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Origines et Progrès de la Nouvelle-Calédonie

De
340 pages

Pour me conformer au goût du jour et sacrifier à la mode, je devrais débuter par une préface et me livrer à trois ou quatre pages de gracieuses fantaisies.

La préface ainsi appelée par antinomie est, en effet, le feuillet réservé pour le dernier coup de plume. C’est quelque chose comme l’ouverture d’un opéra où le compositeur donne un avant-goût des motifs qu’il se propose de faire entendre. Une préface est une œuvre de séduction. L’auteur la met en vedette au premier plan de son ouvrage, comme pour avertir le lecteur des surprises qu’il lui prépare.

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Paul Cordeil

Origines et Progrès de la Nouvelle-Calédonie

A M. LE BOUCHER,

GOUVERNEUR DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE ET DÉPENDANCES

 

 

 

MONSIEUR LE GOUVERNEUR,

 

Vous avez bien voulu m’autoriser à faire imprimer et publier ce petit livre, Permettez-moi de vous l’offrir, car j’y tiens beaucoup ; non pas pour ce qu’il vaut ni pour ce qu’il me coûte, mais pour tout ce que je lui dois.

Si vous saviez ce qu’il m’a donné de doux moments et d’heureux oubli, en échange de quelques veilles et de préoccupations momentanées ! Et quel aimable compagnon il s’est montré pendant les mois que nous venons de vivre ensemble, à la ville, à la campagne, en mer, chez les sauvages, un peu partout !

Il y a dans mon jardin un petit coin fleuri de lianes et tapissé de violettes qui naissent sous un oranger. Ce petit coin nous attirait et nous y causions assis côte à côte sur un banc caché dans l’ombre de deux manguiers et protégé par une haie de lauriers roses qui nous mettait chez nous.

La nuit, je le sentais près de moi, m’entretenant de je ne sais quels mensonges et me forçant à rêver de lui ; car il n’y a rien de fidèle et d’exigeant, à la fois, comme un livre dont on a fait son ami.

Page par page il a grandi jusqu’à mesurer dix chapitres. quinzième, son développement, sa croissance, me causaient de véritables inquiétudes et j’aurais voulu l’arrêter. Mais quand il a fallu le fermer, au vingtième, j’ai eu comme un regret d’avoir déjà fini.

Avant de m’en séparer, et pour qu’il ne soit pas exposé au danger, sans défense, comme un enfant perdu de la publicité, laissez-moi lui donner votre nom pour égide. A le voir ainsi présenté, le public prendra confiance. Et moi, je le verrai s’en aller avec moins de souci, et j’aurai plus d’espoir.

Veuillez agréer, Monsieur le gouverneur, l’hommage de mon respect et de mon affectueux dévouement.

Paul CORDEIL.

Baie du Sud, le 26 octobre 1884.

I

Pour me conformer au goût du jour et sacrifier à la mode, je devrais débuter par une préface et me livrer à trois ou quatre pages de gracieuses fantaisies.

La préface ainsi appelée par antinomie est, en effet, le feuillet réservé pour le dernier coup de plume. C’est quelque chose comme l’ouverture d’un opéra où le compositeur donne un avant-goût des motifs qu’il se propose de faire entendre. Une préface est une œuvre de séduction. L’auteur la met en vedette au premier plan de son ouvrage, comme pour avertir le lecteur des surprises qu’il lui prépare. C’est un échantillon de son talent qu’il offre pour affriander ; c’est une sorte de plat du jour destiné à faire naître ou à réveiller l’appétit. Enfin, c’est le morceau sucré, orné, châtié, à l’aide duquel on espère faire avaler le livre tout entier. En pharmacie, cela s’appelle : dorer la pilule ; les poëtes disent : border de miel la coupe amère.

A vrai dire, mon petit livre n’est qu’une préface ; C’est le résumé, ou la réduction d’un travail assez long que j’entrepris il y a quelques mois et que je compte terminer un jour ou l’autre, quand j’aurai le temps. Comment j’ai pu me résigner à réduire aux modestes proportions d’une brochure mon grand ouvrage projeté ? Mon Dieu ! c’est bien simple, et ceux qui sont pressés me comprendront.

