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Parole chantée et communication sociale chez les Wolof du Sénégal

De
489 pages
Cet ouvrage apporte un éclairage nouveau à la représentation populaire et autochtone des chansons wolof. Avec ses 560 textes transcrits et traduits en français, il constitue un matériau d'une grande richesse participant à la préservation du patrimoine culturel sénégalais. La valeur ethnologique des chansons est mise en avant ainsi que la finesse de l'analyse stylistique des discours de satire et d'éloge.
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Parole chantée et communication sociale chez les Wolof du Sénégal

Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa Dernières parutions Mamadou Aliou BARRY, L’armée guinéenne. Comment et pour quoi faire ?, 2009. Papa Ibrahima DIALLO, Les Guinéens de Dakar : migration et intégration en Afrique de l’Ouest, 2009. Jules Kouassi ADJA, Evangélisation et colonisation au Togo : conflits et compromissions, 2009. Albert MOUTOUDOU, Le retard des intellectuels africains : l’exemple du Cameroun, 2009. Charles GUEBOGUO, Sida et homosexualité(s) en Afrique. Analyse des communications de prévention, 2009. Maïkoréma ZAKARI, L’islam dans l’espace nigérien, tomes 1 et 2, 2009. Pierre BAMONY, Des pouvoirs réels du sorcier africain, 2009. Motaze AKAM, Une microsociologie du terrain, 2009. Joseph BOUZOUNGOULA, Emploi, entrepreneurs et entreprise au CongoBrazzaville, 2009. José P. Castiano, Severino E. Ngoenha et Gerald Berthoud, Histoire de l’Education au Mozambique de la période coloniale à nos jours, 2009. Fweley DIANGITUKWA, Les grandes puissances et le pétrole africain. EtatsUnis-Chine : une compétition larvée pour l’hégémonie planétaire, 2009. Fabienne LE HOUEROU, Darfour, le silence de l’araignée, 2009. Bernard PUEPI, Chroniques des pratiques politiques au Cameroun, 2009. Séraphin MABANZA, Le Congo sous l’ère de la Nouvelle Espérance, 2009. Paterne Y. MAMBO, Droit et ville en Afrique noire francophone. Études de la décentralisation des compétences d’urbanisme dans la République ivoirienne, 2009. Sindani KIANGU, Le Kwilu à l’épreuve du pluralisme identitaire, 2009. Jean-Bernard OUEDRAOGO et Habibou FOFANA (dir), Travail et société au Burkina Faso, 2009.
© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10485-3 EAN : 9782296104853

Etudes Africaines

Momar Cissé

Parole chantée et communication sociale chez les Wolof du Sénégal

L’Harmattan

À mes parents À ma famille À mes sœurs, frères et amis À tous ceux qui œuvrent pour la promotion des langues, littératures et cultures de l’Afrique.

AVANT-PROPOS
En nous proposant d’étudier la parole chantée qui ponctue les principales activités de l’Homme wolof, nous avions voulu d’une part participer à la réhabilitation d’un genre longtemps considéré comme mineur, et d’autre part réconcilier les différentes orientations (ethnologique, sociologique, littéraire et linguistique) qui permettent toutes, en littérature orale africaine, d’exprimer le même fonds culturel. Certes la méthode structurale d’inspiration saussurienne a été d’un apport considérable dans l’identification des discours mythiques et de quelques uns des archétypes mentaux qui les ont forgés, mais elle n’a pas permis, à notre sens, à la littérature orale comme pratique discursive de dévoiler tous ses aspects communicationnels. En effet, cette méthode n’a pas été suffisamment consciente de la nécessité d’articuler le discours avec les différents paramètres de sa production. En envisageant les chansons de notre corpus comme des productions collectives et en les interrogeant à la lumière des réalités socioculturelles du peuple Wolof, notre approche a pris en charge cette indispensable dimension communicationnelle. Nous avons également procédé à une lecture de l’anthropologie culturelle, ce qui nous a permis d’indiquer un certain nombre de repères essentiels pour la compréhension de la représentation populaire et autochtone des chansons wolof , d’établir une classification de ces chansons (ce qui n’a pas encore été fait) sur des bases scientifiques faisant intervenir des critères placés sur des registres très variés (sociaux, énonciatifs, psychologiques, pragmatiques...) et d’investir la performance des énoncés-chansons dans une démarche pluridisciplinaire combinant théories linguistiques et théories interactionnistes. Un grand intérêt a aussi été accordé aux discours satirique et laudatif. A la lecture de l’ouvrage, le lecteur découvrira que ces deux attitudes différentes face aux lois de l’échange normal, ont, en wolof, la même visée (faire de l’auditeur-interprétant un complice, un connivent), et se servent pratiquement des mêmes outils pour les besoins de cette visée. En effet, l’un et l’autre ont recours aux marques de subjectivité, aux procédés d’implicitation discursive, aux figures de discours et aux ressources liées au para- et au non linguistiques, dans la manipulation des valeurs et des représentations idéologiques du peuple Wolof à des fins d’argumentation. Comme on le voit donc, nous avons ici une modeste contribution à l’œuvre de revalorisation des langues nationales du Sénégal et des cultures qu’elles véhiculent. Elle a été réalisée grâce à de nombreuses bonnes volontés qui nous ont accompagné dans les différentes phases de sa mise en œuvre. Elles sont très nombreuses. Depuis les enquêtes préliminaires de terrain jusqu’à la mise en forme définitive, leur présence a été d’une importance capitale. Nous ne

nous hasarderons pas à les citer toutes, mais qu’elles veuillent bien trouver ici l’expression de toute notre gratitude. Ku lim juum ! (Qui cite se trompe!) Ainsi s’exclamait l’adage wolof. Formule de sagesse qui met en garde contre le risque d’oublier des noms en citant ceux qui ont vaillamment participé à une œuvre collective. Œuvre collective, celle-là en est bien une. Aussi avons-nous fait nôtre cet adage. Qu’il nous soit cependant permis de souligner l’abnégation de Madame Cissé Ndèye Khary Sow et de ses enfants qui ont été les premières victimes de notre folle passion pour cette recherche qui s’est étalée sur de très longues années. Qu’ils se consolent en parcourant ces lignes qu’ils ont contribué à façonner. Notre reconnaissance va également à Stéphane Robert (directrice de recherche au CNRS-LLACAN) et à Bassirou Dieng (professeur titulaire à l’UCAD) qui, par leurs conseils, leurs critiques sans complaisance, ont élevé le niveau scientifique de cette étude. La thèse dont est issue ce travail leur doit beaucoup, notamment son orientation pluridisciplinaire et multimodale. Sans la merveilleuse conjonction de leurs expériences et compétences fort diverses, il aurait certainement eu du mal à voir le jour. Jërëjëf a yeen ! «Merci à vous !». L’AUTEUR

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INTRODUCTION GÉNÉRALE
1. Le sujet : Problématique, justification et objectifs Beaucoup de travaux ont été consacrés au wolof. Dans le domaine de la langue, en dehors des ouvrages anciens (produits par des missionnaires ou administrateurs de colonie) qui portent sur le vocabulaire et la conversation, la grande masse des études a investi le champ grammatical pour s’intéresser notamment à la phonétique et à la morphologie. Le Département de Linguistique de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Dakar a jusqu’ici essentiellement axé ses recherches sur ces deux domaines de la linguistique. Les travaux sur la syntaxe, la sémantique et la dialectologie sont rares. Maintenant que la phonologie et les mécanismes de fonctionnement de la langue sont plus ou moins bien établis avec notamment les apports considérables de Amadou Dialo et d’autres chercheurs sénégalais ou africanistes, des recherches peuvent et doivent nécessairement être menées sur d’autres aspects de la langue, et ceci en relation avec les derniers développements de la linguistique. C’est notre conviction profonde. Conviction que nous avions voulu traduire en acte à travers le choix de notre premier sujet de thèse (doctorat de troisième cycle):
« Expression du temps et de l’aspect dans la communication linguistique. Analyse de quelques énoncés du français (langue dite à temps) et du wolof (langue dite à aspects) dans le cadre de la théorie générale de l’énonciation ».

