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Paris-Capitale

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409 pages

Les villes de cette importance souveraine ont une trop belle part à la formation des grands États, dont elles deviennent peu à peu l’âme et la tête, pour que la destinée n’intervienne pas d’abord elle-même dans leur propre création.

Elle choisit leur place, elle la prépare, elle la marque ; et sans se hâter par des transformations trop violentes, car, ainsi que la nature, elle ne va ni par bonds ni par sauts, non facit saltus, elle change graduellement en ville, puis en capitale, la pauvre colonie ou l’humble bourgade, établis sur l’endroit prédestiné, comme pour en garder la place : de Byzance, elle fait Constantinople, et de Lutèce elle fait Paris.

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Édouard Fournier

Paris-Capitale

Ce livre est la protestation émue et savante du plus populaire des historiens de Paris contemporains contre la réaction provinciale envieuse et aveugle qui, après les désastres de 1871, prétendait déplacer le centre administratif de la France et décapitaliser Paris.

Il démontre que Paris était et restera la capitale prédestinée du monde moderne ; non seulement capitale d’une grande nation, mais capitale des nations, capitale des capitales — comme Agamemnon proclamé roi des rois — héritière de Babylone, d’Athènes et de Rome dans ce noble rôle de cerveau du monde qu’une ville — la VILLE par excellence — a toujours résumé à chaque grande étape de la civilisation.

Ce n’est pas seulement de la France que Paris tient ce titre souverain, c’est de la libre élection des peuples ; qu’ils en conviennent ou qu’ils s’en défendent par esprit de nationalité ; en vinssent-ils, dans leur fureur jalouse, jusqu’à protester par la violence contre cette suprématie, qui s’impose si hautement que les outrages rejaillissent contre les insulteurs, et que la victoire sacrilège déshonore les vainqueurs : Barbares et bandits comme les a énergiquement qualifiés un éminent écrivain.

Car la grande capitale universelle de l’esprit, creuset où s’affine l’or pur du génie humain, a le droit d’inscrire sur le pavillon de sa nef symbolique :

Cunctis nisi barbaris patria !

Décapitaliser Paris, ce serait décapiter la France ! Mais la translation du siège du gouvernement dans toute autre cité ne saurait décapitaliser Paris. La cour de France, sous l’ancienne monarchie, bien autrement fastueuse que ne le sera jamais notre administration démocratique, a siégé un peu partout : à Bourges, à Tours, à Blois, à Chambord, Fontainebleau, à Saint-Germain, à Versailles. Paris, n’en est pas moins resté la capitale incontestée du royaume ; prêtant à la couronne plus de lustre qu’il n’en recevait et justifiant quand même la naïve légende dont un poète anonyme a illustré sa plus ancienne image :

Paris pour vray est la maison royalle
Du Dieu Phœbus en splendeur radiale.
C’est Cyrrhéa pleine de bons espritz
Très-vigoureux en leurs divers escriptz.
C’est Chryséa en métaux abondante,
Grèce de prix en livres florissante,
Inde en estude, et en poètes Rome,
Athène encor en maint très-scavant homme,
Rosier mondain, baulme du firmament,
Universel de Gaule, l’ornement.

Donc ne craignons rien pour Paris ; son auréole de CAPITALE ne pâlira que s’il méconnaît jamais sa mission de porte-étendard de la lumière et du progrès.

Ces pages sont comme le testament de l’historien regretté qui a le mieux connu — et par conséquent le mieux aimé — notre cher Paris.

PRÉDESTINATION DE PARIS

I

Les villes de cette importance souveraine ont une trop belle part à la formation des grands États, dont elles deviennent peu à peu l’âme et la tête, pour que la destinée n’intervienne pas d’abord elle-même dans leur propre création.

Elle choisit leur place, elle la prépare, elle la marque ; et sans se hâter par des transformations trop violentes, car, ainsi que la nature, elle ne va ni par bonds ni par sauts, non facit saltus, elle change graduellement en ville, puis en capitale, la pauvre colonie ou l’humble bourgade, établis sur l’endroit prédestiné, comme pour en garder la place : de Byzance, elle fait Constantinople, et de Lutèce elle fait Paris.

