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Parents à louer pour enfants fous

De
257 pages
Les Familles-Thérapeutiques (association aujourd'hui fermée)proposait un modèle de traitement pour des enfants en souffrances psychiques sur la base d'un mode de prise en charge de type familial. Cette association regroupait une dizaine de maisons dans la banlieue est de Paris, qui abritaient en moyenne cinq enfants et trois parents-thérapeutiques à plein temps. Les Familles-Thérapeutiques se distinguaient non pas en proposant de nouvelles spécialisations contre la maladie mentale mais en opposant de façon affirmée le "normal" au "professionnel".
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PARENTS À LOUER POUR ENFANTS FOUS
Récit des « Familles-Thérapeutiques »

Psycho - logiques Collection fondée par Philippe Brenot et dirigée par Alain Brun Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho logiques. Déjà parus Patrick PIPET, Sauter une classe, Entre mythe social et faille narcissique, 2010. Jean CASSANAS, Les descriptions du processus thérapeutique, 2010. Michel LEMONNIER, Le Psychologue du travail. Un agent du changement dans la société, 2010. Samuel GONZALES-PUELL, L'Approche thérapeutique des déficiences intellectuelles sévères et profondes. Perspectives institutionnelles, 2010. Huguette CAGLAR, Les familles monoparentales, 2010. Frédéric BRISSAUD, Pour un renouveau de la psychothérapie. Mutations, 2010. Ahmed CHANNOUF, Les freins invisibles à l’égalité des chances, 2010. Pascal COULON, Les groupes d’entraide. Une thérapie contemporaine, 2009. Samuel GONZALES PUELL, Comprendre les déficiences intellectuelles sévères et profondes. Approche diagnostique et évolutive à l’âge adulte, 2009. Claire METZ, Absence du père et séparations, 2009. Charlotte MARCILHACY, Productions graphiques et clinique infantile, 2009. Lucien TENENBAUM, La dépression, une épreuve moderne, 2009. Luc VANDEN DRIESSCHE, L’enfant parallèle, 2009. Serge BAUMGARTEN, L’enfant porte-symptôme, 2008. Pierre MANNONI, Psychopathologie de la vie collective, 2008.

Jean-Max Ferey

PARENTS À LOUER POUR ENFANTS FOUS
Récit des « Familles-Thérapeutiques »

Préface de Martine Lechevallier

Du même auteur Pratique du coaching d’équipe, Chronique Sociale, 2008. PNL et relation d’aide, les outils de la PNL pour les professionnels de l’accompagnement, Chronique Sociale, 2009.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13619-9 EAN : 9782296136199

PRÉFACE DE MARTINE LECHEVALLIER (médecin psychiatre) À Isis… Mon expérience au sein des Familles-Thérapeutiques a été un point d’ancrage dans mon parcours professionnel. Pour la première fois de ma carrière, j’ai été psychiatre 24 heures sur 24. J’y étais à la fois psychiatre et en même temps, le médecin de famille, le docteur dont les enfants n’ont pas peur… Le sentiment qui me reste de ce passage, c’est l’apprentissage, la mise en pratique de ce qui est bien et bon. En vivant avec les Familles-Thérapeutiques, j’ai acquis des savoirs et les liens qui nous ont tant unis, et je les pose toujours aujourd’hui dans mon activité actuelle de médecin d’institution, auprès des enfants, travaillant avec eux dans le vrai, avec les services éducatifs, lors des transferts ou encore avec les familles, les accompagnant par exemple lors de consultations spécialisées. Toute famille doit s’agrandir – les membres des FamillesThérapeutiques sont aujourd’hui dispersés. Elles ne se sont pas développées, aussi ont-elles involué et se sont éteintes… Grâce à toi Jean-Max, il existe une trace de cette histoire (MERCI) qui, tout en étant la tienne, est aussi celle d’un parent-thérapeutique. Mickaël (un des enfants que nous avons pris en charge et que je revois de temps en temps) me disait récemment « Pourquoi les parents-thérapeutiques que j’ai connus ne prennent pas de mes nouvelles ? Ils m’ont abandonné AUSSI » ? Pour certains, les Familles-Thérapeutiques ont été leur unique famille : Ancrage ?

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INTRODUCTION Le jour où je commence ces lignes, j’ai 36 ans, celui où je place un point final au bas du texte, j’en ai alors 46. Il m’aura fallu dix années pour tracer ces lignes afin de rendre ce que j’avais appris à travers mon expérience, aux FamillesThérapeutiques. Aujourd’hui je suis psychothérapeute et j’interviens également comme conseil dans les organisations sur les thèmes des relations humaines, de la gestion des conflits, de la coopération au changement, du management et d’autres choses qui seraient en lien avec les compétences que je pourrais avoir. Mon boulot marche bien. Avant de traiter des activités que je mène actuellement, j’étais responsable d’un lieu de vie, la Demeure-Saint-André, que j’avais fondé en 1990 avec Fabienne, ma compagne de ce temps-là, à Dreux en Eure-et-Loir. La Demeure-Saint-André était une structure minuscule qui accueillait huit gosses (essentiellement des adolescents) avec l’accompagnement de trois adultes à plein temps, c’est-à-dire 24 heures sur 24. Des gosses un peu baladeurs, un peu fugueurs, un peu agressifs… Quelques-uns se sont posés… Certains ont entamé et parfois réussi des études… D’autres se sont un peu calmés et ont appris la joie de vivre… Notre accueil thérapeutique n’a pas fonctionné avec tous, plusieurs jeunes n’ont fait que passer… Un lieu de vie n’est pas un lieu à vie (comme l’oublient souvent certains des fondateurs de lieux de vie qui continuent à faire de l’accueil, parce qu’ils ne savent pas ou qu’ils ne savent plus faire autre chose…). J’ai vécu de ce « bouillon de culture » qu’était la Demeure-SaintAndré durant dix années. 24 heures sur 24. Cela fait beaucoup de bonheur (et quelques hectolitres de franches galères, il faut bien en convenir). J’étais au bout du voyage communautaire après dix-huit années de vie avec des enfants de toutes sortes. À Saint-André, nous n’avions pas trouvé de 7