Il peut paraître curieux qu’après une thèse sur la grammaire de l’énonciation, on en vienne à une autre étude sur la littérature orale wolof tutoyée par beaucoup de chercheurs sénégalais, littéraires et ethnologues principalement. Signalons cependant qu’à propos des recherches sur la littérature wolof, nous avions déjà entrevu des domaines peu explorés : - Il s’agit d’abord de celui de la chanson1. A titre indicatif, on peut noter l’absence quasi totale de corpus sur l’ensemble de la production chantée. Même si des typologies sont çà et là énoncées, celles-ci n’ont jamais été faites à partir de l’analyse d’un corpus. Elles ont toutes été nourries par la seule taxonomie
1

Signalons toutefois les importantes études de M. Ndoye, M. C. Thiam, M. Wade et I. Wane qui, bien que ne proposant pas un corpus sur l’ensemble de la production chantée, sont d’un apport considérable dans l’effort de rendre compte du fonctionnement de ces chansons dans la société. Ndoye M., (1981), Bibliog. 310. Thiam M. C., (1980), Bibliog. 330. Wade M., (1988), Bibliog. 334. Wane I., (1998), Bibliog. 335.

locale. Et pourtant, à nos yeux, ce désintéressement à la parole chantée ne se justifie guère, car la société wolof, peut- être parce qu’elle est de culture orale, privilégie la parole chantée dans l'acquisition comme dans la conservation et la transmission des connaissances et des valeurs. Notons d'ailleurs que ce n'est pas là la caractéristique essentielle de la seule société wolof. Toutes les sociétés de tradition orale ont eu à donner, dans le processus de leur évolution historique, la même importance à la parole en général et à la parole chantée en particulier. Elle leur permettait de continuer à perpétuer et à faire vivre l'héritage culturel des ancêtres, mais également de jouer un rôle important dans la reconnaissance identitaire et le maintien de la cohésion de la communauté. Dans ces sociétés, la notion occidentale de « l'art pour l'art » n'avait pas cours2. La parole y était considérée comme un moyen et non comme une fin en soi. Même si à l’image de beaucoup de ces sociétés de culture orale, les Wolof ont pratiqué l’écrit, il demeure qu’ils sont plus performants à l’oral. Evidemment la notion de performance est ici à rattacher aux concepts opératoires de parole, éloquence et connivence sur lesquels elle repose. Comme le constate fort judicieusement Youssoupha Diagne, le texte écrit wolof ne prend son vrai relief que quand il est dit par un locuteur reconnu unanimement performant3 par les Wolof à partir de critères émiques fondant leurs représentations normatives dans ce domaine précis:
« Avec l'islam, les populations wolof ont appris à étudier le coran, à le lire, à l'écrire. Les versets coraniques étaient enseignés sur des tablettes en bois et la phrase gravée devait être répétée mot à mot, mot pour mot, clamée et psalmodiée à haute voix de façon retentissante et solennelle. L'écriture arabe intégrée dans l'univers culturel traditionnel wolof prend une signification nouvelle, celle d'être dite, lui conférant ainsi une autre dimension »4.

Très populaire auprès du public wolof et même non wolof, la chanson semble plus ou moins influencer le comportement, les manières, les expériences et les activités quotidiennes des Wolof. En cela d'ailleurs, les chansons constituent un élément particulièrement représentatif de la culture wolof et devraient par ce biais bénéficier de plus de considération.
Sur l’importance de la parole dans les sociétés de tradition orale, on peut consulter R. Luneau (1981), Bibliog. 300 ; à la page 11 de cet ouvrage il y écrit: « tout peut être chanté, et il est étonnant de voir combien les chansons restituent le visage de la vie […]. Cette vie qui les enfante et leur prête les mots de l’existence journalière ». 3 Dans cette approche nous ferons la différence entre compétence et performance. La première indique la connaissance intuitive qu’un locuteur-auditeur idéal a de sa langue et la seconde renvoie à ce qui se passe effectivement quand quelqu’un parle ou écoute. Comme on le voit, il s’agit de la célèbre dichotomie chomskyenne, héritière de celle non moins célèbre saussurienne, langue/parole. 4 Cf. Diagne Y., (1982), Bibliog. 257, p. 115.
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- Le deuxième domaine qui, à nos yeux, souffre d’un déficit d’attention de la part des chercheurs travaillant sur la langue et la littérature wolof, c’est la dimension interactive des chansons. Pourtant travailler sur les processus linguistiques, para et non linguistiques de la parole chantée amènerait ainsi à recentrer l'approche de la littérature orale autour de la problématique générale de la communication et à considérer l'oralité comme un modèle d'interaction sociale. En effet, hormis ses aspects méthodologiques, le discours littéraire (l'oralité peut bien en être un) s'inscrit et se développe tout naturellement dans un "circuit de communication". La compréhension d'un tel discours ne saurait alors se faire en dehors de ce qui se joue dans la relation entre ses protagonistes (je / tu), leurs paroles, leur silence, leurs malentendus, etc. Borel cité par A. Petit-Jean ira même jusqu'à convoquer, dans ce même registre, ce que l'on pourrait appeler l'interdiscursivité:
« Un type de discours n'a pas de réalité sémiotique lorsqu'il est isolé de son contexte, de ses rapports à d'autres discours, des situations qui le déterminent où il a des effets »5.

Vu sous cet angle, l'existence du discours littéraire, au-delà de la nécessaire dimension esthétique, repose essentiellement sur la présence d'une énonciation dans le cadre d'un acte de communication interpersonnelle. Or, il existe en wolof énormément de faits de parole culturalisée qui répondent à ces critères et pour lesquels le statut de "discours littéraire" est comme refusé par ceux-là qui mettent en avant la forme pour justifier de l’existence d’un genre. En tout cas, de plus en plus, et à la suite de Jean Derive6, le terme de « ethno-littéraire » est utilisé pour les désigner. Même si la réflexion sur la "littérarité" ou non de ces genres n'entre pas dans notre problématique, soulignons tout de même, pour ne pas faire la police des genres, que les principales préoccupations de l'ethnologie symbolique (dont principalement l'articulation des discours aux réalités sociales) relevées dans les paroles culturalisées et qui font penser, à tort ou à
Cf. Borel M. – J. cité par Petit-Jean A., (1989), Bibliog. 184, p. 98. Cette conception est celle de beaucoup de classificateurs. On peut en citer : Adam J. – M., (1989), « Pour une pragmatique linguistique et textuelle », in L’interprétation des textes, Paris, Minuit. Bronckart J. – P., (1987), « Interactions, discours, significations », Langue française, n° 74. 6 Même si le terme est de lui, Jean Dérive n’a jamais fait sienne cette pensée. Tout au long de ses travaux, il a toujours voulu montrer que la littérature orale était une littérature digne de ce nom dans la mesure où elle suscite un plaisir esthétique, comporte une forme (un style et une organisation d’ensemble) et dépasse la seule fonction utilitaire. Notons à cet égard que certes la littérature a d’abord signifié savoirs à un moment où tous les textes à visée esthétique portaient la dénomination de poème ou poésie, mais depuis le XVIIIe siècle elle est utilisée pour tout texte ayant une dimension esthétique.
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raison, à l’ethno-littérature se retrouvent aussi dans les genres reconnus et codifiés par la littérature classique européenne. Réfléchissant sur "la tradition orale comme modèle de communication", Alioune Tine fait pourtant remarquer que:
« Ce qui préoccupe l'ethnologie dans les sociétés de tradition orale, c'est l'étude des mythes et des rites, c'est la configuration des systèmes de représentation symboliques et institutionnels et surtout leur impact dans l'organisation sociale. Par contre, l'oralité comme modèle d'interaction sociale ou comme forme de communication interpersonnelle a été systématiquement évacuée de leur champ d'investigation »7.