Pour Byzance, qui dut attendre que Constantin, en la faisant sa ville, la mît à son rang de capitale de l’Orient, la prédestination n’est pas un instant douteuse. On n’a qu’à regarder, pour s’en convaincre, du haut de l’amphithéâtre de ces sept collines, dominant les deux mers dont le Bosphore est le trait d’union ; Constantinople s’impose comme ville nécessaire et capitale naturelle, « car le Bosphore, M. Saint-Marc Girardin l’a très justement dit, est un lieu unique en Europe, et Constantinople, à son tour, est un lieu unique sur le Bosphore. »

Pour Lutèce, devenue Paris, la prédestination, quoique moins apparente, est tout aussi réelle, mais en d’autres conditions de grandeur et de souveraineté nécessaires.

Un homme de grand cœur, de grand esprit et de vaste savoir, qu’on laissa mourir sans l’avoir mis à sa vraie place, et qui se survivra plus qu’il n’a vécu, Jean Reynaud, fit, un jour, dans son beau livre : Terre et ciel, la rapide topographie de notre globe, d’après l’évaluation de sa double masse, les terres et les eaux. Il obtint, comme première conclusion, que, « toutes les terres sont pour ainsi dire ramassées dans une même moitié du sphéroïde, — celle que nous occupons, — tandis que l’autre moitié est presque uniquement occupée par l’immense Océan. »

Puis, ajoutant à celui-là un second calcul, il trouva que le point milieu de l’hémisphère terrestre du globe, « le centre naturel du monde habitable » est la partie où se groupent les grands États européens : « Il est, dit-il, facile à ceux qui, des autres mondes, observent le disque de notre planète, de juger, d’après cette situation, que l’Europe doit être la capitale de la terre. »

Or, quel est dans ce centre, dans Cette Europe-capitale, le point dominant, ou plutôt attirant, le point par lequel l’Europe se trouve être partout le vrai milieu du monde ?

Avec un seul tour de compas, sur la petite carte dressée par Jean Reynaud, il ne nous a pas été difficile de le découvrir ; c’est Paris.

Vous douterez du résultat, tant il est curieux, flatteur pour notre France et complaisant pour la thèse que nous allons soutenir ici. Vous aurez tort ; faites comme moi, ouvrez le livre de Jean Reynaud à la page qui termine le chapitre sur les lois générales de la géographie, posez sur la carte qu’on y a figurée la pointe du compas au point où est Paris, décrivez un cercle, et vous verrez que mathématiquement, le milieu de l’hémisphère habitable, le centre du monde des hommes est là, et n’est que là.

Au point de vue spécialement français, la situation de Paris est plus admirable encore. Par le climat, les ressources de fertilité, les variétés d’abondance, les richesses souterraines du sol, inépuisable dans ses profondeurs comme à sa surface, et aussi par la facilité de l’accès, de toute part ouvert, pour établir du cœur vers les extrémités une double et mutuelle circulation, elle satisfait aux innombrables exigences du plus grand centre de vie infatigable et de mouvement sans fin.

Nul autre endroit de France, nous le ferons voir, n’aurait pu aussi pleinement, aussi heureusement y satisfaire, et, bien mieux, il n’est pas, en Europe, une seule de ces grandes capitales, qui se vantent toutes lorsqu’elles se disent les rivales de Paris, chez laquelle il serait possible de trouver, avec un tel ensemble, tout ce qui constitue la vie et la force des villes souveraines.

II

Rome même, lorsqu’elle vivait, car aujourd’hui elle est morte, et plus que jamais morte, le dernier rayon du saint crépuscule qui y faisait croire au jour et à la vie, ayant disparu ; Rome même, à ses époques de splendeur, n’aurait pu entrer en lutte avec Paris, tel qu’il a été fondé par la suite des temps et du progrès, sur une situation et dans un milieu prédestinés.

