Paradoxes de l'urbanisation : pourquoi les catastrophes n'empêchent-elles pas l'urbanisation ?

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Comment peut-on comprendre que l'urbanisation contemporaine s'intensifie en dépit de la multiplication des catastrophes et des limites des efforts de gestion ? Répondre à cette question impose de revenir sur les définitions des catastrophes et sur leur contribution à la structuration des peuplements humains. Ce livre montre l'intérêt et les limites du développement durable et de la résilience pour éclairer ces problèmes fondamentaux.
Publié le : samedi 1 septembre 2012
Lecture(s) : 53
EAN13 : 9782296500792
Nombre de pages : 280
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PARADOXES DE L’URBANISATION











ITINÉRAIRES GÉOGRAPHIQUES
Sous la direction de Colette Vallat


Espace de débats scientifiques reflétant la diversité et la densité des intérêts
géographiques comme la richesse méthodologique qui préside à la recherche en ce
domaine, cette collection veut rassembler tous les itinéraires menant au territoire
(géographie sociale, culturelle, quantitative, normative, aménagement…). Forum où
rien de ce qui touche à l'homme n'est indifférent la collection donne aussi l'occasion
d'ouvrir le dialogue avec de nombreuses sciences humaines en accueillant les textes
présentant une réelle curiosité pour l'espace, les cultures et les sociétés.

Déjà parus

1) Corinne Eychenne, Hommes et troupeaux en montagne : la question pastorale en Ariège
(2005)
2) Richard Laganier (éd.), Territoires, inondation et figures du risque, la prévention au
prisme de l’évaluation (2006)
3) Ugo Leone, Gilles Benest, Nouvelles politiques de l’environnement (2006)
4) Alexandre Moine, Le territoire : comment observer un système complexe (2007)
5) Gabriel Dupuy, Isabelle Géneau de Lamarlière ( éd.), Nouvelles échelles des firmes et des
réseaux, un défi pour l’aménagement (2007)
6) Yves Guermond (coord.), Rouen : la métropole oubliée (2007)
7) Hervé Rakoto (coord.), Ruralité Nord-Sud, Inégalités, conflits, innovations (2007)
8) Jean-Pierre Vallat (dir.) Mémoires de patrimoines (2007)
9) Patrice Melé, Corinne Larrue (coord.), Territoires d’action (2008)
10) Colette Vallat (dir.), Pérennité urbaine ou la ville par-delà ses métamorphose ; T1
Traces, T2 Turbulence, T3 Essence (2009)
11) Marcello Balbo (dir.), Médina 2030 (2009)
12) Richard Laganier et Gilles Arnaud-Fassetta (dir.) : Les géographies de l’eau (2009)
13) Philippe Dugot, Michaël Pouzenc (dir.) : Territoires du commerce et développement
durable (2010)
14) Anne Androuais (dir.) : La régionalisation en Asie orientale, dimension économique
territoriale (2010)


© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.f

ISBN : 978-2-296-99198-9
EAN : 9782296991989Patrick PIGEON







PARADOXES DE L’URBANISATION

Pourquoi les catastrophes
n’empêchent-elles pas l’urbanisation ?



















Remerciements :
Ce livre doit à certains de mes collègues plus qu’on ne pourrait l’écrire, mais il n’aurait pas vu
le jour sans l’aide précieuse apportée par André Paillet, ingénieur au laboratoire EDYTEM
(Université de Savoie / CNRS).
Une pensée aussi à Isabelle van Steerteghen qui a contribué, à sa manière, aux réfexions sur
la résilience.
Localisation de la photographie de couverture :
Cathédrale de Mexico vue du Templo mayor. Photo prise le 29 janvier 2012.Sommaire
Introduction générale. .............................................................................7
Première partie
De la ville à l’urbanisation :
des mutations de peuplement problématiques
mondialement observables
Introduction. .............................................................................................17
Chapitre 1. Que nous apprend la profusion contemporaine des notions
désignant la ville ? ...................................................................25
Chapitre 2. De la ville à l’urbanisation : la nécessité d’une notion dyna-
mique. ......................................................................................39
Chapitre 3. L’urbanisation problématique : catastrophes et
paradoxe de Weichselgartner. ..................................................55
Chapitre 4. L : mutations environnementales. 59
Chapitre 5. L : remises en cause de l’urbanité. 63
Synthèse. ..................................................................................................69
Deuxième partie
L’urbanisation favorise l’incertitude :
les limites des actions politiques
Introduction. .............................................................................................73
Chapitre 6. Du risque à l’incertitude. .........................................................77
Chapitre 7. Quantifier l’urbanisation : limites et défis. ..............................85
Chapitre 8. Quantifier les problèmes liés à l’urbanisation : mesurer
les facteurs de dommages. .......................................................97
Chapitre 9. Les limites des bases de données sur les catastrophes. .........109
Chapitre 10. Les limites des politiques prévenant les catastrophes :
l’acceptabilité de l’incertitude climatique. ............................115
Chapitre 11. :
l’acceptabilité de l’incertitude liée aux inondations et
au volcanisme. ......................................................................123
Synthèse. ................................................................................................1296 Patrick Pigeon
Troisième partie
L’incertitude, moteur de l’urbanisation
Introduction. ...........................................................................................135
Chapitre 12. Retour sur le paradoxe de Weichselgartner : la prévention des
catastrophes n’aboutit pas qu’à leur augmentation. .............139
Chapitre 13. W : les limites des
travaux de correction renforcent l’urbanisation. ...................147
Chapitre 14. Retour sur les mutations environnementales :
l’adaptation au changement climatique moteur d’urbanisation
et d’incertitude. ......................................................................157
Chapitre 15. Le développement durable : au cœur des coévolutions
entre catastrophes et urbanisation. ........................................167
Synthèse. ................................................................................................177
Quatrième partie
Rendre compte du caractère paradoxal
de l’urbanisation contemporaine
Introduction. ...........................................................................................181
Chapitre 16. L’approche systémique : un outil ouvrant sur la complexité. 185
Chapitre 17. Prolongement vers la complexité : les résiliences. ................195
Chapitre 18. Résiliences et développement durable : à la recherche de
la catastrophe acceptable. ......................................................203
Chapitre 19. Application : l’aire urbaine de Genève. ................................217
Chapitre 20. : les catastrophes de la Faute-sur-Mer. ..............233
Conclusion générale .............................................................................245
Bibliographie. ........................................................................................249
Table des photographies. ........................................................................271
Table des cartes. .....................................................................................273
Table des documents. 275INTRODUCTION GÉNÉRALE
CATASTROPHES ET RÉSILIENCES :

POUR UNE GÉOGRAPHIE
DE L’URBANISATION

L’intérêt d’une géographie de l’urbanisation ne peut guère poser de
problèmes de justification immédiate dans un monde peuplé de 7 milliards
d’Humains en 2010, évalués à environ 50% urbains selon les critères statis-
tiques des bases de l’ONU (World urbanization prospects, 2010). En 1960,
la population de la planète était estimée à 3 milliards, et les urbains statis-
tiques à 1 milliard seulement. Jamais l’urbanisation ne s’est autant intensi-
fiée au cours des siècles d’histoire humaine, et sur une période aussi courte.
