OLIVIER DE SERRES et l'évolution de l'agriculture

De
Publié par

On a célébré en 2000 le quatrième centenaire de la publication du Théâtre d'Agriculture et Mesnage des Champs, d'Olivier de Serres. A elle seule, elle suffit à faire la renommée de l'auteur à la fin du siècle des Lumières. Après une période d'oubli, le livre inspira les Physiocrates et l'agronomie débutante. L'édition de 1804 eut un énorme succès qui ne s'est plus jamais démenti et son auteur devint le porte-drapeau de l'agronomie moderne. Le présent livre est une introduction à l'œuvre d'Olivier de Serres et une réflexion méthodologique.
Publié le : samedi 1 février 2003
Lecture(s) : 316
EAN13 : 9782296762077
Nombre de pages : 124
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Olivier de Serres et l’évolution de l’agriculture

Les acteurs de la Science
collection dirigée par Richard Moreau professeur honoraire à l’Université de Paris XII, correspondant national de l’Académie d’Agriculture de France

Les deux derniers siècles, ceux des merveilles de la Science, ont amené une transformation rapide de la société et du monde. La collection Les acteurs de la Science cherche à en rendre compte objectivement et en dehors des modes. On trouvera : - des études sur les acteurs d’une épopée scientifique qui, depuis le dix-neuvième siècle surtout, donna à l’homme l’impression de dominer la nature, mais certaines porteront sur leurs précurseurs ; - des inédits et des réimpressions de textes anciens écrits par les savants qui firent la Science, ou sur eux par leurs pairs ; - des débats et des évaluations sur les découvertes les plus marquantes, depuis le siècle des Lumières. Dans la même collection :
Richard Moreau, Préhistoire de Pasteur, 2000. Jean-Pierre Dedet, Histoire des Instituts Pasteur d’Outre-Mer, 2000. Jean-Pierre Gratia, Les premiers artisans belges de la Microbiologie et les débuts de la Biologie moléculaire, 2001. Michel Cointat, Rivarol (1753-1801) Un écrivain controversé, 2001. Paulette Godard, Souvenirs d’une universitaire rangée. Une vocation sous l’éteignoir. Préface de Richard Moreau, 2001. Michel Cointat, Les Couloirs de l’Europe, 2001. Serge Nicolas, La mémoire et ses maladies selon Théodule Ribot, 2002 Michel Cointat, Histoires de fleurs, 2001. Pierre Pignot, Les Anglais confrontés à la politique agricole commune ou la longue lutte des Britanniques contre l’Europe des Pères fondateurs, 2002. Jacqueline Bonhamour, Jean-Marc Boussard (sous la dir. de) Agriculture, régions et organisation administrative. Du global au local. Colloque de l’Académie d’Agriculture de France, 2002. Richard Moreau, Michel Durand-Delga, Jules Marcou (1824-1898), précurseur français de la géologie nord-américaine, 2002.

Jean Boulaine et Richard Moreau

Olivier de Ser r es et l’év olution de l’a g r icultur e

L’Harmattan

@ L’Harmattan, 2002 ISBN : 2-7475-3551-7

Note de l’édition
Olivier de Serres (1539-1619) fut le contemporain de Michel de Montaigne et donna en 1600 la version la plus aboutie (Le Théâtre d’Agriculture et Mesnage des Champs) des nombreux livres d’agriculture publiés au seizième siècle. Son ouvrage jouit d’une grande célébrité pendant un demi-siècle, puis il fut lentement oublié. Ce ne fut pas parce que son auteur avait été huguenot, comme l’a prétendu Nicolas François dit de Neuchâteau dans la réédition du Théâtre de 1804, mais plus simplement parce que, je cite le pasteur Charles Dardier, auteur justement respecté de la seule véritable étude sur Jean de Serres, frère de l’agronome, la science rurale elle-même avait été abandonnée1. Il a suffi, ajoute le pasteur Dardier, que cette science fût remise en honneur à la fin du siècle dernier (le dix-huitième siècle) pour que le grand agronome (...) reprît chez nous le rang qu’il n’aurait jamais dû perdre. Le sixième seulement du livre d’Olivier de Serres porte sur l’agronomie telle que le grand public l’entend aujourd’hui, c’est-àdire les productions céréalières et le traitement des prairies. Néanmoins, à elle seule, cette partie suffit à faire la renommée de l’auteur à la fin du siècle des Lumières parce que son sujet intéressait les Physiocrates, dont le projet économique et financier visait à rentabiliser les terres le mieux possible, en sortant des routines séculaires. Le livre du maître du Pradel, domaine ardéchois d’Olivier de Serres, leur donna des clés qui inspirèrent l’agronomie débutante. Cependant, l’évolution se fit aux dépens des paysans. En 1789, ce fut même l’une des principales causes de la Révolution : Lavoisier possédait tout de même 1.500 hectares en Beauce et en Blésois ! Ce n’était pas rien, ni anodin, socialement parlant. A partir du début du dix-neuvième siècle, l’ouvrage d’Olivier de Serres fut réédité et très diffusé, sinon beaucoup lu, et
____________ 1. Ch. Dardier (1883) Jean de Serres, historiographe du roi. Sa vie, ses écrits, d’après des documents inédits. 1540-1598. Extrait de la Revue historique, 88 pages.

