Où en est la rue face à la globalisation?

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La rue globale existe-t-elle ? A l'heure où tout est qualifié de global, ce numéro propose de croiser deux notions, la globalisation et la rue, et de confronter des échelles et des processus rarement mis en relation. Cette association n'est pas une coquetterie de chercheur qui succomberait aux sirènes de la mode ; l'articulation est motivée par l'observation d'un phénomène de convergence, de standardisation des paysages, des pratiques, des corporéités et ce au-delà des aires culturelles. En Europe, en Asie, en Amérique, en Afrique, la rue s'affranchit du cadre national et offre un autre visage, lequel ?
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296240858
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Géographie et cultures n° 71, automne 2009
SOMMAIRE
3 Introduction: où en est la rue face à la globalisation ?
Djemila Zeneidi
9 L'individu, le corps et la rue globale
Guy Di Méo
25 Des rues globales marchandes? Les allées du Centenaire à Dakar,
Huanshi middle road à Guangzhou (Canton)
Brigitte Bertoncello et Sylvie Bredeloup
41 La rue commerçante casher et la globalisation du religieux
Lucine Endelstein
57 Globalisation par le bas ou par le haut? Les enjeux de la rue
commerçante en quartier multiethnique à Montréal
Martha Radice
73 Abidjan: rue des Jardins et rue du Commerce à l'épreuve de la
mondiali sation
Dabié Nassa
91 Existe-t-il une "morale globale" de la régulation de la rue?
Réflexions autour de l'hypothèse d'un imaginaire écosanitaire
Michel Parazelli
111 Berlin / Istanbul: la rue au service de l'image des métropoles
Antoine Fleury
131 Lectures
La globalisation selon Saskia Sassen
Le territoire des philosophes
Espaces en transactions
Enfermés dehors
139 Ils ont aimé, ils en parlent. . .
La vida toca,de ChristianPoveda,DjemilaZeneidi
L'art contemporainchinoisau châteaude Tours,Laurent VermeerschGéographie et cultures, n° 71, automne 2009
La revue Géographie et cultures est publiée quatre fois par an par l'Association
Géographie et cultures et les Éditions L'Harmattan, avec le concours du CNRS. Elle est
indexée dans les banques de données Pascal-Francis, GeoAbstract et Sociological Abstract.
Fondateur: Paul Claval
Directrice de la publication: Francine Barthe-Deloizy
Comité scientifique: M. Almeida Abreu (Rio de Janeiro), G. Andreotti (Trente),
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Correspondants: A. Albet (Espagne), A. Gilbert (Canada), D. Gilbert
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Zeneidi (ADES-CNRS).
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éventuellement une autre langue. Les illustrations (cartes, tableaux, photographies N&B)
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n'excéderont pas 11 x 19 cm.
ISSN: 1165-0354
ISBN: 978-2-296-10342-9
2Géographie et cultures, n° 71, automne 2009
Introduction: où en est la rue face à la globalisation ?
Peut-on observer des effets de la globalisation sur la rue ? Telle est
la question à laquelle ce numéro de Géographies et Cultures se propose de
répondre. La globalisation, processus complexe, à la fois économique et
politique, se définit en règle générale] comme une phase de la
mondialisation et de l'évolution du capitalisme. Caractérisée par une plus
grande interconnexion économique, avec une spécialisation des économies,
une augmentation des flux de personnes et de biens, elle est basée en partie
sur la déréglementation financière et touche toutes les aires culturelles et
géographiques du monde. Ce ne sont pas seulement les économies qui sont
concernées par ce phénomène, mais aussi les politiques publiques, les
cultures, les identités de classe et de genre et les subjectivités. Ce processus
multidimensionnel est interprété de deux manières. Pour les uns, ceux qui le
défendent, il produit de la pacification et peut favoriser la circulation des
valeurs démocratiques. Pour d'autres, plus circonspects, il génère des
inégalités, des fragmentations socio-économiques, un accroissement des
risques et des vulnérabilités (sociales, environnementales...) (Harvey,
1989). Au-delà des clivages idéologiques, une idée fait consensus, celle
selon laquelle la globalisation s'impose comme un récit et un contexte
communs aux villes. C'est en effet dans le monde urbain que ce phénomène
est le plus spectaculaire. La globalisation devient une sorte d'universel qui
s'impose à toutes les aires culturelles.