Mieux, dans ce traitement du symbolisme, l'ethnologue ne se réfère pas de manière systématique aux contraintes linguistiques et sémiotiques du texte dont il essaie de rendre compte pour étayer les résultats de ses recherches. Cependant, pour justifiés qu'ils soient (si l’on s’en tient au contexte d’alors), ces propos de Alioune Tine ne doivent pas cacher au nom d'un objectif communicationnel, la tentative de comprendre et d'élaborer un univers de discours, dans l'analyse des mythes et des rites. Claude Lévi-Strauss peut bien être une illustration vivante de cette préoccupation. Dans les Mythologiques, reconnaissent J. Peytard et S. Moirand, il n'est question que du discours:
« L'analyse des mythes, avec la publication sur huit ans de la série en quatre volumes des Mythologiques (1964-1971) et une gigantesque tentative de comprendre le fonctionnement des discours immergeant les sociétés. Que la méthode soit celle de configurer des structures, et qu'elle soit de ce fait classée dans le structuralisme, ne doit pas occulter l'objet qu'elle vise: un univers de discours »8.

Mais ce qui, à nos yeux, fait l'importance de la réflexion d’Alioune Tine, c'est de considérer l'oralité comme l'enjeu d'une communication parce que instaurant un lien entre l'émetteur et le récepteur au travers d'un dialogue toujours renouvelé entre les codes multiples du discours (langue, style, intentions de l'énonciateur, valeurs, rituels, stratégies de communication sociale) et ceux de l'auditeur (ses compétences, ses attentes, etc.). Dans une telle perspective, nous voici en fait bien loin des analyses qui enfermeraient leur auteur dans la simple discursivité du langage et / ou au seul contenu dont l'oralité en tant qu’espace culturel est porteuse9.
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Cf. Tine A., (1984), Bibliog. 212, pp. 77-78. Cf. Moirand S. & Peytard J., (1992), Bibliog. 166, p. 16. 9 Sur ce registre nous semblons être en phase avec l’esprit des travaux de l’équipe de G. Calame-Griaule qui bien que respectant l’enregistrement des structures et formes langagières, déplacent les frontières de la recherche sur le langage en allant au-delà de la simple constatation des régularités ethnologiques qui se dégagent à l’analyse des textes recueillis. Ils intègrent entre autres les phénomènes d’énonciation qu’ils relient à

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- Le dernier aspect sur lequel nous allons jeter notre regard critique, c’est la part insignifiante accordée à l’analyse stylistique dans les mémoires et thèses consacrés à la littérature et à la langue wolof. L’intérêt majeur de ce travail qui se situe dans une perspective à la fois littéraire, sociologique et linguistique, est à chercher d’abord dans la volonté réelle de combler ces trois lacunes principales. Aussi nous sommes-nous imposé les objectifs suivants: recueillir des textes sur l’ensemble de la production chantée des wolof et conserver ces données pour une éventuelle exploitation en littérature, en ethnologie ou en anthropologie culturelle10; proposer une typologie illustrée par des textes du corpus et tenant compte des apports de l’ethnographie de la communication; nous atteler à redonner au langage sa fonction première qui est d’assurer la communication entre les individus en mettant les discours-chansons en rapport avec ceux qui les disent et avec ceux à qui ils sont destinés. C’est ainsi seulement que nous pourrons arriver à étudier les différentes stratégies de connivence utilisées par les chanteurs wolof; renouveler l’analyse stylistique des genres littéraires wolof en nous servant d’outils d’analyse textuelle empruntés à la linguistique textuelle, à l’énonciation, à la pragmatique, à l’argumentation, bref à des cadres d’analyse jusqu’ici réservés aux langues à tradition écrite. Soulignons tout de suite que l’analyse ne portera pas sur l’ensemble du corpus mais uniquement sur les textes laudatifs, satiriques ou satirico-laudatifs. Mais pourquoi un tel choix ? Le choix de ces deux types de discours s'explique largement d'abord par le fait que la chanson wolof est presque toujours axée sur les louanges (kañ) et les critiques ( aññ). Devrait-on d'ailleurs s'en étonner pour une société qui s'attache beaucoup à l'exercice du dire pour exprimer les qualités mais également les défauts de l'homme? En Afrique, plus qu'ailleurs peut-être, les chansons populaires dans leurs aspects laudatif et satirique constituent un lieu
certaines contraintes qu’étudie la pragmatique. En cela d’ailleurs, ils rendent dépassés les propos d’Alioune Tine cités plus haut. 10 Cette étape est fondamentale dans notre recherche. N’oublions pas qu’on s’est souvent servi du matériau pour définir la notion de littérature orale. Certes il s’agit d’un procédé très réducteur, mais l’existence d’un corpus d’un type plus ou moins défini a l’avantage d’être le premier moment de toute recherche sur des productions (qui parfois n’ont pas d’auteurs connus), qui sont transmises oralement sur plusieurs générations au sein d’une même collectivité restreinte. Même si la méthodologie de la collecte est proche de celles déjà en vigueur, elle aura aidé à mettre la main sur beaucoup de productions en voie de disparition.

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d'expression vivant et révélateur des aspirations, des croyances, bref de la vision du monde des populations qui les produisent et les consomment. On comprend dès lors leur utilisation chez les Wolof dans des entreprises de sauvegarde et de transmission des valeurs morales qui sous-tendent la cohésion du groupe et nourrissent les activités quotidiennes de ses membres. Suivons ce qu'en dit A. Sylla:
« ... les actes de bravoure héroïque, de sacrifice pour sauver l'honneur, de grande générosité, sont magnifiés dans les compositions des griots* qui les rendent immortels : aussi voit-on des individus continuer à jouir du prestige d'un ancêtre lointain, à en tirer honneur et avantages de toutes sortes. Inversement, toute faute morale grave est perpétuée par les poèmes des chansonniers, elle ne s'éteint pas avec la mort de l'auteur. Les descendants peuvent en pâtir et être handicapés par cette tâche qui les poursuit comme une ombre »11.

Ces remarques donnent la mesure de l'importance de la satire et de la louange dans les chants wolof, et montrent l’intérêt d'y jeter un regard. Ensuite, bien qu’ils soient deux attitudes différentes face aux lois de l'échange normal, le discours élogieux et le discours satirique ont une seule et même visée : faire de l'auditeur-interprétant un complice. Le chanteur ne cherche-t-il pas à l'entraîner dans sa démarche en vue de lui faire accepter le contenu de ses paroles? Le fonctionnement de ces deux discours (satire et éloge) peut être décrit de la manière suivante: Satire (un cas de figure)
E : sujet discoureur qui vise à discréditer Propos R : auditeur que l’on cherche à constituer comme complice