L’intérêt n’est pourtant pas lié uniquement à la domination quantitative de
ce type de peuplement. En effet, l’urbanisation s’intensifie alors qu’elle est
associée à de multiples problèmes d’interprétation et de gestion. Le premier
d’entre eux est révélé par la remise en cause des villes en tant que forme de
peuplement facilement définissable et délimitable (ASCHER, 2005 ; SOJA,
2000; SORENSEN et OKATA, 2011). Il n’a pourtant jamais été aussi néces-
saire de gérer comme de comprendre les mutations des peuplements contem-8 Patrick Pigeon
porains. C’est ce que montrent les recherches récemment intensifiées sur la
multiplication des empreintes écologiques associées à 3,5 milliards d’urbains
au moins (BASSAND et alii, 2000 ; NEWMAN et JENNINGS, 2008 ; LEVY,
2010), comme sur le changement climatique supposé d’origine anthropique
(QUENAULT et alii, 2011). Elles reposent sur le postulat que si l’urbanisation
ne s’adapte pas, les dommages qu’elle enregistrera dans le futur proche ne
pourront que la remettre en cause fondamentalement. L’adaptation est ainsi
vue comme un moyen de prévenir des catastrophes (HOUGHTON, 2009 ;
SUMI et alii, 2010). Ce d’autant plus que les principales bases de données sur
les catastrophes montrent directement ou indirectement une tendance à leur
augmentation.
L’objectif principal de ce livre est de comprendre pourquoi l’urbanisa-
tion s’intensifie alors qu’elle est autant problématique. L’intérêt d’une géo-
graphie des catastrophes va donc bien au-delà de ce que pourraient annoncer
leurs définitions usuelles et statistiques, voire statiques, quelles que soient les
bases de données (LOPEZ et PIGEON, 2011). Comme elles désignent des
événements de fréquence rare, mais d’intensités de dommages comparative-
ment élevées (CRED, 2007), on pourrait penser à une approche géographique
très limitée, analytique, cédant à la facilité. Presque l’inverse de la géogra-
phie de l’urbanisation, qui s’affiche large et ambitieuse. C’est l’interprétation
des relations entre catastrophes et urbanisation qui nous intéresse ici, celle de
leurs coévolutions. On devine là encore que le chemin est semé d’embûches,
notamment liées aux problèmes de définition, de délimitation, ou simplement,
plus généralement, de quantification. La notion d’incertitude reconnaît d’ail-
leurs les limites de la quantification.
De fait, toute définition des catastrophes ne peut être uniquement statis-
tique. Les limites de ces définitions engagent des efforts de réflexion théorique,
comme l’annonce d’ailleurs la théorie des catastrophes qu’a pu développer
THOM (1983). Il s’agit d’une des théories de la complexité, qui recoupe en
partie les réflexions de BAK (1999) sur l’auto organisation critique. Plusieurs
disciplines ont essayé de transposer différentes approches théoriques de la
complexité dans leurs efforts réflexifs, comme en géographie (PUMAIN et
alii, 1989 ; DAUPHINE, 2003 ; DAUPHINE et PROVITOLO, 2007 ; notam-
ment). Elles inspirent aussi les philosophes tels DUPUY (2002), ou MORIN
(2010), qui réfléchissent sur l’évolution. Mais on retrouve également des
interrogations sur la catastrophe chez les économistes, de SCHUMPETER
(1923) à aujourd’hui (ALBOUY et ZAJDENWEBER, 2009), comme en éco-
logie (GUNDERSON et HOLLING, 2002 ; SCHEFFER, 2008). Les sociolo-
gues des organisations y recourent aussi (SAUSSOIS, 2007), comme ceux qui
réfléchissent plus spécifiquement sur les risques et leurs gestions (BORRAZ,
2005; GILBERT, 2003). Les réflexions sur la catastrophe et l’évolution sont
bien entendu aussi vieilles que l’est l’Humanité : pensons notamment au Catastrophes et résiliences 9
Timée. Mais ce qui frappe surtout, c’est le regain d’intérêt pour ce champ
de réflexion aujourd’hui, et dans des disciplines très variées. C’est que les
relations entre urbanisation et catastrophe sont très paradoxales, alors que les
enjeux qu’elles recouvrent, qu’ils soient humanitaires ou économiques, finan-
ciers, et politiques, n’ont jamais été aussi élevés (WEICHSELGARTNER,
2004; PIGEON, 2010; GERIN, 2011).
Etudier ces relations et espérer les comprendre justifient précisément le
recours à une notion de plus en plus utilisée, celle de résilience. Non seulement
cette notion n’est pas spécifiquement géographique, mais son usage comme
son contenu restent très contestés dans des disciplines proches de la géogra-
phie, d’où elle est originaire, comme l’écologie (TOWNSEND et alii, 2008 ;
LEVIN, 2009). Les sens de la résilience ne sont pas stabilisés (WALKER et
SALT, 2006). On le précisera, la notion est même d’apparence contradictoire,
justifiant ici l’usage du pluriel. Une géographie des résiliences est-elle même
possible ? Comment peut-on voir la résilience dans les peuplements actuels,
peut-on la cartographier ? Pour l’instant, rappelons-nous que des notions pré-
sentent des difficultés initiales voisines, comme celles de risque, de dévelop-
pement durable, sans que pour autant l’obstacle n’ait pu trouver de solutions,
ce que la bibliographie reconnaît.
