Ordre et désordre

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Cet ouvrage présente les contributions de chercheurs provenant de différents horizons qui exposent la problématique de l'ordre et du désordre du point de vue de leur thème de recherche : informatique, droit, économie, biophysique, sociologie, littérature, architecture... Ces deux concepts, en apparence antithétiques, cohabitent intrinsèquement : l'un ne serait rien sans l'autre, ils se définissent mutuellement par leur complémentarité.
Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782296230569
Nombre de pages : 229
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ORDRE ET DÉSORDRE
Imbrication et complémentarité des notions d'ordre et de désordre

Sous la direction de

Aurore Vernay et Charlotte Hug

ORDRE ET DÉSORDRE
Imbrication et complémentarité des notions d'ordre et de désordre

Avant-propos

de Didier Retour

Professeur à l'université Pierre-Mendès-France Directeur du eIES de l'Amdémie de Grenoble

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole

2009 75005 Paris

polytechnique,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.IT

ISBN: 978-2-296-09213-6 EAN : 9782296092136

Table des matières
Avant-propos Remerciements de Didier Retour mu_m 7 9

Préface -----------------------------------------------------------------------------------------Il Passages de l'ordre au désordre Cyril BESSON De l'Ordre et des Lézardes: le domaine seigneurial dans la

littératureécossaisedu XIXesiècle
Aurore VERNA Y

m

m_u

.1

Le désordre des institutions et ses conséquences sur la destinée des individus selon William Godwin 23
- - - - - - - - - -- - - -- - - - - - - - - - - - -- - --- - - - ---.

Asma

BEN LAZRAK

L'autonomisation et le renforcement du pouvoir des femmes en période de crise: un désordre pour les sociétés patriarcales ? 33
Christophe QUEZEL-AMBRUNAZ

Des ordres juridiques... au désordre ?
Ludovic RA VANEL

43

Stabilité et instabilités dans les parois rocheuses de haute montagne: vers une interprétation systémique des écroulements rocheux
__ __ _ _ _ _ _ _ _ _

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___ __ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __.51

Michael

SANREY

Ordre, désordre, symétries en physique: exemple des transitions
de phase
Ammar
_ _ ___ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __ _ _ _ _ _ _ _ _ ________ _________________ .63

AL-DuJAILI

Le développement: ordre ou désordre ? Remise en ordre du désordre

75

Aline DEFOOR Crépuscule elfique et aube humaine dans The Lord of the Rings de J.R.R.Tolkien .------------------------------------------------------------------. 85

Maria Paola CASTIGLIONI Du chaos au cosmos: le passage du désordre à l'ordre en Grèce ancienne à travers les mythes des héros civilisateurs 97

5

Ordre et Désordre Émilie ZANONE La société de Diane, une secte à l'origine du sabbat des sorcières. Réalité ou fiction d'une pratique subversive dans
l'Italie du XIVe et du XVe siècle? Sylvie TURCHET Diable et catastrophes
m m__mm_m

l 07

naturelles au XVIIe sièclem__mmmmm___117

Delphine AEBI De l'ordre du scandale théâtratmmm__mmmm__mmmmmm__125 Alexia VENOUIL États des lieux pénitentiaires vus par les parlementaires en 2000 133 ----------------------------------------------------------------------------------

Géraldine DIAFERIA La médiation au service de l'ordre et de la justice en u________________________ Colombie: le cas des Maisons de Justice 143
Guillaume PIOLLE Les systèmes Cohabitations
Laura

multi-agents
mmmm

normatifs:
mm mm

organisations,
m

institutions et normes

151

de l'ordre et du désordre

BOSCHETT!

Les règles du désordre: Roms roumains et forces de l'ordre à Milan entre refoulements et expulsionsm umm_m_mmmmm 161 Diego DELEVILLE L'usure en Dauphiné au XIVesiècle, entre ordre économique et
désordre socialm m m m m __ m m m m m __ m m 171

Nicolas

BOULlC

Le théâtre de Plaute et Térence, entre désordre comique et ordre moral ------------------------------------------------------------------------181
Arnaud HOLLARD

Architecture et musique: une ville contemporaine entre chaos et stochos 189
--------------------------------------------------------------------------Loïc SALMON

La biophysique des protéines, un domaine où règne le plus grand des ordres 197
__ __ __ __ __ __ __ __ __ __ __ __ m m m m m m m m m m m m m m

