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Parlons yaqui

De
334 pages
La langue yaqui est parlée dans l'Etat mexicain de Sonora et dans l'Etat limitrophe d'Arizona aux Etats-Unis D'Amérique. Cet ouvrage nous introduit à l'histoire et à la culture de ce peuple amérindien ainsi qu'à sa langue.
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PARLONS YAQUI

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. harmattan 1@wanadoo.fr

fr

ISBN: 978-2-296-06493-5 EAN : 9782296064935

Zarina Estrada Fernandez Albert Alvarez Gonzalez

PARLONS YAQUI
Langue indienne du Mexique

L' Harmattan

Des mêmes auteurs: Zarina 2004 Estrada Fernandez (auteur) Estrada Fernandez, Zarina, et al. Diccionario yaqui-espanol. Obra de preservacion lingüistica. México: Editorial Plaza y Valdés/Universidad de Sonora. Pima bajo de Yepachi, Chihuahua. Archivo de Lenguas Indigenas de México: El Colegio de México. Pima Bajo. A grammatical sketch of Pima Bajo. Languages of the WorldlMaterials 71. München - Newcastle: LINCOM-Europe. (monographie).

1998 1996

Albert Alvarez Gonzalez (auteur) 2006 La variacion lingüistica y el léxico: conceptos fundamentales y problemas metodologicos. Hermosillo: Universidad de Sonora. Zarina Estrada Fernandez et Albert Alvarez Gonzalez (codirections) 2008 Estrada Fernandez, Zarina, S0ren Wichmann, Claudine Chamoreau et Albert Alvarez Gonzalez. Studies in voice and transitivity (Estudios de voz y transitividad). München: LINCOM-Europe. 2007 Estrada Fernandez, Zarina, Albert Alvarez Gonzalez, Lilian Guerrero et Maria Belén Carpio. Mecanismos de voz y formacion de palabra. México: Plaza y Valdés. 2004 Estrada Fernandez, Zarina, Ana V. Fernandez Garay et Albert Alvarez Gonzalez. Estudios de lenguas amerindias: Homenaje a Ken L. Hale. Hermosillo: Universidad de Sonora.

Photographies du livre: Manuel Carlos Silva Encinas, Lutisuc Photographie de la couverture: Cruz Teros Canizalez

AVANT-PROPOS

Le peuple yaqui est un groupe amérindien du nord-ouest du Mexique qui depuis l'arrivée des Espagnols sur ses terres ancestrales, n'a eu de cesse de lutter pour la défense de son territoire, de sa culture et de son autonomie. Parfois de manière détournée mais le plus souvent les armes à la main, les Indiens Yaquis ont ainsi presque toujours opposé à l'agresseur espagnol puis mexicain une image de rebelles, de guerriers irréductibles. L'histoire de ce peuple est ainsi faite de conflits et d'actes de résistance pour conserver un territoire qui, aux yeux de la communauté yaqui, a une extrême importance car il fait partie intégrante de l'identité du peuple. Ce territoire est ainsi vu non seulement comme un espace physique mais aussi et surtout comme un espace spirituel sacré qui garde la mémoire collective et les croyances religieuses et où se tissent les relations sociales et politiques. Il représente donc les fondements des connaissances culturelles et des modes de vie de la communauté, un lieu où se conservent les traditions culturelles et spirituelles, où naissent et se définissent leurs vies et leur relation au monde. L'identité yaqui est ainsi intimement associée à la terre où ils vivent et où vivaient leurs ancêtres. Leur cosmovision est amplement dictée par le territoire qu'ils occupent et leur passé, leur présent et leur futur sont toujours liés au territoire qui donne un sens à leur existence. La lutte a commencé dès lors que les Yaquis ont senti que cette relation à la terre était menacée, et même si de nos jours les Yaquis ont été peu à peu intégré d'une certaine manière à la société nationale mexicaine (dans une relation de dépendance économique qui contraste avec leur autonomie politique), force est de reconnaître malgré tout que cette lutte continue dans l'actualité sous des formes la plupart du temps moins violentes, notamment dans la voix des autorités traditionnelles yaquis qui gouvernent leur propre communauté et qui sont garantes de cet auto-déterminisme fondamental pour l'identité du groupe. Ce peuple toujours prêt à la lutte est le groupe indigène le plus représentatif de l'Etat de Sonora où il vit distribué principalement

dans huit villages traditionnels situés sur les rives du fleuve Yaqui. Bien que la grande majorité des Yaquis soient aujourd'hui bilingues (yaqui-espagnol), ils gardent néanmoins jalousement l'usage de leur langue, un autre symbole identitaire qu'ils défendent âprement. De nos jours, la langue yaqui Giak noki) est parlée non seulement dans l'Etat mexicain de Sonora par environ 15.000 personnes mais aussi dans l'État limitrophe d'Arizona aux Etats-Unis d'Amérique par une communauté d'à peu près 5.000 âmes, descendants des Yaquis ayant fui les persécutions du gouvernement mexicain au début du XXème siècle. C'est la variété yaqui de l'Etat de Sonora que les auteurs de cet ouvrage étudient depuis plusieurs années et c'est de ces travaux de recherche que proviennent la description grammaticale et les informations linguistiques présentées dans ce livre. Parlons yaqui s'efforce justement de faire comprendre les mécanismes particuliers de la grammaire du yaqui, en apportant une description des principales structures de la langue accompagnée par des exemples illustratifs et un vocabulaire qui pourra permettre au lecteur de s'essayer à former des phrases dans cette langue que l'on s'imagine nouvelle pour lui. Mais, on l'aura compris, ce livre ne se limite pas à la langue et il propose donc en outre une approche de la culture du peuple yaqui à travers son histoire et ses caractéristiques actuelles les plus représentatives. Ce livre est donc conçu pour des lecteurs non spécialistes qui cherchent à découvrir le peuple yaqui à travers son histoire, sa culture et sa langue. Les informations qui s'y présentent ont alors pour principaux objectifs de pénétrer, de connaître et de comprendre la langue et la culture yaqui, et ceci sans apporter trop de détails scientifiques qui pourraient nuire à la clarté de l'exposé. Le livre commence ainsi par une présentation du territoire et de l'histoire du peuple yaqui. Après avoir situé les territoires originel et actuel des Yaquis, et discuté des aspects écologiques et démographiques s'y rattachant, nous présentons les faits les plus marquants de l'histoire de ce peuple, en initiant notre parcours par l'époque préhispanique et en passant respectivement par les premiers contacts entre Yaquis et Espagnols, la situation des Yaquis sous les missions jésuites, la rébellion de 1740, la période post-jésuite, l'indépendance du Mexique et la période révolutionnaire pour aboutir finalement à l'époque présente. Le chapitre suivant décrit la grammaire de la langue yaqui, tant aux niveaux phono logique que morpho syntaxique, avec de nombreux exemples de constructions 8

afin de donner un aperçu du fonctionnement de cette langue taracahite de la famille uto-aztèque. Le niveau lexical est développé, quant à lui, dans un chapitre consacré aux mécanismes de formations des mots de la langue yaqui et dans un autre chapitre lexicologique où nous présentons une liste de mots yaquis avec leur traduction en français. L'aspect discursif et conversationnel est également présent dans une partie où sont illustrées des expressions de la vie quotidienne qui permettent de mieux appréhender la cohésion et l'identité du groupe mais aussi l'influence du contact interculturel. Finalement, cet ouvrage offre aussi une découverte de la culture yaqui (jiak lutu'uria), en présentant tout d'abord les caractéristiques actuelles de ce peuple, notamment ses principales fêtes, coutumes et cérémonies et ensuite au travers d'une sélection de textes yaquis qui renvoient à leurs traditions et laissent entrevoir leur manière si singulière de voir et d'interpréter le monde. Nous espérons que ce panorama général pourra permettre au lecteur de découvrir la complexité et la richesse de la langue et de la culture de ce peuple, de comprendre leur identité spirituelle et territoriale et de reconnaître par là-même une diversité linguistique, culturelle, ethnique et religieuse qu'il convient toujours d'affIrmer si l'on veut construire les circonstances propices au développement d'une société plurielle, tolérante et respectueuse, garante de la compréhension entre les peuples du monde.