relève satisfaisante, on ne change pas le groupe fondateur d’une expérience unique comme on peut pourvoir à un poste dans n’importe quelle institution au sens classique du terme. Notre association, après de longues réflexions, a donc décidé de fermer le programme lieu de vie. Fermer un Lieu-de-Vie, une maison dans laquelle des gens ont vécu, étaient heureux, ont connu des colères et des rancœurs, mais aussi de la tendresse, de la tristesse et de la joie, est une expérience pénible, même quand cette fermeture a été réfléchie, mûrie, préparée longuement et dans tous les détails. Toutes les familles qui ont quitté un lieu investi et aimé le savent bien. En ce qui nous concerne, ce choix était volontaire, nous l’avions organisé durant huit mois. Les enfants d’alors étaient avec nous depuis pas mal de temps déjà, ils avaient avancé, une fin de génération en quelque sorte, ils ont tous été replacés dans de bonnes conditions dans d’autres structures connues. Ils avaient pour la plupart suffisamment entamé leur travail de changement chez nous ; la machine était lancée, ils pouvaient le continuer ailleurs. Les plus grands, les majeurs, se sont installés avec l’aide de l’association. Ces quelques lignes me font sourire rétrospectivement, car même en ayant pris du temps, cette fermeture a été un boulot monstrueux, durant lequel le doute et la culpabilité ont cohabité constamment, avec en même temps, le ras-le-bol, le désir de faire autre chose, l’envie de ne pas être là, le besoin d’être ailleurs. Avant cette expérience que je me suis promis de raconter un jour à travers un autre livre, je travaillais dans une association nommée « les Familles-Thérapeutiques ». C’est là que j’ai tout appris de ce que je crois savoir. Aux FamillesThérapeutiques, nous étions en situation de constante création d’une famille à partir d’un modèle expérimental conduit par un médecin psychiatre de talent, le docteur Pierre TUFFET. Je suis convaincu que les activités que je pratique actuellement sur le changement, qu’il soit individuel 8

ou au niveau d’une entreprise, prennent racines dans cette merveilleuse expérience auprès des enfants des maisons des Familles-Thérapeutiques. Dans cette association, j’ai été tour à tour « parent-thérapeutique » de base, « chef-de-famille », responsable de plusieurs unités familiales et aussi formateur. Plus que toute autre institution (et j’en connais maintenant beaucoup), les Familles-Thérapeutiques ont « travaillé » la notion de technologie du savoir. Cette manière de modéliser la réussite, que je conduis régulièrement pour des entreprises du secteur privé, est bien connue depuis toujours aux Familles-Thérapeutiques. Le savoir des FamillesThérapeutiques est enraciné dans celui de la famille naturelle, il constitue pour beaucoup un savoir « qui ne se sait pas », mais qui fonctionne et qui repose sur un long passé d’évolution qui a conduit la famille d’hier jusqu’à celle d’aujourd’hui. L’idée relativement simple de ce modèle est que si la plus grande majorité des familles réussit effectivement à élever leurs enfants en leur évitant la maladie mentale, c’est qu’elles doivent posséder, dans leur fond, des connaissances implicites, des pratiques, des techniques de prévention, voire de traitement de la maladie mentale. La famille est l’une des plus anciennes institutions connues toujours en vie. Merveilleusement adaptable aux évolutions de la société et incubatrice jamais égalée pour élever des enfants en bonne santé physique et psychique. C’est-à-dire pour les faire passer de l’état d’enfants dépendants à celui d’adultes responsables, mission et transmission. Sans doute y a-t-il parfois des ratés, il y a certaines familles qui sont (ou seraient) au moins partiellement « pathogènes » mais je prétends qu’on n’a, à ce jour, jamais rien trouvé de mieux pour élever des gosses que la famille. Après tout, si les pathologies mentales touchent 1 % de la population, c’est tout de même que dans 99 % des cas, elles assument correctement leur mission, qui est d’élever des enfants qui deviendront des adultes en bonne santé, physique, mentale et sociale. 9