Rédha

BENREDJEM

Intention entrepreneuriale

: cas des étudiants algériens.mmmm_205 uu_m_nm__mm_n219

Céline VIGUIER Des ordres dans le système publicitaire

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Avant-propos
Depuis 20 ans déjà, les Centres d'Initiation à l'Enseignement Supérieur (CIES) ont pour vocation de préparer les doctorants-moniteurs à leur futur métier d'enseignant-chercheur. Différentes actions permettent de répondre à cette ambition. Ainsi, les moniteurs enseignent pendant la préparation de leur doctorat, suivent des séminaires spécialisés notamment en pédagogie, sont des diffuseurs de la culture scientifique et technique. C'est dans ce dernier cadre que s'inscrit l'ouvrage « Ordre et Désordre ». Il est le résultat d'un travail réalisé par deux monitrices de l'université Stendhal et Pierre Mendès France de Grenoble, Aurore Vernay et Charlotte Hug, qui ont organisé sur ce sujet un colloque pluridisciplinaire des doctorants de Grenoble les 21, 22 et 23 mai 2008. La notion de colloque pluridisciplinaire traduit la volonté de réunir des contributions d'un grand nombre de disciplines scientifiques. C'est en effet une des grandes caractéristiques et l'une des grandes richesses des CIES que de rassembler des doctorants de tout domaine ou de provoquer des rencontres entre des enseignants-chercheurs appartenant à des disciplines universitaires distinctes. Les textes réunis dans ce livre illustrent parfaitement cette situation. En effet, au fil des pages et autour des notions d'ordre et de désordre, vous trouverez des contributions issues de spécialistes de l'intelligence artificielle, de sciences économiques, de littérature, de sciences politiques, de l'histoire, du droit, des sciences de gestion, de l'anthropologie, de spectrométrie physique, d'architecture, de géographie, de biologie structurale.. . Chaque auteur, à sa façon et selon sa sensibilité, éclaire les relations entre les phénomènes d'ordre et de désordre. Ainsi, Laura Boschetti, sociologue de formation, fonde son travail doctoral sur l'hypothèse que « l'ordre et le désordre ne sont pas une relation antithétique et que c'est seulement à partir de la gestion du désordre et de la négociation avec le désordre que l'ordre public et social dans la ville est construit ». De son côté, Delphine Aebi, en prenant le scandale comme objet de recherche, pose la question de l'ordre et du désordre, interroge leurs rapports et tente de déceler les liens plus subtils entre ces deux concepts. Aline Defour, en étudiant Le Seigneur des Anneaux de Tolkien, montre que « le désordre devient indicateur de la duplicité de l'ordre établi» incarnant «le phénomène naturel de transition permettant le réajustement de l'ordre du monde dans une quête constante de sens ». De façon plus surprenante a priori, Christophe Quezel-Ambunaz explique que « l'ordre de la loi peut être facteur de désordre, sans compter que parfois, l'ordre juridique lui-même est en désordre» ! À travers les différents chapitres de ce livre, vous serez aussi entraîné vers la dynamique des parois rocheuses, la biophysique des protéines, les mythes des

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Ordre et Désordre héros civilisateurs dans la Grèce ancienne, le principe de la double maternité (biologique et sociale) ou encore les systèmes multi-agents normatifs en intelligence artificielle et les transitions de phase en physique. Bien entendu, les auteurs ne pensent pas résoudre la question de l'ordre et du désordre. Chacun sait pertinemment que chaque solution extrême n'est pas viable à terme. Il existe toujours des parcelles de désordre dans tout système qui se veut ordonné. Toute organisation sans ordre (anarchique) ne peut survivre sans un minimum d'ordre. Comme pour tout débat de ce type (centralisation versus décentralisation, autonomie versus contrôle, etc.), la réponse se situe toujours entre les deux extrêmes et doit être contextualisée. Je souhaite remercier chaleureusement Aurore Vernay et Charlotte Hug d'avoir dirigé cet ouvrage, Pierre Aldebert, tuteur de cet atelier CIES, cadre de l'organisation de ce colloque pluridisciplinaire, Régine Herbelles et Michelle Vuillet, membres de l'équipe du CIES de l'Académie de Grenoble qui ont apporté leur aide administrative, tous les partenaires institutionnels de cette manifestation. Je vous donne rendez-vous déjà pour le quatrième colloque pluridisciplinaire des doctorants de Grenoble qui se tiendra en mai 2009 sur le thème « Repères et Espace(s) ».

Didier Retour Professeur à l'Université Pierre Mendès France Directeur du CIES de l'Académie de Grenoble

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Remerciements
Nous tenons à remercier pour leur soutien [mancier : - L'École Doctorale de l'Université Stendhal - Le Centre d'Études sur les Modes de la Représentation Anglophone (EA 3016) - La Ville de Grenoble - Le Conseil Régional Rhône-Alpes - Le Centre d'Initiation à l'Enseignement Supérieur de l'Académie de Grenoble - Le Conseil Scientifique de l'Université Joseph Fourier - Le Conseil Scientifique de l'Université Pierre Mendès France - Le Conseil Scientifique de l'Université de Savoie Nous souhaitons également remercier pour leur soutien logistique: - L'Université Joseph Fourier pour l'hébergement du site Internet du colloque - L'Université Stendhal pour le prêt de la salle de conférences - Mme Agnès Véré, secrétaire du CEMRA - Mmes Michèle Vuillet et Régine Herbelles, membres de l'équipe du CIES de Grenoble - Mme Houria El Mansouri, secrétaire de l'École Doctorale de l'Université Stendhal - Mlle Agnès Marchand, auteure du logo Ordre et Désordre Nous remercions les membres du comité scientifique de cet ouvrage: - Mme Liliane Bensahel, Ingénieure de Recherche, Université Pierre Mendès France - Mme Susan Blattes, Professeure, Université Stendhal - Mme Paule-Annick Davoine, Maître de Conférences, Grenoble !NP - Mme Mathilde Dubesset, Maître de Conférences, Institut d'Études Politiques de Grenoble - Mme Marie-Claire Ferries, Maître de Conférences, Université Pierre Mendès France - Mme Catherine Garbay, Directrice de Recherche CNRS - Mme Barbara Michel, Professeure, Université Pierre Mendès France - Mme Françoise Véry, Professeure, École d'Architecture de Grenoble - M Pierre Aldebert, Directeur de Recherche CNRS - M Xavier Dupré de Boulois, Professeur, Université Pierre Mendès France - M François Mancebo, Professeur, Université Joseph Fourier - M Jean Marigny, Professeur émérite, Université Stendhal - M. Pierre Morère, Professeur émérite, Université Stendhal - M Christian Nicolas, Professeur, Lyon III 9

