Oppression - Expression des cultures dominées

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EAN13 : 9782296275089
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~
Maladies mentales et guérisseurs
en Afrique NoireMAURICE DORÈS
~a,emme
VJllage
Maladies mentales et guérisseurs
en Afrique Noire
Éditions L'Harmattan
7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris@ L'Harmattan, 1981
ISBN: 2-85802-176-7Il... Vois-tu, mon fils, la consti-
tution humaine subit de profonds
changements au cours des siècles.
Des remèdes qui, dans un lointain
passé, ont pu avoir un effet heu-
reux, peuvent perdre leur efficacité
et même entraîner la mort, par
suite de la modification de la
manière de vivre et du climat. En
général, un médicament, appliqué,
sans consultation du médecin, par
des personnes inexpérimentées, peut
présenter de sérieux dangers. C'est
cette considération seule qui a dicté
au roi Ezéchias la suppression du
"Livre des médicaments. "
Quant au repentir et à la péni-
tence, auxquels les maladies doivent
donner lieu, il y a tant de ces mala-
dies qui sont rebelles entièrement à
l'art du médecin, ou qui, malgré les
soins médicaux les plus minutieux,
traînent en longueur, que tout
malade, dont le cœur n'est pas
endurci, se trouve alors engagé à
))réfléchir à son passé...
Rabbi Akiba
(M. Lehmann, d'après Le Talmud)Avant-propos
Dans les sciences humaines, la volonté de délimiter un
terrain et d'appliquer une grille théorique aboutit à un affa-
dissement de la réalité, à sa déformation aussi. Certes, on
« ment» obligatoirement quand on ne dit pas tout. Aucun
texte n'y échappe. Mais, sans doute, mieux vaut « mentir
vrai» que fabriquer scientiquement du faux.
L' histoire écrite de la femme village est une tentative
de produire du vrai avec, pour seul moyen, le contact entre
le rappel des faits et l'écoute de nos imaginaires.
J'ai écrit ce récit à la suite d'un ensemble d'observa-
tions et de recherches faites pendant huit années de prati-
que psychiatrique en République Centrafricaine et au Séné-
gal.
En Afrique, les causes de la maladie mentale sont expli-
quées à la fois par les problèmes personnels de l'individu et
les représentations culturelles de la maladie liées aux
croyances, telles que la sorcellerie, le mauvais sort ou les
esprits. Ce système d'interprétation, associé à la force des
liens familiaux, rend souvent compte d'une grande disponi-
bilité à l'intérieur de la société pour admettre la maladie et
favoriser son autotraitement dans le sillage des manifesta-
tions culturelles organisées pour la protection de l'ensemble
de la communauté.
Au Sénégal, le nit u ndox - personne de l'eau est une
des représentations de la maladie. Elle désigne une personne
que l'on croit être accompagnée d'un ancêtre revenu. Cette
croyance charge la relation entre la personne et son entou-
rage des peurs essentielles du groupe. On peut retrouver ici
l'idée que la maladie mentale a un rôle régulateur au sein
de la famille: elle déplace les angoisses de tous sur un seul.
7Dans cette perspective, l'étude du désordre mental s'associe
étroitement à celle du devenir de la personnalité.
A Dakar, l'histoire d'une patiente nit u ndox m'a
mené dans son village, au cours de sa prise en charge. Ce
fut la découverte d'une situation unique et exemplaire. Le
lien entre l'histoire personnelle et l'histoire du groupe
social et familial était palpable. La rencontre de la liberté
individuelle (le sens d'une vie) et des déterminismes socio-
culturels (le sens d'une histoire) faisait surgir la notion de
destin.
essayé d'établir une relation entre la place que laJ'ai
personne occupe dans son milieu, le discours qu'elle tient
et les actes qu'elle accomplit.