Nous espérons montrer ici que l’association entre urbanisation, catas-
trophe et résilience représente un défi qui mérite d’être abordé malgré les diffi-
cultés initiales. En effet, il constitue une possibilité, notamment géographique,
de comprendre les mutations actuelles des peuplements humains, dans leurs
relations, essentiellement leurs coévolutions, avec leurs environnements. Ces
mutations posent de multiples problèmes, qui se présentent fréquemment sous
forme de paradoxes. Tous tournent autour des décalages entre l’intensification
des formes d’urbanisation contemporaine et la multiplication des problèmes
auxquels cette intensification est associée. Cela recoupe une question presque
provocatrice : peut-on aujourd’hui définir et/ou délimiter, identifier ce qu’est
une ville ? La multiplication des néologismes, qui rend utopique tout effort
d’approche purement analytique du problème, permet d’en douter. Comment
peut-on prétendre gérer les problèmes associés à un type de peuplement alors
que ses délimitations prêtent autant à la controverse ? D’où aussi une autre
question fondamentale : celle de l’intensification de l’urbanisation malgré
l’existence toujours plus reconnue des limites de politiques qui cherchent à la
gérer. On peut toutefois supposer qu’il s’agit ici d’un paradoxe de première
lecture, celui qui est lié au bon sens, mais qui tombe par effort de réflexion
(VIDAL-ROSSET, 2004). En effet, la multiplication des catastrophes dans les
statistiques internationales n’empêche pas l’intensification de l’urbanisation
contemporaine. L’urbanisation ne s’intensifie-t-elle pas précisément en raison
de leur multiplication, ce qui peut, certes, paraître absurde ? Mais, si tel est le
cas, de quelles catastrophes peut-il alors s’agir ? 10 Patrick Pigeon
Quoi qu’il en soit, le paradoxe ne peut pas trouver de solution immé-
diate en se tournant vers les formes d’action politique. Bien au contraire, on
observe tout autant qu’elles se démultiplient, tout comme les institutions qui
leur sont associées, preuves tout aussi étonnantes de leur rôle, présumé néces-
saire, mais aussi de leurs limites. Bref, la multiplication des problèmes, et des
catastrophes, si l’on se réfère à une première lecture des bases de données
internationales qui cherchent à les inventorier, n’empêche pas l’intensification
de l’urbanisation.
Quel peut être l’apport de la géographie dans l’identification comme
dans l’effort de compréhension de ces problèmes, qui se présentent sous forme
de paradoxes ? Nous espérons montrer ici que, dans une certaine mesure
fidèle à son histoire et à l’un de ses outils de prédilection qu’est la carte, la
géographie donne à voir ces problèmes, et aide à les comprendre. La com-
préhension est alors très proche de ses origines étymologiques. L’objectif du
géographe est aussi de contribuer à gérer ces problèmes, sans pouvoir pré-
tendre, et nous verrons aussi pourquoi, à ce que ces efforts de gestion puissent
aboutir à des solutions définitives. L’interprétation suggère d’utiliser un outil
d’aide au raisonnement et de formalisation, l’analyse systémique, qui com-
plète l’outil cartographique, dont d’ailleurs le géographe n’est bien sûr pas le
seul utilisateur.
Passer par l’analyse systémique justifie de recourir à la notion de rési-
lience, telle qu’elle est empruntée à l’écologie. C’est un premier signal de son
intérêt pour notre effort d’interprétation. La résilience est l’un des moyens per-
mettant d’identifier la complexité, afin de pouvoir éclairer les paradoxes nom-
breux que présentent les mutations problématiques des peuplements actuels.
Ce n’est pas non plus un hasard de constater l’engouement très récent pour la
résilience. Une partie de la littérature anglo-saxonne, tout particulièrement en
lien avec le groupe de chercheurs de resilience alliance, cherche à la promou-
voir. Non sans arrière-pensées idéologiques, mais, au regard des enjeux asso-
ciés aux coévolutions entre catastrophe et urbanisation, qui s’en étonnerait ?
C’est aussi l’un des rôles dévolus à la géographie, pour peu qu’elle accepte
de ne pas se résigner à des lectures purement analytiques, que d’identifier ces
conditionnements idéologiques. La géographie des risques est essentiellement
une géopolitique (PIGEON, 2005), c’est aussi le cas avec la géographie de
l’urbanisation et des catastrophes.
Dans ces conditions, il nous paraît cohérent de commencer notre effort
d’investigation à partir de l’urbanisation problématique (première partie).
Cette notion désigne une évolution durant laquelle le peuplement tend à se
remettre en cause : il revient sur lui-même, il tend à rétroagir sur lui-même.
Ce caractère dynamique, dialectique, explique pourquoi il est aussi diffi-
cile aujourd’hui de définir « la ville » comme objet statique ou statistique.
L’identification de boucles annonce déjà l’intérêt de l’analyse systémique, elle Catastrophes et résiliences 11
signale l’absence de linéarité, de relations simples, isolées, indépendantes,
entre cause et effet. C’est la promesse de la complexité. Ces rétroactions sont
identifiables quelles que soient les disparités spatiales des peuplements, elles
en recomposent les particularités. En effet, l’urbanisation différencie les peu-
plements. Mais la différenciation, que la notion contemporaine de fragmenta-
tion décrit au moins en partie, ne doit pas conduire à masquer cette tendance
de fond aux rétroactions. Elle est, du reste, assez facilement identifiable. Par
l’augmentation des catastrophes en première lecture (géographie des risques),
par l’intensification de mutations environnementales, et notamment clima-
tiques à petite échelle (géographie de l’environnement et du changement
global). Mais aussi par la remise en cause de l’urbanité, comme si certaines
formes d’urbanisation niaient la ville ou au moins une composante estimée
fondamentale de cette dernière.
Derrière ces ensembles de rétroactions de l’urbanisation sur elle-même,
lues comme éminemment problématiques et dialectiques, chacun pourra voir
se profiler une interprétation possible du développement durable, de ce qui
peut le justifier. On ne manque d’ailleurs pas d’études soulignant combien
l’expression est proche d’un oxymore (PIGEON, 2007). Est-ce nécessaire-
ment un défaut ? Les évolutions des peuplements que désigne l’urbanisation
ne sont-elles pas elles-mêmes éminemment contradictoires, paradoxales,
dialectiques ?
Il n’a donc jamais été autant nécessaire de gérer l’urbanisation (deu-
xième partie), puisque les mutations de peuplement que désigne l’urbani-
sation s’avèrent éminemment problématiques. Nous touchons ici une deu-
xième série de paradoxes. Gérer suppose de mesurer, de délimiter, et repose
en partie sur la quantification. Il s’avère que les mutations intensifiées des
peuplements humains, que la notion d’urbanisation recouvre au moins par-
tiellement, posent des problèmes de quantification. C’est d’ailleurs ce que
désigne la notion d’incertitude (GODARD et alii, 2002). Mesurer l’urbanisa-
tion est un défi, et mesurer les problèmes liés à l’urbanisation au moins autant
(ALCOFORADO et ANDRADE, 2008). Il est certes facile de le montrer, il
est beaucoup plus intéressant d’en saisir les implications. Cela signifie que le
recours au passé perd une grande partie de sa capacité interprétative. Quant
au potentiel de prédiction, tout le monde en voit les limites. Il s’agit de gérer
sans pouvoir connaître précisément ce que seront les futures caractéristiques
des peuplements et de leurs environnements. Ou même parfois, à plus court
terme, sans pouvoir éviter tout effet non désiré des actions politiques. C’est
ici qu’apparaît le principe de précaution (DUPUY, 2002) : la nécessité d’agir
dans l’incertitude justifie ce principe.
