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Optique physiologique

De
567 pages
Cette dernière partie de l'oeuvre d'Hermann Helmholtz s'intéresse aux perceptions visuelles et plus particulièrement à celles relatives aux formes et dimensions dans l'espace ; c'est dans ce cadre que l'auteur évalue les prédictions de l'approche nativiste et empiriste dans le domaine de la vision. Selon l'auteur, la perception du monde extérieur est le résultat d'expériences et de raisonnements inconscients et de conclusions logiques que nous déduisons des matériaux que nous fournissent les sensations visuelles.
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OPTIQUE PHYSIOLOGIQUE
Des perceptions visuelles
TOME III@L.Harmattan. 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan I @wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-08139-0
EAN: 9782296081390Hermann HELMHOLTZ
OPTIQUE PHYSIOLOGIQUE
Des perceptions visuelles
(1866-1867)
TOME III
Introduction de Serge NICOLAS
L'HarmattanCollection Encyclopédie Psychologique
dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme
moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIX.
siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais
bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de
rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont
contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline
scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus
grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages
classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui.
Dernières parutions
Pierre JANET, les médications psychologiques (1919) (3 vol.), 2007.
J.-Ph. DAMIRON, Essai sur l'histoire de la philosophie (1828), 2007.
Henry BEAUNIS, Le somnambulisme provoqué (1886), 2007.
Joseph TISSOT, Théodore Jouffroy, fondateur de la psychologie, 2007.
Pierre JANET, Névroses et idées fixes (vol. 1,1898),2007.
RAYMOND, & P. JANET, Névroses et idées fixes (vol. II, 1898),2007.
D. STEWART, Philosophie des facultés actives et morales (2 vol.) ,2007.
Th. RIBOT, Essai sur les passions (1907), 2007.
Th. Problèmes de psychologie affective (1910), 2007.
Th. RIBOT, Psychologie de l'attention (1889), 2007.
P. JANET, L'état mental des hystériques (3 vol., 1893, 1894, 1911),2007
Hippolyte BERNHEIM, De la suggestion (1911),2007.
Th. REID, Essais sur les facultés intellectuelles de l'homme (1785), 2007.
H. SPENCER, Principes de psychologie (2 volumes, 1872),2007.
E. COLSENET, Études sur la vie inconsciente de l'esprit (1880), 2007.
Th. RIBOT, Essai sur l'imaginationcréatrice(1900),2007.
Ch. BENARD, Précis d'un cours élémentaire de philosophie (1845), 2007
E. LITTRE, Auguste Comte et la philosophie positive (1863), 2008.
A BINET & Th. SIMON, Les enfants anormaux (1907), 2008.
A F. GATIEN ARNOUL T, Programme d'un cours de philosophie (1830)
V. BECHTEREV, La psychologie objective (1913), 2008.
AM.J. PUY SÉGUR, Mémoires... du magnétisme animal (1784), 2008.
S. NICOLAS & L. FED!, Un débat sur l'inconscient avant Freud, 2008.
F. PAULHAN, Les phénomènes affectifs (1887),2008.
E. von HARTMANN, Philosophie de l'inconscient (1877, 2 voL), 2008.
H. HELMHOLTZ, Conférences populaires I (1865), 2008.
H. II (1871), 2008.
Pierre JANET, De l'angoisse à l'extase (1926-1928) (2 voL), 2008.
S. NICOLAS, Études d'histoire de la psychologie, 2009.
IVPRÉFACE DE L'ÉDITEUR
Après avoir abordé dans la seconde partie de son Optique
physiologique la question de la qualité des sensations visuelles en traitant
plus particulièrement du problème de la vision colorée, Hermann (von)
Helmholtzl (1821-1894) présente dans la troisième partie la
problématique des perceptions, c'est-à-dire celle des idées des objets
extérieurs que l'âme, le moi, l'intelligence déduit des sensations visuelles.
La dernière partie de l'exposé s'intéresse ainsi aux perceptions visuelles
et plus particulièrement à celles relatives aux formes et dimensions dans
l'espace; c'est dans ce cadre que l'auteur évalue les prédictions de
l'approche nativiste et empiriste dans le domaine de la vision. Il s'agit ici
de raisonner sur les signes, sur les symboles, et, d'après les résultats de
ces raisonnements, de conclure à la forme, à la position, aux relations
mutuelles des objets qu'ils représentent. Prenons l'exemple de la
perception de la profondeur ou du relief2.
Commençons par établir qu'il n'existe aucun organe destiné à
nous fournir des sensations spéciales à cet égard. Prenons d'abord un seul
œil ; il ne peut nous donner que la sensation d'une surface teintée de
différentes couleurs, car tous les points situés l'un derrière l'autre sur un
même rayon visuel ne peuvent produire qu'une sensation unique. Nous
avons, il est vrai, deux yeux situés à une certaine distance l'un de l'autre et
permettant à la rigueur de construire le triangle formé par chacun de ces
yeux et par un point extérieur. Mais, d'abord, cette construction relève du
raisonnement et nullement de la sensation proprement dite, et ensuite,
pour la très grande majorité des objets, la distance des deux yeux est trop
I
Pour une biographie voir l'article ci-après. Pour un ouvrage récent en français sur l'auteur:
Meulders, M. (2001). Helmholtz. Des lumières aux neurosciences. Paris: Odile Jacob.
2 Guéroult, G. (1896). Hermann von Helmholtz. Revue des Deux Mondes, 136, 77-105.
vpetite et ne peut nous fournir une parallaxe appréciable de l'objet quelque
peu éloigné. On pourrait supposer que la conscience d'efforts
d'accommodation différents donnerait la sensation de la différence de
distance et par conséquent de la profondeur ou du relief. Mais le
stéréoscope fait tomber cette supposition; tous les points des deux images
étant sur le même plan, l'accommodation est la même pour chacun d'eux,
et le relief ne se produit pas moins. Revenons à l'usage de l'œil unique. Il
nous montre côte à côte les images de deux hommes; l'une de ces images
est dix fois plus petite que l'autre; nous savons, par une expérience
antérieure, que la taille de l'homme varie entre des limites restreintes,
mais que plus un homme est loin, plus il nous paraît petit. Des sensations
fournies par l'œil nous conclurons donc que nous avons devant nous deux
hommes dont l'un est à une distance dix fois plus grande que l'autre. De
même, nous savons, toujours par une expérience antérieure, que le corps
humain et la plupart des objets usuels ne sont pas transparents. Si notre
œil nous fournit les images voisines de deux hommes, dont l'un apparaîtra
tout entier tandis que l'autre ne laisse voir que les parties de son corps qui
dépassent le contour apparent de son compagnon, nous conclurons que le
premier de ces deux hommes est en avant du second, et ainsi de suite. En
nous déplaçant, nous voyons les images changer, et ces changements nous
renseignent sur la position relative des corps. La vision avec les deux
yeux facilite singulièrement les raisonnements de l'espèce. Si un objet,
pas trop éloigné, est vu par nos deux yeux, il donne dans chacun d'eux des
images différentes; l'œil droit nous montre des surfaces que ne nous
montre pas l'œil gauche, et réciproquement. En vertu de l'expérience
antérieure toujours, nous concluons que l'objet est un solide et non une
surface plane.
Pour mieux exécuter ces opérations, nous imposons à nos yeux
l'obligation de travailler toujours de la même manière, ce qui rend les
observations successives plus aisément comparables. Toutes les fois que
notre attention est particulièrement appelée sur un point, nous le
regardons, c'est-à-dire que nous dirigeons vers lui, non pas seulement la
tache jaune de chacun de nos yeux, la région la plus sensible aux rayons
lumineux, mais un point presque mathématique de cette région, qui
devient alors, pour ainsi dire, l'origine des coordonnées angulaires
correspondant à chaque œil. Et ce qui montre bien le caractère purement
intellectuel, mental, logique, de cette opération, c'est qu'en dépit des deux
images formées dans les deux yeux, l'objet regardé paraît unique, comme
VIun objet que nous touchons avec nos dix doigts nous semble un seul objet
bien qu'il donne lieu à dix sensations tactiles différentes. Le point de
fixation où convergent les lignes de regard est promené sur les différentes
parties de l'objet qui se trouve ainsi palpé visuellement comme par les
antennes d'un insecte. Détail à noter et qu'on peut vérifier, dans la lecture,
par exemple, cette exploration par l'œil de la surface d'un corps se fait au
moyen de mouvements saccadés de façon à permettre de mieux apprécier
les changements de plan.
Des sensations visuelles se produisent sur les parties de la rétine
différentes de la fovea lorsque le regard se promène ainsi dans l'espace.
Elles donnent lieu à des images dont la netteté est, en quelque sorte,
proportionnelle à l'attention, au degré d'importance que nous leur
accordons. Le plus souvent nous les négligeons, nous les neutralisons
suivant le terme consacré. Un strabique, par exemple, qui se sert
ordinairement d'un de ses yeux parce qu'il est le meilleur, néglige
complètement les images fournies par l'autre. Si l'on couvre le bon œil, le
malade utilise, au contraire, les images du mauvais. Il est donc établi de la
façon la plus incontestable, à ce qu'il semble, que nous avons la
perception du relief grâce aux raisonnements, aux conclusions logiques
que nous déduisons des matériaux qui nous sont fournis par les sensations
visuelles. Les prétendues illusions des sens ne sont que des raisonnements
faux ou incomplets.
À cette théorie vient se heurter une objection très plausible et très
naturelle. Comment admettre que nous fassions tous ces beaux
raisonnements, si nombreux, si compliqués, sans nous en apercevoir? Les
philosophes soutiendront même qu'il y a contradiction dans les termes
quand on parle de raisonnements inconscients; que le mécanisme logique
a besoin d'un moteur qui est précisément la conscience du but à atteindre,
et qui mesure à ce but même l'importance, la direction de l'effort à faire.
Mais de nombreux raisonnements, conscients à l'origine, deviennent par
l'effet de l'habitude, inconscients, et les actes qu'ils déterminent en nous
s'exécutent alors automatiquement. Helmholtz a soutenu énergiquement
une théorie empirique des perceptions résultats de l'expérience acquise,
contre Hering, afftrmant au contraire une théorie empiriste (empirique),
rattachant ces perceptions à des propriétés innées de nos organes. Ainsi, la
perception du monde extérieur est le résultat d'expériences et de
raisonnements faits sur la sensation.
VIINous allons reproduire ici la partie sur les perceptions de son
Optique physiologique (1866-1867), traduite et adaptée en français par
Émile Javal en 1867, dont Helmholtz a contrôlé lui-même la traduction.
Nous avons fait précéder ce texte d'un article d'Helmholtz (1869) qui
résume cette partie de son livre.
Serge NICOLAS
Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale
Université Paris Descartes.
Directeur de L'Année psychologique
Institut de psychologie
Laboratoire Psychologie et Neurosciences Cognitives, UMR 8189
71, avenue Edouard Vaillant
92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France
VIIILES PERCEPTIONS LUMINEUSES
Des progrès récents dans la théorie de la vision3
Hermann von HELMHOLTZ
III.
DES PERCEPTIONS VISUELLES'.
Les couleurs, dont nous nous sommes occupés dans la partie
précédente, sont un des plus beaux ornements de la nature et elles nous
aident aussi à distinguer et à reconnaître les objets; mais leur perception
est bien moins importante que celle des dimensions dans l'espace,
perception que l'œil nous fournit avec une rapidité et une variété de
conditions telles que, sous ce rapport, aucun sens ne peut se mesurer avec
lui. Dans les appréciations de ce genre, le toucher nous donne sans doute
des indications plus complètes: il nous renseigne immédiatement sur la
résistance, la masse et le poids. Mais, d'une part, le toucher ne peut
s'exercer que jusqu'où nous pouvons atteindre, et, d'autre part, quand il
s'agit de petites longueurs, ses appréciations sont loin d'être aussi fines
que celles dont la vue est capable. Cependant, ainsi que le démontrent les
3 Helmholtz, H. (1868). Die neueren Fortschritte in der Theorie des Sehens. Preussische
Jahrbücher, 21, 149-170, 261-289, 403-434. (cette édition ne contient pas de figures) -
Traduction française avec inclusion de figures: Helmholtz, H. (1869). Des progrès récents
dans la théorie de la vision (Conférences de Heidelberg) (traduction par É. Javal). Revue des
Cours Scientifiques de la France et de l'Étranger, vol. 6,6 mars, pp. 210-219 ; 24 avril, pp.
322-332; 5 juin, pp. 417-428. - Nouvelle édition allemande avec inclusion de figures (non
identiques à l'édition française) : Helmholtz, H. (1871). Die neueren Fortschritte in der
Theorie des Sehens. In H. Helmholtz, Popukire wissenschafl/iche Vortrage. Braunschweig:
Viewig. (2e édition en 1876). On trouvera ce dernier texte traduit dans Helmholtz, H. (2008).
Conférences populaires (11). Paris: L'Harmattan.
4
Trosième article publié dans le numéro du 5 juin 1869 de la Revue des Cours Scientifiques.
IXobservations faites sur les aveugles-nés, le toucher suffit parfaitement,
sans le secours de l'œil, pour développer en nous les notions d'espace. On
peut même se convaincre que le toucher nous sert constamment pour
contrôler et corriger au besoin les notions d'espace fournies par l'œil, et
que nous nous en rapportons toujours en dernier ressort aux
renseignements fournis par le tact. La vue et le toucher, ces deux sens si
diversement doués, se complètent l'un l'autre de la manière la plus heu-
reuse dans l'accomplissement de leur tâche commune. Tandis que le
toucher, dans lequel nous avons une entière confiance, ne peut sortir de
l'étroit horizon auquel il est borné, la vue s'étend à l'infini, aussi loin que
peut s'élancer l'imagination la plus hardie.
Cette relation est de la plus grande importance pour le sujet qui
nous occupe actuellement. En effet, nous n'avons affaire ici qu'au sens de
la vue; comme celui du toucher suffit pour développer complètement
chez l'homme les notions d'espace, nous pouvons considérer d'abord ces
notions comme préexistantes dans ce qu'elles ont d'essentiel, et nous
borner à rechercher comment se produit la concordance entre les notions
que la vue et le toucher nous donnent de l'espace. Nous réserverons, pour
la traiter en dernier, la question de savoir comment les perceptions
sensorielles peuvent se transformer en notions d'espace.
Pour peu qu'on y fasse attention, on reconnaît tout d'abord que la
perception d'impressions par différents appareils nerveux est loin
d'entraîner nécessairement la notion de causes séparées dans l'espace.
C'est ainsi que nos sens peuvent percevoir dans une même salle de la
lumière, de la chaleur, les différents sons d'un accord et une odeur, et que
nous reconnaissons pourtant la présence simultanée de tous ces agents
dans l'air de la salle. De même, une couleur composée excite sur notre
rétine trois sensations élémentaires que nous ne séparons pas, bien
qu'elles résident probablement dans des nerfs différents. Une corde d'un
instrument de musique, une voix humaine, émettent simultanément un son
fondamental et une série d'harmoniques qui ébranlent probablement
autant de nerfs différents, et la sensation n'en reste pas moins indivise.
Enfin, une foule d'aliments affectent différemment les diverses parties de
la langue et agissent sur notre odorat au moment de la déglutition, et
pourtant nous réunissons généralement les impressions qui atteignent ces
différents systèmes nerveux en une seule, que nous appelons le goût de
ces aliments.
xIl suffit assurément d'un peu d'attention pour reconnaître par
quelles parties de notre corps ces différentes impressions nous
parviennent; mais de cette connaissance il ne résulte pas pour nous la
nécessité de localiser en différents points de l'espace l'objet qui cause en
nous ces sensations.
Dans la manière dont s'effectue la vision, nous trouvons un fait
de ce genre: c'est la vision binoculaire, qui est simple, malgré la
séparation des impressions reçues sur les deux rétines. On comprend que
c'est là un cas particulier d'une loi bien plus générale.
Si donc la rétine reçoit une image des objets qui remplissent le
champ visuel, et si les différentes parties de cette image excitent des
fibres différentes, cela ne constitue pas encore une raison suffisante pour
attribuer ces sensations à des parties différemment situées dans le champ
visuel. Il faut évidemment l'intervention de quelque chose qui nous
conduise à la notion d'après laquelle ces impressions correspondent à des
points différents de l'espace.