Universelle, par certains aspects la rue l'est aussi. Malgré des
formes et des usages sociaux variés, elle reste un lieu commun à toutes les
sociétés urbaines. Si elle est aussi une notion qui semble aller de soi, la rue
est pourtant extrêmement complexe à définir. Dans la foisonnante littérature
qui lui est consacrée, elle est appréhendée à partir de formes et de fonctions
spécifiques (Gourdon, 2001), comme un lieu de passage, de circulation
(Charmes et Sander, 2007), de pratiques sociales (Lémonorel, 1997), de
coprésence et de citoyenneté (Joseph, 1998), de transactions sociales. Elle
est présentée également comme le domaine du sensible et aussi comme un
paysage sonore (Chelkoff, Thibaud et al, 1997). Elle est souvent analysée à
partir de groupes spécifiques (migrants, SDF, jeunes, enfants) (Morelle,
2006 ; Parazelli, 2003). Ces quelques indications n'épuisent pas l'ensemble
des caractéristiques attribuées aux rues. On retiendra l'idée essentielle que
la rue est invariablement le lieu du quotidien et de la proximité.
1. Ce sujet avait fait l'objet d'un colloque les 27 et 28 novembre 2008 à Pessac, organisé par
D. Zeneidi, etA.-F. Hoyaux, laboratoire ADES 5185 (CNRS/Bordeaux).
3Géographie et cultures, n° 71, automne 2009
Comment en venir à associer la globalisation à la rue ? Ce
rapprochement inhabituel trouve sa source dans le constat d'uniformisation
des espaces de rues à travers la planète. De nombreuses rues du monde
partagent des caractéristiques communes, des formes urbanistiques et
architecturales quasi similaires et ont des paysages très ressemblants, avec
les mêmes agencements, les mêmes fonctions sociospatiales. La rue
standardisée avec ses banques, ses services rares et commerces de luxe
devient de plus en plus courante. Dans les mêmes villes, le contrepoint de
cette rue intégrée à l'économie internationale est la rue ponctuée de friches
et de creux, une sorte de black hale (Castells, 1996) où sont relégués les
pauvres et les marginaux.
Ce ne sont pas seulement les formes qui nous apparaissent
communes mais aussi les pratiques et les usagers. La pratique la plus
frappante est celle du shopping qui standardise les comportements et les
usages spatiaux. Ces rues offrent une vision de théâtre où se meuvent des
figures génériques oscillant entre insider et outsider, celle du sans-abri, du
touriste, du shopper.
La rue évolue et n'est pas un "déjà-là" immuable et éternel. À en
considérer son entrée dans le monde virtuel de l'Internet, on peut
légitimement se demander si elle aussi n'a pas pris le tournant global. En
effet, la nouvelle application de Google Earth View Street offre la
possibilité d'être connecté quasiment à toutes les rues du monde.
L'hypothèse formulée ici est que la convergence des rues du monde
peut trouver une lisibilité à partir de la globalisation et qu'elle donne lieu à
l'émergence d'une rue globale. Andrew Herod et Melissa W. Wright se
demandent pourquoi certains événements ont le droit au statut de global
tandis que d'autres non (2002, p. 2), on peut en dire autant des espaces, et
notamment de celui de la rue. Si la ville peut être qualifiée de globale,
pourquoi la rue ne le serait-elle pas?
Dans les vastes littératures consacrées à la globalisation et à la rue,
l'articulation entre les deux est quasiment absente. Bien qu'étant fortement
centrés sur la dimension spatiale, autour des débats sur la déterritorialisation
(Castells, 1996) ou encore sur le thème des échelles opposant global et local
et donnant lieu à la notion de "glocal", les travaux sur la globalisation
accordent peu d'importance au micro-échelon et à la rue en particulier. Cet
impensé pourrait être lié au fait que cette littérature est en général largement
tournée vers le top-down des processus: elle privilégie une analyse qui part
des structures surplombantes et élude l'espace de la vie quotidienne. Dans
4Géographie et cultures, n° 71, automne 2009
un de ses derniers ouvrages, Saskia Sassen milite en faveur d'une prise en
compte du micro-échelon (2007).