R’ : sujet – cible (tierce personne) que E cherche à discréditer

Si l’on prend en considération la satire telle qu’elle fonctionne dans les cérémonies, on peut dire qu’il y a deux situations : une où la cible est présente et une autre où elle est absente.
En dehors des woyi jaloore, domaine exclusif des griots, les chansons du corpus ne sont réservées à aucune catégorie sociale. Les domaines d’expression des chansons sont étudiés au Chapitre II. 11 Cf. Sylla A., (1978), Bibliog. 327, p. 165.
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Si la cible est absente (c’est le cas par exemple du xaxar qui se déroule avant l’arrivée de la nouvelle mariée au domicile conjugal), elle n’est pas incorporée au circuit de communication. On s’adresse à elle (en la citant nommément ou non) par public interposé. Si la cible est présente (c’est le xaxar qui se poursuit après l’arrivée de la nouvelle mariée), elle est incorporée au circuit de communication. On s’adresse à elle directement. Cependant, dans cette situation de face à face entre l’énonciatrice (qui cherche à discréditer) et l’énonciataire (que l’on cherche à discréditer), il faut faire la différence entre le gaaral, le xaste et le xaxar. Le gaaral fait la satire d’un individu de façon détournée en sa présence. Dans le xaste, le langage n’est pas détourné, il est direct. On le retrouve surtout dans les disputes entre femmes où chacune essaie d’écorcher l’autre de la manière la plus virulente. Le xaxar quant à lui s’inscrit dans le cadre d’une communication circonstancielle. En effet, il marque théoriquement l’arrivée de la coépouse chez le mari (où réside déjà la première femme) par une série de propos injurieux∗. Pour A. B. Diop, ces propos ne sont rien d’autre qu’une simple manifestation d’hostilité simulée contre la nouvelle mariée (1985 :190). D’ailleurs cette hostilité cesse dès que la nouvelle mariée s’acquitte d’une sorte d’indemnisation réclamée pour réparer le préjudice fait à la première femme.
« Bu ma xool, séet bi Nga mel ni bukki bu xiif Tan mu tawte Dëmm bu jëfuur Nun xamunu xiif Xamunu mar Xamunu tilim Bëggunu ku siis Bëggunu kuy sos Te dunu fen ». T. 161 (L.1-10) Traduction « Mariée, ne me regarde pas Tu ressembles à une hyène affamée Un vautour qui a subi la pluie Un diable qui se confesse


Cependant dans certaines localités comme la Sous-préfecture de Sakal (Région de Louga), la première femme qui rejoint son domicile conjugal peut faire l’objet de xaxar organisé et conduit par les autres femmes de la localité qu’elle rejoint et qui se considèrent comme ses coépouses.

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Nous, nous ne connaissons pas la faim Nous ne connaissons pas la soif Nous ne connaissons pas la saleté Nous n'aimons pas les égoïstes Nous n'aimons pas les brodeurs Et nous ne mentons pas »

Dans l’énoncé ci-dessus, la cible est nommément citée. C’est la nouvelle mariée (séet bi) qu’on cherche à anéantir pour avoir accepté de venir déranger la quiétude du ménage de la première femme.
“Móodu, baal toggaan jabar! Jabar joo togg mos ko Ak sa biiru kanara bi Móodu, baal toggaan jabar»! T 162 (L.1-4) Traduction « Modou, cesse d’accompagner les mariées ! Tu baises toute femme que tu accompagnes Avec ton ventre de canard Modou, cesse d’accompagner les mariées »!

Là aussi la cible, Modou est citée. On lui en veut d’être un ami et complice de l’époux de la nouvelle mariée.
« Góor ñi dofuñu Yaayi góor ñi dofuñu Ku ci yaru ñu takk la Ku ci yarediku ñu katt la Wacc la ak sa ndey ». T. 115 (L 1-5) Traduction « Les hommes ne sont pas bêtes Les mères des hommes ne sont pas bêtes Les sages auront des époux Les indisciplinées seront baisées Et abandonnées à leur maman ».

Ici, par contre, bien que la cible fasse surface dans le texte (cf. indisciplinées), on ne s’adresse pas à elle directement : le message se veut allusif et général.

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Louange (trois cas de figure)
Cas n° 1

E : Sujet discoureur

Propos

R=R’ (auditeur et cible)

Ici la cible est incorporée au circuit et est directement visée.
“Siggil nga say nawle Siggil nga say àndandoo Siggil nga sa yaay Siggil nga say xarit Su may laabaan doom ju yaay ja baax Duma sonn Su may laabaan doom ju yaay ja baax Duma tàyyi”. T 114 (1-8) Traduction « Tu as honoré tes semblables Tu as honoré tes compagnons Tu as honoré ta mère Tu as honoré tes amis Si je témoigne pour une fille dont la maman est exemplaire Je ne me fatigue pas Si je témoigne pour une fille dont la maman est exemplaire Je ne me lasse pas »

Hommage est directement rendu à la fille qui a su préserver sa virginité jusqu’à ce jour du jébbale (consommation du mariage). La cible peut être même directement interpellée comme dans «Laay Ñaax».
« Yaw Laay Ñaax! Taawu Amee baax sama Yàlla! Yaw Laay Ñaax! Ngaaxu tukkël mbaam mënu ko sëf Yaw Laay Ñaax! Taawu Amee baax sama Yàlla! Yaw Laay Ñaax! Ndaanaan yu ndaw yi yaw lañuy siiwal Cuune roy la juum Waane roy la saay sama Yàlla” T.552 (L.1-10)

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Traduction « Toi, Laye Niakh! Qu’il est gentil l’aîné de Ami, mon Dieu! Toi, Laye Niakh! Un âne ne peut pas transporter la charge d’un dromadaire* Toi, Laye Niakh! Qu’il est gentil l’aîné de Ami, mon Dieu! Toi, Laye Niakh! Les jeunes artistes te célèbrent Le médiocre cherche en vain à t’imiter L’être intelligent aussi s’y casse le nez, mon Dieu »

Cas n° 2
E : sujet discoureur Propos R : (auditeur)

R’ (cible)

Ici la cible n'est pas incorporée au circuit, on s’adresse à elle par public interposé.
“Yaroo baax, yaroo baax, yaroo baax Boo yaroo macc tàngal Ba yëy sa gune-ngaay” Traduction

T. 303 (L.1-3)

« La politesse, c’est ce qui importe (à répéter trois fois) Qui est poli suce des bonbons Et croque des biscuits »

Le sujet discoureur se situe dans le général pour féliciter la cible (celle dont le bon comportement nourrit la chanson) et inviter les autres (l’assistance) à faire comme elle pour être récompensées demain. N’oublions pas que nous sommes dans une société fondée sur un système de valeurs qui s’appuie sur le code de l’honneur et de la dignité.

*

De la même manière qu’il est impossible à l’âne de disposer des capacités de résistance du dromadaire, il n’est pas donné à n’importe qui d’avoir les qualités comportementales de Laye Niakh.

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“Aawa yaw! ngay dalax-dalaxi War na la Xam nga sa xolub jëkkër Aawa yaw! ngay dalax-dalaxi” T. 389 (L.1-4) Traduction « Toi la première! Tu marches fièrement Tu as raison de le faire Tu connais les désirs de ton mari Toi la première! Tu marches fièrement ».

Dans un langage très allusif, le sujet discoureur se veut l’avocat de la première femme dont il justifie la fierté. Elle a raison d’être fière, c’est elle qui connaît le mieux son mari. La nouvelle mariée est invitée par la même occasion à faire attention. Cas n°3 (auto - louange)
E : sujet discoureur et cible Propos R : (auditeur)

R’ = « je » = cible

Dans ce cas: la cible est incorporée au circuit mais se confond avec le sujet discoureur.
“Maa jara tëggal Maa jara woy Maa jara àndal Ndax maa di waaguñaay”. T. 247 (L.1-4) Traduction « Je mérite qu'on batte les tam-tams pour moi Je mérite qu'on chante pour moi Je mérite d’être accompagné Car je suis un imbattable ».

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Sans détours, le sujet discoureur (qui se désigne lui-même par je) vante ses mérites et explique le pourquoi de l’estime dont il fait l’objet.
« Cebbi dana màtt Moo tax gaa ñi di ko yër di daw Cebbi dana màtt». T. 243 (L.1-4) Traduction « Le python mord C'est pourquoi les gars n’osent pas s’approcher de lui Le python mord ».