Ce même problème se pose évidemment à nous d'une manière
analogue pour le toucher. Lorsque la peau est touchée simultanément en
deux points, il en résulte l'excitation de deux fibres sensibles. Mais la
séparation de ces fibres ne suffit pas pour que nous reconnaissions avoir
été touchés en deux points différents et par deux objets différents. Bien
plus, [418] notre jugement peut dépendre de circonstances accessoires.
Lorsque nous appuyons sur la table un doigt de chaque main, si nous
sentons un grain de sable sous l'un et l'autre de ces doigts, il se forme en
nous la perception de deux grains de sable. Si maintenant nous appuyons
les deux doigts l'un contre l'autre en interposant un seul grain de sable, il
se peut que ce grain soit senti par les deux mêmes fibres que précé-
demment, et pourtant la perception se réduit à celle d'un grain unique. Il
est patent qu'ici la connaissance simultanée de la position de nos membres
exerce son influence sur la notion que nous nous formons, et l'on sait que
lorsque nous nous faisons une idée fausse ou incomplète de la position de
nos doigts, lorsqu'ils sont croisés par exemple, nous croyons sentir deux
objets lorsqu'il n'yen a véritablement qu'un seul.
Quel est donc l'élément qui vient ajouter ses effets à ceux de
l'état d'isolement des nerfs sensibles, et qui vient nous donner ici la notion
correcte de la séparation des objets dans l'espace? Nous tombons ici dans
une discussion qui n'est pas encore close. Les uns répondent, avec
Johannes Müller, que l'organe sensible, rétine ou peau, se sent lui-même
XIdans l'espace par suite d'une notion innée, et que nous transportons les im-
pressions reçues à l'endroit où nous sentons la partie correspondante de
l'organe. Nous désignerons cette opinion sous le nom de théorie
nativistique (nativiste) des notions d'espace. Elle coupe court à toute
recherche relative à l'origine de ces notions, puisqu'elle les considère
comme quelque chose d'originel, d'inné, comme n'étant pas susceptible
d'explication.
L'opinion rivale a déjà été exprimée sous sa forme générale par
les sensualistes anglais, tels que Molineux, J. Locke, Jurine. Son
application à la physiologie de la vision n'a pu être faite que tout
récemment, ayant dû être précédée, entre autres, de l'étude des
mouvements des yeux. C'est surtout grâce à la découverte du stéréoscope
par Wheatstone, que les difficultés et les contradictions de la théorie
nativistique devinrent sensibles; on fut conduit à chercher alors une
solution plus conforme aux idées des sensualistes, et à laquelle nous
donnerons le nom de théorie empiristique de la vision. Cette théorie
admet que nos sensations ne nous donnent, relativement aux objets et aux
phénomènes extérieurs, que des signes dont la signification nous devient
familière par l'expérience et l'habitude. D'après cette théorie, la perception
des positions dans l'espace s'apprend d'abord par les mouvements que
nous exécutons; celle des positions dans le champ de vision est
attribuable particulièrement aux mouvements des yeux. Il est clair que,
tout aussi bien que la théorie nativistique, la théorie empiristique doit
admettre entre les sensations fournies par les divers points de la rétine des
différences particulières attribuables seulement à leur différence de
position: en effet, s'il n'en était pas ainsi, il serait impossible d'expliquer
les localisations dans le champ de vision. Il est nécessaire que la sensation
du rouge qui atteint la rétine à droite, diffère en quelque façon de celle du
rouge qui atteint cette même rétine à gauche, et il faut que la différence
entre ces deux sensations de rouge soit autre que la différence entre deux
sensations de rouge, inégales, mais éprouvées successivement au même
endroit de la rétine. Nous nommerons, avec Lotze, signe local de la
sensation, cette différence entre les sensations que la même couleur
produit en divers endroits de la rétine, et cela sans que nous sachions
définir jusqu'ici la nature de cette différence. Je considère comme
prématuré de construire des hypothèses quelconques sur la nature de ces
signes locaux; il nous suffit de dire que leur existence est une
XIIconséquence irréfragable de la perception des différences locales dans le
champ de vision.
Telle est donc la différence entre les deux opinions en présence.
La théorie empiristique considère les signes locaux comme des signes
quelconques, peu lui importe leur nature; elle veut que la signification de
ses signes relativement à la perception du monde extérieur puisse être et
soit réellement un résultat d'expérience. Il devient inutile alors de présup-
poser un accord quelconque entre les signes locaux et les différences
locales qui leur correspondent. Suivant la théorie nativistique, au
contrairé, les signes locaux ne seraient rien moins que des notions
immédiates des différences locales, de leur nature et de leur grandeur à la
fois. On comprend donc que nous sommes engagés ici dans la lutte entre
les deux systèmes philosophiques, dont l'un admet une harmonie
préétablie entre les lois de la pensée et celles du monde extérieur, et dont
l'autre cherche à déduire de l'expérience toute la conformité qui peut
exister entre le monde extérieur et nos idées.
Tant que nous nous bornons à considérer un champ superficiel
dont les diverses parties ne sont pas sensiblement à une distance
différente de l'œil; tant que nous ne regardons, par exemple, que le ciel et
les lointains du paysage, les deux théories rendent à peu près également
bien compte de la perception des dimensions dans ce champ. L'image
formée sur la surface rétinienne répond à l'image superficielle dont nous
acquérons la notion. Les désaccords ne sont pas de nature assez grave
pour ne pouvoir se concilier avec la théorie nativistique, au moyen
d'explications ou d'hypothèses relativement simples,
Le premier désaccord consiste dans la position renversée de
l'image rétinienne; c'est là une ancienne pierre d'achoppement de la
théorie de la vision, et qui a donné lieu aux hypothèses les plus diverses,
parmi lesquelles les deux suivantes ont conservé le plus d'adhérents.
D'après l'une, conformément aux idées de Johannes Müller, il faut, dans
les notions que nous fournit la vue, ne considérer les idées de haut et de
bas que comme relatives, comme indiquant simplement des rapports entre
les positions des différents objets; on admet alors que l'accord entre le
haut et le bas, tels que nous les percevons par le toucher et par la vue, est
attribuable à l'expérience que nous pouvons acquérir en regardant et en
tâtant à la fois. D'après la seconde de ces théories, on pourrait admettre,
avec L. Fick, que dans le cerveau, où elles parviennent nécessairement
toutes pour donner lieu aux perceptions, les fibres visuelles et sensitives
XIIIsoient groupées, les unes par rapport aux autres, d'une manière
convenable pour produire l'accord entre le haut et le bas, la droite et la
gauche; hypothèse qui manque actuellement du plus léger fondement
anatomique.
La seconde difficulté que rencontrent les théories nativistiques,
c'est que nous voyons simple, malgré la présence de deux images
rétiniennes. On se tira d'affaire en admettant que les deux rétines, excitées
simultanément, n'amènent au cerveau qu'une sensation unique, les points
correspondants ou identiques des deux rétines étant accouplés deux à
deux. A.u premier abord, cette hypothèse paraît reposer sur une base
anatomique: les deux nerfs optiques se croisent et pénètrent
réciproquement l'un dans l'autre, avant de se perdre [419] dans le cerveau.
De plus, des faits pathologiques paraissent prouver que les fibres des
moitiés droites des deux rétines se rendent à l'hémisphère cérébral droit,
que celles des moitiés gauches se rendent à gauche. Mais de
l'accolement des fibres correspondantes à leur fusion, il y a loin, et l'on ne
connaît aucun fait anatomique qui prouve que les fibres se réunissent de
la même manière que les troncs nerveux.
Les deux difficultés que nous venons de signaler n'existent pas
pour la théorie empiristique, à laquelle il suffit que le signe sensuel,
simple ou composé, soit reconnu comme signe de l'objet réel. Celui qui
ignore l'existence des deux rétines, des images renversées qu'elles
reçoivent, qui n'a entendu parler ni des fibres nerveuses, ni de la
transmission de la sensation au cerveau, ne doute pas de l'exactitude de
ses perceptions visuelles. Peu lui importe l'existence de deux images
rétiniennes et leur renversement. Il connaît les impressions que l'œil lui
transmet en présence de tel ou tel objet situé de telle ou telle façon, et cela
lui suffit. Or, deux circonstances nous permettent d'apprendre la
signification des signes locaux relatifs à nos sensations visuelles: d'une
part, comme nous voyons les parties mobiles de notre corps, il nous est
possible, après avoir acquis par le toucher les notions d'espace et de
mouvement, d'apprendre quelles sont les modifications que tel ou tel
mouvement de la main peut produire dans nos impressions visuelles;
d'autre part, lorsque nous déplaçons l'œil, et par suite la rétine, cette mem-
brane se déplace par rapport à l'image rétinienne, qui reste à peu près
immobile, et nous apprenons de cette manière l'impression que produit le
même objet sur différentes parties de la rétine. L'image rétinienne
invariable que les différents mouvements de l'œil font se déplacer sur la
XIVrétine se comporte comme un compas qu'on promènerait sur un dessin
pour reconnaître l'égalité ou l'inégalité des différentes distances qu'on y
rencontre. Quand même, ce que je suis loin de considérer comme
vraisemblable, les signes locaux de la sensation seraient disséminés sans
ordre ni système aucun, le procédé que nous venons d'indiquer permettrait
de reconnaître quels sont ceux qui se correspondent, et quelles sont, sur
les différentes régions de la rétine, les longueurs qui répondent à des
distances égales entre elles dans le champ de vision.
D'accord avec cette hypothèse, les expériences de Fechner, de
Volkmànn et les miennes ont montré que, même pour l'œil adulte et
parfaitement formé, la comparaison de distances ou d'angles ne se fait
avec exactitude, dans le champ visuel, que dans le seul cas où les
mouvements normaux des yeux permettent d'amener ces distances ou ces
angles à occuper successivement la même ligne ou le même angle
superficiel de la rétine.
L'expérience que je vais décrire permet, du reste, de montrer
combien, même chez l'adulte, l'accord entre les perceptions tactiles et
visuelles repose sur une vérification constante que permet la vision de nos
mains. Qu'on se mette devant les yeux des lunettes garnies de verres
prismatiques; si les arêtes réfringentes de ces prismes sont situées
verticalement et à la droite de l'observateur, l'effet des verres est que tous
les objets paraissent déplacés vers la droite: Après avoir regardé un objet
à travers ces lunettes sans avoir laissé apparaître les mains dans le champ
visuel, si l'on ferme les yeux et qu'on cherche à saisir l'objet, on passe
infailliblement à sa droite. Mais si, laissant les yeux ouverts, on porte
lentement la main vers l'objet, on ne se trompe plus: il est facile de
mouvoir la main de telle sorte que son image vienne toucher celle du
point qu'on veut atteindre. Il suffit de palper l'objet pendant une ou deux
minutes avec la main sans la perdre de vue, pour établir entre la vue et la
main un accord tellement parfait, qu'on ne se trompe plus lorsqu'on veut
saisir les objets après avoir fermé les yeux. Bien plus, on ne se trompe pas
davantage si l'on vient à se servir de l'autre main qui n'a pas encore été
employée dans l'expérience. Ce n'est donc pas le toucher qui s'est mis
d'accord avec les fausses images fournies par la vue; c'est la perception
visuelle qui s'est adaptée à la perception tactile et s'est laissée rectifier par
elle. Si l'on vient, après quelque temps, à ôter les lunettes sans regarder
les mains, et qu'on ferme les yeux quelques instants plus tard, la main se
trompe de nouveau, et passe cette fois à gauche des objets: la relation qui
xvs'était établie entre les perceptions visuelles et tactiles continue son effet,
tandis que nous avons remis les choses dans leur état normal.
Il nous suffit de faire des préparations sous le microscope
composé, qui renverse les images, ou même de se raser devant une glace,
pour apprendre à diriger nos mouvements d'après une perception visuelle
différente de celle à laquelle nous sommes habitués.
Nous n'avons eu affaire jusqu'ici qu'à la notion d'un champ
superficiel, ou à deux dimensions, et comme sa représentation était
jusqu'à un certain point analogue aux images rétiniennes, les faits
pouvaient s'accorder à peu près égaiement bien avec l'une ou l'autre des
deux théories en présence. La chose se présente tout autrement lorsqu'on
passe à la vision d'objets voisins pour lesquels il faut tenir compte de la
profondeur, ou troisième dimension: il se manifeste alors une différence
essentielle et radicale, d'une part entre les images que reçoivent les deux
rétines, et d'autre part entre ces images et le monde extérieur ou la notion
exacte que nous nous en formons. C'est sur ce terrain qu'il faut chercher la
solution du débat qui nous occupe; et en effet, depuis nombre d'années, la
théorie de la perception du relief, et celle de la vision binoculaire, à
laquelle nous devons principalement cette perception, a été un champ de
bataille sur lequel se sont heurtées les recherches et les opinions les plus
diverses. On comprend en effet, d'après ce qui précède, que les questions
qui se présentent ici sont d'une importance d'autant plus capitale, que leur
solution intéresse l'ensemble des connaissances humaines.
Chacun de nos yeux reçoit sur sa rétine une image qui n'est
étendue qu'en surface. Quelle que soit la disposition qu'on veuille assigner
à la conduite nerveuse, aucune hypothèse ne permet de représenter, dans
le cerveau, l'ensemble des deux images rétiniennes par autre chose que
par une image superficielle. Or les deux images superficielles réunies
nous donnent la notion d'une image corporelle. Comme lorsqu'il s'est agi
des couleurs, nous trouvons ici une quantité de plus dans le monde
extérieur que dans la sensation; mais cette fois la notion à laquelle nous
parvenons ne le cède en rien à la multiplicité de forme des objets. Il est
important d'en faire la remarque: la notion de la troisième dimension est
chez nous aussi vive, aussi immédiate et aussi exacte que celle des deux
autres. Quand nous sautons d'un rocher à l'autre, notre salut dépend tout
autant de l'appréciation de la distance à franchir que de celle de la
direction suivant laquelle nous devons sauter. Cette seconde appréciation
n'est [420] relative qu'à la position dans le champ visuel, et, l'expérience
XVInous l'apprend, elle ne se fait ni plus vite ni plus exactement que celle de
la distance.
Comment la notion de distance peut-elle se produire? Com-
mençons par examiner les faits.
Il faut remarquer d'abord que nous distinguons jusqu'à un certain
point le relief et l'éloignement des objets, alors même que nous ne faisons
usage que d'un œil, et cela sans déplacer la tête. Les circonstances qui
nous facilitent cette appréciation sont peu différentes de celles que les
peintres mettent à profit pour produire l'illusion du relief et de la distance,
à laquelle nous attachons tant de prix. Voyons comment procèdent les
paysagistes. Ils affectionnent les moments où le soleil est voisin de
l'horizon, à cause des ombres vigoureuses qui accentuent mieux alors la
forme des objets; ils aiment aussi une légère brume qui fait reculer les
lointains. Les personnages, les animaux, objets dont la grandeur nous est
connue, leur servent pour nous donner des repères relativement à la
grandeur et à la distance apparente des autres objets représentés; les
produits de l'industrie humaine, tels que les maisons, ont pour effet de
donner avec exactitude la position de l'horizontale.
Les bâtiments, les machines, les ustensiles, sont les objets dont
une perspective exacte nous donne le mieux une représentation complète.
Nous savons que ces objets sont limités presque partout par des plans qui
se coupent à angles droits ou par des surfaces soit sphériques, soit de
révolution. Cette connaissance suffit pour nous permettre de compléter les
renseignements fournis par le dessin. La structure symétrique du corps
humain et des animaux facilite également l'intelligence de la
représentation en perspective de ces objets.
Lorsqu'il s'agit, au contraire, de représenter des corps de forme
inconnue et tout à fait irrégulière, tels que des rochers, des blocs de glace,
etc., nous voyons échouer l'art du peintre le plus habile; bien plus, la
représentation rigoureusement fidèle que la photographie permet d'obtenir
de ces objets ne nous offre souvent qu'un fouillis inintelligible de taches
claires ou foncées. La contemplation des objets eux-mêmes nous permet,
au contraire, de reconnaître, sur-le-champ, leur forme exacte.
