Parcours d'Ethiopiens en France et aux Etats-Unis

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A travers l'étude de la migration des Ethiopiens, ce livre permet une analyse des transformations en cours dans le champ d'étude des migrations. Etalée sur une durée relativement courte, la migration éthiopienne donne à voir de multiples configurations au regard des conditions de départ d'Ethiopie et d'installation en Occident et contribue ainsi à éclairer quelques-unes des formes de ce qui peut être appelé "le nouveau visage de l'immigration".
Publié le : mardi 1 juin 2004
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EAN13 : 9782296364486
Nombre de pages : 401
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Parcours d'Éthiopiens en France et aux Etats-Unis: de nouvelles formes de migrations

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Marc RWABAHUNGU, Au coeur des crises nationales Rwanda et au Burundi, 2004. Emmanuel KWOFIE, Le français en Afrique, 2004.
au

Alain NKOYOCK (Sous la direction de), Problématique de l'informatisation des processus électoraux en Afrique. Cas du Cameroun, 2004. Auguste ILOKI, Le droit du divorce au Congo, 2004. Abraham Constant Ndinga Mbo, Pour une histoire du CongoBrazzaville, 2004. Mathurin C. HOUNGNIKPO, Des mots pour les maux de l'Afrique, 2004. Mathurin C. HOUNGNIKPO, L'illusion démocratique en Afrique, 2004. Magloire SOMÉ, La christianisation de I 'Ouest- Volta: action missionnaire et réactions africaines, 1927-1960, 2004. Aboubacar BARRY, Alliances peules en pays samo (Burkina Faso),2004. Régis GOUEMO, Le Congo-Brazzaville de l'état de postcolonial à l'état multinational, 2004. Timpol(o KIENON-KABORE, La métallurgie ancienne du fer au Burkina Faso, 2003. Céline V ANDERMOTTE, Géopolitique de la vallée du Sénégal: les flots de la discorde, 2003 J.A. DIBAKANA MOUANDA, L'État face à la santé de la reproduction en Afrique noire: l'exemple du CongoBrazzaville, 2003 Samba DIOP, Epopées africaines, 2003. Niagalé BAGA YOKO-PENONE , Les politiques de sécurité française et américaine en Afrique subsaharienne: les stratégies occidentales à l'épreuve de la conflictualité ouestafricaine, 2003.

Mahamadou MAÏGA, Pour la survie de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, 2003 Antoine Ndinga Oba, Les langues bantoues du CongoBrazzaville, tome 1: Phonologie, 2003.

Tassé Abye

Parcours d'Éthiopiens en France et aux États-unis: de nouvelles formes de migrations

Préface de Monique de Saint Martin

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

2004 ISBN: 2-7475-6661-7 EAN:9782747566612

@ L'Harmattan,

A mes enfants, Miihakit et Naod

Remerciements

Je veux tout d'abord remercier vivement Monique de Saint Martin, pour avoir dirigé durant les dix dernières années les différentes recherches dans le cadre de ma formation de sociologue. Tout au long de ces années, elle a su m'apporter la rigueur qu'exige un travail de recherche, sans sa tolérance, ses conseils, ses lectures attentives de mes écrits, et ses encouragements, ce travail n'aurait jamais vu le jour. Ce travail doit beaucoup à l'aide que m'a apportée Nancy L. Green. Son soutien, ses encouragements, ses commentaires et ses corrections m'ont été inestimables. Qu'elle trouve ici toute l'expression de ma reconnaissance. Mes remerciements fraternels et profonds à Annie Mioche, qui depuis de très longues années a toujours été présente pour m'aider dans la relecture, les corrections, les discussions sur les différentes recherches que j'ai effectuées. Sans tout le temps qu'elle m'a consacré, il m'aurait été difficile de mener à terme ce projet. Je ne remercierai jamais assez tous ceux qui m'ont encouragé dans mes démarches, notamment les immigrés éthiopiens de par le monde, qui en m'accordant leur confiance, en me donnant leur temps, m'ont permis de réaliser cette recherche. J'exprime ma gratitude à Jean-Claude Combessie, Lena Dominelli, Elikia M'Bokolo et Boubacar Niane pour les conseils et commentaires qu'ils ont bien voulu me donner dans le cadre de cette recherche. Enfm, je tiens à remercier particulièrement mon épouse, Tigest Kiflé Abye, pour toutes les aides dans la réalisation de cette thèse et pour bien d'autres choses encore.

Préface

« Il faut écrire notre histoire », suggèrent à Tassé Abye plusieurs des émigrés éthiopiens qu'il a rencontrés en France et aux Etats-Unis, au cours des longs entretiens qu'il a eus avec eux. Abye n'a pas cherché à répondre directement à cette demande mais il n'y est pas resté indifférent; ce sont à la fois des histoires individuelles d'émigrés et immigrés, et l'histoire du groupe ou plutôt des différents groupes ayant quitté l'Ethiopie à des moments différents et dans des conditions elles aussi très différentes qu'il cherche à comprendre et à expliquer. Abye n'est pas et ne se veut pas le porte parole du groupe. Il ne s'agit pas pour lui de magnifier les émigrés éthiopiens, ni non plus d'ignorer la spécificité de leur expérience, mais plutôt de chercher si leur histoire emprunte des voies et des formes qui ne sont sans doute pas les mêmes que celles suivies par d'autres groupes mais qui pourraient éclairer l'analyse de nouvelles formes de migrations. Quels sont les Ethiopiens qui partent de leur pays aux différentes périodes? Pourquoi les Ethiopiens, de même que les représentants d'autres pays, quittent-ils leur pays en direction des pays occidentaux, y compris lorsqu'ils n'y sont pas ou plus contraints fortement? Pourquoi et comment l'immigration se perpétue-t-elle? Comment les Ethiopiens partent-ils et s'intègrent-ils dans les différents pays d'arrivée? en France et aux Etats-Unis en particulier? Quels sont les effets des politiques d'accueil et d'intégration très différentes dans les deux pays? des différentes approches de

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l'intégration et des dispositions des migrants eux-mêmes? Quelle place les migrants font-ils à la culture d'origine et aux différentes possibilités proposées par le pays d'arrivée? Ce sont là quelques unes des questions, en apparence simples et pourtant complexes, auxquelles ce livre s'efforce d'apporter des réponses. Les migrations des Ethiopiens vers les pays occidentaux ne représentent qu'une partie des migrations issues de l'Ethiopie - un très grand nombre d'Ethiopiens sont partis ou plutôt ont été contraints de fuir vers les pays limitrophes, souvent dans des camps de réfugiés, surtout après la révolution de 1974, et sont souvent rentrés au pays ensuite-, mais n'en sont pas moins importantes, surtout aux Etats-Unis où plus de 400 000 Ethiopiens ont émigré depuis une trentaine d'années, dans de plus faibles proportions au Canada, en Australie ou en Europe, la France ne comptant qu'un effectif assez réduit (environ 3 500) et ne constituant pas le plus souvent la destination recherchée et espérée mais celle à laquelle on se résigne avant de pouvoir partir vers les Etats-Unis. Ces migrations des Ethiopienss vers la France et vers les EtatsUnis n'avaient guère été étudiées avant cette recherche, et elles sont difficiles à saisir. En France en particulier, l'immigration éthiopienne est de fait dispersée sur tout le territoire, invisible, discrète; il n'existe guère d'associations d'émigrés éthiopiens et les rares données statistiques disponibles, dispersées entre quatre organismes ne fournissent pas une base sur laquelle il aurait été possible de s'appuyer pour réaliser une étude ou constituer un échantillon. Aux Etats-Unis, la concentration des immigrés éthiopiens est plus forte et plus visible dans certaines villes ou certains quartiers, par exemple à Washington, lieu de l'enquête mais les infonnations disponibles sont fragmentaires, incertaines, et n'ont pas la qualité qu'on pouvait attendre (ainsi, les