L’association Les Familles-Thérapeutiques a refermé les portes de ses maisons en septembre 2000. Un dépôt de bilan. Beaucoup de problèmes statutaires (les 35 heures entre autres), des difficultés à trouver des parents-thérapeutiques impliqués, la fatigue, le manque de recul, la saturation sans doute, des conneries aussi. Les Familles ne se sont pas adaptées cette fois-ci au changement, la crise a été trop forte. C’est comme ça. Les choses sont ce qu’elles sont. Pour ceux qui ont connu cette structure, pour les enfants, pour les parents des enfants et pour les parents-thérapeutiques, cette fermeture laisse un vide béant. Quelque chose à vivre comme le deuil d’une famille disparue, il y a la perte du savoir, des savoir-faire et des savoir-être que les permanents de cette institution non traditionnelle ont acquis à travers trente et une années d’existence et de recherche. Perdre du savoir de soin est intolérable. En particulier à une époque, la nôtre, qui manifeste de plus en plus, à travers un système de soin et les établissements, en particulier psychiatriques, la folie de la quantité (l’acte) au détriment de la qualité de l’approche thérapeutique. J’espère donc que d’autres que moi, d’autres mamans et papas-thérapeutiques, s’échineront à noircir quelques pages pour raconter, décrire, expliquer et pour promouvoir ce fantastique mode de prise en charge de certains enfants en grande difficulté. Mode de prise en charge dont j’ai souvent parlé dans des institutions pédopsychiatriques ou dans des institutions médicoéducatives avec internat, ou encore dans des foyers. Assez régulièrement, on me renvoyait l’idée que mes propos étaient finalement un peu saugrenus et que je ne faisais que raconter ce que ces institutions-là pratiquaient déjà il y a une dizaines d’années, quand ce n’était pas carrément ce qu’elles faisaient toujours… Mon œil ! Les institutions classiques n’ont jamais rien su faire d’autre que de l’institutionnel, c’est-à-dire des modes de prise en charge qui soient si possible efficaces – je ne le nie pas – tout en garantissant leur propre pérennité. Pérennité dans l’existence, pérennité dans les financements, 10

pérennité dans le pouvoir, sans nécessairement se remettre en question et donc tout en baladant, d’année en année, de génération en génération, des modes de croyances et de valeurs parfaitement périmés – nous en avons un exemple patent et profondément attristant avec l’École de psychiatrie française et l’État –, inqualifiables tant les maltraitances, au moins passives, y sont de droit, des établissements psychiatriques, des établissements relevant de la Protection judiciaire de la jeunesse ou encore de certains foyers d’accueil d’urgence ! Mon idée pour ce livre est de rendre quelque chose. Rendre aux enfants et rendre aux parents. Aux parents naturels bien sûr mais également aux parents-thérapeutiques, qu’un journaliste de la regrettée revue Actuel avait désignés un jour dans un article passionnant comme des « parents à louer pour enfants fous ». Mais rendre quoi ? Comment présenter une expérience intime, la mienne, au travers du croisement d’autres expériences intimes ? Comment rendre cette expérience humaine, thérapeutique et sociale dans toute sa complexité, sa vitalité, sa profondeur, ses contradictions ? Comment raconter l’intime ? Je ne suis pas Platon, comment décrire l’amour ? Ce livre se veut simple, si possible présentant des éléments du concret, de la vie de tous les jours. J’ai tenté de décrire quelques moments clés du fonctionnement d’une famille-thérapeutique, dans le quotidien, à partir des quelques bases de notre prise en charge, finalement très régressée dans ses modalités, à travers des outils que sont les routines, les limites, les points d’ancrage et les colères. Ces éléments viennent de mes souvenirs de parent-thérapeutique et de formateur de parents-thérapeutiques, ils proviennent de ma pratique de parent-thérapeutique, de ma réflexion sur ces sujets, des documents que je garde sur ces approches particulières, qu’ils proviennent du docteur Pierre TUFFET, le médecin fondateur, ou de mes propres écrits et supports 11

de cours. Je pense que les propositions contenues dans ces pages seront évidentes pour beaucoup de personnes. Elles ne le seront peut-être pas pour des institutions qui prennent en charge des enfants en grande difficulté. Si une réflexion d’équipe sur ces propositions peut, bien entendu, être très enrichissante, je mets en garde les institutions qui souhaiteraient s’approprier « brut de décoffrage » les techniques présentées dans cet ouvrage.

Elles sont modélisées de la famille pour des structures de type familial et/ou communautaire et peuvent ne pas convenir à d’autres modes de fonctionnement. J’ai choisi de ne pas user pour les enfants des éléments de la nosographie habituelle, qu’elle soit psychiatrique (DSM IV) ou psychanalytique, sauf à de rares exceptions, je parlerai d’enfants en grande difficulté ou tout simplement d’enfants. Les noms des enfants, des familles naturelles et des parentsthérapeutiques, les situations des enfants ont bien entendu été modifiés dans un souci de confidentialité.