Je me suis mis en tête de paraître au moment de l’Exposition d’Anvers et d’expédier mon livre en Belgique, comme produit néo-calédonien. Il m’a semblé que si les bois précieux, les minerais de toute sorte, les échantillons de houille, de sucre et de café, les armes et objets canaques, que si toutes les productions locales que l’on expose ont un intérêt et un langage, il y avait encore une autre manière de parler de notre colonie et de faire parler d’elle ; c’est pourquoi je me suis hâté d’élever la voix, avec l’espoir de réveiller l’écho. L’écho répondra-t-il ? Peut-être ; en tout cas, j’arrive à temps, comme je me l’étais promis, après avoir jeté par-dessus bord quelques douzaines de pages qui se retrouveront plus tard. Le sacrifice n’est pas grand et le lecteur me saura gré de ne point lui jeter un gros volume à la tête. Cela dit et sans plus tarder, j’entre dans mon sujet.

Mon sujet, c’est la Nouvelle - Calédonie, un des plus beaux joyaux de l’écrin océanien ; quatre perles de moindres dimensions, serties dans des anneaux de corail, lui servent d’ornements et forment ses dépendances : ce sont l’île des Pins et les trois îles Loyalty.

Comme étendue, la Nouvelle-Calédonie, plus grande que la Sicile, a trois fois la superficie de la Corse et quarante fois celle du département de la Seine. Ses dépendances seules dépassent, en grandeur, l’île de la Réunion.

Sa population totale s’élève à peine à 50,000 âmes, soit en chiffres ronds : 35,500 Canaques, 3,700 Européens libres, 7,600 transportés et 3,200 libérés, sans compter la troupe et les marins. C’est peu, si l’on considère que nos anciennes colonies comptent environ un homme par hectare.

En dépit des marais couverts de palétuviers qui l’entourent, de place en place, le plus souvent à l’embouchure des rivières, le pays est très sain, peut-être à cause des vents alizés qui y régnent, peut-être à cause des niaoulis (metaleuca virideflora) qui foisonnent dans l’île. Si grande est la salubrité de son climat qu’il a été possible de dire que l’on ne mourait pas dans cette colonie. Il n’y existe ni bêtes fauves, ni reptiles dangereux.

La Nouvelle-Calédonie fait partie de la Mélanésie ; elle est située entre le 20° 10’ et le 22° 26’ de latitude Sud, et entre le 161° 35’ et le 164° 35’ de longitude Est.

Le capitaine Cook découvrit, le 4 septembre 1774, à huit heures du matin, une grande terre à laquelle, en souvenir des montagnes d’Écosse dont cette île offre l’aspect, il donna le nom de Nouvelle-Calédonie. Il essaya vainement d’apprendre des naturels le nom indigène de la contrée ; ceux-ci lui désignaient par un nom spécial les localités avoisinantes, mais ils n’avaient pas de terme pour nommer l’île entière dont ils paraissaient ignorer l’étendue. Quand ils parlent de la Nouvelle-Calédonie, les insulaires disent, en effet, chacun dans sa langue : notre pays, la terre sèche ou la terre ferme.

Le premier point reconnu par Cook fut une pointe de la côte orientale qu’il appela cap Colnett, du nom du matelot ou de l’officier qui l’avait signalée le premier. Après avoir croisé quelques jours devant l’île, il mouilla les deux navires, Adventure et Résolution, dans la baie de Baïaup, au Nord de Balade, et pendant son séjour il entretint avec les naturels les meilleures relations, vivant au milieu d’eux, les recevant à son bord et leur faisant des présents de toute sorte, en échange de leurs bons offices.

Pour lui faire honneur et perpétuer le souvenir de sa visite, les Baladiens plantèrent, à son départ, un groupe de cocotiers sur le rivage ; ces cocotiers existent encore, et la tradition de l’intention qu’on avait eue en les plantant s’est conservée jusqu’à nos jours.

Le R.P. Montrouzier a baptisé, en 1846, un indigène âgé de 72 ans, qui était né à Balade pendant le séjour qu’y firent les Anglais et que, pour ce motif, on appelait le capitaine Cook. Ce même missionnaire a recueilli à Balade une médaille portant gravés les noms d’Adventure et Résolution. C’est une pièce fort curieuse, dont il fit hommage au Gouverneur Guillain, avec l’espoir qu’elle resterait dans le pays et occuperait une place d’honneur dans le musée que l’on se proposait de fonder à Nouméa. On croit que cette médaille fait aujourd’hui partie de la collection du prince Napoléon, à qui M. Guillain l’aurait envoyée.