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Ethiopiens sont 165 000 selon le recensement, 350 000 ou 400 000 selon les associations). Le livre comble ainsi une lacune importante dans les recherches et fait apparaître les caractéristiques propres de la migration éthiopienne tout en évitant l'écueil d'en faire un cas unique ou à part. Comme le soulignait Elikia M'Bokolo, cette migration est en effet sans doute très différente de celle des pays d'émigration ancienne fortement marqués par la colonisation comme l'Algérie ou le Sénégal et aussi de celle de pays d'émigration plus récente comme la République démocratique du Congo, mais pourrait être rapprochée de celle de pays comme le Ghana ou le Nigeria et sans doute également de plusieurs autres pays. L'immigration a longtemps été associée en France au monde ouvrier; cependant, «cette représentation correspond de moins en moins à la dynamique des flux migratoires », écrit Anne-Catherine Wagner en introduction à son ouvrage sur ce qu'elle appelle «une immigration dorée en France »1. L'immigration éthiopienne n'est certes pas dans sa majorité une immigration dorée, les employés, techniciens et cadres moyens sont nombreux et plusieurs sont ouvriers; elle n'en fournit pas moins un exemple de ces nouvelles formes de migrations où les diplômés, les travailleurs urbains qualifiés, les descendants des groupes sociaux favorisés sont nombreux. Elle peut s'intégrer dans ce que Abdelmalek Sayad appelait « le troisième âge de l'émigration» qui se caractérisait selon lui par « l'arrivée d'immigrés récents relativement plus scolarisés et plus aptes que leurs prédécesseurs à acquérir une formation ou une meilleure formation professionnelle », une tendance légère en ce qui
1 Anne-Catherine Wagner, Les nouvelles élites de la mondialisation. Une immigration dorée en France, Paris, PUF, 1998, p. Il. (Collection Sciences sociales et société). Il

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concernait les Algériens, à l'époque étudiée par Sayad, dans les années 1970, devenue sans doute plus forte ensuite «à une émigration, (...), non plus pour des motifs stricts de 'travail' mais pour des raisons d'ordre plutôt culturel, de jeunes des deux sexes d'origine urbaine, dotés d'un capital scolaire plus élevé, voire d'une qualification professionnelle, venant d'Algérie pour des raisons plus intellectuelles que directement productives» 2 Durant les dix années d'observation, et d'enquête en France et aux Etats-Unis, Abye a pu intégrer dans sa démarche l'observation la plus proche et la plus sensible à l'analyse la plus approfondie et la plus rigoureuse, les trajectoires individuelles à l'histoire collective de l'émigration et de l'immigration. Il est parvenu à prendre en compte à la fois l'histoire individuelle au plus près des acteurs, en analysant la complexité des itinéraires, les trajectoires brisées et parfois chaotiques, surtout pour ceux ayant quitté l'Ethiopie au moment de la Révolution de 1974, les expériences individuelles, et l'histoire collective à partir d'une étude précise des trois vagues migratoires: la première de 1964 à 1974, ayant connu le destin contrarié d'une élite en devenir, et une situation d'exception, la deuxième étant la génération sacrifiée qui fuit le pays au temps de la Terreur rouge, (1974-1982), et la troisième étant constituée des volontaristes de l'immigration (1982-1991)3. C'est aussi une étude de trois groupes socio-professionnels particulièrement significatifs: les cadres, les entrepreneurs et les employés. L'émigration/immigration éthiopienne
2

AbdelmalekSayad, « Les trois âges de l'émigration algérienne en France», Actes

de la recherche en sciences sociales, 15,juin 1977, p. 79. 3 La recherche s'arrête à ceux qui ont émigré en 1991. Une recherche complémentaire devrait permettre de poursuivre l'analyse, de voir s'il existe une spécificité d'une quatrième vague ou si ceux qui sont partis après 1991 sont en fait très proches de ceux partis entre 1982 et 1991. 12

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vers les pays occidentaux qu'on pouvait penser passagère et principalement politique, liée aux conséquences de la Révolution, de la Terreur rouge puis de la guerre ne s'est pas ralentie, du moins vers les pays occidentaux. Les communautés éthiopiennes dans les pays étrangers se mobilisent pour faciliter la venue de leurs compatriotes et les réseaux familiaux, professionnels sont très actifs. La France et les Etats-Unis représentent deux situations fortement contrastées du point de vue de l'accueil et de l'intégration des immigrés éthiopiens (politique restrictive en France, développement de programmes d'accueil pour les réfugiés aux EtatsUnis, approche universaliste et républicaine en France, différentialiste et communautaire aux Etats-Unis). Tassé Abye a pu ainsi procéder à une «comparaison divergente» particulièrement intéressante; cette méthode, qui consiste à étudier un même groupe national ou ethnique ayant émigré vers deux ou plusieurs destinations, est «relativement peu utilisée et pourtant particulièrement intéressante pour évaluer l'importance relative du bagage importé ou de conditions trouvées sur place dans les diasporas modernes» souligne Nancy Green 4; il prend aussi en compte de façon plus ou moins explicite des observations réalisées sur les migrations des Ethiopiens dans de nombreux autres pays occidentaux: Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Finlande, Grande Bretagne, Grèce, Irlande, Italie, Pays Bas, Roumanie, Suisse, Suède, Ukraine. Un travail de terrain complexe et très important: observations des lieux de rencontre en particulier aux Etats-Unis, des restaurants, des cérémonies: mariages, baptêmes, mais aussi des échanges plus informels et des lieux de résidence; réalisation de 95 entretiens approfondis en France et aux Etats-Unis; recherche et analyse des données statistiques disponibles, constitue le support de ce
4 Nancy L. Green, Repenser les migrations, Paris, PUP, 2002. 13

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livre qui a exigé un effort considérable. L'analyse socio-historique des transformations de la société éthiopienne et du rôle majeur de la Révolution de 1974, qui a mis un terme au régime impérial et qui constitue le point de départ de l'émigration massive, précède ces observations réalisées dans les pays d'immigration. L'émigration et l'immigration constituent ce que Marcel Mauss a appelé «un fait social total », c'est-à-dire un fait qui met en branle les deux sociétés et leurs institutions, la société de départ et la société d'accueil dans leur ensemble et qui s'incarne dans des expériences individuelles. Il est alors impératif de ne pas considérer la migration à partir d'un seul point de vue. Abye a bien senti la nécessité de s'interroger sur les causes et les raisons qui ont pu déterminer les départs et sur la diversité des origines et des trajectoires avant de rechercher les modalités et les difficultés de l'intégration. Abye a la lucidité de celui qui est lui-même partagé entre plusieurs cultures et plusieurs pays, l' Ethiopie, la France, les EtatsUnis, et qui a observé la situation des Ethiopiens dans plusieurs autres pays, qui exerce sans cesse cette lucidité et qui observe et remarqlle ce que beaucoup de chercheurs ne verraient pas. Grâce à une forme de proximité distante, sachant écouter, prêt au dialogue et gardant en même temps la distance critique, il fait oeuvre de sociologue qui met en évidence des faits « inconfortables» 5, se méfie des explications sommaires et ne cesse de s'interroger et d'interroger les autres. Il n'existe pas un migrant éthiopien type, ni non plus de pratiques unifiées, mais plutôt une grande diversité de parcours, de trajectoires, de situations entre les différents pays d'émigration ainsi qu'à l'intérieur de chaque pays. Cependant, beaucoup sont exclus de
5

Sur les faits inconfortables,et l'obligationqu'a le profeseur d'apprendreà ses élèves

à les reconnaître, et: Max Weber, Le savant et le politique, Le métier et la vocation de savant, Paris, Plon, 1959. 14

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fait de ces migrations vers les pays occidentaux, extrêmement sélectives socialement et économiquement. En 2000, plus de 80% de la population éthiopienne est composée de paysans ne pouvant assurer le minimum quotidien et ne peut envisager l'émigration vers ces pays. Parmi les migrants, selon les origines, les générations, des constantes apparaissent, des sous-groupes se dessinent, des réseaux se constituent, beaucoup plus souvent sur la base professionnelle, scolaire ou familiale que sur la la base des origines régionales ou de l'appartenance à une même commune. Parmi eux des hommes et des femmes, ces dernières vivant relativement souvent seules, étant célibataires ou divorcées, ce qui représente peut-être un des coûts indirects de l'émigration. Cherchant à comprendre la plus ou moins grande intégration des Ethiopiens, Abye s'intéresse aux différentes dimensions de l'existence: parcours scolaire, mariage, résidence, usage des différentes langues -amharique, anglais, français-, changements de nationalité, emploi exercé et parcours professionnel, réseaux, éducation des enfants, pratiques religieuses, et il interroge la signification de chacun de ces indicateurs de l'intégration. Ainsi, il faut, remarque Abye, réexaminer la question des 'vertus' accordées aux mariages mixtes dans le processus d'assimilation. Des femmes éthiopiennes mariées à des militaires français peuvent vivre quelque peu en marge de la société française avec peu de contacts et

d'échanges et en utilisant l'amharique dans les échanges avec les
enfants alors que des conjoints éthiopiens d'origine ou de nationalité peuvent utiliser de façon quasi exclusive la langue du pays d'immigration entre eux ou avec leurs enfants, s'intégrer culturellement et professionnellement dans le nouveau pays6. Ainsi, le
6 En France les Ethiopiens surinvestissent souvent dans les normes du pays d'adoption et du groupe professionnel; ils préfèrent habiter le centre ville y compris 15

