Palestine - une économie de résistance

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EAN13 : 9782296300804
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PALESTINE: UNE ÉCONOMIE DE RÉSISTANCE EN CISJORDANIE ET A GAZA

BmUOTHÈQUE

DU DÉVELOPPEMENT

Collection dirigée par Elsa Assidon et
Pierre J acquemot

BIBLIOTHÈQUE

DU DÉVELOPPEMENT

L'évolution de la pensée radicale ou « tiers-mondiste» sur le sous-développement et la dynamique qui a prévalu au niveau international vingt ans après Bandung, ont conduit à la constitution d'un corps théorique globalisant. Toute l'analyse s'est organisée autour d'un raisonnement simple: le TiersMonde, bloqué dans son développement par l'impérialisme, n'a d'autre choix que de rompre avec le marché mondial pour construire des économies autocentrées, évoluant irrésistiblement vers le socialisme. Telle est la thèse du «dépassement nécessaire du capitalisme par sa périphérie ». Depuis une décennie, le morcellement du Tiers-Monde est devenu patent. Ce morcellement donne matière à de nouvelles classifications qui se reflètent dans les publications des organisations internationales (pays producteurs de pétrole, semi-industrialisés, au seuil de la pauvreté absolue...). Unité et diversité du Tiers-Monde sont devenues des réalités projetées dans des luttes politiques et idéologiques dont les enjeux sont en perpétuelle redéfinition. Toutefois, quelle que soit l'appartenance d'école, la référence à des «modèles» (chinois, algérien ou brésilien, par exemple) est en recul. Le renouveau de l'analyse sur le développement semble désormais passer par «un retour au terrain» et la prise en considération des spécificités régionales ainsi mises en lumière. Le cadre rigide des spécialités scientifiques (économie, sociologie, anthropologie, écologie,...) éclate et, par tâtonnements successifs, les recherches les plus intéressantes s'enrichissent de nouvelles synthèses qui dépassent le simple recensement des données factuelles. Cette nouvelle collection consacrée au développement privilégiera, en dehors de tout préalable dogmatique, les travaux : portant sur l'analyse des mutations internes des diverses régions du Tiers-Monde, - portant sur la méthode des sciences sociales appliquée au développement, avec une prédilection pour les études qui, partant du terrain, contribuent à la reformulation de l'appareil analytique dominant, tant dans les organismes d'études et d'intervention que dans l'enseignement universitaire.

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Ceux qui pensent que leur recherche pourrait s'exprimer par le canal de cette collection peuvent prendre contact avec :
Elsa ASSIDON et Pierre JACQUEMOT

cIo L'Harmattan 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris.

Antoine Mansour

PALESTINE: UNE I1CONOMIE DE RÉSISTANCE EN CISJORDANIE ET A GAZA

Editions L'Harmattan 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Ouvrage publié avec le concours de l'Université des Sciences sociales de Grenoble. @ L'Harmattan, 1983 ISBN: 2.85802.314-X

PR~FACE

L'ouvrage d'Antoine Mansour me parait occuper une place originale dans l'abondante littérature en langue française traitant de ce que l'on a coutume d'appeler «le problème palestinien », en premier lieu; par le domaine qu'il aborde: la prise en compte des perspectives économiques est en effet très exceptionnelle dans l'étude des territoires occupés. Par crainte d'être accusés «d' économisme », les auteurs tendent à accorder une attention quasi exclusive aux préoccupations politiques. A. Mansour choisit délibérément le point de vue de l'économiste et met au premier plan la présentation de la situation économique et l'analyse du fonctionnement des structures économiques arabes dans les territoires occupés. En second lieu, par son ambition; l'ouvrage occupe une place particulière, car il est tout entier articulé autour du concept «d'économie de résistance ». La mise en lumière de faits ainsi que la description des mécanismes de la domination permettent de donner un contenu concret à son appel au développement d'une économie de résistance. L'approche de cette question est enrichie par la manière dont il identifie les composantes majeures de cette économie. Par ses limites avouées, enfin, cet ouvrage me parait refléter une approche neuve et pragmatique, apportant un contrepoint et une complémentarité utiles à bien des analyses trop vastes et trop vagues. L'auteur ne cherche pas à construire l'économie utopique d'un futur Etat palestinien dont nul ne peut prédire les contours et le contenu, ni ne se livre à une prospective flamboyante: il avance avec précision et précaution dans une analyse concrète, s'efforçant de rendre compte des véritables pesanteurs et des mécanismes significatifs. Certains pourront lui reprocher un

