Paris 1900

De
Publié par

Et si Paris, comme d'autres métropoles de légende, vivait surtout d'images ? Si la culture pouvait construire l'espace ? C'est cette hypothèse que voudrait tester ce livre pour l'un des moments les plus forts de la capitale : les années 1890-1910, qui voient surgir la tour Eiffel, naître le métropolitain, tandis que triomphent, sur la scène, Feydeau, Courteline et Rostand. Comment ne pas être frappé par la multitude de textes, littéraires, journalistiques, scientifiques ou touristiques, qui s'emparent de Paris pour en bâtir le mythe ?
Mais il y a plus ici qu'un simple miroir où Paris se contemple. En examinant le jeu des relations sociales, qui est celui des élites d'une capitale se piquant de ne vivre que de culture, on saisit le poids d'un spectacle qui offre, à tout moment, l'espace renouvelé de ses représentations. Chacun tient son rôle, s'appuie sur ses amis ou ses clientèles. Paris est un théâtre.
La métaphore n'est pas sans vertu pour comprendre l'intimité du fonctionnement de la vie culturelle à Paris. En investissant les coulisses du petit monde parisien, on saisit mieux les mutations de la culture des élites face à la montée en puissance d'une civilisation de masse et les réponses de ces élites aux défis de la massification. Un débat où la grande ville moderne intervient de façon prépondérante.

Publié le : mercredi 15 septembre 1999
Lecture(s) : 13
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702150757
Nombre de pages : 350
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
INTRODUCTION
Aucun lieu n'est inerte. Chacun active en nous des représentations qui le précèdent et, négociant avec lui, le constituent en espace singulier. Dans le cas de Paris, le phénomène est d'autant plus net que la cité est dotée d'un capital d'images considérable qui nous habite à des degrés divers. Écrivains, peintres, musiciens, savants ont contribué à faire de la ville un territoire rempli de signes que nous nous approprions, à l'exemple de ces petites plaques bleues résiduelles signalant la présence d'eau et de gaz « à tous les étages » qui évoquent un luxe ancien devenu l'ordinaire d'une grande capitale européenne. Ce « lieu de mémoire » de quat'sous fait partie d'une immense collection que chacun constitue à partir d'une expérience particulière. Comme tout paysage, plus peut-être même que tout paysage, les horizons urbains provoquent l'imagination, enracinent les souvenirs et sont lus comme des livres, finissant par s'émanciper de leur assise de réalité. Comment cacher le fait qu'un rapport personnel à Paris est à l'origine, plus ou moins consciente, de l'étude qui suit ? Les images ont été dans un corpus immense qu'il n'était peut-être pas possible de mettre en série comme l'eût exigé le fantasme de l'exhaustivité.choisies
Je dois en outre au lecteur quelques précisions qui l'aideront peut-être à pérégriner dans mon propre voyage à l'intérieur du Paris de la fin du siècle dernier. Si je m'en suis tenu, par goût et par compétence, à un regard porté sur la culture d'en haut, celle qui, surtout en un moment où elle se sentait particulièrement menacée, considérait avec hauteur, distance et parfois même mépris la « culture du pauvre », j'ai souhaité ne pas m'en tenir aux seuls « plus beaux textes » qu'il est pourtant si tentant de recenser lorsqu'on parcourt le grand livre de la capitale. Mon ambition était autre. Non seulement, à l'instar de bien des historiens, je me posais la question de savoir « comment ça marchait » mais également « ce que cela signifiait ». Dans un souci de compréhension, qui s'impose naturellement à toute démarche relevant des sciences sociales, j'ai tenté d'apprécier les mécaniques intellectuelles et sociales qui présidaient à la vie culturelle parisienne. Autant dire d'emblée qu'il s'agissait d'abord pour moi de décrire les rapports entretenus par une ville avec la vie culturelle qui s'y déploie, de saisir comment celle-ci devient un objet de culture donnant lieu à différents registres de représentation, mais également comment un milieu urbain conditionne les faits et gestes des hommes et des femmes de culture.