Ordre et Désordre - M. Didier Piau, Professeur, Université Joseph Fourier - M Azzedine Tounès, Maître de Conférences, ESC Chambéry Nous remercions les membres du comité de programme du colloque: - Mme Liliane Bensahel, Ingénieure de Recherche, Université Pierre Mendès France - Mme Susan Blattes, Professeure, Université Stendhal - Mme Marie-Claire Ferries, Maître de Conférences, Université Pierre Mendès France - Mme Noëlle Geroudet, Maître de Conférences, Université Pierre Mendès France - Mme Isabelle Joncour, Maître de Conférences, Université Joseph Fourier - M Pierre Aldebert, Directeur de Recherche CNRS - M David Dechenaud, Docteur, Université Pierre Mendès France - M Alain Fouchard, Professeur, Université Pierre Mendès France - M François Genton, Professeur, Université Stendhal - M Jean-Pierre Giraudin, Professeur, Université Pierre Mendès France Nous remercions les présidents de session du colloque: - Mme Liliane Bensahel, Ingénieure de Recherche, Université Pierre Mendès France - Mme Susan Blattes, Professeure, Université Stendhal - Mme Aleksandra Bogdanovic-Guillon, consultante et formatrice en communication scientifique - M Pierre Aldebert, Directeur de Recherche CNRS - M Xavier Dupré de Boulois, Professeur, Université Pierre Mendès France - M Alain Fouchard, Professeur, Université Pierre Mendès France

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Préface
Cet ouvrage a vu le jour suite au colloque pluridisciplinaire «Ordre et Désordre» organisé pour et par des doctorants des universités de Grenoble et de Savoie. Durant trois jours, de jeunes chercheurs provenant de différents horizons ont exposé la problématique de l'ordre et du désordre du point de vue de leur thème de recherche. Informatique, géologie, histoire, droit, économie, biophysique, sociologie, littérature, architecture, etc. figurent parmi les disciplines représentées. Cette manifestation ne représente-t-elle qu'un échantillon de jargon incompréhensible entre passionnés? Certainement pas, car le second objectif avoué de ce colloque était l'accès à la compréhension de différents axes de recherche par le plus grand nombre. Les doctorants ont en conséquence présenté leurs travaux de manière simple, voire ludique, mais non simpliste ou réductrice. Cet ouvrage émane donc de l'enthousiasme et de la passion de jeunes chercheurs pour la communication et la vulgarisation de leurs savoirs. Les articles présentés ont pour fil d'Ariane les notions d'ordre et de désordre. Au cours de la lecture, nous verrons que ces deux concepts, en apparence antithétiques, cohabitent intrinsèquement: l'un ne serait rien sans l'autre, ils se défmissent mutuellement par leur complémentarité. Cet ouvrage s'adresse à des étudiants, enseignants, chercheurs et tout publics, intéressés par les notions d'ordre et de désordre ou par un domaine de recherche en particulier. Cet ouvrage, à la portée balayante, donne un aperçu des différentes problématiques d'investigation, d'études abordées actuellement en France et en particulier dans les unités de recherche publique de Grenoble et de Savoie. En quelques mots, cet ouvrage s'adresse à toute personne curieuse de décloisonner les savoirs! Enfin, nous souhaitons remercier Didier Retour, directeur du CIES, sans qui ce projet n'aurait pas vu le jour.

Aurore Vemay, Doctorante et monitrice à l'Université Stendhal Charlotte Hug, Doctorante à l'Université Joseph Fourier et monitrice à l'Université Pierre Mendès France

