une grande popularité à Athènes, comme en témoignent les références d'Aristophane qui les cite fréquemment dans ses comédies. Par ailleurs, il semblerait que Socrate, lors de son emprisonnement, se distrayait en versifiant des fables ésopiques23. La popularité d'Esope et l'imagination débordante des Grecs ont fait de lui un conseiller de Crésus mais l'ont aussi, pendant le lye siècle, mis en contact avec Solon traditions non attestées aux siècles précédents mais amplifiées pendant la période romaine. La circulation des fables d'Esope laisse donc supposer que le coq se fit connaître en Grèce au début du YIe siècle et que sa progression fut assez rapide, au moins dans les grands centres maritimes et commerciaux, pour que le public fût suffisamment averti de la nature du volatile et de ses caractéristiques comportementales pour apprécier le contenu de ces fables. Une tradition tardive, citée par Elien (2,28) met en liaison la bravoure du coq et l'esprit politique de Thémistocle dans le contexte suivant:
Origine du combat des coqs24. « Les Athéniens, après avoir vaincu les Perses, rendirent un décret qui portait que dorénavant, un jour de chaque année, on donnerait au 21 Cf. ci-dessous pp. 25 et suivantes. 22 Amasis est un pharaon de la XXVIe dynastie de la basse époque égyptienne, régnant de -571 à -526, qui a développé des relations très étroites avec les Grecs. 23 Platon, Aristote, Démosthène, entre autres, ont recours aux fables comme figures de rhétorique pour illustrer leur argumentation et pour juger la morale de leur clients et l'immoralité des arguments de leurs adversaires. 24 Bon-Joseph Dacier, Elien, Histoires diverses. Paris, Delalain, 1827, p. 28 21

peuple le spectacle d'un combat de coqs sur le théâtre. Voici quel en fut le motif: Thémistocle, conduisant toutes les forces d'Athènes contre les barbares, aperçut des coqs qui se battaient; il songea sur-Iechamp à tirer parti de la rencontre, et faisant faire halte à son armée: "Ce n'est, dit-il à ses soldats, ni pour la patrie, ni pour les dieux de leurs pères, ni pour défendre les tombeaux de leurs ancêtres, que ces coqs affrontent le péril; non plus que pour la gloire, pour la liberté, ou pour leurs enfants: ici, chacun combat pour n'être pas vaincu, pour ne pas céder." Ce discours excita le courage des Athéniens. II fut donc arrêté que ce qui avait servi à échauffer leur valeur, serait consacré par un établissement qui perpétuerait un souvenir capable de produire le même effet en d'autres occasions. »

était mise en valeur à Athènes bien avant le début du Ve siècle
et les guerres contre les Perses25. Par ailleurs, l'argument présenté par Elien plaide plus pour la capacité politique de Thémistocle que pour la véracité de l'argument présenté. Rien, par ailleurs n'exclut que Thémistocle ait prononcé ce discours et qu'il ait « institutionnalisé », en souvenir de la victoire de Salamine, les combats de coqs déjà pratiqués à Athènes et largement appréciés du public, si l'on en juge par les représentations iconographiques26. Il est sans doute intéressant de mentionner ici que le coq est référencé par Aristophane comme le Mède ou l'oiseau de Perse dans la comédie Les Oiseaux, ce qui montre la perception du public quant à l'origine de cet oiseau, nouvellement arrivé et pas encore bien intégré dans la mythologie hellénique. Par contre, Aristophane met en exergue deux qualités attribuées à l'oiseau et il pointe ironiquement une habitude déjà installée dans les mœurs grecques. Le coq est de prime abord présenté comme un volatile invincible, capable d'asservir les autres oiseaux:
EUELPIDE. Et toi, quel animal es-tu, au nom des dieux? LE ROITELET. Je suis un oiseau esclave. EUELPIDE. Tu as été vaincu par quelque coq?

