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Où que tu ailles

De
328 pages

Ne serait-ce pas merveilleux de découvrir, plus de dix années après avoir quitté les bancs de classe, qu’un ancien camarade a gardé au fond de son cœur, malgré toutes ces années de séparation, l’amour secret qu’il vous portait jadis ? Ne serait-ce pas touchant si vous appreniez que, pour lui, vous êtes toujours son âme sœur, celle à qui il n’a jamais osé avouer ses sentiments ? Mais qu’arriverait-il si vous découvriez qu’il vous suit depuis toutes ces années, que vous l’obsédez nuit et jour et qu’il connaît tout de vous? Et si le conte de fées virait au cauchemar ?
Soyez sans crainte, cela n’est pas votre histoire, mais celle d’une autre, celle d'Adela, une fille ordinaire qui va découvrir qu'elle est l'héroïne d'un livre plutôt dérangeant.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-93037-8

 

© Edilivre, 2015

Où que tu ailles…

La journée tirait à sa fin et la lumière s’apprêtait à laisser place à l’obscurité lorsqu’une voiture de couleur sombre se gara au pied d’un petit chalet, faisant crépiter le gravier. L’habitation qui se situait dans un quartier légèrement décentré d’un petit village touristique des Préalpes fribourgeoises était utilisée à l’année, contrairement à la majorité des maisons qui l’entouraient.

Le moteur venait à peine de taire son ronronnement que sa jeune conductrice, une femme trentenaire répondant au nom d’Adela, en sortit et se dirigea d’un pas rapide vers l’entrée. À la fraîcheur de l’air ambiant qui frappait son visage, elle pensa que les beaux jours n’étaient pas près de revenir. La jeune femme, après avoir franchi le seuil de l’entrée, se dépêcha de refermer derrière elle pour échapper au froid. Elle sortit un trousseau de clés de sa poche, se saisit de la plus petite et se dirigea vers les deux boîtes à lettres encastrées dans le mur pour l’introduire dans la serrure de gauche. L’étiquette indiquait « Adela B., attique ». À l’intérieur, elle trouva différentes enveloppes, des factures pour la plupart et un peu de publicité. Elle prit le tout et monta l’escalier qui conduisait à son logement situé au 2ème étage. L’appartement, un quatre pièces spacieux aux murs blancs, avait été construit dans un chalet moderne. La propriété, placée au centre d’un quartier calme, était entourée de constructions du même type, reliées entre elles par un enchevêtrement de petites routes qui constituaient parfois un véritable labyrinthe pour les visiteurs qui s’y perdaient. Pour pallier la proximité des maisons, l’architecte avait fait aménager de nombreuses zones de végétation qui permettaient de conserver l’intimité de tout un chacun.

Une fois la porte palière refermée derrière elle, Adela se dirigea vers la cuisine. Quelque peu frigorifiée, elle déposa le courrier sur la table avant de mettre la bouilloire en marche. Elle sortit une tasse du buffet avant de chercher un sachet de thé dans l’éventail de saveurs que contenaient ses placards. En attendant que l’eau finisse de bouillir, elle saisit le paquet de lettres sur la table et commença à les passer en revue. Factures et publicité étaient son lot quotidien, aussi les fit-elle défiler les unes après les autres sans leur accorder plus d’intérêt qu’à l’accoutumée. Elle en avait presque fait le tour quand son attention se porta sur un flyer pris entre deux enveloppes. Celui-ci annonçait la sortie d’un livre écrit par un auteur local, désormais disponible dans les librairies de la région. Cela n’avait rien d’extraordinaire, si ce n’est le fait qu’elle l’avait déjà reçu à de nombreuses reprises. En effet, chaque jour depuis deux semaines, ce même prospectus avait été déposé dans sa boîte aux lettres. Jusqu’alors elle n’y avait porté aucune attention particulière, se contentant de les jeter sans les lire, persuadée jusqu’alors qu’il ne s’agissait que de publicité agressive de la part de l’éditeur pour s’assurer une bonne publicité.