Dans un langage détourné et très imagé, le sujet parle à la troisième personne de lui-même comme d’un python qui n’hésite pas à sévir.
« Billaaxi maa xam Billaaxi maa mën Ndax Yàlla miy mënale Moo tax ma mën Ba ku ñëw ma won la samay mën-mën Te képp ku mëna faram-fàcce Xam na ni maa mën Ndax damaa oyof nib sën Ba tax far maay ki mën”. T. 455 (L.1-9) Traduction « Au nom de Dieu, c'est moi qui connais Au nom de Dieu, c'est moi qui peux Car c'est Dieu le détenteur du pouvoir Qui m'en a donné Je peux le prouver à qui le voudrait Et quiconque sait traduire En sera convaincu Je suis humble comme un tas d'ordure Ce qui fait que je suis celui qui est capable ».

Là aussi, le sujet discoureur se met au centre de son propos. La production de chacun de ces trois types de discours exige des compétences diversifiées et des stratégies discursives et interactionnelles (une argumentation est toujours construite pour quelqu'un). C'est pourquoi ils seront décrits et analysés du point de vue du sens et de la manière dont ils sont mis en

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œuvre par le sujet-parlant et perçus par le sujet-auditeur. Cela nous place dans un cadre supraphrastique c'est-à-dire, dans une perspective faisant intervenir, bien au-delà des limites de la ligne ou de la phrase, ce à quoi ces mêmes types de discours réfèrent explicitement ou implicitement, les réseaux notionnels ou formels auxquels ils sont rattachés, les circonstances spatio-temporelles, les conditions les plus diverses de la production / réception dans lesquelles ils sont émis et dont découlent des modalités, des effets de sens d'ordre complexe dont on ne peut faire l'économie sans se couper des réalités de leur production12. L’impossibilité de traiter des chansons dans une perspective interactive sans analyser entre autres la musique explique en gros la principale limite de cette étude. A notre avis, parler de la musique et donc du mode mélodique suppose des connaissances approfondies en musicologie. Ce qui n’est pas le cas pour nous. Nous ne nous sommes pas appesanti comme nous l’aurions souhaité sur cet aspect de la recherche. Notre indicateur principal a été la voix. Même si celle-ci constitue, sans aucun doute, la première des qualités indispensables à tout chanteur, il reste qu’elle ne suffit pas pour prendre connaissance de tous les mystères de la chanson sur le plan musical. 2. Méthodologie 2.1. Constitution du corpus 2.1.1. Terrains d'investigation et textes collectés Le corpus est l'aboutissement d'une série d'enquêtes menées entre 1996 et 2000 par nous-même et par nos étudiants des départements de philosophie, de sociologie et d'arabe. Il regroupe principalement des productions spontanées, car il nous a fallu recueillir en situation concrète nos différentes données. Il en comporte également d'autres préparées dans des conditions provoquées par une demande de l'enquêteur. En tout, nous avons retenu 561 textes, ce qui correspond à environ 1800 minutes d’enregistrement. Les textes ont été recueillis en milieu rural dans des régions où le wolof est la langue dominante : Thiès, Louga, Saint-Louis, Diourbel, Kaolack. Il nous fallait, en effet, avoir un échantillon de corpus suffisamment représentatif et des
12

Cette manière de traiter les phénomènes linguistiques dans un cadre supraphrastique a pratiquement caractérisé tous les travaux linguistiques qui ont eu pour objet les formes d’organisation ou de composition textuelles, quel que soit leur domaine de référence. Consulter à ce propos : Austin J. L. (1970), Bibliog. 10. Ducrot O. (1972), Bibliog. 60. Martin R. (1985), Bibliog. 154. Recanati P. (1979), Bibliog. 195. Searle J. R. (1972), Bibliog. 204.

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différentes zones traditionnelles de la société wolof et de toutes les catégories de la parole chantée wolof (chants de mariage, de tatouage, de berceuse…) pour les besoins de la typologie. L'analyse, quant à elle, n'a pris en compte que les textes laudatifs et satiriques (woyi taasu, bàkk (u), xaxar, taaxuraan, gàmmu, tagg, kañ, band, mbëggeel, seede, jaloore). Notons également qu'un certain nombre de textes provient de la sonothèque de Mme le professeur Lyliane Kesteloot de l'IFAN à qui nous exprimons toute notre reconnaissance. Nos enquêteurs avaient pour mission d'enregistrer les œuvres tirées de la tradition orale au magnétophone et de recueillir des informations relatives à chacun de leurs enregistrements. Les informateurs devaient être en premier les performateurs (chanteurs), ensuite des éléments du public-auditeur et enfin quelques individus réputés connaisseurs de la tradition. Il est évident que la compréhension des textes ne peut pas toujours se réaliser par une simple lecture même attentive. La consultation de personnes ressources détentrices de l’histoire politique, culturelle et sociale de la communauté est souvent d’une très grande utilité. De ces personnes ressources-là, nous pouvons citer Abdou Mbaye habitant à Mpal, Alassane Diagne habitant à Sakal et Lamine Kéba Seck habitant la région de Kaolack. Tous les informateurs avisés devaient être nés en campagne et y avoir grandi. Agés de plus de cinquante (50) ans, ils devaient également avoir le wolof pour langue maternelle et de préférence n'être jamais scolarisés en français. Voilà à titre indicatif un extrait de la grille que nous avions remise aux enquêteurs: titre de l'enregistrement; date et lieu de l'enregistrement; nature (chant lié à une cérémonie ou pas); situation des performateurs (âge, sexe, caste . . .); nombre de performateurs; caractéristiques du public (adultes, jeunes, femmes, hommes, enfants…); emplacement des performateurs et du public (les uns par rapport aux autres); position statique ou en mouvement des participants; costume particulier ou non des participants; instruments de musique; autres éléments importants pour comprendre l'enregistrement. 2.1.2. Le découpage syntaxique La majorité des textes du corpus nous a été donnée sous forme enregistrée. C'est pourquoi nous avons été obligé de mettre en ligne ces textes pour la transcription. Cette mise en ligne s'est faite en fonction de la conjugaison de

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critères qui tiennent compte du double codage des textes : codages linguistique et métalinguistique. Ces critères sont: la pause, la mélodie, le sens et la syntaxe. • La pause C'est un silence ou un arrêt marqué par le performateur dans la chaîne parlée à l'intérieur ou à la fin d'une articulation. Dans l'intonation, elle est annoncée par une inflexion descendante plus ou moins prononcée. C'est ainsi qu'on peut avoir des pauses légères ou des pauses fortes. Nos signes de ponctuation ont essayé dans la mesure du possible de restituer ces pauses, silence et autres intonations, rythmes, sous entendus. • La virgule C'est un signe qui marque une pause de courte durée que l'on rencontre à l'intérieur de l'articulation. Selon sa place, elle peut être marquée ou non. Elle n'est pas marquée en fin de ligne même si la pause orale est effective.
« Bii taat, Ndar la dëkk Kii koy riij, Ndar la dëkk Bii taat, woto àttanu ko Saxaar a koy diri Bii taat day àbbi tame Di riij soow Bi taat day àjji rido Di aj beeco”. T. 328 (L.1-8) Traduction « Ces fesses habitent à Ndar Celle qui les remue habite (aussi) à Ndar Ces fesses ne peuvent être transportées par une auto C'est un train qui les tire Ces fesses vont emprunter un tamis (Et) mélangent du lait Ces fesses baissent le rideau (Et) soulèvent le petit pagne ».