La recherche archéologique prouve que la bravoure des coqs

25 Bruneau Ph., « Motifs des coqs affrontés dans l'imagerie antique », Bulletin de Correspondance Hellénique, 1965, pp. 90-121, et aussi H. Hoffman. 26 Hoffman H., « Hahnenkampf in Athen zur Ikonologie einer attischen Bildformen », R.A., 1974, pp. 195-220. 22

LE ROITELET. Non pas; mais lorsque mon maître est devenu huppe, il demanda que moi aussi, je devinsse oiseau, afin d'avoir un compagnon et un serviteur. (vers 80-86)

La combativité du coq est parfaitement installée à la fin du Ve siècle, mais déjà l'appellation de Mède comme Oiseau de Perse indique que le souvenir de son origine orientale n'est pas encore oublié. Le qualificatif d'oiseau prophète prête à plusieurs interprétations. L'usage du coq dans la divination nous est connu par plusieurs témoignages en tant que pratique courante dans les milieux populaires; celle-ci prit des proportions démesurées plus tard dans le cadre de l'armée romaine27 : EUELPIDE.Un autre oiseauque voici. PISTHÉTÈRE.Par Zeus! C'en est effectivementun autre; il doit être étranger.Quel peut être ce singulierprophète,cet oiseaude montagnes?
LA HUPPE. Son nom est le Mède.

PISTHÉTÈRE.Le Mède! Oh ! souverain Hèraclès ! Comment, s'il est mède, a-t-il pu, sans chameau,voler ici? (versentre 267-306)

C'est dans la Parabase où le Chœur des Oiseaux qui vante les qualités des volatiles qu'Aristophane pointe le rôle des coqs dans la pédérastie mais dans un contexte non exclusif: les amants offriraient des cailles, des porphyrions, des oies ou des oiseaux de Perse aux beaux jeunes hommes pour attirer leurs faveurs:
PARABASE ou CHŒUR .. . Voilà comment nous sommes les plus anciens de tous les bienheureux: que nous sommes fils d'Érôs, mille preuves l'attestent. Nous avons des ailes et nous sommes avec ceux qui aiment. Nombre de beaux garçons, qui avaient juré le contraire, au déclin de leur jeunesse, ont éprouvé notre puissance et se sont prêtés à des amants qui offraient l'un une caille, l'autre un porphyrion, celui-ci une oie, celui-là un oiseau persique...

On pourrait difficilement passer sous silence la connotation érotique du volatile, telle qu'elle apparaît dans la céramique athénienne de la fin de l'époque archaïque. En dehors de sa relation avec Aphrodite28, le coq est associé dans l'iconographie avec des Erôtes, s'enrichit d'une symbolique phallique et se
27 Voir ci-dessous pp. 30 et suivantes. 28 Relation beaucoup plus complexe que le symbolisme

amoureux

ou sexuel.

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laisse approprier dans le champ de la pédérastie antique comme véhicule des sentiments amoureux de l'éromène envers l'éraste29. Il exprime alors, plus que la victoire et la possession amoureuse, le principe d'élévation spirituelle obtenue grâce à l'amour platonicien, une forme de sublimation de l'homosexualité masculine existant pendant l'Antiquité classique aux côtés de l'homosexualité sexuelle et charnelle. Au Ve siècle, le coq s'associe au thème de l'enlèvement de Ganymède par Zeus30, tant sur le plan iconographique que plastique, mythe qui constitue le prototype même de la relation homosexuelle. Le cratère à figures rouges du Louvre décoré d'une magnifique scène de Ganymède tenant un coq, don de Zeus, et un cerceau (vers 500 avoJ.-C.), ou la célèbre terre cuite d'Olympie figurant le jeune « page» enlevé par le père des dieux en sont les exemples les plus illustres. Par ailleurs, le coq est présent sur plusieurs plaquettes de Locres31, dédiées au culte de Perséphone, dès la fin de la période archaïque. L'oiseau est encore frappé sur les monnaies de différentes villes de la Grande Grèce comme de l'Asie Mineure32, mais l'analyse du motif sur ce support, fort intéressant sur le plan de la symbolique, dépasse les limites de ce travail. La présence du coq sur les monuments funéraires, déjà soulignée par plusieurs chercheurs, augure peut-être une victoire sur la mort où l'oiseau se porte garant contre l'oubli que la mort impose. Attesté dès l'époque classique, cet usage se prolonge jusqu'à l'Antiquité tardive, teint de connotations christiques, servant de métaphore mystique de la victoire du Bien contre le Mal, lors du Jugement dernier.