Du côté des recherches sur la rue, la globalisation est peu mobilisée
comme grille de lecture. Quel que soit le champ disciplinaire, la multiplicité
des univers qui construisent la rue et notamment via la diversité des
échelles, manque à quelques exceptions près (Roulleau-Berger, 2004,
Bordes-Benayoun, 2005). Cette absence de la globalisation dans l'étude de
la rue pourrait avoir pour origine le "nationalisme méthodologique" (Beck,
2008) ou "encore l'étatisme implanté" (Sassen, 2009) qui domine dans les
sciences sociales et qui consiste à situer invariablement les études dans un
cadre national.
Apporter des réponses à la question des effets de la globalisation
sur la rue est une entreprise difficile car la part de ce qui doit revenir à la
globalisation et ce qui est imputable à l'histoire et à la culture d'une société
ne sont pas toujours simples à identifier. Malgré cette difficulté, les auteurs
de ce numéro se proposent ici d'aborder les effets de la globalisation sur les
rues à travers plusieurs thèmes.
Tout d'abord Guy Di Méo rend compte de l'expérience partagée par
les usagers des rues d'une sensorialité globale. Il analyse le formatage des
perceptions des usagers de la rue, à partir de la notion de "corpospatialité"
urbaine. Il pose avec force la question de l'infraction de l'ordre marchand
dans la symbolisation des identités individuelles et collectives. On retrouve
le commerce sous d'autres jours dans les textes qui suivent. Ils sont centrés
sur l'analyse des marquages entre autres liés aux commerçants. Brigitte
Bertoncello et Sylvie Bredeloup sondent les présences des marchands
africains dans une rue de Guangzhou et celles des marchands chinois dans
une rue de Dakar. Ce face-à-face circulatoire donne à voir de nouvelles
configurations spatiales et sociétales et porte en lui les germes d'un
nouveau cosmopolitisme. Lucine Endelstein croise les mouvements
commerciaux à la production identitaire et en particulier religieuse. Elle
démontre comment l'émergence des rues commerçantes casher à Paris
répond à des dynamiques de globalisation qui sont liées à des évolutions du
judaïsme.
D'autres formes culturelles se conjuguent à la globalisation et
marquent l'espace de la rue. C'est le cas du commerce localisé dans les
quartiers multiethniques, analysé par Martha Radice. Pour cette dernière,
"la rue commerçante en quartier multiethnique est [...] un miroir de la
globalisation culturelle". Elle pose la question du rôle de la singularité
culturelle dans la stratégie de rayonnement économique de la ville. Au-delà
5Géographie et cultures, n° 71, automne 2009
du rôle du marketing urbain, l'auteur démontre que la rue commerçante
multiethnique peut être considérée comme une rue globale. L'émergence
des rues globales s'accompagne aussi de mouvements de polarisation
socioéconomique. Dabié Nassa observe à travers l'étude de deux rues à Abidjan,
un mouvement conjoint de concentration des richesses et de paupérisation.
L'auteur démontre que l'espace-rue de la déréliction, celui qui échappe au
maillage de l'économie internationale n'en reste pas moins un fort espace
d'inventivité sociale. Michel Parazelli interroge les ressorts qui animent la
globalisation. Il analyse les restrictions croissantes d'accès aux espaces
publics qui s'appuient sur une criminalisation des plus défavorisés et qui
portent atteinte aux pratiques d'appropriation des jeunes de la rue, pratiques
pourtant essentielles dans leur rapport identitaire. M. Parazelli démontre
qu'au cœur des pratiques de tolérance zéro qui sévissent dans les villes
d'Amérique du Nord se niche une idéologie écosanitaire intiment articulée
au néolibéralisme. Dans une perspective d'analyse des politiques publiques,
Antoine Fleury souligne aussi la part d'influence néolibérale qui souffle sur
les politiques d'aménagement des rues d'Istanbul et de Berlin. À travers la
rue, la ville se met en scène et simule une identité internationale. Les
actions d'aménagement réalisées à Berlin et à Istanbul sont des actions de
prestige qui tendent à embellir les rues qui produisent de l'inclusion; mais
elles s'accompagnent de contrôle social et d'exclusion via l'installation des
dispositifs spatiaux censés décourager les ancrages des indésirables.