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manque «d'héroïsme» et de lyrisme. le considère au contraire qu'en nous invitant à réfléchir sur l'aspect banal et quotidien de la résistance économique, il apporte une contribution utile et nécessaire à la cause palestinienne. Cette étude est d'abord un diagnostic. A. Mansour nous déCTit le processus d'intégration-destruction, de destruction par intégration, de l'économie arabe en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza. On voit se mettre en place les instruments et les moyens économiques d'une stratégie politique de négation du peuple palestinien, de contrôle ou d'élimination, de sa réduction en quelque sorte à un vide ou à une transparence économique, comme facteur décisif de son élimination politique. L'objectif est bien la destruction des bases économiques de la population arabe, l'arrachement de ses racines économiques, de son comportement de collectivité irrédentiste. Autour des terres, de l'eau, de la main-d' œuvre se joue l' existence m~me de la communauté palestinienne et sa capacité de se maintenir sur place, en préservant l'avenir. La politique israélienne d'implantation de colonies, aux effectifs souvent réduits, mais nombreuses et judicieusement réparties, permet de multiplier les effets de contrôle et l'appropriation des ressources. Les historiens ne notent pas sans intérêt que cette tactique d'essaimage a été utilisée autrefois pour la germanisation de la partie de la Pologne occupée par les Allemands. La seule réponse réaliste, nous dit A. Mansour, est le renforcement d'une économie de résistance, dominée par un objectif essentiel: le maintien sur place de la population, et utilisant le mieux possible les atouts disponibles. Un rôle décisif revient alors aux liens nombreux qui unissent l'économie palestinienne de Cisjordanie avec la lordanie et, de manière plus générale, avec le monde arabe. Débouchés pour les produits industriels et agricoles, les marchés situés au-delà du Jourdain constituent une condition essentielle de la survie économique des entreprises palestiniennes. Par ailleurs, les revenus transférés en Cisjordanie par les nombreux émigrés et les divers concours financiers arabes permettent le maintien sur place de nombreuses familles privées de revenus liés à des emplois productifs. La prise en charge par la Jordanie du coCUde fonctionnement de nombreux services publics et le paiement des traitements de nombreux fonctionnaires renforcent encore cette perspective d'une économie cisjordanienne «espace de circulation» de revenus arabes d' origi-

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ne externe. On peut observer ici la spécificité d'un phénomène souvent mal connu, et qu'A. Mansour analyse avec finesse, à

savoir la coexistence sur le même espace de deux monnaies:
une monnaie de compte, réserve de valeur: le dinar jordanien, une monnaie de circulation: le shekel israélien. L'économie de résistance renvoie bien évidemment au projet politique qui la sous-tend: elle doit avoir un effet mobilisateur et éducateur pour la population arabe de Palestine. On peut évoquer à cet égard certaines analogies avec les directives données dans l'Inde anglaise par Ghandi : le rejet du colonisateur passe par le refus de se laisser intégrer dans son système économique et postule la recherche de comportements économiques «de résistance ~. Quelle peut être al()rs la rationalité économique d'une économie de résistance, privilégiant des objectifs politiques et luttant contre l'intégration (dans l'économie israélienne) en accrois.., sant sa dépendance (à l'égard des financements arabes)? A notre sens, A. Mansour a raison de ne pas considérer la rationalité économique comme étant l'élément déterminant ou prioritaire. Toutes les économies de la région sont en situation de déséquilibres graves, privilégient les choix politiques et dépendent très fortement de revenus d'origine externe. Israël et la Jordanie sont d'ailleurs précisément deux des Etats du monde où les «besoins ~ l'emportent le plus sur les «ressources ~, et dont la survie économique dépend le plus des transferts venant de l'extérieur. La question essentielle n'est donc pas celle de la rationalité économique d'une économie de résistance, elle est celle de son efficacité, de son aptitude à répondre à la question posée et à l'objectif poursuivi. Constatons, de ce point de vue, que les propositions de l'auteur sont moins convaincantes que son diagnostic. Trois remarques viennent à l'esprit. N'y a-t-il pas en premier lieu risque grave de transformer les Arabes de Palestine en une population d'assistés, dont les activités économiques seraient des prétextes et des passe-temps, et qui dépendraient totalement de l'aide arabe? La Cisjordanie deviendrait une sorte de «réserve », ou « d' écomusée ~ du peuple palestinien. On ne peut exclure toute préoccupation de rationalité économique sans que ce risque ne devienne majeur. Que devient en second lieu l'économie de résistance en cas de rupture avec le monde arabe et d'annexion par Israël? A. Mansour pose le problème, il ne répond pas à

III

la question. Existe-t-il une stratégie alternative ou une autre forme de la stratégie de résistance? Enfin, sur quelle stratégie offensive va s'articuler la stratégie purement défensive de résistance? On retrouve alors le problème écarté au départ, à juste titre, par l'auteur, celui de l'Etat palestinien. Etape indispensable, imposée par les circonstances, la stratégie de résistance économique n'est pas une fin en soi. La lecture de l'ouvrage d'Antoine Mansour ne permet pas de prédire l'avenir, elle permet de mieux comprendre le présent, et d'identifier certaines des fondations sur lesquelles pourrait s'identifier cet avenir. Michel CHATELUS Professeur d'économie à l'université de Grenoble Il. Responsable du GRESMO (Groupe d'études et de recherches sur l'économie et les sociétés de la Méditerranée et du Moyen-Orient).

