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ORGANISATIONS, MÉDIAS ET MÉDIATIONS

De
300 pages
Depuis quelques années, on assiste à une mutation de l'intérêt des médias pour les entreprises. Rendre compte de ce phénomène implique aussi de comprendre les modalités d'investissement de l'espace public par les agents du champ entrepreneurial. Les auteurs étudient notamment des dispositifs de mise en scène à la télévision, dans la presse écrite ou dans les entreprises. Plutôt que de stigmatiser une connivence entre les différents intervenants, cette étude met en évidence la rationalité de leurs interactions. Un éclairage sur les processus de construction médiatique et médiatisée des organisations.
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Organisations, médias et médiations
sous la direction de Marcel Paul-Cavallier et Jacques Walter

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de lectllre : Benoît d'Aiguillon, Olivier Arifon, Christine Barats, Philippe Bouquillion, Agnès Chauveau, Pascal Lardellier, Philippe Le Guern, Tristan Mattelart, Cécile Meadel, Arnaud Mercier, Alain Milon, Dominique Pagès, Paul Rasse. Design des couvertures: Philippe Quinton

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à I'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Leur étude montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils constituent des composantes à part entière du processus de civilisation. Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir. La collection "Communication et Civilisation" comporte deux séries spécialisées: "Communication et Technologie" et "Communication en
pratiques"

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Dernières parutions

C. DELPORTE, M. PALMER, D. RUELLAN, Presse à scandale, scandale de presse, 2001. Bernard SCHIELE, Le musée de sciences, 2001. Patrick SALMON, Les écologistes dans les médias, 2001. Michel MATHIEN, L'information dans les conflits armés, 2001. Denis RUELLAN, Presse à scandale, scandale de presse, 2001. Jean-Guy LACROIX (sous la dire de Dominique CARRÉ), La santé et les autoroutes de l'information, 2001. D. GEORGAKAKIS et J.-M. UTARD (sous la direction de), Science des médias, 2001.

Les auteurs

Violaine ApPEL, GRICP, Université Nancy 2 Hélène BOULANGER,GRICP, Université Nancy 2 Arlette BOUZON, LERASS, Université Toulouse 3 Valérie CARAYOL, GREC/O, Université Bordeaux 3 Pascal CHABAUD, lEP Paris Béatrice DAMIAN-GAILLARD,CREM, Université de Metz Nicole DENOIT, Université de Tours et GREC/O Françoise FRANÇOIS-POLI, CREM, Université de Metz Michèle GABAY, CRECI, Université Paris 7 Matthieu GRUNFELD, LATTS, Université de Marne-la-Vallée Anna HALATCHEV,CRECI, Université Paris 7 Thomas HELLER, Université d'Avignon Bernard LAMIZET, Université Lyon 2 Marie-Agnès LAMORT DE GAIL, Université de Bretagne Sud Vincent MEYER, Université Nancy 2 et CREM Marcel PAUL-CAVALLIER, GRICP, Université Nancy 2 Renaud SAINSAULIEU,lEP Paris et LSCI-CNRS Liliane SOCHACKI, LERASS, Université Toulouse 3 Virginie SPIES, CEISME, Université Paris 3 Sylvie THIEBLEMONT-DoLLET, GRICP, Université Nancy 2 Jacques WALTER, CREM, Université de Metz et CRIPC Patrice DE LA BROISE, GERICO, Université Lille 3

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-1825-6

Première partie Organisations et médias

Introduction: Organisations et médias

Marcel PA DL-CA VALLIER et Jacques WALTER

Par les objectifs qu'ils poursuivent et qui justifient leur existence, organisations et médias semblent être deux univers radicalement hétérogènes; à tel point que les seconds ont parfois du mal à rendre compte des premiers. Le média se légitime par l'information qu'il transmet; à l'inverse, l'organisation - surtout lorsqu'il s'agit d'une entreprise à but lucratif - a tendance à considérer l'information comme un moyen qu'elle cherche à mettre au service de ses propres objectifs d'efficacité. Ce qui est une finalité pour l'un semble être relégué au rang d'instrument chez l'autre. Est-il possible, dans ces conditions, de s'accorder? Le mode de traitement des entreprises au JT de 20 h sur TF1 permet d'illustrer ce genre d'opposition radicale. Françoise François-Poli y fait ressortir trois mondes étrangers les uns aux autres: les entreprises, le média, les téléspectateurs. Ces mondes ont chacun leurs propres régimes de justification, qui relèvent de cités différentes, respectivement la cité industrielle, la cité de l'opinion et la cité domestique. Lorsque des émissions abordent le thème particulièrement actuel et ambigu de la citoyenneté de l'entreprise, se pose avec acuité le problème de l'accord sur un registre commun de traitement; cette question fait ressortir les divergences entre ces mondes, à tel point qu'un compromis entre eux semble impossible. Cependant, tout n'étant qu'une question de définition des rôles respectifs des uns et des autres vis-à-vis de l'information, l'opposition entre organisations et médias n'est pas une fatalité. Sylvie Thiéblemont-Dollet porte son regard sur un cas de rapports clairement consensuels. Il s'agit d'une télévision qui « s'est donnée pour mission de remettre l'homme au centre de l'économie» : la chaîne câblée Demain!. L'entreprise y est présentée sous le jour du créateur d'emploi et de richesse, et de l'innovateur;

Marcel Paul-Cavallier, Jacques Walter

bref, c'est un lieu d'épanouissement. Par rapport au cas précédent, on assiste en quelque sorte à un renversement de la charge de l'enjeu: le civisme n'est plus à démontrer. Mais la chaîne entend ne pas être en reste: elle se propose d'établir un lien entre le public et les entreprises dont elle se fait dès lors l'instrument; en se mettant à leur service et en relayant le plus positivement possible leurs réalisations et les opportunités qu'elles créent, Demain! se conçoit comme au service du public. Alors que Demain! choisit ses sujets et sa ligne éditoriale, des rapports plus imbriqués entre organisation et média peuvent s'instaurer. La relation de service rendu par la chaîne à l'entreprise peut ainsi devenir une prestation pure et simple, régie par contrat: on est alors dans le cas de figure d'un produit de communication institutionnelle, du type journal d'entreprise. Pascal Chabaud en donne un exemple précurseur avec Le Magazine du Mineur, qui a été diffusé de 1959 à 1972 sur la première chaîne de la télévision française. Outil de communication des Houillères du Nord-Pas-de-Calais, Le Magazine du Mineur obéit aux règles du genre; ce qui n'empêche nullement de trouver un terrain d'accord avec la chaîne sur certaines de ses fonctions traditionnelles, divertissement, sport, culture. La fonction d'information est plus délicate à satisfaire, surtout lorsqu'il est question de ce qui concerne directement les mineurs, leur vie professionnelle et leur avenir. Divers choix éditoriaux sont cependant possibles, qui consistent à occulter certaines nouvelles - telles que les grèves, les accidents et même les questions de sécurité -, ou à les aborder sous un jour exclusivement positif, - les mesures d'hygiène préventive et non les maladies professionnelles, les implantations nouvelles dans le bassin minier plutôt que la reconversion qui les motive. En élargissant le champ des parties prenantes à la relation médias et entreprises, on peut envisager d'autres situations de production d'un discours institutionnel. L'intervention d'une tierce partie peut avoir pour effet de décentrer l'objet médiatisé, qui ne sera plus l'entreprise en tant que telle. Ainsi, le Ministère de l'Emploi suscite des films ou des documents audiovisuels sur le monde du travail; ce faisant, le ministère est amené à induire une vision du monde de l'entreprise, ne serait-ce qu'indirectement. Thomas Heller rend ici compte de l'image qui en résulte, bien différente de celle que les entreprises tendent à se donner d'elles-mêmes, mais assez symptomatique d'un point de vue qui les définit avant tout comme de potentiels créateurs d'emplois. Ce point de vue renouvelé permet d'enrichir les problématiques: ainsi, le thème de la citoyenneté est revisité - il s'agit de celle du travail, composante trop souvent minorée de la citoyenneté de l'entreprise. Malgré toutes les variations sur les distances possibles qui peuvent s'établir entre organisation et média, on ne doit pas oublier que, d'un certain point de vue, les deux entités se confondent. Après tout, les chaînes de télévision ne sont-elles pas ellesmêmes des entreprises? Prendre pour objet d'études une entreprise-télévision, c'est en balayer les paillettes du marchand de rêves et la ramener aux lois plus terre à terre de l'économie. Considérée alors comme une entreprise, la télévision est