Napoléon cherchant, lui aussi, une capitale pour l’Italie, ne voulait même pas de Rome, encore grande cependant, encore superbe, mais déjà trop envahie par la mort qui l’entoure et l’enveloppe d’une ceinture empestée.

Pour faire vivre une jeune royauté dans cette ville malade, chez cette voisine enfiévrée des marins Pontins, chez cette sœur, presque agonisante, de la mal’ aria ; et pour faire que la vie y fût plus forte que la mort, il aurait fallu, pensait-il, un miracle.

L’Espagne n’est pas moins dépourvue. Sa capitale, Madrid, sous les rafales du Guadarama, et au bord de ce pauvre Manzanarès, qui attendra toujours qu’on le désaltère, n’est que le caprice d’un despote, Philippe II, impatient de toute résistance et maniaque de l’impossible. Comme rien ne poussait dans ce désert, il se dit : « Une ville y poussera bien, je le veux ; » et Madrid sortit de terre.

Berlin n’est que l’autre caprice d’un autre fantasque, mais fou de militarisme, celui-là, et d’ambition. Quand il s’y posa et s’agrandit, l’électeur de Brandebourg se fit bien moins une capitale qu’un avant-poste menaçant l’Allemagne, qui apprit trop tôt ce que valait la menace. Qu’y gagne la Prusse, à présent qu’elle a parcouru et au-delà, tout le chemin rêvé ? Elle est trop en avant ; pour sa capitale, trop en arrière.

Berlin, avant-garde de la Prusse, n’est aujourd’hui qu’une des lointaines arrière-gardes de l’Allemagne, bien qu’il ait la prétention d’en être devenu le cœur.

C’est Kustrin, bien plus à portée des ressources de l’industrie et du commerce de la Silésie, et, d’un autre côté, en communication bien plus directe et plus prompte avec la Baltique, grâce à l’Oder, dont les eaux ici sont rejointes avec celles de la Wertha ; c’est Kustrin qui devrait le devenir.

Saint-Pétersbourg est aussi une capitale de fantaisie, née d’une ambition. Sans autre prédestination qu’un rêve du czar Pierre, elle ne sortit des marais de la Newa que lorsqu’il eut, en 1703, à son retour de Hollande et d’Angleterre, la soudaine envie de faire de la Russie, encore presque asiatique, et qui étouffait sans air à Moscou, une puissance maritime et européenne, en lui donnant jour sur le golfe de Finlande.

Aujourd’hui, les visées moscovites ont changé. Par une insensible volte-face, le grand empire reprend son premier centre. Il pivote pour ainsi dire sur le point d’appui qu’il s’est donné en Europe, et il se détourne du Nord où tout est pris, vers le Sud et vers l’Est où le meilleur reste à prendre ; il se replace, en attendant mieux, il se rassied à Moscou, sur les assises de la vieille Russie, et en se retirant chaque jour davantage de ce Pétersbourg plus français et surtout plus allemand que russe, il prouve qu’il n’y avait là qu’un centre de passage, une capitale toute de transition et purement factice.

Vienne aussi, la capitale autrichienne, perd de plus en plus de sa raison d’être, du moins comme tête de nation. Tant que l’influence de l’Autriche, régnant sur l’Allemagne, établit entre celle-ci et la Hongrie d’un côté, et l’Italie de l’autre, un lien dont elle était le nœud, son rôle de capitale, c’est-à-dire de centre d’action, fut bien marqué, sa place fut nécessaire. Que reste-t-elle aujourd’hui entre l’Allemagne unifiée, l’Italie devenue libre, et la Hongrie indépendante ? Que peut-elle être surtout, à présent que sa voisine et ancienne amie la Bavière a passé à l’ennemi, à la Prusse, et que Munich, toujours disposé jadis à naviguer de concert avec elle, comme la chaloupe avec le navire, n’est plus, sous pavillon prussien, qu’une station de corsaires qui l’observe et la guette ?

En ces conditions, Vienne redevient, de capitale d’empire, un simple chef-lieu d’archiduché allemand, prêt à être, comme lui, absorbé par le nouvel empire de M. de Bismarck, qui pourra s’en emparer, quand il lui plaira, qui s’en emparera même, mais qui n’y trouvera pas, ce qu’il cherche, une capitale.