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mariage mixte, relativement plus fréquent en France qu'aux EtatsUnis, n'entraîne pas nécessairement l'intégration, et le mariage intracommunautaire plus courant aux Etats-Unis et qui donne lieu à une important~ et fastueuse cérémonie en présence des parents, qui emprunte à la tradition éthiopienne et recompose des rituels, qui recourt aux anciens et aux nouveaux modèles et qui peut être l'occasion d'inventer ou de bricoler de nouvelles normes ne signifie pas forcément le repli communautaire et le manque d'intégration. Aux Etats-Unis, les émigrés éthiopiens qui demandent aujourd'hui encore le consentement de leurs parents demeurés en Ethiopie avant le mariage, investissent dans une forme de jeu qui suppose un « dédoublement sociologique» et la requête qu'ils adressent est de fait plutôt formelle. Dans ce jeu de demande officielle de mariage adressée aux parents, soit directement, soit par l'intermédiaire d'amis ou même de «sages », ni les parents, ni les enfants ne sont dupes, chacun tenant sa partition ou son rôle, les jeunes déclarent leur respect aux parents et les parents acceptent les marques formelles de respect. Ainsi les formalités sont accomplies de part et d'autre comme si les parents pouvaient agir sur le mariage, mais de fait ce sont les jeunes qui prennent la décision. Aux Etats-Unis comme en France, les mariages unissent de plus en plus des conjoints sur la base du capital culturel et des études réalisées. 7 L'homogamie sociale peut être encore plus forte que lorsque les mariages étaient « arrangés» par la famille.
dans des logements de dimension réduite plutôt que de partir en banlieue ou dans des quartiers à forte concentration d'émigrés.
7

Le diplôme devient en France le facteur essentiel de l'homogamie, cf. Louis

Chauvel et Michel Forsé, «L'évolution de l'homogamie en France », Revue française de sociologie, XXXVI-l, janv.-mars 1995. L'homogamie est aux EtatsUnis davantage liée aux statuts acquis qu'aux statuts assignés M. Kalmijn, « Status homogamy in the United States », American Journal ofSociology, 97 (2), 1991. 16

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Une hypothèse forte traverse l'ensemble de l'ouvrage: celle de la forte acculturation à l'Occident d'une partie des Ethiopiens avant l'émigration par la fréquentation d'établissements scolaires ou d'autres institutions mais aussi de plus en plus par les différents moyens modernes de communication, et de l'incorporation préalable de la part des migrants des comportements et des pratiques culturels des pays occidentaux; il n'y a pas, pour la grande majorité d'entre eux, de choc culturel à l'arrivée en Occident. Les immigrants sont, avant leur émigration, intégrés dans un monde globalisé. Les migrants éthiopiens en France et aux Etats-Unis, y compris ceux des deuxième et troisième vagues, sont souvent diplômés et proviennent pour la plupart des grandes villes. Les investissements dans l'école, pour eux et pour leurs enfants, ont souvent été importants. Ils n'entretiennent cependant pas tous le même rapport avec l'école. Ainsi, les descendants de familles nobles ont été scolarisés mais manifestent une forme d'indifférence par rapport à l'école dont on ne parlait guère chez eux alors que les immigrés éthiopiens issus de familles à forte mobilité sociale se sont vivement intéressés à leurs études où ils ont d'ailleurs souvent très bien réussi. Si, de façon générale, l'intégration professionnelle est mieux réussie aux Etats-Unis qu'en France, Abye montre à partir de l'étude croisée de différentes biographies comment être inscrit dans une lignée socialement prestigieuse protège plus fortement en France qu'aux Etats-Unis les descendants de ces lignées du déclassement brutal. Ce très beau travail de recherche sur les migrations et les parcours des Ethiopiens est aussi un travail « pour restituer aux hommes le sens de leurs actes» selon l'expression de Pierre Bourdieu et l'on pourrait ajouter, pour leur restituer le sens de leur histoire. Conjuguant une approche quasi clinique et micro sociologique et une étude historique et sociologique à large portée des profondes 17

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transformations contemporaines dans la composition sociologique des migrations à la fm du XXème siècle et au début du XXIè siècle, Abye est parvenu à saisir ce que la migration éthiopienne peut nous apprendre sur les nouvelles formes de migration des années 19702000 et contribue à transformer le regard et la perspective sur les migrations en provenance des pays qu'on appelle du Tiers Monde. Monique de Saint Martin8

8

Monique de Saint Martin est directrice de recherche à l'Ecole des Hautes Etudes en

Sciences Sociales de Paris.

