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Panorama paysagiste, monumental et historique de la Lombardie

De
306 pages

MILAN. — Entrée dans la ville. — Observation d’un touriste. — Pas un mot de politique ! — Lettres de France. — L’Albergo del Pozzo. — Où l’on nous fait gentilshommes. — Le Dôme. — Ascension au Jardin de marbre. — Un peuple de pierre. — Milan à vol d’oiseau. — Erudition d’un guide. — Descriptions. — Une horrible peste. — Les canaux de Milan. — Milan en relief. — La Lombardie vue du sommet du Dôme. — Le crépuscule du soir. — Aspects de Milan aux feux du gaz.

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NICE

Alfred Driou

Panorama paysagiste, monumental et historique de la Lombardie

I

A MADAME DRIOU-LEROY, A PARIS

MILAN. — Entrée dans la ville. — Observation d’un touriste. — Pas un mot de politique ! — Lettres de France. — L’Albergo del Pozzo. — Où l’on nous fait gentilshommes. — Le Dôme. — Ascension au Jardin de marbre. — Un peuple de pierre. — Milan à vol d’oiseau. — Erudition d’un guide. — Descriptions. — Une horrible peste. — Les canaux de Milan. — Milan en relief. — La Lombardie vue du sommet du Dôme. — Le crépuscule du soir. — Aspects de Milan aux feux du gaz. — Tableau du Dôme. — Milan chrétienne. — Remords d’un Visconti. — Les carrières de Candoglia. — Les architectes du Dôme. — Opinion du Président Desbrosses sur la façade du Dôme. — Physionomie extérieure. — Splendeurs de l’intérieur. — Détails. — La Cuve de Porphyre. — Les Tombeaux. — La Confession de saint Charles. — Les deux Chaires. — Un Ecorché. — Le Trésor du Dôme.

 

 

Milan, 24 octobre 185...

Comme vous le voyez, ma chère tante, c’est de Milan que je vous écris, c’est à Milan que je me trouve. J’ai fait mon entrée solennelle dans la capitale de la Lombardie, dont elle est le diamant royal, diamant bien souvent et bien cruellement disputé ! le 20 de ce mois, à deux heures de relevée, par un temps doux et voilé, ma valise au bras, mon bâton de voyage à la main, et mon cher Emile à mes côtés. La Porta Nuova, qui tient le juste milieu entre la Porte Orientale et la Porte Occidentale, nous a vus nous faufilant, modestes et timides, dans la ville de notre François I. Emile maugréait quelque peu d’être à pied ; mais, que voulez-vous ? les véhicules font défaut, à Milan. Quand on en voit la moindre espèce, il faut s’en emparer tout d’abord, sans quoi long chômage ! Première observation d’un touriste sage et précautionneux.

 

Seconde observation d’un touriste sage et curieux. Autant, à Turin, les rues sont calmes et rectilignes, autant, à Gènes, elles sont escarpées, raides, assassines pour les jambes, autant, à Milan, une fois dans la vraie ville, elles sont sinueuses et tourmentées. Je dis : Une fois dans la vraie ville, parce que, lorsqu’on a franchi l’enceinte dès portes et de mille canaux qui entourent Milan, on pénètre dans une première zône qui a hôtels, maisons et rues, avec jardins immenses et même terres arables. Or, ce n’est pas encore là Milan, le vieux Milan. On n’entre, plus loin, dans le Milan bien peuplé, bien serré, qu’après avoir franchi ce premier quartier solitaire qui l’entoure d’une assez vaste circonférence.

 

Troisième observation d’un touriste sage et peureux. Quand vous êtes bien décidément dans le vieux Milan, dans la ville historique, qu’amoureux de l’imprévu, vous tendez le cou à chaque coin de rue pour en voir la physionomie, l’aspect, les tenants, les aboutissants, afin de vous pâmer de bonheur en découvrant ici et là, un peu partout, souvent même, de ces vieux palais à portiques profonds, à gigantesques cariatides au dehors, à colonnades intérieures, avec fresques naïves qui vous promènent l’esprit du IXe siècle au XVIe, vous vous heurtez à chaque pas contre des carabiniers, portant sur leur casque de cuir bouilli le relief en cuivre de l’aigle bicéphale de S.M.I. et R., et, sur leur épaule, le fusil d’une surveillance incessante. Aussi vous examinez mieux et vous comprenez de suite que Milan est gardé à vue, de jour et de nuit, comme un écolier rebelle, toujours prêt à recommencer le lendemain son escapade de la veille, si l’œil du maître se voile un seul moment. Aussi je préviens Emile de mettre un verrou de sûreté à sa langue, surtout dans le voisinage des officiers, qui comprennent très-bien le français et se montrent partout en aussi grand nombre que leurs soldats.