Mais cette fois, intriguée, elle regarda plus attentivement le flyer, survolant les dates de sortie. La première page représentait la couverture du livre à vendre, le titre prenant toute la largeur : « Confessions d’un monstre ». Elle le trouvait plutôt accrocheur et tourna la page pour voir ce qui était écrit à l’intérieur. On pouvait y lire plusieurs passages pris çà et là dans le livre. Elle lut quelques extraits tout en allant éteindre la cuisinière où la bouilloire s’était mise à siffler. Tout en continuant sa lecture, elle versa l’eau dans sa tasse. Mais, soudain, les traits de son visage se figèrent et n’affichèrent plus le même air tranquille qu’ils avaient l’instant précédent. Une moue dubitative se lisait maintenant sur son expression crispée. Elle était si absorbée par ses pensées qu’elle abandonna sa tisane sur le plan de travail et s’assit. Contrairement à ce qu’on aurait pu croire, elle ne poursuivait pas sa lecture, mais parcourait pour la énième fois les mêmes passages. Si aucun détail ne la frappait en particulier, l’ensemble des mots résonnait en elle comme une sensation de déjà-vu réveillant son subconscient et cela l’interpellait. Adela avait vécu des instants similaires dans sa vie, des instants identiques à ceux décrits dans les extraits qu’elle avait sous les yeux. Comme si ceux-ci parlaient d’elle. Son esprit était plongé à la fois dans le livre et dans ses propres pensées. Elle se trouvait entre deux mondes, comme lorsque le rêve que l’on fait paraît si réel que l’on ne sait pas où se situe la frontière entre la fiction et la réalité. Elle restait médusée à l’idée de se reconnaître dans certains passages et se demandait s’il était possible qu’un de ses proches amis ait pu écrire un bouquin sans lui en avoir parlé, en s’inspirant d’elle pour l’un de ses personnages. Troublée, elle décrocha son regard du papier et passa mentalement en revue toutes les personnes susceptibles d’avoir pu le faire, mais aucune d’entre elles ne semblait avoir le profil. Bien que ses amis soient pour la plupart d’un niveau intellectuel assez élevé, elle n’avait pas connaissance que l’un d’eux présentât des talents pour l’écriture ni même une passion pouvant s’y rapporter. Une fois encore, elle relut les passages qui la troublaient, inquiète maintenant, rapprochant le titre de l’ouvrage avec son passé. Assurément voulus par l’éditeur, les extraits étaient trop courts pour réussir à se faire une idée précise de l’histoire. Tout avait été mis dans un titre racoleur pour attirer le lecteur. Et apparemment cela avait fonctionné, se disait-elle intérieurement. Juste l’espace d’un instant, un millième de seconde, elle imagina la possibilité que ce soit elle qui fut représentée avant de chasser cette idée de sa tête. Enfin, elle dirigea son attention sur la dernière page, là où étaient indiqués les points de vente possibles. Seules deux librairies de la région distribuaient ce livre : celle du « Vieux-Comté », située dans la ville de Bulle et la librairie « La Rumeur » sise à Romont. Elle réfléchit un moment, indécise. Après quelques minutes de réflexion, c’était décidé, demain elle se rendrait dans l’une de ces deux boutiques et achèterait ce livre.

Le soir, dans son lit, elle repensa à ce qu’elle avait lu un peu plus tôt dans la soirée. Elle avait essayé de ne plus y penser, mais, les yeux rivés sur un plafond qu’elle savait présent sans parvenir à le distinguer dans l’obscurité, elle repassait mentalement chaque extrait, expression après expression. Les mots pris un à un ne lui provoquaient que peu d’émotion, mais placés côte à côte, leur sens ne faisait qu’accentuer une angoisse qui ne cessait d’augmenter. Plus elle se les répétait et plus elle devenait anxieuse. C’était le second passage qui la mettait le plus mal à l’aise. Plus court et plus intrusif, il correspondait à l’identique à un évènement de sa vie passée, un incident qui lui avait laissé un goût amer pendant plusieurs années avant qu’elle ne réussisse à l’enfouir dans les tréfonds de sa mémoire. C’était la perspective de savoir que quelque chose de désagréable se dessinait peut-être dans un futur proche qui lui volait son sommeil cette nuit-là. Elle espérait intensément que ce ne serait pas le cas tout en se faisant déjà à l’idée de cette forte probabilité. Le flyer était bien réel, tout comme ce qu’elle avait vécu. Pensant qu’une coïncidence entre ces deux évènements était quasi impossible, elle s’attendait à ce que sa vie s’en retrouve chamboulée d’ici peu. Finalement, tard dans la nuit, elle sut qu’une épreuve l’attendait et qu’elle n’avait que peu de chance d’y échapper. Épuisée par cette conclusion, elle finit par s’endormir d’un sommeil agité.