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REMERCIEMENTS

Ce livre est le travail conjoint de deux enseignant-chercheurs de l'université de Sonora (Hermosillo, Mexique) qui mènent à bien depuis quelques années des recherches sur la langue yaqui. Ces travaux universitaires n'auraient jamais pu se développer sans l'appui et le soutien en premier lieu de l'université de Sonora et des différents départements dans lesquels travaillent les deux auteurs de ce livre, et en second lieu, des programmes pour le développement de la recherche mis en place par le CONACyT (Conseil National de Science et Technologie, sorte de CNRS mexicain) qui ont permis le financement, depuis leur origine, de différentes études sur la langue yaqui, études dirigées par les auteurs et qui nourrissent en grande partie ce livre. Que ces institutions trouvent ici l'expression de nos sincères remerciements. Nous tenons également à remercier les différents informateurs yaquis qui, tout au long de ces années et des différents projets, nous ont permis de mener à bien notre travail de recherche, manifestant toujours un réel intérêt et une disposition remarquable pour répondre aux interrogations et recherches des auteurs, ou pour raconter dans leur langue native des récits traditionnels ou bien des histoires de vie, véritables trésors pour les linguistes que nous sommes. Nous remercions ainsi tout particulièrement Crescencio Buitimea Valenzuela, Anabela Carlon Flores et Melquiades Bejipone Cruz, pour ces heures passées à nous transmettre un peu de leur savoir. Nos remerciements vont également à tous nos étudiants qui durant plus de dix ans, nous ont aidé à développer ces recherches, parfois avec l'appui financier d'une bourse du CONACyT, parfois sans, et qui obtinrent pour la majorité d'entre eux leur diplôme de licence de linguistique avec un travail ayant pour thème la langue yaquI. Nous tenons aussi à exprimer notre gratitude à plusieurs de nos collègues qui nous ont permis d'une manière ou d'une autre de 10

développer ce travail. En tout premier lieu, à notre collègue de l'université de Sonora, Manuel Carlos Silva Encinas, grand connaisseur de la langue et de la culture yaqui (un des rares yoris a être accepté comme danseur pascola), pour avoir partagé avec nous les nombreux textes qu'il a recueillis auprès de la communauté yaqui et pour les multiples précisions qu'il nous a apportés sur la langue et la culture yaqui tout au long de notre travail. En second lieu, à Eloise Jelinek, professeur de l'université d'Arizona, pour être à l'origine, il y a déjà plus de dix ans, des premières recherches sur la langue yaqui réalisées à l'université de Sonora, à travers l'invitation faite à un des auteurs (Zarina Estrada Fernandez) de participer ensemble à l'élaboration d'un dictionnaire de la langue yaqui. A José Gonzalez Enriquez, anthropologue formé à l'université Lumière, Lyon III, auteur d'un remarquable travail d'ethnographie appliquée sur les Yaquis, 1 pour ses précieuses informations et la lecture attentive faite à une première version de ce travail. Finalement, à Claudine Chamoreau, collègue du Centre d'Études des Langues Indigènes d'Amérique (CELlA) et auteur de Parlons purepecha dans cette même collection, qui a servi de premier contact auprès des éditions L'Harmattan et qui nous a ainsi donné la possibilité de publier ce livre. Notre gratitude va également à l'association culturelle Lutisuc (mot yaqui qui signifie 'c'est terminé') qui nous a aimablement laissé utiliser certaines de leurs photos et qui travaille sans relâche pour soutenir les cultures indigènes de Sonora.2 Enfin, nous adressons aussi nos remerciements à Michel Malherbe, directeur de la collection Parlons, pour ses lectures attentives, ses commentaires encourageants et pour s'investir autant dans une entreprise éditoriale courageuse qui s'intéresse à des langues dites 'rares' ... et souvent oubliées.

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Travail publié également chez L'Harmattan dans la collection

Recherches Amériques latines. 2 Cette association est une ONG sans but lucratif qui depuis 1997, a pour mission de mener à bien des actions pour la sauvegarde, la préservation et la diffusion de la culture indigène de Sonora, à travers le développement de projets productifs qui aident à améliorer les conditions de vie des peuples et communautés indigènes. L'association possède un site internet (www.1utisuc.org.mx). Il

I.
TERRITOIRE ET HISTOIRE

1. Territoire Localisation C'est dans le nord-ouest du Mexique actuel dans une région comprise entre les fleuves Fuerte, au sud, et Yaqui, vers le nord, que se trouve le territoire naturel sur lequel a vécu et vit la nation yaqui. Habitants originels des grandes plaines qui se trouvent entre la Sierra Madre Occidentale et le Golfe de Californie, les Yaquis, locuteurs de la langue cahite, représentent avec les Mayos, les seuls survivants actuels des différents groupes ethniques qui peuplaient jadis cette région. Le groupe yaqui occupait traditionnellement une large frange sur la côte et dans la vallée situées dans le sud-ouest de l'actuel État de Sonora, allant de la rive sud du fleuve Yaqui jusqu'à la montagne Tetakawi, au nord de l'actuelle ville portuaire de Guaymas. Sous le contrôle des missions jésuites (voir plus avant), la population yaqui a été concentrée en huit villages situés du sud au nord le long de la Vallée du Yaqui. Le territoire traditionnel a été largement amputé au cours de I'histoire et depuis les accords établis en 1937 sous le gouvernement mexicain de Lazaro Cardenas, le territoire yaqui ne s'étend plus que sur 485.235 hectares qui correspondent à 4 communes: Guaymas, Bacum, Cajeme et Empalme. Par rapport à l'époque préhispanique, le territoire yaqui s'est donc sensiblement réduit mais il comprend toujours trois différentes zones: une zone montagneuse au nord avec la Sierra de Bacatete une zone côtière qui regroupe actuellement les villages de pêcheurs de Guasimas et Bahia de Lobos (Baie des Loups) la vallée du fleuve Yaqui où se trouvent les terres irriguées.

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Administrativement, le peuple yaqui est réuni de nos jours en huit villages sur les rives du fleuve Yaqui. Les noms actuels de ces villages où les Yaquis exercent leur propre pouvoir et autonomie, sont du sud au nord: Lorna de Guamuchil, Lorna de Bacum, Torim, Vicam, Potam, Rahum, Huirivis et Belem. Les accords de 1937 ont un peu modifié la constitution des huit villages traditionnels yaquis. En effet, les villages de Lorna de Guamuchil et Lorna de Bacum ont été fondés à ce moment pour rétablir le nombre originel de villages yaquis, substituant ainsi les villages de Cocorit et Bacum qui ne font plus partie du territoire exclusif des Yaquis. Cependant, ces deux villages continuent la plupart du temps d'être considérés comme des villages yaquis même si administrativement, ils ne sont plus sous l'autorité exclusive du peuple yaqui. La carte 1 montre les huit villages originels du peuple yaqui.
Comn1unautés yaql1is dans l'Etat de Sonora, Mexique

Carte 1 13

Ecologie Le territoire yaqui se situe en face de la Mer de Cortés (ou Golfe de Californie), dans une zone aride et semi-aride, avec des températures qui oscillent entre 0 et 47 degrés Celsius. La flore est composée de nombreux cactacées, de mezquite (sorte d'acacia), de peuplier (alamo en espagnol) et de roseau alors que la faune comprend divers espèces comme le cerf (animal sacré des Yaquis), le lapin, le coyote, le renard, le tigrillo (sorte d'ocelot), le sanglier, de nombreuses vipères et serpents ainsi que des scorpions. La Mer de Cortés abrite plusieurs espèces marines, de nombreux poissons, des loups de mer, des huîtres et surtout des crevettes. Démographie La population yaqui vivant au Mexique est estimée à environ 15.000 personnes. Il existe une autre communauté yaqui en Arizona (Etats-Unis d'Amérique) qui s'est constituée à l'époque du génocide yaqui (1900-1908) durant la dictature de Porfirio Diaz, à partir de la population yaqui qui fuyait la répression, l'esclavage, la déportation dans le Sud du Mexique (vers les régions de Yucatan et de Quintana Roo) ou la mort. Cette communauté qui est principalement installée dans le village de Pascua (voir figure 1), compte actuellement aux alentours de 5.000 personnes.

