Parlez-vous sans culotte ?

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« C’est mon petit doigt qui me l’a dit », « manger la laine sur le dos », « tirer les vers du nez », « prendre la balle au bond », « il n’y a plus à tortiller », « s’en foutre comme de l’an quarante », « être au bout du rouleau », « manger de la vache enragée »… Qui d’entre nous n’a manié ou entendu, ne serait-ce qu’une fois, l’une ou l’autre de ces expressions ? Ces tournures, reflets de la langue populaire du XVIIIe siècle, émaillent les pages du Père Duchesne, le célèbre journal de Jacques René Hébert, paru de 1790 à 1794. Journaliste de génie, à l’avant-garde du combat révolutionnaire, Hébert se fit, à l’apogée de son influence politique, l’écho et le porte-parole des sans-culottes parisiens. À coups de métaphores familières, de jurons désopilants, de situations improbables, il savait faire mouche et mettre les rieurs de son côté, qu’il s’agisse de railler le « daron » (Louis XVI), l’« architigresse » (Marie-Antoinette) ou le « général Blondinet » (La Fayette). Son héros, le Père Duchesne, toujours heureux de « s’en foutre une pile » en « étouffant des enfants de choeur » à la santé de la Nation, voulait « dépapiser Rome », « foutre à la lanterne » les aristocrates et faire monter dans la « voiture à trente-six portières » (la charrette des condamnés) les adversaires de la Révolution. Hébert lui-même allait périr en mars 1794, victime de la « cravate du docteur Guillotin ». Les mots du Père Duchesne traduisent, parfois avec outrance, souvent avec justesse, la culture de la rue, le climat politique d’une époque, et sa radicalisation entre 1790 et l’an II. Plus encore, ils témoignent de la richesse d’une langue, de ses évolutions et de ses survivances dans le parler quotidien et l’« argot » de notre siècle.
Publié le : vendredi 12 septembre 2014
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EAN13 : 9791021002357
Nombre de pages : 328
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MICHEL BIARD
Parlezvous sansculotte ? Dictionnaire du Père Duchesne 17901794
PARLEZVOUS SANSCULOTTE?
DU MÊME AUTEUR
Collot dHerbois. Légendes noires et Révolution, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1995. Missionnaires de la République : les représentants du peuple en mission (1793 1795), Paris, Éditions du CTHS, 2002. Dir.,Terminée la Révolution, actes du colloque de Calais (2001), Calais, Amis du Vieux Calais, 2002. Avec Gwennolé Le Menn,LAlmanach du père Gérard, édition bilingue françaisbreton, SaintBrieuc, Skol, 2003. Avec Pascal Dupuy,La Révolution française : dynamiques, influences, débats (17871804), Paris, Armand Colin, coll. « U », 2004. Les Lilliputiens de la centralisation : des intendants aux préfets, les hésitations d'un « modèle français », Seyssel, Champ Vallon, 2007. Dir.,Les Politiques de la Terreur, 17931794, Rennes, Presses universi taires de RennesSociété des études robespierristes, 2008.
Michel Biard
PARLEZVOUS SANSCULOTTE ?
Dictionnaire duPère Duchesne(17901794)
TALLANDIER
© Éditions Tallandier, 2009 Éditions Tallandier2, rue Rotrou, 75006 Paris www.tallandier.com
Pour le grand Ké qui en aurait bien ri, que jentends encore chanter « Né en nonantedeux, Nom de Dieu, mon nom est Père Duchesne », et qui, comme Mamette, restera à jamais dans nos mémoires.
INTRODUCTION
Moi aussi je sais parler latin ; mais ma langue 1 naturelle est celle de la SansCulotterie [] .
« Cest mon petit doigt qui me l», « avoir une dent contre quela dit quprendre lala laine sur le dos », « tirer les vers du nez », « un », « manger balle au bond », « reculer pour mieux sauter », « il ny a plus à tortiller », « sen foutre comme de l», « mettre des bâtons dans lesan quarante roues », « être au bout du rouleau », « manger de la vache enragée »qui, e en ces premières années duXXIsiècle, na pas manié, ou au moins entendu ne seraitce quune fois, lune ou lautre de ces expressions ? Rares doivent être ceux et celles qui prétendraient tout en ignorer. Mais, de la même façon, ils ne seraient sans doute guère plus nombreux à pouvoir préciser lancienneté de ces expressions,a fortiorià en souligner les origines. Comme plusieurs centaines dautres mots et expressions présents dans notre langage, sous forme de locutions proverbiales, de termes populaires ou dils ont traversé les siècles, parfois depuis« argot », les Temps modernes, parfois même depuis le Moyen Âge. Beaucoup dentre eux sont présents dans lun des plus célèbres journaux de la 2 Révolution française,Le Père DuchesnedHébert, publié de 1790 à 1794 . Audelà de son importance politique majeure, ce journal apparaît dès lors comme un passionnant témoignage sur le langage français, notamment 3 ses formes considérées comme « populaires ».