Il faut aussi expliquer le choix d'une période, affublée de la terminologie douteuse de « fin de siècle », que j'ai arbitrairement et grossièrement assimilée à la dernière décennie du XIX siècle (l'histoire culturelle ne dispose pas des saintes bornes chronologiques que l'histoire politique traditionnelle affectionne d'établir). Je rendrai compte plus bas de la faiblesse historique de cette dénomination. Une particularité mérite en effet d'être relevée, qui compose une partie du légendaire parisien ; c'est le sort réservé à la période que je retiens : la « Belle Époque », expression fortement marquée par un contenu culturel, réserve souvent à Paris un rétrécissement du traitement historiographique à la seule culture (le célèbre « bouillonnement fin-de-siècle »), comme si toutes les inventions culturelles du temps s'y étaient concentrées (ce qui n'est que partiellement vrai). Le livre inachevé et posthume de Walter Benjamin, réfugié politique à Paris ayant pris le lieu de son exil pour objet d'investigation, n'affirme-t-il pas la prééminence extravagante de la capitale dans la culture du XIX siècle ? Benjamin n'envisageait-il pas tout simplement de repenser le XIX siècle à la lumière des lampadaires parisiens ? Il existe aussi, on le sait, un Paris « Second Empire », dominé par les travaux du préfet Haussmann, et un Paris « années folles », concurrençant d'ailleurs dangereusement le Paris « Belle Époque » du seul point de vue de la réputation culturelle, quand Montparnasse vient menacer le Quartier latin du temps de l'affaire Dreyfus. Retournant la proposition, Alain Corbin constate que la « Belle Époque » est « symboliquement perçue comme essentiellement parisienne  ». Ainsi se construisent toutes les périodisations.e1ee2
Le choix de la fin du XIX siècle pour cadre chronologique ne résulte pas d'une curiosité née du goût pour les rétrospectives millénaristes qu'on voit s'esquisser, ici et là. Les séquences historiques, si elles sont comparables entre elles, demeurent proprement inassimilables. La condition intellectuelle de l'exercice du métier d'historien lui imposant d'établir l'historicité des phénomènes qu'il étudie (si ce n'était pas le cas, à quoi pourrait-il bien servir ?), il lui est difficile de penser qu'une fin de siècle puisse entretenir quelque rapport d'ordre génétique avec une autre. La construction même d'une telle notion peut lui paraître douteuse. Je suppose, malgré tout, que les années 1890 forment une période, aux nuances près, durant laquelle se mit en place un système de représentation de la ville post-haussmannien, qui gouverna Paris depuis les réformes du préfet jusqu'aux grandes transformations des années 60 et 70. Dans le cadre de ce long moment, qui marque également l'avènement d'une culture de masse liée au monde urbain, s'élabore peu à peu une nouvelle grammaire articulant idées et pratiques propres au petit monde de la culture.e
Voilà sans doute pourquoi je rouvre ici le dossier de l'histoire de Paris et, qui plus est, pour une période aussi rebattue que la « Belle Époque » qui colle à la peau de la capitale comme aucune autre période. Si Paris eut de très riches heures, ce fut, lit-on bien souvent, en cet automne du XIX siècle. Les clichés abondent, à commencer par celui d'un Paris, capitale culturelle du monde, écrasant de sa renommée toutes ses rivales. Nous ne sommes plus tout à fait certains aujourd'hui de l'authenticité de ce rayonnement-là. D'autres cités, une autre pour tout dire, mettent Paris à une place plus relative. Vienne se fait tout aussi inventive et les urbanismes de Londres, de Berlin ou de la capitale austro-hongroise n'ont pas à pâlir devant les retards urbanistiques parisiens et un haussmannisme à bout de souffle (Haussmann meurt en 1891, la rue Réaumur est ouverte en 1895 et le boulevard Raspail achevé en 1911). Un auteur de guide, qui célèbre pourtant la beauté de Paris, constate l'arrêt des grands embellissements. « Les Parisiens ne semblent pas avoir pris conscience, alors, de la concurrence de la capitale autrichienne, obsédés qu'ils étaient par la puissance de l'Allemagne et par la richesse de Londres ou de New York », note avec raison l'un des plus récents historiens de la capitale.e3
On l'aura donc d'emblée compris : il n'est pas d'histoire culturelle de Paris à la fin du siècle qui écarterait de ses perspectives d'autres lieux, villes européennes à l'éclat oublié ou province évincée. Comprendre la légende de Paris, c'est éclairer la mise en oeuvre d'une stratégie culturelle, qui passe certes par l'invention de politiques culturelles, mais ne s'y réduit pas. Ce dont il sera question ici ne relève donc pas de l'art de la visite guidée ou de la défense et illustration du lieu de mémoire qui caractérise bien trop souvent les écrits de tous ordres consacrés à la capitale. Cette histoire culturelle de l'espace a une autre visée : comprendre comment la culture impressionne l'espace et comment, en retour, celui-ci informe celle-là. Elle tente donc de mettre en évidence la nature et l'efficacité