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Introduction

L'importance qu'a prise la question de l'immigration dans les débats politiques des sociétés d'accueil (notamment européennes), à la suite des différentes crises économiques depuis les années 1970, a, semble-t-il, "imposé" à la recherche en sciences sociales, du moins en France, une concentration sur des approches de type politique. Si cette orientation de la recherche a, sans conteste, fait progresser les savoirs sur une des dimensions liées aux problématiques de l'immigration, elle a néanmoins limité le développement concomitant et substantiel des connaissances sur d'autres aspects de celle-ci. Comme l'écrit Didier Lapeyronnie, «les études sur l'immigration se sont largement tournées depuis plusieurs années vers une «science politique», approche aujourd'hui dominante, et centrée sur l'étude des formes et des conséquences politiques des problèmes d'intégration. Ce fait a entraîné un déplacement des débats des problèmes culturels aux problèmes politiques et notamment ceux de la citoyenneté et du droit de vote ».8 Par ailleurs, s'agissant des groupes de migrants étudiés en France, nous remarquons une forte concentration des recherches tantôt sur les groupes dits "à problèmes" à l'exemple de l'immigration nordafricaine, tantôt sur les groupes anciennement implantés comme les Italiens, décrits comme des exemples d'une intégration/assimilation "réussie" . La grande majorité des travaux sur l'émigration/immigration porte pour l'essentiel sur les déplacements massifs d'ordre économique, antérieurs aux années soixante-dix et concerne peu les cohortes plus récentes. Quand elles concernent les migrants arrivés après cette période, les recherches sont centrées le plus souvent sur les politiques d'immigration des pays d'accueil. Cette limitation du champ de l'étude des nouveaux arrivants n'est point étonnante, étant donné
D. LAPEYRONNIE, L'Individu et les minorités: La France et la Grande Bretagne face à leurs immigrés. Paris: P.U.F., 1993. pp. 25-26.
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que l'analyse de ces derniers ne relève pas de façon majeure des paradigmes explicatifs placés jusque là au centre des travaux sur ce thème. La relative jeunesse et les caractéristiques propres de l'immigration éthiopienne, que nous proposons d'étudier ici, sont susceptibles d'enrichir la compréhension de nouveaux aspects des migrations encore peu analysés. Ce qui nous intéresse cependant dans cette recherche est moins la spécificité de cette émigration/immigration en. soi, que ce que son éventuelle singularité peut nous apprendre sur les migrations contemporaines. L'émigration/immigration éthiopienne peut être considérée, dans ce sens, comme un site de recherche exceptionnel par le fait qu'elle possède un certain nombre de caractéristiques permettant des investigations sociologiques poussées. Etalée sur une durée relativement courte (un quart de siècle), elle donne à voir, de manière concentrée, de multiples configurations au regard des conditions de départ et d'installation et contribue ainsi à éclairer une des formes de ce qui peut être appelé "le nouveau visage de l'immigration". Pour une perspective d'étude de la migration articulant plusieurs champs Les recherches sur les migrations comportent souvent une autre limite; en effet, elles ont traité, pendant longtemps, les différentes dimensions de cette question de manière inégale en privilégiant soit les facteurs socio-politiques des pays d'origine qui provoquent des mouvements de populations, soit «l'intégration voire l'assimilation des immigrés »9, soit encore les politiques d'immigration des pays d'accueil. Pourtant, déjà dans le milieu des années 1970, Abdelmalek Sayad critiquait le fait que ce soit « l'immigré et lui seul, et non l'émigré qui soit pris en considération» et attirait l'attention sur le fait «que toute étude de l'immigration qui négligerait les
C. BOLZMAN, Sociologie de l'exil: Une approche dynamique. L'exemple des réfugiés chiliens en Suisse. Zurich: Ed. Seismo, 1996. p.12. 20
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conditions d'origine des émigrés se condamnerait à ne donner du , , , . . . 10 Il ' P henomene qu une vue a 1 fiOISpartie Ile et ethnocentrlque» . K unz a avait également proposé, dans l'étude de l'intégration des réfugiés dans les pays d'accueil, d'accorder une attention particulière à leur situation antérieure. Pour cet auteur, les caractéristiques pré-migratoires ainsi que les conditions de départ du pays d'origine influencent l'adaptation ultérieure des migrants à la société d'accueil. Articuler l'ensemble des dimensions intervenant dans le fait migratoire suppose, dans un premier temps, "d'inverser le regard" sur ce phénomène pour ne plus le considérer à partir de la seule perspective propre à l'Etat d'arrivée ou à l'Etat de départ, mais en tant que processus spécifique mettant en jeu différents champs.I2 Comme l'écrit Dominique Schnapper, «on ne comprend la condition de l'émigré qu'en faisant intervenir 1'histoire de sa trajectoire individuelle avant la migration. Les émigrés ne sont pas nés à leur arrivée en France, ils sont le produit d'une histoire individuelle et collective, en fonction de laquelle ils réinterprètent leur nouvelle condition »13.C'est en analysant la dynamique d'interaction entre pôle d'origine, pôle de réception et caractéristiques propres des émigrés/immigrés que l'on peut appréhender le phénomène migratoire dans sa globalité. Parmi les caractéristiques pré-migratoires qui peuvent influencer le processus d'intégration dans le pays d'accueil, il faut tenir compte de l'origine sociale, du niveau de scolarisation et du degré de transférabilité de la profession (pour ceux qui en ont exercé une avant leur départ), des traits culturels propres à la population en mouvement, et du degré d'identification des émigrants avec leur pays
A. SAYAD, « Les trois âges de l'émigration algérienne en France », Actes de la recherche en sciences sociales. n015. Juin 1977. p.79. Il Cf. E.F. KUNTZ, « Exile and Resettlement: Refugee Theory », International Migration Review. n° 15. 1973. pp. 42-51. 12 Cf. M. ORIOL, A. SAYAD et P. VIEILLE, « Inverser le regard sur l'émigrationimmigration », Peuples Méditerranéens. n031. Avril-Septembre. 1985. pp.5-21. 13D. SCHNAPPER, La France de l'intégration: Sociologie de la nation en 1990. Paris: Edition Gallimard, 1991. p. 150 21
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d'origine. Néanmoins, les caractéristiques pré-migratoires et les conditions d'émigration n'expliquent pas, à elles seules, le degré ou la forme d'intégration des populations migrantes. En effet, celles-ci doivent être mises en relation avec les conditions de réception dans les sociétés d'accueil. Les différentes recherches d'Alejandro Portes14 sur les immigrés aux États-Unis montrent qu'à des caractéristiques prémigratoires et des conditions d'émigration relativement proches, peuvent correspondre des niveaux d'intégration divergents si les politiques de réception des Etats, la position de l'opinion publique et la structuration des communautés issues d'une même origine nationale ou ethnique sont différentes. En effet, loin de constituer un groupe homogène, les émigrés/immigrés de cette fin du vingtième siècle se caractérisent avant tout par leur diversité. Celle-ci se manifeste au regard de leur origine sociale, des modalités et des conditions de leur déplacement et de leur installation. L'émigration des populations d'un même pays se fait de plus en plus vers de multiples destinations, diversifiant du même coup la composition, en termes de nationalités, des populations ainsi arrivées dans les pays d'accueil.15 S'agissant des raisons d'émigration, cette diversification s'exprime par le fait que des migrants, partis d'un même pays d'origine vers une même destination, évoquent des raisons différentes de leur départ. Celles-ci peuvent être aussi bien de type politique, économique que familial. Les conditions de départ également sont loin d'être uniformes. Des migrants peuvent avoir quitté leur pays de manière précipitée ou anticipée, légalement ou clandestinement, directement pour le pays de destination fmale ou après de longs et complexes parcours. Enfm, l'analyse de l'adaptation ou de l'intégration socioprofessionnelle et culturelle dans les pays d'accueil laisse entrevoir une multitude de situations. Des personnes issues d'un même groupe national peuvent se retrouver aussi bien dans des positions sociales prestigieuses que dans d'autres moins
14

Cf. A. PORTES, The Economic Sociology of Immigration: Essay on Networks,

Ethnicity, and Entrepreneurship. New York: Russel Sage Foundation, 1995. 15Cf. J. BAROU, « Les immigrations amcaines en France au tournant du siècle». Hommes et migrations. n° 1239- Septembre-Octobre 2002. pp. 6-18 22

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valorisantes. Cette diversification «des formes, des facteurs et des objectifs de la migration montre qu'il existe pratiquement autant de types de migrations que de migrants eux-mêmes »16. Cependant, et comme pour contrebalancer cette diversification, les émigrés de ces trois dernières décennies présentent aussi des points communs. En effet, ils sont le plus souvent de milieu urbain et possèdent majoritairement un niveau de formation relativement important au moment du départ, comparés aux migrants d'avant les années 1970. Par ailleurs, loin d'être tous des migrants issus des couches sociales les plus démunies des pays pauvres, ils se recrutent dorénavant également dans les groupes sociaux connaissant une situation relativement privilégiée dans leur pays d'origine. A propos des immigrés d'origine africaine, Philippe Dewitte, écrit: «Aujourd'hui, en effet, les Africains ne sont plus seulement des Sahéliens, des ruraux, des hommes, des ouvriers spécialisés et des musulmans. lis sont encore cela, mais ils sont aussi, et de plus en plus, des diplômés, des cadres et des personnes exerçant des professions libérales, des femmes et des familles, des citadins, des chrétiens, des artistes et des intellectuels, originaires d'Afrique de l'Ouest, mais aussi d'Afrique centrale, de Madagascar ou de l'Île Maurice ».17 Nous entendons par nouveaux groupes d'immigrés, premièrement les groupes en provenance de pays qui jusque dans les années soixante-dix n'avaient pas de tradition d'émigration vers les états industrialisés et, deuxièmement, des ensembles d'individus venus depuis peu de pays où il existe de longues traditions de migration, mais qui forment ce qu'on appelle la "nouvelle migration" dans la mesure où on note un changement dans la composition sociale des immigrésl8. Nous faisons référence, ici, à leur origine géographique
C. WITHOL de WENDEN, «Un essai de typologie des nouvelles mobilités» Hommes et migrations. n° 1233, Septembre-Octobre, 2001. p. 12. 17 P. DEWITTE, «Un kaléidoscope africain» Homme et migrations, n01239, Septembre-Octobre, 2002. p. 1. 18Abdelmalek Sayad dans son article « Les trois âges de l'émigration algérienne en France », avait déjà énoncé les transformations morphologiques de la communauté immigrée. Plus particulièrement dans ce qu'il appelle le troisième âge, Sayad montre 23
16