IV

AVERTISSEMENT

1 Les territoires occupés comprennent dans ce texte la Cisjordanie et la Bande de Gaza. Les données sur la Cisjordanie ne couvrent pas la ville orientale de Jérusalem qui a été annexée par Israël en 1967. Toutefois, il en sera fait mention dans le texte chaque fois que des données présentées sur la Cisjordanie englobent aussi Jérusalem Est. 2 Les données sur la Bande de Gaza couvrent jusqu'en 1979 le territoire du nord du Sinaï. Il ne sera pas fait mention de ce territoire, les données le concernant pouvant être considérées comme négligeables. 3 - L'importance politique, géographique et économique de la Cisjordanie par rapport à celle de la Bande de Gaza a fait que cette étude a mis beaucoup plus l'accent sur la première région que sur la seconde.

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INTRODUCTION

Une littérature abondante (surtout en langue arabe et anglaise) existe sur l'économie de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza, territoires occupés par Israël en juin 1967. L'intérêt croissant porté à ces deux régions provient de la place centrale occupée par le problème palestinien dans le conflit israélo-arabe. L'émergence d'une direction palestinienne, l'OLP (1), unissant autour d'elle l'ensemble du peuple palestinien, ainsi que la compréhension de la communauté internationale à l'égard du droit du peuple palestinien à une patrie ont accru l'intérêt porté à la Cisjordanie et à la Bande de Gaza comme territoires éventuels du futur Etat palestinien. C'est dans ce contexte que de nombreuses études ont été réalisées sur ces deux régions; elles ont consisté essentiellement, soit à décrire leurs potentialités économiques ou à discuter, à partir de la viabilité économique, des diverses possibilités relatives à la constitution d'un Etat, soit à montrer l'impact de la domination israélienne sur l'économie des territoires occupés. Il ne s'agit pas, dans cette étude, de discuter du problème de la viabilité économique d'un futur Etat palestinien. Plusieurs ouvrages et articles ont été écrits dans ce domaine. Leurs auteurs ont abordé le problème de la viabilité de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza en partant chacun d'un concept différent de la viabilité: s'agit-il vraiment d'une autosuffisance, ou entend-on par viabilité la capacité de se développer et de réaliser un certain niveau de croissance 1 Ou bien, la viabilité est-elle le fait de disposer des ressources et des capacités correspondant
(1) Organisation de lib6ration de la Palestine. 7

aux besoins du pays? Ou même entend-on par viabilité la possibilité pour un pays d'être tout simplement indépendant économiquement? Alors que certains reprennent les analyses de E.A.G. Robinson (2) et d'autres auteurs sur la «dimension de la nation ~ et distinguent la viabilité de l'indépendance économique, d'autres tiennent compte de l'importance de l'indépendance économique, sans lier la viabilité à la « dimension de la nation ~ ou à l'autosuffisance. Partant de définitions différentes, ces auteurs posent des conditions différentes à la viabilité: les uns refusent toute intégration et parlent d'autarcie, certains posent la condition d'une intégration économique dans Israël, les autres celle d'une intégration économique dans la Jordanie. Poser le problème de la viabilité économique comme condition à l'autodétermination politique cache, en fait, chez tous ceux qui ont abordé cette question, une position politique. Ceux favorables à la création d'un Etat palestinien indépendant sans aucun lien ou relation avec Israël, et ceux défavorables à une telle solution posent, les uns et les autres, des conditions différentes à la viabilité, en partant chacun d'une définition propre. Ils justifient donc leur choix politique à partir de l'étude de la viabilité, alors que les solutions relatives à l'avenir de ces territoires relèvent du politique et non de l'économique. Il ne s'agit pas non plus dans cette étude de montrer tout simplement l'impact de la domination israélienne sur l'économie des territoires occupés, mais d'analyser les mécanismes de cette domination ainsi que ceux de la résistance des Palestiniens sur le plan économique. Nous mettrons aussi l'accent sur la nécessité et les moyens de consolider et de développer la résistance

économiquedans les territoires occupés.

..