Le problème est d’autant plus aigu que le géographe peut repérer
somme toute assez aisément les limites des formes d’action politique. La
géographie des risques permet de les visualiser à partir des difficultés d’ac-12 Patrick Pigeon
ceptation de certains outils visant à prévenir les catastrophes, comme les
Plans de Prévention des Risques en France (PIGEON, 2007 ; GERIN, 2011).
De surcroît, ces outils produisent des effets non désirés, que le géographe
peut également identifier. L’incertitude ne concerne donc pas que la relati-
visation des fameux enseignements du passé, ni que la difficulté d’anticiper
l’avenir, elle est également démontrable à partir des efforts de gestion actuels
portant sur des risques présumés connus. Cette interprétation est soutenue
par une partie de la bibliographie en géographie urbaine, celle qui se réclame
de l’approche dite postmoderne (SOJA, 2000 ; KAPLAN et alii, 2009). Elle
l’est aussi, et de manière encore plus révélatrice, par les travaux que mènent
les sociétés d’assurance et de réassurance sur la question (DOMENICHINI,
2008 ; LEMOYNE DE FORGES et HALLEGATTE, 2009).
Pourtant, incertitude ou pas, limites des actions politiques ou pas,
jamais l’urbanisation ne s’est autant intensifiée qu’au cours des dernières
décennies, telle est la tendance de fond. Cela nous amène à justifier, et à
discuter, que l’incertitude puisse être un moteur de l’urbanisation, et, a pos-
teriori, forcément plus que le risque d’ailleurs. Du reste, jamais les sociétés
d’assurance et de réassurance n’ont été aussi prospères, même si la biblio-
graphie discute de leur capacité à couvrir les pertes en cas de catastrophe
majeure. Ceci nous incite à revenir sur l’un des paradoxes de base : toujours
plus d’urbanisation malgré toujours plus de catastrophes (troisième partie).
Une lecture plus attentive des principales bases de données, et surtout une
lecture qui ne soit pas calée sur les valeurs absolues, livre un autre mes-
sage. Elle conteste qu’il y ait une tendance exponentielle à la fréquence des
catastrophes. Et elle pousse à admettre alors la capacité, au moins partielle,
des sociétés humaines, tout particulièrement des sociétés métropolitaines, à
prévenir les catastrophes ou à en réduire les intensités. Dans ces conditions,
la prévention des catastrophes devient un moteur d’urbanisation, et tout parti-
culièrement de métropolisation. Cette lecture revient sur le paradoxe de base
que développe classiquement une partie de la bibliographie anglo-saxonne
(WHITE et alii, 2001 ; WEICHSELGARTNER, 2004) : « the more we know,
the more we lose ». Elle nous semble cohérente avec ce que nous apprend la
bibliographie concernant le changement climatique global (QUENAULT et
alii, 2011).
En effet, on observe que les éco-quartiers, que les maisons passives
et autres formes d’adaptation au changement climatique se fondent sur la
reconnaissance de futures catastrophes, que l’urbanisation actuelle favori-
serait sans le vouloir, pour pouvoir la recomposer, l’adapter (BOSE, 2010).
L’argument cherche aussi à renforcer l’acceptabilité sociale de telles poli-
tiques. L’adaptation au changement climatique est devenue un thème de
recherche majeur au cours de la dernière décennie. Il en va d’ailleurs de
même pour la crise de l’urbanité, qui est intégrée par les politiques mettant Catastrophes et résiliences 13
en œuvre les principes du développement durable. C’est ici que la géographie
peut être utile. En effet, elle permet de suivre, de diagnostiquer les formes
de coévolutions entre les phases d’urbanisation et les reconnaissances politi-
quement admises de plusieurs problèmes, associés à de futurs dommages ou
catastrophes. Comme d’autres disciplines, elle participe à l’intensification de
l’urbanisation, par les travaux d’expertise, qui peuvent contribuer aux choix
politiques.
On peut donc effectivement vérifier la tendance structurelle de l’urba-
nisation à produire essentiellement les conditions de ses recompositions, et
de son intensification comme de sa diffusion, en s’appuyant sur la préven-
tion des catastrophes. Ceci est vérifié par la reconnaissance de l’anthropo-
cène, par l’intensification des coévolutions entre les peuplements humains
et leurs environnements. L’identification de cette propriété justifie le recours
à un outil de représentation, de formalisation, qui est l’analyse systémique.
Elle justifie aussi qu’on puisse s’intéresser aux réflexions sur la complexité.
Mais elle justifie surtout l’intérêt pour la notion de résilience (quatrième par-
tie). Cette dernière reçoit plusieurs définitions possibles, même au sein des
chercheurs qui appartiennent au groupe de resilience alliance. Elles peuvent
même apparaître, une fois de plus, contradictoires. Mais elles tournent toutes
autour de la capacité d’un système de peuplement à conserver ses structures
fondamentales en cas de perturbation. Elles sont donc liées à notre problème
de base, le caractère éminemment dommageable, potentiellement catastro-
phique, de l’urbanisation, qui s’intensifie en s’appuyant sur la gestion de
dommages qu’elle contribue largement à faire apparaître. Le recours à la
résilience permet de proposer une lecture de ce problème qui nous paraît
cohérente avec les efforts de formalisation que peut fournir le géographe à
partir de ses travaux de terrain. La quatrième partie proposera de tester ces
interprétations à partir de cas d’étude récents, et détaillés.
Finalement, ce livre propose une lecture, que nous espérons la plus
claire possible, du problème que pose la contribution paradoxale des catas-
trophes à l’interprétation des mutations des peuplements humains actuels. La
catastrophe ne peut être qu’en partie évitable, en raison de la complexité des
peuplements humains. Mais l’urbanisation tend à réduire tant les fréquences
que les intensités des catastrophes en valeur relative. Si on prend en compte
les évolutions démographiques et économiques, jamais il y a eu moins de
catastrophes statistiques. Plus encore, en s’appuyant sur la prévention des
catastrophes, l’urbanisation s’auto-augmente. Et pourtant, dans le même
temps, elle contribue à préparer de futures catastrophes.