Ces préoccupations appartiennent sans doute au domaine
de l' ethnopsychiatrie. Cette discipline a pour objet le rap-
port entre la maladie mentale, la société et sa culture. A
l'évidence, il y a des points communs entre l'ethnologie et
la psychiatrie. Leurs concepts respectifs sont distincts mais,
au fond, il s'agit toujours de donner une signification aux
projets des hommes. Dans ce sens, l' ethnopsychiatrie
n'existe peut-être pas dans la mesure où toute la psychiatrie
est ethnopsychiatrique. Il importe en effet de considérer
l'homme d'abord, dans tout ce qui infiltre son existence, le
pathologique n'intervenant que secondairement comme un
cas de figure.
Ce point de vue sur la maladie mentale, indépendant de
toute école, est partagé par Jean-Pierre Klein. Je lui dois
sans doute un peu de sa liberté d'esprit et je le remercie de
m'avoir montré que la psychiatrie pouvait être poétique.
Plusieurs rencontres et expériences ont marqué ce tra-
vail.
l'ai d'abord exercé des responsabilités dans la région
parisienne, en particulier dans le service du professeur Bar-
bizet, que je remercie pour sa confiance et son soutien. Je
remercie, de même, le professeur Bourguignon et son
équipe qui m'ont appris la critiqul' de la nosologie et la
nécessité de l'analyse de la relation dans l'acte thérapeuti-
que.
A Bangui, affecté au service des grandes endémies dans
le cadre de la Coopération j'ai aussi pu créer le service de
8psychiatrie de la République Centrafricaine avec la bienveil-
lance des autorités.
Au Sénégal, ensuite, j'ai eu la responsabilité d'une divi-
sion de psychiatrie à l'hôpital de Fann, à Dakar.
En Afrique, je constatai que la psychiatrie, comme par-
tout, ne couvrait qu'une très faible partie des événements
où le désordre mental apparaissait, et se donnait pour tâche
d'en réduire les symptômes. Cette situation était beaucoup
plus accusée qu'ailleurs, en dépit des efforts institutionnels
de l'ensemble des soignants, dans la mesure où le psychia-
tre, étranger de surcroît, passait par des interprètes pour
conduire ses entretiens. Aussi appris-je la langue, à Dakar
comme à Bangui, pour pouvoir partir à l'intérieur du pays.
Je rencontrai au cours de mes tournées de nombreux
guérisseurs et les malades qu'ils traitaient. Je découvris une
autre médecine dont l'efficacité était indéniable et dont une
partie des échecs était dirigée sur l' hôpital. l'observai sur-
tout une autre conception de la maladie où la question était
de pouvoir négocier avec le « mal» plutôt que de le faire
disparaître.
Cela étant, l'intérêt porté à la médecine traditionnelle
ne peut pas faire oublier l'importance des problèmes de
santé dont la solution passe d'abord par le renforcement des
moyens mis à la disposition des équipes médicales. Le rôle
certain des guérisseurs est un autre sujet. Ce point sera
abordé dans la première partie consacrée à la médecine tradi-
tionnelle africaine. pu entrer dans ce domaine grâce àl'ai
l'amitié de plusieurs guérisseurs. Je tiens en particulier à
exprimer ma reconnaissance, pour l'ouverture chaleureuse de
sa maison, à Awa Niang, de Yoff. Je remercie aussi Fat Seck,
de Rufisque, qui m'a mis à l'aise parmi les siens. Surtout, je
dois beaucoup à Tabane, de St Louis, chez qui j'ai travaillé
intensément pendant des semaines entières.
Je remercie pour leur accueil et leur grande compréhen-
sion les habitants de Diaminar qui m'ont fait connaître la
vie de leur village. En même temps, j'adresse tous mes
remerciements à Alima Lô qui m'a autorisé à publier son
histoire.
Pour terminer cet avant-propos, je remercie le Docteur
Georges Gachnochi pour ses conseils et son souci de
rigueur qui m'ont amené à préciser plusieurs points.
9Je remercie Paul Fuks dont les réflexions, au cours de
longues conversations, furent un véritable enseignement.