L'intérêt porté à la Cisjordanie et à la Bande de Gaza provient du fait que ce sont les seules régions en Palestine qui ont conservé une certaine homogénéité et qui avaient échappé, jusqu'en 1967, à la destruction de leur base économique, sociale et politique. Les traits caractérisant ces régions sont: l'existence d'une société liée à la terre (avec ses institutions sociales, politiques, économiques, culturelles, etc.), une population comptant plus de 1 300 000 habitants (population palestinienne homogène) et des régions non annexées par Israël (à l'exception de Jérusalem Est).
(2) E.A.G. ROBINSON,Economic consequences tions, St. Martin's Press, New York, 1960. 8 of the size of na-

La conception de la résistance économique répond à un cas bien spécifique: celui de la présence d'un colonialisme de peuplement différent du colonialisme classique et de l'apartheid de l'Afrique du Sud. Les pays colonisés ont lutté généralement dans les domaines politique et militaire pour se libérer du joug du colonisateur, mais rarement un mouvement de libération a lutté dans le domaine économique, c'est-à-dire dans le sens d'une intervention au niveau des activités économiques, de leur promotion ou même de la création de nouvelles activités. La conception de la résistance économique est bien différente de celle qui soutient qu'un pays sous occupation a besoin de se libérer avant d'engager une quelconque action sur le plan économique. En Palestine, les Israéliens tentent non pas d'intégrer tout simplement l'économie des territoires occupés, mais de détruire leur base économique, sociale et politique, dans le but de s'approprier la terre, de vider les territoires de leur population indigène et de créer le « Grand Israël ~. La domination économique israélienne des territoires occupés prend, en fait, une double forme: la destruction et l'intégration. Le phénomène de la destruction peut être observé dans l'expropriation des terres, l'installation de colonies de peuplement et le contrôle des ressources en eau. La destruction de l'économie apparaît également dans la politique israélienne sur le plan monétaire et financier; le régime monétaire en vigueur, qui est. en fait caractérisé par l'absence d'un mécanisme bancaire adéquat, a entraîné la fuite de l'épargne et la baisse des investissements. D'autre part, l'intégration s'effectue, comme dans tout colonialisme classique, par l'emploi massif en Israël de la main-d'œuvre palestinienne des territoires occupés, la contrainte au bilatéralisme dans leurs échanges extérieurs et l'accentuation de la spécialisation de l'économie palestinienne. Il est clair que la politique israélienne de domination, tout en intégrant et tout en détruisant l'économie des territoires occupés, aboutirait à l'élimination de l'entité palestinienne. Une telle situation a amené les Palestiniens des territoires occupés à oppo-

ser une résistance qui se traduit, . dans le domaine économique,
par l'attachement de la population à la terre, par la préservation des liens économiques avec la Jordanie et par la défense de leurs propres institutions. La résistance économique vise à défendre l'existence d'une économie palestinienne et à empêcher sa destruction. Il est évident que l'importance d'une telle résis9

tance est d'ordre politique: pour les Palestiniens, défendre l'existence d'une économie palestinienne, c'est défendre l'existence de l'identité et de la réalité palestiniennes; c'est une forme de résistance à l'occupant. La résistance économique de la population palestinienne a pris, ces dernières années, une certaine ampleur avec le soutien croissant apporté par l'OLP, la Jordanie, le monde arabe et la communauté internationale. Ce soutien a pris diverses formes: aide matérielle, financière, économique, technique, etc. L'aide extérieure reste vitale pour le développement de la résistance économique, qui est toutefois lié à la possibilité de réaliser les deux objectifs fondamentaux: la conservation de la terre et la limitation de l'émigration. La consolidation de la résistance économique devient impérative afin que la Cisjordanie et la Bande de Gaza ne subissent pas les mêmes préjudices que ceux causés aux Arabes du territoire palestinien qu'Israël s'est attribué en 1948-1949. L'économie de ce territoire a été, en effet, complètement détruite par le secteur économique juif qui a usé de divers moyens, politiques essentiellement. Si les instruments de la politique israélienne ont relativement changé en Cisjordanie et à Gaza, par rapport à ceux utilisés en Palestine avant 1948, néanmoins, l'objectif final reste le même: l'appropriation de l'ensemble de la terre de la Palestine et la négation du fait national palestinien.