Parcours d'éthiopiens

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urbaine, à leur appartenance à une couche sociale privilégiée dans les pays d'origine ainsi qu'au fait que ces immigrés connaissent une scolarisation importante et ceci par comparaison avec les migrants d'avant les années soixante-dix, originaires du même pays, mais qui se caractérisaient plutôt par une origine géographique rurale, une extraction sociale plutôt modeste et l'absence de scolarisation. Nous distinguons ici l'étude des nouveaux groupes d'immigrés, des nouvelles formes d'immigration, notamment celle liée au regroupement familial19. Ce dernier aspect, relativement bien étudié, renvoie d'ailleurs parfois aux dimensions politiques du phénomène. Malgré cette concentration de la recherche sur des problématiques politiques, nous observons depuis quelques années l'émergence d'études ayant pour objet ces nouveaux groupes d'immigrés, leur intégration socioculturelle, leurs modalités de structuration et d'organisation et enfin leurs formes spécifiques d'intégration économique à travers l'étude, par exemple, du commerce ethnique20.
les changements importants intervenus: «l'arrivée aussi d'immigrés récents relativement plus scolarisés et plus aptes que leurs prédécesseurs à acquérir une formation ou une meilleure formation professionnelle, la légère tendance que l'on constate à une émigration, cette fois-ci, non plus pour des motifs stricts de « travail» mais pour des raisons d'ordre plutôt culturel, de jeunes des deux sexes (d'origine urbaine, dotés d'un capital scolaire plus élevé, voire d'une qualification professionnelle, venant d'Algérie pour des activités plus intellectuelles que directement productives) dont les comportements se rapprochent de ceux des enfants des familles immigrées, ne vont pas sans entraîner une plus grande diversification de la composition sociale de la colonie algérienne en France». A. SAYAD, « Les trois âges de l'émigration algérienne en France» art. citap. 79. 19Cf. A. ZEHRAOUl, L'immigration: de l'homme seul à la famille. Paris: Ed. l'Harmattan, 1994. A. ZEHRAOUl, « Processus différentiels d'intégration au sein des familles algériennes en France », Revue française de sociologie. vol. XXXVII, n02, avril-juin, 1996, pp. 237-261. 20 Cf. A. PORTES and J. BOROeZ, « Contemporary Immigration: Theoretical Perspectives on its Determinants and Modes of Incorporation», International Migration Review. n° 37, 1989, pp. 606-630. E. Ma MUNG, « La notion de diaspora et les nouvelles formes des migrations internationales », communication présentée au colloque international: Systèmes et dynamiques des migrations internationales ouest-africaines. Dakar: ORSTOM-IFEAD et MIGRINTER, 1996. ; G. SCHEFFER, «Ethnic Diasporas: A Threat to their Hosts?», In M. WEINER, 24

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Si l'étude différentielle des migrations selon le paramètre comparatif de l'ancienneté/nouveauté de la pratique dépasse largement le cadre de cette étude, il nous semble néanmoins que notre recherche contribuera à la compréhension de certains aspects des migrations intervenues à partir des années 1970. L'étude des conditions d'émergence des migrations n'a de sens ici que si elle est articulée à celle des modalités d'intégration sur le double registre socioculturel et professionnel dans les sociétés d'accueil. La problématique principale de notre recherche reste, en effet, celle de l'adaptation des immigrants dans les pays d'arrivée, après qu'aient été clarifiées les conditions et les causes de départ. L'articulation de tous ces éléments permet de donner un relief particulier et un sens spécifique à ce qui est observé dans la vie des immigrés. Ayant choisi ainsi d'étudier l'ensemble de ces dimensions, nous nous interrogerons aussi bien sur les caractéristiques prémigratoires, en clarifiant les mécanismes générateurs des mouvements, que sur les modalités d'intégration dans les pays d'accueil. Des raisons tenant tout autant à l'élaboration de la problématique qu'à notre propre expérience nous ont amené à choisir l'exemple de la migration éthiopienne particulièrement représentative de l'articulation de plusieurs champs. La migration éthiopienne, cependant mal connu Faisant suite l'émigration/immigration phénomène en accélération et

à la révolution de 197421, éthiopienne, qu'on aurait pu qualifier

International Migration and security. San Francisco: Westview Press, 1993. pp. 528. ; M. GUILLON, E. MA MUNG, E. TABOADA-LEONETTI, « Réseaux locaux, réseaux transnationaux des communautés d'origine chinoise dans la région parisienne », Appel d'offre «Prospective et territoire». DATAR, lettre de commande n° 2660, Paris: Groupe de sociologie du travail CNRS, 1994.; M. HOV ANESSIAN, « Soixante ans de présence arménienne en région parisienne: le cas d' Issy-les-Moulineaux ». Revue européenne des migrations internationales. vol. 4, n° 3. 1998. pp. 73-95. 21 La révolution de 1974 commence en février par le renversement du gouvernement 25

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d'éphémère, semble aujourd'hui un phénomène durable. Quitter son pays pour vivre à l'étranger était en effet, autrefois, une situation d'exception chez les Éthiopiens. De nos jours, l'émigration est souhaitée et réalisée par un nombre sans cesse croissant d'entre eux. Non seulement les Éthiopiens émigrent massivement depuis 1974 pour s'installer définitivement dans les différents pays occidentaux, mais l'afflux des nouveaux candidats à l'immigration ne cesse de croître. A titre indicatif, on évalue en 1999 à plus de 1 500 000 le nombre d'Éthiopiens vivant dans les différents continents22. On estime qu'environ un tiers de ces immigrés réside, à ce jour, dans les pays occidentaux. Ces mouvements vers l'extérieur du pays se sont déroulés et se déroulent encore selon un rythme soutenu. Même si la population éthiopienne a connu, tout au long de son histoire, une mouvance intense à l'intérieur du territoire national, rien ne semblait l'avoir préparée à des déplacements de cette ampleur. Cette rupture est évidente quand on examine aussi bien l'aspect quantitatif de l'émigration des Éthiopiens vers les pays occidentaux que leurs pratiques d'installation dans ces pays. S'agissant de l'aspect quantitatif, il est intéressant de noter le faible nombre d'Éthiopiens ayant résidé dans les différents pays occidentaux avant la révolution

mais c'est le 12 septembre 1974 que le Roi des rois Haile Selassié est déposé de son trône par le régime provisoire militaire. Sans prétendre à l'exhaustivité, on peut utilement se référer à propos de la révolution de 1974 à : Cf. A. HIWET, « Ethiopia: From Autocracy to Revolution », Review of African Political Economy. London: Occasional Publication, 1, 1975. ; A. TIRUNEH, The Ethiopian Revolution, 19741987: From an Aristocratic to a Totalitarian Autocracy. Cambridge: Cambridge University Press, 1993. ; F. HALLIDAY and M. MOLYNEUX, The Ethiopian Revolution. London: New Left Books, 1981.; R. LEFORT: Éthiopie: La Révolution hérétique, Paris: La Découverte, 1981.; J. MARKAKIS and N. AVELE, Class and Revolution in Ethiopia. Nottingham: Spokesman Books, 1978. M. OTTAWAT and D. OTTAWAY, Ethiopia: Empire in Revolution. New York: Atncana Publishing Co., 1978. 22 La population totale de l'Éthiopie est estimée à 56,6 millions d'habitants pour l'année 1995 : Source: Ethiopian population and development situation, statistical description. National population office, Addis Abeba 1996. 26

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de 1974. Selon Donald Levine23, seuls trente-cinq Éthiopiens sont partis pour étudier en Occident dans la période qui s'étend de 1876 à 1922. Dès 1942, on trouve quelque 200 Éthiopiens dans les universités occidentales. Ce nombre est porté à plus de 2000 en 195924.Au début des années 1970, on estime le nombre d'étudiants éthiopiens à l'étranger à près de 5000. Au total, et à titre indicatif, on peut dire que l'ensemble des Éthiopiens ayant résidé dans les pays occidentaux, avant 1974, ne dépasse pas l'effectif de 20 000. Enfm, parmi ceux qui ont quitté leur pays pour aller vivre en Occident avant 1974, la quasitotalité est retournée vers l'Éthiopie après un séjour d'études ou une mission diplomatique. L'installation défmitive dans les pays occidentaux était une pratique quasi inconnue chez les Éthiopiens avant cette date. Si cette émigration a suscité, dans ses premiers temps, l'intérêt de quelques journalistes occidentaux comme événement médiatique, elle n'a pas, par la suite, fait l'objet de recherches importantes. A l'heure actuelle, peu de sociologues s'intéressent à l'étude de l'immigration éthiopienne dans les pays occidentaux. Les différentes publications, au demeurant peu abondantes, à ce propos, sont consacrées soit aux Éthiopiens de confession juive ayant émigré vers Israël25, soit aux déplacements massifs de populations suite à des guerres ou à des famines vers les pays limitrophes de l'Éthiopie26.
23

Cf. D. LEVINE, Wax and Gold: Traditionand Innovation in Ethiopian Culture.