Et je rends hommage à Mbissine Diop Dorès qui a tou-
jours su me montrer l'importance des paroles de ceux que
nous avons écoutés ensemble.
10I
LA MÉDECINE
TRADITIONNELLE
AFRICAINEIntroduction
La pensée médicale suit souvent la direction que lui
indique l'opinion publique. Le mouvement des idées n'est
T
jamais le fait du hasard. Jne période se termine où la
médecine fondait son pouvoir sur les sciences exactes. Beau-
coup lui reprochent aujourd'hui d'avoir négligé les choses
de l'esprit. L'homme devenait un ensemble d'appareils,
digestif, nerveux, cardiaque etc... que le médecin réparait
quant il décelait un défaut dans leur fonctionnement.
Cette conception mécanique de la santé ne pouvait satis-
faire le besoin de bien-être réclamé par tous, depuis tou-
JOurs.
Dans le même temps, l'influence des philosophes est
diminuée par le doute. Aucun système n'appréhende la
totalité des réalités psychiques sociales et historiques.
Aucune cause ne suscite un enthousiasme absolu. Et la
pensée critique s'arrête au seuil d'une praxis sans dynami-
que. Beaucoup reculent devant l'analyse véritable des situa-
tions. Elle nécessiterait la création de nouveaux concepts et
le bris des anciens. Le risque est grand. La recherche
approfondie du connu devient si ardue que l'on préfère
virer vers l'inconnu. Ainsi, le fantastique, l'inexplicable et
le merveilleux, qui n'ont pourtant jamais cessé d'être atta-
chés aux projets des hommes, deviennent maintenant une
mode.
C'est dans ce contexte idéologique que l'intérêt pour les
guérisseurs est repris par les instances officielles, y compris
l'Organisation Mondiale de la Santé: « ... Les responsables
des Services de Santé Mentale auront souvent à tenir
13compte de l'action tant thérapeutique qu'éducative des gué-
risseurs (1). »
Le terme de guérisseur a toujours eu une connotation
très péjorative auprès des médecins européens, soucieux de
ne pas se laisser déposséder de leurs malades. Mais rien ne
les menace encore, puisque les guérisseurs dont on recon-
naît aujourd'hui la valeur sont les africains.
Les services de santé des pays du Tiers monde ne peu-
vent faire face aux besoins médicaux des populations. La
contribution des guérisseurs serait alors réclamée pour allé-
ger les travaux des équipes médicales.
Par ailleurs, cette nouvelle démarche sera d'autant
mieux comprise que les guérisseurs sont aussi les gardiens
des valeurs anciennes. C'est l'époque où les nations récen-
tes construisent leur identité et se tournent vers les origi-
nes pour définir les idéaux de négritude ou d'authenticité.
TI s'agit là sans doute d'une étape indispensable. Il fal-
lait d'abord démontrer que l'Afrique possédait tous les
caractères d'une civilisation. Cela n'allait pas de soi quand
la colonisation envoyait, à la suite des missions militaires,
les missions médicales et religieuses pour se saisir, après les
biens, des corps et des esprits. Certes, les Africains auraient
pu vivre et mourir sans elles. Ils avaient leurs rois, leurs
prêtres et leurs médecins. Mais l'opposition entre les
médecins militaires et les médecins africains était absolue.
Les premiers apportaient un ordre nouveau qui ne pouvait
s'imposer qu'en détruisant l'ancienne société (2).
L'attitude des médecins rejoignait celle des missionnai-
res. Quel qu'ait pu être leur dévouement, ils participaient à
(1) Extrait d'un rapport concernant « l'Organisation de la santé mentale dans
les pays en voie de développement» (Rapport 564-1975).