 

Pauvre Milan ! Tous les siècles et tous les peuples ont passé par son enceinte, chacun y laissant sa trace, qui subsiste, sauf toutefois celle des Romains, dont il ne reste que des thermes en ruines. Mais le peuple qui a tenu le plus à sa conquête, unguibus et rostro, et, certes ! elle en mérite la peine, du reste, c’est l’Autriche. Elle se sent, elle se voit détestée ; mais elle ne lâche pas sa proie !

 

Où m’égaré-je donc ? J’arrive de Monza, par un chemin de fer qui nous transborde d’une ville à l’autre en une demi-heure, à travers des plaines de Lombardie, si fertiles qu’on dirait d’un vaste verger, et voilà que je pique sans retard une tête dans la politique, juste au moment où je bâillonne mon compagnon de voyage ! Arrière ! Les prisons de Milan, puis les plombs de Venise ont été fatals à Silvio Pellico. Un bon averti en vaut deux. Gare le Spielberg, et silence !

 

Enfin une voiture libre se croise avec nous au coin de la Contrada di Brera. Nous la saisissons au passage, et, une fois installés, nous la faisons courir alla Posta. Il nous tarde d’avoir des lettres de France. A merveille : une, deux, trois lettres ! Oh ! quand on est loin de la patrie, si vous saviez comme on vous aime, mes chers amis ! Avec quelle avidité on reçoit vos lettres ! Quel feu vous brûle le cœur ! Quel bonheur de les lire ! Et, si l’on rencontre un... ami, non, mais un simple Français, comme vous vous plaisez à parler avec lui, à redire la langue du pays natal, à causer de votre ville, de votre Paris, de vos familles, que pourtant vous ne connaissez pas !

 

Nos lettres nous apportent de bonnes nouvelles. C’est parfait. Cela nous portera bonheur à Milan.

 

 — Albergo del Pozzo ! crié-je à notre phaéton.

 

Mon homme se gratte le front, caresse son cheval d’un coup de fouet, et nous roulons. Soudain le Dôme, le fameux Dôme de Milan se montre à nous, une seconde, au détour d’une rue, puis il s’efface rapidement, comme un nuage qui fuit. Quelle apparition fantastique ! Toute rapide qu’elle soit, cette vue du Dôme me fait une impression qui subsistera ; je la sens qui me remue. C’était magique ! Une admirable masse de marbre blanc, surmontée d’une forêt aérienne de pics taillés dans ce marbre !

 

 — Albergo del Pozzo ! dis-je de nouveau.

 

 — Ecco ! ecco ! me répond le cocher.... Voilà ! voilà !

 

Et enfin il arrête à la porte d’un vrai palais. J’entre pour prendre langue. L’explication faite, il se trouve que notre automédon a pris le nom de Pozzo pour le nom d’une famille russe qui réside à Milan, et nous a conduits à sa demeure. Mais je n’ai pas le droit de me fâcher : la faute en est à moi. J’ai prononcé Pozzo comme je l’écris là : tandis que la prononciation italienne demande que l’on dise Posso, qui alors signifie Puits.

 

 — Oui, hôtel du Puits !... fait Emile. Mais j’y songe, cher, c’est une triste enseigne que vous choisissez là, ajoute-t-il, nous courons le risque de n’y boire que de l’eau...

 

Que les terreurs d’Emile ne vous saisissent pas, ma chère tante : nous sommes gens de précaution. Nous avons en portefeuille, non pas des billets de banque, mais des lettres de recommandation pour l’hôtel du Puits ; elles sont d’un certain comte qui a fort bonne renommée à Milan. Or, bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, dit le proverbe, quoique, en voyage, à vrai dire, la ceinture dorée ne nuise pas. Seulement, il y a inconvénient à être patroné par un comte : voici que l’hôtelier est convaincu que, ami d’un comte, je dois être pour le moins marquis, et il m’affuble, malgré toute résistance, d’un perpétuel : Signor Marchese ! Seigneur Marquis !... Quant au logis, on nous installe dans un appartement très-confortable qui a vue sur la Contrada d’Assole ; et, de nos fenêtres, le premier objet que nous voyons en face de nous, quel est-il ?... Devinez ! Les éternels soldats autrichiens, le fusil en bandouillère, qui nous regardent...