Il est probable que La Pérouse, avec la Boussole et l’Astrolabe, a visité la Nouvelle-Calédonie en février ou mars 1778. D’après ses instructions, il devait, en quittant les îles des Amis, se mettre par la latitude de l’île des Pins, longer la côte occidentale de la Nouvelle-Calédonie et s’assurer si cette terre n’est qu’une seule île ou si elle est formée de plusieurs. Il n’existe cependant ni trace ni souvenir de son passage. Sans doute, la première apparition d’un navire européen a, seule, fait époque dans la tradition indigène, et les successeurs de Cook n’ont plus excité qu’une attention passagère et des souvenirs sans durée.

C’est à Botany-Bay que s’arrêtent les renseignements qu’il a été possible de recueillir sur cet infortuné navigateur, et l’on ne retrouve ses traces qu’à l’île Vanikoro, lieu du naufrage des frégates la Boussole et l’Astrolabe.

En mai 1826, un capitaine anglais, Peter Dillon, trouva sous l’eau, au milieu des récifs de l’île Vanikoro, quelques débris des navires naufragés. Un Prussien, du nom de Martin Bushart, qui s’était réfugié dans une des îles de l’Archipel, l’avait mis sur la trace, en offrant de lui vendre une garde d’épée en argent portant un chiffre et d’autres objets en fer péchés par les insulaires dans les parages de Vanikoro, et qu’ils disaient provenir du naufrage des deux bâtiments européens.

En 1828, le capitaine Dumont-d’Urville vînt relâcher à l’île de Vanikoro, et recueillit aussi dans l’endroit, où avaient péri les marins français, des objets qui leur avaient appartenu. Il conçut et fit exécuter le projet d’élever un monument dans cette île à la mémoire de La Pérouse et de ses compagnons. Ce monument fut inauguré, le 14 mars 1828, au bruit solennel du canon et de la mousqueterie d’une nouvelle Astrolabe, car c’était aussi le nom du navire que commandait le capitaine Dumont-d’Urville.

Un autre monument commémoratif du passage de La Pérouse fut élevé à Botany-Bay. Une colonne de vingt pieds de haut environ porte sur son chapiteau une sphère de bronze, et sur le socle cette inscription :

« Ce lieu, visité par M. de La Pérouse
En 1778, est le dernier
D’où il ait fait parvenir de ses nouvelles. »

Et plus bas :

« Monument élevé au nom de la France
Par MM. de Bougainville et du Camper,
Commandants
De la frégate la Théthis et de la corvette l’Espérance
Mouillées à Port-Jackson en 1825. »

M. Pallu de la Barrière, Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, profita, pour le visiter, du séjour qu’il fit à Sydney en 1882, en venant prendre possession de son gouvernement. Il rapporta de ce pèlerinage une impression de tristesse, et conçut la pensée de faire restaurer ce monument dont les injures du temps et le défaut d’entretien avaient fait une ruine. L’année dernière, en revenant à Nouméa, j’eus l’honneur de voir à Sydney le Consul de France, M. Decourt, qui me pria de faire connaître au Gouverneur que, selon ses désirs, la restauration du monument de Botany-Bay était un fait accompli.

Or, tandis que ce pieux devoir était rendu par nos compatriotes d’Australie à la mémoire de La Pérouse, par une heureuse coïncidence, l’aviso le Bruat, commandé par le lieutenant de vaisseau Benier, rapportait à Nouméa les débris du naufrage de la Boussole et de l’Astrolabe, repris à la mer sur les récifs de Vanikoro. Les recherches du Bruat ne laissent aucun doute sur les circonstances du naufrage qui mit fin à l’existence de notre grand et infortuné navigateur.

Sur la demande de la Société d’Histoire naturelle de Paris, le Gouvernement résolut, en 1791, d’envoyer à la recherche de La Pérouse, dont on était sans nouvelles depuis trois ans. La Recherche et l’Espérance partirent pour cette expédition sous le commandement du chevalier Bruny d’Entrecasteaux et du major Huon de Kermadec. Les instructions de l’amiral d’Entrecasteaux lui prescrivaient de suivre la route que La Pérouse devait avoir tenue après son départ de Botany-Bay, de reconnaître et d’explorer avec soin les côtes S.O. de la Nouvelle-Calédonie. Le 16 février 1792 il quitta le Cap de Bonne-Espérance ; puis, il visita la terre de Van Diemen, et vers le milieu d’avril reconnut une pointe de la terre néo-calédonienne, qu’il nomma le Cap Goulvain, du nom du maître d’équipage de la Recherche.