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« Je n’aime pas dire enfants malades, je préfère dire enfants extra-ordinaires, car ils ont tous les besoins des enfants ordinaires avec en plus des besoins extraordinaires dus à des problèmes extraordinaires ». Docteur Pierre TUFFET 1 - Une journée ordinaire d’une famille pas comme les autres C’est une rue ordinaire. Tout ce qu’il y a de plus banal. Dans une petite ville de la proche banlieue est de Paris. Plutôt résidentielle. Une de ces rues à la fois cossue et avec en même temps, un je-ne-sais-quoi d’encore populaire. Cette banlieue a été fondée par des ouvriers parisiens qui venaient ici au début du siècle dernier, cultiver un bout de jardin. Les cabanes des jardins sont devenues pavillons. Rien que de très habituel finalement. Lorsque l’on s’arrête devant le numéro 41 de cette rue, on découvre une jolie maison à deux étages. Le rez-de-chaussée est occupé par le garage clos d’une porte métallique gris clair. On y accède par une courte chaussée courbe, en pente douce, aux chevrons cimentés, aérés ça et là de quelques herbes folles. L’entrée de la maison est au premier. Un large escalier paré de céramiques ocre le dessert, formant terrasse sur tout l’étage. Lorsque l’on regarde bien à travers les barreaux noirs de la grille, on découvre un petit chemin bordé de poiriers proprement taillés. Nul doute que ce chemin mène derrière la maison, vers le jardin. Une chouette maison. Où il semble faire bon de vivre. Le tout à trente minutes de Paris par le RER B. Si vous interrogez les voisins au sujet de cette maison, ils vous répondront probablement que c’est la maison des enfants. Ou encore la maison de la DDASS. Certains ont parfois tendance à cataloguer rapidement… Insistez un peu, vous trouverez 13

sans doute quelques personnes du voisinage qui ne se sentent pas totalement rassurées par la présence de cette maison. Ou plutôt de ses occupants… Parfois, vous disentils, on entend des cris, comme des hurlements… « Mais qu’est-ce qu’ils leurs font là-dedans ? ». La plupart toutefois, et en tout cas les plus proches, ceux qui peuvent voir ce qui s’y passe, n’y prêtent plus guère attention. Pas plus qu’envers des voisins un peu bruyants, il est vrai, mais gentils comme tout. Et c’est vrai que nous avons eu souvent de bonnes relations avec nos voisins. Surveillant réciproquement nos maisons pendant les vacances, ramassant le courrier des uns ou des autres… Approchons-nous davantage et entrons dans la maison. C’est le matin, il est environ 7 heures 30… « Va chier, putain ! Vous me prenez pour un gosse ou quoi ? - Bruno, nous savons que tu es un grand. Et c’est justement pour cela que nous te demandons de modérer ton langage. Tes grossièretés si tôt le matin, ça me prend la tête ! - Ouais ! Bah alors y a qu’à me traiter comme un grand, pas un gamin ! - Basta, tu sais bien qu’Hervé n’est stagiaire dans la maison que depuis trois jours, il s’est trompé, ce n’est pas la mer à boire. Maintenant finis ton déj, le bus passe dans 15 minutes et tu as encore ton lit à faire. Eh Vincent ! C’est pas un peu fini ton cirque ? Audray, aide-le s’il-te-plaît ou il va nous mettre du porridge partout ! » C’est la table du petit déjeuner à Tremblay, la maison dont je suis le chef-de-famille. D’habitude, ça marche bien, mais ce matin, c’est un peu le bazar. Bruno est grognon, parce que le stagiaire lui a apporté des quartiers d’orange et un verre de lait chaud au lit ; parano comme il est, il l’a pris pour une injure personnelle. Vincent, qui est entré récemment dans un institut médico-professionnel, une école spécialisée dans laquelle il fait un bout d’essai, est vraiment à prendre avec 14

des pincettes ce matin ; Anita et Frédéric, qui vont à l’école communale, sont mal réveillés ; Johanna, qui a 10 ans, se comporte comme une gosse de 4 ans et vient de s’oublier, de faire pipi sur elle, c’est-à-dire sur le banc à côté d’Anita et de Vincent, je vous laisse deviner la pagaille. Enfin, Romain, notre petit nouveau de 7 ans, n’a carrément pas voulu se lever ce matin. Pressentant un petit déj particulièrement chaud, le « sixième sens » du chef-de-famille, j’ai demandé à ma « collègue » de ne pas insister et de le laisser au lit. Bon, ça y est, je suis en rogne ! Comment font-ils donc pour transformer le petit déjeuner en champ de bataille ? C’est probablement une de mes plus grosses difficultés dans ce boulot. Que personne, ni les gosses, ni les autres parentsthérapeutiques ne respectent ce moment sacré qu’est le petit déjeuner. C’est d’ailleurs pour ça que je me lève souvent le premier. Pour pouvoir déjeuner en paix. OK, rajouter une beuglante dans cette pagaille ne servirait pas à grand-chose, il faut recentrer dare-dare sur la fin du déjeuner et sur le départ de ceux qui vont à l’école. Sitôt dit, sitôt fait. Nous arrivons à peu près à calmer les mioches en furie, Audray s’est retirée dans la salle de bain avec Johanna pour réparer les dégâts. J’aide Anita et Fred à préparer leur départ. Fred a une composition de mathématiques ce matin et il n’est pas très bien. Les maths sont son point faible et il a une telle volonté de réussir qu’il s’implique sans doute plus qu’il ne faudrait. Si sa compo ne marche pas, il faudra ouvrir l’œil à midi (les deux enfants qui vont à l’école seuls et à pied, l’école est à 10 minutes de la maison, rentrent pour le repas de midi). Vêtus de leurs manteaux d’hiver, armés d’écharpes et de bonnets, je les accompagne jusqu’au trottoir en leur racontant une bonne blague et leur fais signe de la main pendant qu’ils trottent vers leur école. Rentré dans la maison, Bruno vient me voir et me demande de lui signer un bon de retard qu’il aurait oublié de me remettre la veille. Il ressemble à un canard avec un faux col, je me marre. 15