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CHAPITRE PULIMINAIRE

Le cadre historico-politique

L'économie arabe palestinienne était, vers la fin du XIx«'siècle, une économie primitive, essentiellement de subsistance, à prédominance agricole avec des activités à caractère artisanal et traditionnel. L'essentiel de la production agricole consistait en légumes, céréales, olives, tabac et fruits (agrumes, notamment). Considérée comme une région riche en denrées agricoles, la Palestine en exportait le surplus à partir de deux ports principaux : Haïfa au nord et Jaffa au sud. Quant à l'industrie, elle était pratiquement à l'état traditionnel et rudimentaire: on comptait essentiellement des savonneries et des huileries. L'artisanat était tourné vers la poterie, les métiers à tisser la toile et les étoffes de laine (Gaza), et la fabrication d'objets de piété et d'objets en bois d'olivier (Bethléem) (1). La Première..Guerre mondiale mit fin à la domination ottomane sur la Palestine et le monde arabe et consacra, par les accords de Sykes-Picot, la division du Machrek arabe entre zones française et anglaise. La Société des Nations (SDN) reconnut, dès lors, à la Grande-Bretagne et à la France la qualité de mandataire, la première sur la Palestine et l'Irak, la seconde sur la Syrie et le Liban. En 1917, la Grande-Bretagne, par la voix de son ministre au Foreign Office, Lord Balfour, émit une déclaration connue sous le nom de « Déclaration Balfour ~, dans laquelle elle accordait au mouvement sioniste la possibilité de créer en Palestine un «foyer national juif ~, facilitant de la sorte l'immigration juive en Palestine. La première moitié du xxe siècle a été, en fait, caractérisée par une immigration massive de Juifs en Palestine. Cette immigration entrait dans le cadre d'un colonialisme de peuplement
(1) cf. Vital CuINET, Syrie, Liban et Palestine. Géographie administrative, statistique, descriptive et raisonnée, Ed. Ernest Leroux, Paris, 1896, pp. 178-196. 12

qui avait créé sa propre infrastructure politique, sociale et économique en vue de jeter les bases du nouvel Etat. La formation du secteur économique juif en Palestine ne s'est pas, cependant, effectuée de manière classique; en outre, une relation assez spécifique le liait au secteur économique arabe. Ce dernier a été, dans les frQntières d'Israël de 1948, complètement détruit avec la création de l'Etat hébreu. Si l'économie de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza a échappé à la destruction en 1948, la guerre de juin 1967 a eu pour conséquence de placer ces deux régions sous occupation israélienne. La domination israélienne des nouveaux territoires conquis en 1967, quoiqu'elle connaisse des formes et des tactiques différentes de celles prises par la colonisation de la Palestine, repose toujours sur la même stratégie, celle de la création du «Grand Israël ~ et de la destruction complète de l'économie palestinienne.

1. DEUX 13CONOMIES DISTINCTES JUIVE ET ARABE EN PALESTINE

Fondements de la colonisation en Palestine

sioniste

Les premières vagues d'immigration juive en Palestine, qui commencèrent vers la fin du XIXesiècle, n'étaient pas encore liées à l'idée de création d'un Etat juif en Palestine, mais elles étaient plutôt animées par un courant de pensée, dominant à l'époque, celui du retour au messianisme et de la renaissance culturelle du peuple juif. Ayant ainsi des mobiles religieux et culturels, cette immigration fut accompagnée d'une autre, moins importante, animée par un courant de pensée étroitement lié à celui du colonialisme classique de l'époque et traduit par les Rothschild et les autres familles bourgeoises juives. Cette colonisation ne se fondait pas sur la négation de la population pales13

tinienne, mais reposait sur l'exploitation des ressources de la Palestine et de la main-d'œuvre indigène. Si ces deux courants de pensée ont dominé le mouvement juif vers la fin du XIXesiècle, ils sont passés au second plan après l'émergence du mouvement sioniste créé par Théodore Herzl en 1897. Ce mouvement se fonde sur le principe du rassemblement des Juifs du monde en Palestine et sur la création d'un. Etat juif, visant ainsi à remplacer la population indigène et à nier son existence. Création de l'infrastructure politique, sociale et économique L'objectif central du mouvement sioniste fut la création de l'infrastructure politique, économique et sociale du futur Etat. Une telle infrastructure, qui devait préserver le caractère juif de l'entreprise, ne pouvait être créée sans un afflux massif d'immigrants juifs et de capitaux. Elle devait être ainsi construite avec du travail et du capital juifs. C'est pourquoi, le mouvement sioniste lança, dès le début de la colonisation en Palestine, les trois slogans: le slogan du « travail juif ~, celui de la c conquête de la terre ~ et le slogan du «marché juif~. Le premier slogan, qui consistait à imposer la discrimination dans l'emploi vis-à-vis des travailleurs arabes, avait pour objectif de créer la base ouvrière de la «nouvelle société juive:l) et de permettre le développement de son économie, tout en évitant les éventuelles grèves ou le boycott dès ouvriers arabes. Cette discrimination se traduisit par le refus d'embauche de travailleurs arabes dans les entreprises sionistes, bien que le coût du travail arabe ait été bien inférieur à celui du travail hébreu. «L'expulsion systématique des Arabes, écrit I. Halevi, ne répond pas seulement à une nécessité idéologique et politique du sionisme; elle constitue aussi un impératif économique et social pour les masses de nouveaux immigrants d'Europe centrale et orientale, qui n'ont d'autre capital que leurs bras, mais ne sont pas compétitifs par rapport aux travailleurs arabes ~ (2). L'organisation de la base ouvrière du futur Etat a été confiée à la Histadrout,
(2) Ilan HALBVI,Question juive. La tribu, la loi, l'espace, Les Editions de Minuit, Paris, 1981, p. 213. 14