(2) Nombreux sont ceux qui en témoignent. Un administrateur cité par André
Gide dans son Voyage au Congo (1902) écrit: « Depuis plus d'un an, la situa-
tion devient de jour en jour plus difficile. Les Mandjias, épuisés, n'en peuvent
plus et n'en veulent plus. Ils préfèrent actuellement la mort au portage... Les vil-
lages se désagrègent, les familles s'égaillent; chacun abandonne sa tribu, son vil-
lage, sa famille, ses plantations, va vivre dans la brousse comme un pauvre traqué
pour fuir le recruteur. Plus de cultures, partant plus de vivres... La famine en
résulte et c'est par centaines que ce mois dernier les Mandjias sont morts de
faim et de misère. »
Charles André Julien avance dans son histoire de l'Afrique que trois forces
ont désintégré l'Afrique: l'administration, l'économie nouvelle et les missions. Il
écrit: « Les missionnaires dans leur lutte contre le paganisme ont précipité la
ruine des autres formes qui lui étaient intiment attachées. »
14une politique aux buts précis. Il s'agissait de soigner une
population pour la faire travailler et produire. L'éradication
des grandes endémies s'est accompagnée de regroupements
de population, volontaires ou non, le long des nouvelles
routes.
La Science justifiait tous les actes. Et la Raison triom-
phait de la Magie. Les fétiches ne pouvaient rien, semble-t-
il, contre les épidémies. Ceux qui s'insurgeaient contre le
rejet brutal de leurs croyances étaient accusés de refuser le
Progrès. En fait, au-delà d'une politique de domination,
deux conceptions de l'univers s'affrontaient: la conception
occidentale, totalitaire, excluant les mythologies étrangères,
et la conception africaine, pluraliste. En effet, l'aisance avec
laquelle les Africains acceptent les nouvelles religions tient
sans doute à l'idée qu'un esprit de plus renforcera la pro-
tection de la maison. En Afrique, chacun a droit à l'hospi-
talité, y compris Dieu. Malheureusement, la coexistence n'a
pas été possible. Les conflits ont dégradé une société et la
médecine qui s'y attachait.
Auparavant, les guérisseurs avaient une connaissance
réelle des vertus thérapeutiques de nombreuses plantes. Et
surtout la maladie n'était pas leur seul domaine. Ils com-
prenaient et expliquaient les événements à partir d'une
vision globale de l'univers.
En wolof (Sénégal), le mot médicament se dit garap.
Garap signifie également arbre. L'arbre est un symbole de
vie. En sango (République Centrafricaine), le mot médica-
ment se dit yom Yoro signifie aussi poison. C'est un signe
de mort. La maladie est un déséquilibre des liens qui main-
tiennent la vie contre la mort. Ces liens sont d'ordre spiri-
tuel et physique. La relation entre l'homme qui soigne et
homme malade met en jeu un ordre total. Cet ordre a étél'
bouleversé. Une grande partie de la société africaine est
devenue urbaine. La loi de l'État a remplacé la loi de la
« gens». Et le guérisseur ne peut s'inscrire dans cette nou-
velIe organisation parce qu'il n'en connaît pas tous les
codes.
Une donnée peu étudiée et très importante, qui consti-
tue le pouvoir, est la détention de l'information. Le guéris-
seur n'est pas seulement un borom xam xam (3), proprié-
(3) Voir glossaire.
15taire d'un savoir technique et ésotérique. C'est aussi un
homme très bien informé des problèmes de son entourage
et des réalités de la vie. Sa marginalité n'est pas synonyme
d'isolement. Il ne manipule pas que les forces symboliques.
Il manipule aussi les gens. Et il est en mesure de le faire
parce qu'il connaît l'histoire de chacun, en particulier ses
amis et ses ennemis.
Actuellement l'information échappe au guérisseur. Elle
appartient aux organismes de l'État. Par ailleurs, la radio
modèle de nouvelles préoccupations. On l'écoute partout,
dans les villages les plus éloignés de la capitale, dans toutes
les maisons, y compris celle du guérisseur. Ce dernier n'a
plus le monopole du savoir et de l'information. Son
audience diminue. Il n'est plus le garant d'une mémoire
collective. Devenu ignorant et ne pouvant se donner lui-
même en exemple, il va vendre du bonheur, ou plutôt
l'idée que chacun s'en fait de nos jours. Ce processus de
dégradation conduit, chez certains, au développement d'une
importante activité maraboutique de mauvaise qualité.