2. Histoire
Parmi les groupes ethniques du Mexique actuel, ce sont probablement les Yaquis qui sont qualifiés le plus fréquemment de rebelles. Cette réputation pourrait faire que l'observateur extérieur soit amené à considérer l'histoire yaqui comme la représentation symbolique des luttes indigènes contre la domination coloniale ou néo-coloniale (qui débuta avec la Conquête et fut mise en place par la société nationale mexicaine née de l'Indépendance). Cependant, le cas des Yaquis est totalement atypique dans I'histoire du Mexique indigène. Dès le premier contact en 1533, les relations entre les Yaquis et le monde yori (les non-yaquis), qui en réalité ne furent pas toujours conflictuelles, vont suivre un cours éloigné aussi bien de la logique de conquête-contrôle qui prévalut en

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Mésoamérique que de l'autre logique de conquête-destruction imposée aux tribus de l'Amérique aride. Ce processus historique de résistance bien documenté par Cécile Gouy-Guilbert (1983) fait montre de différentes méthodes qui bien souvent ont pris des voies indirectes. Face à l'envahisseur étranger, la stratégie suivie en général par les Yaquis surtout après le soulèvement de 1740 correspond à un savant mélange d'adaptation et de résistance, ce qui leur a permis d'affronter avec plus ou moins de réussite l'assaut culturel, politique et économique provoqué par la colonisation espagnole de la vallée du Yaqui.
La société yaqui avant le contact avec les Espagnols

La grande majorité du territoire actuel du Mexique était connue durant l'époque coloniale comme la Nouvelle Espagne. Les États mexicains actuels du Sonora, du Chihuahua et le nord du Sinaloa formaient avec quelques régions des États américains d'Arizona et du Nouveau Mexique la limite nord-ouest de la Nouvelle Espagne. C'est dans cette région que se trouvait la Nouvelle Viscaye dont les frontières étaient constituées au nord par la rivière Gila qui traversait les territoires de l'Arizona, du Sonora et du Sinaloa considérées jusqu'au XXème siècle comme une unité politique, à l'est par la chaîne de montagne de la Sierra Madre Occidentale qui servait de frontière naturelle avec le Chihuahua et à l'ouest par le Golfe de Californie ou Mer de Cortés. Habitée depuis des milliers d'années, cette région possédait au moment du contact avec les Espagnols une population autochtone estimée à plus de 540.000 habitants selon Hu-DeHart (1995 : 15, voir note 1). Cette région est principalement aride et désertique, avec des zones moins inhospitalières situées sur les contours accidentés de la Sierra Madre Occidentale et tout au long d'une série de rivières qui des montagnes descendent jusqu'à la mer. C'est dans ces zones plus clémentes que la population autochtone menait une existence plutôt sédentaire basée sur l'horticulture et bercée aux rythmes de la chasse et de la collecte. Les groupes indigènes les plus nombreux et denses se situaient donc tout au long des principaux cours d'eau, menant une vie agricole et sédentaire au sein de rancherias, dénomination utilisée par l'anthropologue américain Edward H. Spicer (1980) pour 15

désigner ces regroupements communautaires organisés de forme irrégulière, semi-sédentarisés car susceptibles de bouger selon la disponibilité de la terre et constitués de cabanes dispersées, pouvant aller d'une dizaine jusqu'à plusieurs centaines d'unités. Il ne faut cependant pas imaginer que nous avons affaire à un seul et même groupe indigène. Différents groupes se distribuaient ainsi sur les bordures des fleuves Sinaloa, Fuerte, Mayo et Yaqui, cours d'eau qui naissent dans les contreforts de la Sierra Madre Occidentale, serpentent vers l'ouest, abreuvant d'alluvions les plaines et vallées fertiles pour venir mourir dans la mer. Bien que parlant des langues cahites mutuellement intelligibles, nous pouvons distinguer à l'époque parmi ces populations différents groupes: les Indiens suaquis, ocoronis, ahomes, tehuèques, sinaloas, conicaris, macoyahuis, tépahues, mayos et yaquis. Seuls les deux derniers groupes ont survécu jusqu'à nos jours. Le fleuve Yaqui est le cours d'eau le plus étendu et le plus important du nord-ouest du Mexique. Il naît dans les hauteurs de la Sierra et descend vers le sud-ouest sur plus de 640 kilomètres avant de venir se jeter dans le Golfe de Californie, tout près du port actuel de Guaymas. Les Yaquis qui étaient les plus nombreux, occupaient les rives et plaines fertiles sur la partie la plus basse du fleuve. Selon Pérez de Rivas (1944 : 64 voir note 3) qui fut le premier missionnaire jésuite à être arrivé dans la région au XVIlème siècle, la population yaqui comptait à cette époque un peu plus de 30.000 habitants répartis sur huit rancherias situées sur les rives du fleuve du même nom et occupant une frange de près de 96 kilomètres de long sur 24 de large, ce qui faisait de cette zone, la plus densément peuplée de la région. Le territoire yaqui pouvait se diviser en 3 zones: 1. l'embouchure du fleuve qui est dans sa plus grande partie aride, avec la végétation typique du désert. Les rancher ias situées dans cette zone dépendaient principalement de la pêche. 2. la zone agricole de la vallée, exubérante et fertile où se trouvait la plus grande partie des rancherias 3. la zone du nord avec la Sierra de Bacatete, petite cordillère escarpée où les Yaquis s'adonnaient à la chasse et à la collecte.

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La majorité des Yaquis étaient des agriculteurs qui semaient principalement du maïs mais aussi des haricots, des courges, du tabac, du coton et d'autres graines, pouvant faire jusqu'à 3 récoltes par an. En plus de la pluie, ils bénéficiaient également des bienfaits de l'eau des montagnes qui malgré les inondations catastrophiques qu'elle pouvait provoquer, n'en demeurait pas moins l'élément déterminant de la prospérité dans laquelle vivaient les Yaquis. La terre appartenait à la communauté alors que son usufruit avait une base familiale où chaque famille formait une unité économique autosuffisante. Chaque rancheria possédait également une autonomie économique ainsi que politique pendant les périodes pacifiques. Et comme chaque rancheria avait son propre conseil d'anciens et son porte-parole, l'autorité centrale ne retombait sur personne en particulier en temps de paix. Ce système changeait cependant en période de crise, comme durant les incursions d'étrangers ou durant les guerres. En effet, quand les Yaquis percevaient une menace directe et externe, ils étaient capables de se regrouper rapidement et de se mobiliser en une force combattante de plusieurs milliers de personnes. Le conseil de guerre était alors constitué par un noyau de soldats et d'anciens représentant toutes les rancherias. Les chefs militaires, reconnaissables à leurs vêtements et à leur comportement, émergeaient alors pour diriger les troupes sur le champ de bataille. Si l'on en croit BeaIs (1943 : 40, note 8), les guerres représentaient l'unique occasion pour les Yaquis de regrouper de manière cohérente toutes les rancherias à la poursuite d'un même objectif pour le bien de tous. Cette unité limitée et conditionnée est à l'origine d'une relative cohésion du peuple yaqui contrairement aux autres groupes qui vivaient dans la région. En ce qui concerne la religion et les cérémonies que les Yaquis célébraient avant l'arrivée des Espagnols, on ne connaît en réalité que peu de choses. Les premiers explorateurs ne prêtèrent pas spécialement d'intérêt à la vie religieuse et spirituelle des Yaquis, en grande partie parce qu'il n'existait pas ouvertement de structures religieuses et que les symboles et les rites étaient très restreints. Cette relative absence qui contrastait avec l'expérience des conquistadors des hauts plateaux du centre du Mexique fut également remarquée par les premiers missionnaires jésuites qui arrivèrent sur le territoire des Yaquis. Cependant, malgré l'apparente absence d'idoles, de centres et de cultes religieux 17

communautaires, les Indiens yaquis possédaient bel et bien des pratiques religieuses mais au lieu d'ériger des endroits permanents ou fixes pour les rituels, ils détruisaient immédiatement après les cérémonies toutes traces des symboles de cultes, ce qui rendait difficile l'identification et l'observation de ces pratiques religieuses. Celles-ci étaient conduites non pas par des spécialistes religieux mais par des hechiceros, sorciers indiens, véritables chefs spirituels et experts en rituels, qui, guidés par les esprits, possédaient un grand prestige au sein de la communauté grâce à leurs pouvoirs magiques et curatifs peu communs. Selon Miguel Othon de Mendizabal (1946 : 38), la religion yaqui était totémique, se caractérisant par un manque de culte collectif et de sacerdoce hiérarchisé et organique ce qui provoquait que chaque individu était dans une certaine mesure, le prêtre de son propre culte, l'interprète de sa religion et le juge de sa conduite. Finalement, l'arrivée dans le nord-ouest des Espagnols au début du XVlème siècle va coïncider avec une période d'expansion démographique de certaines communautés autochtones. Les guerres de voisinage devinrent de plus en plus fréquentes entre les Yaquis et les communautés indiennes environnantes, permettant le rassemblement des 8 rancherias en vue d'une défense commune. Cette unification provoqua alors l'émergence d'un sentiment collectif de territorialité chez les Yaquis, une identité propre qui allait conditionner la réaction du peuple yaqui face aux premières incursions des Espagnols.
Premiers contacts entre Yaquis et Espagnols

