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Ontologie du journalisme

De
179 pages
Par un retour sur l'ontologie du journalisme, cet ouvrage montre que la médiation journalistique est un phénomène originellement médiatique, une métanarration configuré par l'objet journal, inscrite dans une nouvelle économie du rapport au réel et au présent, où les interactions médiatisées répondent à une volonté de savoir.
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Ontologie du journalisme

Communication et Civilisation Collection dirigée par Nicolas Pelissier
La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s’est donné un double objectif. D’une part, promouvoir des recherches originales menées sur l’information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D’autre part, valoriser les études portant sur l’internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d’interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l’on se réfère à l’anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l’histoire, il s’agit de révéler la très grande diversité de l’approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l’information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.

Dernières parutions
Marc HIVER, Adorno et les industries culturelles. Communication, musiques et cinéma, 2010. Françoise ALBERTINI & Nicolas PELISSIER (dir.), Les Sciences de l’Information et de la Communication à la rencontre des Cultural Studies, 2009. Patrick AMEY, La parole à la télévision. Les dispositifs des talkshows, 2009. R. RINGOOT et J. P. UTARD, Les Genres journalistiques, 2009. Agnès BERNARD, Musées et portraits présidentiels. Les sens cachés, 2009. Sébastien GENVO, Le Jeu à son ère numérique : comprendre et analyser les jeux vidéo, 2009. David BUXTON, Vulgarisateurs, essayistes, animateurs. Interventions et engagements médiatiques en France depuis les années1980, 2009. Philippe J. MAAREK (dir.), La communication politique de la présidentielle de 2007: participation ou représentation?, 2008. Bernard IDELSON (dir.), Journalisme dans l’océan Indien. Espaces publics en questions, 2008.

Gloria AWAD

Ontologie du journalisme

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12513-1 EAN : 9782296125131

INTRODUCTION

Cet ouvrage porte sur le journalisme en tant que modèle moderne de médiation ainsi que sur sa dissémination et sa discontinuité. L’invention d’une forme, son adaptation et sa diffusion sont autant de dimensions que comprend la notion de modèle. Celle-ci n’institue pas de séparation radicale entre ordre et changement, norme et pratique, acteur et agent. Elle inclut toute une somme de moyens, d’instruments, de pratiques et d’habitudes de pensée, qui sont sans conteste des biens culturels et qui, comme tels, voyagent et s’échangent1. La modernité du modèle correspond à son émergence à une époque, celle de l’Europe des Temps Modernes. Dans cette Grande Transformation2, la remise en question du fondement de l’autorité et du tissu des relations sociales est placée à l’origine et de la nécessité de la reconstitution du lien social sur de nouvelles bases qui ont permis d’imaginer pour les modernes une nouvelle effervescence communautaire3 et d’un mouvement d’interrogation et de collecte d’une réalité posée par définition comme indépendante de l’homme4.
F. BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Paris, Armand Colin, 1979, vol.2, Les Jeux de l’échange, p. 669. 2 Cf. K. POLANYI, La Grande Transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1983 [1944]. 3 Cf. E. DURKHEIM, Les Formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie, Livre 3, Les principales attitudes rituelles, Paris, PUF, 1968 [1912]. Voir aussi E. EISENSTEIN, « Some Conjonctures about the Impact of Printing on Western Society and Thought », Journal of Modern History, 40, 1, mars 1968, p. 42 : « Les matériaux imprimés encouragèrent l’adhésion silencieuse à des causes dont on ne pouvait plus situer les avocats dans une paroisse en particulier et qui s’adressaient de loin à un public invisible. » 4 Cf. B. D’ESPAGNAT, A la recherche du réel, Paris, Bordas, 1979.
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Considérer le journalisme sous l’angle de la médiation qu’il instaure avec le journal, en tant que support matériel et espace d’inscription, nous semble indispensable pour rendre compte de ce qui se joue dès l’origine dans la logique journalistique et qui est sa socialité, c’est-à-dire sa capacité à engendrer du lien en configurant un croisement fécond entre interaction et diffusion, à l’intersection de la présence et de l’absence, du réel et de l’imaginaire.5 Cette problématique nous paraît nécessairement complémentaire de l’approche compréhensive de la profession journalistique, des analyses du journalisme dans le système médiatique ainsi que de ses interactions tant organisationnelles, que politiques, économiques et socioculturelles avec son environnement6.