L'ensemble de ces textes ne couvre pas toute la réalité des
mutations qui affectent les rues aujourd'hui. Toutefois, ils offrent des pistes
intéressantes pour penser des convergences, des formes, des ruptures, des
continuités et également le maintien des singularités.
Djemila ZENEIDI
UMR ADES 5185 CNRS, Bordeaux
Bibliographie
BECK, U., 2006, Qu'est ce que le cosmopolitisme ?, Aubier, Paris.
BORDES-BENAYOUN, C., 2005, "De la rue ethnique au vaste monde", dans J.
Brody, (dir.), La rue, Toulouse, Presses Universitaires de Toulouse Le Mirail.
CASTELLS, M., 1996, The rise ofthe network society, vol.1. The information age:
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CHARMES, E., A. SANDER, 2007, "Avant propos" du dossier, La rue, entre
réseaux etterritoires, Revue flux n° 66-67, 2006-2007, p. 4-7.
CHELKOFF, G., J.-P. THIBAUD (dir.), 1997, Ambiances sous la ville, Cresson, Plan
urbain.
GOURDON, J.-L., 2001, La Rue. Essai sur l'économie de la forme urbaine, La Tour
d'Aigues, Éditions de L'Aube.
6Géographie et cultures, n° 71, automne 2009
HARVEY, D., 1989, The condition ofpostmodemity, Oxford, Blackwell.
HEROD, A., M. WRIGHT, 2002, Geographies of power: placing scale, Malden,
Blackwell Publishers.
JOSEPH, 1.,1998, La Ville sans qualités, La Tour D'aigues, L'Aube.
LEMONOREL, A., 1997, La rue, lieu de sociabilité, Rouen, Publications de
l'Université de Rouen, n° 214.
MORELLE, M., 2006, "La rue dans la ville africaine (Yaoundé, Cameroun et
Antananarivo, Madagascar)", Annales de géographie, n° 650, 2006, p.
339361.
PARAZELLI, M., 2002, La rue attractive, Parcours et pratiques identitaires des
jeunes de la rue, Sainte Foy, Presses de "Université du Québec.
ROULLEAU-BERGER, L., 2004, La rue, miroir des peurs et des sociabilités, PUF.
SASSEN, S., 2009, La globalisation, une sociologie, Paris, Gallimard. S. (dir.), 2007, Deciphering the global, its scales, spaces and subjects,
London, Routledge.
SASSEN, S., 1991, The Global City: New York, London, Tokyo, Princeton,
Princeton University Press.
7Géographie et cultures, n° 71, automne 2009
Appel à communication pour une journée d'étude
Peut-on parler de musique noire?
Mais peut-on ne pas en parler ?..
Séminaire ADES / CEAN avec le concours de la revue Volume! (éditions Mélanie
Seteun),Mardi 13 avril20l0 - Maison des Suds- Pessac (33).
Cet appel à communication fait suite à la publication en 2008 par la revue Volume!
d'une "lettre ouverte sur les musiques 'noires', 'afto-américaines' et 'européennes'" du
musicologue Philip Tagg. Quelle est donc cette musique qui serait liée à la couleur de
la peau? Est-ce seulement une façon de désigner la musique des Afto-américains ou
est-ce une musique mondiale? Une musique de "diaspora", résultat d'un métissage
dont on pourrait retrouver la part des origines afticaines ? Les caractéristiques qui lui
sont généralement attribuées sont-elles ses qualités propres ou résultent-t-elles du
rapport de l'Occident au monde noir, avec son cortège de fantasme, de complexe de
supériorité et de culpabilité? Est-ce un récit légendaire dont les clés seraient à trouver
dans les "rapports sociaux de race" ? Le but de ce séminaire sera de répondre à ces
questions à partir de la lettre de Philippe Tagg et dans une approche interdisciplinaire
(musicologique, anthropologique, historienne, géographique...).