Les deux flûtes suivirent la chaîne immense des récifs qui longent la côte occidentale de la Nouvelle-Calédonie sans apercevoir une ouverture ni trouver un port où l’on pût jeter l’ancre. Continuant ses recherches, d’Entrecasteaux explora les archipels situés à l’Ouest et au Nord de la Nouvelle-Guinée, contourna l’Australie, repassa à la terre de Van Diemen et visita l’archipel des Amis. Désespérant, enfin, de retrouver la trace de la Boussole et de l’Astrolabe, il résolut de faire une exploration plus complète de la Nouvelle-Calédonie.

Comme il avait reconnu, l’année précédente, que la côte Ouest était inaccessible, il prit le parti de gagner directement le port de Balade et, le 21 avril 1793, il jeta l’ancre à peu près à la même place où le capitaine Cook avait mouillé en 1774.

Pendant leur séjour à la Nouvelle-Calédonie, les Anglais avaient entretenu avec les naturels les relations les plus amicales et malgré des rapports de chaque jour, ils n’avaient eu aucun motif de les soupçonner d’être anthropophages. « Ce sont, disent-ils, des hommes forts, robustes, actifs, bien faits, civils et paisibles ; et nous leur avons reconnu une qualité rare parmi les nations de cette mer, c’est qu’ils n’ont pas le plus léger penchant au vol. Leur caractère est doux et pacifique, mais très indolent. Ils nous accompagnaient rarement dans nos courses ; si nous passions près de leurs huttes, et si nous leur parlions, ils nous répondaient ; mais si nous continuions notre route sans leur adresser la parole, ils ne faisaient pas attention à nous. Les femmes étaient cependant plus curieuses, et elles se cachaient dans des buissons écartés pour nous observer ; mais elles ne consentaient à venir près de nous qu’en présence des hommes. »

« J’ai appris, mentionne le capitaine Cook, que ces indiennes s’étaient diverties souvent aux dépens de ceux qui les agaçaient, en se retirant avec eux dans quelques bosquets, en feignant de se rendre à leurs sollicitations ; et qu’à peine elles y étaient entrées, elles prenaient la fuite, en jetant de grands éclats de rire : je ne sais si c’était par chasteté ou par coquetterie. »

D’Entrecasteaux émet à l’endroit des indigènes de Balade une opinion diamétralement opposée. « Au physique, dit-il, ils sont d’une taille bien inférieure à celle des indigènes des îles des Amis. Ils ont peu de corpulence leurs bras et leurs jambes sont très grêles : une excessive maigreur décèle leur misère. Il semble que leurs moyens de subsistance soient très insuffisants, quoique la population de l’île paraisse bien moins considérable que ne le pense M. Forster ; ils sont enclins au vol et très experts en filouterie. Enfin, ce sont d’affreux cannibales et des mangeurs de chair humaine. »

La Billardière, qui accompagnait d’Entrecasteaux en qualité de naturaliste, s’exprime ainsi : « Les sauvages calédoniens portent suspendu à un collier de tresses, en guise d’ornement, un fragement d’ossement humain. Je ne puis douter, d’ailleurs, qu’ils ne soient anthropophages, ayant moi-même été témoin de plusieurs repas atroces dans lesquels ces sauvages dévoraient leurs semblables. Avec une hache en pierre ils coupent les membres de leurs ennemis ; ils commencent par ouvrir le ventre du vaincu qu’ils ont assommé d’un coup de casse-tête ; puis, ils lui arrachent les intestins au moyen d’un instrument qui est formé de deux cubitus humains bien polis et fixés dans un tissu de tresses solides. Les bras et les jambes sont coupés aux articulations et distribués aux combattants qui les portent à leur famille. Cette chair se coupe par tranches de sept à huit centimètres d’épaisseur et les parties les plus musculeuses sont regardées comme le morceau le plus friand. »