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Introduction: Organisations et médias

soumise aux aléas propres à tout organisme à but lucratif; elle en partage par conséquent les mêmes enjeux de survie. Et l'on ne s'étonnera pas que ce soit précisément dans des circonstances difficiles ou dramatiques (la mort d'une chaîne) que ce genre de point de vue soit le plus volontiers adopté. Dans le cas de La Cinq, ce n'est pas le regard que porte cette chaîne sur d'autres organisations qui nous intéresse; mais c'est le regard d'autres chaînes (et notamment TF1) sur une Cinq qu'il convient de traiter comme une entreprise, et non comme une télévision. On assiste ici à un cruel retournement: dès lors que La Cinq subit un échec économique qui lui sera fatal, son sort la porte au-devant de la scène; lorsque l'événement survient, c'est La Cinq elle-même qui devient objet d'émissions. Dans ce cas, comment se fait le traitement de l'information par ses confrères et concurrents? Les exemples de ce type sont peu nombreux, voire exceptionnels; ce qui accroît l'intérêt de l'étude de Virginie Spies sur la fin de La Cinq. Face à d'autres situations de crises pas toujours aussi fatales, une organisation se doit néanmoins de produire des contre-feux, notamment vis-à-vis des médias. Deux cas de crises majeures sont étudiés ici, l'un dans le secteur public, l'autre dans le privé. Pour ces organisations, une question primordiale face à la crise est celle de la capacité d'en maîtriser la communication. Ce qui n'est pas facile lorsqu'on est un organisme public, et surtout lorsque l'Etat partie prenante se sent obligé d'intervenir tant l'enjeu est lourd. La crise suscitée par la nécessité de désamianter le campus de Jussieu devient, au fil des jours, de plus en plus difficile à gérer pour l'Université Paris 7, surtout après que le président de la République eût lui-même pris position en faveur de la fermeture du campus. Michèle Gabay et Anna Halatchev font ressortir toute la complexité et la richesse d'un événement où les préoccupations de santé publique se doublent vite d'enjeux politiques, économiques et financiers; ce qui fait de cet écheveau une source inépuisable pour un discours médiatique plutôt accrocheur. Moins que jamais, l'image de l'organisation n'est définie par elle-même: c'est la contestation interne ou externe, et surtout le relais des médias, qui la définissent. Mais, paradoxalement, l'identité plutôt fragile de cette moitié de campus (<< la petite sœur» de Paris 6) y trouvera une occasion de s'affirmer. Ainsi, toute crise peut être transformée en une occasion de rebondir, une opportunité de se ressaisir et de se renforcer. Marcel Paul-Cavallier l'observe dans un autre cas, celui d'Alcatel. Lorsque cette société subit une débâcle boursière, elle opte immédiatement pour une communication plutôt offensive. Or, aux origines de la crise, la presse intervient peu comparativement à d'autres mécanismes d'information beaucoup plus rapides et formalisés, ceux des marchés, qui opèrent de façon quasi-immédiate et, de surcroît, à une échelle mondiale. Les médias occupent donc relativement peu de place dans le dispositif de communication d'Alcatel, qui choisit de s'adresser principalement aux investisseurs. A très court terme, il s'agit pour la firme de se caler sur les caractéristiques très spécifiques des circuits

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Marcel Paul-Cavallier, Jacques Walter

d'information financiers. Mais, à plus long terme, la crise n'en contribue pas moins à profondément renouveler sa politique de communication. Si, en termes de communication, une crise est porteuse de retombées qui ne sont pas toutes négatives (ne serait-ce qu'en termes de notoriété), pourquoi chercher systématiquement à étouffer ce qui peut être une opportunité? Plutôt que de calmer le jeu en évitant toute amplification médiatique, l'organisation peut opter pour la stratégie inverse. Jacques Walter analyse les bénéfices qui peuvent être tirés d'une telle attitude, qui contribue à faire émerger la crise. Lorsque Volkswagen lance une campagne de publicité sur une thématique religieuse, l'Eglise catholique y voit une attaque. Mais, au lieu de choisir d'en atténuer les effets par une recherche de compromis, elle profite bien au contraire de l'occasion qui lui est offerte d'affirmer son identité et ses droits sur un patrimoine religieux - pourtant tombé depuis longtemps dans le domaine public. Ce faisant, elle entend occuper la place qui devrait lui revenir dans la régulation de l'espace public. Matthieu Grunfeld traite également de modes d'influence et d'ajustements réciproques, mais pacifiés cette fois. Entre maisons de disques et presse musicale, les enjeux semblent si parfaitement complémentaires que l'on aura vite fait d'y voir une collusion d'intérêts économiques. L'analyse du fonctionnement d'une maison de disques et la référence au cas précis de la promotion d'un groupe musical laissent entrevoir des ajustements tacites, conventionnels, qui prennent en compte les jugements esthétiques aussi bien que les considérations d'ordre commercial.

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L'entreprise au Vingt-heures de TF1: l'insoutenable instabilité du compromis

Françoise FRANÇOIS-POLI, Université de Metz

Cette étude commence par un constat d'échec. Pour entreprendre d'examiner la façon dont TF1 aborde la question de l'entreprise dans le cadre de son journal télévisé, nous avons travaillé à partir d'un corpus suffisamment large et dense pour valider la démarche. Nous avons enregistré puis visionné l'intégralité des éditions du Vingt-heures de TF1 entre le 20 février et le 20 avril 1997. Nous avons ainsi constitué une collection de quelque 60 émissions composées de 1406 sujets traitant de thèmes extrêmement variés. C'est au moment de procéder au dépouillement de ce corpus, en essayant de constituer une catégorie dans laquelle ranger tous les sujets qui pouvaient se rattacher, de près ou de loin, à l'entreprise, qu'un obstacle d'importance s'est présenté: comment, dans un corpus aussi hétérogène, déterminer les limites du champ d'étude? Si l'entreprise est fréquemment envisagée dans le cadre du J.T., elle ne peut être perçue comme une notion indépendante, « détachable» d'un contexte dans lequel se mêlent des éléments de différents mondes. Pour éclaircir cette idée, citons en exemple quelques-uns des événements majeurs qui ont marqué l'actualité de cette période. L'affaire Renault-Vilvorde a été évoquée vingt-sept fois au cours de ces deux mois: manifestations, grèves, plaintes au tribunal, débats d'assemblées... Si la question est bien celle d'une restructuration du fonctionnement industriel de la firme Renault, l'événement médiatique s'enracine, lui, dans l'aspect civique des réactions consécutives à cette décision. De même pour le conflit des internes et médecins, revendiquant de meilleures conditions d'exercice de la profession. Abordé pas moins de trente-trois fois par le média, doit-il être appréhendé comme un trouble de fonctionnement des entreprises publiques que sont les institutions de santé, ou

Françoise François-Poli doit-il être étiqueté « conflit social» ? Sans parler des multiples « affaires» par les tribunaux et qui représentent près de 20 % des sujets. traitées

Le discours médiatique entremêle donc des univers dontiJ est difficile d'établir les limites. Il s'agit par conséquent, dans un premier temps, de cerner le cadre d'étude au sein du corpus. Pour cela, nous nous proposons d'inscrire la figure de l'entreprise, telle qu'elle est présentée au J.T. de vingt heures de TF1, dans le cadre d'un compromis entre le monde industriel et le monde civique. C'est en nous référant aux travaux de Luc Boltanski et Laurent Thévenot développés dans l'ouvrage De la justification (Boltanski, Thévenot, 1991) que nous définirons ce concept, avant de l'appliquer au discours télévisuel. Dans une seconde partie, nous nous intéresserons à un moment particulièrement critique du compromis, celui de la limite entre les mondes, où se noue et se dénoue l'accord. Nous verrons que c'est dans ce contexte que le média choisit d'inscrire son discours, laissant la figure du compromis en filigrane, au stade de présupposé. Une classification précise pourra alors être proposée pour les éléments du corpus, assortie d'une analyse précise du discours tenu par TF1 dans chacun de ces cas. Nous étudierons donc les moments où le média entreprend de nouer le compromis, puis les périodes de controverse dans lesquelles la chaîne réactive les valeurs de la partie « lésée ». Nous évoquerons enfin les compromis envisagés comme des compromissions, ce qui permettra d'évoquer la question des « affaires» de justice impliquant des êtres du monde industriel.
L'entreprise et le compromis

L'idée d'une fonction citoyenne de l'entreprise n'est pas une nouveauté. Il suffit de se rendre un peu attentif aux discours qui émanent .du monde du travail, pour réaliser à quel point la question du civisme y occupe une place importante. C'est dans ce contexte social que le recours à l'ouvrage de L. Boltanski et L. Thévenot semble particulièrement intéressant. Le cadre théorique qu'il propose intègre la notion de compromis; il peut ainsi servir de modèle destiné à organiser les limites de notre analyse du discours de TF1 sur l'entreprise, au journal télévisé de vingt heures. Il est donc nécessaire, avant d'aller plus loin, de préciser où se situe la place du compromis dans cette théorie générale de l'accord qui intéresse les auteurs.