Samedi matin, Adela, marquée des stigmates de cette nuit troublée, se réveilla péniblement. Les yeux mi-clos, elle se tourna vers la table basse placée à côté de son lit et regarda le réveil qui affichait 7h30. Les paupières gonflées, les muscles raidis, elle se leva et se dirigea vers la salle de bain, vaseuse et fourbue. Une fois douchée et habillée, elle s’assit à la table de la cuisine après s’être préparé une tasse de café. En y réfléchissant maintenant, il lui semblait que les évènements de la veille étaient moins pesants. Fataliste, elle se dit que ce qui devait arriver arriverait.

Sur la table, devant elle, le mystérieux flyer capta à nouveau son attention. Elle le prit et relut les passages troublants pour s’assurer qu’elle n’avait rien inventé et constata que les mots résonnaient toujours en elle de la même façon. Décidée à comprendre, elle posa promptement sa tasse et alla chercher sa veste dans le placard. En faisant un dernier tour par la cuisine, elle glissa dans sa poche le flyer et sortit de chez elle. Dévalant rapidement les marches menant à l’entrée du chalet, elle s’engouffra dans sa voiture et démarra rapidement. La marche arrière qu’elle exécuta pour sortir du parking était un exercice répété à maintes reprises, ce qui ne lui demanda que deux manœuvres pour que la voiture s’engage dans la rue centrale. Dans un village encore endormi, le véhicule fila tout droit en direction de la grande ville.

Le paysage durant le trajet fut relégué au second plan, laissant la beauté des montagnes et de la végétation au souvenir de jours meilleurs. La conductrice regardait droit devant elle. Les courbes de la route défilèrent rapidement, si bien que vingt minutes plus tard, la voiture pénétra dans la périphérie de la ville. La cité tout entière était encore plongée dans la léthargie du samedi quand Adela se gara à proximité de la seconde librairie nommée. En traversant la rue, elle ne vit pas âme qui vive et s’empressa d’accélérer le pas pour trouver refuge dans un environnement moins inhospitalier que le froid glacial. Passé le pas de porte de la boutique, elle découvrit un univers qu’elle connaissait déjà puisque, native de la région, elle était régulièrement venue au cours des années pour y chercher divers ouvrages. Cependant, elle ne put s’empêcher de remarquer le changement de disposition du mobilier et son évolution depuis la dernière fois qu’elle s’y était rendue. Mais l’âme authentique, un peu vieillotte, qui se dégageait des murs de cette maison de maître lui rappelait son enfance encore récente où les tracas de la vie n’avaient encore que peu d’emprise sur elle. Ce souvenir lui procura un soulagement, une sorte de répit émotionnel quant aux évènements de la veille qui l’avaient conduite ici aujourd’hui. Elle profita de l’occasion qui s’offrait à elle pour flâner au gré des étagères, survolant avec intérêt certains titres en se remémorant à leur simple lecture les histoires qu’elle avait eu l’occasion de lire par le passé. Elle reconnut certains écrivains, auteurs de grands ouvrages contemporains. Dans la multitude des œuvres vendues en premier plan, un grand nombre de noms d’écrivains lui rappelèrent de vagues souvenirs, enfouis dans un coin de sa mémoire par les exercices de récitations scolaires, ce qui eut le mérite de lui décrocher un léger sourire.

Puis, soudain, elle le vit ! Posé sur l’étagère réservée aux auteurs locaux, en face des caisses, le livre qui l’avait empêché de dormir et qui avait réussi à la faire se lever à une heure aussi matinale un jour de congé. Elle se désintéressa soudainement des grands auteurs et marcha vers le livre qui semblait la narguer. Au milieu d’ouvrages photographiques consacrés à la faune sauvage, aux plantes de la région et à la beauté des paysages avoisinants se distinguait le livre en format roman, dont elle reconnut sur-le-champ l’image de la couverture souple. Elle saisit le premier exemplaire à portée de sa main et l’attira vers elle. Le cœur battant, le souffle devenu court malgré ses tentatives de relaxation, elle feuilleta l’épais ouvrage, recherchant un signe, un indice, capable de la conforter dans son intuition. Mais il se révéla vite clair qu’elle ne trouverait pas grand-chose à ce moment précis tant elle était stressée. Ses mains tremblantes au toucher du papier et ses yeux aux bords des larmes révélèrent son état de détresse émotionnelle. Elle n’arrivait pas à se concentrer, car elle ne voulait pas que les gens sachent ! Cette phrase qu’elle se répétait en boucle dans son esprit l’obligea à se dissimuler entre deux rayons pour cacher sa gêne et sa honte, et pour tenter de reprendre le contrôle de ses émotions. Il lui fallait juste un peu de temps… Dissimulée derrière de hautes étagères, agrippée à elles pour ne pas sombrer, elle laissa la crise passer. Puis, après s’être efforcée d’avoir des pensées agréables, elle referma le livre, avant de passer ses doigts sur la page de garde. Lisant le nom de l’auteur, son regard s’arrêta, hypnotisé : Georges Cavalier.