Cet empire est destiné à en manquer toujours, et à voir ainsi la fameuse unité qu’il croit avoir faite, frappée d’avortement. C’est un monde, qui pourra s’appuyer sur deux pôles extrêmes : Berlin et Vienne, mais qui passera entre eux, sans trouver l’axe sur lequel tourner.

Londres, dont il nous reste à parler, pour en finir avec cet aperçu comparatif sur les grands centres européens, Londres, malgré ses prétentions à l’universalité éclatante qui fait les vraies capitales, n’est qu’une ville énorme, un pandæmonium d’industries et de trafics, un géant sans proportions, mal bâti, comme tous les géants.

Quoi qu’il fasse, il ne peut rien avoir des réelles magnificences : il répugne aux lettres, aux arts, à l’esprit, et manque, par là, des vrais joyaux qui font la couronne des capitales, comme celle des reines.

Il n’a rien de l’attrait des villes souveraines, il n’en a que l’immensité,la fièvre et les dangers. Sa population, toute de marchands, de matelots, d’ouvriers, qui ne se mélange et se panache un peu de noblesse qu’à un court moment de l’année, est contraire, par son mouvement et ses habitudes, à ce qui fait l’attraction des grands centres.

En cela, Paris l’a trop imité. Il s’est, lui aussi, trop peuplé, trop encombré, de ce qui pourrait être ailleurs la vie, en s’y répartissant avec intelligence et équilibre, mais qui, entassé, monopolisé chez lui, sans but nécessaire, et surtout sans mesure ni choix, n’a fait qu’y porter confusion, désordres, périls.

Ainsi, comme Londres, Paris a troqué avec imprudence le trône contre le volcan.

Mais, pour lui, tout peut changer, tandis que pour Londres la fatalité de ville de trafics et de capitale industrielle, est inéluctable. Il ne peut vivre que de ce qui le tuera. Que le volcan s’y éteigne, la vie y meurt, la souveraineté disparaît. Il mourra de ce qui serait la renaissance espérée de Paris.

Londres, abandonné à lui-même, forcé d’être une vraie capitale, et non un chaos de forces toujours sans mesure et déjà presque sans frein ; Londres, enveloppé de son linceul de brouillards, retomberait comme une cité morte sur le sol misérable qui ne pourrait pas même lui fournir les pierres de sa tombe.

Paris, au contraire, délivré de ces mêmes périls, dont Londres doit vivre, remonterait sans conteste à sa place souveraine, digne du ciel clément qui le couronne et du sol merveilleux où il a ses racines, digne surtout du pays qu’il a aidé à faire, et qui, tant il est uni et fort, n’a besoin de s’appeler ni république, ni royaume, ni empire, mais seulement : la France.

III

Pour beaucoup de gens, Paris ne devrait pas être la capitale de la France, parce qu’il n’en est pas le centre vrai, le milieu exact, mathématique. C’est Bourges, suivant eux, ou mieux encore Moulins, qui devrait l’être !

Ces gens-là, qui s’entendent probablement à la géométrie, cette honorable science, dont Voltaire disait « qu’elle laisse l’esprit où elle l’a pris, » prouvent en revanche, par des raisonnements de cette force, qu’ils ne comprennent rien à la géographie politique, science moins exacte sans doute, mais d’autant plus intelligente.

Il y a centre et centre, et la preuve c’est que la France en a deux très différents : l’un plus géométriquement à son milieu que l’autre, mais trop en relief, et par conséquent répulsif : c’est le plateau central, dont les monts de l’Auvergne sont le dôme ; l’autre, beaucoup plus excentrique, mais en creux, et par conséquent tout d’attraction naturelle et d’afflux, appelant, entraînant à venir à lui, tout ce que l’autre repousse : c’est le bassin de Paris.