A Dakar, les faux marabouts (4) sont très nombreux.
Beaucoup affichent un grand respect pour la religion, ce qui
ne les empêche pas de boire de l'alcool en cachette, ou
sans se cacher. On les nomme les marabouts Cognac. Les
cas rapportés dans la presse ne sont pas rares, où ils abu-
sent de la naïveté de leurs consultantes. Ils promettent
n'importe quoi et font n'importe quoi.
Un fonctionnaire raconte que pour amadouer son supé-
rieur hiérarchique après une absence, il suivit les conseils
d'un marabout. Il entra dans le bureau de son patron avec
un grand sourire. Il importait qu'il montrât ses dents, car
il les avait frottées avec un produit magique. En plus, il
avait dû faire deux nœuds à sa ceinture. Finalement, il
reçut deux avertissements.
Les rites de la vie font place à des superstitions insen-
sées. Des sommes importantes d'argent dépensées en pure
perte grèvent de modestes budgets. Les charlatans vont de
maison en maison et vivent en parasites; ils profitent de la
crédulité publique. Grâce à eux, l'ignorance et l'irresponsa-
bilité trouvent un milieu favorable. Il s'agit véritablement
d'un fléau social.
(4) Voir glossaire.
16Les intellectuels africains en sont conscients, et le per-
sonnage du marabout-guérisseur est présent dans presque
tous les romans, pièces de théâtre et films africains. Ses
actions néfastes dans les familles sont dénoncées. Son ineffi-
cacité comme guérisseur est montrée, et le ridicule s'abat
sur lui quant survient le dénouement. Dans un film nigé-
rien (Sai"tané, d'Oumarou Ganda), il se suicide après avoir
connu la honte, et l'étonnement de recevoir la réponse
inattendue d'un esprit.
Cette tentative d'information est indispensable si l'on
souhaite réellement le progrès de la société africaine. Or c'est
le moment choisi par d'autres, en particulier des psychiatres
étrangers, pour se pencher sur les pratiques des marabouts
et les valoriser en leur attribuant des sign~fications mécon-
nues et des vertus oubliées. Il serait regrettable que ce
mouvement d'idées s'opposât au premier, fût une source de
malentendus et un alibi pour une mésutilisation des connais-
sances. TI serait également trop simple de résoudre ce pro-
blème en distinguant le bon guérisseur du charlatan. Il
s'agit en fait d'un phénomène socio-culturel total. Il
importe donc que chacun situe sa réflexion au lieu d'où
elle est issue et la maintienne sans confusion dans le
champ de son étude et de son projet. Cela revient à dire
que la rigueur s'impose et qu'aucune hypothèse ne mérite
d'être avancée quand elle n'est pas précédée d'une descrip-
tion des démarches effectuées.
L'hypothèse selon laquelle les psychiatres et les guéris-
seurs pourraient collaborer est un exemple de réflexion con-
fuse où les concepts ne sont pas maîtrisés. L'éclairage de
cette question nécessite de savoir qui la pose, comment et
pourquoi. Auparavant, si l'on veut comprendre la médecine
africaine, il est indispensable de cerner les contours de la
personnalité du guérisseur.
171
La personnalité du guérisseur
Elle présente des particularités psychologiques presque
constantes, reconnaissables à la fois à travers les cultures et
à travers les siècles.
Georges Devereux et Mircéa Eliade ont étudié ce sujet,
le premier dans le contexte d'une recherche ethnopsychiatri-
que, le second en historien des religions. Ces deux auteurs
emploient dans un sens très général le terme de chaman,
qui désigne précisément le guérisseur sibérien. Nous
emploierons également ce terme parce qu'il détient une per-
tinence anthropologique. Mais nous gardons à l'esprit que
chaque personne se nomme et est nommée dans sa propre
langue. Les termes wolofs ne manquent pas pour désigner
ceux dont une des activités est de soigner.