Dans ces conditions, l’intensification paradoxale de l’urbanisation nous
pousse à revenir sur la signification des catastrophes. Celles qui figurent dans
les bases de données internationales ne peuvent être uniquement des évé-
nements qui remettent en cause les structures fondamentales des systèmes 14 Patrick Pigeon
de peuplement. On doit être en mesure de distinguer les désastres des catas-
trophes : tout événement de forte intensité comparative de dommage ne remet
pas en cause nécessairement les structures fondamentales des systèmes de
peuplement humains. Et en tous les cas pas à toutes les échelles. Cela permet
aussi de comprendre pourquoi toute approche essentiellement analytique de
l’urbanisation ne peut donner de solution satisfaisante, tant en ce qui concerne
l’interprétation que la gestion. Ce n’est pas un hasard si la notion de ville est
aujourd’hui aussi contestée.PREMIÈRE PARTIE
DE LA VILLE À L’URBANISATION :
DES MUTATIONS DE PEUPLEMENT PROBLÉMATIQUES
MONDIALEMENT OBSERVABLESIntroduction
L’objectif de cette première partie n’est pas tant de revenir sur les pro-
blèmes de définition de « la ville », un point sur lequel la bibliographie est
unanime, que de chercher à en cerner les implications. Que peut révéler la
multiplication des néologismes espérant rendre compte de l’urbain ? Pourquoi
aucune des solutions proposées n’apparaît-elle satisfaisante ? Mais pourquoi
aussi s’intéresser à cette question, sans que pourtant aucune solution satisfai-
sante ne se dégage, ce qui est aussi paradoxal que frustrant ? En fait, cette pro-
fusion sémantique donne l’impression que les chercheurs et les gestionnaires
courent toujours plus après des formes de peuplement dont l’analyse, si ce
n’est la compréhension, leur échappent en grande partie. Et pourtant, avons-
nous d’autre choix ? L’effort de gestion et de compréhension n’est-il pas fina-
lement plus important que le résultat même, dont on sait forcément, a poste-
riori, qu’il sera nécessairement imparfait ? Sans que l’on puisse pour autant se
contenter de cette imperfection, qu’il s’agit de réduire le plus possible.18 Patrick Pigeon
Le terme de peuplement est lui-même ambigu : les dictionnaires de la
géographie le reconnaissent. En effet, il désigne à la fois une action (approche
dynamique du peuplement : « l’action d’occupation d’un territoire par une
population » (BRAND et DUROUSSET, 1991, p. 366) et les résultats de cette
action (approche statique du peuplement : « le mode d’occupation d’un espace
par ses habitants »). Comme le souligne BAUDELLE (2000), le peuplement
ne se réduit pas à la population. Il désigne les évolutions des relations, ou,
plus simplement et fondamentalement, les coévolutions, entre les populations,
les infrastructures, les activités tout comme leurs résultats observables en un
moment donné. Si les résultats de ces coévolutions apparaissent de plus en
plus précaires, temporaires, l’approche dynamique l’emporte sur l’approche
statique. On défend comme hypothèse que les définitions de la ville posent
autant de problèmes aux chercheurs comme aux gestionnaires au moins parce
que la notion de ville n’est pas assez dynamique. Elle ne permet pas ou plus
de rendre compte de formes de peuplement qui apparaissent aussi précaires
que renouvelées. La profusion des néologismes peut même devenir contre-
productive, elle tend à opacifier la compréhension par la multiplication des
catégories analytiques. Du reste, certaines thèses récentes sont amenées à
consacrer de nombreuses pages à justifier les notions sur lesquelles s’appuiera
finalement le raisonnement, à l’image de celle de DOURNEL (2010) sur la
requalification urbaine des milieux fluviaux et humides à Amiens et Orléans
(chapitre 1).
Ces questions et constats, qui sont aussi basiques que fondamentaux,
annoncent immédiatement à la fois l’intérêt (chapitre 2) comme le carac-
tère paradoxal, problématique de l’urbanisation (chapitres 3 à 6). La notion
est elle-même liée étroitement à ce problème de base, celui que pose une
définition possible de la ville. Quel que puisse être le contenu de la notion
d’urbanisation, elle comporte surtout une composante dynamique. L’intérêt
de la remarque, c’est qu’elle annonce une lecture systémique de la ques-
tion, qui peut mener à l’identification de la complexité. En effet, un sys-
tème est couramment défini comme « un ensemble d’éléments en interaction
dynamique » (DURAND, 1979), alors que MORIN (2005, p. 48) propose
en première lecture pour la complexité : « extrême quantité d’interactions et
d’interférences entre un très grand nombre d’unités ». Pour comprendre les
mutations contemporaines de peuplement, auxquelles participe l’urbanisa-
tion, il est possible de se tourner vers une lecture systémique de la question,
qui ouvre des voies possibles vers les théories de la complexité. Encore faut-
il être en mesure d’identifier les principaux groupes de facteurs qui coévo-
luent, et ce en se basant sur les interprétations des peuplements contempo-
rains associés à « la ville ». C’est ce que nous nous efforcerons de présenter
ici, dans le chapitre 2.Catastrophes et résiliences 19
Le recours à l’urbanisation peut également se justifier de manière
multiple.
En premier lieu par l’évolution contemporaine de la population. Si
l’analyse porte sur la longue durée et sur la petite échelle, mondiale, qui
masquent les écarts par rapport à la tendance de fond, l’évolution est expo-
nentielle, et très partiellement contrôlable, surtout (PISON, 2009 ; docu-
ment 1.1). De plus, la part de la population statistiquement urbaine est désor-
mais supérieure à 50% de la population mondiale. Même si les évaluations
ne donnent que des ordres de grandeur, ils confirment qu’on ne peut pas
échapper aujourd’hui à une approche dynamique des peuplements humains.
C’est aussi ce qu’annonce le titre du livre de Beaud (2000) sur le « bascule-
ment du monde ».
En second lieu, le caractère dynamique de l’urbanisation est cohérent
avec le brouillage, très largement reconnu désormais, de la distinction entre
peuplements urbain et rural. La faible pertinence de la distinction laisse sup-
poser des coévolutions entre plusieurs groupes de facteurs que l’on devrait
retrouver dans les deux cas. Leur tendance est forcément très majoritairement
Document 1.1 : L’évolution exponentielle de l’urbanisation mondiale sur la durée.
Sources : World urbanization prospects, world population prospects, pour 1800, esti-
mations in Bairoch (1985), p. 633 (estimation haute, population urbaine mondiale 97
millions, population mondiale, 1 milliard).
http://esa.un.org/wpp/unpp/panel_population.htmg/unpd/wup/index.htm20 Patrick Pigeon
positive au sens systémique : les coévolutions favorisent leur propre inten-
sification, comme l’annonce immédiatement la croissance démographique si
elle est abordée à l’échelle mondiale et tout spécialement pour les dernières
décennies. On doit pouvoir retrouver ces groupes de facteurs dont les coé-
volutions identifient l’urbanisation, et ce quels que soient les peuplements
humains. C’est bien ce que laisse supposer, sur le fond, la remise en cause de
la distinction rural/urbain.