La cité, l'accord et la justice L'ouvrage De la justification (Boltanski, Thévenot, 1991) propose une théorie fondée sur une étude sociologique des disputes de la vie quotidienne entre les individus. Confrontés à la critique et à la nécessité de déboucher sur un accord qui

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L'entreprise au Vingt-heures de TF1: l'insoutenable instabilité du compromis

épuisera la querelle, ces êtres se voient en effet contraints d'élaborer des discours de justification. Ceux-ci laissent transparaître les principes qui les fondent et qui, lorsqu'ils sont reconnus et acceptés par l'ensemble du corps social, déterminent un ordre, une organisation juste des rapports entre les êtres. Cet ordonnancement, qui cristaI1ise l'accord de tous, prend le nom de cité. Parmi les axiomes qui définissent celle-ci, deux sont à mettre en évidence: l'existence d'un bien commun dont la visée se pose en principe supérieur, et la mise en place d'une classification des êtres en fonction de leur état de grandeur. Cette grandeur pourrait se résumer ainsi: plus l'action d'un être vise à satisfaire le principe supérieur dans la réalisation du bien commun, plus cet être est « grand». Mais cette détermination de la grandeur d'un être, pour que soit maintenu l'accord, doit être reconnue comme équitable. C'est dans le principe d'une épreuve de grandeur que se réaffirme la légitimité de l'ordre dans la cité. L'épreuve comme base de ['accord L'état dans lequel se situe un individu est donc soumis à une évaluation. Celle-ci présente quelques caractéristiques fondamentales: tout être s'y soumet de façon égalitaire puisqu'un état n'est jamais définitivement acquis à une personne. De plus, l'épreuve permet de mettre en évidence la capacité à s'émanciper de ses intérêts particuliers pour œuvrer dans le sens du bien commun. Ce sacrifice constitue le « coût» de l'accession à un état supérieur. Mais une des propriétés fondamentales de cette évaluation est de s'ancrer dans un univers d'objets qui fait d'elle une « épreuve de réalité ». Sa réalisation implique l'activation d'éléments concrets (il s'agira, par exemple d'évaluer la capacité d'un technicien à faire fonctionner une machine, d'un médecin à effectuer un diagnostic etc.) qui relèvent de ce que les auteurs appellent des natures ou des mondes. C'est donc l'épreuve qui s'impose comme base de l'accord social, en assurant la validité de l'ordonnancement entre les êtres. C'est aussi sur ce système que se fondent, selon Luc Boltanski et Laurent Thévenot, les discours de justification. La vie en société, pourtant, ne se résume pas à un monde unique et à un seul principe supérieur déterminant une échelle des grandeurs universelle. Les auteurs qui nous occupent extraient des ouvrages auxquels ils se réfèrent six mondes qui fondent respectivement six modèles de cités. Ils distinguent ainsi la cité inspirée, la cité domestique, la cité de l'opinion, la cité civique, la cité industrielle et la cité marchande. Chacune de ces organisations politiques fonctionne indépendamment des autres, sur un système d'équivalence qui lui est propre et que préside un principe supérieur spécifique. Les relations entre les êtres s'établissent dans un répertoire d'objets et de dispositifs inhérent à chaque monde. Comment, alors, envisager la cohésion entre ces natures? L'épreuve, qui par définition se déroule dans un seul monde, ne peut plus suffire à conditionner l'accord puisqu'elle entraînerait la

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Françoise François-Poli confrontation des principes supérieurs des différentes natures. Quelle échelle des grandeurs «universelle» serait capable d'agencer les états des êtres dans les différents mondes selon une même économie? Devant l'impossibilité d'une réponse, L. Boltanski et L. Thévenot proposent l'idée d'un dépassement de l'épreuve concrétisé dans la figure du compromis.

Le compromis, dispositif composite La forme d'accord qu'autorise le compromis est d'un type bien particulier. D'abord, parce qu'il permet la coexistence de plusieurs mondes sans que les relations instaurées entre les êtres et les objets de natures différentes ne soient nécessairement clarifiées. Ensuite parce, tout en évitant la dispute, son objectif demeure la recherche de l'intérêt général, qui dépasse celui des parties en présence. Comme l'écrivent les deux auteurs: « Le compromis suggère l'éventualité d'un principe capable de rendre compatible des jugements s'appuyant sur des objets relevant de mondes différents. Il vise un bien commun qui dépasserait les deux formes de grandeur confrontées en les comprenant toutes les deux... » ( Boltanski, Thévenot, 1991 : 338). Ce principe, pourtant, n'est jamais spécifié, ce qui rend le compromis irrémédiablement fragile. Puisqu'il ne peut être rapporté à aucune forme de bien commun constitutive d'une cité, l'évaluation des grandeurs des êtres des mondes en présence s'avère impossible et ceux-ci conservent donc leur nature originelle. C'est à ce titre que le compromis peut à tout moment retomber en controverse et que l'on peut exiger le retour à une épreuve dans un seul des mondes impliqués. C'est dans ce contexte que nous inscrirons notre analyse du discours de TF1 lorsque la chaîne évoque l'entreprise au journal télévisé. Il est bien sûr impossible de « balayer» l'ensemble du corpus pour mettre en évidence la façon dont cette figure de compromis est élaborée par le média. Quelques exemples devraient cependant permettre de clarifier notre propos. TF1 et le durcissement du compromis civique/industriel L'examen du corpus permet de dégager quelque 149 sujets abordant la question de l'entreprise. Bien entendu, cette première catégorisation est autorisée par l'introduction, dans notre démarche méthodologique, de cette notion de compromis. Mais force est de constater que lorsque le média évoque l'entreprise sur fond de mondes conjoints, il le fait avec une récurrence exemplaire. Si des figures de natures variées sont occasionnellement invoquées dans les propos de la chaîne, seuls les objets du monde civique entrent en compromis avec ceux du monde industriel pour constituer le cadre du discours médiatique. Par exemple, sur les 149 sujets examinés, 104 abordent la question de l'entreprise sous l'angle du conflit social (grèves, manifestations, menaces pour l'emploi etc.), 27 sujets sont consacrés à des affaires

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L'entreprise au Vingt-heures de TF1: l'insoutenable instabilité du compromis de malversations examinées par des tribunaux (principalement des attributions frauduleuses de marchés publics à des entreprises). Restent 5 sujets traitant d'entreprises publiques, 7 autres abordant la question de l'insertion des jeunes ainsi que 6 documents évoquant des « actions positives », créatrices d'emploi et souvent isolées. L'aspect social du travail n'est évidemment pas une nouveauté et TF1 s'emploie à le répéter. En témoigne cet exemple prélevé dans l'un des nombreux sujets réalisés sur l'affaire Renault Vilvorde et dans lequel la parole est laissée au badaud anonyme (TF1, le 2 mars 1997). Celui-ci évoque la nécessité d'une solidarité européenne. Ce «citoyen de la rue» symbolise la dimension civique de cette restructuration industrielle. En lui conférant le droit de parole, le média le présente en effet comme « autorisé à s'exprimer» et ce droit découle directement de son statut d'individu, entité du « peuple souverain ». Les syndicats et leurs porte-parole sont eux aussi largement sollicités, de même que les responsables politiques. A l'image, se multiplient les banderoles, manchettes de journaux, piquets de grève. Parmi ces éléments, qui visent à « instrumenter» le compromis, figurent ce que L. Boltanski et L. Thévenot appellent des « objets insécables» (Boltanski, Thévenot, 1991 : 339) Ceux-ci sont constitués d'ingrédients relevant de différents mondes, qui se fondent pour élaborer un nouveau type d'objets caractéristiques du compromis. « Employés », « grévistes », « chômeurs », «politique de licenciement» sont des exemples de termes largement usités dans le traitement de l'affaire Vilvorde, qui conceptualisent cette juxtaposition des mondes. Mais le compromis s'expose parfois plus discrètement, lorsque TF1 fait intervenir, dans le discours, des qualités ou expressions « équivoques », dont l'acception peut être comprise différemment, selon qu'elle s'enracine dans un monde ou un autre. Que penser, par exemple, de cette façon qu'a le média d'évoquer « le site» de Renault (comme si l'on voulait adjoindre aux installations industrielles beaucoup plus que leur simple activité de production), une extension que l'on retrouve dans le qualificatif employé par la voix off qui parle de l'usine de Vilvorde comme d'un « monument» (infrastructure gigantesque ou symbole historique ?). Cet aspect « réversible » (c'est-à-dire relevant d'un monde comme d'un autre) est également présent lorsque cette même voix off, en évoquant le « débrayage» des ouvriers de la firme, fait allusion à une grève des employés, un terme qui évoque généralement l'arrêt des machines.