Médiation et dynamique de la modernité
En plus de son émergence et de sa structuration en tant que champ spécialisé et professionnel de production d’un discours public distinct des autres formes discursives, le journalisme consiste, tout au long de son histoire et quelles que soient les sociétés où il s’exerce, à rendre
Cf. J. DAVALLON, « Objet concret, objet scientifique, objet de recherche », B. OLLIVIER, Y. JEANNERET, (dir.) Les Sciences de l’Information et de la Communication. Savoirs et pouvoirs, Hermès n°38, 2004, p. 30-37. 6 Voir notamment M. MATHIEN, Le système médiatique. Le journal dans son environnement, Paris, Hachette Supérieur, 1989 ; Les journalistes et le système médiatique, Paris, Hachette Supérieur, 1992 ; Les journalistes, Paris, PUF, 1997. Voir également R. RIEFFEL, Th. WATINE (dir.), Les mutations du journalisme en France et au Québec, éditions Panthéon-Assas, 2002 ; D. RUELLAN, Le professionnalisme du flou : identité et savoir-faire des journalistes français, Grenoble, PUG, 1993. Voir aussi M. SCHUDSON, Discovering the News, New York, Basic Books, 1978.
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publiques, sur une périodicité de plus en plus restreinte, des commentaires et des informations présentés comme nouveaux, vrais et sincères à une audience dispersée de personnes anonymes, de façon à les inclure dans un discours pris pour être publiquement important.7 Le journalisme assume de la sorte un rôle de fondation, dans la mesure où il est à la fois un paradoxe et un système de jonction qui informe et relie en fondant en nature une réalité qu’il construit et un public qu’il configure et en ordonnant la complexité d’un espace qu’il matérialise et d’un présent qu’il objective. Il est ainsi médiatisation d’une histoire en train de se faire, d’un présent historicisé, et d’un espace public discursif qui vient s’insérer entre le monde et le monde vécu.8 Ce faisant, il permet l’acquisition d’images du temps et de l’espace et offre aux acteurs dans leur multiplicité la possibilité d’être ensemble. Le journalisme prend de la sorte le relais d’anciens enchantements qui répondaient à des interrogations et des angoisses présentes et configuraient du sens, des pratiques et des solidarités. Dans cette perspective, qui tient compte tant des objets que des techniques et des pratiques, nous pouvons définir le journalisme comme un phénomène
M. SCHUDSON, « The domain of Journalism Studies around the Globe », Journalism. Theory, Practice and Criticism, avril 2000, vol. 1, n°1, London, Sage, p. 55-59. 8 Cf. G. TARDE, L’opinion et la foule, Paris, PUF, 1989 [1901] ; E. KATZ, P. LAZAESFELD, Influence personnelle. Ce que les gens font des médias, Paris, Armand Colin, 2008 [1955] ; N. LUHMAN, « L’opinion publique », Politix, vol. 14, n° 55, 2001, p. 25-29. J. HABERMAS, L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1978 [1962] ; L. QUERE, Des miroirs équivoques. Aux origines de la communication moderne, Paris, Aubier Montaigne, 1982 ; D. WOLTON, « Le nouvel espace public », Hermès n°4, Paris, 1989.
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originellement médiatique, une métanarration configurée par l’objet journal, inscrite dans une nouvelle économie du rapport au réel et au présent. Nous considérons que celle-ci est comparable à la nouvelle économie moderne du rapport au passé où la politique de l’histoire est un élément constitutif du nouveau pouvoir démocratique. Les deux économies trouvent leurs racines dans les « infrastructures symboliques du fait démocratique »9 et leur justification dans la personnification du collectif fondateur d’une démocratie, par le partage d’un passé et d’un présent communs. Les deux obéissent à une logique de représentation ancrée dans la « représentance »10, en ce sens que le journalisme produit des formes narratives et des classes de texte qui ont pour mode opératoire la fidélité à un réel présent qu’ils ont pour référent11, comme le récit historique a pour mode opératoire la fidélité à un référent passé ayant existé. Nous considérons que le journal est le lieu de la médiation journalistique, ce qui donne à celle-ci sa dimension générique intemporelle12. Le journal est un média, un objet communicationnel indissociable des logiques techniques et des logiques sociales de sa production et de son appropriation13. Il constitue une
M. GAUCHET, Philosophie des sciences historiques. Le moment romantique, Paris, Seuil, 2002. p. 24. 10 Cf. P. RICOEUR, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 253-266. 11 Voir C. BRIN, J. CHARRON, J. DE BONVILLE (dir.), Nature et transformation du journalisme. Théorie et recherches empiriques, Les Presses de l’université Laval, 2004, notamment « Le journalisme comme discours sur le réel », p. 143-174. 12 Ibid., p. 5-6. 13 Cf. E. VERON, « De l’image sémiologique aux discursivités. Le temps d’une photo », Hermès n° 13-14, 1994, p. 45-63.
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tension spécifique du lien social moderne comme le soulignait Gabriel Tarde14, qui constatait déjà au début du siècle dernier l’émergence de communautés formées par des gens séparés, sans contact physique. Il écrivait à la même époque qu’il appartient à la machine à imprimer associée au télégraphe et au chemin de fer, parvenue ainsi à la « phase du journal », de rendre « national, européen, cosmique » une information qui auparavant serait demeurée inconnue au-delà d’un rayon local donné, et cela quel que fût son intérêt intrinsèque15. Aujourd’hui, après les « machines à communiquer »16 cinéma, radio et télévision, la machine ordinateur, terminal de communication numérique associant l’informatique et les télécommunications, est le lieu d’incarnation de journaux numériques nomades et de reconfiguration des frontières de leur réception, du fait de la dissociation entre support matériel et espace d’inscription de l’information. Par son mode opératoire, le journal s’inscrit dans la généalogie des formes qui ont permis la redistribution des conditions spatio-temporelles de la communication. Il correspond à une triple articulation entre la réalité du monde, un monde propre qu’il instaure et les continuations et prolongements qu’il déploie dans les expériences des sujets et des groupes qui en sont affectés.17 Le journal est