L’ouvrage payé et bien calé au fond d’un sac en plastique, elle regagna sa voiture. Avant de prendre le chemin du retour, elle se regarda dans son rétroviseur. Elle s’assura que ses larmes n’avaient pas laissé de sillons sur son visage. Les yeux rivés sur la route, chemin rentrant, elle jetait instinctivement des regards perplexes sur le plastique blanc du sac posé sur le siège passager. Georges Cavalier, se répétait-elle, ce nom ne lui disait vraiment rien. Plus intriguant encore, Cavalier n’étant pas un nom courant dans la région, elle le trouvait étrange pour un auteur qui se voulait originaire du coin. De retour chez elle, elle s’empressa de ranger sa veste et alla se poser sur le canapé du salon pour commencer à lire.

 

Prologue

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être quelqu’un de bien, je me suis juste égaré en chemin. J’ai perdu ma route quelque part, un jour ordinaire. J’ai essayé de revenir en arrière, mais ce monde avait fini d’exister à tout jamais alors, je me suis résigné. Aujourd’hui, je suis ce que les gens appellent communément un voyeur, un sale pervers qui, dans l’imaginaire populaire, se cache à la nuit tombée derrière un buisson pour épier et observer de façon malsaine les braves gens chez eux. Si cette définition vous semble correspondre, alors sachez que j’ai poussé le vice bien au-delà de ce que vous pouvez imaginer. Bien caché dans mon appartement, derrière cet écran d’ordinateur, là où se croient à l’abri, dissimulés derrière leur pseudonyme, les individus qui assouvissent leur penchant déviant, je me permets de publier la confidence authentique d’une vie mensongère. Il y a longtemps que je me sais atteint d’un trouble, vous le comprendrez plus tard. Mais il n’y a que récemment que j’en ai pris pleinement conscience. J’ai au cours de nombreuses soirées passées en tête-à-tête avec moi-même mis le point sur les actions qui m’ont conduit là où j’en suis actuellement. Je souhaite partager avec vous certains de ces moments de vie, sans vraiment comprendre encore pourquoi je fais cette démarche. Je vous laisse seul juge de les considérer comme de bonnes où de mauvaises actions puisque nous n’aurons sans doute jamais l’occasion de nous rencontrer.

Venez, braves gens, plongeons dans mon esprit dérangé !

J’ai, depuis ma plus tendre enfance, ressenti un profond malaise en présence de la gent féminine. Comme bien des hommes dans mon cas, il m’était impossible de leur parler sans bégayer. Cette affection a fini par me pousser vers un mutisme volontaire d’où personne n’aurait pu me faire sortir. Les femmes, je les considérais comme quelque chose qu’elles n’étaient pas, mais je l’ignorais alors : un fabuleux trésor, un joyau inestimable qu’il fallait protéger. J’étais pourtant un enfant jovial qui attendait beaucoup du monde. Et jamais je n’aurais pu croire que les choses allaient si mal tourner pour moi.