des représentations qui ne sont pas entendues ici comme de simples reflets mais bien plutôt comme des transpositions, des mises en scène, qui pèsent parfois, en retour, sur l'organisation même de l'espace. Ces représentations sont si socialisées qu'elles acquièrent une autonomie en donnant naissance, comme le fait remarquer Roger Caillois, à « une représentation fantasmagorique de Paris, plus généralement de la grande ville, assez puissante sur les imaginations pour que jamais en pratique ne soit posée la question de son exactitude, créée de toutes pièces par le livre, assez répandue néanmoins pour faire maintenant partie de l'atmosphère mentale collective et posséder par suite une certaine force de contrainte ». C'est une analyse dynamique de la représentation de l'espace par toutes sortes d'observateurs de la capitale (écrivains, sociologues, savants, urbanistes, peintres, ou organisateurs d'Exposition) qui me mobilise et non le compte rendu passif de ce qui est dit ou écrit de Paris. C'est, finalement, l'espace comme problème, source originale d'oeuvres d'art et de science qui est, avec l'espace comme acteur de la vie culturelle, l'objet de ce qui suit. Généralement, on passe sans doute de l'idée d'espace à celle de territoire suivant des phénomènes relevant de mécanismes d'appropriation culturelle.4
J'ai donc souhaité travailler autour de la notion de représentation à propos d'une ville. Certains lecteurs pourront y reconnaître les traces d'inspirations multiples, ou mieux encore, de rencontres, parfois fortuites, avec des auteurs. Louis Marin a sa part. Comment en aurait-il pu être autrement ? On connaît la distinction reprise de Furetière entre représentation transitive (celle qui sert à mettre à la place de) et réflexive (à la manière de quelqu'un dont on dit qu'il est Cette théorie de la représentation, datée, liée, selon Marin, à la pratique eucharistique et appliquée à un terrain d'enquêtes particulier, n'est pas sans pertinence pour la fin du XIX siècle. Ne cherche-t-on pas alors, depuis longtemps d'ailleurs, à connaître les rapports de la science à la réalité, autrement dit, à comprendre comment la science représente les choses ? Les homologies politiques sont tangibles : le XIX siècle est aussi le siècle de la représentation l'établissement progressif de la démocratie de masse. Dès lors, n'était-il pas légitime de s'emparer d'une telle question pour une histoire culturelle de Paris ? Si les trois premiers chapitres s'appuient sur la première acception du concept, j'ai privilégié la seconde pour les deux derniers. Encore faudra-t-il toujours, le plus souvent, tenir les deux ensemble.5en représentation).eevia6
Il est facile de trouver des exemples illustrant l'idée que le statut culturel de Paris eut des conséquences lourdes sur son aménagement urbain. Ainsi en alla-t-il des projets de construction d'un métropolitain dont les premières esquisses apparurent dès le Second Empire. Le début de la construction du métro parisien, en 1896, fut précédé de longues et parfois très vives discussions. Ainsi les académiciens, constitués en groupe de pression, refusèrent-ils un tracé qui faisait passer une ligne sous le palais Mazarin. La ligne en fut allongée et en devint plus coûteuse. Il n'est d'ailleurs pas assuré que la « culture », comme dans ce cas, l'ait toujours emporté...
J'aurai l'occasion de le redire dans le cours des pages qui suivent : la capitale n'est pas un décor sur le devant duquel passent les œuvres et les idées. Comme Michelet le disait de la France, Paris est une personne. Dans une lettre-préface à l'édition illustrée d' publiée en 1884, Zola raconte que dès sa vingtième année, il avait rêvé d'écrire un « roman dont Paris, avec l'océan de ses toitures, serait un personnage ». Ce portrait de Paris à la fin du siècle est ici un moment de vie puisé dans une biographie raisonnée, bien plus que l'analyse d'un « lieu de mémoire ». La ville, en revanche, abrite et forme de multiples lieux de mémoire dont Pierre Nora a dressé l'inventaire bien connu. Celui-ci vient évidemment surplomber une enquête d'ethno-histoire partie à la recherche des croyances et des pratiques propres à la petite tribu que compose le monde étroit des élites culturelles parisiennes saisies dans la dernière décennie du XIX siècle. Et s'il fallait, pour finir, convoquer le programme de recherches d'un historien, d'ailleurs illustre pour ses premiers travaux sur la ville, j'emprunterais sauvagement les quelques remarques que Jean-Claude Perrot fait à propos d'une « histoire concrète de l'abstraction » : « Le sociologue ? Sa présence ici va de soi. L'anthropologue ? Son concours me paraît utile pour sortir d'un duo sempiternel entre réalité et représentation. En effet, ce sont les usages anthropologiques du monde qui font bouger nos conceptions signalétiques de la réalité. » Je ne saurais mieux dire de ce qui a guidé mon enquête sur la vie culturelle de Paris à la fin du XIX siècle.Une page d'amour,e7e
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.