En 1533, le célèbre trafiquant d'esclaves et gouverneur de la Nouvelle Galice, NUllo Beltran de Guzman, envoya vers Ie nord une expédition commandée par Diego de Guzman, ayant pour objectif d'arriver jusqu'à la partie la plus septentrionale en suivant la côte de l'Océan Pacifique. Guzman et ses hommes parvinrent jusqu'aux limites des territoires des communautés de langue cahite et ce fut alors que les Espagnols entendirent parler pour la première fois des Yaquis ou Cahites. Le 4 octobre 1533, l'expédition parvint sur les rives du fleuve Yaqui. Le premier contact entre les Espagnols et les Yaquis tourna rapidement à l'affrontement. Il est probable d'ailleurs que les Yaquis aient été informés de l'arrivée des Espagnols vu que leurs 18

guerriers les attendaient annés pour les expulser. Ainsi, face aux déclarations d'intentions pacifiques et de demandes d'aliments faites par les Espagnols, le chef des guerriers yaquis répondit en traçant une ligne sur le sol et en menaçant de mort quiconque oserait la franchir. Après une brève bataille que le chroniqueur espagnol (Andrés Alonso) déclare avoir été gagné par les Espagnols mais où le doute subsiste, les troupes de Guzman décident malgré tout de rebrousser chemin devant une réception si hostile. Cette première rencontre tourna donc à l'affrontement et ce sont les Yaquis qui en sortirent victorieux. Près de 30 ans plus tard, quand les explorateurs basques Diego de Ibarra et son neveu, Francisco de Ibarra, découvrent les riches mines d'argent dans le lointain nord, la Couronne Espagnole proclame la création du nouveau royaume de la Nouvelle Viscaye en juillet 1562, la séparant ainsi de la Nouvelle Galice. Francisco de Ibarra qui est nommé premier gouverneur et capitaine général de la Nouvelle Viscaye, décide alors d'explorer les terres, rivières et habitants du nord-ouest. Ainsi, devient-il le second Espagnol à soutenir une rencontre d'importance avec les Yaquis. La réception fut bien différente de celle vécue par Guzman et ses hommes. Les Yaquis et Ibarra échangèrent en effet des présents en signe de bienvenue et de paix. Durant cette visite, Ibarra se rendit compte que les Yaquis étaient en guerre avec leurs voisins du sud, les Mayos, et que les relations étaient également tendues avec toutes les autres communautés autochtones (avec les Uparas qui vivaient sur la côte près de l'embouchure du fleuve Yaqui, et les Opatas et Nébomes qui vivaient dans les terres). Il semblerait que cette réception amicale faite aux Espagnols obéissait en réalité à une stratégie d'alliance de la part des Yaquis visant à combattre leurs voisins mais Ibarra déclina l'offre de manière diplomatique. Loin d'obéir à un patron systématique et prévisible, l'histoire des rencontres entre Yaquis et Espagnols durant le XYlème siècle montrent plutôt que les réponses yaquis aux intrusions espagnoles ont suivi un pragmatisme calculateur et semblent être dictées par des évaluations pratiques et concrètes de ce qui leur convenait le mieux: réception hostile pour l'expédition de Diego de Guzman l'esclavagiste, réception accueillante pour celle de Francisco de Ibarra dont les Yaquis voulaient faire leur allié. Rencontres brèves et changeantes où l'on peut remarquer que les Yaquis ont toujours 19

pris les devants et l'initiative au moment de définir le type de relations qu'ils voulaient établir avec les étrangers. Après plus d'un demi-siècle d'exploration et de tentatives pour coloniser le nord-ouest, les Espagnols étaient difficilement parvenus à établir trois postes, tous situés au sud du fleuve Fuerte, qui devient, à la fin du XVlème siècle, une importante ligne de démarcation entre deux zones: au nord, se trouvaient les peuples indigènes -y compris, les Yaquis- qui avaient réussi à se soustraire à la mainmise et à l'exploitation des Espagnols alors qu'au sud, la grande majorité des communautés indigènes avaient succombé et étaient incorporées au système colonial, provoquant par là-même la désintégration d'un bon nombre d'entre elles. Les Espagnols se rappelèrent alors que l'exploitation des indigènes devait passer par leur évangélisation et qu'aucun progrès dans les deux grandes activités potentielles du nord (la mine et l'élevage) n'allait être possible sans le concours des missionnaires. Le temps de faire appel auxjésuites était arrivé. Les Yaquis sous le gouvernement des jésuites (réorganisation politique, sociale et économique de la société yaqui) En 1587, la Couronne Espagnole autorise la compagnie des jésuites à installer et à développer des missions dans le nord-ouest de la Nouvelle-Espagne. Ainsi commence le processus d'évangélisation de cette région à travers une mobilisation systématique vers le nord des groupes missionnaires, représentés en réalité par 2 à 5 jésuites accompagnés d'un petit détachement militaire provenant de San Felipe de Sinaloa. Selon Harry P. Johnson (1945: 199-218), les jésuites avaient converti vers 1606 près de 40.000 âmes autour du fleuve Fuerte sur un total estimé à 100.000 habitants. A cette époque, il restait encore à conquérir et à convertir les populations indigènes situées autour des fleuves Mayo et Yaqui. Les jésuites avaient développé une idée des missions un peu différente de l'idée traditionnelle. La stratégie originelle de la mission en tant' qu'instrument de l'Etat colonial pour pacifier, civiliser, réduire et réunir une région était en effet supplantée par une vision paternaliste où l'établissement de missions permanentes parmi les infidèles ne cherchait pas uniquement à définir et à guider la vie spirituelle des indigènes mais aussi à satisfaire leurs 20

nécessités sociales, politiques et matérielles. Miguel Othon de Mendizabal (1946: 63) reconnaît d'ailleurs à ce propos que les missions jésuites fonctionnaient comme des Etats théocratiques avec un contrôle absolu des jésuites. Contrairement aux autres ordres religieux, l'intérêt jésuite ne résidait pas dans la construction de temples élégants mais plutôt dans l'établissement d'une solide base économique qui allait permettre d'assurer une certaine permanence, stabilité et autosuffisance aux missions. Il faudra attendre 1617 pour qu'ait lieu le premier contact entre les Yaquis et les jésuites, à travers un missionnaire vétéran et parlant la langue cahite, Andres Pérez de Rivas, accompagné d'un jeune jésuite nommé Tomas Basilio. La rencontre était annoncée et attendue et ne causa de ce fait pas de surprises désagréables, ni ne provoqua de réactions hostiles de la part des Yaquis. La plus grande résistance vint assurément des hechiceros qui perdirent leur influence même si la persistance de nos jours des croyances et pratiques populaires démontre que leur influence sur la société yaqui ne fut jamais éradiquée par les jésuites mais continua bel et bien d'opérer en silence et dans la clandestinité. Comme la plupart des Yaquis, ils s'adaptèrent aux changements culturels provoqués par les jésuites et apprirent à cohabiter sans affrontement mutuel. Les archives jésuites signalent que vers 1623, tous les Yaquis avaient été baptisés (30.000 Yaquis selon les sources de Perez de Rivas). Les 8 rancherias se convertirent initialement en Il missions sur les rives du fleuve Yaqui puis à 8. Ces 8 villages fondés par les jésuites avaient pour noms espagnols (du plus lointain au plus proche de la côte): Espiritu Santo de Cocorit, Santa Rosa de Bacum, San Ignacio de Torin, La Natividad del Senor de Vicam, La Santisima Trinidad de Potam, La Asuncion de Rahum, Santa Barbara de Huirivis et San Miguel de Belém. Ces 8 villages qui pour la plupart sont toujours aujourd'hui les villages représentant le peuple yaqui, se connaissent de nos jours sous des noms simplifiés: Cocorit, Bacum, Torim, Vicam, Potam, Rahum, Huirivis, Belém. Avec le temps, ces 8 villages qui formaient la base de la réorganisation politique et économique du temps des jésuites, sont devenus synonymes de la nation yaqui. Chacun de ces 8 villages possédait au centre son église, et tout autour de nouveaux logements avaient été construits pour les Yaquis et les religieux. 21