son auteur devint le porte-drapeau de l’agronomie moderne, bien que la plus grande partie de son texte ait été obsolète. Le pasteur Dardier précise d’ailleurs que, depuis 1819, les médailles décernées par ( la ) Société ( nationale d’agriculture, actuelle Académie d’Agriculture de France) aux lauréats des concours portent son effigie. Le « phénomène » Olivier de Serres a duré jusqu’à nous. La collection Acteurs de la Science se devait de donner une place au Théâtre d’Agriculture et Mesnage des Champs en raison de son importance initiatrice. Le présent livre se veut surtout une introduction à l’oeuvre d’Olivier de Serres et une réflexion méthodologique. La collection publiera aussi une biographie historique et d’importants fragments annotés du Théâtre. Richard Moreau directeur de la collection

La photographie de couverture est une reproduction du seul portrait existant d’Olivier de Serres, réalisé par son fils Daniel. Il est reproduit avec la gracieuse permission de l’Institut Olivier de Serres, à qui il appartient et que nous remercions vivement.

6

Introduction
En 1789, lors de son Tour de France, l’Anglais Arthur Young (1741-1820) visita le Pradel, ancien domaine d’Olivier de Serres, auteur alors pratiquement oublié. A propos du livre de celui-ci : Le Théâtre d’Agriculture et Mesnage des champs, qui était paru presque deux siècles plus tôt, le 1er juillet l600, il donna à l’agronome du seizième siècle le plus beau témoignage qu’un étranger pouvait décerner à un Français : Je contemplais la demeure de l’illustre père de l’agriculture française, de l’un des plus grands écrivains sur cette matière qui eussent alors paru dans le monde. Pendant les trois premiers quarts du dix-septième siècle, ce fut un livre important, qui n’eut pas moins de dix-neuf éditions, dont certaines furent pirates. Il fut redécouvert au dix-huitième siècle par quelques esprits des Lumières comme l’agronome d’origine écossaise Henry Pattulo, le botaniste suisse Haller, le géologue Faujas de Saint-Fons et les ministres du Directoire Pierre Bénézech et François Nicolas, dit de Neufchâteau. En 1804, celuici fut à l’origine de la reparution du Théâtre d’Agriculture dans le cadre de la Société d’Agriculture de la Seine. Cette édition eut un énorme succès en France jusqu’en 1940 environ. En 2000, fut célébré le quatrième centenaire de la publication du Théâtre d’Agriculture. C’est donc le moment de mettre en perspective une oeuvre exceptionnelle, après un résumé de la vie de l’auteur. Olivier de Serres vécut dans une période difficile. La fin du Moyen-Age avait été marquée par des guerres, des années climatiques rigoureuses et des famines épouvantables, par la peste et même par des tremblements de terre qui firent des ravages en France. Plus de la moitié de la population périt. En 1450, le pays était ruiné et le monde rural portait partout les traces des malheurs accumulés. Puis la vie avait repris ses droits. La Renaissance agricole avait précédé celle des villes, de la culture et des arts. Au début du seizième siècle, la population se reconstitua au niveau de vingt millions d’habitants ; les sols, défrichés à nouveau, produi-