Les « moments

limites»

du compromis

Voici défini le contexte dans lequel nous avons choisi d'inscrire le discours du Vingt-heures de TF1 lorsqu'il évoque l'entreprise. Mais plutôt qu'utiliser le terme de « contexte », il convient plutôt d'employer celui de « cadre », qui introduit la notion de contrainte. Car si le média choisit de parler de l'entreprise en l'inscrivant sur un fond de compromis civique/industriel, il ne parle pas de ce compromis. Celui -ci est plutôt à envisager comme un présupposé du discours que propose TF1 sur

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Françoise François-Poli

l'entreprise dans son JT. Oswald Ducrot (Ducrot, 1984) a largement développé la notion de présupposition. Il n'est pas de notre propos, ici, de l'aborder dans toute sa complexité. Pourtant, quelques traits caractéristiques de ce concept pourront aider à mieux situer la place qui est réservée au compromis dans cette étude. Tout d'abord, rappelons qu'Oswald Ducrot inscrit son travail dans le cadre d'une théorie de l'énonciation. Il est donc nécessaire, pour évoquer ce statut particulier que prennent les présupposés, de rappeler la distinction à opérer avec le posé. Si celui-ci est le contenu de l'énoncé produit, ce qu'un sujet parlant affirme en tant que locuteur, le présupposé, lui, ne peut revendiquer une appartenance de même nature à cet énoncé. Même s'il apparaît parfois dans la langue (et nous en avons fait la démonstration au travers des quelques exemples de termes équivoques ou mots/objets insécables), il ne fait pas partie de la composante argumentative de l'énoncé. (Au sujet de cette notion d'argumentation, voir l'ouvrage écrit en collaboration avec Jean-Claude Anscombre (Anscombre, Ducrot, 1983). Les présupposés seraient alors des indications que l'énoncé comporterait, mais sur lesquelles l'énonciateur ne souhaiterait pas faire porter l'enchaînement. Cette caractéristique implique une conséquence forte que décrit O. Ducrot : «En introduisant une idée sous forme de présupposé, je fais comme si mon interlocuteur et moi-même nous ne pouvions faire autrement que de l'accepter. Si le posé est ce que j'affirme en tant que locuteur, [...], le présupposé est ce que je présente comme commun aux deux personnages du dialogue, comme l'objet d'une complicité fondamentale qui lie entre eux les participants à l'acte de communication. » (Ducrot, 1984 : 20) Le linguiste ajoute une composante temporelle à ce concept: si le posé s'inscrit dans la simultanéité avec l'acte de communication, le présupposé, lui, apparaît comme un élément antérieur, auquel se réfère le locuteur. Voilà qui nous permet d'introduire la notion de cadre du discours, car en présupposant un élément X, le locuteur impose une véritable contrainte au destinataire: celle d'admettre X pour continuer le discours. X étant maintenu hors de la composante argumentative de l'énoncé, (l'enchaînement ne se faisant que sur le posé), il n'est pas possible pour le destinataire de poursuivre le dialogue à propos de X. Revenons au discours de TF1 sur l'entreprise, tel que nous l'envisageons dans le J.T. Nous nous proposons d'y inscrire la figure du compromis civique/industriel sous la forme d'un présupposé. S'il n'est pas ce dont prétend parler le média, il constitue la référence par rapport à laquelle s'élabore son discours. L'équilibre du compromis civique/industriel apparaît comme la valeur incontestée, à tel point qu'elle laisse entrevoir la possibilité d'une nouvelle nature dont le principe supérieur cristalliserait les intérêts des deux mondes. Bien entendu, cette figure n'est qu'entrevue, mais elle suffit à introduire l'idée d'un ordre qui serait celui de l'équilibre pour l'intérêt commun. Quant au contenu posé, nous allons tenter de montrer, à l'aide d'exemples précis tirés du corpus, qu'il ne concerne qu'un aspect précis du compromis: ce moment d'incertitude, de remise en cause où l'équilibre peut retomber en

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L'entreprise au Vingt-heures de TF1: l'insoutenable instabilité du compromis controverse. Le média ne présenterait que des moments « limites» dans lesquels l'accord se fait ou se défait, l'ordre se construit ou se déconstruit. C'est précisément cette instabilité qui fait de la limite un épisode palpitant pour le média, un lieu de suspens et de rebondissements. Cette précision méthodologique permet à présent d'organiser le corpus en trois catégories: les moments où le média noue le compromis (création d'entreprise, insertion des jeunes dans le monde du travail...), les épisodes de controverse (les principes civiques face à la restructuration de l'entreprise, la faiblesse industrielle de l'entreprise publique...) et les compromis scandaleux appelés très médiatiquement « affaires». Une classification que l'on pourrait transformer en termes de mise en ordre, désordre et remise en ordre.

L'élaboration du compromis: une mise en ordre La contrainte qu'exerce l'existence présupposée d'un compromis civique/industriel sur le discours lié à l'entreprise au JT de TF1 recèle un paradoxe. L'équilibre y est une référence incontestable alors que le compromis est, et demeure, un agencement précaire. Cette ambiguïté entre l'évidence de l'ordre et la difficulté à instaurer celui-ci se résout, dans le discours du média, par le recours aux éléments d'un troisième monde: le monde domestique. Pour étayer cette proposition, nous utiliserons des exemples tirés de trois sujets du corpus. Le premier évoque la création d'une petite entreprise d'expédition de produits régionaux par un couple de jeunes bretons (TF1, le 27 février 1997). Le second décrit une expérience de parrainage de jeunes en difficulté dans des entreprises de la région de Meaux (TF1, le 20 février 1997), alors que le troisième raconte la démarche d'un maréchal-ferrant, formateur d'apprentis (TF1, le 6 mars 1997). Dans chacun de ces cas, le « passage» par les composants de la nature domestique semble incontournable. L'un des reportages débute par ce commentaire de la voix off: « Chez les Saint-Aubin, la maréchalerie est, depuis près de trente ans, une affaire de famille. » Le ton est incontestablement donné. L'emploi du raccourci « les Saint-Aubin », ajouté à une « affaire de famille» met en exergue une valeur fondamentale du monde domestique qui est la lignée familiale. Le père est qualifié « d'ancien» et le fils est bien entendu présenté comme le repreneur de la tradition familiale. Celle-ci est d'ailleurs clairement évoquée dans sa dimension temporelle: les trente années d'exercice de la profession pèsent lourd sur l'échelle des grandeurs du monde domestique. C'est en vertu de cela que Jean-Claude Saint-Aubin « considère comme un devoir» de « transmettre son savoir» non seulement à sa descendance, mais également à d'autres jeunes, pour que « le travail se perpétue ». Devoir, savoir, conservation des traditions, sont autant de marqueurs de la nature domestique qui imprègnent les propos du média et des différents protagonistes.

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Ce sont les mêmes références qui sont invoquées dans le reportage sur l'insertion des jeunes dans l'entreprise. Le terme de «parrainage », employé à plusieurs reprises, en est lui-même fortement empreint. Le responsable investi de cette mission auprès des jeunes est décrit par la voix off comme un « bénévole retraité» capable de partager « son expérience ». II est chargé entre autres, de « surveiIIer » le jeune, un terme qui ne laisse planer aucun doute quant aux vertus que l'on peut reconnaître à l'autorité. Du côté de ces intervenants en entreprise, auxquels le média donne la parole, l'imprégnation est la même: «Nous leur apportons nos conseils de gens expérimentés... » déclare l'un d'eux qui poursuit en évoquant son rôle de médiateur « pour éviter que des conflits dégénèrent, ces conflits (sont) nés de l'inexpérience du jeune. » Jusqu'à quel point faut-il relever la récurrence de la génération dans les propos de ce personnage? S'il peut subsister un doute ici, il n'en est aucun sur le choix qu'effectue la chaîne lorsqu'elle évoque la « croisade» du chef de l'Etat en matière d'emploi. Là encore l'Histoire, l'honneur et la tradition, grandeurs du monde domestique, sont appelés à la rescousse pour que se scelle le compromis civique/industriel. Il est pourtant des exemples où la référence se fait plus discrète, par l'image ou le sous-entendu. Ce couple de jeunes bretons qui expédient depuis quelques mois des spécialités régionales dans le monde entier, ne peut se prévaloir de la tradition - ils seraient même plutôt novateurs selon le média. Qu'importe, si les valeurs du monde domestique sont représentées ici, c'est au travers d'une organisation conservatrice de la famille, qui se concrétise dans l'organisation des tâches de l'entreprise. Thierry, le mari, en est le chef et son épouse, la «petite main ». Lui est filmé devant son ordinateur, ~dans ses fonctions de gestionnaire. Il parle des « fournisseurs» et de « partenaires économiques ». Elle est représentée devant les cartons qu'elle remplit. En bonne ménagère, elle se contente d'évoquer le contenu des paniers qu'elle garnit. Ces différents exemples montrent de quelle façon la construction du compromis entre le monde civique et le monde industriel est instrumentée par le média. Si ce recours aux valeurs d'un troisième monde - le monde domestique - est nécessaire, c'est peut-être précisément parce que cette construction ne coule pas de source. Entre le citoyen et l'entrepreneur, il existe un individu qu'il faut concerner, en l'impliquant dans la quête du bien collectif. Les références à la nature domestique semblent bien être le moyen choisi par le média pour inscrire les citoyens-travailleurs qu'il présente dans une dimension plus personnelle, plus impliquante. Il s'agit ici de démontrer que le civisme, en matière d'emploi, est l' œuvre de chacun. Ces initiatives individuelles semblent être extrêmement valorisées dans le journal télévisé de 20 heures de TF1, Patrick Poivre d'Arvor les inscrit d'ailleurs dans une rubrique qu'il réserve aux « actions positives ».