Il existait deux groupes d'officiels indigènes dans chaque village: ceux qui appartenaient au gouvernement civil et ceux qui aidaient les missionnaires dans leurs fonctions religieuses. Ces derniers représentaient une nouvelle autorité civile et religieuse qui peu à peu allait déplacer le pouvoir des premiers qui en temps de paix était moindre. Cependant, le pouvoir réel restait entre les mains des jésuites. Ainsi, si parfois les jésuites réunissaient la communauté pour leur annoncer quelque chose, en règle général, ils ne consultaient personne avant de prendre des décisions importantes. Cependant, il ne semble pas qu'à cette époque les Yaquis s'en soient plaints, peut-être grâce à une transition assouplie par la désignation des anciens les plus importants aux nouveaux postes créés par les jésuites. Les jésuites avaient établi silencieusement mais de manière ferme leur hégémonie en tant qu'autorité suprême à l'intérieur de la mission. Ils avaient à résoudre les disputes importantes entre les individus et avaient introduit le châtiment corporel pour renforcer la discipline. Au niveau éducatif, en plus de l'éducation doctrinale qui était péremptoire, les jésuites développèrent également un peu l'instruction culturelle, notamment l'enseignement de la musique dans lequel les Yaquis montrèrent rapidement des qualités insoupçonnées (voir chapitre V). Pour ce qui est de la langue, les jésuites considéraient qu'il était superflu et même dangereux d'enseigner la langue espagnole aux Yaquis car sa connaissance allait permettre le contact avec le monde extérieur espagnol, ouvrant la porte à la corruption et à une possible perte de pouvoir pour les jésuites. Au lieu de cela, tous les jésuites dominaient la langue cahite et assumaient donc un rôle de médiateur culturel pour les Indiens, filtrant et interprétant pour eux uniquement ce qu'ils considéraient utiles dans la culture séculaire européenne. La consolidation du pouvoir jésuite et de l'idée d'un État théocratique se fit grâce à la réorganisation de la production agricole et au contrôle des excédents dans les missions, l'objectif étant d'atteindre l'autosuffisance économique et une stabilité pouvant permettre de ne plus avoir recours à la chasse et à la collecte, ainsi que d'arriver à un niveau important de production d'excédents. Pour ce faire, le nouveau système économique mis en place par les jésuites se basa sur une utilisation plus rationnelle de

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la terre, de l'eau et du travail disponibles dans cette vallée riche et bien irriguée. Chaque famille dans les 8 villages recevait une parcelle de terre, qu'elle travaillait durant 3 des 6 jours de la semaine de travail et consommait ce qu'elle produisait. Les jésuites utilisaient pendant les 3 jours restants les hommes disponibles pour la culture des parcelles communales. Cette innovation était orientée à la production d'aliments pour les missionnaires et à garantir un excédent. Une partie du gouvernement civil yaqui assistait les jésuites dans la supervision de cette première activité économique systématique et collective dans l'histoire yaqui. Les jésuites introduisirent également l'idée de la prévoyance, c'està-dire le fait de garder des produits alimentaires d'une récolte à une autre et de réserver des graines pour les prochaines semailles. Ils installèrent des systèmes d'irrigation artificielle et de contrôle de l'eau à travers des canaux et des barrages, améliorèrent les instruments agricoles et implantèrent de nouvelles cultures comme les céréales (le blé, l'orge, l'avoine). Qui plus est, ils apportèrent des ânes, des ovins et des bovins initiant ainsi la pratique du pâturage, permirent la prolifération des chevaux introduits par les Espagnols, développèrent l'artisanat et la manufacture autochtones tout en enseignant de nouvelles professions et activités artisanales. Sous la tutelle et la réorganisation des jésuites, l'industrie et la productivité yaqui se développèrent de manière significative en très peu de temps. La richesse de la mission yaqui devint vite signe de convoitise et de conflit pour les propres jésuites. Ils durent en effet se défendre d'un certain nombre de critiques, de la part des Espagnols et parfois même émanant des Yaquis eux-mêmes: par exemple, sur l'exploitation des Indiens qui travaillaient sans rémunération, sur les ventes d'une partie des excédents de la mission à des clients extérieurs, sur l'interdiction formelle faite aux Yaquis de commercer directement avec les Espagnols, sur les décisions unilatérales de disposer des bénéfices et de financer avec ceux-là le travail missionnaire dans d'autres régions comme la BasseCalifornie. Malgré cela, durant le XVIlème siècle le niveau de tension dans la mission yaqui était relativement bas en grande partie grâce à la capacité de persuasion et de cœrcition des jésuites et au développement lent et tardif d'une société espagnole compétitive. 23

Le développement de la moitié nord-ouest de la Nouvelle Viscaye -connue communément comme les provinces du Sonora et du Sinaloa- fut plus lent que dans les autres régions du nord, surtout à cause de la découverte tardive d'importants gisements d'argent. Jusqu'à la fin du XVllème siècle, les missions jésuites furent les uniques institutions stables et permanentes, contrairement à ce qui se passait pour les institutions établies par les Espagnols (les travaux forcés, l'exploitation minière, les villes administratives), qui avaient une vie incertaine et éphémère. Malgré cela, peu de temps après leur intégration dans les missions, les Yaquis commencèrent à émigrer à la recherche de travail dans les mines. Ainsi, dés 1645, on comptait déjà des Indiens yaquis travaillant dans les mines situées dans la Sierra Madre Occidental, dans le Chihuahua ou dans l'État de Zacatecas. Cette migration vers les villes minières (real de minas) s'accentua quand à partir de 1670, de nouveaux et d'importants gisements d'argent furent découverts dans le Sonora et dans le Sinaloa, notamment dans une zone appelé Ostimuri, entre les fleuves Yaqui et Mayo. Cette situation provoqua une croissante désertion des villages yaquis et mayos même si les hommes retournaient bien souvent dans leurs villages après avoir travaillé un temps dans les mines. La production dans la mission yaqui continua d'ailleurs d'être assez abondante et excédentaire encore durant quelques années. Une nouvelle charge vint cependant s'ajouter pour la mission yaqui. En effet, à partir de la fin du XVllème siècle, les jésuites organisèrent des expéditions vers le nord-ouest et la BasseCalifornie (avec le célèbre jésuite Eusebio Kino), mobilisant ainsi une grande partie des ressources de la mission yaqui qui pourvoyait en aliments (graines, bétail) et en hommes (équipages des bateaux, assistants des missionnaires, soldats volontaires au service des jésuites) cette nouvelle aventure évangélique. Notons au passage que l'aide opportune et généreuse des Yaquis pour l'installation de ces nouvelles missions montrent bien la vitalité, la prospérité et la stabilité fondamentale de la mission yaqui durant cette période. Cependant, peu à peu, les effets pernicieux du contact accéléré entre les Indiens et les Espagnols se laissèrent sentir et une vague de rébellions initia dans le nord avec à leur tête différentes communautés indiennes comme les Apaches, les Navajos, les Seris ou les Tarahumaras, et ceci aussi bien contre le gouvernement espagnol que contre les missionnaires. Les dociles, tranquilles et 24

besogneuses missions des fleuves Yaqui, Mayo et Fuerte étaient de plus en plus exposées et les répercutions négatives ne manquèrent pas d'apparaître. Une série d'affrontements entre les jésuites et les Espagnols (autorités locales et population) augmentèrent les tensions, sans arriver à un accord satisfaisant en ce qui concernait le contrôle des ressources et le travail des Indiens dans les missions. L'incapacité pour les missions et pour les villes minières de cohabiter dans le même environnement se fit de plus en plus évidente. Pris au milieu de ce conflit entre jésuites et Espagnols, se trouvaient les Yaquis et les autres Indiens qui constituaient la raison d'être du travail permanent des jésuites dans cette région mais qui représentaient aussi la force motrice aussi bien pour les mines que pour les missions ou encore pour les haciendas espagnoles. Dans un premier temps, les Yaquis essayèrent de satisfaire les deux demandes: ils participèrent à l'exploitation minière et continuèrent à soutenir la viabilité du système des missions. Mais finalement, en 1740, n'en pouvant plus, les Yaquis vont se retrouver à la tête d'un soulèvement massif qui va atteindre toute la zone d'Ostimuri et une bonne partie du Sinaloa. Les pressions étaient devenues intolérables même pour les Yaquis. Nous pouvons voir que l'histoire des Yaquis s'est développée à ses débuts à contretemps de l'histoire générale. La découverte tardive du fleuve Yaqui, la résistance des Indiens à une première série de pénétrations et leur soumission volontaire à une acculturation douce, constituent un enchaînement historique particulier. Ainsi, les Yaquis ne subirent pas trop durement les premiers chocs culturels et économiques de la Conquête et plus tard, grâce à leur soumission à l'ordre des jésuites, ils furent soustraits aux entreprises plus radicales de la Couronne (par exemple, le peuple yaqui ne participait pas au système des encomiendas3).