o 1.Le Père Duchesne257, juillet 1793., n 2. Sous le titreJe suis le véritable Père Duchesne, foutre !, que je nommerai ici, selon lusage traditionnel,Le Père Duchesne. 3. Çà et là, Hébert note dans son journal une remarque qui atteste sa volonté demployer des mots et expressions alors connus de tous. Ainsi, en janvier 1792, évoquant de bonnes bouteilles de vin apportées par un marchand, il écrit : « cétait,comme on dit o [souligné par moi], derrière les fagots quil lavait pris » (n 1051792). De même, à la fin de décembre 1793, il note à propos de Camille Desmoulins, gratifié du sobriquet de « lâne des moulins » : « [] il rue à droite et à gauche, et,comme on dit [id.], il donne le coup de
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PARLEZVOUS SANSCULOTTE ?
Jacques René Hébert est né à Alençon, en Normandie, le 15 novembre 1757. Son père est un maître orfèvre, qui fait partie des notables de la ville et jouit dune certaine aisance. À sa mort en 1766, sa veuve reprend son affaire, cependant que le jeune garçon entre au collège dAlençon. On sait peu de chose sur ces années, aussi certains récits posté rieurs sontils souvent tenus pour des vérités, alors que la trajectoire poli tique dHébert les a influencés. Ainsi le présenteton souvent comme un enfant gracieux, mais espièglede quoi bien sûr expliquer les « farces » du Père Duchesne et alimenter la légende noire dHébert après sa mort. En 1780, après un court passage à Rouen, désargenté, il sinstalle à Paris. Cest alors quil entre en contact avec le milieu des petits théâtres, ces spectacles qui vivent dans lombre des trois grands théâtres privilégiés (Théâtre Français, ThéâtreItalien, Opéra). Il y découvre le personnage qui va deve nir le héros éponyme de son journal : le Père Duchesne (ou Duchêne). Personnage de fiction, il est apparu sur la scène publique quelque temps avant la Révolution française, peutêtre dans les milieux liés à ces petits théâtres populaires de Paris, où Hébert occupe en 1786 un emploi (il est chargé du service de location des loges au Théâtre des Variétés). En 1788, lannée où Louis XVI accepte de convoquer des États géné raux pour le printemps 1789, un auteur anonyme publie unVoyage du Père Duchêne à Versaillesqui campe le personnage dès ses premières lignes : « Le Père Duchêne était de Paris, il sétait fait une grande réputation dans lart de faire des fourneaux ; mais malgré sa grande réputation & sa petite fortune, il n; il se faisait un plaisir den était pas plus fier aller tous les jours dans certains cabarets de son quartier, dont il était loracle []. » Artisan gagnant sa vie à la sueur de son front, sans exploiter le travail dautrui, jouissant dune modeste aisance et dune excellente réputation, le héros populaire est demblée considéré comme un personnage dont il convient de suivre les avis et comme un bon vivant, prompt à lever son verre avec ses amis. Dans ce petit texte de sept pages, Louis XVI en personne le convoque à Versailles, car il souhaiterait lui « [] parler pour des fourneaux ». Introduit dans la chambre du roi, il est ensuite conduit à la cuisine par un Louis XVI soucieux de faire vérifierses fourneaux. Le diagnostic est sans appel : « [] ce nest pas que je les méprise, mais ils sont faits comme mon cul » ! Dès lors, à la limite peu importe la suite du récit, les piques distillées çà et là contre lentourage du monarque, ou encore le « coup de truelle » administré sur les ongles du Dauphin espiègle qui « touche à tout »lessentiel est que la réputation du Père Duchesne est telle quelle lui permet de dialoguer dégal à égal avec les grands de ce 1 monde, y compris le roi et la reine . Il est ainsi un intermédiaire de choix,
pied de lâne à tous les patriotes que les aboyeurs du roi GeorgesDandin outragent et o calomnient » (n 3281793). 1. Fort de cet exemple, Hébert va utiliser à de très nombreuses reprises ce procédé littéraire qui consiste à relater des entretiens avec les puissants de ce monde, suscitant
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