Premièrement on pourra se demander si une vision essentialiste de la différence des
races (plus ou moins blanches, plus ou moins noires) et la croyance dans la
complémentarité "naturelle" des rôles sociaux de race a participé et participe encore à
façonner la production de la musique noire et la perception qu'en a le public. En
prolongeant cette question, on se demandera également si la perception fantasmée
d'une authenticité noire exotique n'a pas pour corollaire la vision d'une inauthenticité
blanche domestique toute aussi construite, et si cette opposition ne servirait pas de
modèle implicite pour penser les musiques actuelles et les musiques du monde,
aujourd'hui en France.
Deuxièmement, le fait que les relations sociales entre races puissent être appréhendées
comme des rapports de pouvoir conduit à questionner les cultures qui font référence à
la couleur de la peau comme des construits sociaux porteurs de messages explicites et
implicites. Ces cultures ont-elles pour conséquence de reproduire les structures de
domination? Mettent-elles au contraire en valeur les cultures alternatives où se
discutent les normes? Y a-t-il une valeur positive dans la performativité de la race
lorsqu'elle est mobilisée par les groupes minoritaires? Quel est le rôle des artistes et
de la création artistique dans ces processus?
Bien que l'appel à communication concerne toutes les approches des musiques noires,
une attention particulière sera portée aux textes qui traitent de la musique noire en
France, pays où une certaine conception universaliste des droits de l'Homme et du
citoyen a pu fteiner pendant un certain temps le développement des "études noires"
(Pap Ndiaye, 2008).
Comité scientifique: C. Chivallon (CEAN, lEP Bordeaux), D. Constant-Martin
(CEAN, lEP Bordeaux), G. Guibert (université de Paris 3), C. Guiu (IGARUN,
université de Nantes), P. Ndiaye (CENA, EHESS), E. Parent (LAHIC, EHESS), Y.
Raibaud (ADES, université de Bordeaux).
Proposition de communication (2 000 caractères) à envoyer à E. Parent (EHESS) et
y. Raibaud (ADES-CNRS) avant le 1er novembre 2009 (article 30 000 caractères
avant le 1er mars 2010).
Contact: y.raibaud@ades.cnrs.fr
8Géographie et cultures, n° 71, automne 2009
L'INDIVIDU, LE CORPS ET
LA RUE GLOBALE
Guy DI MEOI
Université de Bordeaux
ADES-CNRS, UMR 5185
Résumé: Ces pages identifient un objet commun aux sciences sociales de
l'espace géographique: le corps humain et ses rapports à la rue. Les exemples
fournis, les auteurs convoqués mettent en évidence un double processus de
corporisation de l'espace et de spatialisation des corps, créateur de la ville au gré
de la marche à pied et des interactions urbaines. Si la globalisation I mondialisation
tend à standardiser, de par le monde, les contextes de la rue comme les
comportements et les équipements corporels, les expressions propres à chaque
localité ne manquent pas. Les alliances du corps et de la rue décrivent plus que
jamais une grande diversité d'humanités et de lieux; tout autant qu'elles réclament
une nouvelle éthique du respect de l'autre, se dégageant de la marchandisation à
tout-va.
Mots-clés: ambiance, corps, espace commun, espace public, globalisation,
mondialisation, rue, ville.
Abstract: This article identifies an object that is common to the social sciences of
geographical space: the human body in its relations to the street. The examples
given and the authors cited here reveal a double process of corporealisation of
space and of spatialisation of bodies. In this process, walkers interact with the city
and create it. Though globalisation tends to standardize street contexts as well as
corporeal behaviours and equipments, local specific expressions remain important
and numerous. More than ever the different ways of combining the body and the
street reveal a great variety of humanities and places; in the same time they call for
a new ethics, based on the respect of the other and rejecting systematic
merchandization.
Keywords: Atmosphere, body, city, common space, globalisation, public space,
street.
1. Courriel : g.dimeo@ades.cnrs.fr
9Géographie et cultures, n° 71, automne 2009
L'individu et son corps ont été les grands oubliés, voire les
impensés, de la réflexion géographique. Certes, des géographes comme
Paul Vidal de la Blache ont décrit des manières de vivre en rapport avec des
contextes spatiaux et sociaux bien précis. Cependant, ces "modes de vie"
étaient abordés sous un angle déterministe, celui de "l'influence souveraine
des milieux" (Vidal de la Blache, 1921) sur les corps et sur les sociétés.