Tandis que celui-ci attire et retient ; l’autre, au contraire, le plateau de l’Auvergne, près duquel, en choisissant Moulins ou Bourges, nos raisonneurs de tout à l’heure rêvaient leur capitale, l’autre, ne peut même pas garder ses habitants.

Ils suivent la pente de leurs montagnes et s’en vont à la route qu’elle leur montre en y inclinant. Ils descendent, non pas vers le Midi, où leurs vallées se ferment brusquement en impasses ; mais vers le Nord, du côté duquel ces vallées s’élargissent, au contraire, comme pour mieux ouvrir le chemin du centre qui attire, aux transfuges du centre qui repousse.

On va me dire certainement qu’il eût été possible de s’arrêter entre les deux, presque dans l’axe de l’un et de l’autre, à l’immense courbe que la Loire, en se détournant du Nord pour descendre à l’Ouest, décrit si brusquement, et dont Orléans est le sommet.

Ce milieu, cette pointe du fleuve qui avait fait donner à la ville, qui s’y est posée, son nom celtique de Genabum ou Cenabum (cen-avon, pointe d’eau), et qui lui valut au seizième siècle, d’être appelée, avec une justesse d’expression assez curieuse « le nombril de Loire, » par un de ses vieux historiens, Léon Tripault, aurait pu, va-t-on me répéter, devenir notre vrai centre, et, puisqu’il est le milieu du grand fleuve français, marquer la véritable place de la capitale de la France.

A cela, quoique Orléanais, et très ami de ma ville, je répondrai : Non.

Pourquoi ? Parce qu’en pareil cas un emplacement ne suffit point : parce que, du moment qu’il est trouvé, il faut qu’il s’y trouve de même pour la ville qu’on y viendra planter, et qui peu à peu devra y grandir capitale, tous les moyens d’y faire affluer, de près ou de loin, les innombrables ressources de la vie, en des conditions d’accroissement proportionnées à cet agrandissement continuel. Parce qu’une ville ne vivant pas d’elle-même, mais bien de ce qui l’entoure, et de ce qui peut facilement y arriver, il lui faut : des environs partout fertiles l’enveloppant, sur la plus longue étendue d’une fécondité inépuisable ; et au milieu, un fleuve de navigation clémente, toujours possible, aisé, se multipliant pour les ressources qu’on attend de lui, par l’ensemble des rivières qu’il reçoit, et qu’un immense système de canaux pourra elles-mêmes multiplier.

C’est ce que la situation d’Orléans ne peut donner. Le voisinage de la Beauce, sur la droite, lui est sans doute favorable, par sa fécondité, mais il suffit à peine pour la dédommager de celui de l’aride Sologne, sur la gauche.

La Loire y est large, très large, mais sans proportions avec les eaux qui l’alimentent, faute de quelques-uns de ces précieux affluents dont je parlais, et qui font que les fleuves ne sont rien sans les rivières, comme les rivières sans les ruisseaux.

La Loire est fantasque, d’ailleurs, « incertaine, » disait André Chénier, et surtout mal fixée entre ses deux rives, dont l’une, celle de gauche, est d’une solidité artificielle, que les inondations, on le sait, n’ont que trop souvent éprouvée.

Combien la Seine vaut mieux, tant par elle-même que par les cours d’eaux sans nombre qui s’y donnent rendez-vous, à chaque contour de ses sinuosités, et qui semblent faire ainsi du bassin de Paris une immense étoile de rivières !

Si Paris a fait la France, c’est la Seine qui a fait Paris.

IV

Michelet, dans son beau chapitre, Tableau de la France, appelle la Seine « le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible. » Il a raison. Ce qu’il dit, de son cours, depuis Paris jusqu’à la mer, en rappelant cette parole si vraie : « Paris, Rouen, le Havre, sont une même ville, dont la Seine est une grande rue, » n’est pas d’une moins parfaite justesse.

Un bon vieux bénédictin, du siècle dernier, le père Montfaucon, qui s’occupait de l’histoire des accroissements de Paris, en avait dit à peu près autant. Rendant même encore mieux au fleuve ce qui lui appartient, il lui avait accordé une des plus belles parts dans les progrès de la ville, qui, par une sorte de miracle aisé, avait si vite et si bien grandi.