« Tu rigoles ! Ce n’est pas le matin que je signe les bons de retard. Et d’ailleurs, c’est quoi ce retard ? » Bruno s’emmêle dans des explications où il ressort que son bus aurait eu un problème de circulation et qu’il serait arrivé la veille à l’IMPro, section mécanique, avec une bonne demi-heure de retard. Je connais bien mon bonhomme, pas à moi qu’on sert de pareilles blagues. « Bruno, il est hors de question que je signe quoi que ce soit pour couvrir tes comportements. Assume. Je ne crois pas un instant à ton histoire de problème de circulation. C’est autre chose. Tu es encore allé te jeter une bière ? » L’adolescent de 17 ans, grand comme un basketteur, qui me fait face se met à loucher sur le bout de ses pieds. Sans répondre. « OK, lui dis-je, on a un contrat tu t’en souviens, par rapport à la bibine, je ne couvre pas tes consommations d’alcool. Tu vas donc aller voir Gérard (Gérard est le cadre socio-éducatif du service où Bruno apprend mollement la mécanique) et tu assumes toi-même, je ne justifie pas ton retard. Quant à nous, on en reparlera plus tard. Maintenant, il est temps que tu files ou tu vas vraiment arriver en retard. » Bruno hausse les épaules, prend la vieille besace de l’armée qui lui sert de sac scolaire (c’est la mienne, un cadeau…) et part prendre son bus, qui n’a bien sûr jamais eu de problème de circulation. Florence a finalement laissé Romain et vient de terminer de préparer Vincent. Florence est ma deuxième-parente. C’est une super collaboratrice, qui connaît bien le boulot, je lui laisse volontiers la maison en toute confiance. Malheureusement, elle nous quitte à la fin du mois. Bien fait pour moi. À force de m’entendre dire qu’elle était compétente, mon patron a bien entendu, et comme un chefde-famille a annoncé son proche départ, il a été décidé que Flo prendrait sa place. D’abord en doublure durant un mois, et ensuite en solo. J’aurais pu grogner un peu, dire que la maison a besoin impérativement de la présence calme, 16

souriante et compétente de Florence. Mais bon, la règle de l’association c’est plutôt la solidarité entre les maisons et je dois avouer que si ma maison n’est pas spécialement une maison « facile », j’ai quand même une bonne partie de mes enfants qui ont une forme de scolarité, ce qui n’a pas toujours été le cas et ce qui n’est toujours pas le cas de certaines autres maisons. Alors bienvenue au club Flo. Non que les prérogatives du chef-de-famille soient plus confortables que les autres, en général, nous sommes tout simplement submergés de travail, mais c’est une autre responsabilité, une vision plus globale du fonctionnement de l’association avec, en outre, une participation active au collectif des chefs-de-familles, qui réfléchit les grandes décisions et les orientations de l’association, bref, un job passionnant. Bien, je prends Vincent par la main et nous descendons au garage. Je fais doucement, Vincent a une peur bleue de cet escalier. C’est un enfant prépsychotique qui a été « élevé » par une grand-mère un peu rustre, pratiquant couramment l’enfermement dans le noir en réponse aux comportements, il est vrai parfois excessifs, de Vincent en lui racontant toutes sortes d’histoires sur les loups qui l’attendent au bout des escaliers menant dans les caves… Ça marche ! Il en a une peur bleue. Il convient donc de tout éclairer en grand, couloir, escaliers et garage pour que, prudemment, Vincent et moi descendions. Les manteaux, naguère suspendus à des patères dans l’escalier, ont disparu pour être rangés dans des placards. Les manteaux dans les escaliers menant en bas bougent trop souvent. Se cacherait-il des choses sous les manteaux ? En tout cas, Vincent ne supportait pas. Exit les manteaux. Notre 4L rouge a dormi bien au chaud dans le garage, les gosses l’adorent. C’est un morceau de la maison en dehors de la maison, un territoire d’identification positive. Elle nous change vraiment des vieilles 2CV de mes débuts qui avaient tendance à être nettement plus capricieuses, notamment au démarrage. J’installe Vincent sur la banquette 17