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L'entreprise au Vingt-heures de TF1: l'insoutenable instabilité du compromis La controverse et le spectacle du désordre

Si le média sait échafauder le compromis, il sait aussi le remettre en cause. Les moments de controverse font s'affronter les valeurs des deux mondes civique et industriel lorsque l'équilibre se rompt. Mais intéressons-nous d'abord à cet exemple de «désordre» que semble constituer pour TF1 la SNCF, entreprise publique. Notons au préalable que sur la totalité des sujets examinés (149), seulement 5 sont consacrés à l'entreprise publique (à l'exclusion de tout ce qui concerne le conflit social qui relève d'une autre catégorie), parmi lesquels 3 documents sur la Société Nationale des Chemins de Fer. Les deux autres séquences traitent très succinctement et sans images d'une privatisation partielle à France Télécom et d'un projet de délocalisation d'emplois publics. L'analyse des trois documents nous amène à effectuer un premier constat: ici encore, le recours aux éléments d'un troisième monde semble nécessaire pour le média. Il ne s'agit plus des objets du monde domestique, comme dans l'exemple du compromis élaboré, mais de ceux du monde marchand. Quelques exemples peuvent illustrer cette proposition: lorsque Claire Chazal ou Patrick Poivre d'Arvor introduisent les sujets sur la SNCF, il n'est jamais question « d'usagers », mot insécable qui contribue à l'édification du compromis civique/industriel, mais bien de « clients », sujets du monde marchand. Les trois documents étudiés évoquent tous les mesures mises en place par la Société Nationale pour réduire les tarifs et améliorer les prestations destinées aux voyageurs. Dans un cas comme dans les autres, on assiste à une énumération détaillée de données et de chiffres tels que ceux-ci: «Chaque jour à bord des trains qui circulent en France, on sert 50 000 boissons chaudes et froides dont plus de 16 000 cafés, 14 000 plateaux de petitdéjeuner, 12 000 sandwichs ainsi que 10 000 pizzas ... » ou « Billets à la baisse pour les jeunes, d'abord, les 18-25 ans bénéficieront de 25% de réduction [...] dans 70% des trains. Pour 270F par an, avec la carte 12-25 [...J ils auront même 50% de réduction. Autre innovation tarifaire etc. » ICette incursion dans le monde de la rentabilité n'est cependant pas destinée à soutenir le compromis incarné dans l'entreprise publique, bien au contraire. Les notions appelées en référence telles que la consommation, la qualité ou le coût visent à démontrer que la finalité du compromis - l'intérêt général - n'est pas atteinte. Toutefois, cette appréciation négative n'est jamais qu'allusive, elle se fait sous la forme d'un discours implicite qui permet au média de juger sans critiquer, de dénoncer sans assumer la responsabilité de ses propos. L'idée d'un discours implicite de TF1 nous contraint une fois de plus à effectuer le détour du côté de la théorie de l'énonciation proposée par Oswald Ducrot. Cette fois encore, il ne s'agit pas de nous concentrer sur un aspect théorique qui exigerait beaucoup plus d'espace que nous ne pouvons en utiliser ici. Il faut pourtant raccorder cette idée d'un discours implicite à celle de l'existence d'une énonciation polyphonique telle que l'a décrite le linguiste (Ducrot, 1984). Rappelons que, dans

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l'énonciation, Oswald Ducrot opère une distinction entre locuteur et énonciateurs. Si le premier est bien présenté, dans le sens même, comme le responsable de l'énoncé (le je du discours oral), les seconds ont un statut plus délicat. Ils sont « ces êtres qui sont censés s'exprimer à travers l'énonciation sans que pour autant on leur attribue des mots précis; s'ils 'parlent', c'est seulement en ce sens que l'énonciation est vue comme exprimant leur point de vue, leur position, leur attitude, mais non pas, au sens matériel du terme, leurs paroles» (Ducrot, 1984 : 204). En invoquant l'opinion d'autrui, sans faire appel au discours rapporté, qui lui, désigne explicitement son auteur, le locuteur introduit une forme d'implicite dans l'énoncé. Ces quelques exemples devraient permettre de mieux saisir le caractère hétérogène de ces voix qui se font entendre dans le discours du média. Dans le compte rendu des mesures annoncées par le président de la SNCF (TF1, le 18 mars 1997), la voix off (que l'on peut assimiler au locuteur TF1) énumère les avantages financiers dont vont pouvoir bénéficier les jeunes voyageurs. « Les enfants jusqu'à 4 ans, précise-t-elle, auront droit à une place assise pour 50 francs, quelles que soient la ligne et la distance. » Le commentateur ponctue cette information de cette phrase: « Fini donc les genoux de Papa- Maman! ». Comment situer cette intervention dans l'énumération qui précède ? Si cette dernière consiste à faire valoir le point de vue des responsables de l'entreprise, il est possible de considérer TF1 comme le locuteur du discours, et Louis Gallois, président de la SNCF, comme l'un des énonciateurs en présence. Lorsque le média décrit les mesures mises en place par la société, il se contente de laisser s'exprimer la position des dirigeants au travers de l'énonciation. Cette proposition est d'ailleurs corroborée par la mise en évidence, à plusieurs reprises, dans l'énoncé, de cet énonciateur différent du locuteur. La voix off précise par exemple: «La SNCF veut rompre avec une vieille idée... », « La SNCF a décidé de... », « elle ne veut plus... », etc. Mais alors, il paraît bien difficile d'imaginer que la réflexion « Fini donc les genoux... » puisse relever du même énonciateur. C'est donc une autre voix qui interfère ici, mais de quel énonciateur fait-elle entendre l'opinion? Il serait possible de répondre à cette question simplement, en affirmant que celui qui fait entendre sa voix dans cette appréciation n'est autre que le média. Pourtant, l'examen de la phrase nous amène à fournir une autre proposition. En énonçant « Fini donc les genoux de Papa-Maman! », la voix off inscrit dans la phrase un présupposé qui se résumerait à quelque chose du genre « à la SNCF, les enfants voyagent sur les genoux de leurs parents ». Nous avons déjà évoqué la contrainte qu'exerce la présupposition sur le discours. Elle pose cette affirmation préalable au posé comme incontestable et impossible à remettre en cause. L'énoncé n'est donc pas anodin, il présente une image fortement négative de l'entreprise publique et la voix qui la colporte serait une sorte d'entité universelle, de vox populi, la même que celle qui érige les lieux communs.

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Cette idée d'une voix universelle, sorte d'opinion publique, présente dans le discours du média peut être confirmée par d'autres exemples. En évoquant les mesures relatives à la ponctualité des trains, le commentateur précise: « Faut dire que les retards coûtent cher à la SNCF en remboursements. » Ce « Faut dire », marquant une énonciation impersonnelle, semble constituer une sorte d'aparté, comme s'il rectifiait l'affirmation précédente. Il se présente comme un élément sémantique chargé de « diminuer» la valeur de l'énoncé précédent. C'est donc une autre opinion qui vient tenter d'amoindrir la prise de position exprimée par l'énonciateur Louis Gallois. Là encore, il serait possible de dire que cette voix opposée est celle du média. Pourtant, la présence d'une forme d'énonciation impersonnelle révèle bien que ce dernier préfère laisser la responsabilité de ce positionnement à une voix moins bien identifiée. Le même procédé est utilisé dans cette réflexion qui conclut l'un des reportages: « Reste à savoir si cette nouvelle campagne portera ses fruits... «L'emploi de l'adjectif 'nouvelle' présuppose l'existence de campagnes antérieures, qui ont probablement échoué. Quant à l'expression «Il reste à savoir », elle met en jeu des composants sémantiques similaires à l'exemple précédent: mise en cause du point de vue affirmé, recours à l'énonciation impersonnelle. Nous avons évoqué, au moment d'aborder la question d'une énonciation polyphonique, le côté implicite du discours du média. Ce terme exige une précision que nous apportons à la suite d'Oswald Ducrot. Si, dans le cadre d'une théorie de l'énonciation qui prend en compte la possibilité d'une pluralité de voix, il faut parler d'implicite, c'est bien parce que cette possibilité polyphonique permet à la chaîne de parler sans endosser la responsabilité de certains de ses propos. TF1 peut dire sans avoir dit, en faisant s'exprimer d'autres points de vue que le sien. Des points de vue qui, lorsqu'ils relèvent d'une énonciation impersonnelle, ont une valeur argumentative particulièrement forte. C'est à ce titre que l'on peut dire que lorsque TF1 évoque l'entreprise publique SNCF, dans. son journal télévisé de vingt heures, c'est bien un désordre qu'elle donne à voir. S'il est désordre lorsqu'il ne débouche pas sur l'intérêt commun, le compromis peut aussi devenir controverse lorsque les valeurs des deux mondes en présence s'affrontent. C'est dans cette catégorie que vient s'inscrire la grande majorité du corpus puisque l'on peut y relever 104 sujets traitants de conflits sociaux liés à des restructurations ou liquidations d'entreprises. Il faut insister sur le côté conflictuel de la controverse, puisque c'est sous cet angle que le média choisit de traiter cet aspect de la vie de l'entreprise. La terminologie relative à ce moment de déséquilibre est d'ailleurs significative. On y retrouve des expressions du monde civique telles que « mobilisation », « plainte », « manifestation », « revendication» ou « contestation» (la liste serait interminable), ainsi que des qualificatifs qui rappellent l'existence préalable du compromis civique/industriel. A l'image, apparaissent des banderoles, piquets de grève, cortèges de manifestants. Ce sont des «salariés », des « représentants syndicaux », des « demandeurs d'emploi» ou des «patrons» qui