Chicago: Chicago University Press, 1965. 24Cf. K. TADESSE, The Generation. Washington D.C: Bole Press, 1993. 25Legouvernement israélien, au cours de deux missions militaires (l'une en 1984, appelée «opération Moïse» et la seconde en 1992, nommée « opération Salomon»), a évacué environ huit mille juifs éthiopiens, lors de la première opération et quatorze mille six cent juifs éthiopiens, lors de la seconde. Cf. E. OCHS et B. NANTET, Les Falasha: la tribu retrouvée, Levallois-Pereet: Editions Manya, 1992. ; D. FRIEDMANN, Les enfants de la reine de Saba: lesjuifs d'Éthiopie (Falachas) histoire, exode et intégration, Paris: Ed. Métailié, 1994. ; D. FRIEDMANN et U. SANTAMARIA, «Les ressorts d'une intégration miracle: le cas de la jeunesse juive d'Éthiopie» ln E. MALET et P. SIMON, (Sous la dir.) Les banlieues: Europe, Quartiers et migrants. Paris: Ed. Passage/UNESCO, 1996. 26Ct: H. MOUSSA, Storm and Sanctuary: The Journey of Ethiopian and Eritrean Women refugees. Canada: Ed. Dundas: Artemis Entreprises, 1993. ; 27

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Lors du recensement des travaux que nous avons effectué dans le cadre de cette recherche à propos des Éthiopiens résidant dans les pays occidentaux, nous avons trouvé peu d'études sur ce sujer7. L'ensemble de ces écrits, d'inégale qualité, est consacré aux causes de cette émigration, aux multiples difficultés que rencontrent les émigrés éthiopiens sur le chemin de l'exil et, enfm, à leurs capacités ou à leurs difficultés d'installation dans les différentes sociétés. Néanmoins, exception faite de deux recherches repérées, peu d'entre elles présentent un caractère de recherche approfondie. La plupart de ces productions sont, en effet, soit des articles de journaux d'informations, soit des rapports sur un aspect spécifique de cette immigration (notamment au Canada) ou alors des mémoires d'étudiants en travail social. Par ailleurs, s'agissant des deux ouvrages scientifiques, le premier est une thèse de psychologie où l'auteur (L.A. MCSpadden28)
H. CHRISTENSEN, «Survival Strategies for and by Camp Refugees», Documentation Réfugiés. 1982. 27Cf. J. SORENSON, «Politics of Social Identity: Ethiopians in Canada», The Journal of Ethnic Studies. 04-06. 1991. pp. 67-86. ; L.A. MCSPADDEN, «Ethiopian Refugee Resettlement in Western United States: Social Context and Psychological Well-Being », International Migration Review. 1987. pp. 10-12. ; G. ROSOLI and D. KUBAT, ed. «Emergent Immigration Policy. The Politics of Migration Policies: Settlement and Integration; the First World into 1990's», Center for Migration Studies. 280-306. New York: 1993. ; K. GEBREMARIAM, Barriers to Socio-Economic Integration and Participation: The Case of The Ethiopian Community in Ontario. Master's degree Thesis, School of Social Work, Carlton University, 1995. ; G. METAFERIA and M. SHIFFERAW, The Ethiopian Revolution of 1974 and The Exodus ofEthiopian's Trained Human Resources. New York: The Edwin Mellen Press, Lewiston, 1991. ; G. BERHANE., Jusqu'à quand?: Etude sur l'histoire et la situation des réfugiés éthiopiens et érythréens à Genève. Mémoire de recherche effectué dans le cadre de la formation INTERC, Genève: Institut d'Etudes Sociales de Genève, mai 1985. ; A. TEBEJE, Interaction culturelle entre les Canadiens et les nouveaux arrivants éthiopiens au Canada. Ottawa: Emploi et integration Canada, Mai, 1989. 28 Cf. L.A. MCSPADDEN, Ethiopian Refugee Resettlement in Western United States: Social context and psychological well being, Ph. D. Desertation, University ofUtah. 1989.L. A. MCSPADDEN et H. MOUSSA, « I Have a Name: The Gender Dynamics in Asylum and Resettlement of Ethiopian and Eritrean Refugees in North America», Journal ofRefugee Studies, Vol. 6. No.3, 1993. 28

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s'intéresse à la dimension psychique de la vie d'un groupe de soixante migrants vivant dans une région des Etats-Unis. Le second, celui de Getachew Metaferia et Miagenet Shiffera~9, concerne une population spécifique: les cadres éthiopiens vivant aux Etats-Unis; il porte pour l'essentiel sur le problème de développement dans les pays du Tiersmonde et constitue plutôt une analyse politique de la situation éthiopienne post-révolutionnaire. En tout état de cause, aucune étude sociologique approfondie sur l'ensemble des dimensions de l'émigration/immigration éthiopienne n'a été élaborée à ce jour. Cette absence d'intérêt et de travaux s'explique, en partie, au moins en France, par le faible nombre d'Éthiopiens qui y résident (moins de trois mille) par rapport à d'autres courants migratoires ainsi que par leur relative discrétion qui ne suscite pas la curiosité des chercheurs. Elle est moins évidente à comprendre s'agissant par exemple des Etats-Unis, où les Éthiopiens représentent le troisième groupe le plus important de l'immigration africaine, après celui des Egyptiens et des Nigérians. L'émigration des Éthiopiens: politiques et sociales? vers un découplage des causalités

Pour le besoin de cette recherche, et au risque même d'être schématique, nous proposons de distinguer trois vagues d'émigration éthiopienne. La première est arrivée dans les pays occidentaux entre 1964 et 1974, la seconde entre 1974 et 1982 et enfm la troisième entre 1982 et 1991. Situer la première vague d'émigration entre 1964 et 1974 peut sembler a priori contradictoire avec l'assertion courante selon laquelle le phénomène ne se dessine qu'avec son accélération, dix ans plus tard, à savoir en 1974. Ceci s'explique par le fait que nous trouvons dans les différents pays occidentaux, et plus précisément aux Etats-Unis et en France, des Éthiopiens ayant quitté leur pays avant 1974 pour des raisons d'études et de missions diplomatiques et qui
29

Cf. G. METAFERIA and M. SHIFFERAW, The Ethiopian Revolution of 1974
op. cit..

and The Exodus of Ethiopian 's Trained Human Resources.

29

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en France et aux Etats-Unis

n'ont pas souhaité, voulu ou pu retourner dans leur pays d'origine à la suite de la révolution de 1974. Parmi ces derniers, lors de notre recherche, nous n'avons pas trouvé de personnes ayant quitté l'Éthiopie antérieurement à 1964 et résidant encore soit aux EtatsUnis, soit en France. La deuxième vague est constituée par des personnes ayant quitté l'Éthiopie entre 1974 et 1982. Situer le début de la deuxième vague en février 1974 s'appuie sur la date symbolique de la rupture avec l'ancien régime et le début d'une émigration massive. Néanmoins, fixer la fm de cette vague vers la fm de l'année 1982 n'est pas sans poser de problèmes. Nous nous sommes appuyé sur un certain nombre d'éléments objectifs pour réduire la part de ce qui peut sembler arbitraire. Le choix de la pertinence de ces éléments reste cependant discutable. 1982 semble marquer le début d'un double mouvement: d'une part, un semblant de libéralisation du régime militaire, qui s'est traduite par un calme relatif dans les grandes villes, d'autre part, une intensification des guerres dans les campagnes, notamment dans le Nord du pays, l'Erythrée et le Tigray. Même si la période dite de
« Terreur rouge» prend fm avant 1982 (fm 1979

- début

1980), il faut

attendre le terme de cette année-là pour connaître un calme relatif dans les grandes villes du pays. Ceci correspond aussi à l'effondrement d'un des partis politiques d'opposition les plus importants, le Parti Révolutionnaire du Peuple Éthiopien (PRPE). Par ailleurs, le 25 janvier 1982, le gouvernement éthiopien lance sa campagne dite de « l'Etoile rou{ôe», qui a pour objectif de détruire les fronts de libération en Erythrée3 . Après avoir vaincu l'opposition dans les grandes villes, au prix de milliers de morts, le gouvernement de Mengistu Haile Mariam s'attaque, à partir de 1982, aux différents mouvements de guérillas. A partir de cette date et jusqu'à la chute du régime en 1991, le
30J.P. LANGELLIER, «Éthiopie: A Asmara, le colonel Mengistu annonce une grande offensive contre la rébellion et un plan de reconstruction de l'Erythrée», Le Monde, mercredi 27 janvier 1982, p. 5 30