G. TARDE, Les lois de l’imitation, Paris, Kimé, 1993 [1890], p. 121. 15 G. TARDE, L’opinion et la foule, Paris, PUF, 1989 [1901], p. 80. 16 Cf. P. SCHAEFFER, Machines à communiquer, 2 vol., Paris, Seuil, 1971-1972. 17 Tel est le mode opératoire de l’entendement humain selon E. KANT, de la forme selon G. SIMMEL et de la triple mimesis selon P. RICOEUR. Cf. E. Kant, Critique de la raison pure, Paris, Gallimard, 1980 [1781-1787] ; G. SIMMEL, Sociologie et épistémologie, Paris,

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ainsi une prothèse18 qui permet une participation à distance avec un autrui absent, avec lequel le lecteur n’est pas dans une situation de face à face, mais dont la présence n’en est pas moins réelle dans la mesure où la réalité est posée comme le matériau brut fondateur du journalisme. Celui-ci permet également une participation avec un nous absent et dispersé. C’est précisément la consommation d’un objet à la fois distinct, complet par lui-même, vendu sur un marché, mais aussi inscrit dans une sérialité synchronique elle-même insérée dans une continuité temporelle, qui permet la réfraction des événements du monde social dans un monde imaginé spécifique à chacun des lecteurs et commun à tous ces lecteurs.19 L’objet journal coagule le présent et le réel dans une matérialité visible ; il correspond à la totalité du réel placée sous la catégorie du présent,20 tout comme le chemin « coagule le mouvement par une structure solide qui sort de lui » dans une mise en forme opérée par et offerte à la « volonté de jonction »21. Le journal cristallise ainsi un réel qui ne parle pas de lui-même et qui n’est plus cette expérience d’un monde ouvert à la perception et un présent qui n’a plus à lui-même son propre sens et n’est
PUF, 1981 [1894-1914] ; P. RICOEUR, Temps et récit, vol. 1 L’intrigue et le récit historique, Paris, Seuil, 1983. 18 Cf. M. MCLUHAN, Pour comrendre les médias. Les prolongements technologiques de l’homme, Paris, Mame/Seuil, 1977 [1964]. 19 Cf. B. ANDERSON, L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 2002 [1983], p. 7374. 20 Cf. P. DAHLGREN, C. SPARKS, Journalism and Popular Culture, London, Sage, 1992, p. 12-22. 21 Cf. G. SIMMEL, La Tragédie de la culture et autres essais, Paris, Rivages, 1988 [1895 et 1922], p. 162.