Comme on peut s'en rendre compte, bien qu'il y ait des pauses légères à la fin des lignes 3, 5 et 7 du texte wolof, la virgule n'est pas marquée. • Le point Il se trouve à la fin de l'articulation et représente par ce biais une jonction terminale comme devrait en attester la fin des lignes 1, 2, 6 et 8 du texte wolof précédent. Mais pour respecter la forme poétique de nos énoncés-chansons, les points ne seront pas typographiquement marqués.

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• Le point d'interrogation Il termine une énonciation interrogative.
“Jeeg buy sëy te nara sëy Nu muy sëye? Day fóotal goro Di yakkal goro Di waxtaan ak goro Di ko teeñ Am xelam di dal“. T. 332 (L.1-7)

Traduction « Une dame mariée et qui décide d'y rester Comment fait- elle ? Elle fait le linge pour sa belle mère Elle lui donne à manger Elle cause (habituellement) avec elle Elle lui enlève les poux de la tête Pour qu'elle n'ait pas de soucis ».

• Le point d'exclamation Il suit une exclamation, une interjection ou une interpellation.
«- Géwéloo! - Naam - Géwéloo! - Naam - May mab nopp. - Ma ne : jëkkër sofér a ca gën ». T. 329 (L. 1-4) Traduction « - Griot! - Oui - Prête-moi l'oreille - Oui - Je dis: le chauffeur est le meilleur des époux ».

• Les deux points Ils introduisent des propos comme c'est le cas à la ligne 5 du texte wolof précédent.

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• La mélodie* Le choix de ce critère est surtout dicté par la forme chantée ou psalmodiée de nos textes. La mélodie de la voix dépend du rythme de vibration des cordes vocales dans la formation de sons ordonnés en structures. Entre deux pauses, on peut avoir une unité mélodique qui fait alors l'objet d'une ligne.
“Day fóotal goro Di yakkal goro Di waxtaan ak goro Di ko teeñ“. T. 314 (L 3 - 6) Traduction « Elle fait le linge à sa belle-mère Elle lui donne à manger Elle cause avec elle Elle lui enlève les poux de la tête ».

Dans ce cas-ci nous notons qu’entre la pause finale légère de la première ligne et celle de la deuxième ligne, il y a une unité mélodique qui fait que nous avons deux lignes différentes. • Le sens Du point de vue du sens non pragmatique, la ligne comporte toujours un contenu sémantique. Dans notre conception, elle peut se confondre à la phrase ou en être un syntagme. En d'autres termes, la phrase est l'unité maximale de la ligne. Dans le texte ci-dessus cité en illustration (cf. 1.3), il y a deux phrases. La première va de la ligne 1 à la ligne 2 alors que la seconde couvre les cinq dernières lignes. • La syntaxe Tous les syntagmes et les unités intérieures aux syntagmes sont parfois ordonnés et rattachés à un prédicat principal qui en constitue le noyau informatif.
“Sama jeeg bii Mooy ñetti muut
*

La mélodie en tant que telle n’est pas abordée. Nous nous sommes limité aux variations de la voix dans l’analyse.

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Biir yi ni muut Ndaa yi ni muut Mu dégg wax ju mu moom Te mëna tontu Dellu ni muut ». T. 326 (L.1-7) Traduction « Ma femme-ci C'est trois qualités Les ventres sont bien remplis Les canaris sont bien remplis Elle entend des paroles (calomnieuses) qui s'adressent à elle Elle peut y répondre Elle préfère se taire ».

Toutes les lignes du texte wolof se rattachent ainsi au prédicat principal "mooy ñetti muut13" qui est développé. 2.1.3. La traduction Traduire, qu'est-ce à dire ? Le Petit Robert pose que c'est:
« Faire que ce qui était énoncé dans une langue le soit dans une autre, en tendant à l'équivalence sémantique et expressive des deux énoncés ».

Si nous comprenons bien, traduire c'est produire des équivalences, c'est-àdire des substituts presque parfaits. C'est là, pensons-nous, l'idéal visé par toute opération de traduction, même par celles qui ne seraient pas intralinguales. Mais comme tout idéal, celui-là également, ne peut pas être atteint. Les langues ne sont pas des nomenclatures, et chacune a son génie propre, lequel génie se manifestant par une phonologie, une morphologie, une syntaxe et même une sémantique particulières. L'adage italien n’avait-il pas raison de considérer comme traître le traducteur? Ce qu’il convient alors de faire, c’est de chercher à se rapprocher le plus possible de la réalité à traduire. Comment? Nous pensons qu’il est possible par une double opération de substitution et d'interprétation-transformation de s'acquitter de cette tâche. C'est peut-être ce qui explique l'existence de l'opposition : traduction fidèle (calque)/ traduction libre (adaptation). Dans la
13

Il s’agit en réalité de deux acceptions du mot muut (rempli, silencieux) qui évoquent deux qualités chez cette femme. D’abord, elle sait s’occuper de la soif et de la faim (en un mot des besoins) de son mari. Ensuite, elle sait utiliser le silence comme réponse à l’insolence des autres.

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pratique, cette double opération se matérialise par une sorte de compromis entre la traduction littérale (juxtalinéaire) et la traduction littéraire. Ce qui n'est pas toujours facile, car toute traduction pose un problème de transposition à deux niveaux: socioculturelle et linguistique. Le sens n’est pas seulement une affaire de mots et de phrases. C’est aussi une affaire de contexte d’énonciation au sens le plus large. Et ceci est encore plus vrai pour un énoncé qui libère des sousentendus et qui exige pour sa lecture que l’on tienne compte de toutes les données situationnelles. Comme il nous est souvent arrivé, dans le cadre de ce travail, d'être dans l'impossibilité de trouver un substitut en français à un concept ou à une expression wolof, nous avons jugé bon de faire accompagner certaines de nos traductions de notes explicatives à portée linguistique et / ou ethnolinguistique. Nous nous sommes en outre attaché à respecter, dans la mesure du possible, la forme orale et spontanée de certaines expressions afin de donner une image plus ou moins fidèle de la tradition populaire véhiculée par les textes. 2.2. L’analyse Comme on peut le deviner, la dimension interactive que nous imprimons à notre approche des discours satirique et laudatif wolof fera que nous ne pourrons pas être indifférent à l'ethnométhodologie ou plus exactement à l'ethnographie de la communication qui s'intéresse en priorité non pas à l'organisation textuelle des interactions (comme le fait l'analyse conversationnelle) mais plutôt aux relations (verbales mais aussi para verbales et gestuelles) entre les sujets interactants. Pour expliquer cette filiation épistémologique, il ne serait peut-être pas inutile de revenir sur la place de cette discipline dans le cadre de l'approche communicative. Ce détour nous servira de prétexte d'ailleurs pour définir et préciser le cadre de référence théorique de notre recherche. Jean Peytard et Sophie Moirand n’avaient-ils pas raison d'écrire dans "Discours et enseignement du français":
« Aucune recherche ne se développe sans choisir au préalable l'appareil conceptuel qui fondera l'analyse, sans se situer parmi les courants et les thèses qui constituent un champ scientifique »14?

Ce constat fait, se pose alors à nous l'épineuse question de la reconstitution d'une histoire épistémologique. A partir de quelle thèse et à l'intérieur de quelle approche théorique de la communication allons-nous conduire notre investigation?

14

Cf. Moirand S. & Peytard J., (1992) Bibliog. 166, p. 109.