 

 — Décidément tu es signalé à la police, mon pauvre ami ! dis-je à Emile.

 

 — Eh bien ! allons dîner... me répond-il philosophiquement.

 

Dîner parfait ! ma très-chère tante ; soyez donc en paix !

 

Mais l’homme ne vit pas seulement de pain... surtout quand il est est à Milan. Il faut le Dôme au touriste, le Dôme avant tout, le Dôme surtout ; le Dôme, c’est Milan, et Milan, c’est le Dôme. Ayez le bois de Boulogne à Paris ; à Venise, glissez en gondole sur les lagunes ; promenez-vous sur la Chiaja à Naples ; à Vienne, allez voir le Prater ; mais, à Milan, courez au Dôme, visitez-le et le revisitez. D’ailleurs, c’est une œuvre éminemment digestive. Je ne parle pas du Dôme à l’intérieur ; c’est autre chose, cela ! Pour l’étudier, l’admirer, il faut être recueilli, calme, libre d’esprit et de corps. Mais je parle de l’aspect, de l’examen extérieur, de l’ascension du Dôme. Le prodige du Dôme est au-dehors, et non pas au-dedans.

 

Donc, comme exercice hygiénique, nous partons, et nous voici gravissant les escaliers de marbre du Dôme ; nous arrêtant, pour respirer, sur les paliers de marbre ; nous appuyant, pour regarder, aux contre-forts de marbre ; montant l’une après l’autre les rampes de marbre ; haletants, les coudes appuyés sur les balustrades de marbre ; nous extasiant au plus haut des plate-formes de marbre ; gravissant de nouveau, gravissant encore, gravissant toujours ; perdant presque de vue la terre ; nous rapprochant des cieux, et enfin arrivant quand les pieds n’ont plus rien à escalader, mais après avoir compté quatre cent quatre-vingt six marches. Ouf ! Alors, au-dessus de nos têtes, cent huit pyramides s’élancent vers les astres. Puis, voici des clochetons à ne plus en finir, et des statues couronnant les pyramides, et des statues surmontant les clochetons. D’abord la Vierge, Mère de Dieu, se dresse sur l’obélisque central, le plus élevé de tous, et l’or couvre sa belle image. Puis viennent Adam et Eve les statues les plus remarquables, sur des aiguilles qui entourent ; et puis des anges et des archanges ; et puis des saints et des saintes ; et puis des empereurs, puis des rois ; puis enfin Napoléon Ier, empereur des Français et roi du monde ! Et dans des niches, et sur des consoles, et le long des galeries, à la suite des attiques, douze cent vingt-trois statues. Or, pyramides, clochetons, obélisques, aiguilles, Vierge-Mère, anges, archanges, saints, saintes, empereurs, rois, statues de toutes formes prêtes à s’envoler dans les cieux, sont du marbre le plus blanc, le plus pur, le mieux poli, le plus habilement taillé, buriné, sculpté par l’artiste. Aussi, marbre blanc sur vos têtes, marbre blanc sous vos pieds, marbre blanc autour de vous, c’est à en être ébloui, surtout quand luit le beau soleil d’Italie ; c’est à en avoir le vertige ; c’est à rêver pendant un mois de pâles fantômes et de blanches apparitions. Rien de plus sublime !

 

Versailles, votre Versailles est grand, est noble, est beau ; mais Versailles pâlit en face du Dôme de Milan. Le Dôme de Milan l’emporte sur Versailles.

 

Vous dirai-je ce que nous voyons au-dessous de nous, au-dessous du Dôme qui nous sert de piédestal, dans la ville qui se range autour de sa cathédrale, comme une nombreuse couvée de poussins se blottit autour de la mère-poule qui les nourrit et les protége ? Oui, car vous avez désiré prendre part à mes impressions de voyage : vous m’avez demandé des récits, des tableaux, des connaissances sur les hommes et les choses de l’Italie. Mon oreille n’a pas été sourde, que vos yeux se gardent d’être paresseux. D’ailleurs c’est un ami qui vous parle, écoutez-le en amie, c’est-à-dire avec patience. En outre, n’étant pas homme à m’embarquer sans biscuit, j’ai pris avec moi un cicerone habile que le maître de l’hôtel du Puits a recommandé à M. le marquis ; et pendant que le brave guide me donne un bras pour me soutenir et m’empêcher de céder au vertige, de l’autre bras il me montre les objets, et parle avec une faconde qui a son charme. Jugez-en :

 

 — Vous le voyez, Signori, nous dit-il, la ville forme autour du Dôme, qui en occupe à peu près le centre, une immense circonférence décagone. Elle est située au milieu d’une plaine vaste et fertile, mais qui, descendant des montagnes du nord, tend toujours, â s’abaisser vers le sud. Elle a une enceinte de murs bastionnés qui datent du XVIIe siècle, et sont l’ouvrage de Ferrante Gonzaga, gouverneur de Milan, au temps de la domination espagnole.