C'est à l'un des peintres les plus illustres, presque aussi grand
physicien qu'artiste, Léonard de Vinci, que revient l'honneur d'avoir
nettement exprimé en quoi la meilleure peinture est nécessairement
inférieure à la contemplation de l'objet réel. Dans, son Trattato della
pittura, il fit remarquer que nos deux yeux ne nous font pas voir le monde
XVIIextérieur sous un aspect absolument identique. Chaque œil reçoit sur sa
rétine une représentation en perspective des objets environnants; mais,
comme ces deux organes sont situés à quelque distance l'un de l'autre, la
différence de point de vue entraîne une légère différence entre les
représentations en perspective formées dans l'un et l'autre œil. Si, tenant
mon doigt indicateur verticalement devant moi, je ferme alternativement
l'œil droit et l'œil gauche, le doigt me cache alternativement sur le mur
une partie située tantôt plus à droite, tantôt plus à gauche. Si je tiens la
main droite verticalement devant moi, le pouce étant plus près de ma
figure que le reste, suivant que je fais usage de l'œil droit ou de l'œil
gauche, j'aperçois une partie plus grande du dos ou de la paume de cette
main, et les choses se passent d'une manière analogue toutes les fois que
nous regardons des objets dont les différentes parties sont différemment
éloignées de nos yeux. Mais si nous voyons en peinture une main placée
comme je viens de le dire, les deux yeux voient exactement la même
représentation; ils voient chacun autant de l'une et de l'autre face de la
main. Ainsi, tandis que les objets réels donnent des images différentes aux
deux yeux, une peinture leur donne des images pareilles. C'est là une
différence d'impression que l'habileté de l'artiste ne peut faire disparaître.
L'importance de la vision binoculaire pour la perception du relief a été
mise en lumière d'une manière très remarquable par l'invention que
Wheatstone a faite du stéréoscope. Chacun connaît cet instrument et
l'illusion remarquable qu'il est destiné à produire. Les objets représentés y
apparaissent avec un relief aussi indubitable que si nous avions devant
nous les objets réels. Ce résultat s'obtient en présentant aux deux yeux des
images un peu différentes en perspective, et telles que chacun reçoit une
image semblable à celle que lui donnerait l'objet réel. Si les images
employées sont d'une bonne exécution, si ce sont, par exemple, deux
photographies prises de point de vue un peu différents, l'impression
produite est, abstraction faite de la couleur, absolument la même que si
l'on se trouvait en présence de la réalité.
Les personnes qui sont suffisamment maîtresses des mouvements
de leurs yeux n'ont pas besoin d'instrument pour fusionner deux images
stéréoscopiques et obtenir l'impression du relief: il leur suffit de diriger
les regards de manière à fixer en même temps les points correspondants
des deux images. Mais, pour la plupart des observateurs, il est plus
commode d'employer des instruments dont l'effet est de faire apparaître
les deux images au même endroit.
XVIIIDans l'instrument tel que Wheatstone l'avait construit d'abord,
chaque œil regardait dans un miroir placé obliquement par rapport à sa
ligne visuelle, et les deux dessins étaient disposés latéralement, de telle
sorte que leurs images réfléchies venaient occuper la même position dans
l'espace. Chaque œil apercevait l'une de ces deux images.
Le stéréoscope à prismes, ou de Brewster, qui donne des images
moins nettes, s'est répandu davantage, à cause de sa commodité bien plus
grande. Les deux dessins sont sur un même carton qu'on place au fond de
la boîte, laquelle est partagée en deux parties par une cloison. En avant,
sont deùx verres convexes légèrement prismatiques, dont l'effet est
d'éloigner et de grossir un peu les images, tout en les déplaçant
latéralement, de telle sorte que l'observateur croit les voir au même
endroit; chaque œil voit l'image qui lui est destinée, et toutes deux
paraissent être au milieu de la boîte.
C'est surtout quand les autres éléments qui nous aident
généralement à reconnaître la forme des objets viennent à nous manquer,
que l'illusion stéréoscopique se présente d'une manière plus saisissante: je
citerai les figures géométriques au simple trait, telles que les
représentations de cristaux, ou bien encore les images d'objets très
irréguliers, surtout lorsque ces objets, étant plus ou moins transparents,
leurs ombres ne se présentent pas d'une manière qui nous soit familière.
C'est ainsi que chacune des deux photographies stéréoscopiques de
glaciers ne présente souvent à l'œil que l'aspect d'une marbrure
irrégulière, tandis qu'en réunissant les deux par l'instrument, nous croyons
voir les crevasses de la glace, les jeux de la lumière qui la pénètre et
jusqu'au luisant des surfaces glissantes du glacier. [421]
Plus d'une fois, des monuments, des villes, des paysages dont
j'avais vu des représentations stéréoscopiques ne m'ont fait aucune
impression de nouveauté, chose qui ne m'était jamais arrivée lorsque je
n'avais vu que des dessins ou des tableaux, qui ne peuvent jamais produire
une sensation comparable à celle que donne la réalité.
L'exactitude de la vision stéréoscopique est étonnante. Pour en
donner un exemple, citons une application que Dave en a proposée. Si
l'on met dans un stéréoscope deux épreuves obtenues avec la même
composition de caractères d'imprimerie ou la même planche gravée, ces
images, parfaitement égales, donnent évidemment une image résultante
complètement plane. Or l'adresse humaine n'est pas suffisante pour imiter
les caractères ou les dessins d'une planche gravée avec une exactitude
XIXtelle qu'en mettant simultanément sous le stéréoscope deux épreuves
obtenues avec les deux planches, certaines lettres ou certaines lignes ne
paraissent pas sortir du plan du papier. C'est là le moyen le plus facile de
reconnaître des billets de banque faux: on met en même temps un billet
vrai et le billet suspect dans l'instrument, et l'on recherche si, dans l'image
résultante, tous les traits paraissent être dans le même plan.
Cette expérience est importante pour la théorie de la vision, à
cause de la manière saisissante dont elle montre avec quelle délicatesse
nous percevons les différences de relief accusées par la différence entre
nos imàges rétiniennes.
Nous devons rechercher maintenant comment deux images
rétiniennes différentes, superficielles toutes deux, peuvent, par leur
réunion, nous procurer une notion corporelle, celle d'un corps à trois
dimensions.
Constatons d'abord que les deux images superficielles fournies
par nos deux yeux sont réellement perçues. Quand je regarde le mur de
ma chambre en interposant mon doigt tenu verticalement, ce doigt, nous
l'avons dit plus haut, cache à chacun des yeux une partie différente du
mur; lors donc que ce mur est vu simple, le doigt paraît double.
Comme, dans la vision ordinaire, nous ne nous occupons que de
distinguer les objets eux-mêmes, ces images doubles échappent à notre
attention excepté dans des cas très particuliers. Pour les voir, il nous faut
considérer le champ de vision d'une tout autre manière; nous devons faire
comme un dessinateur qui voudrait le reproduire. L'artiste cherche à
oublier la véritable forme, la grandeur, la distance des objets qu'il veut
représenter. Il s'efforce de les voir simplement tels qu'ils apparaissent
dans le champ de vision superficiel, pour les reproduire sur la superficie
de son papier. Il serait naturel de penser que telle est la manière originelle
et la plus simple dont puisse s'exercer la vision; aussi la plupart des
physiologistes l'ont-ils considérée jusqu'ici comme étant la forme sous
laquelle la notion s'impose immédiatement à la sensation, et ont-ils
considéré la vision du relief comme un résultat d'étude, comme une
représentation acquise expérimentalement et résultant d'une manière
secondaire d'exercer la vision. Mais il suffit d'avoir quelque peu dessiné
pour savoir combien il est plus difficile d'apprécier et de mesurer la forme
apparente des objets dans le champ visuel que de reconnaître leur forme
et leur grandeur véritables. La notion de l'objet réel, dont le dessinateur ne
peut se défaire, constitue en effet la plus grande difficulté du dessin
xxd'après nature. Regardons donc le champ de vision à la manière des
dessinateurs, en gardant les deux yeux ouverts; lorsque nous portons
notre attention sur les objets qui couvrent sa superficie, les différences
entre les deux images rétiniennes ne peuvent plus nous échapper: nous
voyons doubles les objets situés en deçà et au-delà du point de fixation,
pourvu qu'ils ne s'éloignent pas de la direction du regard d'une quantité
trop grande pour être perçus distinctement. On ne remarque d'abord que
les doubles images très écartées, mais on parvient, en s'y exerçant, à
distinguer même celles qui sont assez voisines entre elles.
C'est ainsi que si je tiens un doigt verticalement devant moi,
comme il a été dit précédemment, ce doigt cache une partie différente du
mur à chacun de mes yeux; si je regarde un point du mur, le mur est vu
simple, et comme le doigt se projette en deux endroits différents de sa
surface, il faut bien que le doigt soit vu double.
Tous ces phénomènes et d'autres analogues, tels que les présente
la position des doubles images d'un objet vu binoculairement, peuvent se
ramener à une loi simple qui a été formulée par Johannes Müller. À
chaque point d'une rétine répond sur l'autre un point correspondant. En
général, dans le champ de vision superficiel commun aux deux yeux, les
images qui appartiennent à des points correspondants coïncident; celles
qui appartiennent à des points non ne coïncident pas. À
peu de chose près, les points des deux rétines situés à même distance, à
droite ou à gauche, en haut ou en bas du point de fixation, sont
correspondants .
On a déjà vu plus haut que la théorie nativistique admet
nécessairement une fusion parfaite des sensations transmises par les
points correspondants, que Müller nommait aussi identiques. Cette
hypothèse a revêtu une forme plus palpable lorsqu'on y a joint l'hypothèse
anatomique, d'après laquelle les fibres correspondantes se confondraient
deux à deux, soit au point de croisement des nerfs optiques, soit dans le
cerveau. Hâtons-nous d'ajouter que tout en indiquant la possibilité d'une
semblable explication mécanique, Johannes Müller n'en avait aucunement
soutenu l'exactitude. Il considérait sa loi des points identiques comme
étant l'expression des faits, et il insistait seulement sur l'identité qu'il avait
cru reconnaître entre les localisations des sensations reçues par ces points.
Mais ici se présente cette difficulté, que toutes les fois que les
images doubles sont susceptibles de se fusionner en une notion unique,
leur perception isolée est relativement peu exacte, ce qui contraste avec la
XXIprécision extrême dont est susceptible l'appréciation du relief, ainsi que
Dove l'a démontré. Et cependant c'est uniquement sur cette différence
entre les deux images, dont résultent les images doubles, que repose la
vision du relief. Il suffit d'une très petite différence entre deux images
stéréoscopiques pour nous procurer l'impression d'une surface bombée;
tandis qu'il faudrait une différence de vingt à trente fois plus grande pour
que les images doubles devinssent perceptibles, même à l'observateur le
plus exercé.
De plus, différentes autres circonstances rendent tantôt plus
facile, tàntôt plus difficile la perception des images doubles. Sous ce
rapport, la notion du relief agit d'une manière très remarquable:
puisqu'elle s'impose avec évidence, plus il est difficile de voir les images
doubles; c'est pour ce motif qu'on les aperçoit moins en présence des
objets réels que lorsqu'on examine des images stéréoscopiques. Leur
perception devient plus facile au contraire, soit lorsque les lignes [422]
correspondantes des deux dessins diffèrent en intensité ou en coloration,
soit si l'on ajoute des lignes et des points qui occupent des positions
exactement correspondantes, ce qui fait ressortir le manque de
correspondance des lignes voisines. On ne s'expliquerait pas l'influence de
toutes ces circonstances si l'unité de la localisation était fondée sur une
communication anatomique des conduites nerveuses.
Une autre difficulté, soulevée par la découverte du stéréoscope,
fut d'expliquer comment la perception du relief résulte de la différence
des deux images rétiniennes. Brücke fit remarquer d'abord une série de
faits qui paraissent rendre les phénomènes stéréoscopiques conciliables
avec la théorie de l'identité innée des rétines. Si nous nous observons
pendant que nous regardons des images ou des objets
analogues, nous constatons que notre regard longe les différents contours,
de telle sorte que pendant que le point de fixation est vu simple, les autres
peuvent fort bien apparaître doubles. Or notre attention étant
habituellement concentrée sur le point de fixation, nous remarquons si
peu les images doubles, que ce phénomène est souvent une découverte
inattendue pour les personnes à qui on le fait remarquer. Comme l'acte de
suivre les contours d'un objet exige des mouvements irréguliers
accompagnés de variations de convergence d'autant plus grandes que la
distance des différents points de l'objet est plus variable, on conçoit que la
conscience de ces mouvements puisse procurer la notion de la différence
de distance des lignes examinées. Il est incontestable, en effet, que ces
XXIImouvements du regard donnent, bien mieux que la fixation d'un point
unique, la notion du relief représenté par un dessin linéaire
stéréoscopique, ne fût-ce que parce que ces mouvements ont pour effet de
nous faire appliquer successivement aux divers points de la figure la
vision directe, qui est bien plus nette que la vision indirecte.
L'hypothèse de Brücke, d'après laquelle la perception du relief
s'obtiendrait uniquement par les mouvements du regard, ne peut être
conservée depuis les expériences de Dove, d'après lesquelles l'illusion
stéréoscopique persiste en employant l'éclairage de l'étincelle électrique,
dont la durée n'atteint pas la quatre millième partie d'une seconde. Dans
un temps si court, les corps terrestres pesants se déplacent si peu, que,
quelle que soit la vitesse dont on les anime, ils paraissent rester
absolument immobiles. Pendant la durée de l'étincelle électrique, il ne
peut donc se produire aucun mouvement appréciable des yeux, et
cependant l'illusion du reliefstéréoscopique se produit parfaitement bien.
Le phénomène du lustre stéréoscopique, découvert également par
Dove, démontre qu'il n'existe pas, entre les sensations des deux yeux, une
fusion analogue à celle que l'hypothèse anatomique exigerait. Quand une
surface, blanche dans l'une des images stéréoscopiques, est noire dans
l'autre, son image binoculaire prend un éclat ou lustre particulier, même si
le papier est parfaitement mat. On a souvent exécuté des dessins
stéréoscopiques de formes cristallines, l'une des images étant tracée en
blanc sur fond noir, l'autre en noir sur fond blanc; dans le stéréoscope, on
croit voir alors un cristal de graphite brillant. D'après le même principe, la
photographie donne très bien, dans le stéréoscope, l'effet d'une nappe
d'eau étincelante, celui des feuilles vernissées de certaines plantes, etc.
Voici l'explication de ce phénomène: Une surface mate, telle
que la présente un papier blanc, réfléchit la lumière avec une intensité
égale dans toutes les directions: c'est pour ce motif que cette surface nous
paraît également lumineuse, quel que soit le point de vue choisi; aussi
paraît-elle également lumineuse à chacun des deux yeux. Une surface
polie, au contraire, outre la lumière qu'elle diffuse également dans tous les
sens, donne des reflets suivant certaines directions déterminées. Or il se
peut que l'un des yeux reçoive seul cette lumière réfléchie; alors la
surface réfléchissante paraît bien plus lumineuse à cet œil, et comme c'est
là un effet que les corps polis peuvent seuls produire, la présence d'une
différence de lumière dans le stéréoscope nous donne l'impression du
lustre.
XXIIISi les impressions fournies par les images rétiniennes se
fusionnaient, la réunion du noir et du blanc donnerait du gris. Cette
circonstance que le noir et le blanc, combinés stéroscopiquement, nous
donnent l'impression du lustre, impression sensuelle que ne peut donner
aucune surface grise, suffit pour prouver que les sensations des deux
rétines ne se fusionnent pas.
L'éclairage instantané par l'étincelle électrique laisse subsister
parfaitement l'impression du lustre: cela prouve bien que cette impression
ne repose pas sur une alternance de sensation entre les yeux, ni sur ce
qu'on appelle l'antagonisme des rétines.