arrière de la voiture (la ceinture de sécurité à l’arrière n’était pas encore en vigueur en ces années-là) et nous partons pour sa nouvelle école, distante d’une dizaine de kilomètres. Trouver des établissements spécialisés qui prennent nos gosses, c’est vraiment la croix et la bannière. Les choses s’arrangent peu à peu, mais le département manque encore cruellement de places. Dans la voiture, Vincent et moi babillons doucement. Il est généralement tranquille en voiture. Vincent n’a qu’un langage très réduit mais il fredonne plutôt juste. Je suis très concentré dans la voiture. J’ai déjà eu deux accidents avec les véhicules de l’association. Rien de grave sauf de la tôle froissée (bien froissée !). Mais suffisamment important pour que je remette complètement en question ma façon de conduire en général. « Si un jour je tue un gosse… » C’est à ça que je pense souvent, quand j’y pense… Mais nous arrivons sans autre difficulté à l’IME. Comme il n’est pas question que je « dépose » Vincent comme une simple marchandise sur le parking d’un Monoprix, je descends avec lui et l’accompagne jusque dans le hall de l’établissement. Nous nous dirigeons vers Bérénice, l’éducatrice du groupe de Vincent. Joli brin de fille ! Vincent se colle immédiatement à elle, l’air possessif. OK. Je n’insiste pas. Nous échangeons quelques informations. « Il faudra revenir le chercher après le repas, à 14 heures », me dit-elle. « Oui, ce ne sera pas moi, mais nous avons prévenu Vincent que ce sera ma collègue Florence qui viendra le rechercher ». Nous n’aimons pas trop partager l’aller et le retour d’un enfant entre deux personnes, pas très cohérent pour des gosses qui ont souvent d’énormes besoins de cohérence, mais la réunion à l’hôpital pour Romain a lieu à 13 heures et je ne serai manifestement pas rentré à temps. Et j’étais censé avoir un rendez-vous ce matin qui a été annulé. Vincent étant déjà prévenu, nous avons préféré nous en tenir au plan initial. C’est la quatrième demi-journée d’essai dans cette IME pour Vincent, il me laisse alors partir sans aucune manifestation émotionnelle. Tous pareils. Que des ingrats… pensai-je in petto. 18

Je rentre à la maison en faisant un saut à la petite boucherie de notre quartier où le patron nous prépare régulièrement de succulents morceaux de bidoche à un prix qui vaut largement celui des vaches de réforme de Carrefour. « C’est pour les enfants de la DDASS », me dit-il en me tendant le sac de ma commande. Je lui ai déjà expliqué plusieurs fois la nuance entre nous et la DDASS. Pourquoi insister davantage ? De retour à la maison, les filles ont levé Romain qui déjeune avec Audray. Je rejoins les autres et leur file un rapide coup de main pour les chambres et le ménage. C’est dingue le temps que ça prend. En général, la plus grande partie de la matinée est consacrée au ménage. Quand je pense que je trouvais ma mère maniaque, quand elle râlait après nous (nous étions quatre enfants) lorsque nous dérangions ou salissions la maison. Chère maman, pardon de tout cœur, mamans du monde entier, je vous ai comprises ! Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons pas en faire l’économie. Six gosses salissent à une vitesse grand V la maison la mieux tenue. Les stagiaires qui viennent vivre avec nous trouvent souvent, au début, notre attention portée à la propreté un peu maniaque. En ce qui me concerne, je déteste profondément manier le chiffon ou la serpillière mais si j’avais des enfants, je voudrais qu’ils puissent jouer par terre sans aucune retenue, et c’est pareil pour les enfants qu’on me confie. Et c’est bien à nous, parents-thérapeutiques de la maison de le faire et à personne d’autre, genre femme de ménage (agent technique de surface). C’est aussi pour nous une façon de dire aux enfants que nous nous occupons d’eux et de leur confort, même quand ils ne sont pas là. D’autant plus qu’ils ont souvent un mode de fonctionnement au ras du sol avec de temps en temps des bavouilles associées. Donc, je veux une maison nickel-chrome. Y compris dans les placards. Au-delà de la satisfaction un peu exagérée que je peux éprouver en ouvrant un placard, et en voyant les belles piles de linge, bien nettes et alignées, je suis convaincu que 19

les enfants ont besoin de cet ordre-là, extérieur, concret, évident et prévisible pour pouvoir s’autoriser à exprimer le désordre intérieur qui est souvent le leur et sur lequel nous pouvons travailler, proposer des voies d’évolution, de redémarrages, avec l’aide de notre team de spécialistes. La confiance se mérite et c’est un travail de tous les jours. Notre proposition majeure tient dans la solidité du cadre, image d’Épinal certes, mais qui a tendance à donner de bons résultats dans notre culture. Mon coup de main au ménage reste toutefois limité ce matin. Le téléphone m’assaille en général à partir de 9 heures. Il s’agit de collègues qui demandent des coups de main ponctuels ou encore qui annoncent une fête ou un anniversaire, untel de nos enfants est invité, ou bien tous. Alors qui fait quoi ? Ah bon, tu peux nous faire une salade de fruits géante, super… C’est aussi les gens du siège social de l’association qui appellent pour tout et n’importe quoi : le pointage des kilomètres auto, le relevé des présences de la semaine passée, le rendez-vous du petit untel avec le psy, etc. Ce sont également et peut-être surtout, les parents et les familles qui, confiantes ou inquiètes, participant pleinement au traitement ou complètement opposantes, veulent de toute façon avoir des nouvelles de leurs enfants. Avoir également des assurances pour leur avenir, pour leur devenir. Obtenir enfin parfois des oreilles compatissantes pour dire leur mal à vivre cet enfant-là, ou cette séparation, et bien souvent les deux à la fois. 4L et téléphone sont les deux mamelles du chef-de-famille. À cette époque, le téléphone portable n’était heureusement pas développé comme aujourd’hui, de fait, il n’existait pas ! Aux environs de 10 h 30, pause. C’est-à-dire débriefing. C’est le moment privilégié où nous nous asseyons avec un café, un thé, des gâteaux secs ou parfois des cacahuètes et que nous pouvons faire le point. Dans ma maison, ce point se fait dans la cuisine, autour de la table. Notre stagiaire a eu la bonne idée de préparer le thé et de sortir un sac de 2 kg de cacahuètes. Je questionne d’emblée : 20