Il n’est pas jusqu’aux multiples contours, qu’il fait s’en allant de Paris vers les rives normandes, où il ne vît un avantage.

Les poètes n’avaient trouvé là qu’un motif à bel esprit ; un d’eux, traduisant une inscription latine de Santeuil, pour la pompe du pont Notre-Dame, avait, par exemple, fait dire à la Seine, s’éloignant à regret de sa chère ville :

Éprise d’un lieu si charmant,
Je coule bien plus lentement ;

Je m’arrête partout, et mon onde incertaine

Semble même oublier son cours...

Plus sérieux, notre bénédictin avait vu l’avantage pratique de ces circonvolutions, où le cours du fleuve, doublé en étendue, acquiert un plus grand développement de rivages, en même temps qu’il adoucit la déclivité de sa pente et la force de son courant :

« La Seine, avait-il dit, qui, depuis qu’elle est sortie de Paris, va toujours en serpentant comme un méandre, se rend par des contours de plus de cent lieues, à la mer, qui n’en est pourtant pas éloignée de plus de quarante-deux ; mais devient de cette manière plus aisée à remonter, et peut apporter, avec moins d’efforts, les commodités et les richesses de la Normandie et de l’Océan. »

Il n’avait pas oublié non plus ce grand rayonnement de cours d’eaux, qui la multiplient en s’unissant à elle, et qui lui font comme autant de bras, avec lesquels elle saisit de tous côtés ce qu’elle ne pourrait y aller prendre. Les trois rivières, l’Oise, la Marne et l’Yonne, ont une part à son éloge des bienfaits de la Seine pour la grande ville.

Il en aurait dit encore bien plus, si au lieu de parler de ce qu’il voyait, il y a deux siècles, il avait pu s’émerveiller de ce qu’a su faire le génie du nôtre, en venant étendre et compléter par ses oeuvres, dans ce milieu prédestiné, ce que celles de la nature y avait si bien préparé.

A cette heure, le bassin de la Seine, qui était persque dédaigné, surtout des amis du haut pittoresque, à cause de ses terrains, à simples ondulations et sans accidents ; de ses vallées trop peu profondes, et de ses rivières trop plates et trop lentes ; ce centre, auquel on refusait d’en être un, est devenu le milieu souverain et dominateur, non pas par la force de la ville géante qui s’y est posée, mais, au contraire, par les avantages qu’elle-même en tire, et qui, après l’avoir faite, la maintiennent ce qu’elle est.

A quoi ne touche-t-elle pas ? Que ne peut-elle pas atteindre, même sans l’aide des chemins de fer et grâce au seul ensemble des communications, de toutes parts ramifiées, que fleuves et rivières lui ont ouvertes ? Sa situation en est devenue égale à celle d’une ville maritime, quelques-uns disent même supérieure.

Un homme, qui en cela n’est pas suspect, car son rêve, bien des fois repris, était, il y a quarante ans, de faire de Paris un port de mer, M. Stéphane Flachat, racontait qu’un jour Napoléon, admirant le magnifique tableau qu’offre Rouen et ses environs, vus des hauteurs qui les dominent, avait témoigné le regret que la capitale de la France ne fût pas là ; il croyait bien voir, et se trompait :

« S’il eût, continuait M. Flachat, choisi Rouen pour réaliser ce projet de déplacement, toute sa puissance y aurait échoué. La capitale de la France doit être au centre d’une grande navigation intérieure, et comme aucun système de canalisation ne peut se rattacher à Rouen, jamais cette ville, malgré toutes ses ressources, ne pourrait suffire à ce qu’enfantent de besoins, de mouvements, d’activité, une population de plus d’un million d’âmes et la capitale d’une grande nation.

Le Havre même, malgré son immense mouvement de commerce, n’eût pas mieux valu, suivant lui, et pour les mêmes causes : « Parce qu’il est, » dit-il, « complètement excentrique à toute navigation intérieure, » et, par là, tout aussi fermé du côté de la terre, qu’il est admirablement ouvert du côté de l’Océan.