Cela se produisit brutalement lorsque le temps de la puberté arriva. Les enfants des villages que nous étions gagnèrent la grande ville et son lycée. Parmi les milliers d’élèves avec lesquels je me suis retrouvé, je fus vite catalogué comme étant un paysan sans intérêt de par ma personnalité renfermée et je fus relégué à l’anonymat le plus total. Mais puisque même un paysan sans intérêt peut avoir des sentiments, j’ai, durant cette période, éprouvé des sentiments d’amour pour de magnifiques créatures telles que Maud, Céline, Nordine, Marlyse, Laurence et tellement d’autres, mais elles ne l’ont jamais su. Comme elles étaient belles, je m’en rappelle comme si c’était hier. Cependant, elles m’ont profondément meurtri en préférant l’archétype du mâle dominant à mon amour sincère et infini. Ce sont elles qui m’ont poussé vers l’abysse qui entoure ma vie, et c’est pour cette raison que je leur en ai voulu. Rien que de taper ces mots, je me rappelle les années de souffrances qui m’ont accompagné à chaque fois que la flamme de mon cœur était soufflée par ces traîtresses. Je les aimais trop, voilà tout ! À chacune d’elle, j’aurais pu donner une partie de mon âme. Alors, lorsque je les voyais souffrir dans les couloirs pour un amour à sens unique ou pleurer à cause d’un imbécile décérébré, amateur de skate ou de foot, tantôt je les chérissais, tantôt je rêvais de les tuer. Mais quitte à les tuer, je souhaitais le faire dans une souffrance sournoise, profonde. Je rêvais de les soumettre à des châtiments humiliants pour mieux les sauver ensuite. Pour leur faire payer cette humiliation qui était mienne jour après jour. Tout un chacun a un jour ou l’autre éprouvé une envie de meurtre, c’est normal. Mais peu de gens sont capables d’y trouver un plaisir jouissif comme je l’éprouve. Le plaisir que j’ai en imaginant la souffrance que l’on peut infliger à autrui m’est si agréable qu’il n’existe pas de mots assez forts pour le décrire. C’est durant les cours d’expression écrite que j’ai ressenti la puissance de mes premières pulsions. Ô combien j’étais le seul à comprendre et ressentir la douleur de cet homme accusé du meurtre passionnel de sa femme que nous avait lu notre professeur ! Je ressentais l’amour qui se dégageait de lui pour sa bien-aimée et je savais parfaitement ce qui l’avait poussé à la tuer si sauvagement. Je le comprenais et j’excusais son geste qui n’était que la plus belle preuve d’amour que l’on puisse donner selon moi.

Tout a basculé lorsque je t’ai vue pour la première fois. J’étais avec mon père dans le centre commercial à côté de l’école. Je l’avais rejoint à la sortie des cours. Je m’en rappelle très bien, car ce fut la première fois de ma vie que j’eus honte du reflet de mon père en habit de travail. Toi et celle qui était sans nul doute ta mère êtes venues vous asseoir à la table placée à côté de la nôtre. Tu devais sortir de la piscine, car tu avais les cheveux mouillés et tu portais un sweat-shirt à capuche bleu. Tu ne les avais pas attachés et tu les avais simplement placés derrière tes oreilles. Ce fut instantané ! Un choc sans précédent ! Je me dis parfois, en cherchant à justifier mes actes, que ta beauté fut responsable de tout. Je ne t’ai plus lâché des yeux après cet instant, hypnotisé par la grâce des courbes harmonieuses de ton corps et la perfection des traits de ton visage. Nos regards ne se sont jamais croisés. Pas une fois tu n’as tourné les yeux vers moi. Et lorsqu’au moment de partir, je t’ai jeté un dernier regard, j’ai pris la décision de te revoir.

En rentrant chez moi, ce soir-là, je n’ai fait que penser à toi et à la puissance qui s’était dégagée de notre rencontre. Couché dans mon lit, je t’ai aimée comme je savais que je n’aimerais plus jamais, sans te connaître, sans t’avoir parlé. Apeuré par l’éventualité d’un nouveau rejet, j’ai décidé que je t’aimerais à distance. Dès le lendemain, je t’ai cherchée parmi les 1540 élèves que nous étions cette année-là. Les jours, les semaines passèrent, sans que je réussisse à te revoir. J’ai attendu dans tous les endroits stratégiques de l’école : l’arrêt de bus, la cantine, la cour de récréation… J’ai fini par penser que tu étais peut-être plus âgée et que, dès lors, tu étudiais dans un autre établissement. Cependant, ma persévérance finit par être récompensée là où je ne m’y attendais pas. Puni pour une quelconque broutille et parce que je ne savais pas, selon mon professeur, me tenir lors des spectacles, je fus condamné à m’asseoir au premier rang du théâtre, là où il pourrait garder un œil sur ma personne. Autant cette punition m’avait énervé, autant, quand la salle fut plongée dans le noir et que je te vis apparaître, j’eus envie de remercier le destin pour ce cadeau inespéré. La pièce était une version moderne, trop à mon goût, du « Petit Poucet ». Tu y jouais un rôle de figuration, mais je n’avais d’yeux que pour toi et pour le foulard jaune qui entourait ton poignet. À la fin de la représentation, il me fut aisé d’aller demander un prospectus sur lequel je pus lire le nom de toutes les personnes qui avaient participé à la pièce. Commença alors un petit jeu de déduction qui vira vite à l’obsession. J’ai d’abord éliminé toutes les personnes que je connaissais ainsi que celles ayant des prénoms masculins. Ainsi, vous n’étiez plus que trois en lice. Trois noms que la providence, une fois encore, finit par départager. Durant plusieurs jours, j’avais cherché à t’identifier, mais je n’y étais pas parvenu. Et ce fut au cours d’une simple discussion avec ma mère, alors que je lui expliquais que j’avais vu la plus belle des filles, mais que je n’arrivais pas à savoir de laquelle il s’agissait parmi les trois noms qui m’étaient proposés, qu’elle regarda ma liste et me dit qu’un nom lui semblait familier. Confiant, je lui ai décrit ta beauté et ma mère me confirma que ton nom était le premier de ma liste. Comme je l’ai appris plus tard, nos parents se connaissaient depuis fort longtemps.