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Cyril BESSON

Université Stendhal- Grenoble III CEMRA

De l'Ordre et des Lézardes: le domaine seigneurial dans la littérature écossaise du XIxe siècle
La postérité des hommes de lettres ne tient parfois pas qu'à leur seule production littéraire. Il est des auteurs dont les frasques offrent un complément à leurs écrits, comme dans le cas de Joyce, disons. Il est des postérités secondaires moins tapageuses: certains littérateurs se fIrent à l'occasion diplomates, voire espions (Marlowe); d'autres, à l'instar de Smollett, embrassèrent une carrière médicale; d'autres encore, comme Dickens, se virent en réformateurs sociaux. Walter Scott, père de la littérature écossaise, fut, lui, écrivain bâtisseur. Bien évidemment, il avait d'éminents précurseurs, comme Horace Walpole, avec la construction de son château gothique de Strawberry Hill, à Twickenham. La spécifIcité de Scott est qu'avec la construction et l'aménagement ruineux de son domaine d'Abbotsfordl entre 1811 et 1825 (date de sa banqueroute), l'Auteur de Waverley ne fait pas que céder à l'envie coûteuse de se prendre pour un laird, un châtelain écossais. Le domaine, et surtout le château, va servir de doublure à sa fIction tout entière marquée par une sensibilité antiquaire. L'accumulation de bibelots semble s'y être faite avec plus ou moins de discernement, et l'on reproche souvent à cette collection d'avoir tenu plus du capharnaüm que du musée bien agencé. Bien qu'il survive aujourd'hui surtout dans cette fonction, ce n'est pas en tant que galerie qu'Abbotsford nous intéressera: les murs sont peut-être plus porteurs de sens que le bric-à-brac qu'ils renfermaient. Le château est de style dit baronnial écossais2, c'est-à-dire d'inspiration globalement gothique, quoiqu'opérant un curieux mélange entre l'austérité de la tower house Écossaise3 et un certain maniérisme, avec ses tours surmontées de petites tourelles, ainsi que ses remparts crénelés que viennent interrompre des pignons. On voit au premier regard ce que cette forteresse a d'anachronique en ce début de XIXesiècle: les tours, les meurtrières, n'ont à l'évidence plus rien de leur fonction défensive originelle, et on a le sentiment d'être face à un faux, dont l'aspect moyenâgeux sert essentiellement à exalter le pittoresque romantique,
On trouvera plusieurs photographies du domaine à l'adresse suivante: http://commons.wikimedia.org/wiki/ Abbotsford _House 2 Pour une définition plus précise de ce style, ainsi que de la notion de gothic revival, on se reportera avec profit à la page que le site Wikipédia consacre à la notion, ainsi qu'à l'ouvrage d'Henry-Russell Hitchcock, Early Victorian Architecture in Britain, New Haven, 1954. 3 Pour une présentation complète de ces tower houses, voir Ross Samson, "The Rise and Fall of Tower-Houses in Post-Reformation England" in Ross Samson (dir.), The Social Archeology of Houses, Edinburgh University Press, 1990.

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Ordre et Désordre conférant à l'ensemble une inauthenticité confondante. À l'ère d'une première industrialisation massive, cette bâtisse, à travers laquelle l'auteur se fantasme en châtelain féodal, fait désordre. Ce commentaire redouble celui de nombreux critiques sur l'œuvre littéraire de Scott, notamment ses romans écossais, dits Waverley novels, par opposition aux romans de chevalerie. Il s'est ainsi vu accusé de neutraliser le caractère écossais et polémique de son sujet (les Waverley novels ne parlent que de la difficile relation de l'Écosse à l'Angleterre) en cédant à un médiévalisme décoratif l'accommodant au goût britannique; Scott aurait « kitschéisé » l'Écosse. Il faut bien admettre que la vogue du style baronnial écossais, initiée par Abbotsford et perpétuée en Angleterre pendant tout le XIXe siècle, est le signe d'une acculturation de la scotticité en milieu britannique. Elle culmina dans l'attachement tout particulier de la reine Victoria pour son domaine de Balmoral dans les Highlands, un simple lieu de villégiature destiné à l'éloigner des préoccupations de sa charge - l'Écosse pittoresque l'emportait sur l'Écosse politique. Cette vision de Scott n'est qu'un point de vue sur une réalité plus complexe. Virginia Woolt note que l'archaïsme externe de la demeure était contrebalancé par l'intégration des dernières innovations techniques, notamment l'éclairage au gaz5. Plus qu'un passéisme ornemental, c'est cette volonté de concilier l'ancien et le moderne, que manifeste le projet d'Abbotsford, avant même l'achèvement par Scott de son premier roman, Waverley, en 1814. Il n'aura de cesse de figurer cet entre-deux de l'Histoire, ce moment décisif où s'opère la délicate transition entre l'archaïsme et la modernité, entre les derniers soubresauts d'un ordre féodal (incarné dans les romans écossais par le système clanique des Highlands) et les balbutiements d'un état moderne (soit le nouvel ordre anglais, adopté par les Lowlands). Il s'agit d'une mise en ordre de l'Histoire, où le chaos pré-moderne resurgit une dernière fois avant de céder la place à l'ordre moderne - mais à toujours figurer la même lutte, Scott donne de ce schéma la vision d'un cycle toujours à recommencer. Cette phase n'est jamais mieux exposée qu'à travers la figuration du domaine seigneurial. Au chapitre LXXI de Waverley, une fois épuisée la révolte de 1745, qui vit une tentative de reconquête de la GrandeBretagne par Charles Stuart et ses alliés des Highlands, le héros et sa petite troupe reviennent au domaine de Tully-Veolan, dont le propriétaire initial a été dépossédé, car il avait pris part à la cause des vaincus. Ils y découvrent un paysage où ne subsiste nulle trace des dévastations des derniers mois: la bienveillance anglaise (le domaine a été racheté par un colonel de l'armée de Sa Majesté) l'a rendu à sa splendeur passée. Il s'agit d'un paysage amnésique des troubles récents, mais hypermnésique d'un passé plus lointain et harmonieux, et le «nouvel» ordre britannique aura fait œuvre de restaurateur du domaine, préalable à sa réintégration dans le giron britannique. Ceci explique qu'il soit
4 5 Virginia Woolf, « Gas at Abbotsford », in Collected Essays, 1971. A View of Sir Walter

Voir à ce sujet les pages 55 à 57, A. N. Wilson, Scott. Oxford, Oxford University Press, 1980.