Paris, au contraire, par les ouvertures de son fleuve, de ses rivières et de leurs canaux, est d’un merveilleux accès, pour tout ce qu’il peut recevoir de tous les points de la France et de l’Europe.

Sur la droite, il va par la Marne, et par le canal qui en porte le nom, jusqu’à Strasbourg, jusqu’au Rhin ; en même temps que, par l’Oise et par ses trois canaux de Saint-Quentin, de la Sambre et des Ardennes, il atteint jusqu’au bassin de l’Escaut et de la Meuse, et peut ainsi amener à lui, par des transports assez lents mais sans grands frais, toutes les ressources de l’industrie du Nord et des houillères de Mons et de Charleroi.

Sur la gauche, deux autres affluents de la Seine, le Loing et l’Yonne, lui ouvrent par leurs canaux les bassins de la Loire et de la Saône, et le font plonger ainsi, à travers la France méridionale, jusqu’à la Méditerranée.

Lyon, par exemple, qu’on en croirait si loin, et sans autre communication avec lui que celle des chemins de fer, lui donne la main par deux des longues routes d’eau qui s’amorcent à ces deux rivières.

L’Yonne qui, après avoir ouvert à Paris tout le Morvan et ses forêts, d’où il tire par an plus de 600,000 stères de bois de toutes sortes, le met en relation, non seulement avec Lyon, par le canal de Bourgogne et la Saône, mais aussi avec l’Allemagne et la Suisse, par le canal de l’Est, qui joint le Rhin, entre Huningue et Bâle.

Les jolis bateaux, devenus nos omnibus de la Seine, les Mouches, nous sont arrivés de Lyon, qui s’en servit longtemps avant Paris, par l’autre de ces deux voies lentes, mais ininterrompues, où, grâce aux canaux qui se relient, la rivière succède au fleuve, le fleuve continue la rivière. Ils s’en vinrent, sans prendre terre nulle part, de Lyon jusqu’à Châlon, par la Saône ; de Châlon jusqu’à Digoin, par le canal du Centre ; de Digoin jusqu’à Briare, par le canal latéral de la Loire ; de Briare jusqu’à Moret, par le canal de Briare et par celui du Loing, et enfin de Moret jusqu’à Paris, qu’ils n’ont plus quitté.

Le trajet fut long, mais sûr, facile et à bon compte. Un cheval peut tirer de si énormes poids en les halant sur un canal ! A terre, il ne traîne guère que mille kilogrammes ; par le halage il en peut traîner au moins quarante fois autant. Qu’on juge par là de l’économie et des avantages !

Sur la Seine même, ils sont encore plus grands, soit à la montée, soit à la descente, tant son cours est égal et d’une profondeur partout suffisante. Dès le dix-septième siècle, des petits navires le remontaient. En 1657, un yacht, c’est-à-dire un « bâtiment de chasse » — c’est ce que ce mot signifie en hollandais — vint de Rotterdam à Paris, où le ministre Servien en fit présent au roi. Sous la Régence, un bien plus gros navire du même pays tenta le même voyage, avec le même succès, et sans avoir eu besoin de s’alléger de son artillerie : il salua de tout son canon, dit un journal du temps, le pavillon des Tuileries, et vint mouiller au port Saint-Nicolas, devant le Louvre.

Chaque jour, à présent, il en arrive à la même place, les uns de Londres, les autres d’Amérique, quelques-uns même de Chine, apportant ce que ces riches pays peuvent nous fournir, et remportant ce que Paris peut tout aussi abondamment leur rendre, avec les ressources de son industrie et, ce qui ne vaut pas moins, les richesses de son sol.

M. Michel Chevalier, visitant un jour, à Buffalo, sur le lac Erié, une goëlette prête à se rendre jusqu’au fond du Michigan, à travers tout le réseau des grands lacs, s’étonna d’y trouver, dans le chargement, d’énormes quartiers de pierre meulière, en tout semblables à ceux des environs de Paris, qui sont, on le sait, d’une qualité sans égale.