29 Pour une vision synthétique du thème voir aussi l'article de J.-P. Darmon, « Le bestiaire grec classique », Dictionnaire des mythologies, Flammarion, Paris, 1980, profondément influencé par les analyses de Ph. Bruneau et de H. Hoffman. 30 Le couple Zeus-Ganymède est certainement le plus connu dans la longue tradition hellénique de pédérastie rituelle. 31 Colonie grecque en Grande Grèce connue par le nom de Epizephyrioi Locroi. Plusieurs de ces plaquettes votives sont réproduites dans le catalogue de l'exposition de Venise « Trésors de la Grande Grèce », 1996, pp. 312-15. 32 L'exemple de la monnaie d'Himéra est certainement parmi les plus connus. 24

L'énigme des amphores panathénaïques Les témoignages archéologiques consistent en la mise en évidence d'une iconographie où la présence du coq est incontestable. Il apparaît d'abord sur des vases corinthiens33 du début VIle siècle, au milieu de fleurs stylisées, en pleine exubérance du style orientalisant34. Le motif de l'oiseau, hautement décoratif, se répand rapidement vers l'Attique et prend place dans la poterie à figures noires35 à destination aussi bien profane que rituelle. Dans les représentations des combats de coqs, outre la valeur esthétique, est magnifié le caractère héroïque du Gallinacé, exploité par ailleurs, même de nos jours, dans une grande partie du globe36. Nous allons insister sur la présence des coqs sur les amphores panathénaïques aux côtés de la Pallade37, qui reste énigmatique malgré les travaux de plusieurs savants sur ces poteries rituelles38. Il n'est pas inutile de rappeler ici
33 Corinthe est, bien avant Athènes, le grand centre marin et commercial de la Grèce continentale de cette époque. Les liens de Corinthe avec l'Orient sont multiples, surtout au niveau artistique, pendant la période du style orientalisant. A l'aube du Vne siècle, le décor géométrique cède la place à des motifs nouveaux empruntés à la nature: il s'agit d'ornements végétaux, d'animaux réels ou fantastiques. Les sphinx et les griffons voisinent avec les chèvres, les cerfs ou les bouquetins. Il semblerait que ces motifs aient été empruntés par les peintres aux tissus et vases d'orfèvrerie venus d'Orient. On parle alors de style orientalisant pour désigner la céramique grecque du VIle et en partie du début du Ve siècle. 34 Un excellent spécimen de cette catégorie de poteries est une assiette votive qui se trouve au Musée de l'Acropole, provenant des fouilles in situ, où le coq couvre le médaillon intérieur. 35L'article de Bruneau Ph., «Le motif des coqs affrontés dans l'imagerie attique », B.C.H. 1965, pp. 90-121, complété par celui de Hoffman H. « Hahnenkampf in Athen. Zur ikonologie einer attischen Bildformen » R.A. 1974, pp. 195-220, constitue une analyse solide de la richesse iconographique du coq, sans élargir le débat à l'ensemble des aspects symboliques et des connotations philosophiques de l'oiseau. 36 Le livre de Cegarra Marie Fils du sang, coqs combattants du Nord est un travail exemplaire de terrain et d'analyse ethno-historique de cette discipline dans l'Europe de l'Ouest. 37 Consulter dans le LIMC, op. cit., l'iconographie sur Athéna. 38 La plus récente des publications intitulée The Panathenaïc Ganzes, éditée par Olga Pelagia et Alkistis Choremi Spetsieri, Oxbow books, Oxford, 2007, contient les communications d'un colloque organisé à Athènes à l'occasion 25