D’où vient la grande différence qui existe entre les habitants de la Nouvelle-Calédonie, tels que les a dépeints le capitaine Cook et tels que les a vus d’Entrecasteaux ? Il paraît très vraisemblable qu’à l’époque où le capitaine Cook a relâché à Balade, les insulaires jouissaient de la paix et de l’abondance des choses qui composent leur nourriture ; que leur férocité naturelle qui était alors comme suspendue et assoupie, ne s’est développée qu’à la suite de quelque longue guerre qu’ils auraient eu à soutenir. En effet, il parut à d’Entrecasteaux que les hostilités venaient à peine de cesser, parce qu’il remarqua un très grand nombre d’hommes dont les blessures étaient récentes. Il incline même à croire que les effets laissés à Balade par le capitaine Cook ont attiré la guerre aux habitants de ce canton et que cette guerre n’avait pas été heureuse pour eux, puisqu’il ne leur restait rien de ce qu’ils avaient reçu en présents ou en échanges. Un assez grand nombre de cases abandonnées lui fit encore mieux juger que ce pays avait été affligé de quelque fléau, la guerre, sans doute, ainsi que l’attestaient les marques de désolation qu’on rencontrait presque à chaque pas. L’excès de la misère se faisait particulièrement remarquer dans l’intérieur des terres ; les femmes et les enfants qu’on y rencontrait étaient de vrais squelettes : c’était un spectacle qui faisait compassion. Pour expliquer des récits aussi contradictoires, on peut encore admettre que des tribus anthropophages auraient fait, peu de temps après le passage de Cook, la conquête de la partie septentrionale de la Nouvelle-Calédonie et auraient chassé et exterminé ses paisibles habitants. Ainsi s’expliqueraient les traces récentes de pillage, de ruines et d’incendies observées par d’Entrecasteaux.

La Recherche et l’Espérance mirent à la voile le 9 mai 1793 et s’éloignèrent de la Nouvelle-Calédonie sans avoir trouvé trace du passage de M. de La Pérouse. Elles poursuivirent leur route vers le Nord et passèrent le 19 du même mois, sans s’y arrêter, devant Vanikoro où l’on eut, peut être, pu retrouver encore quelques malheureux survivants de la Boussole et de l’Astrolabe.

II

Le commandant Dumont d’Urville ne toucha pas en Nouvelle-Calédonie ; il se contenta de reconnaître les Loyalty.

Jusqu’en 1843, l’île ne fut visitée que par des bateaux de pêche ou des sandaliers qui, n’ayant pas laissé de relations de voyage, n’ont signalé leur passage que par les mauvais procédés dont ils ont usé envers les indigènes et que ceux-ci ont, malheureusement, vengé sur les missionnaires et les équipages blancs.

Le 3 mai 1843, Mgr Douarre, évêque d’Amata, coadjuteur de Mgr Bataillon, vicaire apostolique de la Nouvelle-Zélande, s’embarqua à bord de l’Uranie et débarqua à Tahiti le 14 octobre de la même année. L’amiral Dupetit-Thouars mit à la disposition de l’évêque d’Amata la gabarre le Bucéphale, commandée par M. Julien de la Ferrière, capitaine de corvette, pour continuer sa route jusqu’en Nouvelle-Calédonie. Après un court séjour à Tonga-Tabou (archipel des Amis), il se rendit à Wallis, dans la Polynésie, où il remit au Père Bataillon les bulles du Pape qui le préconisaient évêque d’Enos. La cérémonie du sacre fut célébrée en présence du peuple de Wallis et des officiers et marins du Bucéphale.

Ce fut le 21 décembre, sept mois et dix-sept jours après son départ de Toulon, que Mgr Douarre arriva en vue de la Nouvelle-Calédonie, accompagné des PP. Viard et Rougeyron et de deux frères coadjuteurs, Jean Taragnat et Blaise Marmoiton. Le premier soin des missionnaires fut de se loger le moins mal possible ; le chef de Balade leur céda d’assez bonne grâce le terrain nécessaire et permit de couper des arbres pour les constructions. Aidés des marins, ils élevèrent en quelques jours le modeste bâtiment de la mission et, le 22 janvier 1844, le Bucéphale saluait, en s’éloignant, de neuf coups de canon la chaumière épiscopale, surmontée du drapeau français.

Tout d’abord, l’évêque trouva aux naturels qu’il s’était conciliés par des présents un air de bonté qui le charma. « Ce peuple sauvage, dit-il dans une de ses lettres, nous prenait pour des dieux. Nous avançâmes un peu sur les terres, et ces pauvres naturels nous suivaient en faisant claquer leurs dents pour manifester leur surprise et leur joie : ils venaient à tour de rôle relever nos pantalons, et, en voyant la blancheur de notre chair, ils se plaisaient à nous toucher les jambes, battaient ensuite des mains et semblaient dire : que ce morceau-là serait bon ! »

C’est, je crois, Mgr d’Amata qui porta plus tard sur les insulaires de la Nouvelle-Calédonie ce jugement : ce sont des enfants par l’intelligence, des brutes par les passions, des monstres par la férocité.