3 Pendant la Conquête de l'Amérique, le roi d'Espagne pouvait céder à un sujet le tribut que les indigènes devaient lui payer. Le territoire était alors soumis à un conquistador, appelé encomendero, qui était responsable des Indiens qui y habitaient, appelés encomendados et devait les évangéliser. L'établissement des encomiendas donna lieu à de nombreux abus de la part des Espagnols et soumit les indigènes à une situation proche de l'esclavage. Un des principaux détracteurs du système des encomiendas fut le père Bartolomé de Las Casas. 25

Cet ensemble de circonstances leur permit de disposer du temps et des moyens pour s'adapter (pour être adaptés) à une société coloniale imposée à distance. Au contraire de l'ensemble des autres ethnies, les Yaquis eurent la possibilité de réorganiser leur société et d'évaluer la société coloniale avant de l'affronter de manière directe, et cela est dû au volontarisme des Yaquis mais aussi à un enchaînement historique fortuit. Pendant cette « paix jésuite» qui dura plus ou moins un siècle et demi, l'identité du groupe s'est renforcée même si une certaine acculturation s'est réalisée. Rappelons que la concentration du peuple yaqui en huit villages se fit à cette époque et que celle-ci obtint un tel succès que cette organisation territoriale qui existe encore de nos jours, fut considérée sacrée et impossible de réduire ou d'augmenter. Durant cette période, il apparaît clairement que les Indiens étaient protégés. Cette protection, ils la doivent en premier lieu à eux-mêmes car à plusieurs occasions ils n'hésitèrent pas à prendre les armes. Mais aussi à la forme avec laquelle ils associèrent cette résistance violente à l'acceptation, très souvent volontaire, de facettes entières de la culture espagnole. Il est probable que ce double mouvement ait permis la préservation de la culture yaqui. Ce terme de préservation ne signifie pas pour autant que la culture yaqui ait maintenu dans le même état son identité originelle. Il s'agit plutôt de la permanence d'une entité qui en se transformant, s'est adaptée aux circonstances variables de son environnement. La tribu yaqui s'est adaptée dans le sens que l'affirmation de sa différence ne s'est pas faite au-delà de la culture espagnole mais à ses frontières. De ce point de vue, l'échange entre les Yaquis et les missionnaires durant la «paix jésuite» fut déterminant car grâce à eux, les Indiens ont pu intégrer les éléments culturels, économiques et politiques qui leur ont permis de se situer sur la frontière de l'espace culturel espagnol.
La rébellionyaqui de 1740

La rébellion de 1740 fut le premier grand soulèvement qui apparaît après que les Yaquis aient été réunis dans les missions. Cette date est importante car à partir de cet instant, les Yaquis vont commencer à se prendre en charge et à jouer un rôle plus décisif dans la détermination de leurs propres vies et de leurs destinées.

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Cette rébellion marque également le début de la décadence de I'hégémonie jésuite dans le nord-ouest. Un évènement important va déclencher le processus qui va être à l'origine de la rébellion de 1740 : c'est la décision prise en 1734 par le gouverneur du Sonora et du Sinaloa, Manuel BernaI de Huidobro, de réformer le système des missions qui vise ni plus ni moins la sécularisation progressive de celles-ci. Les jésuites l'accusent de vouloir interférer dans les affaires de la mission, il répond qu'il ne fait que défendre la juridiction royale. Le conflit devient évident et ouvert au sujet du repartimiento, système de recrutement d'un nombre autorisé d'indigènes, travailleurs dans les missions qui sont réquisitionnés pour travailler dans les mines et les haciendas des Espagnols. En effet, pour faire face aux perspectives de développement qui pointent à la fin du XVllème siècle, les propriétaires miniers et terriens (éleveurs) espagnols vont augmenter leurs demandes de main d'œuvre indigène ce qui a pour conséquence une recrudescence de la charge de travail pour les Indiens des missions. Les nouvelles autorités civiles et militaires locales, récemment désignées par les Bourbons, vont alors exercer avec plus de vigueur leur juridiction sur les affaires que les Habsbourgs avaient tacitement délégué aux jésuites. Les autorités locales et les Espagnols argumentaient qu'il était temps que les missions soient assignées au clergé séculier et que les indigènes s'intègrent à la société coloniale pour servir ses intérêts. En théorie, les missions avaient 10 tout au plus 20 ans pour pacifier, civiliser et préparer les tribus du nord-ouest à leur intégration dans le système colonial. Les jésuites quant à eux rétorquaient que les particularités de la frontière et des cultures indigènes nécessitaient l'ajournement indéfini de la sécularisation (ouverture des missions au monde extérieur). En réalité, ils perpétuaient de manière délibérée le contrôle paternaliste sur les indigènes à leur charge, justifiant de la sorte une fonction permanente dans la frontière. Les Yaquis se retrouvaient ainsi captifs au milieu de cette dispute idéologique et politique mais ils n'allaient pas rester de simples victimes. Au contraire, ils vont réagir jusqu'à influencer le cours des évènements, paraissant ne préférer ni l'intégration absolue à la société coloniale, ni la loyauté continue et sans faille envers les jésuites. Les Yaquis vont alors commencer à faire pression pour que se réalisent certains changements dans le système des 27

missions, sans pour autant revendiquer la fin définitive d'un système qui leur avait octroyé une grande protection et des bénéfices indéniables. Ces divers évènements vont provoquer un contact accru entre les indigènes et les Espagnols, notamment avec le travail des mines et les milices de la frontière qui incluaient également un grand nombre d'indigènes légalement recrutés. Ce contact avec le monde espagnol extérieur à la mission va provoquer l'éclosion d'un groupe réduit mais influent de Yaquis, fruit de l'acculturation et sous influence espagnole. Ces Yaquis qui sont dénommés en espagnol ladinos, vont commencer à perturber l'isolement de la mission que les jésuites avaient construit avec tant d'effort et gardé avec tant de zèle. Les chefs de la rébellion de 1740 furent justement ces Yaquis ladinos qui ne craignaient ni de se faire entendre pour exprimer leurs revendications, ni de s'adresser aux autorités civiles pour faire part de leurs désaccords, et ceci sans passer par les jésuites qui avaient traditionnellement occupé une position d'intermédiaires face au monde espagnol. Cette façon de penser et d'agir mina l'autorité jésuite et facilita la transition vers la sécularisation. Les deux premiers chefs yaquis qui vont représenter un pouvoir articulé et indépendant vont avoir pour nom: Juan Ignacio Buitimea dit El Muni, gouverneur de Rahum, et Bernabé, gouverneur de Huirivis. Après avoir déposé plusieurs plaintes devant les autorités civiles au sujet des abus commis par certains missionnaires, ils furent emprisonnés mais devant la démonstration spontanée d'appui de la part des indigènes, ils durent être relâchés bien que démis de leurs fonctions de gouverneurs. Une fois libérés, ils vont alors prendre la décision d'exproprier les missionnaires, redistribuant la terre communale aux indigènes. Les principaux griefs avancés par Muni et Bernabé étaient: excessives charges de travail pour tous, hommes, femmes et enfants, bétail envoyé dans les missions de Californie ou vendu aux Espagnols sans en tirer profit. Face à ce conflit, le gouverneur Huidobro décida d'envoyer Muni et Bernabé à México pour en témoigner en personne auprès du vice-roi, décision que les jésuites interprétèrent comme une claire invitation à la rébellion. Les revendications que Muni et Bernabé présentèrent au vice-roi, n'allaient cependant pas jusqu'à demander la fermeture de la mission ou le paiement d'un tribut ou bien encore la sécularisation 28