l'importance des Grandes Panathénées dans la vie religieuse et politique à Athènes39 et par la suite la symbolique de ces amphores rituelles qui contenaient l'huile offerte aux vainqueurs des différentes épreuves athlétiques comme preuve de leur vaillance. Les Panathénées étaient une manifestation religieuse organisée tous les ans à Athènes en l'honneur d'Athéna, la déesse poliade, c'est-à-dire tutélaire de la cité. C'était, selon la tradition, le plus ancien et le plus important événement religieux de la ville fondée par le roi mythique Érichthonios en l'honneur d'Athéna Polias, Thésée lui donnant son nom de « Panathénée » en commémoration du synœcisme. Les Panathénées étaient célébrées annuellement entre le 23 et le 30 du mois d'hécatombéon, premier mois de l'année attique, équivalent à la deuxième moitié de juillet et la première moitié d'août actuels. Tous les quatre ans se tenaient les Grandes Panathénées, plus longues de quelques jours, qui comprenaient des Jeux Panathénaïques, événement d'un grand prestige pour les citoyens athéniens. Les premières Grandes Panathénées furent organisées par le tyran Pisistrate en 566 avo J.-C. à l'instar des Jeux Olympiques4o. Une partie des Jeux était réservée aux Athéniens et une autre était ouverte à tous les Grecs. Le contenu de ces derniers était à peu près le même que celui des Jeux Olympiques, avec la boxe, la lutte, le pancrace, le pentathlon et la course de chars, l'épreuve la plus prestigieuse.
des Jeux Olympiques de 2004. Plusieurs auteurs se réfèrent aux amphores panathénaïques et émettent différentes hypothèses sur la présence des coqs que nous allons présenter ci-dessous. 39 H. Kotsidu, Die nnlsischen Agone der Panathenéien in archaischer und klassischer Zeit, Francfort, 1991. J. Neils, Goddess and Polis: The Panathenaic Festival in Ancient Athens, Princeton University Press, Princeton, 1992. S. V. Tracy, « The Panathenaic festival and games: an epigraphic inquiry », Nikephoros, 4 (1991), p. 133-153. 40 Pisistrate y ajouta également des compétitions de poésie et de musique, présents dans les jeux néméens mais absents des jeux olympiques. Signalons un concours de rhapsodes où l'on récitait des poèmes homériques, fait qui contribua à la sauvegarde et la mise en forme de cette littérature jusqu'alors orale.

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Les jeux réservés aux Athéniens étaient quelque peu différents. Ils comprenaient une course à la torche jusqu'au Parthénon, des batailles d'infanterie et de cavalerie, un lancer de javelot à cheval, une course d' apobatai (course de char pendant laquelle le conducteur devait sauter du chariot, courir à côté puis rattraper le char de nouveau), le pyrriche (sorte de danse militaire) et l' euandrion (concours de beauté parmi les athlètes). Les vainqueurs sportifs étaient récompensés par une couronne d'olivier venant des oliviers sacrés d'Athéna ainsi que des amphores d'huile d'olive. Ces vases, appelés « panathénaïques », dont les plus anciens datent de 560 environ, ont été retrouvés en grand nombre en Grèce, en Sicile et en Italie, faisant partie du mobilier funéraire des athlètes. Ils comportent d'un côté une représentation d'Athéna Pallas, la déesse tutélaire de la ville sous son aspect belliqueux, coiffée d'un casque et munie d'une lance et d'un bouclier, tournée vers la gauche dans un mouvement rapide et décidé. Elle est flanquée de deux colonnes surmontées à l'origine de coqs et plus tard d'une statuette de la Victoire ou d'une autre représentation. Une inscription le long d'une des deux colonnes informait: ton athenethen ath/on, c'est-à-dire prix ou récompense des jeux d'Athènes. Au revers l'amphore comporte une illustration de l'épreuve dans laquelle avait excellé le vainqueur. Les vainqueurs dans le domaine artistique remportaient une couronne d'or. Revenons maintenant aux coqs qui flanquaient la déesse, dont l'apparition daterait des années 540-530 avec une standardisation du thème dans les années suivantes. Pendant le VIe siècle, la décoration des amphores, réalisée aux frais de la ville, est confiée à des artistes d'une grande réputation tandis que plus tard leur décoration se fige et leur qualité baisse. L'importance sémantique des coqs semble donc indéniable surtout pendant les premières décennies d'instauration des Grandes Panathénées où l'implication du politique est très importante41. En guise d'explication de leur présence on a
41 Trois communications présentées au colloque sur les Jeux Panathénaïques et contenues dans l'ouvrage cité ci-dessus donnent des versions convergentes sur la valeur sémantique des coqs mais pas suffisamment documentées quant 27

voulu mettre en exergue la valeur combative des volatiles mais ceci serait dérisoire en présence d'Athéna Pallas. Une autre explication serait que la scène imite les textiles décorés représentant la statue de la déesse ou une scène de Gigantomachie où la présence des deux coqs aux extrémités de l'image aurait une valeur de durée exprimant les limites dans le temps, c'est-à-dire le jour pendant lequel cette bataille avait été livrée entre les dieux et les géants. Les deux coqs délimiteraient-ils, dans le cas des Panathénées, le jour de la compétition athlétique? Si la représentation d'Athéna se