Bernard Palissy
(1510-1590) Né en 1510 dans l’Agenais, aux environs de Villeneuve-sur-Lot, où il a sa statue, Bernard Palissy mourut à la Bastille, de misère et de faim, en 1590. Son corps fut jeté hors des murs comme un chien qu’il était. Palissy avait été mis en prison pour avoir renoncé à abjurer le protestantisme. Fils de petit bourgeois, il a dit lui-même qu’il n’avait pas appris le latin. Arpenteur, puis peintre sur verre, il se passionna pour la céramique et les émaux et fit une remarquable carrière dans la fabrication des poteries émaillées. Il est resté célèbre par son oeuvre artistique, mais il fut surtout un des grands savants de la Renaissance. En effet, afin de trouver les matériaux de ses céramiques, il se passionna pour l’étude du monde minéral et, recherchant des modèles, il observa les plantes et les animaux. Il fut l’un des précurseurs de la paléontologie, de l’étude des formations superficielles et des sols, ainsi que de la chimie agricole. Dans son traité des sels divers et de l’agriculture, il écrivit : Si quelqu’un sème un champ plusieurs années sans le fumer, les semences tireront le sel de la terre pour leur décroissement. Je ne parle pas d’un sel vulgaire, mais je parle de sel végétal. Si je connaissais toutes les vertus des sels, je penserais faire des choses merveilleuses. Ou encore : Quand tu apportes le fumier au champ, c’est pour lui rebailler ce qui lui a été osté.
____________________________________________________________________________________________

saient des récoltes. Le monde littéraire se livrait aux rêves des Pastorales et retrouvait les textes anciens. Quelques hommes de génie exploraient le domaine de la réalité et s’engageaient sur les voies de ce qui allait devenir la Science. En agriculture, Charles Estienne écrivait en latin La Maison rustique. Bernard Palissy entrevoyait les possibilités de la chimie agricole et reconnaissait la nécessité absolue de rebailler aux terres les éléments perdus ou prélevés par les récoltes. Ce fut alors qu’au milieu du siècle, les guerres civiles, dites de religion, torturèrent le pays durant des décennies. A cette époque, un petit garçon de onze ans, Olivier Des Serres, plus connu sous le nom d’Olivier de Serres, futur seigneur du Pradel, se préparait à une vie d’aventures et de labeur qui, cinquante ans après, lui permit d’inaugurer le siècle par un ouvrage remarquable par le style et le contenu : Le Théâtre d’Agriculture et Mesnage des champs. Ses biographes et commentateurs ont été essentiellement des hagiographes. Pétris d’admiration devant leur grand homme, ils passèrent en général sous silence ou nièrent les côtés négatifs ou simplement humains de sa vie. On a écrit sur lui de nombreuses 8

pages parfois trop soucieuses de glorifier certains aspects particuliers du personnage. Par exemple, on a célébré le protestant, le paysan, le négociateur, le théoricien plus que le technicien. On a fait de lui un « agriculteur » universel, au moins au niveau de la nation française, alors qu’il fut surtout méditerranéen. Par ailleurs, sa réussite économique ne fût pas totale. Ses actions militaires furent sans douceur, comme celles de tout le monde en son temps. Il voyagea, loua tout ou partie de son domaine sur une douzaine d’années. Calviniste, il fut ébranlé par la saint Barthélemy (1572). En 1573, il participa à l’assaut de Villeneuve-de-Berg, sa ville, qui avait été prise par le parti catholique. A la fin du seizième siècle, il était devenu oecuméniste avec son frère Jean, conseiller plus ou moins occulte du roi Henri IV. Bref, comme pour chacun de nous, il y eut deux hommes en lui. Seul l’agronome nous intéresse ici. Son oeuvre doit être examinée avec objectivité. Olivier de Serres donna de l’agriculture un aperçu idyllique, voire utopique, tandis que le lecteur actuel reconnaît dans son oeuvre la rigueur des observations, le respect de l’expérience, la richesse de l’information et la part du rêve, de l’enthousiasme et de la ferveur.

____________ Note : les citations du Théâtre d’Agriculture et Mesnage des champs proviennent de la réédition en fac-simile de l’édition de 1605, avec une Préface d’Etienne Wolff et une Introduction d’André Cauderon (Slatkine, Genève, 1991). Dans les notes, les références mentionnent : Théâtre d’Agriculture, le Lieu concerné (en effet, l’ouvrage est structuré en « lieux », équivalents des « livres » habituels), le chapitre, les pages des citations. On a conservé l’orthographe et les habitudes typographiques de l’époque : par exemple, les u pour les v ou inversement, ou encore les i pour les j, ce qui ne complique guère la lecture, mais ajoute à la couleur des textes. Si nécessaire, de brèves explications ou modifications peuvent être insérées entre parenthèses et en plus petits caractères dans les citations. Celles-ci sont en italique. En ce qui concerne l’histoire de l’agriculture, nous renvoyons d’une manière générale à Jean Boulaine (1996) Histoire de l’Agronomie en France. Deuxième édition revue et augmentée, Lavoisier, Paris, et à Jean Boulaine et Jean-Paul Legros (1998) D’Olivier de Serres à René Dumont. Portraits d’agronomes. Lavoisier, Paris.