mais elles cherchaient plutôt à obtenir une flexibilisation des normes jésuites afin de réduire l'autocratisme et le paternalisme de la part des missionnaires et afin aussi de garantir aux Yaquis plus de liberté et de contrôle sur leur journée de travail et surtout sur la production des excédents. Cependant, pendant leur absence, les problèmes vont augmenter dans les missions et les signes de rébellion se multiplier, en partie à cause d'un manque d'aliments provoqué par la perte de la récolte due à une crue du fleuve Yaqui, situation qui allait pousser les indigènes à voler dans les excédents mais aussi dans les fermes et les haciendas espagnoles voisines. Vers le mois de février 1740, le pillage s'était généralisé pour se convertir en un soulèvement massif. En mai, d'autres communautés indigènes s'unirent au pillage. Au mois de juin 1741, après que les hostilités eurent cessé par capitulations des Yaquis sous l'action de Muni et Bernabé revenus de Mexico et après que le capitaine de milice Agustin de Vildosola soit nommé gouverneur en substitution de Huidobro accusé de couardise et d'incompétence, les chefs yaquis Muni et Bernabé furent de nouveau arrêtés car faits responsables des troubles comme instigateurs de la rébellion. Ils furent fusillés avant la fin de cette même année. La rébellion de 1740 présenta deux phases différentes. Dans la première, Muni et Bernabé lancèrent un mouvement de protestation contre le gouvernement jésuite, en particulier contre certaines pratiques autocratiques et paternalistes, ce qui les amena jusqu'au vice-roi à Mexico. Ces plaintes n'étaient cependant pas destinées à se convertir en une rébellion. Cette situation de mécontentement s'aggrava dans une deuxième phase à cause des inondations et du manque d'aliments qu'elles provoquèrent, mais aussi à cause de l'insensibilité des jésuites face à la crise. Cette rébellion marque donc la séparation croissante entre les jésuites et les Yaquis. Après cette rébellion, de nombreux Yaquis ne retournèrent pas dans les missions mais optèrent plutôt pour aller travailler dans les mines, s'adaptant volontairement aux demandes croissantes de l'économie espagnole de la région qui vivait une période d'expansion économique. Ce faisant, les Yaquis signalaient à nouveau leur désir de plus d'indépendance par rapport aux jésuites 29

qui, quant à eux, firent tout en leur pouvoir pour jeter le discrédit sur les exploitations minières des Espagnols afin de décourager la migration des Yaquis et des indigènes des autres missions, en les comparant à des lieux de perdition où régnait le diable. Incapables de récupérer leur influence passée face aux indigènes et aux autorités civiles, les jésuites reçoivent le coup de grâce en l'an 1767 quand la Couronne espagnole décrète l'expulsion de la Compagnie de Jésus des colonies américaines, décision qui représente un des premiers pas vers la réforme du système colonial. Au contraire des jésuites, les Yaquis vont savoir négocier auprès des autorités civiles les changements provoqués par ce nouveau contexte sociopolitique, dans une atmosphère moins tendue ce qui leur permettra d'obtenir plus d'avantages. En coopérant à la défense des missions et surtout en satisfaisant les demandes de main d'œuvre de l'économie minière espagnole, ils purent éviter ainsi l'imposition de réformes plus drastiques qui avaient été suggérés comme par exemple l'imposition des tributs ou l'établissement des colons espagnols dans les missions devenus leurs villages. Ils furent capables par conséquent de conserver leurs terres, leurs communautés et en essence leur autonomie, sans recourir à la protection et à l'intervention des jésuites. Depuis 1617 et l'arrivée du jésuite Pérez de Rivas, c'était la première fois qu'ils retrouvaient un gouvernement autonome.
La période post-jésuite

Après 150 ans de tutelle, l'expulsion des jésuites fut acceptée tranquillement et de bonne grâce par les Yaquis. Ces derniers étaient devenus moins dépendants vis à vis de la mission, tant au niveau moral que matériel. La vie dans la mission n'était plus l'unique alternative viable pour les Yaquis car les mines des Espagnols leur apportaient un autre moyen de subsistance et un modèle social de référence différent. La transition rapide et simple des missionnaires aux prêtres du clergé séculier aida également à adoucir l'impact de l'expulsion. Mais la tranquillité ne dura guère car en 1769 le ministre des Indes José de Galvez entreprit des réformes visant à intégrer les peuples indigènes dans la société coloniale aux niveaux social, politique et économique. Le 23 juin 1769, un décret apparut visant, en prelnier lieu, la division et l'attribution des terres propriété des missions 30

aux Indiens mais aussi aux Espagnols, et, en second lieu, l'incorporation des Indiens au système tributaire. Ces changements provoquèrent de manière efficace la sécularisation tant attendue des missions et l'apparition du principal problème que le peuple yaqui a du affronter jusqu'à nos jours: le dépouillement de leur territoire. Ce décret fut cependant difficile à mettre en place en grande partie à cause de l'obstination et de la résistance des indigènes et d'une série de désastres naturels. La division de la terre était également rendue difficile par le changement constant des terres de culture sur les rives du fleuve Yaqui à cause des inondations annuelles. Ce qui une année était une terre riche et cultivable pouvait s'inonder complètement et devenir inutilisable l'année suivante. La perception du tribut échoua également à cause des mêmes inondations qui laissaient la majeure partie des villages dans une situation désespérée. En réalité, les Yaquis ne suivirent que très peu les réformes. La manière la plus efficace avec laquelle les Yaquis obstruaient en silence les réformes consistait en une mobilisation rapide vers les mines du Sonora, ce qui provoquait une instabilité démographique qui ralentissait la division de la terre et la perception tributaire. Qui plus est, en étant utile à l'économie espagnole, ils évitaient d'être critiqués pour leur résistance aux réformes, d'autant plus que les autorités espagnoles voulaient éviter le conflit ouvert avec les Yaquis. Ces derniers recueillirent d'ailleurs les éloges de la part des observateurs de l'époque pour qui ils représentaient des gens civilisés, travailleurs et de confiance pour le travail dans les mines comme le signale Evelyn Hu-DeHart (1995 : 83). Durant l'époque coloniale, le flux d'Indiens yaquis vers les mines fut continu et constant. La tendance des Yaquis à se déplacer vers les mines montrait une claire différence avec ce qui se passait pour les autres communautés d'indigènes du Mexique qui travaillaient également en masse dans les mines. Ils n'abandonnaient pas leur communauté distante seulement de quelques jours de route et surtout ils n'oubliaient pas leur culture. A tout moment, un certain nombre de Yaquis restait dans les villages pendant que d'autres allaient à la mine. Ils établissaient ainsi des roulements entre ceux qui partaient et ceux qui restaient. Il y avait toujours des Yaquis qui demeuraient dans les villages pour maintenir une société vigoureuse et une 31

agriculture de subsistance viable. Si bien quelques uns pouvaient définitivement quitter les villages, il en restait toujours assez pour accueillir ceux qui y revenaient de manière périodique pour renouveler les liens sociaux et culturels, surtout pour les périodes de fêtes importantes que les Yaquis célébraient avec beaucoup de ferveur. Au contraire de ce qu'il advint pour les autres missions du nordouest qui se désintégrèrent après l'expulsion des jésuites, les Yaquis parvinrent à conserver une version modifiée de l'ancienne communauté missionnaire. Les huit villages originaux demeurèrent intacts Gusqu'à aujourd'hui), chacun possédant son gouverneur traditionnel comme du temps des jésuites. Celui-ci avait comme responsabilité la surveillance des parcelles et des fermes communales ainsi que la sauvegarde des biens de la communauté. Chaque gouverneur possédait une douzaine d'assistants, plus que du temps des jésuites, car les Yaquis s'étaient dispersés sur une plus ample zone et étaient retournés partiellement près des champs de culture copiant leur style de vie préhispanique. Sous la douce supervision du père Valdés, les Yaquis vécurent une vie pacifique durant les derniers jours de la Colonie, rendant à nouveau la contrée prospère et améliorant significativement leur qualité de vie, leur production agricole et artisanale et élevant le nombre de tête de bétail. Une fois les besoins internes satisfaits, il restait un petit excédent qui était destiné au commerce extérieur. La situation ressemblait à celle de l'époque des jésuites et était même meilleure. Les Yaquis négocièrent avec efficacité et en leur faveur la période post-jésuite. Ils parvinrent également du moins pour un temps à échapper aux réformes entreprises par la Couronne. Ils créèrent une existence duale en travaillant dans les mines espagnoles, tout en soutenant une communauté viable mais séparée et autonome dans leur patrie traditionnelle. Telle fut leur modus vivendi qui, signe de leur astuce, était acceptable aussi bien par eux que par les Espagnols. En apportant la main d'œuvre minière, ils remplissaient l'obligation d'intégration à la société (ou plutôt à l'économie) coloniale et pouvaient alors mieux survivre en tant que peuple différencié, assumant ainsi leur volonté de séparation culturelle et leur désir d'autonomie politique. De cette manière, les Yaquis étaient bien préparés pour lutter contre les attaques à leur identité, autonomie et mode de vie qui 32