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en France et aux Etats-Unis

gouvernement n'a d'autre préoccupation que celle de la guerre contre les ''forces séparatistes". Pendant cette période, l'Éthiopie est coupée en deux; alors que le Nord du pays subit une guerre totale, la plus meurtrière de son histoire, dans les grandes villes des problèmes économiques graves se développent et la pauvreté gagne à une vitesse effroyable. Par ailleurs, des informations à propos des premiers immigrés partis avant 1982, vivant dans les différents pays occidentaux, commencent à arriver au pays. Envoyées par les immigrés eux-mêmes et relatives à leurs conditions de vie, ces informations attrayantes pour les candidats à l'émigration, combinées en outre aux difficultés économiques du pays, seront l'un des moteurs d'une dynamique de départ vers l'Occident. La mobilisation des familles qui se trouvent en Éthiopie pour envoyer leurs enfants vers les pays occidentaux se conjugue à celle des premiers immigrés pour faire venir les membres de leur famille dans les pays d'accueil. La condition des cinq années nécessaires pour l'obtention de la nationalité facilitant grandement, du moins aux ÉtatsUnis, la réunification familiale, est remplie par un nombre croissant d'immigrés. A partir de cette époque, et encore aujourd'hui, faire venir quelqu'un de sa famille dans le pays d'immigration confère à l'immigré une reconnaissance symbolique importante. Le fait est considéré comme l'un des signes de la réussite sociale, aussi bien à l'intérieur de la communauté immigrée que parmi la population restée au pays. Nous avons choisi, dans l'enquête que nous avons réalisée, de ne pas inclure les immigrés éthiopiens partis après 1991. En effet, l'installation relativement récente de ces derniers, au moment où nous avons entrepris notre thèse en 1998, ne nous permet pas de faire des études comparatives approfondies sur différentes dimensions avec les vagues précédentes. En 1991, le gouvernement de Mengistu Haile Mariam (19741991) est renversé par le Front Démocratique Révolutionnaire du

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Peuple Éthiopien FDRPE)31 après une guerre de dix-sept ans. A priori, on aurait pu croire que cet événement stopperait l'exode et ouvrirait la voie à une nouvelle situation ainsi qu'au retour des exilés en provenance des différents pays du monde. En effet, ce qui était considéré comme la cause explicite de l'émigration éthiopienne venait de disparaître avec le gouvernement qui semblait l'avoir engendrée. Cette nouvelle donne affecta d'ailleurs indubitablement l'émigration des Éthiopiens vers les pays limitrophes. Les données du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCRUN) confirment un net ralentissement de la migration vers ces pays à partir des années 1991. On observe par ailleurs qu'un nombre important de personnes déplacées à la périphérie retournent vers leur pays d'origine. Néanmoins, la nouvelle situation politique éthiopienne ne semble pas produire les mêmes effets sur les courants migratoires vers les pays occidentaux. Non seulement les Éthiopiens vivant dans ces derniers (à quelques exceptions près) ne reviennent pas chez eux mais l'émigration éthiopienne vers ces pays, commencée en 1974, continue et même s'accélère. En d'autres termes, l'émigration, massive en l'occurrence, des Éthiopiens vers les pays voisins baisse de manière significative. Quant aux départs vers les pays industrialisés, loin de régresser, ils s'accentuent. La population résidant dans les pays occidentaux avant 1974 était d'environ dix mille personnes; on estime actuellement leur nombre entre quatre cents à six cent mille. En moins de trente ans, leur effectif s'est donc multiplié par quarante, voire plus. Les données du HCRNU sur les personnes déplacées d'Éthiopie vers les pays voisins suggèrent un lien direct entre, d'une part, la migration massive qu'on pourrait qualifier de proximité et, d'autre part, la situation politique, économique et militaire du pays. C'est un trait d'observation récurrent: les guerres de libération, les
31Créé au lendemain de la révolution par de jeunes étudiants de l'université d'Addis Abeba, ce mouvement alors connu sous le nom de Front de Libération Populaire du Tigray (FLPT), se transformera en Front Démocratique et Révolutionnaire du Peuple Éthiopien ayant incorporé quelques autres mouvements politiques relativement marginaux. 32

Parcours d'éthiopiens

en France et aux Etats-Unis

tensions politiques internes sont, à chaque fois, suivies par un exode des populations. A l'inverse, le changement de régime intervenu en 1991 a réduit de manière importante le déplacement des populations vers ces pays limitrophes. Mais la récente guerre de 1998-2000 entre l'Éthiopie et la nouvelle république érythréenne a relancé, de nouveau, les mouvements vers le Soudan. A contrario, la relation qui semble exister entre déplacements de population en masse et situation interne ne se retrouve pas dans cette même proportion dans le cas de l'émigration des Éthiopiens vers les pays occidentaux. On peut donc s'interroger sur les conditions qui initient et perpétuent le départ des Éthiopiens vers différentes parties du monde. En d'autres termes, alors que les mouvements migratoires vers les pays limitrophes et occidentaux démarrent simultanément, l'oscillation observée des flux vers les pays voisins, ces dernières années, ne se remarque pas s'agissant du départ en direction des états industrialisés. Ce constat suggère une relative autonomie de chaque mouvement migratoire. L'émigration éthiopienne vers les pays occidentaux qui semblait être une migration conjoncturelle, comme l'était celle des populations vers les pays voisins, serait-elle devenue structurelle? Les explications des raisons de départ vers l'Occident invoquées par les exilés de la première heure sont-elles toujours d'actualité ou de nouvelles causes sont-elles apparues? Mais, d'abord, qui sont les émigrés/immigrés éthiopiens? Dans quelles conditions et comment l'émigration éthiopienne vers les pays occidentaux a-t-elle commencé ? Quels sont les mécanismes qui font que cette émigration se perpétue et se développe? Comment se réalise l'intégration culturelle et professionnelle? Cherchant à répondre à l'ensemble de ces questions, nous ferons tout d'abord un état des lieux, nécessairement sélectif, des approches théoriques sur, d'une part, les causes des migrations internationales et, d'autre part, les outils théoriques d'analyse des modalités d'intégration des immigrés. Nous tenterons de confronter ces approches au cas empirique de l'émigration des Éthiopiens. La démarche méthodologique s'appuiera sur l'analyse des données 33

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statistiques mais de façon quelque peu paradoxale puisqu'elle fait apparaître les insuffisances des données quantitatives dans le cadre de cette étude. Ainsi, c'est un travail d'enquête par entretiens approfondis, portant sur les thèmes multiples qu'appellent les remarques précédentes à propos des registres à explorer et par observations, que nous avons choisi de réaliser. Vont dès lors s'éclairer la sociographie de la population d'enquête, ses caractéristiques démographiques, scolaires, professionnelles ainsi que sociales et familiales, les caractéristiques pré-migratoires, les modalités d'émigration des Éthiopiens vers les deux destinations et l'histoire de l'émigration en Éthiopie. Le cœur de notre analyse s'attache aux modalités d'intégration des Éthiopiens en France et aux Etats-Unis sous un angle comparatif: on verra ainsi se dégager les formes prises par les parcours socioprofessionnels des immigrés concernés dans ces deux pays, leur intégration culturelle respective dans les deux terres d'accueil, leurs conduites et pratiques culturelles dans des domaines différents de la vie publique et privée qui nous semblent pouvoir éclairer la problématique d'ensemble. La conclusion permettra de discuter les acquis et les limites de cette recherche et tentera de dégager de nouvelles perspectives dans le champ de recherche sur les migrations.