la 4: Confédération générale des travailleurs hébreux en terre d'Israël ». Celle-ci, qui participa depuis sa création en 1920 à l'édification de la société juive en Palestine, a pris soin d'écarter les Arabes du marché du travail, pratiquant ainsi l'exclusivité du « travail juif» dans les entreprises juives.
4:

La conquête de la terre» était dictée par la préoccupation

de jeter les bases d'une agriculture juive par .l'acquisition et l'achat de terres en Palestine. L'agriculture juive a pris cependant peu d'importance, d'une part, par rapport à l'agriculture palestinienne et, d'autre part, en regard des autres activités économiques des colons juifs (l'industrie plus particulièrement). Les Juifs n'ont pu, jusqu'en 1947, détenir que 6 % des terres, alors qu'ils représentaient à cette époque le tiers environ de la population. Il est important de noter, à cet égard, que la vente des terres aux étrangers était facilitée, depuis 1858, par la réforme agraire introduite par l'empire Ottoman (3). Enfin, le slogan du «marché juif» était lancé pour protéger la production juive de la concurrence arabe. TI reposait sur le boycott des produits palestiniens. L'édification d'une économie juive fut accompagnée de la mise en place d'institutions sociales et politiques propres à la population juive, ce qui permettait de préparer les conditions de la création du futur Etat. La colonisation sioniste en Palestine diffère ainsi du colonialisme classique: c'est un colonialisme de peuplement fondé sur la négation de l'existence de la population indigène; sans l'immigration continue et massive de Juifs en Palestine, la colonisation n'aurait pu s'accomplir. Le processus de peuplement de la Palestine avec des immigrants constitue, en outre, la condition principale non seulement de la formation de l'Etat d'Israël, mais également de sa continuité et de sa survie (4). La base économique de l'Etat d'Israël a pu être, par ailleurs, constituée grâce à l'apport de capitaux et d'une main-d'œuvre qualifiée, provenant essentiellement d'Europe.

(3) Ibid., p. 212.
(4) Dov FRIEDLANDER and Calvin GOLDSCHEIDER, The population o/Israel, Columbia University Press, New York, 1979, p. 221.

15

Développement

d'une industrie

moderne

La colonisation sioniste a mis l'accent sur le développement de l'industrie et la modernisation de l'agriculture. L'économie de la Palestine, à l'origine agricole avec des activités artisanales, connut, au cours de la colonisation, la naissance d'une industrie juive dont le développement était rendu nécessaire pour l'absorption de la main-d'œuvre immigrante. Déjà en 1942, l'industrie juive employait, selon l'enquête industrielle réalisée par les services officiels du mandat britannique, 37773 personnes, soit plus de quatre fois le nombre de Palestiniens engagés dans l'industrie (5), alors que la population juive ne dépassait pas le tiers de la population arabe. Le démarrage d'une industrie moderne en Palestine fut pourtant lancé pour la première fois par Rothschild qui mit l'accent sur la création d'une industrie liée à l'agriculture. La première installation fut celle des caves viticoles, suivie de plusieurs autres industries - toutes liées à l'industrie alimentaire et aux besoins essentiels de la population juive (notamment les besoins en logements) : les Grands moulins de la Palestine, la Palestine Salt Corporation et la Nesher Cement Works. C'est également grâce aux capitaux de Rothschild que fut installée la Palestine Electric Corporation. Le développement de l'industrie juive en Palestine s'accrut pourtant dans les années 1930, avec les fonds importants de capitaux juifs investis et l'afflux d'équipements importés. C'est toujours dans les années trente (1931-1939) que les Juifs d'Allemagne purent transférer leurs capitaux en Palestine, à la suite de l'accord conclu entre l'Allemagne nazie et le mouvement sioniste sur le transfert libre de capitaux. L'Allemagne avait, en effet, autorisé ce transfert pour faciliter l'émigration juive de ce pays. Il est intéressant de noter, par ailleurs, la forme que prit l'investissement de capitaux. Les restrictions de change imposées dans de nombreux pays d'Europe, dans les années trente (sur le transfert de capitaux), amenèrent les industriels juifs, désirant s'implanter en Palestine, à transférer une partie de leurs capitaux sous forme d'équipements et de matériels. Ceci explique l'importance relative de ces équipements dans l'ensemble du capital investi; les transferts en équipements se