vont apparaître durant le XIXème siècle, quand les Espagnols cédèrent la place aux Mexicains, porteurs d'un vigoureux nationalisme et, une fois que les libéraux accédèrent au pouvoir après la guerre de Réforme, d'une détermination farouche vers la modernisation et le développement capitaliste.
L'indépendance du Mexique

Le 16 septembre 1810, la guerre d'indépendance du Mexique se déclare. Cette lutte pour l'indépendance possède un caractère ambigu car même si sous l'influence d'Hidalgo puis de Morelos, elle inclut la participation des Indiens, elle émane en vérité des créoles, descendants d'Espagnols, qui voulaient se débarrasser de la « bureaucratie péninsulaire» sans changer pour cela la structure sociale de la Colonie. Mais ce mouvement, qui fut également une vive protestation des Indiens contre les abus de cette même bureaucratie, n'intéressa pas réellement les Yaquis qui n'y participèrent pas. Cependant, l'indépendance du Mexique va déclencher un processus qui va bouleverser les relations des Yaquis avec les Voris (nom qu'utilisent les Yaquis pour désigner ceux qui n'appartiennent pas à leur communauté). Dans Ie Sonora, et surtout sur Ie territoire yaqui, l'affluence des colons menaçait de plus en plus l'équilibre que les Indiens étaient parvenus à maintenir jusqu'au début du XIXème siècle. De 1825 à 1936, le sol yaqui va alors être le théâtre d'une succession d'affrontements très violents. Avec l'indépendance, débute donc un long et complexe processus d'agressions de la part de la société nationale qui culmine avec l'essai de génocide le plus sévère de l'histoire moderne du Mexique: la déportation de 15.000 Indiens dans l'État du Yucatan. Mais avant ce triste épisode et avant la révolution de 1910, la résistance à la fois armée et politique (cette dernière marquée par un opportunisme exacerbé dans les deux camps), non seulement assura aux Yaquis une certaine autonomie mais aussi permit une adaptation progressive aux nouvelles caractéristiques de la société dominante. A partir de 1825, débute donc une période de rébellion yaqui (bien souvent en compagnie d'autres communautés indigènes de la région, notamment les Mayos, les Seris, les Opatas et les Pimas) contre le gouvernement de Mexico, période de conflit le plus souvent armé connu sous le nom de « Guerres du Yaqui» et qui 33

réellement ne prendra fin qu'en 1936 avec le gouvernement de Lazaro Cardenas. La première de ces rébellions est menée par l'Indien yaqui Juan Banderas (Ignacio Jusacamea de son vrai nom) qui avec l'appui des Mayos et Opatas, prend les armes pour expulser les Yoris du territoire yaqui et proclame en 1825 l'indépendance de la « Confération des Indiens du Sonora ». Fait prisonnier en 1832 avec les autres chefs mayos et opatas de la Confédération, Juan Banderas est fusillé. Durant cette époque, la jeune nation mexicaine vit des premières années difficiles, notamment dans le Sonora où, en plus des rébellions indiennes, a lieu une guerre entre Fédéralistes et Centralistes. Au milieu de cette situation chaotique où le manque d'autorité est flagrant, les Yaquis doivent faire face à une campagne d'extermination de la part de Yoris voulant les déposséder de leur territoire. Les guerres vont alors se succéder les unes aux autres jusqu'au début du XXème siècle avec la présence de plusieurs chefs qui vont personnifier la lutte yaqui contre l'oppresseur et qui représentent de véritables héros pour le peuple yaqui, héros pour la plupart éxécutés par l'armée mexicaine ou morts sur les champs de bataille. Parmi ces chefs, nous pouvons citer outre Juan Banderas, Mateo Barquin qui commande le soulèvement de 1858, José Maria Leyva Cajeme capturé et fusillé en 1887 et qui parvint en 1884 à réunir sous son commandement plus de 3.000 guerriers yaquis et mayos, ou bien encore Juan Maldonado Tetabiate assassiné en 1901. Les luttes armées sont entrecoupées de périodes de concertation politique entre les Indiens et le gouvernement afin de signer des traités de paix, aussi éphémères qu'inopérants. Un premier traité de paix est ainsi signé en 1858 avec le gouverneur Pesqueira, puis un nouveau en 1859 avec Ie coronel Garcia Morales après un nouveau soulèvement yaqui. En 1872, le gouvernement mexicain décide par décret de retirer la citoyenneté aux indiens yaquis car ils sont organisés de manière « anomale ». En 1885, le gouvernement mexicain initie une campagne militaire sans précédent contre les Indiens yaquis. Après avoir intensifié la répression, capturé et fusillé le chef yaqui Cajeme, le gouvernement fait des propositions de paix que les Yaquis commandés par Tetabiate rejettent. Le gouvernement met également en place à partir de 1890 un premier plan d'irrigation et de colonisation de la Vallée du Yaqui, et de nouveaux villages de colons sont construits sur le territoire originel yaqui. Après un 34

nouveau traité de paix signé en 1897, les Indiens reprennent les armes en 1899 ce qui provoque que le gouvernement mette en application de 1900 a 1908 une campagne massive de déportation des Indiens yaquis vers le sud du pays mais aussi une répression accrue qui provoque plusieurs grands massacres d'Indiens yaquis. Cette période appelée Guerres du Yaqui représente donc pour le peuple yaqui un processus de conflit armé qui, avec les morts occasionés, les déportations et les migrations vers les Etats-Unis d'Amérique pour trouver un refuge, a grandement réduit la population autochtone. Le territoire yaqui, véritable enjeu des luttes, s'est également vu amputé d'une grande partie de sa superficie. C'est aussi une époque de rupture politique où après des années d'un relatif isolement, les Indiens yaquis ne vont pas hésiter à prendre les armes pour défendre leur territoire et leurs libertés. Cette résistance présente également deux visages différents: d'un côté, une résistance armée faite de guerrillas, d'attaques ponctuelles et de sporadiques soulèvements de masses, et de l'autre, une résistance politique où le peuple apprend à négocier avec l'ennemi. L'étude des évènements survenus entre l'Indépendance du Mexique et le début de la Révolution4 permet donc de dessiner à grands traits la caractéristique de la résistance des Indiens yaquis. Ce serait une erreur de considérer cette capacité de résistance seulement comme un acte volontaire qui émane de la conscience de la tribu. Les Yaquis purent résister dans un premier temps parce qu'ils furent oubliés, et parce qu'ils se firent oublier. En premier lieu parce que leurs interventions coïncidèrent avec d'autres actions plus localisables, auxquelles le jeune appareil d'Etat, harcelé de tout côté, devait répondre en priorité; en second lieu, parce que les Indiens yaquis se retrouvèrent dans une situation confuse car certaines de leurs qualités (force guerrière plus ou moins mercenaire, force de travail pour l'exploitation agricole et minière) déguisaient leur identité d'Indiens irréductibles qui luttaient de manière téméraire contre l'appropriation de leurs terres. La découverte d'un de ces visages eut toujours comme effet de cacher l'autre visage, qui cependant, était bel et bien présent.
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Voir également les travaux sur cette période réalisés par Balbas et

Hernandez (1985), Padilla Ramos (1995) ou bien encore Hernandez Siva (1996). 35