Il existe bien sûr des écarts par rapport à ces tendances de fond. La
ville de Zabid, au Yemen, a ainsi traversé le vingtième siècle, qui est pour-
tant celui de l’urbanisation intensifiée, sans transformation majeure de sa
morphologie. C’est ce que l’on peut vérifier à partir d’une image google
1earth . Aujourd’hui toujours associée au wadi éponyme, et à son oasis, et
malgré les 86 mosquées ou madrasas comme ses quatre portes fortifiées
(BONNENFANT, 1996), qui témoignent de son rayonnement passé, cette
ville présente un contraste édifiant avec des aires urbaines comme sorties
du désert, si ce n’est du golfe persique lui-même : Abu Dhabi, Dubai (pho-
tographie 1.1). Les écarts par rapport aux tendances de fond, nous en trou-
vons aussi avec le « rétrécissement urbain » qui touche par exemple certaines
agglomérations européennes, comme celle de Leipzig (FLORENTIN et alii,
2009; KILLISCH et SIEDHOFF, 2005). Ou avec les tendances au déclin
démographique de certaines agglomérations russes, si on corrige les artefacts
de l’évaluation statistique, comme Saint-Pétersbourg ou Nijni-Novgorod
(GOLUBCHIKOV, 2006; ECKERT, 2007, p. 144). Les écarts par rapport
aux tendances de fond ne peuvent ni de doivent être négligés. Ils ne devraient
toutefois pas nous inciter à un repli sur une géographie hyper analytique,
comme fascinée par l’échelle locale, dont elle devient prisonnière.
En effet, en troisième lieu, le recours à une analyse et une interpréta-
tion dynamiques nous semble aussi correspondre aux attributs du post-moder-
nisme, qu’identifie notamment une partie de la géographie urbaine (KAPLAN
et alii, 2009, p. 13, document 1.2). Ces attributs sont, sur le fond, très proches
de l’intérêt que portent à la réflexivité les sociologues réfléchissant sur les
risques, comme BECK (1986, p. 36) : « le processus de modernisation devient
« réflexif », il est à lui-même objet de réflexion et problème ». Ce n’est pas
1 Pour des raisons éditoriales, on suggère au lecteur de se reporter directement à l’image en
question, qui est accessible en quelques minutes, au pire, sur internet. Il pourra y constater, par
exemple, que la médina de Zabid, avec ses ruelles étroites et peu accessibles à l’automobile,
constitue encore l’essentiel de la ville du début du vingt-et-unième siècle. La route principale,
qui mène à Hodeïda, est à peine intégrée au tissu urbain, et l’oasis reste aisément identifiable.
Ces remarques simples prouvent immédiatement que Zabid, dont la fondation remonte au
moins à la période de l’Hégire (BONNENFANT, 1996), a traversé un vingtième siècle éminem-
ment favorable à l’urbanisation sans que pourtant il y ait ici de transformation morphologique
majeure. Il est tentant de comparer avec Abu Dhabi ou Dubaï, ce que justifient les parentés
culturelles et physiques, pour illustrer les tendances de fond et les écarts par rapport à ces der-
nières. Les écarts sont motifs d’interrogation géographique.Catastrophes et résiliences 21
Photo prise d’une île artificielle, qui porte pourtant un centre d’exposition archéo-
logique, tout en mentionnant qu’Heritage village a été créé ex nihilo. La tendance
exponentielle de l’urbanisation est ici évidente.
Photographie 1.1 : Photo d’Abu Dhabi depuis Heritage village, vue vers Al Ras al
Akhdar (janvier 2011).
non plus un hasard si des philosophes comme MORIN (2010) reviennent sur
l’apport de la pensée dialectique à la compréhension des problèmes que se
pose aujourd’hui l’Humanité : « la conception dialectique : (…) non seule-
ment il y a action réciproque des phénomènes les uns par rapport aux autres
dans l’histoire et dans la société, mais il y a une véritable totalité d’éléments
en mouvement et les contradictions qui apparaissent dans cette totalité sont les
moteurs effectifs du développement humain ».
Comme on le voit, on ne manque pas d’arguments d’origine très
variée permettant de justifier le recours à l’urbanisation lorsqu’il s’agit de
comprendre et de gérer les mutations des peuplements contemporains. Mais,
selon l’approche qui est ici défendue, et en poursuivant la citation de MORIN,
le premier problème est posé par l’identification de groupes de facteurs qui
permettent de justifier l’urbanisation, et qui sont reconnaissables en dépit de
l’extrême diversité des peuplements. Leurs coévolutions permettraient de 22 Patrick Pigeon
Document 1.2 : Les attributs du postmodernisme tels que les présentent deux ouvrages
de géographie urbaine anglo-saxons.
- contestation de la rationalité et de la modernité ;
- complexité mise en avant ;
- diversité et hétérogénéité, kaleïdoscope ;
- subjectivité et limites des définitions ;
- caractère éphémère des formes ;
- contradictions, paradoxes, ambiguïtés ;
- exhaustivité impossible ;
- limites de la quantification, incertitude.
Sources : KAPLAN et alii, 2009, p. 13 ; SHORT, 2006, p. 42.
mieux comprendre pourquoi toute définition purement statique de la ville est
condamnée à l’échec. Le principe de la coévolution, ici forcément positive sur
la durée et à l’échelle mondiale, suppose que l’urbanisation produit essentiel-
lement les conditions de ses évolutions, de telle manière qu’elle s’intensifie.
Mais toute coévolution positive ne suppose pas seulement une ten-
dance de fond à l’intensification, ici des peuplements humains. Une telle
intensification pose nécessairement la question des limites, comme celle des
catastrophes. La bibliographie est quasi unanime sur ce point. Cette question
demeure pertinente quand bien même on sait qu’on ne peut pas transposer à
l’Humanité des expériences menées en biologie ou en écologie sur les écosys-
tèmes fermés. En effet, « il faut forcer la comparaison pour passer d’un milieu
limité à l’ensemble de la planète » (LE BRAS, 1994, p. 23). La question des
limites de la planète n’est bien sûr pas neuve, et on ne fera pas l’injure au
lecteur de préciser ici pourquoi. Elle recoupe celle des limites de l’urbanisa-
tion (SALOMON CAVIN, 2009). Selon cet auteur, « le mélange de crainte,
d’horreur et de détestation qu’inspirent les développements urbains actuels
n’est pas neuf. Il est dans la continuité des réactions qu’avait engendrée la
croissance sans précédent des grandes villes occidentales au moment de la
Révolution industrielle. Lagos ou Mexico ont aujourd’hui pris la place de
eLondres ou Manchester de la fin du XIX siècle comme incarnation du destin
funeste promis aux trop grandes concentrations humaines. Que les grandes
villes occidentales n’aient pas connu un tel destin ne change rien à la donne,
les grandes villes font toujours peur ». Cela confirme a posteriori combien les
questions que pose l’intensification de l’urbanisation ne peuvent pas recevoir
de réponse simple, linéaire, tout en restant d’extrême actualité dans un monde
peuplé à plus de 50% d’urbains statistiques. De plus, que « notre monde tout
entier soit devenu un polder » (DIAMOND, 2006, p. 578) ne veut pas dire que
les facteurs qui favorisèrent les catastrophes des villes mayas du Yucatan, soit Catastrophes et résiliences 23
leur disparition, puissent être transposés simplement à l’échelle de la planète
actuelle. Du reste, nombre d’approches prédisant des catastrophes ont tourné
court, à l’image des famines massives qui furent annoncées par EHRLICH
(1968). L’auteur l’a en partie reconnu lui-même (EHRLICH et EHRLICH,
22009) . Par exemple, la population indienne est passée de 350 millions en
1950 à 1 milliard et 210 millions au recensement de 2011(VERON et NANDA,
2011) sans que, heureusement, de telles prédictions se soient vérifiées.