La suite fut des plus simples. J’appris, par le biais de l’annuaire téléphonique, que tu résidais en ville. Ton nom de famille, peu courant dans la région, était le seul inscrit dans cette localité. J’ai donc tenté ma chance un samedi soir, alors que ton image m’empêchait de dormir. Je fis à pied, poussé par un besoin insatiable, les quinze kilomètres qui me séparaient du chemin de la Verda 36, premier étage, appartement de gauche. Mes parents n’ont jamais su que j’étais parti en pleine nuit et, à l’époque, ils n’auraient sans doute pas été ravis de l’apprendre.

Pour trouver cette rue qui me rappelait vaguement quelque chose, j’ai dû parcourir la ville de long en large une bonne partie de la nuit. Je pensais réussir à trouver ton domicile simplement en lisant le nom des rues au gré de ma promenade. J’avais tenté de me procurer une carte, mais les seules dont nous disposions à la maison étaient des cartes de voyages. La réalité de l’étendue du terrain à couvrir se révéla plus ardue que je ne l’avais pensé. Mon aventure avait débuté par le centre-ville que je connaissais relativement bien, puis j’avais étendu mes recherches aux axes principaux, sans résultat. Mon cœur a même failli lâcher lorsque je lisais le nom d’une rue qui commençait par la lettre « V ». Soudain, alors que je m’apprêtais à faire le trajet en sens inverse pour regagner la chaleur de mon lit, je me suis rappelé qu’un de mes camarades d’école chez qui j’avais passé plusieurs après-midi habitait ta rue. C’est de là que me venait ce sentiment de connaître l’endroit, cette impression de déjà-vu. Je me suis immédiatement mis en marche, le cœur soudain léger, ma fatigue soudain envolée. Après avoir lu ton nom sur l’une des boîtes aux lettres de l’immeuble, je me suis placé sous les fenêtres pour tenter de définir laquelle des pièces était ta chambre. Toutes les lumières étaient éteintes à cette heure avancée de la nuit et j’ai fini par t’imaginer dormir paisiblement. J’aurais tant voulu te regarder dans ton sommeil, voir le lieu où tu vivais, les choses qui faisaient ta vie, qui te rendaient heureuse et pouvoir partager cela avec toi un instant, même le plus court. Je suis resté sous les étoiles, le cœur battant plus fort que le silence de la nuit avec la peur d’être surpris par quelqu’un. Chaque ombre me rendait fébrile et les rafales froides du vent eurent finalement raison de ma passion. Mais avant de partir, je n’ai pu résister à l’envie de te contempler. Aussi, j’ai appuyé sur le bouton de la sonnette, longtemps, jusqu’à ce qu’apparaisse la lumière dans l’appartement. À cet instant, d’un bond, j’ai plongé dans la nuit. Accroupi derrière des voitures garées, j’ai vu ton père ouvrir la fenêtre et regarder dehors avant de refermer les volets, mais toi, tu n’es pas apparue. Tout au long du chemin du retour, j’ai imaginé mille et un stratagèmes pour que le destin nous rapproche. Sur les chemins de terre, à travers les champs et les forêts qui me conduisaient chez moi, j’ai rêvé de devenir ton ami, ton confident.