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sont représentés dans l'espace public médiatique, mais leurs revendications se teintent d'une coloration souvent plus inspirée que civique. Nombre de termes employés par le média font référence aux valeurs du monde de l'inspiration dans lequel les émotions, comme base de la création, occupent une place prépondérante. C'est ainsi que l'on entend fréquemment parler de la « grogne », de la « colère », voire du « ras-le-bol» de certaines catégories professionnelles. Il arrive également que l'on « s'inquiète », que l'on « ait le sentiment d'être méprisé », que l'on « défende une mission» à moins que l'on ne soit «furieux» ou «sous le coup de l'incompréhension ». Ce recours à des termes du monde inspiré accentue le côté palpitant de cet accident du compromis que constitue la controverse. Il n'est bien sûr pas possible de passer en revue ici tous les documents qui abordent cette question. Si tel était le cas, nous y constaterions sans doute que la revendication citoyenne y est rendue plus légitime, plus impliquante pour le téléspectateur par le biais de ce vocabulaire de l'émotion. C'est en même temps le révélateur d'une prise de position du média dans cet affrontement où le principe supérieur du monde industriel semble laissé pour compte. En réalité, cette controverse se métamorphose en une épreuve de grandeur dans un seul monde, ou, pour reprendre la terminologie de L. Boltanski et L. Thévenot, en un litige qui affecte cette épreuve. Le compromis civique/industriel, qui se cristallise dans la valeur sociale du travail, est suffisamment frayé pour que se dessinent les contours d'une nouvelle nature, composée d'objets hétérogènes, mais associés. L'affrontement entre les principes propres au monde du travail et au monde civique s'estompe en une sorte d'épreuve nouvelle, évaluation des grandeurs des êtres sur fond de nature composite. Que font donc ces actants représentés à l'écran? Ils manifestent pour conserver leur travail, améliorer leurs conditions d'exercice ou augmenter leur salaire, en réaffirmant l'aspect civique de l'emploi, véritable viatique pour l'accession sociale. Mais s'ils contestent, c'est précisément parce que la répartition des grandeurs ne leur apparaît plus équitable. Perdre son emploi, dans cette nouvelle nature que composent les objets du compromis civique/industriel, c'est devenir brutalement « petit ». Disposer de mauvaises conditions de travail, c'est se présenter démuni devant l'épreuve et donc se voir infliger un handicap social. Etre mal rétribué, c'est ne pas être reconnu au niveau de grandeur légitime etc. Les conflits sociaux liés à des restructurations d'entreprises apparaissent donc, au travers du discours de TF 1, comme des situations litigieuses dans lesquelles les grandeurs civiques des êtres sont menacées. C'est un exemple paradoxal qui nous permet de démontrer à quel point les valeurs du monde industriel, dans la controverse, ne sont défendues que timidement par le média. Nous n'avons en effet relevé qu'un seul document évoquant les intérêts du monde industriel: la protestation, sous forme d'annonce publicitaire dans la presse, d'un chef d'entreprise devant la multiplication des grèves surprises dans les transports aériens français (TF 1, le 22 février 1997). Ici, comme dans le cas de l'entreprise publique, le média répugne à exprimer une critique ouverte, mais

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utilise des procédés de discours qui font intervenir l'implicite. Bien sûr ce patron peut s'exprimer parce qu'il est un « usager en colère », mais il n'est pas question d'affirmer que de nombreux clients sont dans ce cas. Claire Chazal se contente de recourir à une litote « Il n'est pas le seul» et à un habile sous-entendu « mais lui le clame haut et fort », qui laissent supposer (mais supposer seulement) que les protestations sont en fait innombrables. La phrase de conclusion remet même fondamentalement en cause le bien-fondé de la démarche de ce chef d'entreprise: « Un coup de gueule-coup de pub qui lui aura coûté tout de même 177 000 F, mais que son entreprise de communication a déjà pris en charge. » En révélant que cet usager est aussi responsable d'une agence de communication, que ce coup d'éclat constitue aussi un « coup de pub », la chaîne met en doute la validité de l'acte civique. Quant au sacrifice consenti par le patron dans cette démarche (le coût de la campagne), il n'est même pas reconnu comme un critère de valeur, puisque déjà pris en charge par l'entreprise. Les affaires: une remise en ordre C'est sous l'angle du compromis-compromission que nous nous intéresserons aux scandales qui mettent en scène des êtres du monde industriel. Lorsque l'intérêt général n'est plus l'objectif qui préside à l'élaboration du compromis, celui-ci devient un arrangement qui vise au bénéfice particulier de chacune des deux parties. Tant que l'affaire ne vient pas au grand jour, les actants demeurent des « grands» qui semblent œuvrer pour le bien commun. Ce n'est que lorsque le stratagème est démonté que ces êtres redeviennent des « petits ». Ici, il est préférable de parler de compromission plutôt que d'arrangement, puisqu'il nous semble bien que seule une des parties en présence soit présentée comme «coupable» dans sa recherche d'intérêt particulier. L'autre partie, sans bafouer le principe supérieur qui est le sien, s'accommode de la défaillance de l'autre afin de défendre son ordonnancement propre. Ainsi, à l'intérieur du corpus, nous relevons 27 sujets qui traitent des affaires et ce, uniquement sous l'angle de la procédure juridique. Si beaucoup de documents « survolent» la question sans proposer d'images, force est de constater que c'est bien seulement dans son aspect « incivique » que l'affaire intéresse le média. Un exemple cristallise assez bien les caractéristiques du discours de TF1 en la matière. Dans le sujet consacré au volet marseillais de l'affaire URBA (TF1, le 2 mars 1997), qui voit la comparution d'une cinquantaine de prévenus dont trente chefs d'entreprises inculpés dans le cadre d'attributions de marchés frauduleuses, seuls sont représentés (à l'image comme dans le commentaire) les hommes politiques concernés. Une seule allusion est faite par la voix off aux responsables du monde industriel: « Parmi les cinquante accusés, une trentaine de chefs d'entreprises, la plupart à la retraite maintenant, soupçonnés d'avoir versé des sommes à URBA ». Non seulement la responsabilité de ces hommes semble minimisée par le fait qu'ils soient aujourd'hui

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« sortis» du monde industriel, mais c'est, de plus, le passage devant le tribunal qui semble constituer la seule épreuve susceptible de rétablir l'ordre dans cette situation de compromis dégradé. La remise en ordre se fait dans le monde civique et c'est le tribunal qui redistribue les grandeurs. Ce moment douteux est intéressant car il pourrait remettre en cause les présupposés mêmes du discours de TF1. En constituant une entorse grave aux principes qui rendent le compromis acceptable, l'affaire en révèle du même coup l'aspect irrévocablement composite et injustifiable. En mettant en sourdine la responsabilité des sujets du monde industriel et en proposant une résolution de l'affaire par l'épreuve de grandeur dans le monde civique, TF1 propose une lecture superficielle de l'affaire, mais évite du même coup un débat sur les présupposés de son discours, qui déborderait son propos. Cet exemple met toutefois en évidence la prépondérance des valeurs civiques dans la parole du média puisque le rétablissement de l'équilibre entre les deux mondes semblent impérativement passer par celles-ci. Pour conclure, il faut mettre en évidence l'aspect paradoxal qué revêt le discours de TF1 sur l'entreprise, dans son journal télévisé de vingt heures. D'un côté, l'existence d'un compromis entre le monde civique et industriel, qui constitue le cadre dans lequel se déploie l'entreprise, est à envisager comme un présupposé. Cette proposition préalable n'est pas à remettre en cause, elle fonctionrie comme un outil d'évaluation qui permet au média de dessiner en contrepoint les moments tangents de la limite entre les mondes. De l'autre côté, cette légitimité est loin d'être une évidence dans le discours même du média : les moments d'instabilité laissent entrevoir la nécessité de recourir aux valeurs d'autres mondes pour rendre l'accord possible (des exemples ont montré comment les objets de nature domestique ou marchande étaient appelés en référence). De plus, c'est en privilégiant les valeurs civiques que l'équilibre rompu semble pouvoir se réinstaurer (c'est le cas dans le traitement de l'affaire URBA). Faut-il alors en conclure que l'image citoyenne de l'entreprise serait en train de devenir de plus en plus incertaine sur l'écran du journal télévisé français le plus regardé? A moins que l'on ne trouve une autre raison à cela. Au travers de la parole du média ne voit-on pas se dessiner en filigrane la silhouette complexe du téléspectateur qu'il se donne comme destinataire: un citoyen « à éclairer », qui est aussi (et surtout), dans tous les actes de sa vie quotidienne, un sujet des différents mondes.
Références bibliographiques 1983, L'argumentation dans la langue,

ANSCOMBRE Jean-Claude, DUCROT Oswald, Mardaga, Bruxelles. BOLTANSKI Luc, 1991, L'amour et la justice BOLTANSKILuc, THEVENOTLaurent, 1991, DUCROT Oswald, 1984, Le dire et le dit, ed.

comme compétences, Métailié, Paris. De la justification, Gallimard, Paris. de Minuit, Paris.