En effet, l’analyse problématique est aussi, si ce n’est surtout, liée au
caractère paradoxal de l’urbanisation. Elle tend à produire les conditions de
ses limitations, du moins en première analyse, alors qu’elle ne s’est jamais
autant intensifiée au cours de l’histoire de l’Humanité. Trois points vont per-
mettre de le vérifier ici.
Le premier est lié à l’étude, géographique ou non, des catastrophes. La
bibliographie admet volontiers qu’elles ne se sont jamais autant multipliées
alors que les études et les politiques visant à les prévenir n’ont jamais elles-
mêmes été aussi nombreuses. Toujours plus de catastrophes, et pourtant tou-
jours plus de recherches et de politiques visant à les prévenir, et toujours plus
d’urbanisation aussi, voici qui semble au moins en partie paradoxal.
Le deuxième point poursuit cette approche en s’appuyant sur une nou-
velle branche de la recherche, à la fois proche et différente de la géographie
des risques. Elle concerne les adaptations des villes aux effets non désirés des
évolutions climatiques. Il s’agit aussi d’un prolongement de la géographie de
l’environnement. Il démontre que l’urbanisation a les capacités à transformer
les environnements de manière volontaire comme involontaire. L’urbanisation
produit ainsi les conditions essentielles de ses évolutions grâce aux dommages
et aux catastrophes qu’elle favorise sans qu’il y ait nécessairement d’action
politique volontaire qui y soit associée. Une partie dominante de la biblio-
graphie admet désormais largement la part anthropique des évolutions clima-
tiques que les chercheurs identifient. Du reste, même si les liens précis entre
l’urbanisation et l’évolution mondiale des climats demeurent très discutés,
personne ne conteste la capacité de l’urbanisation à influer sur les climats à
échelle locale. Cette capacité constitue une partie de la climatologie, la clima-
tologie urbaine, qui pose d’ailleurs des problèmes spécifiques à la climatolo-
gie mondiale. Par exemple, comment, dans les enregistrements thermiques
des stations urbaines, pouvoir distinguer l’influence globale et l’influence
locale de l’urbanisation sur l’évolution climatique ?
Enfin, le troisième aspect problématique est très proche aussi, sur le
fond, des deux premiers. L’urbanisation tend en effet à se remettre en cause
2 The first lines of the Prologue (p. 11) proved to be among the most troublesome in the book:
“The battle to feed all of humanity is over. In the1970s the world will undergo famines – hun-
dreds of millions of people are going to starve to death in spite of any crash programs embarked
upon now.” 24 Patrick Pigeon
elle-même par la fragmentation socio-spatiale (NAVEZ-BOUCHANINE,
2002), et par l’étalement urbain. Cela porte atteinte à l’un des attributs des
villes, l’urbanité.
On observera que les trois aspects sont des composantes majeures du
développement durable. L’augmentation statistique des catastrophes inter-
roge spécifiquement le côté économique de la question, voire financier par
ses implications pour les sociétés d’assurance. Les adaptations urbaines au
changement climatique sont plus tournées vers le côté environnemental de
la thématique du développement durable. Enfin, les thématiques d’urbanité
concernent plus le côté social. Même si aucun de ces sous-aspects probléma-
tiques n’ignore totalement les deux autres composantes.
Tous ces problèmes sont liés d’une manière ou d’une autre aux réflexions
sur ce que peut être la ville aujourd’hui. Il nous semble donc pertinent de com-
mencer notre effort de réflexion à partir des problèmes que posent aujourd’hui
leur définition, leur identification.Chapitre 1
QUE NOUS APPREND LA PROFUSION
CONTEMPORAINE
DES NOTIONS DÉSIGNANT LA VILLE ?
La profusion des définitions est facile à illustrer. Elle aboutit à des
approches très analytiques, poussant à de nombreuses controverses. Il peut
alors sembler raisonnable de revenir aux fondamentaux, et de valoriser la part
de l’héritage, de la stabilité, dans les peuplements humains. Toutefois, cette
démarche pose aussi des problèmes multiples qui en réduisent l’intérêt. La
voie nous paraît alors ouverte vers une approche plus dynamique, celle de
l’urbanisation.
Peut-on encore définir la ville ?
L’étalement urbain et l’éclatement des définitions
La remise en cause de la notion de ville est largement acceptée dans
la bibliographie. Ce n’est d’ailleurs pas nouveau. Dès les premières lignes,
WEBER (1921) mentionnait que « l’on peut tenter de définir une « ville » 26 Patrick Pigeon
de manières très différentes », et l’usage des guillemets ne présageait rien de
bon quant à une solution stabilisée. Près d’un siècle plus tard, le problème
s’est intensifié. Il réduit la portée des études comparatives, par exemple en
géopolitique urbaine, alors que « l’importance des dysfonctionnements liés
à l’urbanisation » n’en a jamais autant justifié l’intérêt (HULBERT, 2006).
Pire, selon le même auteur, « les mêmes mots ne recouvrent pas toujours les
mêmes réalités et n’ont pas toujours le même sens ». Dans la bibliographie
anglo-saxonne, on peut trouver des affirmations plus poussées encore. Ainsi,
SHORT (2006) mentionne que, dans son livre, « le terme urbain est plastique
et élastique » (p.2). Du reste, « aucune méthode ou approche isolée n’est en
mesure de rendre compte de la complexité des nouvelles formes urbaines »
(p. 226).