Les missionnaires ne tardèrent pas, en effet, à souffrir beaucoup des importunités, quelquefois poussées jusqu’à la violence, des indigènes et du manque presque complet de vivres.

« Nous avions affaire, écrit le P. Rougeyron, à un peuple qui en apprendrait souvent à plusieurs de nos filous d’Europe ; ils devenaient de plus en plus importuns et hostiles ; c’étaient tous les jours de nouveaux vols exécutés avec une adresse vraiment surprenante ; pour y mettre un terme, nous fûmes obligés d’entourer notre habitation et notre jardin d’une forte haie palissadée..... Je ne pensais pas, en quittant la France, que j’allais à la Nouvelle-Calédonie pour y planter des choux et enfiler des perles. Eh bien, j’ai fait l’un et l’autre. Nous trouvant dans la dernière nécessité, nous avons défait deux pales en perles et, avec cette espèce de monnaie, nous avons pu nous procurer des vivres pendant six mois. »

Pour comprendre ce dernier passage, il faut savoir que la monnaie canaque se compose de très petits coquillages blancs, de la grosseur et à peu près de la forme de perles, percés naturellement d’un trou qui sert à les enfiler. Dans quelques tribus on emploie les pointes ou diamants de certains coquillages ; après les avoir délicatement détachés, on enfile ces diamants comme les grains d’un chapelet.

Le 13 août 1845, les missionnaires eurent un instant de consolation. Un bâtiment parut en rade ; mais ce n’était pas un bâtiment français : celui-ci portait le pavillon américain ; et comme il était en mer depuis fort longtemps, il ne leur laissa que peu de ressources. La récolte d’un champ d’ignames, qu’un chef voisin leur abandonna, les aida à vivre jusqu’à l’arrivée de la corvette française le Rhin, qui fit son apparition à Balade le 28 septembre 1845.

Le P. Rougeyron ne tarit pas d’éloges sur la conduite du commandant du Rhin, M. Bérard, et de son état-major qui ont pourvu à tous leurs besoins avec une générosité sans égale. Nous aurons souvent recours aux lettres des missionnaires ; parce que, en vérité, pendant les dix années qui se sont écoulées depuis leur arrivée à Balade, jusqu’à la prise de possession, l’histoire de la Nouvelle-Calédonie se confond avec celle des missions catholiques.

Nous venons de voir que les indigènes n’étaient pas restés absolument insensibles à l’état de misère auquel se trouvaient réduits l’évêque d’Amata et ses collaborateurs ; mais nous ne retrouvons pas dans la faible assistance qu’ils leur procurèrent, cette tradition d’hospitalité généreuse et complète dont quelques voyageurs ont voulu faire l’apanage et la vertu première des peuples océaniens.

« On a voulu faire aux Calédoniens, écrivait en 1859, le P. Montrouzier, une vertu de cette espèce de communisme qui règne parmi eux. Quand une marmite se découvre, arrive n’importe qui : il a le droit de partager le repas bien frugal qui va se servir ; quand un naturel va fumer, un voisin présente sa pipe et, on ne peut, sans malhonnêteté, refuser de la lui remplir ; mais ce système n’est bon qu’en apparence, au fond il est détestable. Il entretient la paresse : à quoi bon travailler plus qu’un autre, si on ne doit pas jouir plus que lui ; il entretient la fourberie : on se hâte du plus loin qu’on voit arriver un étranger de cacher tout ce que l’on peut ; et, quand il est là, on lui fait bonne mine, on le traite avec une apparente cordialité ; enfin, ce communisme maintient les naturels dans leur indigence. »

Un autre missionnaire s’exprime ainsi :

« On pourrait croire qu’un tel régime, quelque défectueux qu’il soit, a du moins cela de bon qu’il pourvoit aux besoins de la partie faible de la société. Du tout ; sous l’empire de cette loi qui consiste seulement dans l’obligation de donner, quoique à regret, à ceux qui viennent demander, on n’est nullement tenu de porter secours à ceux qui ne peuvent venir ; d’où, il résulte que les malades et les vieillards restent dans un état plus ou moins complet d’abandon. Voilà surtout ceux dont la faim hâte les derniers instants. »

Ajoutons, pour être impartial et expliquer en même temps le dénuement des missionnaires, que leurs voisins n’étaient guère plus riches qu’eux. Ce peuple imprévoyant vit au jour le ! jour. La récolte a-t-elle été abondante ? Ils convient leurs amis et connaissances, à dix ou douze lieues à la ronde ; et leurs festins durent autant que leurs provisions ; de sorte que, pendant les trois quarts de l’année, ils n’ont ! rien à manger. !