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(5) Government of Palestine, A survey of Palestine, vol. 1, The Government Printer, Jerusalem, 1945-1946, p. 499. 16

sont, en fait, élevés, au cours de la période 1933-1939, à environ 40 % de l'ensemble du capital juif transféré et investi en Palestine au cours de la même période (6). En dépit de l'absence de matières premières en Palestine, plusieurs facteurs ont joué en faveur de la croissance de l'industrie juive: La croissance rapide de la population entraîna une forte demande en infrastructures (construction notamment) et en produits de consommation. La population juive a, en effet, doublé en neuf ans entre 1922 et 1931, passant de 84000 à 175000 habitants (alors que la population arabe n'a été multipliée que par 1,2 au cours de la même période). La plus forte croissance a été enregistrée dans la période 1931-1940, où la population juive a été multipliée par 2,7 (1,2 pour la population arabe), passant ainsi de 175000 en 1931 à 464000 habitants en 1940 (7).

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L'afflux d'une main-d'œuvre qualifiée et l'afflux dê capitaux. . La disponibilité de l'énergie procurée par l'installation d'une station hydro-électrique près du Jourdain et par le pétrole provenant d'Irak acheminé au port méditerranéen de Haïfa. . L'installation en 1935 de la raffinerie de Haïfa. . La Seconde Guerre mondiale stimula l'industrie par la forte demande des forces armées britanniques et du Middle East Supply Center pour les biens alimentaires notamment. Cette demande s'est accrue considérablement après l'arrêt des importations de produits de consommation en Palestine au cours de la guerre (8). . La grève de six mois, déclenchée en 1936 par la population arabe pour protester contre l'immigration massive juive en Palestine, paralysa l'activité économique générale du secteur arabe. Cette paralysie a malheureusement profité à l'économie juive dans la mesure où les travailleurs jûifs ont remplacé les Arabes dans plusieurs emplois (notamment les emplois gouvernementaux et dans les grandes entreprises) et aussi dans la
(6) Ibid., pp. 510-512. (7) Dov FRIEDLANDERnd Calvin GOLDSCHEIDER, cit., p. 30. a op. (8) Government of Palestine, op. cit., p. 497. 17

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mesure où l'industrie juive s'est substituée, au cours de cette période, à l'industrie arabe. Bien que cette dernière ait, elle aussi, connu un développement significatif au cours de la Seconde Guerre mondiale, elle reste, cependant, bien moins importante que l'industrie juive. En ce qui concerne les industries alimentaires, l'industrie juive est dominante, à l'exception des entreprises de cigarettes et des moulins à grains; les moulins arabes traitent la moitié environ de la production. Dans le textile, les industries du filage, de la teinture, de l'impression du tissu et du tricot sont presque entièrement entre les mains d'industriels juifs. C'est seulement dans le tissage qu'on rencontre une certaine spécialisation au sein du secteur palestinien, qui participe à environ 20 % de la production totale. On compte, d'autre part, cinquante tanneries dont la moitié appartiennent à des entreprises arabes. Les entreprises de produits métalliques appartiennent, elles aussi, essentiellement au secteur économique juif. Près de 94 % de la production proviennent des établissements juifs. A part les savonneries où les entreprises arabes produisent près de 40 % des savons, l'industrie chimique est essentiellement à caractère juif. Les principaux produits de cette industrie concernent les potasses (Palestine Potash Corporation Ltd.), les superphosphates, l'acide sulfurique et les produits pharmaceutiques. Quant à la production de diamants, elle est entièrement monopolisée par l'industrie juive (9).

Mode d'articulation entre les deux secteurs économiques arabe et juif
En lançant les slogans du c travail juif ~, de la c conquête de la terre ~ et du c marché juif ~, le colonialisme sioniste écartait-il par là tout contact avec l'économie palestinienne? Peuton parler d'une formation endogène du secteur économique juif, exclusivement fondée sur l'afflux de capitaux et d'immigrants ?
(9) Ibid., pp. 515-532.