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2.2.1. Analyse de quelques modèles de communication appliqués à la littérature orale Situé au carrefour des schémas de K. Bühler et C. Shannon, le schéma de R. Jakobson paraît être au centre de toutes les réflexions sur le langage en tant qu'instrument de communication. Aussi l'avons-nous choisi comme point de départ de notre réflexion. Comme le rappelle A. Petit-Jean,
« L'hypothèse de Jakobson a consisté à réduire la diversité des échanges sociaux sous la forme d'un modèle de la communication construit à partir des paramètres présents dans un procès de communication » 15

L'un des mérites du schéma jakobsonien est certainement de rassembler d'abord des concepts hérités en grande partie de K. Bühler et de C. Shannon pour ensuite envisager leurs relations. Il s’y ajoute également le renouvellement qu’ 'il permet de notre regard sur le langage en invitant à une réelle prise en charge des multiples problèmes de l'énonciation par une nécessaire interdisciplinarité. Démarche plurielle que P. Kuentz a saluée à sa manière par les termes que voilà:
« [Le schéma élaboré par R. Jakobson] a connu pourtant un immense succès qu'il doit sans doute pour une bonne part à sa vocation interdisciplinaire. Comment ne fournirait-il pas un excellent outil interdisciplinaire puisqu'il fait interférer sous l'invocation de la linguistique, des démarches empruntées aux autres «sciences de l'homme 16? »

Des instances intervenant dans un procès de communication, Jakobson retient: le destinateur et le destinataire, le contexte référentiel, le code commun aux deux protagonistes, le maintien du contact entre ces protagonistes et le message, objet de la communication. Cela conduit au schéma ci-dessous présenté par certains (peut-être à tort) comme le schéma canonique de la communication:

15 16

Cf. Petit-Jean A. (1989) Bibliog. 184, p. 108. Cf. Kuentz P. (1972), Bibliog., 122, p. 25.

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Contexte Destinateur Destinateur Message Contact Code Destinataire

A ces six composantes, Jakobson associe six fonctions particulières auxquelles, à ses yeux, peuvent se réduire toutes les situations langagières. Fonction référentielle Fonction émotive Fonction poétique Fonction phatique Fonction métalinguistique - La fonction émotive marque l'attitude du "je" énonciateur à l'égard de son discours. - La fonction conative marque l'inscription du "tu" récepteur dans la trame du discours. - La fonction référentielle donne une visée expositive. - La fonction poétique révèle la valeur linguistique des signes. Fonction conative

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- La fonction phatique traduit la permanence du jeu dialogique. - La fonction métalinguistique permet la métacommunication entre les deux interlocuteurs. Constatons cependant à la suite de Jakobson qu'un message est rarement monotypique. Il serait en effet difficile de trouver des messages qui ne rempliraient qu’une seule fonction. D’ailleurs la diversité des messages semble résider non pas dans le monopole de l'une ou de l'autre fonction, mais dans les différences de hiérarchie entre celles-ci. Dans tous les cas, la structure verbale d'un message dépend avant tout de sa fonction prédominante. Ce constat est parfaitement vérifié dans la réalité de l'interaction où un énoncé présente en général plusieurs fonctions. Notons malgré tout que quelle que soit la fonction dominante, elle côtoie presque toujours la fonction émotive qui se manifeste par le jeu des facteurs prosodiques (intonation, rythme, intensité) et par celui des éléments de modalisation du discours. Bien qu'ayant l'avantage d'une systématisation, ce schéma jakobsonien ne sera pas épargné par la critique17, surtout celle issue du milieu des interactionnistes et autres analystes des discours qui ont peine à admettre et à se satisfaire de la transparence du langage et de l'expression de Boileau.
Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement.

Revenons brièvement sur quelques reproches qui lui ont été faits pour relever quelques adaptations et corrections qui ont rythmé son évolution. Constatons d'abord que le schéma jakobsonien est curieusement à rapprocher de celui de la théorie de l'information-machine élaboré par Claude Shannon (repris par Gschwind- Holtzer G., 1981, p. 9).

Voir en particulier celles de: Benveniste E., (1974) Bibliog. 17 Flahaut F. (1978) Bibliog. 68 Kerbrat-Orecchioni C. (1980), Bibliog. 113 Fuchs C. & Le Goffic (1985), Bibliog. 81 Delas D., (1993), Bibliog. 50 Il faut très certainement y ajouter tous les travaux portant sur l’énonciation (des travaux de rhétorique de l’Antiquité aux courants énonciatifs contemporains, en passant par les réflexions logico-grammaticales) qui aboutissent tous à une critique de la conception instrumentale du langage qui apparaît chez Jakobson.

17

28

signal
Source de l’informat° Transmet -teur

signal

message
Récepteur Destination

message émis
Source de bruit

message reçu

Dans cette théorie où la langue n'est rien d'autre qu'un code, c'est-à-dire un instrument parfait d'échange verbal,
« La situation qui est donnée comme primaire, " normale", est celle qui met en présence un "émetteur", conscient de son message avant toute élaboration linguistique, et un "récepteur - enregistreur", échangeant des "informations" correctement codées et univoques à propos d'un "objet" de référence lui aussi donné d'emblée dans le monde avant tout langage »18.

Un tête-à-tête ne pourrait être mieux décrit et idéalisé. Le concept de communication s'y réduit à un schéma simpliste émetteur / récepteur partageant le même code. Certes une telle conception informative du langage (communiquer c'est avant tout faire savoir) héritée en grande partie de la philosophie et de la logique du XIXe siècle (le langage est le reflet de la pensée) s'applique parfaitement à certaines conversations où l'on peut aisément deviner la fin, l'enchaînement des idées, parce que les locuteurs n'ont pour volonté que de transmettre efficacement une information quantifiable. Mais est-il toujours possible de quantifier un contenu informationnel pour prétendre à une communication transparente et réussie? Assurément non. Le penser serait dissimuler d'une part les effets de sens qui peuvent échapper, même dans le cas d'une expression "claire", et d'autre part la non-coïncidence des systèmes des énonciateurs. A ce titre, Daniel Delas faisait remarquer que:
« Les obstacles proprement linguistiques (ambiguïtés en tous genres, homonymies et paronymies, non-dits, etc.) font de la langue un moyen de communication si imparfait et si impur qu'on a pu dire que c'était la communication réussie qui était un miracle »19.

18 19

Cf. Delas D. (1993), Bibliog. 50, p. 42.

Cf. Kuentz P. (1972), Bibliog. 122, p. 25.

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De surcroît, communiquer c'est aussi comprendre et vivre une situation, d'où l'importance des coordonnées de celle-ci dans l'activité discursive. C'est sans doute sur cet aspect que K. Orecchioni voulait attirer l'attention en écrivant:
« Parler, ce n'est sûrement pas échanger librement des informations qui "passent" harmonieusement, indifférentes aux conditions concrètes de la situation d'allocution et aux propriétés spécifiques des partenaires de l'échange verbal. [. . .] On ne peut décrire un message sans tenir compte du contexte dans lequel il s'enracine, et des effets qu'il prétend obtenir »20.

En vérité la signification d'un message n'existe pas intrinsèquement au message: c'est le contexte (moi, ici, maintenant) qui lui donne sens. Or, à en croire C. Fuchs et P. Le Goffic, dans la conception jakobsonienne de la communication, il y a peu de place pour la situation qui supporte pourtant tout échange. En outre, les protagonistes de l'acte énonciatif (énonciateur et énonciataire qui y participent toujours, ne serait-ce que virtuellement) y sont réduits à des fonctions d’émetteur et de récepteur:
« L'inconvénient de ce schéma est qu'il isole les termes les uns des autres, comme si le message était par exemple une réalité quasi-matérielle, qui passerait ainsi de main en main, sans être altérée dans l'opération. Aux deux bouts n'interviendraient que des opérations d'encodage et de décodage, purement mécaniques .Le caractère de simplicité excessive de ce schéma, aboutissant à le rendre en définitive faux, a été mis en évidence de plusieurs façons : la signification d’un énoncé apparaît comme quelque chose qui met en jeu l’émetteur et le récepteur, engagés l’un et l’autre, de façon dissymétrique, dans un travail de constitution de cette signification »21.