The Laird of Abbotsford:

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De l'Ordre et des Lézardes rétrocédé à son propriétaire original: il n'est plus le signe d'une indépendance incompatible avec le pouvoir anglais puisque sa nouvelle intégrité dépend de lui. La rénovation vaut pour une reconquête, pour laquelle aucun sang n'est versé, en cela infmiment plus efficace que le soulèvement chaotique et meurtrier qui a précédé. Tully-Veolan est pour Scott le lieu de toutes les conciliations: sa position géographique intermédiaire, à mi-chemin entre Angleterre et Highlands, en fait un entre-deux idéal où le désordre potentiel du nationalisme écossais se voit subsumé dans l'ordre d'une pax britannica. Il ne s'agit pas pour les Anglais de déposséder les Écossais de leurs terres, mais de les intégrer à l'intérieur de la nation britannique. Ceci est d'autant plus évident que la seule variation par rapport à l'ancien état du domaine est l'ajout d'un tableau représentant deux personnages antithétiques: Waverley, le jeune héros anglais, et Fergus Mac-Ivor, incarnation du système clanique et fauteur de troubles par excellence. Le contrepoint pictural confronte les attitudes face à la guerre civile qu'ils incarnent (la placidité de Waverley contraste avec la ferveur belliciste de Fergus), ce qui est rendu explicite par le narrateur, et il est éminemment symbolique que les deux personnages se détachent sur un arrière-plan représentant une nature sauvage au relief découpé. La scène évoque une composition de style « sublime romantique» du plus bel effet, et la description du tableau que fait Scott en contraint la lecture: la juxtaposition de deux principes antinomiques ne peut qu'engendrer le déchaînement d'énergie que suscite la coprésence de forces contraires. Il ne s'agit pourtant pas d'exalter la violence factieuse, car les deux polarités de l'identité écossaise sont posées comme antithétiques, mais interdépendantes: retirez un élément au tableau, et l'harmonie de son agencement en est brisée. En outre, il ne faut pas perdre de vue que ce déchamement d'énergie résultant de la confrontation des contraires n'est qu'une scène peinte qui n'excède pas son cadre; la lutte fratricide entre nord (les Highlands) et sud (les Lowlands) devient un détail dans la composition foisonnante qu'est ce château fait de bric et de broc. Pris dans l'armature du domaine (lui-même œuvre d'art monumentale), le tableau devient une miniature perdue dans l'ensemble, bien que située en son cœur. Son sujet s'en trouve neutralisé - le désordre se voit subsumé dans l'ordre. S'il n'est pas aboli, le désordre n'en est pas moins pétrifié, voire réifié, comme simple élément d'une scène statique. L'art pictural est maintes fois convoqué par Scott, par ailleurs peintre frustré. De façon métaphorique, il peut servir à mieux appréhender le traitement de l'opposition entre ordre et désordre chez lui. Au chapitre XX de Waverley, on trouve non pas un tableau, mais un effet de tableau, effet des plus révélateurs. La société des Highlands nous est présentée comme une tablée rangée hiérarchiquement pour un banquet en l'honneur de l'invité: au sommet, dans le château, trônent le chef et ses hôtes, puis viennent les convives de degré inférieur, et ainsi de suite, jusqu'aux plus humbles des plus humbles, rejetés dans la cour. Or cette opération de parcours de l'intégralité de la société des Highlands 15

Ordre et Désordre effectuée par un déplacement panoramique du regard nous est donnée non pas une, mais trois fois, selon trois ordres différents, chacun isolé dans son paragraphe: on a d'abord une présentation « de haut en bas» des titres, puis des victuailles et enfm des vins. Il s'ensuit un effet de redondance, et le caractère mécanique de cette répétition montre que, loin d'incarner par essence le désordre, la société des Hautes-Terres est verrouillée à l'extrême. Ainsi, si la guerre civile (le plus grand des désordres) est le fait des Highlands, l'ordre féodal qu'elles représentent n'est pas intrinsèquement lié au désordre. D'où vient alors qu'elle laisse cette impression de pagaille ailleurs dans le roman? C'est qu'au chapitre xx, les Highlanders sont chez eux, dans leur environnement naturel; ce n'est qu'en sortant de leur milieu qu'ils suscitent le chaos. Une fois lancée sur les routes, l'armée rebelle montre une belle énergie, mais aussi un beau manque de discipline, et son épopée nomade la condamne à l'entropie, un effondrement de sa structure interne par déperdition d'énergie. Mais le coup de grâce lui est porté alors même qu'une grande victoire militaire est imminente. Au chapitre LXV, Waverley, au départ officier anglais, mais qui s'est joint aux rebelles, car il a été séduit par l'élan romantique de la légende, entend l'adversaire tout proche parler un anglais pur, loin de la langue corrompue, barbare, que parlent ses frères d'armes; il retourne alors son regard sur le camp qu'il a rejoint, mais qui n'est pas le sien, et s'aperçoit que les vêtements et l'apparence des Highlanders jurent esthétiquement avec le paysage, auquel ils n'appartiennent pas, et l'effet de tableau compose cette fois-ci une scène d'une inquiétante étrangeté, une toile à la Gainsborough, peintre connu pour le manque d'intégration de ses personnages sur le paysage autour d'eux. La présence des Highlanders parasite l'effet de perspective globale, et le tableau, dès lors, ne fait plus sens. Le désordre que suscitent les Highlanders est donc un dés-ordre, le refus de rester dans son ordre. À Glennaquoich, siège du système qu'ils incarnent, ils forment un ordre souverain; ailleurs, il apparaît que leur ordre a fait son temps. Les Highlanders relèvent d'un espace et d'un temps donnés, et révolus; Glennaquoich forme ainsi ce que Bakhtine appelle un chronotope, auquel ils sont unis dans une relation métonymique. C'est du reste la stratégie qu'adopte systématiquement Scott, figurant, et transmettant l'Esprit d'un peuple, au sens hégélien de l'expression, à travers le domaine seigneurial dont il dépend - à moins que ce ne soit le peuple qui soit la simple expression d'un ordre matérialisé pour toujours dans la pierre. Abbotsford, contrepartie de Tully-Veolan dans le monde réel, n'est pas que le ftuit d'un fantasme bourgeois de se prendre pour un châtelain; il est le pendant extra-littéraire d'une figure qui hante la fiction de Scott. En ce sens, Abbotsford, tout comme la figuration du domaine seigneurial chez Scott, tient du monument, au sens où l'entend Régis Debray6 :