C'est ainsi que, dans les Principes de géographie humaine, Vidal affirmait
que "le climat sec resserre les tissus de la peau, précipite la circulation du
sang. (Lequel), plus pauvre en eau, agit sur le système nerveux et en exalte
la fonction". De telles considérations sur l'effet physiologique du climat ont
été reprises, dans la première moitié du XXe siècle, par d'autres géographes.
Du côté de la sociologie, Marcel Mauss alla plus loin avec ses
recherches sur les "techniques du corps". Il envisagea celui-ci comme "le
premier et le plus naturel instrument de l'homme, ou plus exactement le et le plus objet technique, et en même temps moyen
technique de l'homme" (Mauss, 1950). Plus tard, la sociologie américaine
(Goffman, 1973; 1974) mit l'accent sur les interactions symboliques
engendrées par le face-à-face des corps au quotidien. Sans doute la voie
avait-elle été ouverte par Maurice Merleau-Ponty (1949) et sa conception
du "corps propre", subsumant et articulant les dimensions psychique et
physique de l'être humain. Ce mouvement fut relayé, durant tout le second
XXe siècle, par nombre de chercheurs, sociologues ou anthropologues: de
Michel Foucault à Pierre Bourdieu (incorporation du pouvoir et de
l'appartenance sociale) et à Jean Baudrillard (corps réservoir de signes)
pour les premiers; de Claude Lévi-Strauss à Daniel Le Breton (corps
comme moyen d'individuation) pour les seconds. Les chercheurs
anglosaxons ne furent jamais en reste. S. Pile (1996), seul ou associé à H. J. Nast
(1998), a posé la question des corps dans la ville, celle de leur capacité à en
produire les lieux. Un peu plus tôt, D. Massey (1994) avait associé, dans la
même optique, corps et genre. E. Kenworthy Teather (1999) parlait même
de géographies incarnées (Embodied geographies).
En revanche, du côté des géographes français, peu de choses à
signaler. Il fallut attendre la période très contemporaine et l'arrivée d'une
nouvelle génération de chercheurs, dans les années 2000, pour que le corps
fasse enfin son entrée en géographie, avec Jean-Pierre Augustin,
JeanFrançois Staszak, Francine Barthe-Deloizy, Claire Hancock, Djémila
Zeneidi, Mélina Germes, Yves Raibaud, Anne Foumand; un corps sexué et
"genré" .
10Géographie et cultures, n° 71, automne 2009
Il était temps que les processus de spatialisation du corps et de
corporisation de l'espace attirent l'attention des géographes. Ces
implications du corps dans l'espace et de l'espace dans les corps ne
constituent-elles pas l'une des clés de la lecture et de la compréhension de
l'espace social? Les chercheurs anglo-saxons l'ont bien compris quand ils
parlent des "frontières fluides du corps" (Longhurst, 2001), incluant parfois
le genre comme facteur supplémentaire de ces incertitudes (Ainley, 1998).
Or la ville vécue, n'est-ce pas la rue? Comme le dit Thierry
Paquot (2006) : "I'histoire des villes est aussi, et surtout, une histoire des
rues". Rues qui mènent toujours quelque part dans la ville; rues dont les
intersections engendrent des lieux. Bien sûr, tous ces "chemins bordés de
maisons" ne se valent pas: la ruelle et l'impasse, les rues strictement
résidentielles ne sont pas les rues principales, la grand-rue. La présence
d'activités commerciales, la densité circulatoire façonnent ainsi des
catégories différentes de voies.
Dans cet exposé, après avoir cerné les rapports étroits des citadins,
de la rue et de la ville, je m'efforcerai d'éclairer de quelle manière les corps
produisent, dans une ambiance de globalisation, l'urbanité et la citadinité.
Corps, villes et rues
Depuis quelques décennies, dans le monde libéral capitaliste,
l'individu effectue une percée majeure, reléguant les anciennes logiques
sociales au second plan. Bernard Andrieu et Gilles Boëtsch (2008)
observent que l'identité individuelle se définit d'abord à partir du corps. Ce
retour de l'individu est donc aussi celui du corps: interface matérielle entre
le sujet et le monde, interface inaliénable et inséparable du sujet,
socialement construite.