9

THEATRE D’AGRICULTURE ET MESNAGE DES CHAMPS,
frontispice de l’édition de 1600

10

1

Grandes lignes de la vie d’Olivier de Serres
Citadin, capitaliste, lettré
Ce livre n’est pas un ouvrage d’histoire, on l’a dit en commençant, mais un livre d’agronomie. Aussi, nous contenterons-nous de résumer les principaux aspects de la vie d’Olivier de Serres. On verra en annexe la chronologie de sa vie et de son oeuvre. Sur la rive droite du Rhône, entre Montélimar et Avignon, au Nord de Nîmes, les collines de la basse Ardèche constituent le Vivarais ancien, territoire des Helvéiens, très peuplé durant la période gallo-romaine. Au Moyen-âge, les terres furent organisées par les moines de Mazan. Le pays de Berg (autrefois Berc), au pied des épanchements basaltiques des Coirons, est formé de collines qui laissent le passage vers Montélimar, Bourg-Saint-Andéol et la vallée du Rhône. A l’Est, c’est le pays de Privas, chef-lieu de l’Ardèche. La région qui nous intéresse, est située à une altitude moyenne de 375 mètres. Elle est commandée au Nord par les châteaux de Mirabel, au Sud par Villeneuve-de-Berg. Elle reçoit en moyenne 800 millimètres de précipitations annuelles. Le climat est méditerranéen humide, à la limite Nord de l’Olivier. Entre Villeneuve-de-Berg et Mirabel, on remarque une ancienne maison forte datant du règne de Louis XIII. La précédente avait été édifiée sans doute vers la fin du Moyen-âge. C’est le Pradel, domaine situé à une demi-lieue de Villeneuve-de-Berg et appartenant à la commune de Mirabel. Le village le plus proche est SaintJean-le-Centenier, au Nord-Est. La position était stratégique à l’époque des guerres civiles. Le Pradel est situé sur la route de Montélimar à Aubenas. A la fin du quinzième siècle, il appartenait à la famille du baron des Astars, co-seigneur de Mirabel, qui le

vendit à un certain Comte, sous réserve des redevances et dépendances d’usage. Puis l’ensemble fut acheté par un avocat nommé Pastel, qui ne paya rien et ne fit pas allégeance au baron, lequel lui intenta un procès. Jacques Desserres (son vrai nom de famille), père d’Olivier, rapprocha les deux parties le 5 août 1545, à l’hôtel des Astars, de Villeneuve-de-Berg. L’accord fut enregistré par le notaire Philippe Juvenis, le premier témoin étant Jacques Desserres. Pastel racheta ses redevances contre une arcade qu’il avait sous l’hôtel des Astars. Le baron, de son côté, eut l’assurance que Pastel lui rendrait hommage et service. Olivier de Serres naquit en 1539 à Villeneuve-de-Berg, centre commercial actif qui passait doucement à la religion réformée, à cette époque le luthérianisme. Sous l’Ancien Régime, la bourgade était un centre administratif assez important. Des tribunaux civils et religieux y siégeaient. La population était bourgeoise : notaires, avocats, juges, receveurs d’impôts, administrateurs du bailliage. La vie intellectuelle et mondaine était active. Des familles pourvues de beaux patrimoines y étaient fixées. Celle des Serres était assez riche. Le père, Jacques Desserres, était marchand drapier. La mère d’Olivier, Louise de Leyris, appartenait à une famille de petite bourgeoisie de robe de la vallée du Rhône. L’enfant eut une jeunesse de citadin d’alors, c’est-à-dire jouissant d’une certaine vie sociale dans une société aisée, peut-être occupée des choses de l’esprit, mais également semi-rurale, chacun possédant des biens dans la campagne environnante. Il avait sept ans quand il perdit son père. Sa mère lui assura peut-être un précepteur. Jean, son cadet, étudia en Suisse, à Genève et Lausanne, et devint pasteur. Le dernier, Raymond, se maria et porta par la suite le nom de seigneur de Loriol, village au Nord de Montélimar. Olivier de Serres rapporta de ses visites à ce frère le sainfoin et les plants de mûrier blanc qui firent sa gloire. En 1558, âgé de dix-neuf ans, Olivier de Serres apprit que le domaine du Pradel avait changé de propriétaire : prés, bois et maison forte avaient été vendus à un M. de Pampelonne, qui, cependant, n’avait pas voulu d’une petite moitié comprenant le moulin de Brialas. Le futur agronome, qui disposait probablement de l’héritage paternel, vendit des terres dispersées et des biens de ville pour acheter le moulin. Le reste du domaine du Pradel, dont 12

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.