6 Régis Debray, « Le Monument ou la Transmission Éditions du Patrimoine et Fayard, 1999, p. 11-32.

comme Tragédie»

in L'Abus

monumental

?,

16

De l'Ordre et des Lézardes [Le monument] matérialise l'absence afm de la rendre voyante et signifiante. Il exhorte les présents à connaître ce qui n'est plus et à se reconnaître en lui (...). C'est à la fois un support de mémoire et un moyen de partage. L'outil par excellence d'une production de communauté. Si l'on appelle culture la capacité d'hériter collectivement une expérience individuelle que l'on n'a pas soi-même vécue, le monument, par ceci qu'il attrape le temps dans l'espace et piège le fluide par le dur, est l'habileté suprême du seul mammifère capable de produire une histoire? On peut même identifier la catégorie de monument dans la typologie de Debray: de fait monument forme (<< un fait architectural, civil ou religieux, ... ancien ou contemporain, qui s'impose par ses qualités intrinsèques, d'ordre esthétique ou décoratif, indépendamment de ses fonctions utilitaires ou de sa valeur de témoignage »8), le domaine, réel ou fictif, incarne avant tout chez l'Écossais un monument message (<<... une lettre sous enveloppe dûment adressée par une époque à la suivante »9). Certes, en articulant les concepts historiques de ses romans sur la notion de monumeneo, Scott fige le mouvant: Debray rappelle « ... la nécessité où se trouve un élan spirituel de se réifier pour parvenir à se transmettre» II. Le seul correctif à apporter est que le monument chez Scott, réel ou fictif, prend une densité encore plus grande, puisqu'il a la capacité de superposer non pas une, mais plusieurs strates de passé en son sein, incarnant ce que nous appellerons le monument-somme. Or ce feuilletage, cette sédimentation de « couches» historiques, ne fait pas que refléter la structuration interne du monument, métonymie de l'œuvre scottienne; par l'écho des écrits de Sir Walter, une seconde stratification, externe, hypertextuelle (au sens de dérivation d'un texte originel), a pris place dans les lettres écossaises. Nombreux sont en effet les auteurs qui, d'un bout à l'autre du XIXe siècle, se sont saisis de cette figuration du domaine seigneurial, pour marquer leur différence (leur territoire ?) en se réappropriant ce motif. Pour n'en citer que deux, James Hogg, dans The Private Memoirs and Confessions of A Justified Sinner (1824), et Robert Louis Stevenson dans sa fiction écossaise, notamment le diptyque Kidnapped (1886) et Catriona (1893), ainsi que The Master of Ballantrae (1889), ont pris acte de ce que le monument scottien peut avoir de fondateur pour la représentation de la scotticité en littérature. Ces
7 8 9 Régis Debray, op.cil., p.I 1. Régis Debray, op.cil., p.I6.

Régis Debray, op. cil., p. IS. On notera que ces fonctions ne sont pas incompatibles, mais au contraire bien souvent complémentaires. 10 Concept qui d'ailleurs peut se transférer sur le plus infime objet: « Monumentaliser au sens culturel, c'est privilégier, projeter, investir de sens ou d'affectivité un objet ou un lieu quelconque, transformé en mémorial privé. Le fétichiste monumentalise la chaussure ou le mouchoir (...), en en faisant son 'objet transitionnel'. Il devient alors sursignifiant. » Régis Debray, op.cil., p. 18. 11 Régis Debray, op.cil., p. 21.