Bien plus, non seulement les sensations des deux yeux ne se
fusionnent pas, mais encore nous distinguons l'une de l'autre les
sensations de l'un ou de l'autre œil. En effet, si la sensation fournie par
l'œil droit était toute pareille à celle fournie par l'œil gauche, il serait
indifférent, tout au moins lorsqu'on exclut l'influence des mouvements des
yeux en faisant usage de l'étincelle électrique, de transposer les images
offertes aux deux yeux, c'est-à-dire d'offrir à l'œil droit l'image destinée à
l'œil gauche, et inversement. Or, cela n'est nullement indifférent: car, dès
qu'on opère la transposition, on obtient un relief pseudoscopique, c'est-à-
dire que les parties les plus lointaines paraissent les plus voisines, que les
parties convexes paraissent concaves, et réciproquement. Comme
l'éclairage de l'étincelle électrique fournit toujours la notion exacte du
relief, il en résulte avec certitude que les impressions des deux yeux ne
sont pas impossibles à distinguer l'une de l'autre.
Enfin, les phénomènes qui se produisent lorsqu'on présente aux
deux yeux deux images qui ne soient pas susceptibles de se réunir dans la
notion d'un objet unique offrent un intérêt tout particulier. Lorsque l'un
des yeux regarde, par exemple, une feuille imprimée, et l'autre une
gravure, l'antagonisme ou lutte des champs visuels fait que les deux
images ne se superposent pas purement et simplement: l'une ou l'autre
prédomine toujours par places. Si les deux dessins sont également nets,
les endroits où l'une ou l'autre domine se déplacent généralement après
peu de secondes; mais si l'une des images présente quelque part un fond
noir ou blanc, uniforme, auquel correspondent dans l'autre des contours
bien nets, ces derniers prédominent alors généralement, et neutralisent la
perception du fond uni. Contrairement à ce qu'ont dit d'autres
observateurs, je fais la remarque qu'on peut toujours influencer l'issue de
la lutte par la direction volontaire de l'attention. Lorsqu'on tâche de
XXIVdéchiffrer l'imprimé, les lettres restent dominantes, du moins à l'endroit
où se porte l'attention. Lorsqu'on s'efforce, au contraire, de suivre les
hachures ou les [423] contours de la gravure, ce sont ces parties qui
dominent. Je trouve même qu'en portant l'attention sur quelque objet
faiblement éclairé, on peut faire disparaître un objet bien plus intense qui
se peint sur la rétine de l'autre œil ; c'est ainsi que je puis examiner les
détails de structure d'un papier blanc, et négliger alors un dessin fortement
accentué, situé à l'endroit correspondant de l'autre champ. L'antagonisme
ne repose donc pas sur la prédominance ou les oscillations d'une
sensation, mais sur la fIxité ou les oscillations de l'attention. Il n'existe
peut-être pas de phénomène qui se prête mieux à l'étude des mobiles
capables de diriger l'attention. Mais il faut bien remarquer que l'intention
volontaire de voir tantôt avec un œil, tantôt avec l'autre, ne suffIt pas; il
faut évoquer une représentation sensorielle très vive de ce qu'on veut voir,
pour que cet objet apparaisse véritablement. Dès qu'on abandonne les
représentations à leur cours naturel, on voit se produire les oscillations
auxquelles on donne le nom d'antagonisme. Les objets très apparents
l'emportent alors généralement, au moins pour quelque temps, sur les
objets moins lumineux ou moins nets de l'autre champ.
Bien plus, quand on met devant les yeux deux verres de couleur
différente, et qu'on regarde alors les mêmes objets, il se manifeste un
antagonisme des couleurs, analogue à celui des objets, et qui a pour effet
de faire dominer par places tantôt l'une et tantôt l'autre de ces couleurs;
après quelque temps seulement, quand la vivacité des couleurs a diminué
dans la sensation, par suite de fatigue unilatérale et par production de
couleurs accidentelles complémentaires, on voit une sorte de couleur
résultante qui vient des deux couleurs primitives.
Il est bien plus diffIcile de porter l'attention exclusivement sur
l'une des couleurs que sur l'un des deux dessins propres à produire
l'antagonisme; car on ne peut porter l'attention d'une manière permanente
sur une impression sensorielle que lorsqu'on y trouve constamment
quelque chose de nouveau à découvrir. Cependant on peut faciliter
l'expérience en dirigeant l'attention sur des lettres ou des dessins réfléchis
par le côté du verre qui fait face à l'œil; ces images réfléchies sont
blanches, et il suffIt pourtant de porter l'attention sur elles pour faire
apparaître aussitôt dans la perception la couleur du verre devant lequel
elles se trouvent.
xxvAu sujet de ces expériences sur l'antagonisme des couleurs, on a
vu s'élever une discussion entre d'excellents observateurs, circonstance
caractéristique pour la nature du phénomène. Les uns, parmi lesquels se
trouvent Dove, Regnault, Brücke, Ludwig, Panum et Hering, affirment
voir la couleur résultante, lors de la combinaison binoculaire de deux
couleurs. Les autres, tels que H. Meyer (de Zurich), Volkmann, Meissner
et Funke, déclarent tout aussi positivement n'avoir jamais vu la couleur
résultante. Pour ma part, je n'hésite pas à adopter l'opinion de ces der-
niers ; car l'étude attentive des cas où j'aurais pu croire à l'apparition de la
couleur résultante m'a démontré que j'avais affaire à des phénomènes de
contraste. Il me suffisait chaque fois de regarder la véritable couleur
résultante à côté du mélange binoculaire des couleurs, pour constater
qu'elle différait nettement de celle du mélange. Il est pourtant hors de
doute que les observateurs nommés en premier lieu ont vu ce qu'ils disent,
et qu'il existe conséquemment ici de grandes différences individuelles.
Dans certains cas signalés par Dove comme particulièrement propres à
confirmer son opinion, tels que la fusion binoculaire des couleurs de
polarisation complémentaires de manière à former du blanc, je n'ai jamais
pu constater la moindre trace d'un mélange.
Cette divergence remarquable, au sujet d'une observation
relativement si simple, me paraît d'autant plus intéressante qu'elle vient à
l'appui de cette hypothèse de la théorie empiristique d'après laquelle, en
général, nous ne considérons comme séparées dans l'espace que celles des
sensations dont nous pouvons obtenir la séparation à l'aide de mou-
vements volontaires. D'après la théorie de Young, quand nous regardons
d'un seul œil une couleur mélangée, il se forme encore trois sensations
différentes; mais aucun mouvement des yeux ne pouvant les séparer,
elles restent toujours localement réunies. Et pourtant nous avons vu qu'ex-
ceptionnellement il se forme alors encore une localisation différente dans
la notion de ces impressions, aussitôt qu'une partie de la couleur paraît
appartenir à une couverture transparente. Lorsque deux endroits
correspondants des rétines sont éclairés par des couleurs différentes, la
séparation de ces couleurs ne se présente pas souvent dans la vision
ordinaire, et quand elle a lieu, c'est généralement dans les parties du
champ de vision sur lesquelles on ne porte pas l'attention. Le germe d'une
pareille séparation en deux parties qui, lors du mouvement des yeux, se
meuvent jusqu'à un certain point indépendamment l'une de l'autre, n'en
existe pas moins; suivant le degré d'attention que l'observateur a
XXVIl'habitude d'accorder aux parties périphériques du champ de vision et aux
images doubles, il sera devenu plus ou moins capable d'isoler les couleurs
qui frappent simultanément les deux rétines. Les mélanges de couleurs,
monoculaires ou binoculaires, excitent simultanément plusieurs
sensations colorées dont la localisation est la même dans le champ de
vision. La différence dans la notion obtenue consiste en ce que tantôt nous
interprétons ce système de sensations comme étant un tout indivisible, et
que tantôt l'exercice préalable nous permet de l'analyser dans ses parties
constituantes. C'est de la première manière que nous procédons presque
invariablement en présence du mélange monoculaire des couleurs, tandis
que nous sommes plus portés à procéder de la seconde manière, quand
nous avons affaire au mélange binoculaire. Mais comme cette tendance
est nécessairement fondée sur l'habitude acquise, il est facile de compren-
dre qu'il puisse se présenter de si grandes variations individuelles.
Si l'on observe l'antagonisme qui se produit par la combinaison
de deux dessins stéréoscopiques, dont l'un est exécuté en noir sur fond
blanc, l'autre en blanc sur fond noir, on remarque que les lignes noires et
blanches à peu près correspondantes restent toujours visibles les unes à
côté des autres, ce qui ne peut arriver que si les deux fonds noir et blanc
persistent simultanément. Alors, sur un fond d'un éclat analogue à celui
du graphite, on voit se produire une impression bien plus calme que ne la
donnerait l'antagonisme de deux dessins tout à fait différents.
L'expérience devient plus frappante en ajoutant une feuille blanche
imprimée à côté de la partie du dessin qui est sur fond noir, de manière
que le fond noir produise par la vision binoculaire, d'un côté l'effet du
lustre, et de l'autre celui de l'antagonisme. Aussi longtemps qu'on porte
l'attention sur la forme de l'objet représenté, qu'on le parcourt des yeux,
les contours différemment colorés commandent concurremment les
mouvements du regard, et la [424] fixation ne peut se maintenir que par la
fixation simultanée de deux lignes. Cela exige que l'attention se porte tout
le temps sur les deux dessins, et il est clair que les deux impressions
persistent alors avec la même vivacité. Il n'existe pas de meilleur moyen
pour conserver d'une manière permanente l'impression simultanée des
deux images. Il est assurément possible de voir par places, pendant
quelque temps, la combinaison obtenue par la superposition de deux
dessins dissemblables; on peut, pour s'aider, observer la manière dont ils
se recouvrent, les angles sous lesquels se coupent les lignes dont ils sont
XXVIIformés, etc. Mais dès qu'on fixe le regard sur une de ces lignes, le champ
qui ne la contient pas disparaît aussitôt.
Résumons les faits relatifs à la vision binoculaire.
1 Les excitations d'endroits correspondants des deux rétines ne°
se fusionnent pas en une impression indécomposable, car, si cela était, on
ne pourrait concevoir la production du lustre stéoroscopique. Nous avons
vu plus haut que ce phénomène n'est pas un résultat de l'antagonisme,
quand même on attribuerait l'antagonisme à la sensation et non à
l'attention; il tient au contraire à une suppression de l'antagonisme.
2° Les sensations provenant de l'excitation d'endroits rétiniens
correspondants ne sont pas identiques au point d'être indiscernables, car
alors il ne serait pas possible, à la faveur d'un éclairage instantané, de
distinguer sans erreur entre le relief d'une image stéréoscopique et l'effet
pseudoscopique correspondant.
3° La fusion de deux sensations différentes qui se correspondent
n'est pas un effet de neutralisation passagère d'une de ces sensations, car
la perception binoculaire du relief repose uniquement sur ce qu'on a
simultanément conscience des deux images différentes. Or cette
perception du relief est possible sans déplacement de l'image rétinienne,
et quand l'éclairage ne dure qu'un instant.
Nous arrivons donc à admettre que deux sensations, reconnais-
sables l'une de l'autre, arrivent simultanément à notre conscience sans
être fusionnées; que leur fusion en une notion unique de l'objet extérieur
ne se fait donc pas par un mécanisme préétabli de la sensation, mais par
un acte de conscience.
4° Nous trouvons ensuite que les impressions correspondantes
des deux rétines se localisent également, ou peu s'en faut, dans le champ
de vision, mais que la représentation que nous nous faisons d'un même
objet auquel nous rapportons les deux impressions peut déranger
sensiblement cette égalité. Or, si l'égalité de localisation était donnée par
un acte immédiat de la sensation, il ne serait pas possible que cette sensa-
tion fût contrebalancée par une représentation opposée. Il en est autrement
si l'égalité de localisation des images correspondantes repose sur
l'évaluation oculaire, c'est-à-dire sur une évaluation des distances acquises
par l'éducation, ou, en d'autres termes, sur la manière dont l'habitude nous
a appris à interpréter les signes locaux. Alors ce n'est plus qu'une expé-
rience qui lutte contre une autre; il devient concevable que la
représentation, d'après laquelle deux images visuelles appartiennent au
XXVIIImême objet, exerce de l'influence sur l'estimation de leur position au
moyen de l'évaluation oculaire, et l'on comprend que deux distances un
peu différentes en réalité puissent être estimées égales dans la surface du
champ de vision.
Enfin, si ce n'est pas sur une sensation que repose la localisation
égale d'endroits correspondants des deux champs de vision, il faut bien
qu'il en soit de même pour la comparaison de distances différentes dans
un même champ de vision. En effet, si l'évaluation des distances dans le
champ de chacun des yeux était donnée dans la sensation, il en résulterait
forcément aussi, dans la sensation immédiate, une concordance complète
des deux champs de vision dès qu'il y aurait coïncidence entre les deux
points de fixation et deux méridiens.
On voit comment l'enchaînement des faits nous pousse nécessai-
rement vers la théorie empiristique. Je dois dire qu'on a fait, jusque dans
ces derniers temps, des efforts pour expliquer la perception du relief et les
phénomènes de la vision binoculaire simple et double, en admettant un
mécanisme préformé. Malgré tout ce que les hypothèses sur lesquelles se
fondent ces théories présentent à la fois d'ingénieux et d'élastique, les
tentatives de ce genre se sont heurtées à la variété infinie des phénomènes
dont il fallait rendre compte, et qu'il était impossible de les embrasser
tous. Quand un système de ce genre s'adapte bien à certaines
circonstances de la vision et croit en rendre compte, il se trouve que tous
les autres cas restent inexpliqués. Il faut recourir alors à une hypothèse
bien scabreuse, d'après laquelle, dans ces autres cas, l'expérience pourrait
annuler une sensation. Mais que deviennent nos perceptions si elles sont
susceptibles d'être annulées par des représentations contraires? En tout
cas, dès que c'est l'expérience qui décide en dernier ressort, admettre que
la notion se forme dès le commencement par un effet de l'expérience
seule, me paraît bien plus simple que d'admettre la présence de sensations
dont l'expérience aurait à combattre les effets dans la plupart des cas.
D'autre part, les divers systèmes d'hypothèses qu'on a échafau-
dés pour concilier successivement les faits avec la théorie nativistique
sont parfaitement inutiles. On ne connaît encore aucun fait qui soit
inconciliable avec la théorie empiristique ; or celle-ci ne présuppose
aucune structure anatomique impossible à démontrer, elle ne demande pas
aux nerfs d'agir autrement que partout ailleurs: elle se fonde uniquement
sur la connaissance du mécanisme de l'association des notions et des
représentations, mécanisme que l'expérience de tous les jours nous fait
XXIXsuffisamment connaître. Il est vrai qu'on n'a pas encore donné une
explication complète des fonctions psychiques, et qu'on ne pourra
probablement pas la donner de sitôt. Mais comme ces fonctions existent
en fait, et comme aucune forme de la théorie nativistique n'a su tout
expliquer sans les invoquer par moments, tout esprit rigoureux devra
avouer que les faits psychologiques peuvent servir de base tout à fait
légitime pour la théorie de la vision, bien que nous n'ayons pu donner
jusqu'ici une théorie exacte de ces faits mêmes.
Parmi les notions que nous avons du monde extérieur, il est
impossible de poser une limite entre ce qui est attribuable à la sensation
immédiate et ce qui est fondé sur l'expérience. Quelle que soit la limite à
laquelle on s'arrête, on trouve toujours encore des cas où l'expérience
revêt un caractère de précision et d'exactitude immédiate qui mettent sur
le second plan ce qu'on pourrait considérer comme un résultat immédiat
de la sensation. Seule la théorie empiristique échappe à toutes les
contradictions de ce genre. Nous avons vu, en effet, qu'elle considère
toutes les notions d'espace comme reposant sur l'expérience; elle admet
que les signes locaux de nos sensations visuelles, ainsi que les qualités de
ces [425] sensations, ne sont autre chose que des signes dont l'habitude
nous apprend à interpréter la signification.