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Ou, en d'autres termes, le secteur économique juif s'est-il développé indépendamment du secteur économique arabe? Sinon, quel était le mode d'articulation existant entre les deux secteurs économiques arabe et juif? Les points de vue sont, en effet, très partagés chez les historiens et les économisteS qui ont traité la question. Nous nous attacherons à montrer que la relation entre les deux secteurs ne peut être comparée, d'une part, à la relation d'interdépendance asymétrique existant entre un mode de production capitaliste et un mode de production non capitaliste, ou entre un secteur développé et un autre traditionnel, et d'autre part, qu'elle ne peut être considérée comme totalement absente. En effet, la relation existante est assez complexe et ne peut être analysée de la manière classique. Cette relation, qui a entraîné la destruction du secteur économique palestinien, ne relève pas essentiellement de l'économique mais plutôt du politique. Le secteur économique juif n'a pu, en effet, dominer économiquement la Palestine qu'à partir du moment où le pouvoir politique a été transféré de la puissance mandataire, la Grande-Bretagne, au mouvement sioniste. Cette domination s'est traduite dans les faits par l'expulsion systématique de la population palestinienne et par sa transformation en un peuple de réfugiés, séparé de sa terre.
Exploitation de la main-d'œuvre arabe?

Le slogan du «travail juif ~ a été largement appliqué en Palestine où très peu de travailleurs arabes furent employés dans les entreprises juives. Dans l'agriculture, l'excepti"n concernait une main-d'œuvre arabe saisonnière employée dans les plantations d'agrumes appartenant à des Juifs (10). Dans les autres secteurs, .l'exception touchait les services gouvernementaux et les grandes sociétés concessionnaires où employés juifs et arabes travaillaient côte à côte. Il y avait, en fait, cinq concessions en Palestine, dont trois juives établies avec du capital juif: la Palestine Electric Corporation Ltd., la Palestine Potash Corporation Ltd. et la Palestine Salt Corporation; parmi ces trois concessions, seule la Palestine Electric Corporation Ltd.
(10) Government of Palestine, op. cit., vol. 3, p. 1272. 19

employait exclusivement des Juifs. Quant aux concessions arabes, elles étaient tenues par des capitalistes arabes: la Jerusalem Electric and Public Service Corporation Ltd. et la Société des minéraux de sel, Shukri Deeb and Son Ltd. (11). Afin de conserver le caractère juif des entreprises, le mouvement sioniste a, d'une part, mis l'accent sur l'encouragement de l'immigration de Juifs orientaux, dont l'origine était essentiellement, jusqu'en 1948, yéménite. Ceux-ci travaillaient pour des salaires

inférieursaux Arabes, 4: tout en remplissantleur fonction d'occupation juive de l'espace socio-économique, c'est-à-dire d'éva-

cuation des Palestiniens~ (12). D'autre part, le mouvement sio.,.
niste allait, vu la faible immigration de Juifs orientaux (avant 1948), subventionner l'emploi des travailleurs juifs venus d'Europe, c'est-à-dire subventionner les entreprises juives en leur versant la différence de salaires entre Arabes et Juifs (13). Cependant, certains auteurs, comme E.T. Zureik, rejettent la thèse de l'expulsion des Arabes du marché du travail juif. Pour Zureik, en effet, l'argument du développement séparé des deux secteurs économiques arabe et juif a été utilisé par les sionistes afin de montrer l'absence de l'exploitation économique des Palestiniens. En revanche, la relation existante entre les deux secteurs était, selon Zureik, une relation d'interdépendance asymétrique où l'exploitation de la main-d'œuvre arabe était évidente (14). Afin de justifier sa démarche, E.T. Z\1.reikse fonde, en particulier, sur l'étude réalisée en 1974 par un économiste israélien, Zvi Sussman (15), qui montre que sur un total de 5811 ouvriers agricoles travaillant, en 1930, dans cinq grandes colonies sionistes, 53 % étaient des ouvriers arabes. Mais, en 1936, Sussman trouve que 15 % de tous les travailleurs employés dans le secteur économique juif étaient arabes: 35 % dans l'agriculture, 12,4 % dans la construction, 8,7 % dans
(11) P.J. LoFTUS, National income of Palestine, 1944, n° 5 of 1946, pp. 6-7. (12) I.HALEVI, op. cit., p. 214. (13) Ibid. (14) Elia T. ZURliIK, The Palestinians in Israel, a study in intermd colonialism, Routledge Kegan Paul, London, 1979, pp. 54-55. Voir aussi, E. ZUREIK, c Reflections on twentieth-century Palestinian class structure », in : E. NAKHLEHand E. ZUREIK, The sociology 0/ the Palestinians, Croom Helm, London, 1980, p. 54. (15) Zvi SUSSMAN,Wage differentials and equality within the Histadrut, Massada Press, Israel, 1974, chap. 3 (en hébreu),. cité par E. ZUREIK,op. cit.
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