Nous ne raconterons pas toutes les épreuves, tous les dangers que les missionnaires ont traversés, et combien de fois ils ont été menacés de la mort, du poison, de l’incendie, etc. Nous devons nous borner à retracer les principales phases de leur apostolat parmi les Canaques, que leurs vertus et leurs bienfaits ne parvenaient pas toujours à désarmer.

La corvette le Rhin leva l’ancre dans les premiers jours d’octobre et fit voile pour Sydney ayant à bord le père Viard rappelé par lettre pressante en Nouvelle-Zélande où l’attendait l’épiscopat. Avant de partir, le commandant Bérard laissa aux missionnaires quelques objets d’échange et des vivres pour un an, afin qu’ils pussent attendre sans inquiétude les fruits de leurs plantations. Pendant son séjour, il s’était attaché, dans un but de propagande religieuse et d’influence nationale, à témoigner aux sauvages la plus grande bienveillance.

« La présence de la corvette, disait - il lui-même, dans son rapport au Ministre, a produit un effet merveilleux sur les naturels ; la manière dont ils ont été accueillis les a enchantés. On donnait du biscuit à tous ceux qui se présentaient, et quoique ce biscuit ne fût que de la machemoure, restée au fond des soutes, c’était une excellente nourriture pour des hommes qui sont quelquefois réduits à manger de la terre glaise. »

Les Néo-Calédoniens, sont-ils géophages ? « Il est certain, répond le P. Lambert, que dans des circonstances rares, même sans être en temps de disette, ils émiettent sous la dent et mastiquent, je ne sais pour quel motif, une pierre friable, grisâtre, tirée du flanc de la montagne et conservée quelquefois à la case. Serait-ce pour occuper les organes de la manducation et tromper la faim ? Je ne le crois pas : le confort du Calédonien n’est pas riche, mais dans les plus mauvais jours ils ont mieux que cela. »

Mgr Douarre, resté seul avec le P. Rougevron et les deux frères coadjuteurs, profita du calme momentané que lui laissèrent les Canaques pour mettre la dernière main à la petite chapelle, qu’avec l’aide des matelots du Rhin, ils avaient élevée. Mais les hostilités, un instant suspendues, ne tardèrent pas à recommencer ; et les missionnaires comprirent qu’ils devaient changer d’attitude et de tactique, et faire succéder à la mensuétude et à la résignation l’énergie et l’autorité.

Mgr Douarre se donna pour chef, pour un grand chef et agit en maître. Citons un trait, entre bien d’autres, pour montrer l’influence que peut avoir, sur un peuple abruti et sauvage, un caractère intrépide et déterminé :

« Un chef, dit le pieux auteur de sa vie, monstre humain, qui a tué et mangé un grand nombre d’hommes et dont les yeux semblent rouler du sang, mécontent de quelque action ; de l’évêque, le menace et lui dit : « Malheur à toi quand tu viendras dans ma tribu ! » ! Mgr Douarre lui répond : J’y vais. Il va, entre dans la case ; le monstre s’approche, lui donne ; un baiser de sa bouche horrible qui a dévoré de la chair humaine et tremble devant lui. »

Peu de temps après le départ du Rhin, le 15 novembre 1845, le Marian- Waston toucha ; à Balade, avec un essaim de missionnaires qui, sous la conduite de Mgr Epalle, évêque de Sion, allaient évangéliser les îles de la Mélanésie et de la Micronésie. Ils ne passèrent que huit jours à Balade. Trois mois après, revint le Marian-Waston. L’évêque de Sion avait été tué et ses deux provicaires blessés ; l’un d’eux, le P. Montrouzier, qui avait eu le côté traversé d’un coup de sagaïe, venait se rétablir en Nouvelle-Calédonie.

Mgr Douarre profita de cette goélette pour se rendre à Sydney ; il en revint sur l’Ariel, avec une belle provision de vivres et de farine, dont il avait fait l’acquisition en quittant l’Australie. Nous allons voir l’usage qu’il en fit.