conformait à une statue de la déesse érigée sur l'Acropole - il
est par ailleurs témoigné que Pisistrate avait dédié une statue de la déesse sur l'Acropole pendant l'exercice de ses fonctions -, les deux coqs sur les colonnes seraient-ils l'image d'autres dédicaces (comparables par exemple aux Sphinx ou aux trépieds votifs posés également sur des colonnes) qui se trouveraient à proximité de la statue d'Athéna? Dans ce cas, les coqs pourraient appartenir à un système de communication entre les ancêtres, conçus comme mortels illustres, et la divinité à un moment important pour la vie civique. En témoigne par ailleurs la présence de coqs (alec/ores annonçant le jour) sur l'Acropole comme sur des reliefs dédiés à Asclépios. Soulignons à l'occasion que la représentation des coqs et celle des statues des Yictoires deviennent interchangeables sur les amphores au lye siècle sans qu'on puisse pour autant se prononcer sur les raisons de prévalence des uns par rapport aux autres. Et finalement les coqs disparaissent du décor sans une explication formelle. Si les commentaires sur la présence des coqs aux côtés d'Athéna sur les amphores panathénaïques ne semblent pas concluants, ils amorcent néanmoins le débat sur la connotation symbolique de ce volatile dans la Grèce ancienne et ils confirment sa valeur rituelle, au-delà de son importance nutritionnelle. Ajoutons encore que la poule n'a jamais profité des mêmes faveurs dans le cadre de cette société farouchement

à la symbolique de cet oiseau. Cf. M. Tivérios, Panathenaïc amphors, pp. 221 ; P. Thémélis, Panathenaïc prizes and dedications, pp. 22-32; J. Neils Replicating traditions pp. 34-41. 28

patriarcale où la fonction principale des « femelles », éternelles mineures, était strictement reproductive. De l'amour déshonorant à la transformation d'Alectryon En reprenant trois textes qui se réfèrent aux amours tumultueuses d'Aphrodite et d'Arès, d'abord le passage de l'Odyssée, puis celui des Métamorphoses d'Ovide et finalement la narration de Micylle dans le Songe ou le Coq de Lucien, nous découvrons comment l'image du coq, en quête d'une légitimité mythologique, s'appuie sur des modèles déjà bâtis. C'est un exemple parfait de ce que nous appelons «manipulation mytho logique» ! Le premier texte est la narration de l'idylle entre Arès et Aphrodite, dans l'Odyssée, chant VIII, vers 266-366. Il s'agit de la description faite par l'aède Démodocos dans le palais d'Alcinoos, roi de Corfou, en présence d'Ulysse et de toute l'aristocratie insulaire, pendant un symposium offert en l'honneur du héros. Séduite par maints présents d'Arès, la belle déesse cède au dieu de la guerre et ils s'unissent dans sa maison sur le lit conjugal, celui d'Héphaïstos, son maître et époux. Le soleil qui surprend les amants à l'aube, outré, dénonce l'adultère et Héphaïstos conçoit sa vengeance: il fabrique un piège en métal fin comme une toile d'araignée, qu'il déploie au-dessus de la couche. Cet «artificieux ouvrage» tombe et enserre les amoureux, lors de leurs ébats, qui restent ainsi nus et éhontés en attendant le retour de l'infortuné mari. Celui-ci expose les adultères aux autres dieux et l'affaire se termine par la dissolution du mariage si mal assorti entre la personnification de la beauté et le dieu/artisan, le boiteux maître du feu et des métaux. La version d'Ovide, Les Métan10rphoses, livre IV, Vénus et Mars (V. 167-189) reprend la version homérique en abrégé et semble mettre l'accent sur l'hilarité des dieux devant le malheur de l'époux mal-aimé tandis que l'Odyssée soulignait l'outrage fait au dieu. C'est finalement le texte de Lucien, au lIe siècle de notre ère, qui nous transporte sur le registre de la métamorphose/création du coq:
MICYLLE. On m'a conté autrefois une histoire qui paraît avoir un rapport avec ce que tu dis là. Un jeune homme, nommé

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