 

Au nord, cette enceinte de remparts compte trois portes : la Porta Tenaglia ; la Porta Comasina, sur la route de Como, avec un arc d’ordre dorique, surmonté des quatre rivières du nord : le Pô, le Tessin, l’Adda et l’Olona, élevé, en 1826, aux frais des marchands ; et la Porta Nuova, qui date de 1810.

 

 — Oui, oui, dit Emile en clignant de l’œil, celle qui nous a vus faire notre entrée triomphale et brillante !

 

 — Au levant, reprend notre orateur, vous voyez la Porte Orientale, de l’architecte Vantini, élevée en 1829, et l’un des plus beaux monuments de ce genre. Il est composé de deux pavillons latéraux, carrés, d’ordre dorique, que décorent des bas-reliefs et des statues par Cacciatori, Monti, Gandolfi et P. Marchesi ; et la Porta Tosa, mot qui veut dire de la jeune fille, sans que nul, à Milan, puisse dire l’origine de cette dénomination.

 

Au sud, vous distinguez facilement la Porta Romana, arc-de-triomphe dû à Rossi, à la date de 1598, et construit pour faire honneur à Marguerite d’Autriche, fiancée de Philippe III, roi d’Espagne et duc de Milan ; puis la Porta Vigentina, la Porta Lodovica, et la Porta Ticinese ou du Tésin, formée de deux édicules à bossages qui unit une grillé. De l’autre côté du fossé, en face de la Porta Ticinese, se dresse un arc-de-triomphe soutenu par quatre colonnes de granit, ouvrage de Cagnola, en 1815.

 

Enfin, à l’ouest, remarquez la Porte Occidentale ou Vercellina, de Vercelli, élevée, par Canonica, pour l’entrée solennelle de Napoléon, lorsqu’il vint mettre sur sa tête la couronne de fer de Monza, comme roi d’Italie.

 

Mais entre la Porte Occidentale et les portes du nord, Tenaglia et Comasina ou de Como, voyez-vous cet arc-de-triomphe qui termine la route de Milan à Paris par le Simplon, appelé l’Arco di Simplone ou della Pace ? C’est l’ouvrage de votre grand Napoléon, qui le fit élever comme complément de cette magnifique route. Il fut commencé en 1817, et il est la reproduction des arcs-de-triomphe des anciens. On avait décidé d’y inscrire les victoires de l’immortel empereur, et sa statue colossale devait se dresser sur le faite. Mais la chute de cet infortuné soldat fit qu’on y grava les noms de ses défaites : la capitulation de Dresde ; la bataille de Leipsig ; l’entrée à Paris des armées alliées ; le congrès de Vienne ; l’entrée des Autrichiens à Milan, etc., toutes choses dont, nous autres Italiens, nous nous serions bien passés. En élevant ici ce monument, on a fait erreur : sa véritable place est à Vienne, chez l’Autrichien. Savez-vous bien qu’il a coûté près de cinq millions ? L’Empereur d’Autriche, François Ier, lui a donné le nom d’Arc de la Paix. La figure de la Victoire tient, sur le quadrige, la place de la statue de Napoléon. Ils ont beau faire ! le souvenir de votre empereur les tient à la gorge...

 

 — Quel est donc cet immense espace qui s’étend entre cet Arc de la Paix et un antique Château-Fort, qui est adossé à la vieille ville ? demandai-je.

 

 — L’antique forteresse ? C’est le Castello, palais qui fut tour-à-tour la résidence des Torre ou Torriani, des Visconti et des Sforza, ducs de Milan... me répondit-il. Si vous allez interroger ses voûtes et ses murailles, elles vous raconteront de terribles drames...

 

 — Oh ! M. Valmer ne manquera pas d’y aller, n’est-ce pas, cher maître ? me dit Emile, en faisant une moue ironique.

 

 — On a enlevé à ce Castello tout ce qui constituait sa défense militaire, pour ôter aux Milanais l’idée de s’en servir encore en un jour de rébellion contre le gouvernement d’Autriche... continua notre cicerone. Mais sa masse imposante n’en rappelle pas moins de grands souvenirs.