Dès le lundi suivant, je t’ai attendue dans le garage à vélo de l’école, car j’avais compris que c’était par ce moyen que tu rentrais chez toi tous les jours pour déjeuner et le soir venu. Pour ce faire, j’ai pris le bus une heure plus tôt. Ainsi, j’ai eu tout loisir d’étudier les lieux et de choisir une cachette appropriée pour te voir arriver. Les premiers jours furent infructueux, probablement du fait que nous n’avions pas les mêmes horaires. Mais puisque j’étais de nature patiente et aussi parce que je n’avais rien d’autre à faire de mes moments de liberté, je suis resté dans ma cachette chaque fois que les cours m’en donnaient la possibilité. Enfin, je surpris ton arrivée au guidon de ta bicyclette par un beau mercredi matin. Je n’ai eu aucun mal à te reconnaître tant ton image s’était gravée dans mon esprit. Mon ventre s’est noué. Tu étais toujours aussi belle avec tes cheveux châtains soigneusement tirés en arrière et maintenus par un élastique. Encore une fois, chacun de tes gestes se révéla d’une beauté époustouflante. Je t’ai laissé t’éloigner avant de sortir de l’ombre derrière laquelle je m’étais dissimulé. Je me suis alors dirigé vers l’endroit où tu venais de déposer ton vélo et j’ai touché le cadre religieusement. Dans un geste incontrôlable, indépendant de ma volonté, mais poussé par un besoin quasi vital, j’ai caressé la selle encore chaude de ta présence. J’ai laissé mes doigts sur le cuir comme pour tenter d’aspirer la chaleur qui s’en dégageait, imaginant au passage le contour de tes fesses. Par ce biais, j’ai découvert pour la première fois ce que les pulsions représentaient. Ce geste, considéré par tout un chacun comme dégoûtant, malsain et pervers, fut pour moi, et je vous l’assure, la source du bien-être le plus total. Après cet acte, je me suis senti heureux comme je ne l’avais encore jamais été. Les jours suivants furent rythmés par tes apparitions furtives des entre-deux cours. Voulant toujours en savoir davantage sur toi dans l’espoir de nous découvrir des points communs et, si possible, des sujets de conversation, je t’attendais à des endroits stratégiques, dissimulé par la foule. Rapidement, mes renseignements sur ta vie augmentèrent, parallèlement à mon amour. Si bien que je finis par savoir le numéro de ta classe devant laquelle je me mis à passer régulièrement pour tenter de t’apercevoir. Je connaissais si bien tes habitudes que je me considérais comme ton ombre. Tu n’avais pas de petit ami, ce dont je m’étonnais fortement au regard de ton corps parfait, mais c’était mieux ainsi, car je ne sais pas comment j’aurais réagi si tel avait été le cas.

Tout s’est mis à déraper lorsque je commis ma première erreur de jugement en impliquant un tiers dans cette histoire qui se passait si merveilleusement bien. N’y tenant plus, j’ai voulu partager mon bonheur et surtout mon secret avec quelqu’un. Ce quelqu’un ne fut autre que mon meilleur ami de l’époque qui, compatissant étant donné qu’il était lui-même considéré comme un perdant, m’incita à aller de l’avant et à ne pas me voir comme les autres me voyaient. Revigoré par un enthousiasme nouveau et de longues discussions, je me suis mis dans l’idée, pour la seconde fois de ma vie, qu’il existait une chance, même infime, pour que quelque chose se passe réellement entre toi et moi. Terrorisé à l’idée de mourir de honte si j’étais assailli par le syndrome du mutisme, je me suis résolu à t’exprimer mon amour par téléphone.

Prenant mon courage à deux mains, l’appel que je te fis un vendredi soir, alors que j’étais seul à la maison, fut le plus difficile de ma vie. J’étais rentré à la maison depuis un bon moment, mais j’avais préféré laisser passer suffisamment de temps pour être sûr que tu sois arrivée chez toi. J’ai composé le numéro bien des fois, mais à chacune de mes tentatives, j’ai raccroché avant que quelqu’un n’ait eu le temps de répondre. Dans une ultime tentative, je me suis forcé à aller jusqu’au bout de mon geste. Chaque son de touche alors que je recomposais ton numéro accélérait les battements de mon cœur, puis les tonalités s’enchaînèrent sans réponses. J’étais sur le point de clore ce difficile exercice, soulagé par son échec lorsqu’une voix féminine et douce que j’avais déjà furtivement entendue répondit.