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Images d'entreprises sur la chaîne Demain!

Sylvie THIEBLEMONT-DOLLET, Université Nancy 2

Née le 29 octobre 1997, la chaîne Demain! qui émet actuellement sur le canal 22 de Canal Satellite et qui est diffusée au moins dans 43 pays via EBS (Europe By Satellite, canal de télévision de la Commission Européenne), est née de l'initiative de l'ancienne journaliste d'Antenne 2 et de Canal+, Martine Mauléon. Cette chaîne de l'emploi, de la formation et des initiatives, compte l'année de son premier anniversaire une quinzaine d'émissions et des centaines de téléspectateurs qui, si l'on en croit les écrits du journal Canal Satellite, « sont ravis d'avoir pu mener à bien leurs rêves ou leurs projets» (Canal Satellite, 1998 : 27) 1. La naissance de cette jeune chaîne, faisant preuve d'un certain succès auprès des demandeurs d'emploi mais aussi auprès des entreprises, nous a incité à mener un travail d'analyse assez minutieux afin de décoder les représentations y afférent. Pour ce faire, nous avons choisi de visionner d'avril à décembre 1998, les différentes émissions de la chaîne Demain! et d'examiner avec précision tant les images que les discours. Parce que ce décryptage correspond à une période d'étude précise (neuf mois), il ne peut être qu'une photographie de la chaîne Demain! à cette époque donnée. Il nous a permis néanmoins de dégager deux représentations de l'entreprise et du travail bien ancrées dans les usages de Demain! : l'entreprise comme lieu résolument positif et idéal et l'entreprise, lieu de différence et militant. D'ailleurs, au fil du temps, ces représentations semblent volontairement affichées et revendiquées par Demain! au point qu'elles concourent à créer un climat cordial et sympathique entre la production et le téléspectateur. Cette façon d'établir le contact avec un récepteur, en usant d'images ni classiques ni traditionnelles, est loin d'être banale ou anodine, surtout par le biais d'une chaîne dite de service.

1 La chaîne Demain! dépend indirectement

de Canal +.

Sylvie Thiéblemont-Dollet

La charte de la chaîne Demain! Structure de la chaîne Demain! Demain! s'est donné pour mission de remettre l'homme au centre de l'économie et du monde en intégrant ou réintégrant prioritairement les chômeurs, les jeunes et les exclus comme les handicapés, dans le circuit du travail, puis parallèlement d'attirer les entreprises dans les campagnes en voie de désertification afin de permettre à ceux qui en auraient envie de changer de métier, de vie ou d'endroit. Le fil conducteur de la chaîne est de proposer un nouveau modèle de société plus juste, plus humain et plus optimiste. Des ambitions à la hauteur des idéaux de Martine Mauléon qui dirige avec poigne le projet et qui a à son actif une longue expérience dans le domaine. En effet, pendant une dizaine d'années, elle a présenté sur Canal+ ou Antenne 2 plusieurs émissions abordant les mêmes thématiques comme Le Journal de l'Emploi2, Coup de Gueule ou SOS Campagne dans La Grande Famille. En octobre 1998, son équipe comprend 70 personnes, dont une quarantaine de journalistes. La plupart siègent à Paris mais une dizaine d'entre eux investissent Limoges, un relais de Demain! y ayant été installé pour tenter de répondre au problème de désertification du Limousin. L'équipe ainsi composée décide que la chaîne se définisse volontairement positive et militante, et pour mener à terme ses objectifs, elle bénéficie d'un budget relativement conséquent (même si les chiffres restent secrets). Selon un article de Aude Dassonville, paru dans Libération en février 1998, « il tournerait autour de 45 millions de francs» (Dassonville, 1998, 39), grâce, entre autre, à des subventions du Ministère de la Culture et de la Communication (pour Culture Demain!), de la Communauté Economique Européenne et du Ministère de l'Emploi (pour Emploi du Temps), de la COMAREG3 (pour Bonjour l'Emploi), du CNASEA4 (pour Vivre au Vert), de l'AGEFIPH5 (pour Dis-moi Oui!), du CCCA BTp6 (pour Pierre 2), du CFA Eugène Ducretet à Boulogne (pour Oh! Dis C'est Numérique), du Conseil Régional du Limousin (pour Demain! en Limousin), et de la Confédération des SCOp7 (pour Travaillons Autrement). En revanche, bien que réelles, les aides financières de Canal+ ne sont pas dévoilées.
2 Martine Mauléon a créé le Journal de l'Emploi sur Canal+. A ce propos, le dossier de presse de Demain! stipule que l'engagement de Canal+ sur la chaîne Demain! s'inscrit dans le prolongement de programmes initiés par Martine Mauléon. Ainsi, Canal+ continue à diffuser en clair Le Journal de l'Emploi tous les jours de 7h20 à 13h30. 3 Communications pour les Marchés Régionaux. 4 Centre National pour l'Aménagement des Structures et des Exploitations Agricoles. 5 Association de Gestion des Fonds pour l'Insertion Professionnelle des Personnes Handicapées. 6 Comité Central de Coordination de l'Apprentissage du Bâtiment et des Travaux Publics. 7 Sociétés Coopératives Ouvrières de Production.

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Images d'entreprises

sur la chaîne Demain!

Ce budget lui permet d'ores et déjà de proposer chaque jour deux heures et demi de programmes nouveaux. Une initiative judicieuse car, comme chacun sait toutes les chaînes thématiques rediffusent à plusieurs reprises leurs grilles de programmes: certes, l'intérêt de la rediffusion paraît évident puisqu'il permet à un plus grand nombre de téléspectateurs d'accéder aux émissions ou films en fonction de leur emploi du temps. II n'empêche que Demain! veut montrer qu'eI1e peut faire encore mieux en ménageant les attentes des abonnés de Canal Satellite et en offrant au téléspectateur assidu et fidèle une bouffée d'air frais quotidienne. De plus, elle se dote de relais variés et relativement commodes afin que l'intéressé puisse retrouver aisément les différentes informations données au cours des émissions, telles que les formations, stages ou encore les quelques 150 à 200 offres d'emploi journalières: Minitel (36.15 Demain!), Journal de l'emploi gratuit pour les associations qui le demandent, Internet (http://www.demain.fr). base de données accessible en permanence pour l'abonné par le biais de la touche Serv. de la télécommande. Programmation de la chaîne Demain! (octobre 1997

- décembre

1998)

Les émissions qui ont cours depuis 1997 et généralement regroupées sous l'appellation de Mag-service, sont en fait un agrégat d'informations, de reportages, d'enquêtes, d'interviews et de débats. Présentées deux à trois fois par jour ou sur 48 heures, elles se rejoignent souvent par les thématiques abordées et délibérément répétitives, les titres, en revanche, se démarquant par leur nuance et leur spécificité. Parmi les émissions qui peuvent être qualifiées de service, parce qu'elles donnent surtout des adresses pour trouver un emploi, un local, une formation, etc., et des conseils juridiques, financiers ou pédagogiques, se retrouvent Bonjour l'Emploi (marché du travail par département, IS'), Le Grand Marché (toutes les annonces concernant l'emploi en France et à l'étranger, 10'), SOS Campagne ou Les annonces de la Campagne (offres d'emploi concernant la campagne, locaux vacants et locaux d'entreprise, ou projets à développer en zone rurale, IS'), Travaillons autrement (informations sur les sociétés coopératives ouvrières de production, 15') et CultureDemain (tous les métiers sur la culture, 15'). Une autre partie des programmes est ensuite consacrée à la formation initiale ou professionnelle, avec L'Echo des formations (panorama sur l'ensemble des formations, 45') et Pierre 2 (présentation du cursus des apprentis en France et valorisation des parcours européens de formation, 15'). Quant à l'ensemble des initiatives concernant l'emploi, l'idée force reposant néanmoins sur les créations ou les reprises d'entreprises, elles apparaissent dans Demain! L'Europe (expériences originales en Europe et projets imaginés face au chômage, à la désertification, à la sauvegarde de l'environnement, etc., de 45' à 60'), Demain! en Limousin (actions de formations, reprise/ou création d'entreprise dans la région Limousin, 30'), Emploi du temps (expériences insolites et intéressantes dans une ville cible, 25'), Dis-moi Oui! (emplois et formations pour les personnes handicapées et les entreprises intéressées, de 45' à 60'), Création et reprise