Les anthropologues et les sociologues ont mis l'accent sur une
attitude et une cinétique particulière du corps dans la rue : la marche à pied.
Nombre de leurs travaux considèrent en effet la marche comme une
manière d'imposer le corps, de lui conférer une place éminente dans le jeu /
spectacle de la rue. Pierre Sansot (1996) signale justement que "la ville se
compose et se recompose, à chaque instant, par les pas de ses habitants".
Or, observe-t-il, "marcher engage le corps".
11Géographie et cultures, n° 71, automne 2009
À ce jeu, si les corps ont la capacité de (re)produire la ville au
quotidien, c'est peut-être parce que les uns et l'autre témoignent d'une
même nature. Si le corps se spatialise, l'espace, lui, "acquiert une
corporéité" (Fournand, 2008). Il se façonne à la mesure des corps qui
l'habitent, car le corps reste, pour l'être humain, la mesure
phénoménologique de toute chose. Du coup les transformations du corps
(habillage, déshabillage, maladie, handicap...) se traduisent par celles des
espaces qui l'environnent. La nudité crée des espaces spécifiques: salle de
bains, plage et camp naturistes (Barthe-Deloizy, 2003).
Le corps lui-même est un espace. Cependant, c'est l'espace qui lui
donne place, lui interdisant toute ubiquité (un même corps en plusieurs
places) et toute confusion (plusieurs corps en une même place; sauf pour
l'expérience féminine de la grossesse). Il peut résulter de ces logiques de
co-construction des corps et des espaces, ce qu'Anne Fournand appelle un
phénomène de "corpospatialité" ; à savoir un "espace-temps dans lequel le
corps et l'espace ne sont plus délimités, où les limites du corps sont
repoussées" .
Dans ce jeu, une autre assimilation se dessine, celle de la rue à la
ville et celle de la ville à la rue, toujours par l'entremise des corps.
Corporéité de la ville
Depuis que les villes existent et s'identifient par le tissu de leurs
rues, les sociétés se les représentent comme une analogie du corps humain.
er
T. Paquot (2006) rappelle que c'est chez Vitruve, au 1 siècle avant J.-C.,
que "l'on rencontre - pour la première fois? - cette analogie entre le
corps humain et le corps de la ville". D'Alberti et de Vinci à Le Corbusier,
cette référence au corps, idéal de beauté, de force et d'harmonie,
d'esthétique des proportions, hante les conceptions de l'architecture et de
l'urbanisme. Ainsi, Le Corbusier définit le Modulor comme la métrique de
l'espace architectural, calquée sur la taille d'un individu moyen. Sa
conception de l'urbanisme repose également sur une vision du corps: libre,
vivant dans la nature, au soleil. Il voulait supprimer la rue, parce que la "rue
corridor" exerce à ses yeux une contrainte, un écrasement, une domination
des corps.
De nos jours, les nouvelles écoles d'urbanisme font au contraire
grand cas des formes et des tracés de la rue. Là encore, c'est le corps qui est
convoqué quand il est question de lui ménager des passages pour accéder de
la rue aux îlots ouverts de Christian de Portzamparc. C'est l'œil et les sens
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qui sont sollicités lorsque l'architecte prévoit une "percée visuelle" Gardin,
cour avec grille, recul d'immeuble) dans l'alignement de la rue.
Ainsi, la ville se construit à la mesure du corps, pour ses besoins,
mais aussi à son image. Souvent, des références féminines sont utilisées
pour qualifier la ville. Le tissu viscéral de la ville / femme, métaphore
corporelle des rues, protège les hommes qui se perdent dans cette matrice.
Moins centrées sur un genre, d'autres symboliques corporelles désignent
certaines parties du corps urbain: le ventre, le cœur, le poumon (vert)... La
ville croît comme un corps. Quant à ses artères, ce sont les rues qui
l'irriguent, lui donnent vie: "Corps de la ville, corps des citadins, corps à
corps [...], la ville contemple tous ces corps humains qui la pénètrent et s'y
complaisent" (Paquot, 2006).
La rue, c'est la ville
Si la ville est un corps, la rue c'est la ville, et ceci, au moins pour
trois raisons.
Primo, le tracé linéaire de la rue se situe toujours à l'origine de la
ville. Il en constitue bien souvent l'acte fondateur, sacré et mythique.