« C’était quoi ce bordel avec Bruno ce matin ? » Florence, qui était alors avec le stagiaire, pour lui montrer comment nous nous y prenions pour réveiller les enfants, prend la parole et en profite, pour le dédouaner. « Quand on commence à couvrir les actions des autres, c’est qu’on est vraiment prêt à être chef-de-famille. Bon, trêve de blagues… » Et j’en profite pour refaire le point sur la routine du réveil (voir chapitre 6) et l’intérêt, pour certains enfants, et uniquement avec leur accord, du casse-croûte matinal au lit. « Le problème avec notre fonctionnement, c’est que nous avons tous très envie de bien faire. Puisque sur le papier et dans les conversations on parle de routines, alors chacun est prêt à dérouler la routine comme s’il s’agissait d’un protocole de soin à l’hôpital. Erreur ! La proposition des routines est ailleurs. Nous avons tous nos propres fonctionnements, c’est-à-dire nos routines de fonctionnement. L’idée des Familles-Thérapeutiques est d’adapter ce modèle des routines qui est par nature un modèle sans âme à des individus qui sont par essence différents. Ce qui fait que la routine de Pierre doit être nécessairement distincte de celle de Paul. » Ce point fait, nous avançons dans notre petite réunion, notons quelques éléments sur notre cahier de maison et plaisantons beaucoup, de choses et d’autres. Ce matin-là, nous en profitons pour faire la liste des courses que nous ferons le lendemain, avec Anita et Frédéric puisque c’est mercredi, leur jour de congé. Audray a remarqué des rougeurs sur le corps de Romain. Je réfléchis, le dossier médical ne parle pas d’allergie particulière. Nous le notons pour en parler au toubib et ouvrons l’œil. Après tout, c’est peut-être notre lessive. Tour à tour, nous donnons notre impression et/ou les faits que nous avons observés sur ce curieux petit garçon nouvellement arrivé, Romain. Ce matériel est noté. Nos psys en auront l’usage pour leur travail clinique. 21

Il est déjà 11 heures 30. Je dois filer. J’ai promis à un collègue d’être présent à une réunion au siège avec les psychiatres et les parents d’un garçon dont je me suis occupé avant qu’il ne le prenne en charge dans sa maison, parce que le gosse en question s’était un peu trop confortablement installé dans la mienne pour vraiment continuer ses efforts. Une maison-thérapeutique n’est quelque part qu’un lieu de passage, pour y réaliser un boulot particulier, pour régler quelque chose, relancer une évolution, et partir vers de nouvelles aventures. Cela est vrai à la fois pour les enfants et, bien sûr, pour les adultes. Attention à l’installation, dans le mauvais sens du terme, qui nous guette tous, enfants comme adultes. Pierre Tuffet parlait souvent de « quiet cosy corner », un petit coin confortable où il est facile de s’oublier, d’oublier que les Familles-Thérapeutiques ne sont qu’un espace de transition, un lieu de passage, un tremplin pour aller plus loin. Le siège social n’est pas loin de la maison. Dans le centreville d’une proche commune, à deux minutes de la gare SNCF et des bus, pour d’évidentes raisons de commodité. C’est une ancienne demeure bourgeoise, sur trois étages, avec un hangar mitoyen, un bel espace vide qui sert pour l’instant de garage et de débarras pour l’association. Qu’il nous paraissait immense ce siège social, lorsque l’association a signé pour son acquisition, par rapport aux quatre pièces que nous occupions auparavant dans une cité de la même banlieue, mais pas dans les mêmes quartiers. Maintenant, le siège est tout juste assez grand pour accueillir les services administratifs et le pool de spécialistes qui nous entoure. La réunion est rapide, Jérôme a 16 ans, il est chez nous depuis cinq ans, c’est un garçon qui a très bien évolué, qui a réalisé d’énormes progrès dans ses comportements, dans ses conduites sociales et sa façon d’appréhender le monde. Il a en particulier complètement réglé ses difficultés par rapport à la violence. Garçon naturellement costaud, Jérôme était 22

capable de colères d’une violence rare à la moindre frustration. Il sait maintenant se mettre en colère, râler quand il faut râler, mais tout en habitant sa colère, sans être habité par elle. Nous pensons tous qu’il a fini son travail chez nous, il est temps pour lui de trouver un endroit qui pourra lui proposer des transactions sociales et des activités plus élaborées. Nous sommes finalement un centre pour tout-petits. Pas forcément physiquement mais en tout cas dans la tête. La famille de Jérôme, famille simple et bien équilibrée dans son fonctionnement, est prête à le reprendre. Nous y sommes favorables. Ils sont de plus, peu éloignés de l’établissement médico-éducatif que Jérôme pourrait intégrer. C’est dans ce sens-là que nous ferons notre rapport à la toute-puissante CDES (la Commission départementale à l’éducation spécialisée), organisme qui oriente, agrée les orientations des mineurs relevant de l’éducation spécialisée et qui est l’un de nos partenaires privilégiés (les MDPH n’existaient pas à cette époque). C’est donc une belle histoire qui se termine pour le mieux. Cela arrive quelquefois. Je me sens ému. Toutes les histoires d’enfants ne se terminent pas toujours aussi bien, loin s’en faut. La maladie d’un enfant va souvent de pair avec des difficultés familiales, des problèmes sociaux, des carences affectives plus ou moins lourdes, de la maltraitance passive, parfois active. La détresse et la misère humaine dans toute leur peine. Pour nous, c’est une prise en charge qui se termine. Pour Jérôme, c’est l’accès à de nouvelles réalisations, de nouveaux efforts en perspective, de nouveaux challenges, une nouvelle vie. J’ai le temps de déjeuner rapidement avec mon collègue Mehdi et notre assistante sociale. Sandwich sur le pouce au bistrot de la gare. Sans prendre de café, je fonce à MaisonBlanche, le centre hospitalier spécialisé local, l’hôpital psychiatrique en langage commun. Un truc immense, une usine à malades mentaux, une ville dans la ville. Je me perds entre les bâtiments, trouve enfin le lieu de mon rendez-vous et entre. Je ne suis jamais à l’aise dans ces endroits. Encore 23