Or l'interprétation de ces signes ne nous devient familière que
par l'observation des modifications que leur font éprouver, soit nos
déplacements dans l'espace, soit les mouvements que nous imprimons aux
objets extérieurs. L'enfant commence tout d'abord par jouer avec ses
mains; il ne sait pas encore diriger ni ses mains ni ses yeux vers l'objet
brillant ou coloré qui attire son attention. Plus tard il cherche à saisir les
objets, il les tourne et les retourne dans tous les sens, les regarde, les tâte
et les lèche de toutes parts. Il préfère les objets les plus simples; les
jouets les plus primitifs ont plus de succès près de lui que les inventions
les plus raffinées de l'industrie moderne. Quand, après avoir regardé
fréquemment son jouet pendant quelques semaines, l'enfant en connaît
tous les aspects, il le jette et cherche du nouveau. C'est ainsi qu'il apprend
à connaître les différentes images visuelles fournies par le même objet, en
relation avec les mouvements que ses petites mains peuvent lui imprimer.
La représentation corporelle ainsi obtenue consiste dans l'ensemble de
toutes ces images visuelles. Lorsque nous avons conçu une notion exacte
de la forme d'un objet quelconque, elle suffit en effet pour mettre notre
imagination en état de nous représenter l'impression que nous donnerait
xxxcet objet en faisant varier sa position ou notre point de vue. Toutes ces
notions sont incluses dans la représentation de la forme de l'objet, et nous
pouvons les en déduire dès que nous pensons aux mouvements qu'il nous
faudrait faire pour obtenir en réalité ces différents aspects.
Quand on regarde des images stéréoscopiques, on peut souvent
remarquer un phénomène tout à fait propre à confirmer ce que je viens de
dire. Il est souvent difficile de fusionner immédiatement des dessins
linéaires de formes cristallines compliquées. Je commence alors par
chercher tout d'abord deux points correspondants, et je tache de les
fusionner par un mouvement volontaire des yeux; mais, aussi longtemps
que je n'ai pas saisi la signification des images, mes yeux lâchent prise à
chaque instant, et la fusion ne se maintient pas. Mais si je me mets à
suivre du regard les différentes lignes de la figure, il arrive un moment où
je saisis subitement la forme corporelle représentée, et dès lors mes deux
lignes visuelles parcourent sans la moindre difficulté les contours du
corps apparent, sans plus jamais se dissocier. Dès que la représentation
exacte de la forme du corps s'est manifestée, il s'ensuit la règle des
mouvements des yeux nécessaires pour la vision de ce corps. Exécuter ces
mouvements, c'est, pour ainsi dire, traduire nos représentations dans le
langage du monde réel; or, nos représentations étant elles-mêmes une
traduction, on voit que lorsque, par nos mouvements, nous obtenons les
images auxquelles nous nous attendons, nous faisons une vérification
expérimentale de l'exactitude de notre représentation.
Je crois que ce que nous venons de voir est très important.
L'interprétation de nos sensations repose sur l'expérience, et non sur la
simple observation de ce qui se passe extérieurement. L'expérimentation
nous apprend que la relation entre deux phénomènes existe dans un
moment quelconque, que nous pouvons choisir, et dans des conditions que
nous pouvons changer à notre gré. Elle nous apprend l'existence d'une re-
lation permanente de cause à effet, la constance de cette relation étant
démontrée par cette circonstance que nous pouvons la vérifier à tout
moment. L'observation même, répétée souvent et dans les conditions les
plus variées, ne peut guère atteindre à un pareil degré de certitude. Elle
nous apprend bien que les phénomènes dont on étudie la relation sont
souvent ou toujours survenus ensemble, mais elle ne prouve pas qu'il
doive en être nécessairement toujours ainsi. Si nous prenons pour
exemple celles des sciences d'observation qui ont atteint le plus haut
degré de perfection, telles que l'astronomie, la météorologie ou la
XXXIgéologie, nous trouvons que la connaissance des causes des phénomènes
n'atteint un degré de certitude parfait que lorsque nous avons pu faire agir
expérimentalement les mêmes forces dans nos laboratoires. Les sciences
non expérimentales ne nous ont révélé, jusqu'à présent, aucune force
nouvelle; je crois que c'est là un fait qui n'est pas sans importance.
Il est clair que l'habitude permet d'arriver à une interprétation des
signes locaux suffisante pour en déduire tous les résultats susceptibles
d'être vérifiés par l'expérience, c'est-à-dire, tout le contenu réel de nos
notions. Nous avons admis, jusqu'à présent, que les notions d'espace et de
mouvement étaient obtenues préalablement par le toucher. Il est évident
que la seule chose que nous apprenions d'abord, c'est que nos
mouvements volontaires produisent des modifications perceptibles par la
vue et le toucher. La plupart de ces changements, que nous produisons
volontairement, ne sont que des modifications dans l'espace, c'est-à-dire
des mouvements; on peut certainement aussi, par ce moyen, produire
d'autres changements, inhérents aux objets mêmes. Pouvons-nous, sans le
savoir d'avance, reconnaître que les mouvements de nos mains et de nos
yeux sont bien des déplacements de ces organes, et ne pas les confondre
avec des modifications des objets eux-mêmes? Je le crois. Les relations
d'espace ont cela de particulier que leurs modifications ne dépendent
aucunement de la nature des corps, tandis que toutes les autres relations
réelles entre les objets dépendent de leurs qualités. C'est pour la vue qu'il
est le plus facile de s'en assurer immédiatement. Quel que soit le contenu
du champ de vision, un même mouvement de l'œil, qui produit un certain
déplacement de l'image rétinienne, produit toujours la même série de
changements; ce mouvement fait que les impressions qui produisaient les
signes locaux ao, al, a2, a3..., produisent alors les signes bo,bl. b2, b3... ;
et cela peut toujours se faire de la même manière, quelles que soient les
qualités de ces impressions. Cela suffit pour caractériser ces changements,
pour en faire reconnaître la nature toute particulière, et pour s'assurer que
ce sont des changements d'espace. L'expérience, sur laquelle nous
fondons notre théorie trouve donc là une base suffisante, et nous n'avons
pas besoin de nous engager dans la question de savoir ce qui, dans la
notion générale d'espace, est donné à priori ou à posteriori.
On pourrait objecter à la théorie empiristique l'existence des
illusions des sens, et dire que si c'est l'expérience qui nous a appris à
interpréter nos sensations, cette interprétation devrait toujours être en
accord avec l'expérience. Voici la réponse: Quand des circonstances
XXXIIanormales modifient les images rétiniennes, nous continuons à nous
représenter les objets extérieurs de la manière qui donnerait des résultats
exacts dans les conditions normales, et c'est là ce qui donne lieu aux
illusions en question. Or, pour que la manière d'observer soit normale, il
ne suffit pas que les rayons de lumière arrivent sans déviation jusqu'à la
cornée; il faut encore que [426] les yeux fonctionnent de la manière qui
donne les images les plus nettes et les plus reconnaissables. Cela exige
que les différents points des contours de l'objet viennent se peindre
successivement sur les centres des deux rétines, et que nous fassions
exécuter à nos yeux les mouvements que nous nommons normaux parce
qu'ils sont les plus propres à la comparaison exacte des positions. Dès
qu'on s'écarte de l'une de ces conditions, il se produit des illusions. Les
plus anciennement connues sont celles qui se présentent quand les rayons
de lumière subissent une réfraction ou une réflexion avant de parvenir à
l'œil. Mais l'accommodation imparfaite pendant qu'on regarde à travers un
ou deux petits trous, une convergence incorrecte pendant la vision
monoculaire, un déplacement du globe oculaire produit par une pression
du doigt, une paralysie musculaire, etc., peuvent tous causer des illusions
relativement à la position des objets. Il peut en résulter aussi de
l'appréciation inexacte de certains éléments de la sensation, tels que le
degré de convergence des yeux, dont l'évaluation peut être facilement
faussée par la fatigue musculaire. Toutes ces illusions sont régies par cette
simple règle que nous croyons toujours avoir devant nous des objets tels
qu'ils devraient être pour produire les mêmes images rétiniennes, lors de
l'observation normale. Si les images sont d'une nature telle qu'il ne
pourrait jamais s'en produire de pareilles lors de l'observation normale, le
jugement se règle d'après l'observation normale qui s'en rapproche le plus,
et nous négligeons alors plus facilement ceux des éléments de la sensation
qui sont perçus avec un degré de certitude moindre. Quand plusieurs
interprétations sont également possibles, on oscille ordinairement de l'une
à l'autre; mais il est alors possible de supprimer cette hésitation en
tachant de se faire une représentation aussi vive que possible de l'image
telle qu'on veut la voir.
Tout ceci repose évidemment sur ce qu'on pourrait nommer de
fausses conclusions inductives. Il s'agit de raisonnements où l'on ne tient
pas sciemment compte des observations antérieures analogues, où l'on ne
pèse pas l'influence que ces données doivent avoir sur la conclusion. C'est
pour ce motif que je leur ai donné le nom de raisonnements inconscients;
XXXIIIet si cette dénomination, acceptée depuis par d'autres partisans de la
théorie empiristique, a choqué certains esprits, c'est qu'on est habitué à
considérer un raisonnement comme la plus haute manifestation de la
conscience intellectuelle. Loin de là, les raisonnements, qui jouent un si
grand rôle dans nos perceptions, ne peuvent jamais s'exprimer sous la
forme logique à laquelle nous sommes habitués, et il faut s'écarter un peu
des chemins battus de l'analyse psychologique pour s'assurer qu'on a
vraiment affaire ici à une opération de l'esprit pareille à celles qu'on
rencontre dans les raisonnements ordinaires. La différence entre les
raisonnements des logiciens et les raisonnements inductifs sur lesquels
reposent les notions que les sens nous donnent du monde extérieur me
paraît purement apparente, et me semble consister en ce que ces premiers
sont susceptibles de s'énoncer, ce qui n'a pas lieu pour les seconds, qui, au
lieu des mots, ne sont constitués que par des sensations et des souvenirs
de sensations. C'est précisément en ce qu'il s'agit de raisonnements que les
moi ne peuvent exprimer que réside la difficulté qu'on éprouve à étudier
tout ce chapitre des opérations de l'esprit, ou même à en parler.
Outre les connaissances qui se fondent sur des idées et se prêtent,
par conséquent, à l'expression parlée, notre esprit est susceptible d'un
ordre d'opérations où il ne travaille que sur des impressions sensorielles,
lesquelles ne peuvent être traduites en mots. Le résultat de ces opérations
est ce que nous appelons le connaître. Nous connaissons un homme, un
chemin, un aliment, une substance odorante: cela veut dire que nous
avons ou goûté ou senti ces objets, que nous conservons dans la mémoire
cette impression sensorielle de manière à pouvoir la reconnaître à
l'occasion, et cela sans que nous soyons en état d'en donner une
description en paroles. Il n'en est pas moins certain que ce connaître est
susceptible du plus haut degré de précision et d'exactitude, tout aussi bien
qu'une connaissance susceptible d'être exprimée en paroles. Mais il s'agit
ici de quelque chose dont nous ne pouvons faire part qu'en présentant les
objets eux-mêmes ou en imitant l'impression qu'ils produisent: c'est ainsi
qu'un portrait permet de faire connaître l'aspect d'une personne.
Une partie importante du connaître est la connaissance de
l'innervation dont nous devons faire usage pour atteindre un résultat
quelconque par les mouvements de nos membres et de nos organes.
Chacun sait qu'il lui a fallu apprendre à marcher; qu'il a pu apprendre
ensuite à marcher sur des échasses, à patiner, à monter à cheval, à nager, à
chanter, à prononcer les sons que présente une langue étrangère, etc. En
XXXIVobservant des nourrissons, on s'aperçoit bientôt qu'ils sont obligés d'ap-
prendre toute une série de choses qu'il nous semble plus tard impossible
de n'avoir pas toujours sues, telles que de diriger les yeux vers une
lumière que nous voulons voir. Cette espèce de connaître s'appelle savoir.
Il ne faut pas confondre savoir avec pOllVoir (kennen et kœnnen), ainsi
que le font parfois les Allemands, à cause de l'analogie que ces mots
présentent dans leur langue.
Remarquons que cette connaissance des impulsions volontaires
doit atteindre un degré extraordinaire d'exactitude et de sécurité, pour
qu'il soit possible de garder l'équilibre sur des échasses ou en patinant,
pour qu'on parvienne à attaquer avec la voix, ou sur le violon, un son qui
deviendrait faux pour une demi-vibration pour cent en plus ou en moins.
Il est clair que notre esprit peut combiner le souvenir des
impressions sensorielles suivant le mode qu'il emploie ordinairement pour
combiner des mots, et former ainsi quelque chose d'analogue à ce qui,
dans le langage parlé, s'appelle une proposition ou un jugement. C'est
ainsi que je peux savoir qu'un homme dont je connais la figure possède
une voix singulière, dont le timbre m'est bien connu. Je reconnaîtrais sans
hésiter sa figure et sa voix entre mille, et l'une me rappelle immé-
diatement l'autre. Mais il m'est impossible d'exprimer cette relation par
des mots, si je ne puis disposer d'autres circonstances exprimables pour
définir l'homme en question. Alors seulement je peux tourner la difficulté
et dire: La voix que nous entendons en ce moment appartient à l'homme
que nous avons vu tel jour à tel endroit.
Dans certaines propositions générales, tout aussi bien que dans
les propositions particulières, les mots peuvent être remplacés par des
impressions sensorielles; contentons-nous de citer les effets des arts
d'imitation. La statue d'une divinité ne pourrait me donner l'impression
d'un certain caractère, d'un tempérament ou d'une disposition d'esprit
déterminés, si je ne savais pas que l'expression ou le geste qu'elle présente
possèdent cette signification dans la majorité des cas. Pour ne pas sortir
du domaine des perceptions sensorielles, si je sais [427] qu'une certaine
manière de regarder convient pour fixer un point situé à deux pieds de
distance et à droite, et si je connais très exactement le degré d'innervation
nécessaire à cet effet, c'est là aussi une proposition générale qui s'applique
à tous les cas où j'ai fixé ou bien où je fixerai un point situé de la manière
indiquée. Cette proposition, qui ne peut s'exprimer en paroles, est le
résultat qui comprend ce que j'ai appris par la concordance de mes
xxxvexpériences antérieures. Elle peut devenir à chaque instant la majeure
d'un syllogisme, dès qu'il m'arrive de fixer un point situé comme il a été
dit, et que je sens que je regarde conformément à cette majeure. La
mineure consiste à sentir que je regarde ainsi, et la conclusion consiste à
dire que l'objet vu se trouve à la place correspondante.
Admettons maintenant que je regarde de cette manière, mais
dans un stéréoscope. Je sais que je n'ai devant moi aucun objet réel à
l'endroit en question, mais je n'en éprouve pas moins la même impression
sensorielle que s'il y en avait un, et c'est là une impression que je ne peux
définir et caractériser autrement, ni en paroles, ni pour moi-même, qu'en
disant que cette impression est celle que je recevrais pour une manière
normale d'observer, s'il se trouvait un objet à cet endroit. Insistons sur ce
point. Le physiologiste peut sans doute décrire ce qui se passe là d'après
la position des yeux, d'après celle des images rétiniennes, etc. Mais il est
impossible de définir et de caractériser immédiatement la sensation
autrement qu'il n'a été dit plus haut. Nous savons avoir affaire à une
illusion de la sensation, et nous ne pouvons pourtant pas détruire la
sensation de cette illusion. C'est qu'il nous est impossible de faire
disparaître le souvenir de la signification normale d'une sensation, alors
même que nous savons que cette signification cesse d'être applicable:
cela ne nous est pas plus possible que de ne pas penser à la signification
d'un mot de notre langue maternelle, dans quelque intention qu'il soit
prononcé.
Si ces raisonnements, relatifs aux perceptions sensorielles, se
présentent à nous d'une manière si irrésistible, comme une force naturelle
extérieure, et si leurs résultats nous paraissent alors donnés par une
perception immédiate indépendante de notre participation, ce n'est pas là
un motif pour les considérer comme étant d'une autre nature que les
raisonnements logiques et conscients, ou du moins que ceux qui méritent
véritablement ce nom. Ce que nous pouvons faire volontairement et
sciemment pour former une conclusion se borne à rassembler les éléments
qui constituent le raisonnement. Dès que ces éléments sont réellement au
complet, la conclusion s'impose irrésistiblement à nous. Les raison-
nements qu'on croit pouvoir, à volonté, tourner de telle ou telle manière,
ne valent, en général, pas grand'chose.