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Ordre et Désordre romans exposent la même période de désordre (Hogg parle des troubles de 1715 et non de 1745, mais l'effet est le même), et prennent pour point de départ le domaine seigneurial écossais constitué par Scott. Il figure dans ces textes comme point d'origine, et non plus comme point d'arrivée. C'est que Scott lègue un récit dont le dénouement clôt toutes les issues; il est le lieu d'une résolution générale, où s'abolissent tous les conflits, ne laissant subsister aucune virtualité. Dans l'excipit de Waverley, Scott verrouille son texte, qui croule sous le trop-plein (d'objets, de dénouements): une fois Tully-Veolan posé comme domaine à l'achèvement parfait, il devient utopique, et il ne reste rien à en dire. Ses potentialités narratives et littéraires sont épuisées du fait de sa saturation, et les successeurs ne sauraient améliorer l'ouvrage, parfait. À ce stade, il faut se rendre à l'évidence: en dépit de toutes les métaphores que l'on voudra bien adopter, monument et roman différent radicalement. Si le monument est hérité en l'état, le roman, lui, a besoin d'être « digéré»; la transmission patrimoniale est d'un tout autre ordre selon que l'on se place sur le plan architectural ou littéraire. Face à l'achèvement du monument scottien, la continuation dans la même voie serait une impasse, ce qui laisse seulement deux issues possibles: pour écrire le domaine seigneurial après l'Auteur de Waverley12, il faut soit remonter à une strate antérieure, un en deçà de l'édifice scottien (c'est l'échappatoire que choisit Hogg), soit lui superposer une nouvelle couche sédimentaire pour fonder son domaine à soi (c'est le chemin qu'emprunte Stevenson). Dans les deux cas, cela implique la désaffection du mémorial scottien. Ce qui frappe en effet chez les successeurs, c'est le manque de matérialité du domaine et du château; on ne peut s'empêcher de trouver que ce lieu manque, non pas de chair, mais de pierre, chez eux. Hogg, contemporain et ami de Scott, mais qui entretenait avec lui une relation ambiguë, présente bien le domaine comme lieu originel (c'est là que débute l'action de The Private Memoirs) ; cependant, il n'est pour lui qu'un lieu patrimonial parmi d'autres (chez lui, la tradition s'ancre dans la nature et une certaine immatérialité)13. Le signe en est son insistance sur la notion de transmission orale, modalité archaïque de diffusion du savoir et des histoires, qu'il essaie de dupliquer dans une certaine fantaisie de la composition. L'écrit, lui, est posé comme tentation démoniaque d'une pérennité malsaine: le pécheur justifié du titre admoneste le lecteur en lançant une malédiction finale sur celui qui oserait changer ne fût-ce qu'une ligne à son récit. La fixité introduit pour Hogg un ordre rigide et aliénant, là où ce qui importe pour lui, c'est la notion de jeu, au sens ludique du terme certes, mais surtout comme mise en relation d'éléments hétérogènes, et dans son acception spatiale (l'idée d'écart et de liberté de mouvement). Il serait ainsi faux de croire que le roman est composé à l'avenant, pour conjurer les travers de
12 Scott ne signa pas ses romans avant un certain temps, et ce titre servit de nom d'auteur par défaut durant ce laps de temps. 13 La relation que Hogg entretenait avec son domaine d'Ettrick est trop complexe pour figurer ici; nous dirons simplement qu'elle diffère radicalement de celle de Scott vis-à-vis d'Abbotsford.

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De l'Ordre et des Lézardes l'écriture du pécheur. Il est au contraire élaboré comme un jeu de textes, a priori chaotique, puisqu'au moins deux points de vue inconciliables sur les mêmes événements s'y opposent: celui d'un éditeur (au sens anglais du terme), rationaliste et positiviste, et celui du pécheur du titre, persuadé d'être l'objet d'une persécution démoniaque. Le patchwork que forme le montage de textes résultant offre au lecteur une grande liberté d'interprétation. Il y a une architecture à trouver chez Hogg, non pas dans la figuration du bâti, mais dans l'agencement du roman, avec ses textes articulés les uns aux autres de manière un peu lâche. Il s'agit en somme d'une mise en ordre dispersé, où chaque élément, bien que participant de la composition d'ensemble, a son espace de respiration, car il n'est pas entièrement conditionné par le reste: l'architecture globale « baroque}) du roman fait que la lecture des événements par l'un n'annule pas celle que fait l'autre. Hogg ne tranche pas, et fait même mieux que cela: il se met en scène dans le texte, en berger14 superstitieux et quelque peu ridicule. Cette double condition manifeste clairement l'ambivalence du romancier quant au caractère fantastique des événements: Hogg le personnage avoue croire au diable, mais ne fait pas un observateur crédible, ce qui laisse le lecteur libre de son choix. L'auteur se mettant en défmitive au même niveau que ses personnages, on pourrait ici parler de dialogisme, là où chez Scott, ils sont mis en coupe réglée, dans une perspective mono logique. À travers le travail de fouilles de l'éditeur, qui va jusqu'à se faire pilleur de tombe pour retrouver la « voix}) du pécheur, enseveli à la sauvette un siècle auparavant, le roman n'aura de cesse de nous faire prendre conscience du feuilletage de l'Histoire, constituée d'une multitude de couches d'énonciations, d'où ne triomphe pas nécessairement la plus récente - celle de l'éditeur en l'occurrence. Il s'agit pour Hogg de se faire, à son tour, archéologue, de dégager un terrain (celui des lettres écossaises) dominé par une strate qui, pour se vouloir la dernière, n'en est pas moins la dernière en date seulement. Dès lors, le château du domaine seigneurial doit être désinvesti, et abandonné; c'est loin de la terre des Dalcastle, dans les Highlands (terre archaïque réglée par les rythmes naturels), que se terminent les avanies du pécheur, qui a depuis longtemps perdu son patrimoine. Le désinvestissement du domaine seigneurial qu'entreprend Stevenson est d'un autre ordre: il est systématiquement présenté à l'incipit comme un lieu d'enfermement où une figure paternelle dévoyée impose son ordre à une figure filiale impatiente de créer le sienl5. Les frères Durie ne peuvent vraiment régler leurs comptes et entamer leur lutte fratricide libératrice qu'après le décès de leur père; celui-ci n'a pas su exercer son autorité sur le plus impétueux des deux, créant un déséquilibre dont le cadet est l'incarnation, comme en témoigne son geste maniaque de jouer à pile ou face son prochain mauvais coup. Par tous les
14 15 Ce qu'il était réellement c'est sa postérité secondaire.