C’était au commencement de juillet 1846, une corvette française, la Seine, commandée par le capitaine Lecomte, vint se jeter sur les récifs en vue de Balade. Le capitaine et l’équipage, composé d’environ 230 hommes, parvinrent à se sauver. Les embarcations du navire naufragé les déposèrent sur le rivage, sans vivres et presque réduits au désespoir. L’évêque, qui avait volé à leur secours, ranime le courage du commandant, console les marins et leur annonce qu’il a de quoi les nourrir tous : sa grande provision de vivres de Sydney. Les naufragés passèrent deux mois et demi à Balade. Ils furent rapatriés par un bâtiment anglais, sur lequel prit aussi passage Mgr Douarre, pour rentrer en France, où l’appelaient les intérêts de la mission.

Le Gouvernement français récompensa la belle conduite de l’évêque en lui donnant la croix de la Légion d’honneur. Il fut reçu par le roi Louis - Philippe et sa famille, et déconcerta, dit-on, l’amiral de Mackau, en lui faisant comprendre qu’il n’ignorait pas dans quel but le commandant Lecomte avait été envoyé en Calédonie. Monseigneur faisait allusion à un fait généralement ignoré et que je crois devoir faire connaître.

Lorsque, en 1843, le Bucéphale déposa à Balade Mgr d’Amata et ses compagnons, M. Julien de la Ferrière arbora sur la case des missionnaires le pavillon français dont il leur confia provisoirement la garde. Déjà, à cette époque, on songeait à Paris, à faire de la Nouvelle-Calédonie un lieu de transportation pour les condamnés, et la manifestation de M. de la Ferrière était une sorte de prise de possession. Peu au courant de la politique européenne, les missionnaires gardèrent religieusement le pavillon qui leur avait été confié, et le montrèrent avec orgueil chaque fois qu’un navire français ou étranger vint les visiter. Le gouvernement de Louis-Philippe en conçut du mécontentement, et le commandant Lecomte reçut l’ordre d’aller ; enlever le drapeau français qui flottait depuis trois ans sur une terre destinée à devenir une colonie française.

Tandis que Mgr Douarre s’efforçait d’intéresser ! Rome et la France, les cardinaux et les ministres ; au succès de son œuvre et plaidait auprès de ! Pie IX et du général Cavaignac la cause presque ; désespérée de ses chers néo-calédoniens, de graves événements se passaient à Balade et mettaient la mission en péril. La peste avait jeté la désolation parmi les tribus, moissonné les naturels par centaines et changé en déserts des villages entiers. La peste fut suivie d’une famine extraordinaire, et ces deux fléaux aigrirent les indigènes que quelques désordres commis par les naufragés de la Seine avaient déjà irrités. On accusa les missionnaires d’avoir attiré l’épidémie par des sortilèges.

La croyance aux sorciers est générale en Calédonie : il y en a de plusieurs sortes ; ce sont ou bien des individus d’une intelligence supérieure qui exploitent la crédulité publique, des chefs de tribu ou de religion qui se recommandent généralement par certaines particularités ou difformités physiques, ou bien de vulgaires empoisonneurs ou des malheureux désignés comme tels par l’ignorance et la malignité publiques.

Certains sorciers savent des paroles qui donnent la mort et d’autres qui rendent fou ; il en est qui font mourir les ignames, les taros, le poisson et donnent l’éléphantiasis. Les sorciers en chair et en os ou sorciers visibles ont le don de préserver de l’influence et des atteintes des sorciers invisibles ceux qui recourent à leur intervention. Ils composent des sachets ou amulettes qui ont la propriété d’écarter les revenants et les esprits ou de les rendre inoffensifs.

Dans chaque tribu il y a un grand sorcier. Comme les augures de l’antiquité, il fait des conjurations, commente les signes donnés par les plantes et les animaux, consulte les esprits et fait des prédictions. Malheur à celui dont il veut se défaire : son accusation est un arrêt de mort.

Quelques sorciers sont bienfaisants ; ils ont la spécialité de faire luire le soleil, de provoquer la pluie, de diriger le vent et d’apaiser les flots. Il est un arbre magnifique dit ficus prolixa et vulgairement appelé banian ou multipliant. Cet arbre est sacré pour les canaques : le tronc est fort gros et couvre de ses rameaux un espace considérable du tronc et des branches principales, naissent des racines adventives nombreuses qui, venant se fixer en terre par leurs extrémités, forment une série d’arcades d’un noble et gracieux effet. L’ombre de cet arbre est propice à la fabrication des maléfices et aux incantations des sorciers.