On voit que nos recherches nous amènent sur le terrain d'actions
psychiques dont on s'est peu occupé jusqu'ici au sujet de recherches
scientifiques, parce qu'il est difficile de trouver des expressions pour en
XXXVIparler. On en a plutôt tenu compte dans les recherches esthétiques où elles
jouent un grand rôle sous le nom de vérités intuitives, inconscientes, qui
tombent sous le sens, et autres expressions plus ou moins obscures. C'est
un préjugé que de considérer ces actes psychiques comme obscurs,
indécis et inconscients, de les regarder comme des opérations purement
mécaniques, et de les ranger dans une classe inférieure à celles de la
pensée consciente et susceptible d'expression parlée. Je ne crois pas qu'on
puisse démontrer une différence entre la nature même de ces actions. La
supériorité immense du connaître, mûrie jusqu'à pouvoir s'exprimer,
s'explique suffisamment d'ailleurs: d'une part, la langue fournit la
possibilité de réunir et de conserver les expériences de millions
d'individus et de centaines de générations, par une vérification
continuelle, de les rendre à la fois de plus en plus certaines et de plus en
plus générales; d'autre part, c'est sur la parole que repose la possibilité
qu'ont les hommes de se concerter et d'agir en commun, ce qui forme la
plus grande partie de leur puissance. Sous ces deux rapports, le connaître
ne peut rivaliser avec le savoir, sans qu'il s'ensuive nécessairement qu'il
doive être moins clair ou d'une nature différente.
Les partisans des théories nativistiques invoquent les aptitudes
des animaux nouveau-nés, dont beaucoup se montrent plus adroits que
l'enfant, il est certain que, malgré le développement plus considérable de
son cerveau et la supériorité de sa perfectibilité intellectuelle, l'enfant met
un temps énorme à devenir capable des actes les plus simples, comme,
par exemple, de diriger ses yeux vers un objet ou de saisir ce qu'il a vu.
Ne doit-on pas en conclure que l'enfant a bien plus à apprendre que l'ani-
mal guidé par les instincts dans lesquels il est, pour ainsi dire, parqué?
On dit que le veau voit le pis de la vache et va le chercher; il resterait à
savoir s'il ne le sent pas seulement et s'il ne continue pas les mouvements
qui le rapprochent de cette odeur. Il est certain que l'enfant ne voit pas le
sein; il s'en éloigne souvent avec obstination pour le chercher d'un autre
côté. Le petit poulet commence bientôt à picoter pour trouver des grains;
mais il a déjà becqueté dans l'œuf, et il semble qu'il picore d'abord au
hasard, quand il entend la mère lui donner l'exemple. Quand il a rencontré
par hasard quelques grains, il peut apprendre ensuite à observer leur
apparence, et cela d'autant plus vite que tout ce qu'il lui faut apprendre
dans sa vie est fort limité. Il serait désirable qu'on fit à ce sujet de
nouvelles observations dans le but d'élucider la question qui nous occupe
ici. Les faites jusqu'à présent ne me paraissent pas prouver
XXXVIIque les animaux apportent, en naissant, autre chose que des tendances, et
il est bien certain que l'homme présente ceci de distinctif que ces
tendances innées sont réduites, chez lui, à la plus petite mesure possible.
Notre esprit procède, d'ailleurs, d'une manière tout à fait
analogue, en présence d'un autre système de signes dont le choix est
arbitraire et pour l'intelligence desquels l'intervention de l'éducation est,
par suite, évidente: je veux parler des mots de la langue maternelle.
Apprendre une première langue est évidemment une chose bien
plus difficile que d'apprendre plus tard une langue étrangère. Il faut
d'abord deviner que ce qu'on entend sont des signes; en même temps, il
faut découvrir la signification de chaque parole par une induction de
même genre que celle qui a appris à interpréter les sensations. Et pourtant
nous voyons les enfants d'un an commencer à comprendre, sinon à
répéter, certains mots et certaines phrases. On voit même des chiens en
arriver là.
Cette relation entre le nom et l'objet, qui est évidemment un
résultat d'éducation, devient tout aussi indestructible que les relations
entre les sensations et les objets.
Nous ne pouvons éviter de penser à la signification normale d'un
mot, alors même que, par exception, il vient à être employé dans un autre
but. Nous ne pouvons nous soustraire à l'émotion que produit un roman,
alors même que nous savons [428J avoir affaire à une fiction: c'est par le
même motif que nous ne pouvons effacer de notre esprit la signification
normale des sensations, dans le cas de l'illusion sensorielle la mieux
reconnue.
Il est enfin un troisième point de comparaison qui mérite notre
attention. Les signes élémentaires de la langue se réduisent à vingt-quatre
lettres, et quelle n'est pas l'extrême variété des idées que leurs
combinaisons nous permettent d'exprimer! Qu'on pense ensuite à la
richesse immense des signes élémentaires que peut fournir l'appareil
nerveux visuel. On peut estimer à 250 000 le nombre des fibres du nerf
optique. Chacune d'elles peut recevoir des degrés d'excitation infiniment
variés, provenant d'une ou même de trois couleurs fondamentales. Il est
clair qu'il y a là de quoi former un système de combinaisons infiniment
plus riche qu'avec les quelques lettres de notre alphabet, sans parler des
variations si rapides que peuvent subir les images visuelles. Aussi ne
devons-nous pas nous étonner si le langage de nos sens nous donne des
XXXVIIIrenseignements infiniment plus détaillés, plus nuancés et plus
individualisés que ne peut le faire la parole.
Telle est la solution du problème de la vision, et la seule, ce me
semble, que les faits jusqu'à présent connus permettent d'accepter. Les
circonstances où nous avons trouvé le désaccord le plus marqué entre les
sensations et les objets, soit qualitativement, soit sous le rapport de la
localisation, ont été pour nous les plus instructives, parce que ce sont elles
qui nous ont imposé la bonne voie. Ceux mêmes des physiologistes qui
cherchent à sauver les débris de cette théorie qui admettait une harmonie
préétabIle entre les sensations et les objets sont réduits à admettre que la
perception sensorielle n'atteint son dernier degré de perfection qu'en se
fondant sur l'expérience; ils sont même forcés d'admettre que c'est elle
qui décide en dernier ressort, lorsqu'elle se trouve en désaccord avec la
prétendue conformité native de l'organe aux objets. Dès qu'on en vient là,
on ne peut plus attribuer à la conformation de l'organe d'autre rôle que
celui de favoriser peut-être, à l'origine, la formation de nos notions.
L'accord entre les perceptions visuelles et le monde extérieur
repose donc entièrement, ou tout au moins essentiellement, sur la même
base que toute notre connaissance du monde réel, c'est-à-dire sur
l'expérience constamment vérifiée par des expériences nouvelles, telles
que les procurent les mouvements de notre corps. Il est clair que la
concordance du monde réel et de nos sensations ne nous est démontrée
que dans les limites où sont renfermées les expériences que nous
fournissent nos sens, mais c'est précisément tout ce qu'il nous faut en
pratique. En dehors de ces limites, au sujet des propriétés, par exemple,
nous pouvons démontrer avec évidence qu'il y a désaccord. Les relations
de temps, d'espace, d'égalité, et celles de nombre, de grandeur, de loi, bref
tout ce qui est mathématique, sont communes aux mondes extérieur et
intérieur, et, pour toutes ces relations, on peut rechercher un parfait
accord entre les représentations et les objets. Je pense que nous n'en
voudrons pas à la nature d'avoir caché la profondeur, si difficile à saisir,
de ces abstractions, sous la variété infinie des signes par lesquels les
objets se manifestent à nos sens. Si les abstractions nous échappent, les
signes n'en sont que plus saisissables et plus rapidement utilisables en
pratique; ce qui n'empêche pas un esprit spéculatif de trouver encore des
indices suffisants pour parvenir à distinguer entre ce qui est signe et ce
qui est image.
XXXIXOPTIQUE PHYSIOLOGIQUE
l'AR
H. HELMHOLTZ
Pl'O!'e...u!' de l'h)'siologi. ù lleidl'lbe!'f(-
THADUlTE
p.n
ÉMiLE JAVAL ET N. TH. KLEIN
bec 215 figures dans le lexie el un all:ls de if planches
PARIS
VICTOR MASSON ET FILS
PLACE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE
MDCCCLXVIlTROISIÈME PARTIE
DES PERCEPTIONS VISUELLES.
Ii 28. - Des perceptions en général.
Les sensations que produit la lumière dans notre app'areil nerveux
visuel nous servent à nous représenter l'existence, la forme et la posi-
tion des objets extérieurs. Ces représentations sont désignées sous ]e
nom de perceptions visuelles. Nous avons à développer, dans cette
dernière partie de l'optique physiologique, les résultats qu'on a pu
déduire jusqu'ici, par la méthode d'observation, sur les conditions de la
formation des perceptions visuelles.
Comme les d'objets extérieurs sont des représentations, et
que les représentations sont toujours des résultats de notre activité psy-
chique, les perceptions ne peuvent se produire qu'à raide de l~activité
psychique; l'étude des perceptions appartient donc, à proprement
pal;ler, à la psychologie, en tant qu'il s'agit de rechercher la nature et
les lois de l'intervention de l'âme dans la production des perceptions.
Cependant, un vaste champ d'études reste ouvert aux recherches phy-
sico-physiologiques : il appartient à la science d'observation de recher-
cher et de déterminer quelles sont les circonstances particulières des
moyens d'action physiques et de l'excitation physiologique qui don-
nent lieu à la formation de telle ou de telle représentation sur la na-
ture des objets extérieurs que nous percevons. Nous aurons donc à
rechercher, dans cette troisième partie, quelles sont les circonstances
particulières des images rétiniennes, deja conscience de l'action
musculaire, etc., auxquelles se rattache la perception d'une position
déterminée d'un objet, sous le rapport de la direction et de la distance;
quelles sont les particularités des images qui nous font percevoir l'objet
sous la forme de corps à trois dimensions; quelles sont les conditions qui
nous font paraître simple ou double un objet vu avec les deux yeux, etc.
-,Notre but n'est donc essentiellement que d'examiner les éléments de
la sensation qui donnent lieu à l'idée ou représentation que nous nous
faisons des objets, et cela sous les rapports qui sont importants au point
de vue def!perceptions obtenues. Cette étude peut très-bien se faire par
36562(428) TROISIÈME PARTIE. - DESPERCEPTIONS VISUELLES. !326
les méthodes d'observation. Nous ne pourrons pas éviter de parler des
activités psychiques et de leurs lois, en tant qu'elles exercent leur
influence sur les perceptions sensuelles, mais nous ne considérerons pas
l'étude et la description de ces activités psychiques comme une partie
essentielle de notre travail, parce que nous pourrions difficilementrester
sur le terrain des faits'certains et d'une méthode basée sur des principes
évidents et universellement reconnus. Telle est, je crois, la ligne de
démarcation que nous devons poser actuellement entre la partie psycho-
logique de la physiologie des sens et la psychologie pure, dont la tâche
essentielle est d'établîr i autant qu'il se peut, les lois et la nature des
activités de 1'âme.
Cependant, dès qu'on veut obtenir W1aperçu d'ensenlblè des phéno:-
mènes, et qU'Qnne veut pa,s se borner à énuroérer' une su}te de faits
sans liaison, il est iropossible d'éviter complètement de tenir'coropte des
activités de l'âme qui interviennent dans les perceptions sensuelles;
pour ce motif, et pour éviter les roalentendus sur ma illanière de
concevoir les choses, je développerai, dans l'appendice de ce para-
graphe, ce que je crois devoir adroettre au sujet de ces activités de
l'âme. Toutefois, puisqu'on sait qu'il est difficilede se mettre d'aècord
pour des déductions aussi abstraites; puisque des penseurs d'une
grande perspicacité, tels que Kant, ont depuis longtemps développé
et analysé rigoureusement ces circonstances sans avoir pu entraîner
l'assentiment durable et universel des gens instruits, j'essayerai, dans
ceux de paragraphes qui ont spécialement pour objet l'étude des per-
ceptions visuelles, de ne rien préjuger sur le mode d'action de l'âme,
sujet qui a été et qui l'estera peut-être toujours un objet de discussion
entre les différentes écoles philosophiques. En procédant ainsi; je
tâcherai, en évitant des discussions sur des propositions abstraites,
et qui ne sont pas indispensables pour notre étude, de ne pas nuire
à l'accord qu'il est possible d'obtenir sur le terrain des faits.
11 ne sera sans doute pas inutile de préparer d'abord le lectepl' à
certaines particularités communes aux. actes psychiquesÇP1i intèr-
viennent dans les perceptions. des divers sens, particularités que nous
renéontrerons COllstammenten traitant les différents sujets, et qui
paraissent souvent paradoxales et inconcevables daM quelques cas,
lorsqu'on ne s'est pas claireroent rendu compte de lent signifiél1tion
générale et leur importance èôtltlnuelle.
1) La règle générale d'après laquelle ~e déterini.nent les reptésen-
tations visuelles que nouS nous formons lOl'squa, sous déS conditions
quelconques, 01~à l'aide d'instruments d' optiqnê, 11 s'est produit une~ 26.. DES,ttLUsmNS DES SENS., (iI.!I9) 5(J8
impressioIi'sur,notre œil, c'est que nous nQUsfifjtwi)'flS', t()~tj,()u1J$l'(Ja;~'$'"
tence, dans !e champ' vis~el, d'objets tels' qu'ils dè.v'I'uif/nt-sly .wm!,vèr
pour produzre la meme zmpresstOn sur l'appareil ,nenveuœ lors de
l'~xer~ice .normal et ordinaire de l'œil. ~o~r employer l'e"e~ple d'un
fait déjà cité, admettons que le globe de 10011 ait été e1rcité :D;1écaniqua-
ment à l'angle externe: nous croyons alors voir devant nOu~, daijs le
champ visuel, une apparition lumineuse située du cÔté nasal. En effet,
dans l'usage ordinaire de nos yeux, où les excitations qu'ils reçoivent
sont dues à la lumière extérieure, pour que la rétine soit excitée vers
œil, la lumière extérieure doit venir, en réalité, dule grand angle de l'
côté nasal. C'est donc conformément à la règle que nous venons d~éta~
blir ,que nous localisons, dans ce cas, un objet lumineux dans la pa:rtie
désignée du champ visuel, bien que l'excitation mécanique ne vienne
ici ni du champ visuel antérieur à l'œil, ni du côté interne, mais, au
contraire, de la partie externe du globe oculaire, et de sa région pos-
grand nombre de cas, latérieure. Nous verrons par la suite, dans un'
validité générale de cette règle.
Dans l'énoncé de la règle, nous avons considéré comme usage
normal de œil, le cas où l'appareil nerveux visuel est excité par lal'
lumière extérieure, qui, à partir des corps opaques qu'elle a ~'encontrés
en dernier lieu sur son trajet, arrive à l'œil par un trajet rectiligne à
travers une couche d'air non interrompue. C'est ce qui est justifié parce
que ce mode d'excitation est celui qui existe dans une majorité de cas
assez immense pour qu'il soit permis de considérer comme de rares
e:xceptions tous les autres cas où la marche des rayons est modifiée par
des surfaces réfringentes' ou réfléchissantes, ou bien où l'excitation n'est
pas produite par la lumière extérieure. Cette circonstance provient de
œil, est assez com-ce que la rétine, située au fond du globe solide de l'
pIétement abritée contre toutes les autres actions excitantes et n'est
facilement accessible qu'à. la lumière extérieure. Du reste lorsque, par
un usage continuel, l'emploi d'un instrument d'optique, de lunettes,
par exemple, est devenu régulier, l'interprétation des- images visuelles
s'accommode aussi, jusqu'à un certain point, à ces conditions
modifiées.