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d'entreprise (point hebdomadaire sur le marché des entreprises à reprendre ou à créer, 60'), Projets (présentation de trois pré-projets individuels en matière d'emploi et/ou de création/reprise d'entreprise, 15') et Le Meilleur du Monde (présentation de projets innovants, aboutis ou en phase d'aboutissement, 60'). Ces émissions proposent également des offres d'emploi, donnent des conseils en matière de formation et permettent aux téléspectateurs de parcourir et de sillonner les routes de France et d'Europe pour une confrontation de projets et un inventaire de savoir-faire plus ou moins innovants. Enfin, d'autres programmes créés plus tard comme Des idées pour Demain (reportages sur différents métiers ou formations, 30'), Vivre au Vert (reportages et informations utiles pour ceux qui veulent s'installer à la campagne, 15'), Sud-Nord (évocation des principaux aspects des échanges Sud-Nord), Demain! et le Pays de Cosne sur Loire (même canevas que Demain! en Limousin), Oh! Dis C'est Numérique (tout sur les métiers du multimédia et de l'électronique, à destination de tout public) et Dessine-moi l 'Europe (deux émissions spéciales prévues sur la réforme de la Politique Agricole Commune et des Fonds Structurels Européens), viennent se greffer à la grille hebdomadaire et donnent un ton plus interactif à la chaîne puisque les téléspectateurs y apportent leurs idées, leurs opinions et leur vision des services de Demain! Armée de cette grille conséquente, la jeune chaîne Demain! nourrit de réelles ambitions. Elle se veut résolument engagée et pour ce faire, elle affiche clairement ses convictions grâce à tous ses porte-parole, mais surtout grâce à la maîtresse des lieux et l'instigatrice du projet, Martine Mauléon, et à Socrate, son bras droit. Militante parce qu'elle veut remplir sa mission de service public et volontairement positive «en montrant des choses qui marchent» (Dassonville, 1998 : 39). Tels sont les deux grands leitmotiv qui reviennent constamment dans les propos tenus par les coéquipiers de Martine Mauléon, laquelle rappelle souvent que « tout ce qui peut changer la vie [des citoyens] est sur Demain! » (slogan de la chaîne ).
Représentations Définitions, contextualisation et méthodologie

Il est, en effet, nécessaire de définir le cadre dans lequel l'étude se situe car la notion de représentation a envahi tous les domaines des sciences humaines. Ici, ce sont les représentations sociales qui nous préoccupent parce qu'elles « constituent [...] des phénomènes agissant en société, produits par des individus portant la marque de leur milieu d'appartenance» (Jodelet, 1993 : 23). Or, les salariés de la chaîne Demain!, qu'ils soient producteurs, animateurs ou journalistes, relèvent du même réseau d'appartenance et tiennent tous le discours qui a été déterminé auparavant par les concepteurs du produit.

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Images d'entreprises

sur la chaîne Demain!

Outre cela, le champ des représentations sociales correspond parfaitement à notre champ de réflexion attendu qu'elles présentent les spécificités suivantes: elles sont socialement élaborées et partagées car elles se constituent à partir des expériences, des informations, des savoirs et des modèles de pensée reçus et transmis par la tradition, l'éducation et la communication; eUes concourent à l'établissement d'une vision de la réalité commune à un ensemble social ou culturel et elles ont une visée pratique d'organisation, de maîtrise de l'environnement et d'orientation des conduites de communication. La construction d'une représentation sociale n'est donc pas neutre puisqu'elle dépend à la fois des dispositions cognitives de l'émetteur et du récepteur. Aussi, peut-elle être perçue différemment selon l'origine du sujet et « il en résulte des décalages entre [ce qu'elle est et ce qu'elle symbolise], décalages dus à des déformations, omissions ou ajouts de signification» (Jodelet, 1993 : 22). En fait, la représentation sociale se situe au carrefour de l'individuel et du collectif. Il n'empêche que si l'on part du principe que « tout groupe structuré possède une idéologie propre, même si chacun des membres intègre d'autres pensées sociales» (Ruano- Borbalan, 1993: 18), l'étude proposée est concevable car la chaîne Demain! intègre bien tous les éléments précités et« assure un schéma collectif [grille des programmes et contenu] permettant à chaque individu [salarié de la chaîne et téléspectateur] d'y inscrire sa propre expérience» (Ruano-Borbalan,

1993 : 18).Enfin, comme le soulignePatrick Charaudeau,'« les médias, s'ils sont un
miroir, ne sont qu'un miroir déformant, ou plutôt ils sont plusieurs miroirs en même temps, de ceux qui dans les foires, malgré la déformation, témoignent malgré tout, chacun à sa façon, d'une parcelle amplifiée, simplifiée, stéréotypée du monde» (Charaudeau, 1997: 9). C'est de la sorte que la chaîne Demain! qui fonctionne à la fois selon une logique économique (elle est une entreprise) et une logique sémiologique (elle produit des signes), construit « sa propre vision de l'espace public comme une représentation de celui-ci qui vaudrait pour sa réalité» (Charaudeau, 1997 : 9). D'un point de vue méthodologique, nous avons plus précisément sérié les magazines traitant de la création ou de la reprise d'entreprises et d'expériences originales en matière d'emploi et de formation, parce qu'ils sont à la fois les plus nombreux et les plus représentatifs de la charte de Demain! . Ces magazines qui représentent un genre télévisuel hybride (Charaudeau, 1997 : 218) dans la mesure où ils peuvent inclure: - un entretien avec un résumé des nouvelles de la semaine (Le Meilleur du Monde, Demain! L'Europe, etc.), - un débat avec insert de micro-reportages (Dis-moi Oui!, Emploi du Temps, etc.) - un reportage avec quelques analyses en plateau ou interviews (L'Écho des formations, Vivre au Vert, Projets, etc.), - voire un équilibre entre toutes les formes précitées (Demain! en Limousin, Culture-Demain, Des idées pour Demain, etc.), se succèdent et se ressemblent au point qu'ils semblent créer un univers uniformisé dans lequel chaque téléspectateur peut se reconnaître. En outre, ces magazines insistent sur « les indices de contact [si bien qu'ils] donnent l'illusion d'une télévision

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Sylvie Thiéblemont-Dollet de contact, de la convivialité et de la connivence» (Charaudeau, 1997 : 219) ; mais ce que nous nommons illusion ici ne l'est pas au regard de l'équipe de Demain! qui, de son point de vue, crée un lien solide avec le téléspectateur et revendique cette démarche. Grâce à ces indices que nous avons systématiquement relevés8 et par le biais de la linguistique du discours comme base de référence théorique (à savoir trois types de problématiques: sémio-discursive, socio-communicative et d'interprétation), nous avons pu réaliser cette étude sur les représentations sociales (Charaudeau, 1997 : 15, 22). Nous nous sommes ainsi inscrits dans ce cadre d'analyse parce qu'il permet de définir « la communication médiatique comme phénomène de production du sens social» tout en observant une certaine distanciation dans notre analyse, les interprétations proposées devant rester et demeurant relatives (Charaudeau, 1997 : 25).

Une représentation de l'entreprise résolument positive construite par la chaîne Demain! Demain! ne hausse jamais le ton et ne cherche pas les responsables de la chute, du déclin, voire de la décrépitude du marché de l'emploi. Au contraire, elle tente de trouver des palliatifs et de préférence des solutions à long terme. Personne n'est mis au banc des accusés et salariés, chefs d'entreprise, formateurs, et bien sûr demandeurs d'emploi sont respectés et tenus en estime. Car chacun d'entre eux peut parer à la gangrène du chômage. C'est donc en partenariat avec ses téléspectateurs que la chaîne Demain! s'applique à construire un nouveau regard sur l'entreprise, lequel ne doit être que positif. Dès lors, les présentateurs, généralement jeunes, gais et à l'allure dynamique, forcent sur l'usage de paraphrases et de substantifs choisis dans ce sens: « l'entreprise pour tous, même les plus démunis », « l'ouverture du monde de l'entreprise », ou encore «la fatalité n'existe pas », «l'entreprise, lieu de valorisation» etc. Les interviewés n'échappent pas à la règle, mais se prêtent plutôt assez bien à ces figures de style. C'est le cas par exemple d'Emploi du temps, mené par Jérôme Caltran et Agathe Roussel, qui s'installent chaque semaine dans une ville de France et courent à la recherche d'initiatives intéressantes en entreprise. Ils entendent mettre « les pleins feux sur une offre d'emploi sérieuse, pittoresque ou engageante », proposent de longs reportages sur «de nouveaux métiers valorisants », donnent «les bons tuyaux de la ville en matière d'emploi », et rappellent, tel un refrain, que « l'entreprise peut être une organisation différente [...] faite par les hommes et non le contraire». L'enthousiasme est réel dans le discours qui s'évertue à être à la mode et porteur d'espoir. D'ailleurs, la rubrique Initiatives,
8 Les indices de contact relevés au cours des émissions analysées sont les suivants: animateur qui s'adresse directement au téléspectateur (comme si l'un et l'autre étaient présents dans le même lieu), appels téléphoniques en direct, sondages immédiats, présence dans les studios d'un public censé représenter les autres téléspectateurs (ceux qui sont devant leur poste de télévision), etc.

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