C'était le cas des cités étrusques et latines comme de certaines cités
grecques. Pour les créer, après consultation des oracles et sacrifice, il
convenait de tracer le sillon matérialisant leurs limites. Suivait alors l'acte
de représentation du monde, à savoir la localisation du mundus d'une ville
latine édifiée à l'image du cosmos. Il s'agissait du point d'intersection d'un
axe nord-sud, le carda, et d'un axe est-ouest, le decumanus. Nous verrons
qu'à Bordeaux, le point hérité de ce mundus antique reste le haut lieu de la
ville, fréquenté par les corps pressés de la foule. C'est toujours le centre du
monde, celui d'une globalisation dans laquelle Bordeaux s'inscrit.
Secundo, nombre de grandes transformations de la ville, entreprises
en vertu de I'hygiénisme, surtout au XIXe siècle, ont conféré à la rue élargie
une fonction de réorganisation de l'espace urbain. Ces voies furent réalisées
grâce à de nouvelles techniques (bâtiment, réseaux d'adduction et
d'assainissement), en fonction d'enjeux économiques et sociaux propres à
la modernité. Sous l'égide du baron Haussmann, en France, ce nouvel
urbanisme eut pour mission d'aérer les villes, d'en chasser les épidémies.
On sait que des moyens de transports modernes, empruntant ces axes, ont
instauré un nouveau régime des mobilités, des activités et des vécus citadins
au cœur de ces espaces en extension croissante. Ajoutons que cet urbanisme
monumental permit d'exercer un contrôle politique sur les habitants, une
13Géographie et cultures, n° 71, automne 2009
manière de "discipline" des corps par l'intervention désormais plus facile de
la troupe et de la police dans la ville.
Cependant, la rue (tertio) c'est sans doute, avant tout, la scène, le
spectacle, l'expression par excellence de la ville. Sur elle s'ouvrent tous les
seuils, toutes les portes et fenêtres des espaces privés. Elle marque les
stations, celles des entrées d'immeubles, des devantures commerciales, des
arrêts de bus, de tram ou de métro. À l'opposé, la rue c'est aussi le
mouvement, le déplacement dans la ville. Dans les deux cas, ne sont-ce pas
les corps qui interprètent ces partitions contradictoires? Ce sont eux, guidés
par leur conscience réflexive ou emportés par leurs propres mouvements,
qui font le choix des itinéraires, celui de l'aventure quotidienne au gré des
carrefours et des bifurcations. Hésitation, choix, la rue s'avère donc espace
de liberté pour les corps des individus qui l'empruntent. Leur fantaisie et
leurs ruses peuvent s'y exprimer, quel que soit le conformisme, le
mimétisme dominant de ces corps et de leurs postures. C'est que la rue
n'est pas uniquement un espace d'improvisation sociale sur des bases
culturelles. C'est une scène à la Goffman, nourrie d'interactions concrètes
et symboliques ménagées par les corps qui circulent et se croisent, s'évitent,
se rencontrent. C'est une succession de lieux, un territoire socialement
préparé pour un type attendu de représentation et d'action. C'est une scène
convenue, mais toujours susceptible de surprendre.
Le paradoxe, c'est que la rue n'est rien, note Marcel Hénaff(2008);
elle n'est qu'un vide entre les immeubles, un espace de circulation. Et
pourtant, observe ce même auteur, "elle condense la réalité de la ville; elle
en révèle l'atmosphère, le style, le rythme, le charme". Du coup,
comprendre la rue nous amène à saisir la signification profonde du
phénomène urbain. Pour Jane Jacobs (1961), ce rien qu'est la rue tisse la
matrice de la sociabilité et de la culture urbaines. Or la rue, c'est avant tout
l'espace de la circulation des corps. C'est par excellence le lieu de la "vie
commune", notion que Marcel Hénaff distingue de la vie privée et de la vie
publique. Cette idée de vie ou d'espace commun de la rue nous ramène à H.
Arendt (1958), pour qui le "monde commun" désigne des relations de
voisinage, tout ce qui concerne un mode de vie familier de proximité. On y
retrouve bien la rue du quartier d'habitation, à défaut de la grand-rue.
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