La règle établie répond d'ailleurs à une particularité commlj1le à
toutes les perceptions sensuelles et n'est pas spéciale à. la vue. - Ainsi
dans l'immense majorité des cas, l'excitation des nerfs tactiles se pro-
duit par des actions appliquées aux extrémités de ces nerfs qui sont
situées à la surface de la peau; ce n'est qu'exceptionnellement que les
troncs peuvent être excités par des influences un peu fortes. Aussi, con-
formément à notre règle, localisons-nous, dans la perception, à la sur-564 (450) TROISIEME PARTIE.- DES PERCEPTIONS VISUELLES. ~26
face périphérique con"espondante, toutes les excitations des nerfs de la
peau, même lorsqu'elles ont porté sur les troncs ou sur l'extrémité
centrale elle-même. Les exemples les plus frappants et les plus sur-
prenants de cette illusion sont ceux qui se présentent en l'absence
complète de là partie de peau périphérique correspondante, comme
.chez les amputés. Ces personnes, encore longtemps après l'opération,
croient éprouver des sensations très-vives dans le pied qui leur manque,
eUes sentent exactement quel est le point de tel ou tel orteil qui est
douloureux. Naturellement l'excitation ne peut porter, dans ce cas,
que sur le tronçon encore existant du nerf, dont les'filets aboutissaient
aux orteils coupés, et c'est le plus buuvem l'à terminaison du' nerf da;ns
la cicatrice qui est excitée par une pression extérieure .ou' par la con-
traction du tissu 'cicatriciel. Parfois, pendant la nuit, les sensations
dans r extrémit~ absente sorit tçllement vives; que les sujets sont obligés.
d'y porter'la main pour s'assurer que cette extrémité'leur manque
.
réellement.
Ainsi, dans ces cas d'excitation insolite des organes des sens, nous
nous formons des idées inexactes sur les objets, et c'est ce qui les a fait
désigner sous le nom d'illusions des sens. Il est évident que l'erreur
n'est produite par une action inexacte llÎ de l'organe sensitif, ni de
l'appareil nerveux qui s'y rapporte: tous deux ne peuvent agir que
d'a près les lois qui régissent une fois pour toutes leur action. L'illu-
sion ne réside que dans l'interprétation des données fournies par les
sensations, ce qui mène à une représentation inexacte. .
Les activités psychiques qui nous amènent à conclure qu'un objet
déterminé, de structure déterminée, se trouve en un endroit déterminé
qui est en dehors de nous, ne sont pas, ell' général, des actes conscients
mais des actes inconscients. Dans leurs résultats, ils sont analogues à
des conclusions, puisque l'effet que nous observons sur nos sens nous
amène à nous représenter une cause de cet effet; mais en réalité nous ne
pouvons percevoir directement que les excitations nerveuses, c'est-à-dire
1& '3ffets et jamais les objets extérieurs. Mais ce qui se passe diffère d'une
conclusion, - en prenant ce mot dans sa signification ordinah:e,- en
ce qu'une conclusion est un acte de la pensée consciente. C'est ainsi
qu'un astronome fait un ràisonnement véritablement conscient lorsque,
d'après les images perspectives que lui présentent les astres à diffé-
rentes époques et en différents points de l'orbite terrestre, il calcule la
position de ces astres dans l'espace,leur distance à la terre, etc. L'astro~
nome appuie ses déductions' sur une con~n.issance consciente des prin-
cipes de l'optique. Cette connaissance de l'optique fait défaut dans les
actes ordinaire.s de Ja vision'. Cependant on nou~ permettra de désigner~ 26. DES ILLUSIONS DES SENS. Wf1}565
les actes psychiques de la perception ordinaire SOQSle Mm de jilfle-
ments inconscients, ce nom les distinguant suffisaQ1ment de cé qû'.on
appelle les jugements conscients; bien qu'on ait mis ;et ,qu'on mette
peut-être encore en doute r analogie de ces deux genres .d'action
psychique, l'analogie des résultats de ces jugements ineonscLEmts et
conscients ne présente aucun doute.
Ces jugements inconscients par lesquels nous remontons dessensa-
tions à leurs causes, appartiennent, par leurs résultats, à ce qu'on
appelle les jugements par induction. Comme, dans une majorité
innombrable de cas, l'excitation de la rétine il. l'angle externe de l'œil
œil en venant du cÔté nasal,provenait d'une lumière qui arrivait à l'
nous jugeons qu'il en est de même dans tout cas nouveau où l'excitation
intéresse la même partie de la rétine, de même que nous prétendons
que tout homme qui vit à présent doit mourir, parce que l'expérience
nous a appris jusqu'ici que tous les hommes ont fini par mourir.
Mais, de plus, comme ces inductions inconscientes ne sont pas des
actes de la pensée libre et consciente, elles s'imposent nécessairement,
et l'on ne peut pas s'en affranchir par une connaissance exacte des
choses. Nous avons beau comprendre de. quelle manière une pression
:sur œil nous donne l'idée d'une apparition lumineuse du champ visuel,l'
nous ne pouvons ni nous affranchir de la conviction que cette apparition
lumineuse se trouve réellement dans la partie déterminée du champ
visuel, ni nous former l'idée d'une apparition lumineuse située à la
partie excitée de la rétine. Il en est de même pour toutes les images
que nous fournissent les instruments d'optique.
Malgré le nombre et la variété des exemples qui nous montrent com-
bien les associations d'idées deviennent inébranlables par suite de fré-
quentes répétitions, même lorsqu'elles ne reposent pas sur une asso-
ciation natureUe, mais qu'elles proviennent d'une convention, telle que
celle entre la représentation écrite, le son et la signification d'un mot,
plusieurs physiologistes et psychologues regardent .cependant l'associa-
tion de la sensation avec la conception d'un objet comme s'imposant avec
tant de force, qu'ils sont peu disposés à reconnaître que cette association
repose, en grande partie du moins, sur l'expérience acquise, c'est-à-
dire sur un acte psychique; ils cherchent, au contraire, un lien méca-
nique, à l'aide de structures organiques préexistantes. Sous ce rapport,
on doit attacher un intérêt très-particulier à toutes les observations qui
montrent comment l'appréciation des sensations se modifie et s'adapte
aux conditions nouvelles, l.1orsqll'on expérimente et qu'on s'exerce dans
des circonstances modifiées; à voir comment, d'une part, on apprend
à tenir compte de particularités de la senf'iation qu'on ne remarque pas566 (.452) TROISIÈME PARTIE. - DES PERCEPTIONS VISUELLES.
!3 26.
ordinairement, alors qu'elles ne contribuent pas à fournir une idée de
l'objet, et comment, d'autre part, cette nouvelle accoutumance peut
aller assez loin pour que l'expérimentateur, remis dans les conditions
normales primitives, devienne le sujet d'illusions des sens.
Les faits de ce genre font reconnaître l'influence étendue que l'expé~
rience, l'exercice et l'habitude exercent sur nos perceptions. Maisil est
impossible de déterminer d'une manière complète et satisfaisante jus-
qu'où va réellement cette influence. Les enfants et les animaux nou-
veau-nés fournissent peu de champ à l'étude, et les observations qu'on
a faites sur eux ont une signification extrêmement douteuse; du reste,
on ne peut même pas refuser èomplétement aux nouveau~nés l'expé-
rience et l'exercice dans les sensations tactiles et léSmouvements du
~I}tps. C'est pour cette raison que j'ai donné à la règle énoncée plus
haut une forme qui ne préjuge rien sur cette question et na s'exprime
que Sill'le résu.ltat, de sorte qu'elle peut être admise même par ceux
des lecteurs qui ont des idées tout à fait différentes sur la production
de la conception des objets extérieurs.
2) Une seconde propriété géuérale de nos perceptions sensuelles, c'est
que nous ne pr~tons facilement et exactement l'attention à nos sensa-
tions qu'en tant que nous pouvons les utiliser pour reconnaître des
objets extérieurs; nous sommes hahitués à faire abstraction, au con-
traire, de toutes les parties de nos sensations qui n'ont aucune signi-
fication relativement aux objets extàieu,1'S, de sorte qu.el'observation
de ces sensations subjectives exige le plus souvent le secours de circon-
stances favorables et d'un exercice tout particulier. Tandis que rien ne
paraît plus facile au premier abord, que d'avoir conscience de nos'
propres sensations, l'expérience nous apprend que, pour découvrir les
sensations subjectives, il faut bien souvent, soit un don. particulier.
comme Purkinje nous en fournit un exemple si remarquable, soit un
hasard, soit une spéculation théorique. C'est ainsi que Mariotte a
trouvé, par voie spéculative, les phénomènes de la tache aveugle, et
que j'ai découvert, en acoustique, l'existencê des sons résultants par
somme. Dans la majorité des cas, c.'est sans doute le basartl qui a fait
rencontrer les différents faits de ce genre aux.obs~vateur8 qui ont
dirigé particulièrement leur attention sur les phé~omènes subjectifs ;
c'est seulement dans les cas <lÙ les phénom~nes subjè({tif$deviennent
assez intenses pour nuire à la p~rcep~on des objets" .qu'i!~sont retnar-
qués par tout le monde. Dès que les phiéno~~:o,ê$ sont découverts, il
est en génér:;tlfacile à d'autres observateurs.'de:le~'percevoir lorsqu'ils
se placent dans les conditions favorables à l'obseJ;vation, et qu'ils y
appliquent leur attention. Mais, dans yu wand nOll1tn;~ de.£:as,tels que567~ 26. DIFFICULTÉ D'OBSERVER LESSENSA,TIQNS SUBlIJ1G',l'lVES.
l'observation des phénomènes de la taShE: aYe~gIe, la. perc;:eptiQ}1 des
sons harmo~iques et des ~ons résultants qui aC<:Qm:~)agqent 1e&~Qn~
fondamentaux et les consonnances, etc., il faut une il-ttentiQn ~\ sou..
tenue, même avec le secours des circonstances extédeures IE)~ plu~ con~
venables, que bien des personnes ne réussissent pas dans CE1S 6J(pé..,
riences. La plupart des ne perçoivent même d'a.bord 'les
images accidentelles des objets éclairés que dans des cÏw;mstances
extérieures spécialement favorables, et ce n'est. qu'après des e~ercices
fréquents qu'on apprend à voir aussi les images plus faibles d~ c~tt\;1
espèce. Une observation très-fréquente, qui s'explique de même, est
celle des personnes qui souffrent d'une maladie quelconque de l'œil,
qui leur rend la vision difficile; ces personnes remarquent subitement
les mouches volantes qui existaient de tout temps dans leur corps
vitré, et croiènt fermement que ces corpuscules ne se sont prod~its
que depuis que œil est malade; dans la plupart des cas, il est arrivél'
simplement que l'inquiétude a liendl], le patien~ plus attentif à ses phé-
nomènes visuels. Il se présente aussi des cas de cécité progressive
d'un œil, datànt d'une époque indéterminée, et dont les sujets atteit1ts
s'aperçoivent par hasard en fermant t'œil sain.
Très-souvent les personnes dont on attiçe l'attention J?our la première
fois sur les images doubles binoculaires s'étonnent vivement de ne pas
les avoir remarquées plus tôt, puisqu'on ne voit ordinairement simples
qu'un très-petit nombre d'objets qui sont toujours à peu près à la même
distance de l'œil que le point de fixation, tandis qu'à tous les moments
de la vie la plupart des objets, à savoir tous ceux qui sont plus éloignés
ou plus rapprochés, paraissent toujours doubles.
Il faut donc que nous apprenions d'abord à appliquer notre att~ntion
à nos diverses sensations, et c'est ce que nous n'apprenons ordinairement
à faire que pour les sensations qui nous aident à reconnà1tre les objets
extérieurs. C'est à cette seule fin que les sensations ont de l'importance
pour nous dans la vie ordinaire; les sensatIoI1s subiectives ne nons
intéressent, le plus souvent, rple pour les rech<>rches scientifiq:pes :
lorsqu'on les remarque dans l'usage ordinaire des sens, elles ne peu-
vent être qu'un sujet de trouble. C'est pourquoi, tandis qu'e' ,I1O'Q:8"
acquérons une délkatesse et une certitude extraordinair(Js dans les
observations objectives, non-seulement il n'en est pas de ~êw.e .pour
les subjectives: nous acquérons, au contraire, à un degré
remarquable, la faculté de ne pas les apercevoir et de nous en atfraoçhir
dans l'appréciation des objets, même lorsque leur iut()psité pourrait
facilement les faire remarquer.
Le signe. distinctif le plus géuéral dea images subj~ctiv~i;\ J?l,J,rq.~t568 (455) TROISIÈME PARTIE. - DES PERCEPTIONS VISUELLES. ~ 26.
consister particulièrement en ce qu'elles accompagnent tous les mouve-
ments que œil exécute dans le champ visuel. C'est ronsi que les imagesl'
accidentelles, les mouches volantes, la tache aveugle, la poussière lumi-
neuse du champ obscur, se meUVent avec l'œil et se superposent suc-
cessivement aux différents objets qui sont en repos .dans le champ
visuel. Mais lorsque les mêmes phénomènes se représentent toujours
aux mêmes points du champ visuel, on les considère comme objectifs
et appartenant aux objets; c'est ce qui se présente p6ur les phéno-
mènes de contraste prodùits par les images accidentelles.
3) La même difficulté que nous rencontrons dans l'observation des
sensations de nature subjective, c'est-à-dire qui sont produites par des
causes internes, se présente aussi lorsqu'il s'agit d'ana1yser en leurs
parties constituantes des sensati.ons composées que la contemplation
de quelque objet unique 'nous présente toujours combinées de la même
manière. Dans des cas de ce genre, l'expériencè nous apprend à recon-
naître un agrégat complexe de sensations comme le sign€-..d'un objet
simple et nous habitue à considérer la sensation complexe comme UIl
tout indivis; aussi ne pouvons-nous pas, sans secours étranger, avoir
conscience des parties composantes d'une semblable sensation. Nous
rencontrerons, par la suite, beaucoup d'exemples de ce genre. Ainsi, par
exemple, la perception de la direction où se trouve un objet par rapport
à œil, repose sUr la combinaison des sensations d'après lesquelles nousl'
jugeons de la position de l'œil et de la distinction que nous établissons
entre les parties de la rétine qui reçoivent de la lumière et celles qui
n'en reçoivent pas. La perception de la forme d'un corps à trois dimen-
sions repose sur la combinaison de deux perspectives différentes reçues
.,par les deux yeux. La notion de l'éclat d'une surface, qui paraît une
lqualité simple, repose sur les différences de coloration ou d'intensité
Ide ses images formées dans les deux yeux. Ces propositions ont été
'découvertes théoriquement et peuvent être démontrées par des expé-
I
dences convenables, mais il est presque toujours très-difficile et souvent
impossible de s'en apercevoir par l'observation directe ou par la seule
analyse des sensations. Même pour des sensations bien plus composées,
dont la combinaison ne répond jamais qu'à des objets compliqués qui se
présentent fréquemment, ltanalyse de la sensation à l'aide de la simple
observation de.vient d'autant plus difficile que la même combinaison se
représente plus fréquemment et que nous nous sommes habitués davan-
tage à la considérer comme le signe normal de la structure réelle de,
I
l'objet. - Comme exemple de ce fait, citons l'expérience bien connue,
d'après laquelle les couleurs d'un paysage se présentent avec beaucoup
plus d'éclat et de netteté que d'habitude lorsqu'on les regarde en incIi-~ 26. DIFFICULTÉ D'ANALY,SER LESSENSA1'l()NS COMPLEXES.(4~4)569
nant ou en renversant la tête. Dans le mode habitùel de l'observation,
nous ne cherchons qu'à reconnaître exactement les objets pour' eux.-
mêmes. Nous savons que des surfaces vertes présentent une nuance un
peu modifiée quand elles sont vues à une certaine distance; DOUS nous
habituons à ne pas tenir compte de cette modification, et nous apprenonS
à identifier le vert modifié des forêts et des arbres éloignés avec ta cou-
leur qu'ils auraient à une faible distance. Pour des objets très-éloignés,
comme des chaines de montagnes, il ne reste que peu de chose de la
couleur propre de ces corps, parce qu'elle est le plus souvent masquée
par celle de l'atmosphère éclairée. Ce gris-bleu indéterminé, qui con-
fine par en haut au champ bleu clair du ciel ou à la lueur jaune-rouge
du soir, par en bas au vert vif des prairies et des forêts, est très-sujette
aux moclifications par contraste. C'est là, pour nous, la couleur indé-
terminée et changeante des lointains, dont nous pouvons bien remarquer
assez exactement les variations avec l'heure et avec l'éclairage, mais
dont nous ne cherchons pas à déterminer la ~raie nature, précisément
'parce que nous n'avons pas à la rapporter à un objet déterminé et que
'nous la savons exposée à des modifications. Mais dès que nous nous
plaçons dans des conditions exceptionnelles, en regardant, par exemple,
par dessous le bras ou entre lés jambes, le paysage nous apparait
comme une image plane, tant il. cause de la position insolite de son
image dans œil qu'à cause de l'inexactitude que présente alors a~pré-l' l'
ciation binoculaire de la distance, ainsi que nous le verrons plus loin.