 

Quant à l’espace vide dont vous parlez, c’est le Campo di Martio, notre Champ-de-Mars, faisant face au Castello, qui est occupé maintenant par une garnison autrichienne. Si vous le visitez, vous remarquerez dans le pourtour du Castello que tout est prêt pour résister immédiatement à une révolte, fût-elle rapide comme la pensée.

 

 — Si vis pacem, para bellum ! fait Emile1.

 

 — Quand on veut la paix, monsieur le baron, dit le cicerone, qui, décidément, prétend nous anoblir à son tour, inspiré sans doute par l’hôte de l’Albergo del Pozzo, et qui, du reste, par ses manières et ses dires, prouve qu’il a été autre chose qu’un mercenaire, quand on veut la paix, on se fait aimer de ses peuples par la douceur et la paternité de son gouvernement, et on n’a pas recours à la violence, à la corde, aux fusillades, à la mort, drames affreux par lesquels à Milan, à Brescia, à Vérone, à Mantoue, etc., on a prétendu ramener de pauvres égarés... L’histoire de Silvio Pellico est l’histoire de beaucoup de victimes qui n’ont pas su se plaindre comme lui. Oh ! oui... quand on veut...

 

J’interrompis soudain la dangereuse tirade de notre Milanais, en lui disant :

 

 — Mais, à côté de la place d’Armes ou de votre Champ-de-Mars, si vous aimez mieux, à droite, quelle est cette vaste enceinte en forme d’hippodrome ?

 

 — Là, monsieur le marquis, jadis les Romains, dignes prédécesseurs des Autrichiens, avaient des Arènes dans lesquelles ils faisaient combattre les nouveaux chrétiens contre des bêtes féroces, des gladiateurs et des esclaves, pauvres gens arrachés à la patrie !

 

 — Bien, bien, je comprends...

 

 — Mais en 1805, sur les ruines et la forme elliptique de ce vieux monument, par l’ordre de je ne sais quel original, un Français, je crois, l’architecte Canonica construisit cet amphithéâtre à la façon des anciens. Son grand diamètre n’a pas moins de sept cent cinquante pieds et le petit trois cent cinquante. Trente mille curieux peuvent trouver place dans son enceinte. Au centre, du côté du Campo di Martio, on a élevé un élégant portique, composé de huit colonnes de granit d’ordre corinthien. Vous y retrouverez le Pulvinar2 et les Carceres des arènes d’autrefois : un Euripe coule même autour de l’enceinte, et l’arène, en peu d’heures, peut être couverte d’eau de manière à permettre de livrer dans l’enceinte un vrai combat naval.

 

 — Ce qui n’a jamais eu lieu ? demanda Emile.

 

 — Ce qui se fit en 1807, en présence de votre Napoléon, reprit le cicerone : seulement, au lieu d’une naumachie on donna de simples régates. Mais voici venir le grand-duc Maximilien pour visiter sa bonne ville de Milan ; il sera fêté dans cet amphithéâtre que l’on dispose à cet effet...

 

 — Et vers la Porte Orientale, extra muros, quelle est donc cette vaste construction carrée, que signalent ses tuiles rouges autant que son immensité ? ajoute Emile.

 

 — Il Lazzaretto, le Lazaret... répond le guide.

 

 — Ah ! s’écrie mon jeune admirateur de Manzoni, c’est donc là que se sont passées les terribles scènes de la fameuse peste de Milan, si merveilleusement décrites dans les Fiancés ?

 

 — En effet, messieurs, ce fut une horrible année que celle de 1625 ! Après une disette qui fut cruelle, vint le passage de troupes de Ferdinand, se rendant à Mantoue. Condottieri et lansquenets arrivaient par bandes, stationnaient dans les villages, pillaient le peu qui restait, polluaient, saccageaient, semant à Colico d’abord, puis à Bellano, puis à Lecco, le germe d’une peste sans égale. Définitivement elle éclata dans les Corpi Santi de la Porte Orientale, près d’un couvent de Capucins, chez un pauvre diable qui, ayant acheté des hardes aux soldats allemands, fut la première victime.

 

 — Pardon, Signor, demandai-jè, qu’appelez-vous Corpi Santi ?

 

 — En Lombardie, Monsieur, on désigne les faubourgs et la banlieue d’une ville, extra muros, sous le nom de Corpi Santi. Quelle est l’origine de ce nom ? Je ne saurais vous la dire. Les Corpi Santi de Milan s’étendent jusqu’à trois milles de la ville. Leur population totale est de quarante mille habitants. On les désigne par le nom des portes auxquelles ils touchent.