On notera à cet égard que le domaine que se reconstitue Stevenson en exil, à Samoa, loin des terres de son père, la maison de Vailima, est un espace ouvert et aéré bien différent de ce que les châteaux écossais peuvent avoir d'étriqué.

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Ordre et Désordre moyens, dont l'exil loin de leurs terres, les frères chercheront à échapper aux conséquences de la faillite paternelle, vue comme l'échec du modèle scottien; mais c'est peine perdue, car le désordre introduit dans le monde par cet ordre patriarcal qui n'opère pas la stabilité promise ne se résoudra que par l'abolition de la dissymétrie qu'il a causée, et la mort des deux frères, ensevelis dans la même tombe. Le domaine seigneurial est un lieu dont il faut s'échapper pour exister; David Balfour, seul, parviendra à le reconquérir, au détour des deux paragraphes finaux de Catriona, et d'une manière surprenante. On comprend dans cet excipit que les deux tomes qui ont précédé étaient en fait adressés à ses enfants, ce dont ces quelques lignes fmales sont la seule trace. Ceci entraîne que le lecteur, narrataire de fait du récit, est mis au même niveau qu'eux. En sa maison de Shaws, David est détenteur d'un pouvoir absolu: il fait de nous des enfants, sur lesquels, en tant que patriarche, il est en position d'exercer son autorité. Mais son domaine se caractérise par une étonnante immatérialité, puisque ces deux derniers paragraphes sont en total décrochage avec ce qui a précédé - ils constituent un ajout qui semble ne pas relever du même ordre que le reste du diptyque. David, et Stevenson derrière lui, s'est emparé du domaine familial en le faisant basculer dans un ordre différent: on est passé du trop-plein de Tully-Veolan à l'abstraction radicale de Shaws. Un pas vers la désincarnation a été franchi, qui rejaillit sur le narrateur. On pourrait dire que la « voix» fmale de David est si hors du monde qu'elle n'est pas moins d'outre-tombe que celle du Pécheur. La tombe, dès lors, constitue un contre-modèle par rapport au domaine, puisqu'elle est chez Hogg et Stevenson l'horizon morbide du texte; on s'achemine systématiquement vers elle, alors que dans Waverley, c'est le domaine, et plus surtout le château, qui est visé. La tombe est l'oméga d'un alpha (le château) désaffecté. Lézarde sur l'édifice scottien, elle ouvre une béance qui exorcise sa saturation aliénante. Le monolithique s'abîme en son exact envers, et c'est à se demander si l'on parle chez le berger d'Ettrick et chez Tusitalal6 de la même expérience écossaise que chez l'auteur de Waverley. Répondre que non signifierait négliger que l'existence de l'antithèse dépend de celle de la thèse. Les auteurs sont pris dans le champ d'une polarité double, les plaçant dans un mouvement de balancier. Le modèle de saturation de Scott ne se conçoit que comme une réponse de sa part au déficit d'identité nationale ressenti dans le giron britannique17, et la trouée, chronotope inaccessible chez Hogg et Stevenson, ne se comprend qu'à l'aune du système sursignifiant qui la précède. De nouveau, il faut subsumer le désordre apparent sous un ordre subtil; les textes se répondent en palimpseste, mais un palimpseste qui irait en s'effaçant. Le support n'en demeure pas moins le même, la maison Écosse, et l'archéologie nous apprend qu'il en va ainsi de toutes les
16 17 Surnom donné à Stevenson par les Samoans.

On lira à ce titre avec profit le chapitre consacré à l'équipée écossaise de Boswell et Johnson dans l'excellent ouvrage de Jean Viviès, Le Récit de Voyage en Angleterre au XVIIIe Siècle: de l'inventaire à l'invention. Toulouse: Presses Universitaires du Mirail, 1999.

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De l'Ordre et des Lézardes maisons: ce que signifient les artefacts qui demeurent des maisons passées, c'est « ... la continuité d'occupation à travers des horizons d'habitation successifs. »18.C'est en définitive ce à quoi se sont livrés nos auteurs, et l'on ne peut que souscrire au commentaire de Robert Bennett19 : « ... les romans aident à construire une voix centripète et mono logique qui unifie la diversité hétéroglossique en une forme nationale ».

Douglass W. Bailey, « The Living House: Signifying Continuity» in Ross Samson, The Social Archeology of Houses; Edinburgh: Edinburgh University Press, 1990, p. 19-48. Traduction: Cyril Besson. 19 Robert Bennett, « National Allegory or Camivalizing Heteroglossia? Midnight Children's Narration of Indian National Identity» in Barry A. Brown et al., Bakhtin and the Nation, London: Associated University Presses, 2000, p. 185. Traduction: Cyril Besson. Dans ce passage, Bennett résume Benedict Anderson, Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism. Londres, Verso, 2006.

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