Les désignations linguistiques en wolof
Le sérigne étudie et enseigne le Coran. Il n'accomplit
pas nécessairement des actes thérapeutiques. Le mot mara-
bout en est la traduction française. Le sérigne écrit des ver-
sets du Coran nommés teere - gris-gris, que l'on garde
cousus dans un carré de tissu ou de cuir. En général, on
les attache sur soi ou dans un recoin de la maison. On
peut aussi les tremper dans une eau - saajara utilisée
comme boisson, ou pour un bain.
Le ndeppkat s'occupe des esprits (les rab). Chez les
Lébous pêcheurs, les rab se manifestent par le biais de pos-
sessions, au cours de la cérémonie du ndepp. La possession
18conduit à des transes et à l'expression mimée de la person-
nalité du rab. Quand le rab vient de l'eau, la possédée fait
des mouvements de natation dans le cercle de sable, déli-
mité au début de la cérémonie du ndepp. Elle peut aussi
passer rapidement du poisson à l'homme en s'asseyant
brusquement. Les ndeppkat qui la dirigent lui donnent alors
un bout de bois avec lequel elle pagaie énergiquement. Il y
a des rab toubab (blancs), vieillards, lutteurs, lions, ron-
geurs, etc. Le rab d'Awa Niang, la ndeppkat de Yoff, est
particulièrement agressif. Nous avons souvent vu Awa lan-
cer de l'eau et du sable sur l'assistance pendant sa posses-
ston.
Le lourouskat est un magicien. En fait, il pratique des
tours de prestidigitation de qualité moyenne.
Le borom xam xam allie des connaissances coraniques
et également des connaissances fétichistes appelées xam xam
bounul - mot à mot « le savoir noir» ou plus précisé-
ment le « savoir africain ». Tabane est un borom xam xam
connu de St Louis. On l'appelle aussi Serigne Tabane.
Le borom xamb possède des autels où il fait des offrandes
à ses rab. Le ndeppkat est un borom xamb.
Le biloji (pluriel bilejo) est un terme toucouleur qui
signifie chasseur de sorciers (1). Le biloji a pu être sorcier
lui-même. Khadiatou Bodien est une très célèbre biloji ins-
tallée à Grand Yoff, un quartier de Dakar. La cour de sa
maison ressemble à une arche de Noé, tant les animaux y
sont variés et nombreux. Elle y a planté un mât avec son
drapeau personnel.
Beaucoup d'autres termes sont employés: fajkat - gué-
risseur, jabbarkat - féticheur, borom ren - connaisseur de
plantes.
On voit que tous ces termes renvoient à des fonctions
précises et non exclusives. Nous n'avons pas trouvé au
Sénégal un terme générique pour l'ensemble des activités
chamaniques (2). Cela tient sans doute à l'influence de
(1) Voir glossaire.
(2) Ce terme existe en Afrique centrale. Le nganga est un féticheur qui soi-
gne. Le mot nganga est utilisé dans plusieurs langues et dans plusieurs pays
(R.C.A., Zaïre, Gabon, Cameroun etc...). Cela atteste du caractère général de son
activité même si chaque ethnie a ses coutumes spécifiques.
19l'Islam qui a apporté une nouvelle connaissance et frag-
menté l'ancienne. La possession et l'expérience mystique ne
sont pas du même ordre. Pourtant, il semble que la person-
nalité et l'histoire des chamans présentent des traits com-
muns au-delà de leurs particularités.