– Allô ?

– Adela ? ai-je demandé la voix tremblante.

Oui.

– Je t’aime !

Et dans un geste incontrôlable, ma main reposa violemment le combiné sur son socle sans te laisser la possibilité de répondre quoi que ce soit. Je m’en suis voulu. Dieu sait que je m’en suis voulu d’avoir agi ainsi, d’avoir manqué de cran. J’ai hésité à recomposer ton numéro, mais je venais de dilapider l’entièreté de ma barre de courage. Je me suis résolu à en rester là pour cette fois, paniqué à l’idée que tu puisses voir la provenance de l’appel et que tes parents rappellent dans la soirée. J’ai même hésité à débrancher le téléphone afin de décourager ou retarder l’appel possible d’un père furieux. Le lendemain, pas fier de la tournure que prenaient les évènements, je suis allé narrer mes pauvres exploits à mon meilleur ami qui, sans le moindre doute, m’encouragea à renouveler mon essai chez lui, en sa présence, le soir même.

Le soir venu, nous nous sommes isolés dans le bureau de son père qui disposait d’un téléphone séparé du reste de la maison. Je pense que c’est à cet instant que les choses ont vraiment commencé à aller de travers et sont devenues incontrôlables. Pour ne plus me tromper et ne pas cafouiller, j’ai écrit mon texte sur un bout de papier afin d’être sûr de délivrer correctement le message que je souhaitais transmettre. Bien préparé, mon texte en main, j’avais laissé le soin à mon camarade de composer le numéro. Branché sur haut-parleur, je m’apprêtais à réciter mon poème quand j’ai entendu le message préenregistré de ton répondeur. Déconcerté par le caractère imprévu de la situation, j’ai demandé à mon ami de raccrocher le téléphone, car je ne voulais pas que ma tirade soit enregistrée. Mais rien à faire, il ne voulut rien entendre et tout ce qui dut être audible sur la bande fut deux imbéciles en train de se disputer à l’autre bout de la ligne. Après moult discussions, je me suis laissé convaincre que le répondeur n’était en rien un obstacle. C’est pourquoi j’ai décidé de refaire un essai. Mais cette fois, sitôt le bip caractéristique de l’enregistreur entendu, je me mis à bégayer et je dus une nouvelle fois interrompre ma tentative. Il est clair que j’étais apeuré à l’idée d’être ridicule et de passer, une fois encore, pour un incapable. Mais la volonté de rattraper mes erreurs l’emportait sur le bon sens qui aurait voulu que je limite la casse. Les tentatives s’enchaînèrent les unes après et les autres et les ratés suivirent le même rythme. Au bout de quelques fois, alors que je m’approchais du but, une voix d’homme se fit entendre dans le haut-parleur nous ordonnant de cesser d’appeler et nous flanquant la peur de notre vie. Autant dire que cela avait refroidi notre ardeur.

De par un état émotionnel de grande nervosité, nous fûmes hilares devant tant d’échecs. Mon ami me proposa d’aller en personne te parler de moi, ce que je refusai. Mais bien mal m’en avait pris de raconter mes déboires sentimentaux, car mon ami, se sentant probablement investi d’une mission divine, prit l’initiative de s’en mêler sans mon accord, mettant au passage plusieurs personnes de notre bande de copains dans la confidence. Ce qui avait commencé pour moi comme la plus belle des romances d’amour se transformait peu à peu en un cafouillage monumental, impossible à stopper. Je suis tombé des nues le jour où une fille que j’avais observée à tes côtés et se présentant comme une de tes amies vint me voir en tant qu’émissaire pour discuter. Je ne la connaissais pas, je ne lui avais jamais parlé et j’ignorais comment elle pouvait savoir qui j’étais. Pris au dépourvu par ce rebondissement inattendu, puisque propulsé soudain sur le devant de la scène, moi qui n’avais jamais rien souhaité d’autre que l’anonymat, je n’ai su que répondre et j’ai préféré couper court à la conversation. Conversation qui n’en fut d’ailleurs pas une puisque je n’ai rien répondu à sa simple demande de savoir si c’était moi qui t’avais avoué mon amour. Devant le regard empli de mépris que me lançait cette fille branchée au physique agréable, en comparaison de ma propre image que me reflétait chaque matin mon miroir, je me suis enfui dans la foule, m’éloignant aussi vite que possible.