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plus cette expérience d’une tranche du temps coextensive à la présence. Le réel du journal est ancré dans la réalité du monde avec laquelle il postule un rapport de vérité et non seulement de vraisemblance : la réalité du monde constitue le matériau brut du journal, le référent avec lequel il postule un « degré zéro » de médiatisation. Le journal est mise en visibilité et en matérialité du réel et du présent qui sont ainsi offerts à la « volonté de savoir ». La « coagulation » du monde ainsi opérée est coproduite par un intérêt de connaissance constitutif de sens. L’histoire nous montre que cette volonté de savoir est manifestée par de vastes collectivités qui renégocient de nouvelles légitimités et de nouvelles solidarités, les anciennes n’étant plus compatibles avec la nouvelle division du travail. Elle s’appuie à la fois sur des intentionnalités subjectives, des institutions, des techniques et leur régime historique des signes22. Ces collectivités elles-mêmes sont formées d’individus dépaysés23 qui, pour se construire, doivent composer en permanence avec les incertitudes de l’environnement proche et lointain et transformer bravement l’incertain en certain. Les unes et les autres ne cessent d’organiser et réorganiser leur pratique et leur quotidien en fonction de la connaissance qu’ils en acquièrent, entre autres par les flux d’information véhiculés par les médias.24
Cf. M. FOUCAULT, La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1994. M. FOUCAULT a également associé volonté de savoir, technique de pouvoir et mise en discours dans la constitution d’une science de la sexualité caractéristique de la structuration de la bourgeoisie à l’époque moderne. 23 Cf. T. TODOROV, L’homme dépaysé, Paris, Seuil, 1996. 24 Cf. A. GIDDENS, Modernity and Self-Identity. Self and Society in the Late Modern Age, Oxford, Blackwell, 1991 et Les conséquences de la modernité, Paris, L’Harmattan, 1994 [1990].
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Cet horizon constitue une problématique interdisciplinaire et un cadre particulièrement fécond pour ces travaux sur le journalisme menés en sciences de l’information et de la communication. Nous nous proposons d’articuler une réflexion fondamentale sur le journalisme en tant que modèle moderne de médiation à une analyse de la dissémination et de la discontinuité inhérentes à ce modèle. Dans notre démarche scientifique, nous nous appuyons sur le concept de capitalisme de l’imprimé élaboré par Benedict Anderson. Celui-ci place l’imaginaire au cœur des solidarités qui lient les hommes à distance. Un imaginaire qui n’est pas lié à la mécanique d’un sentiment primordial quelconque, mais au travail de l’imagination lui-même arrimé à la reproduction mécanique des images25. Le capitalisme de l’imprimé correspond, en Europe occidentale d’abord, à la convergence à demi fortuite, mais néanmoins explosive, entre le capitalisme, système de production et de rapports de production, et la technologie de l’imprimerie, technique de communication, avec la diversité fatale des langues humaines et leur capacité tout aussi fatale à engendrer des communautés imaginées, à construire des solidarités particulières.26 Le livre et surtout le journal, forme extrême de livre, occupent une place centrale dans ce
P. VALERY écrivait au début du XXe siècle : « Il y a dans tous les arts une partie physique qui ne peut plus être regardée ni traitée comme naguère, qui ne peut plus être soustraite aux entreprises de la connaissance et de la puissance modernes. Ni la matière, ni l’espace, ni le temps ne sont depuis vingt ans ce qu’ils étaient depuis toujours. » Paul Valéry, « La Conquête de l’ubiquité », in Pièces sur l’art, Paris 1934, p. 103-104, cité par Walter Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Paris, Allia, 2003 [1935], p. 7. 26 B. ANDERSON, op.cit., p.54 et 138.
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processus. Le journalisme en tant que médiation correspond ainsi à l’invention d’une forme extrême de livre, portée par le capitalisme de l’imprimé. Il est généré par la double inscription du journal dans la culture de la scripturalité et dans un marché de consommation répétitive. Nous trouvons dans ce concept l’aboutissement de pistes fructueuses ébauchées dès le début du XXe siècle dans le cadre d’analyses portant sur l’affranchissement du lien social de la clôture de la proximité spatiale. Nous pensons bien sûr aux travaux déjà cités de Tarde qui constatait au début du siècle dernier l’émergence de communautés formées par des gens séparés, sans contact physique, grâce au journal et au développement de l’imprimerie.27 Mais aussi à l’apport du pragmatiste George Herbert Mead, fondateur de l’interactionnisme symbolique, qui indiquait que la nature de la société varie selon que les individus vivent avec des gens réellement présents ou avec des êtres de leur propre imagination ou de leur mémoire28. Ainsi en est-il de l’histoire qui traite des événements qui ne pouvaient pas entrer dans l’expérience vécue des individus au moment décrit par l’historien29. Ou du journalisme qui, comme le drame ou le roman, permet d’entrer dans l’attitude et l’expérience d’autrui.30 Certaines de ces pistes ont été reprises par Robert Park et d’autres chercheurs de l’école de Chicago31
G. TARDE, Les lois de l’imitation, op.cit., p. 387. G. H. MEAD, L’Esprit, le soi et la société, Paris, PUF, 1963 [1934], p. 121. 29 Id., p. 217. 30 Ibid., p. 218-219. 31 Dans sa thèse The Crowd and the Public (University of Chicago Press, 1972), R. PARK compare la théorie de l’imitation à la théorie de la sympathie chez HUME et s’appuie sur les travaux de TARDE
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dont les travaux ont fait du journal le phénomène de socialité par excellence de la modernité. En tant que classe d’objet, le journal met en matérialité et en visibilité, à l’intention d’un public dispersé de personnes anonymes, un réel placé sous la catégorie du présent et un espace où se projette l’échelle mouvante des sociétés. Il institue une métanarration selon une logique du « collage »32 entre des classes de texte et un type de lecture extensive, certes discontinue, mais presque systématiquement circonscrite par la matérialité de l’objet. La consommation du journal, objet complet par lui-même, vendu sur un marché, mais aussi inscrit dans une sérialité synchronique elle-même insérée dans une continuité temporelle, permet la réfraction des événements du monde social dans un monde imaginé spécifique à chacun des lecteurs et commun à tous ces lecteurs. L’acte de lire les mêmes choses ensemble a posé les conditions d’apparition, au-delà du face à face, d’un primordialisme construit. L’intérêt de cette problématique nous paraît indéniablement de permettre un changement de focale
dans son analyse de la foule et du public comme formes de sociabilité émergentes. 32 Analysant le rôle fondateur des médias tant imprimés qu’électroniques dans la réorganisation du temps et de l’espace caractéristique de la modernité, A. GIDDENS souligne l’importance à cet égard de l’« effet du collage » : « La page du journal, les programmes de télévision constituent des exemples de l’effet du collage. Est-ce que cet effet marque la disparition des narrations et la substitution des signes à leurs référents comme cela a pu être suggéré ? Sûrement pas. Si le collage n’est pas par définition une narration, il ne représente pas non plus un mélange chaotique de signes. » Cf. A. GIDDENS, Modenity and Self-Identity. Self and Society in the Late Modern Age, op.cit., p. 23-27. Nous traduisons.