moins dans les hôpitaux psy que dans les autres. Comment ne pas paraître fou dans un endroit pareil ? Et si je fais trop d’efforts pour ne pas avoir l’air fou, ne vont-ils pas justement s’en apercevoir, trouver cela suspect, et paf, d’un coup, me déclarer fou ? Stop la gamberge, tu participes à cette réunion en tant que chef-de-famille de la maison où Romain est placé suite à son hospitalisation, il n’y aura que des professionnels : des psychiatres, des psychologues, des infirmiers psychiatriques, sans doutes quelques ‘éduc spé’, une assistante sociale pour le côté humain de la chose et toi. Oui, mais toi, tu es quoi comme professionnel ? Bonne question, chef-de-famille, ça fait bien mais est-ce que ça existe comme métier ? Pour moi oui, mais pour eux ? Bon, je trouve la bonne salle, ouvre, entre et m’installe à une grande table, à côté du psychiatre de l’association qui a eu la bonne idée d’arriver plus tôt que moi et de laisser une place vacante à ses côtés. Le cas du jeune Romain (c’est une expression consacrée : il s’agit d’un cas, on est bien obligé de donner son nom parce que, juste un matricule, ça ne se fait pas, et on ajoute jeune, parce que c’est plus tendre) est examiné. Le service hospitalier a reçu le jeune garçon suite à une intervention policière motivée par un signalement de la part de voisins. Plus les enfants relèvent de « suites » et moins ils peuvent trouver leur place quelque part. L’assistante du chef de service nous énumère l’ensemble du dossier du gamin. Seigneur ! 7 ans et déjà autant de misères. Et il n’est que psychoto ! Moi à sa place, je serais sans doute mort, me disje en écoutant la litanie des horreurs du dossier, somme toute ordinaire dans cet endroit. La réunion est classique, chacun en dit quelque chose, partage les infos qu’il possède, les psys reformulent. J’y vais des observations que nous avons recueillies à la maison depuis quelques jours et j’avance quelques objectifs principaux de travail, rien de compliqué, on va commencer par travailler sur ses routines et lui donner quelques repères de base. Ce que nous voulons c’est d’abord capter la confiance de ce gosse alors que toutes 24

les expériences qu’il a fait lui ont confirmé que les adultes étaient des pourris et qu’il ne fallait pas attendre grand-chose de l’aide sociale. Si nous parvenons à induire cette confiance, ce sera déjà un beau succès. L’assistante sociale s’inquiète de savoir si nous comptons scolariser le gosse (c’est actuellement la formule à la mode, mettez-les à l’école !). Notre psy se lance alors dans un long discours sur l’importance de l’imprégnation dans notre programme, sur les nécessaires repères spatio-temporels stables que Romain devrait pouvoir y trouver, etc. À la fin de la longue et belle intervention, l’assistante sociale réitère sa question. « Mais comptez-vous travailler avec lui l’accès à une forme de scolarité quelle qu’elle soit ? - Non, je réponds, inutile de mettre la charrue avant les bœufs, ce gosse n’a bénéficié d’aucune structure éducative depuis sa naissance, il a été chamboulé, maltraité. On va d’abord s’occuper du principal, c’est-à-dire le remettre sur ses pieds. Tâcher de lui démontrer que la vie n’est pas forcément une succession d’angoisses à vivre. Il sera toujours temps ensuite, s’il s’en découvre les moyens, de travailler l’accès à une forme de scolarité, ne comptez pas avant deux ou trois ans ». Comme je suis arrivé en retard, je n’ai pas été présenté complètement aux membres de cette réunion, mon ton affirmé et sans réplique crée un froid. Tant pis, j’en fais toujours un peu trop dans ce genre de situation, chacun ses fardeaux… En tout cas, la réunion a été intéressante, et cette équipe possède maintenant des informations claires sur le projet que nous avons pour « le cas du jeune » Romain. De retour à la maison, je profite de quelques instants de calme avant le retour des enfants. Romain et Vincent sont dans le jardin avec Audray et notre stagiaire, je me mets vaillamment à la comptabilité de la maison avec Florence. Non que ce soit compliqué, mais c’est long, nous faisons ce travail à la main, en collant nos justificatifs d’achats sur des cahiers de brouillons et en reportant et ventilant les sommes 25