Ceci étant posé, il existe un consensus minimal sur certaines définitions
qui touchent aux villes. Et elles témoignent bien de tendances de fond. Par
leur profusion même, elles remettent en cause la possibilité de justifier une
définition statique, délimitable, de « la ville ». C’est ce que nous allons préci-
ser maintenant, à partir de plusieurs couples de définitions fondamentales qui
sont liées à la volonté d’identifier, d’analyser ce que peuvent être les villes
aujourd’hui. Les distinctions entre agglomération et aires urbaines posent
ainsi autant de problèmes que celles qui cherchent à différencier mégapoles et
métropoles. Ces problèmes justifient d’autres néologismes qui rendent de plus
en plus utopique une définition universellement acceptable de ce que peut être
une ville en 2012.
Afin de désigner la tendance à l’étalement urbain (MORICONI-
EBRARD, 2000), qui est parfois associée à la dilution, la diffusion des villes
(VALLAT et alii, 1998), les notions d’agglomération et d’aires urbaines sont
fréquemment distinguées. La première est d’abord basée sur la continuité du
tissu bâti, contrairement à la seconde qui essaie de prendre en compte l’exis-
tence de liens fonctionnels entre des formes de peuplement malgré la discon-
tinuité morphologique.
La notion d’agglomération est plus centrée sur la morphologie, la den-
sité du bâti. Selon le World urbanization prospect (2009), l’agglomération se
réfère à « la population à l’intérieur des limites d’un territoire occupé continu-
ment, avec des densités urbaines, et indépendamment des limites administra-
3tives » . Comme le mentionne MORICONI-EBRARD (2000), « agglomérer
signifie unir en masse compacte », et c’est ce critère qui domine les défini-
tions. On devine d’ailleurs immédiatement combien les critères de continuité
peuvent varier selon les auteurs et les approches qu’ils défendent.
Celle d’aire urbaine tient plus compte de l’évolution rapide des fonc-
3 Refers to the de facto population contained within the contours of a contiguous territory inha-
bited at urban density levels without regard to administrative boundaries.
http://esa.un.org/unpd/wup/unup/index.asp?panel=6Catastrophes et résiliences 27
tions, et des formes de mobilité associées. Toujours selon le World urbani-
zation prospect (2009), l’aire urbaine « inclut l’agglomération et les aires
de moindre densité de peuplement qui se trouvent autour de la ville tout en
en subissant l’influence directe (transports, infrastructures routières, aména-
4gements pour les pendulaires » . On passe ainsi à des « aires aux contours
de plus en plus flous » (MORICONI-EBRARD, 2000, p. 36). Difficile en
effet de ne pas prendre en compte l’aéroport de Roissy dans la définition du
peuplement parisien aujourd’hui, alors qu’on peut contester la continuité du
bâti qui justifierait l’incorporation de l’aéroport dans l’agglomération. Mais
peut-on exclure l’aéroport de Beauvais qui est désormais aussi utilisé par les
compagnies low-cost pour desservir Paris ? Sans omettre aussi que les navet-
teurs travaillant à Roissy peuvent habiter dans le sud de la région Picardie,
un autre critère justifiant l’extension de l’aire urbaine de la capitale française
(ZANINETTI, 2000). Ce dernier mentionne, et ce sur la base des données de
1996, qu’« en Picardie, Roissy emploie près de 20% des salariés résidant dans
le Valois ».
Toutefois, certains auteurs estiment que la notion d’aire urbaine n’est
pas suffisante pour décrire les formes de peuplement urbain actuelles. La dis-
continuité entre les formes d’urbanisation justifie l’expression de métapole
chez ASCHER (2005) : « les espaces qui composent une métapole sont pro-
fondément hétérogènes et pas nécessairement contigus ». Cette approche là
est toutefois plus contestée. TROIN (2000) estime : « nous n’aurons guère
l’occasion d’utiliser cette coquetterie de langage à propos des cités du sud ».
Autre couple de définitions, et même bilan de profusion analytique,
ouvrant de surcroît sur la controverse. En effet, outre la subdivision entre
agglomération et aire urbaine, la bibliographie s’accorde plus ou moins sur la
distinction entre mégapoles et métropoles. De fait, toute mégapole n’est pas
nécessairement une métropole, l’inverse étant également vérifiable. Ce que
permet d’ailleurs de révéler une troisième notion, celle de mégalopolis.
Les mégapoles, ou très grandes villes, reposent d’abord sur des critères
tenant aux seuils démographiques ou aux densités de populations. Les seuils
choisis varient suivant les auteurs, et ce n’est pas surprenant (SORENSEN et
OKATA, 2011). Si l’on regarde la liste des très grandes villes dans le monde
ou mégapoles, définies comme des agglomérations de plus de 2 millions
d’habitants, on peut constater que la localisation précise de plusieurs d’entre
elles nécessiterait la consultation d’un atlas (document 1.3). Qui, en dehors
des spécialistes de la Chine ou de l’Inde, peut prétendre aisément localiser
Zhongshan et Indore sur une carte, voire même en avoir entendu parler, du
reste? Cela annonce clairement qu’il n’y a pas de relation simple entre poids
4 Includes both the contiguous territory inhabited at urban levels of residential density and
additional surrounding areas of lower settlement density that are also under the direct influence
of the city (e.g., through frequent transport, road linkages, commuting facilities etc.). http://esa.
un.org/unpd/wup/unup/index.asp?panel=628 Patrick Pigeon
Document 1.3 : Quelques mégapoles de 2 millions ou plus dans l’agglomération.
Populations en millions.
1950République populaire de Chine 2009
Changzhou 0,15 2
Dongyuan 0,92 5.3
Zhongshan 0,55 2,2
Xuzhou 0,34 2,2
Inde
Indore 0,3 2,1
Nagpur 0,47 2,6
Sources : Population of urban agglomeration with 750000 inhabitants or more in
2009. World urbanization prospect 2009 et 2010. http://esa.un.org/unpd/wup/unup/
p2k0data.asp
Document 1.4 : Les « trous noirs », populations de 2010 et de 1950, en millions.
1950 2010
Téhéran 1,04 7,24
Dhaka 0,34 14,65
Khartoum 0,18 5,17
Kinshasa 0,20 8,75
Lahore 0,84 7,13
Bagdad 0,58 5,2
Rangoon 1,3 4,35
Alger 4,35 2,8
Abidjan 0,06 4,12
Pyongyang 0,52 2,83
Chittagong 0,29 4,96
Source : d’après KAPLAN et alii, 2009, p. 95.
démographique et intensité de l’inscription dans les échanges internationaux,
laquelle facilite la connaissance comme le repérage de ces mégapoles. Du
reste, KAPLAN et alii (2009) désignent sous l’expression de « trous noirs »
(« black holes ») les principales mégapoles qui ne sont pas des métropoles
(document 1.4). Parmi les critères majeurs d’identification, ils notent l’acces-
sibilité comparativement réduite aux modes de transport internationaux ou à
internet, alors qu’ils sont indispensables aux activités de « service avancé »
qui signalent les métropoles (HALBERT et PAIN, 2010). La faible présence

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