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pour penser le journalisme en réinscrivant celui-ci dans la communication dans sa dimension anthropologique. En d’autres termes, dans l’information-communication en tant qu’objet de connaissance33, du fait qu’étant élément constitutif du social. Celui-ci est à la fois le lieu où l’information-communication est inhérente à la nécessité de la médiation mais aussi le lieu du politique, c’est-à-dire des choix et des décisions en tant que constitutifs des formes de réduction de la complexité qui permettent de maintenir le système social. D’où une épaisseur qui inclut la dimension instrumentale de l’information34 communication, mais qui ne s’y limite pas . La nécessité d’opérer ce retour à la communication dans sa dimension anthropologique, c’est-à-dire à la fois sociale et politique dans la perspective que nous venons d’évoquer, est aujourd’hui omniprésente en sciences de l’information et de la communication, notamment en ce qui concerne le journalisme35 et la communication publique36, y compris la communication politique37.

B. MIEGE, L’information – communication, objet de connaissance, De Boeck–INA, Bruxelles-Paris, 2004. 34 Cf. L. QUERE, Des miroirs équivoques. Aux origines de la communication moderne, Paris, Aubier Montaigne, 1982. Voir aussi Y. JEANNERET, Penser la trivialité, vol. 1, La vie triviale des êtres culturels, Paris, Hermès Lavoisier, 2008. 35 M. MATHIEN, « Segmentation des médias et fractalisation du système social. Les journalistes sans la République », Communication et Langages, n°134, p. 4-21. 36 F. DEMERS, « La communication publique, un concept pour repositionner le journalisme contemporain », Les Cahiers du Journalisme, n°18, Printemps 2008, p. 208-230. 37 A. MERCIER, « Pour la communication politique », Les sciences de l’information et de la communication. Savoirs et pouvoirs, Hermès n°38, op.cit., p. 70-76.

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