« Ils en viennent, lui dit l’armateur. Ce sont vos environs de Paris, surtout vers la Ferté-sous-Jouarre, qui nous fournissent toutes nos meules, non-seulement sur la ligne de l’Érié, où, du côté de Rochester, nous avons de si grands moulins, mais jusque dans l’Indiana, l’Illinois, et même le Michigan, où, comme vous voyez, j’emporte ces blocs. »

D’énormes quantités de plâtre de Paris prennent aussi la même route. C’est le plus fin qu’il y ait au monde. Dès le quatorzième siècle, l’Anglais Bartholomé en recommandait l’usage pour égayer un peu les noires bâtisses de Londres. Aujourd’hui, l’on n’en veut pas d’autre aux États-Unis, pour les frais cottages des Florides et du Kentucky. Les plâtrières du bas de Belleville et des buttes Chaumont doivent même leur nom au pays où s’exportent leurs produits. On les appelle Carrières d’Amérique, parce que tout ce qui en sort s’en va par là.

Ainsi, Paris, malgré son immensité, non seulement peut se suffire à lui-même, mais donner aux autres.

Prédestiné par son emplacement, par son fleuve et ses rivières, par l’inépuisable fertilité des pays, la Beauce, la Brie, la Picardie, la Normandie, qui l’avoisinent, il ne l’est pas moins, comme il nous reste à le faire voir, par son climat et surtout par son sol :

« Les carrières du Travertin ont fait de Rome la plus belle ville du monde ancien, celles de calcaire grossier et de gypse font de Paris la plus belle ville moderne. »

C’est Cuvier qui parlait ainsi. On verra combien il avait raison.

V

Il faut aux grandes villes, comme aux grands arbres, un terrain particulier. C’est leur sol même qui les fait. Elles ne deviennent grandes que s’il est d’une richesse minérale assez variée, assez puissante, pour leur fournir, sans s’épuiser, ce qui fait leur première sève. Elles ne se développent que si elles peuvent sortir de ses entrailles mêmes, sans effort et déjà presque bâties.

C’est dans ces conditions d’une croissance dont on ne peut voir les limites, et d’un avenir qu’on voudrait en vain borner, que Paris a peu à peu grandi. Il doit d’être ce qu’il est au terrain même d’où il est sorti. Il n’est vraiment une ville unique au monde que parce que le sol où il a ses racines est un sol unique aussi.

Les savants qui, d’ordinaire, n’entrent pas dans ces appréciations de destinée, ont dû reconnaître qu’il y avait là plus qu’un hasard, une prédestination réelle ; et qu’il fallait voir quelque chose de plus qu’humain dans la préparation de ce terrain d’exception, pour la ville sans égale.

Ce n’est que d’après eux, et sur leurs preuves, que nous avons dit ce qui précède et que nous dirons ce qui va suivre :

« La coupe géologique des terrains de Paris fait éclat jusque dans la science, lisons-nous dans un Mémoire dû à l’un des meilleurs élèves de Cuvier. Le continent, ajoute-t-il, n’en présente pas une qui soit plus variée et plus riche. Grâce à sa position dans le centre de cette localité privilégiée, notre capitale n’est pas moins solide par ses racines souterraines qu’elle ne l’est par sa face extérieure et vivante. »

Cette coupe du sol parisien est, en effet, d’une bien prodigieuse variété. Prenez au hasard, dans la banlieue, une colline de moyenne hauteur, cent cinquante mètres environ, et taillez-la du sommet à sa base, vous y trouverez, déposées par étages successifs, très distincts, et plus ou moins élevés, jusqu’à onze couches de matériaux différents, tous utiles, soit à la construction, soit à l’industrie, soit à l’amendement des terres, et tous d’une admirable qualité.

A la base, et pour ainsi dire au rez-de-chaussée de cet incomparable monument géologique, à onze étages, vous trouvez la craie blanche, aussi utile ici, à dose modérée, comme elle s’y trouve, qu’elle est funeste dans les plaines champenoises où elle est tout : le fond et la surface.