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PREMIERE PARTIE: ETAT DE LA RECHERCHE ET METHODOLOGIE

Les enjeux du questionnement. quitter l'Ethiopie pour l'Occident: singularités et généralités du phénomène L'étude des phénomènes migratoires dans le monde, durant ces trente dernières années, montre que l'expérience des Éthiopiens ne constitue pas a priori une exception. D'une manière générale, à chaque grand déplacement de masse des populations à l'intérieur des pays du Tiers-monde, suite à des guerres, des changements de régime, des révolutions ou des famines, correspond l'arrivée d'une nouvelle population dans les pays industrialisés. Ce fut le cas des Chiliens après 1973, des Vietnamiens à la fm des années soixante-dix, des Éthiopiens dès 1974, des Mozambicains à partir du milieu des années quatrevingt, des Somaliens dans la décennie 85-95, des Rwandais dans le milieu des années quatre-vingt-dix, pour ne citer que quelques cas. Cependant, la stabilisation relative des problèmes qui ont provoqué l'émigration n'a pas produit les mêmes effets selon qu'il s'agit des phénomènes migratoires vers l'Occident ou vers les pays voisins. A partir de ce constat, on peut s'interroger sur les conditions qui différencient les mouvements migratoires des pays du Tiers-monde selon qu'ils se font au sein même de ceux-ci (le plus souvent en direction des zones limitrophes) ou en direction des pays industrialisés. Poser la question en ces termes oblige à procéder à l'examen critique de l'idée selon laquelle les situations à l'origine de l'émigration dans un pays seraient vécues de manière identique par l'ensemble des populations concernées. C'est dénoncer aussi le lien de causalité qui attribuerait l'apparente simultanéité temporelle du début de l'émigration à une caractéristique: celle de l'homogénéité structurelle des populations. Ce lien est contestable parce que les crises qui surgissent dans un pays affectent de manière différenciée ses habitants. Ainsi, par exemple, les vagues successives de famine en Éthiopie eurent des répercussions sur l'ensemble de la population, mais leurs conséquences furent dévastatrices sur le Nord du pays avec plus d'un million de morts, alors qu'elles n'ont concerné que de manière relativement marginale les zones du sud. La famine a

Etat de la recherche et méthodologie

provoqué le départ de plusieurs centaines de milliers de paysans de la région du Wello et du Tigray soit vers l'intérieur même du pays, soit vers le Soudan. Par contre, si les habitants des grandes villes ont connu également les difficultés liées aux famines, peu ont dû les fuir en se réfugiant ailleurs. De la même manière, alors que la guerre contre les fronts de libération en Erythrée a contribué à ruiner l'économie éthiopienne, les effets sur la population vivant en Erythrée furent particulièrement dramatiques. Des milliers d'Erythréens, dont une majorité de paysans pauvres, furent obligés de chercher refuge au Soudan. Certes, des jeunes des grandes villes ont dû quitter le pays par crainte d'être incorporés dans l'armée (aussi bien éthiopienne que celle des fronts de libération), mais ni leur nombre, ni leurs conditions et modalités de départ, ni même leur vie dans l'immigration ne ressemblent à ce qu'ont vécu les paysans. De même que la guerre entre l'Éthiopie et la Somalie n'a pas touché avec la même ampleur le Sud et l'Ouest de l'Éthiopie, la période connue sous le nom de "Terreur rouge" n'a pas affecté de la même manière les jeunes des grandes villes (qui furent emprisonnés, torturés et tués par milliers) et ceux des campagnes (qui furent, eux, envoyés vers des fronts de guerres où ils furent nombreux à périr). Bref, dans le cas de la migration qui nous intéresse ici malgré la simultanéité temporelle des crises qu'a traversées le pays, les Éthiopiens qui ont quitté leur solI' ont fait pour des raisons multiples, avec des projets migratoires divers et des destinations variées. La majorité a eu pour destination fmale, le plus souvent, les pays voisins: Soudan, Somalie, Kenya et Djibouti. Simultanément, une fraction d'entre eux, représentant environ 10 à 15 %, a émigré vers les pays occidentaux. « Les théories des migrations internationales distinguent deux types de courants migratoires. Les grands courants de réfugiés sont provoqués par des effondrements politiques et sociaux majeurs ou des persécutions systématiques subies par des populations particulières pour des raisons diverses. Es mettent en mouvement de vastes ensembles de populations et se concentrent sur de courtes périodes de temps,. le plus souvent, ils concernent des populations pauvres et s'effectuent, pour cette raison même, entre pays 38

Etat de la recherche et méthodologie

limitrophes; (...). Ainsi l'immense majorité des réfugiés africains (Nigérians, Éthiopiens, Rwandais, etc.) sont restés en Afrique». 32 En outre, le destin de 85 à 90 % de ces migrants reste le plus souvent "figé"; ils connaissent des conditions de vie difficiles pour fmalement retourner vers leur pays d'origine après un séjour plus ou moins long à l'étranger33. Contrairement à ceux, le plus souvent des paysans pauvres, qui se déplacent vers des pays du Tiers-monde, ceux qui s'expatrient et s'installent en Occident sont majoritairement issus des grandes villes, possèdent un niveau de formation élevé, des relations sociales et familiales étendues ainsi que des ressources financières non négligeables. La distinction à grands traits que nous faisons ici entre ceux qui émigrent et s'installent dans les pays limitrophes (des paysans dépourvus de moyens), et ceux qui partent vers l'Occident (plutôt des urbains scolarisés et possédant des ressources multiples), indique évidemment les grandes tendances, mais reste une catégorisation trop généralisante. Ceux qui émigrent et s'installent dans les pays limitrophes, ne constituent pas pour autant une catégorie sociale homogène, mais connaissent des différences internes. En effet, à côté des paysans pauvres qui vivent le plus souvent dans des camps de réfugiés, se sont exilées aussi des personnes issues de grandes ou de villes moyennes d'Éthiopie, qui étaient des petits commerçants, des petits fonctionnaires ou des étudiants. Ces derniers s'installent, le plus souvent, dans les grandes villes des pays d'immigration proches comme Khartoum, Djibouti et Nairobi. De même, ceux qui partent vers les pays occidentaux ne présentent34 pas tous les mêmes caractéristiques. L'émigration vers les pays occidentaux, à partir des
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C.E.R.C., Immigration, Emploi et Chômage: Un état des lieux empirique et théorique. Paris: les dossiers de CERC-Association n° 3.1999. p. 26. 33 Les conditions de vie dans des camps de réfugiés, construits rapidement, étaient marquées par la pauvreté et un taux de décès élevé (... ) Wad Sherife, un camp bâti pour accueillir 5 000 réfugiés, devient rapidement la demeure de 128 000. A. BILLARD, « Eastern Sudan: Huge Efforts Paying Off», Refugees. n°. 27. March 1986. p. 21. 34M. AGlER, Aux bords du monde, les réfugiés. Paris: Flammarion, 2002. 39

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années soixante-dix, est un processus très sélectif et seuls ceux qui sont les plus ambitieux et les mieux dotés de ressources multiples y arrivent. «La migration contemporaine tend à être positivement sélective aussi bien en termes de motivation que de capital humain »35 L'analyse de l'émigration des Éthiopiens vers l'Occident confirme ce constat global. N'évoquons dans un premier temps qu'un indicateur relatif: celui du coût du voyage. Le prix d'un billet d'avion en partance de l'Éthiopie, du Soudan ou de Djibouti vers les capitales de l'Europe de l'Ouest ou les Etats-Unis, varie en 2001 entre 1000 et 2000 euros, alors que le revenu moyen d'un Éthiopien est en dessous de 100 euros par an. Cet indicateur renvoie à tout un système sélectif où ce ne sont évidemment pas les plus démunis qui entreprennent le long voyage de l'émigration vers l'Occident. Cependant, cette évidence doit être nuancée. En effet, certaines personnes (peu nombreuses), ne possédant pas de ressources économiques importantes, arrivent quand même à émigrer vers les pays occidentaux. Lors de nos enquêtes, nous en avons rencontrées qui ont rejoint la France, l'Italie, l'Allemagne, les Etats-Unis, le Canada, etc. En revanche, il s'agit de personnes qui ont bénéficié d'informations sur les conditions et les possibilités d'émigration du fait de leur appartenance à des mouvements politiques ou religieux. Elles ont pu, par ce biais, savoir comment faciliter leur départ vers les pays occidentaux dans le cadre de programmes de réinstallati on, programmes prenant en charge l'ensemble des dépenses liées au voyage. Le fait d'avoir de la famille proche déjà installée dans le pays d'immigration, conjugué à la capacité de mobiliser des ressources économiques et informationnelles, constitue dès lors le principal facteur favorisant l'accès aux territoires des pays industrialisés. La migration en général, et la migration de la fm du 20èmesiècle vers les pays riches en particulier, est un phénomène dépendant largement des réseaux sociaux et du capital culturel mis au service des émigrés, notamment sous forme d'information.
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A. PORTES, R.G. RUMBAUT, Immigrant America: A Portrait. Berkeley and Los Angeles, California: University of California Press, 1996. p.12 40

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