Il arrive même que, pour la position renversée de la tête, nous voyons
les nuages sous une perspective exacte, tandis que les objets terrestres
présentent l'aspect d'une peinture sur une surface verticale, aspect
ordinaire des nuages. Aussitôt les couleurs perdent leur relation avec
la clistance des objets, elles apparaissent pures, avec leurs différences
véritables (1). Nous, reconnaissons alors, Sans peine, qUlele gris-bleu
indéterminé des lointains est souvent un violet assez saturé, que le vert
de la végétation se, tl'ansforme insensiblement én ce violet en passant
par le vert-bleu, et ainsi de suite. Toute cette différence me parait
provenir simplement de ce que les couleurs ne sont plus alors pour
nous des signes de la nature des obJets, mais seulement des sensations
différentes et que, pour cette raison, nous en' reconnaissons plus exac-
tement les différences véritables~ n'étant plus induits en erreur 'par
.
d'autres considérations.
La difficulté que nous éprouvons à percevoir lès images doubles
(1) 'La même explication est dOnnée par o. N. ROOD,in sill. Journ., 2, XXXJJ, p. 184-
] ,
185 (1861). '570(455) TROISIÈME PARTIE.- DESPERCEPTIONS VISUELLES. !j 26.
binoculaires, lorsque celles~ci peuvent être considérées comme se rap-
portant à un seul et même objet extérieur, nous fournira un exemple
remarquable de l;~ manière dont la connaissance du rapport entre les
sensations et les objets extérieurs peut altérer la perception des sen-
sations les plus simples.
. Nous pouvons faire des expériences analoguès dans le domaine
d'autres perceptions sensuelles.-.La senl3ation du timbre d~un son est
composée, cO~Jne je Ya~fait voir :aille!ll;S (lh d)me série de sensations
de ses divers sons partiels .(BQfi(fondamenta1 et sons ,:Qannoqiques),
lIlais il est excessivement difficile.,de dé~mpo8er ~n ~~jt\paJ:tiès,cons~~-
tuantes la 'sensati011'composée d:un son. ...,.- La .senslI,tioutactile de
l'humide' est Qomposée de celle du froid et de cell!:)du gl~ssement f~cile
.sur là surface. Aussi, lorsque nous rencQntrons à l'improviste \ln ;morceau
de métal poli et froid,. croyons-nous souvent avoir touché quelque chose
d'humide. - Il serait facile d'accumulel,'des exemples de ce genre.
Ils font tous voir que nous sommes admirablement exercés à déduire de
inos sensations la nature objective des objets extérieurs, mais que nous
,'sommes complétement inexpérimentés dans r observation de nos sen-
'sations eUes-mêmes, et que notre l1abitude de les rapporter aux objets
extérieurs nous empêche même d'avoir nettement conscience de ces
!sensations.
Ce qui précède ne s'applique pas seulement aux différences qualita-
tives de la sensation, mais aussi à la perception des positions dans
l'espace. - Ainsi les mouvements d'un homme qui marche sont pour
nous un aspect très-familier; nOQSles considérons comme un ensemble,
et nous av<;mstout au plus conscienqe de leurs particularités les plus
remarquables; il faut une grande attention «it un choix paJ.:tiéuli61'du
point d~ vue pour reconnaitre les oscillations verticales et latérales de
la démarçhe : il faut choisir des points 011.des lignes c~mvenablement
situés dans le fond, et leur comparer les positions de la tête. Mais qu' on
regarde à trawl's une lunette astronomique. qui donne des images ren-
versées, des ,hommes qui. marchent au loin, on voit ~yec surprise les
sauts et les oscillations bizarres qui accompagnen~ l~.gradatiqn:. on
n'éprouve plus a.u<;unedifficulté à. r(\cQnn~itre les osc~Uatioijs du corps
et bien d'autres pa.rticularités. de ,~a,marche ;1, c' e,st.ainsi q\le les diffé-
rences individuelles et leurs .~ap~es attil,'en~facilep:1.enF l'att~ntion. tout
simplement parce que cet aspect nIest plus cel~i,.q.ui nous ~st familier.
En revanche, dans l'image renversée, çn c;:~ssed.Ef reco:ijnaUre faGilement
,u,
(1) HEI..Io\HOLU, Die Lehre von dell tt.mempfind\.\qgeQ, :/l.\'81!'1schwei!f. 1862. (Une traduc-
.
tion française est sous presse.).!j 2&. DE L'ACCORD ENTRB LA REPRÊSENTAT1QN J!JT'I.IQBJET. (45'6) ~1~
le èa,ractèra de la démarche. de voir si ElUe est aIsée,OulQufd~. $lI.jes.
.
tueuse ou gracieuse.
it) Il peut souvent devenir très-difficile de d1stinguer, dans l~s notions
acquises par le sens de la vue, ce qui provient immédiatement de la
sensation et ce qui est attribuable, au contraire, à l'e1tpérience et à
r exercice. C'est à cette difficulté que Rerattache la grande querelle qui
existe à ce sujet entre les différents obsel'vateurs. Les ups sont disposés
à attribuer la plus large place à l'influence de l'expériençe, et à en
déduire notamment toutes les notions d'espace; cette opinion peù.t être
nommée tMorie empiristique. Les autres sont bien obligés d'admettre
l'influence de l'expérience pour un certain nombre de perceptionS,
mais ils croient devoir aùmettre, pour certaines notions élémentaires
qui se présentent de la même manièré chez tous les observateu~'s, un
système de notions innées et non basées sur l'expérience; c'est ce qu'ils
font en particulier pour les notions d'espace. Par opposition à la précé-
dente, nous pouvons désigner cette théorie sOUEI le nom de théorie
nativistique des perceptions sensuelles.
Dans cette discussion; il faut, ce me semble, s'atta.ch~r a~ prinçipes
suivants.
Restreignons le sens du mot représenta.[ion (Vorstellung) à l'idée
ou image que notre souvenir nous présente d'un objet absent; celui du
mot notion (Anschauung) à la perception accompagnée des sensations
correspondantes, celui d'impt'ession (perception) à une notion qui ne
contient rien de ce qui ne ressort pas immédiatement des sensations du
moment, c'est-à-dire à une notion telle qu'elle pourrait se formér sans
aucun souvenir de ce qu'on aurait vu auparavant. On comprend tout
d'abord qu'une seule et même notion pent être accompagnée des sen-
sations correspondantes à des degrés très-divers, et que, par consé-
quent, la représentation et l'impression peuvent se combiner dans des
rapports très-différents pour former une notion.
Lorsque je me trouve dans une chambre connue, éclairée par un beau
jour, j'ai une notion accompagnée d'un grand nombre de sensations
très-énergiques. Pendant le crépuscule, je ne distinguerai, dans la
même chambre, que les objets les plus éclairés, tels que les fenêtres;
mais ce que je distingue encore réellement se confond tellement avec
les souvenirs que j'ai de cette chambre, que je reste à même de m'y
promener avec assurance et d'y trouver les objets que je cherche,'même
lorsque je ne puis en saisir qu'une image vague, qui serait tout à fait
insuffisante pour les distinguer sans la connaissance préal~b]e que j'en
ai acquise. Enfin, lorsque cette chambre est dans une obscuritécom-
plète, je puis encore m'y retrouver au moyen du souvenir qui me reste572 (457) DEUX(ÈME PARTIE. - DES SENSATIONS VISUELLES. ~ 26.
des images qu'elle m'a présentées: on voit que restreignant successi-
vement les données fournies par les sens, on peut passer progressive-
ment de la notion sensuelle à la pure représentation. Mes mouvements
deviennent d'autant plus incertains et ma notion d'autant plus inexacte
que les données des sens viennent à manquer davantage; il n'y a pas,
cependant, de saut véritable'; au contraire, la sensation et le sou-
v~nir se complètent d'une manière continue, mais dans des proportions
dIfférentes.
Mais lors même que nous regardons une chambre par"le plus bel
éclairage, il suffit d'un 'peu de réflexion pour se convaincre qu'une
grande partie de notre notion'doit repO!'1er SUl" des,éléments puisés dans
le"souvenir etl'expérience. L'babitude,que nous avons de la déforma-
tion des images de corps parallélipipédiques par la perspective, l'expé...
rience que nous avons de la forme des ombres portées,. exercent une
influence considérable, comme nous le verrons plus loin, sur le juge-
ment què nous portons sur la forme et la grandeur. Si, pendant que
nous regardons la chambre, nous fermons un œil, nous ne croyons pas
la voir d'une manière moins nette et moins déterminée qu'avec les deux
yeux, et cependant nous aurions exactement la même image si tous les
points de la chambre étaient déplacés de te11esorte que, tout en restant
sur les mêmes lignes de visée, ils vinssent se placer à des distances
tout à fait quelconques de ]'œil.
Ainsi tandis que, dans un cas semblable, nous avons affaire à un
phénomène sensuel excessivement équivoque. nous lui attribuons cepen-
dant une signification tout à fait déterminée, et il est loin d'être facile
d'avoir conscience de ce fait que l'image monoculaire d'un objet
bien connu donne une perception bien plus défectueuse qile la vision
binoculaire. De même, lorsqu'un observateur inexpérimenté examine
des photographies stéréoscopiques, il est souvent 'difficilede reconnaître
s:il éprouve ou non l'illusion particulière que donne l'instrument.'
Nous voyons donc comment les images que l'expérience a laissées
dans notre souvenir se combinent avec les sensations actuelles pour
nous' donner une notion de l'objet qui s'impose' d'une manière irrésis-
tible à nôtre perception, sans que notre conscience fa~seune distinction
entre les données du souvenir et celles de la perception actuelle.
L'influence de l'interprétation des sensations est encore plus frap-
pante IOl'sque,',(}ans certaines 'drconsta~ces, telles qu'un éclairage
insuffisant, une image visuelle est d'abord incompréhènsible, parce que
nous ne savons à quelle distance la placer; lorsque, 'par exemple, nous
considérons comme proche une lumière éloignée, et inversE:5ment. Subi-
tement, nous comprenons cè don:tils'agit;-ét 'aussitôt fiilfluencé' de~ 26. INFLUENCE DE ~'EXPE~rENÇE. '573
cette compréhension exacte développe larnotion vê~~table'danl'!toum SOIl"
énergie, et il nous devient impossible de revenir' de ce~te notion à l~'
notion inexacte qui l'a précédée.
Ce fait se présente fréquemment, p.ar exemp1e pour des dessins
stéréoscopiques compliqués de formes cristallines et autres. qui npus
fournissent une notion parfaitement claire dès que nous avo~s ré~ssi '~
bien comprendre de quoi il s'agit. '
Ces expériences, que chacun aura probablement faites à l'occasion,
nous font voir que, dans les perceptions sensuelles, les données four-
nies par l'expérience peuvent s'imposer avec tout autant de force que'
celles qui sont fournies par des sensations actuelles, et c'est là un point
admis pal' tous les observateurs qui ont approfondi la théorie des per-
ceptions sensuelles, même par ceux qui sOnt disposés à accorder à l'ex-
périence la plus petite influence possible.
Une fois ce point reconnu, il. est difficile de nier que, dans ce q~e
l'adulte considère comme des notions sènsuelIes immédiates, il puisse
intervenir quantité d'éléments qui proviennent, en réalité, de l'ex-
~ bien qu'il soit difficile tout d'abord de tracer ici unepérience,
limite.
Je crois, cependant, que ce que nous savons déjà permet d'établir ce
principe: qil' aucune sensation actuelle non douteuse ne 'peut être négli-
i
gée ni supprimee pàr un acte de l'entendement, mais que, tout en lui
reconnaissant une origine anormale, notre intelligence de cette origine
nt: lait pa:.,disparaître l'illusion des sens. NOlJSpouvons détourner notre i
attention ne certaines sensations, notamment lorsqu'elles sont faibles
et habituelles; mais dès que nous nous attachons aux circonstances qui
s' y lient, nous sommes forcés de remarquer c.es sensations. C'est ainsi
que nous pouvons oublier les sensations de température de notre peau
et les sensations tactiles que nous donnent nos habits, tant que nous
nous occupons d'autre chose. ,Mais dès que nous portons notre attention
sur la question de savoir s'il fait chaud ou froid, nous ne pouvons pas
remplacer la sensation de la chaleur par celle du froid, quand même nous
saurions que la chaleur que nous éprouvons provient d'un exercice
violent et n'est pas attribuable à la température de l'air ambiant. De
même l'apparition lumineuse, produite par une pression sur l'œil, ne
disparait pas lorsque nous comprenons son mode de production, tant
que nous appliquons notre attention au champ visuel et non pas à.
l'oreille ou à la peau. _
D'un autre côté, il est possible que nous ne soyons pas à même
d'isoler une impression sensuelle, parce qu'elle fait partie de la repré-
senta.tion sen:;uelle complexe d'un objet extérieur, et que cependant la514 (458) TROISIÈME PARTIE.- DES PERCEPTroNSVISUELLES. !:j'.W.
notion exacte que nous a~quérons de l'objet vientlé prouver que la sen-
sation a été perçue et utilisée par notre conscience.
J'en conclus que, dans nos perceptions sensuelles, on ne peut consi-
dérer comme sensation t'ien de ce qui, par des motifs dus à l'expé-
rietlCe, peut ~tre éliminé dans la notion que nous nous formons. de
l' ohjet et recevoir une interprétation contraire.
Ainsi nous aurons à considérer comme provenant de l'expérience et
de l'habitude, tout ce qui peut être combattu par des données de l'expé-
rience. On verra qu'en suivant éette règle, on est amené à ne consi-
dérer comme sensations proprement dites que les qualités da la seItsa-
tion, tandis que la maJeure partie des tiotion~ dfespace doivent être
considérées comme des résnltâts de l'expériénce et de l'habitude.
Il ne faut pas C011clurede là que les notions qui Sè:maintiennent à
l'encontre de notre réflexion, et qui subsistent à l'état d'illusions des sens,
ne puissent pas néanmoins provenir de l'expél'ience et de l'e1!ercice.
La connaissance que nous avons des modifications que l'opacité de l'air
produit dans la couleur des objets éloignés, celle que nous avons des
effets de perspective et d'ombre portée, reposent indubitablement sur
l'expérience, et cependant un bon tableau de paysage nous donne la
sensation complète du lointain, celle des trois dimensions des édifices
qui y sont représentés, bien que nous sachions que le tout est dessiné
sur la toile.
De même, notre connaissance de la nature composée des sons des
voyelles repose sur l'expérience, et cependant, commeje l'ai fait voir, la
combinaison des sons de plusieurs diapasons nous donne la sensation
auditive d'une voyelle, et nous apprécions ce son comme un tout, bien
que nous sachions que, dans ce cas, il est réellement composé.
Il est nécessaire, en effet, d'expliquer ici comment l'expérience peut
contredire l'expérience, et comment des éléments empruntés à l'e1!pé-
l'ience peuvent produire des illusions, bien qu'il semblerait que l'expé-
rience ne pût nous enseigner que le vrai. Pour s'en rendre compte, iJ
faut insister sur ce point, déjà indiqué plus haut, que nous interprétons
toujours les sensations suivant la manière dont elles se présentent à
nous dans le mode d'excitation normal, lors de l'usage. normal des
organes dea sens.
En effet, dans la vie ordinaire, nous né tiQueabandonnons pas passi.
nous ohservqns,lc'est-à,-vement aux impressions qhe nous recevons =
dire que nous mettons nos organes dans les conditiotls où. ill~ur est
Cfpossible de distinguer le mieux les impressi,ons. ~st ainsi que, dans la
contemplation d'un objet compliqué, nous dirigeons 'successivement
nos deux yeux, accommodés le plus èxactètnent possible, de telle ma-