Le chaman et la vie quotidienne
La plupart des chamans se distinguent d'emblée de leur
entourage. Ce qui nous a frappé en premier lieu, c'est
l'énergie dont ils disposent pour assurer leur fonction. Pour
s'en apercevoir, il suffit de passer la journée chez un gué-
risseur et l'observer. Cette méthode est un complément
indispensable aux longs entretiens, également très utiles,
mais qui ont pour inconvénient de fixer la personne en
position assise. Dans cette situation figée, où par ailleurs la
parole du chaman est renvoyée sur lui alors qu'habituelle-
ment elle est tournée vers les autres, des aspects de l' acti-
vité chamanique sont privilégiés et d'autres voilés.
Le chaman est très mobile (3). Attentif à celui qui vient
le consulter, il reste soucieux des problèmes domestiques de
sa maison. Très présent à son entourage, il va de l'un à
l'autre dans la concession (4), le moindre incident le con-
cerne. Ses visiteurs sont souvent familiers avec lui, voire
même le raillent gentiment. Cela indique bien que le cha-
man puise une grande partie de sa force dans la vie des
autres et leurs réalités quotidiennes. Mais son équilibre est
instable, il appelle le mouvement sous peine de se rompre.
Le chaman et l'imaginaire
Proche des siens, il en est également très éloigné par
son savoir et la faculté qu'il a de s'accommoder d'un ima-
ginaire riche et mouvant. Son histoire réelle, fantasmée ou
(3) n y a des exceptions surtout chez les musulmans stricts. Tierno Vilane,
marabout né à Kaffrine, installé à Coulor, décédé récemment, n'était pas sorti de
sa chambre attenante à la mosquée depuis 1940. Ses affaires étaient très prospè-
res. Un secrétaire s'en occupait. On venait chez lui pour recevoir sa bénédiction.
Il vivait sans femme.
(4) La concession désigne la maison et sa cour entourées d'une clôture.
20légendaire n'est jamais simple. Les « femmes esprits» en
révèlent une des faces.
Les chamans ont tous des « femmes esprits» protectri-
ces. Ces « épouses célestes» les accompagnent dans leurs
activités thérapeutiques. Elles font aussi des approches
amoureuses et exigent des relations sexuelles.
La « femme esprit» du chaman sibérien est appelée
ayami, celle du chaman wolof, jabar u rab, ou bien jabar u
jinné - épouse esprit ou épouse génie. Le mot jabar
-épouse peut également être remplacé par le mot coro, qui
signifie amante.
Cette femme imaginaire est très jalouse et parfois
gênante. Elle peut empêcher le chaman de se marier ou
encore gâter ses relations avec sa femme terrestre.
Tabane et son éPouse rab
Tabane raconte qu'un jour les rab - esprits sont
venus vers lui. Pendant vingt-deux jours il n'a pas mangé.
Son père veillait sur lui. Le lit où il était couché semblait
s'envoler vers le ciel. Tabane disait: « je pars». Son père
lui demandait où il allait. Il répondait qu'il n'en savait rien
(... Xam -0.
Vingt-deux jours après, sa peau s'épluchait. Il a vu un
train et un cheval qui passaient au-dessus de lui; les rab
étaient responsables de cela. Et puis un jinné (5) est venu
le che~cher; c'était une jeune fille. TI lui a demandé de
l'emmener au ciel. Elle a pris sa main et ils se sont envo-
lés. TI s'est retrouvé dans une chambre très lumineuse sans
porte ni f~nêtre; on n'en voyait pas les murs. Ils sont res-
tés ensemble pendant une nuit. Mais quand ils sont redes-
cendus, doucement, il avait l'impression que six mois
s'étaient écoulés.
La jeune fille l'a embrassé et lui a demandé ce qu'il
voulait. Il a répondu qu'il avait besoin de soigner les gens.
Elle a encore demandé s'il ne désirait rien d'autre. TI a
ajouté qu'il voulait aussi maîtriser les sorciers. Elle a dit
qu'elle lui accorderait ce qu'il avait demandé à la condition
qu'il ctfisât de prier. Tabane a refusé catégoriquement. Elle
(5) Voir glossaire.
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