Précisons que la situation d'allocution, maintes fois évoquée, constitue le cadre dans lequel se trouvent les partenaires engagés dans la communication et
« où se construit un contrat d'échange langagier en fonction de l'identité des partenaires et des intentions communicatives du sujet parlant (le projet de parole »)22.

Cette situation est externe à l'acte de langage tout en en constituant les conditions de réalisation. L'un des partenaires est le sujet-communiquant qui accomplit l'acte de parole, l'autre est le sujet-interprétant qui reçoit et interprète le discours du sujet-communiquant. Un autre reproche fait à Jakobson, c'est de mettre code et contexte au singulier* pour ensuite leur déléguer tout fait de parole. Cela a pour principal
20

21

Cf. Kerbrat-Orecchioni C. (1980), Bibliog. 113, P. 8. Cf. Fuchs C. & Le Goffic, (1985), Bibliog. 81, p. 122. 22 Cf. Charaudeau P. (1992), Bibliog. 32, p. 635. * Comme chez Saussure où la langue est conçue comme un « trésor » extérieur aux individus qui se l’approprient par mémorisation, Jakobson admet, par hypothèse, le

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effet d'arrêter le domaine de la réflexion linguistique à la limite de la phrase. Jakobson semble ainsi ôter au phénomène linguistique toute dimension sociale et du coup tout rapport de pouvoir dans le discours. Or, les protagonistes d'un échange n'ont pratiquement jamais la même compétence linguistique. Chacun d'eux connaît et comprend la langue commune en fonction de son histoire, de ses opinions, de ses croyances, de sa culture, etc. A ce propos K. Orecchioni nous rappelait fort justement qu'
« il est inexact . . . que les deux partenaires de la communication, même s'ils appartiennent à la même "communauté linguistique", parlent exactement la même "langue", et que leur compétence s'identifie avec "l'archi-français" d'un"archi - locuteur – allocutaire »23"

Plus offensif P. Bourdieu dénoncera même en ces termes l'existence du concept de "langue commune":
« L'utilisation de cet artefact théorique qu'est la notion de "langue commune"joue un rôle idéologique bien précis: il sert à masquer sous l'apparence euphorisante d'une harmonie imaginaire l'existence de tensions, d'affrontements et d'oppressions bien réels; nier l'existence de ces tensions, et se bercer de "l'illusion du communisme linguistique", c'est en fait tenter de conjurer, par le biais du langage, les clivages sociaux »24.

Aussi les capacités des interlocuteurs ne peuvent-elles pas se limiter dans l'activité discursive à la seule compétence linguistique. Ils ont la possibilité, audelà de leurs capacités logiques et linguistiques, de jouer avec les mots, leur imaginaire, leur inconscient, leurs sentiments, etc. et d'en avoir la compréhension partagée. A propos de discours oraux plus particulièrement, compétence linguistique et compétence extralinguistique se prêtent mutuellement leur concours. Disons en passant que leur distinction dans notre

code comme unique et monolithique. « Or [comme le souligne Kerbrat-Orecchioni], un tel objet n’a aucune réalité empirique. La langue n’est rien d’autre qu’une mosaïque de dialectes, de sociolectes et d’idiolectes, et la linguistique se doit de rendre compte de ces différents lectes, quitte à les intégrer, mais dans un deuxième temps seulement, en un objet abstrait que l’on appelle parfois diasystème » (1980 : 6). Le contexte qui apparaît comme le produit d’une construction des interactants (nature du genre de discours, rôle des participants, nature du cadre spatio-temporel) ne peut également pas être figé. A la fin de l’échange le contexte, sous l’influence des informations et des comportements introduit dans l’interaction, peut être différent de celui qu’il était au départ. 23 Cf. Kerbrat-Orecchioni C. (1980), Bibliog. 113, p. 14. Il est particulièrement intéressant de lire à ce propos l’analyse faite par Robert Martin sur la paraphrase (Bibliog. 1996) 24 Cf. Bourdieu P. cité par Kerbrat-Orecchioni C. (1980), Bibliog. 113, p. 9.

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étude répond plus à un souci de présentation qu'autre chose. Nous sommes conscient qu'elles sont en interaction permanente. En complexifiant la situation de communication et en l'élargissant à des éléments modalisants de celle-ci, C. Kerbrat-Orecchioni propose le schéma suivant:
Compéten-ces Linguistiques et paralinguistiques Contraint es de l’univers de discours encodage message Contraint es de l’univers de discours décodage Compéten-ces Linguistiques et paralinguistiques

émetteur Compéten-ces idéolo-giques et culturelles

récepteur Compéten-ces idéo-logiques et culturelles

Détermination « psy- »

Modèle de production

Modèle d’interprétation

Détermination « psy- »

Pour qu’une communication soit possible, il faut que l’émetteur et le récepteur utilisent un code commun. On peut comprendre alors que, dans le schéma de Kerbrat-Orecchioni, ces deux protagonistes (membres d'une même communauté linguistique) aient en partage un savoir qui repose sur des normes de grammaire et sur des normes d'emploi et de genre. C’est cette double compétence (linguistique et sociolinguistique) qui est mise en activité dans l'acte de communication. Ainsi la compétence de communication se définit comme la capacité de se servir du système linguistique et discursif d'une langue en fonction d'un contexte culturel, social et idéologique. Ce que reconnaissent d'ailleurs J. Valiquette et A. Petit-Jean en écrivant:

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« L’habileté à communiquer diffère donc de la simple habileté à utiliser un code linguistique particulier; s’y ajoute l’habileté à utiliser ce code à bon escient, selon les données de la situation »25.

Il est également relevé chez Kerbrat-Orecchioni, une symétrie des compétences entre émetteur et récepteur. A la suite de Delas, nous pensons qu'une telle idée s'accommode mal de la nature fondamentalement interlocutive de l’acte de communication. L’interlocution rend compte du statut des protagonistes du discours (je / tu), mais également, comme le reconnaît KerbratOrecchioni, de tous ceux qui peuvent être présents à l'échange entre locuteur et allocutaire sans participer à l'interlocution. En d’autres termes, « interlocution » ne signifie pas nécessairement deux intervenants, mais bien plus parfois:
« L'émetteur peut se soucier en outre de la présence dans le circuit de la communication de "destinataires indirects" qui, sans être intégrés à la relation d'allocution proprement dite, fonctionnent comme des "témoins" de l'échange verbal, et l'influencent parfois de façon décisive »26.

Il semble exister une sorte de pacte d'interlocution entre ces différents partenaires réels ou fictifs à la communication. En effet, à la suite de P. Charaudeau27 qui situe l’échange dans une ambiance interactionnelle d’ordre sociolinguistique, on peut soutenir que tout au long du déroulement de l'échange, les différents partenaires ou interactants en présence exercent les uns sur les autres des influences, ajustent en permanence leurs comportements respectifs grâce à des mécanismes de régulation et de synchronisation interactionnelles. Kerbrat-Orecchioni décrit de la manière suivante cette interaction:
« …Les deux interlocuteurs ne se contentent pas de prendre à tour de rôle la parole, en tenant compte des images qu’ils se sont une fois pour toutes constituées l’un de l’autre: il y a modification réciproque des protagonistes du discours au fur et à mesure que se déroule ce que certains théoriciens comme Watzlawick dénomment justement une « interaction ». D’autre part, même si leurs compétences ne sont pas aussi parfaitement identiques que le suppose Jakobson, c’est tomber dans l’excès inverse que de les présenter comme totalement disjointes: elles s’intersectionnent d’autant plus qu’elles ont tendance à s’adapter l’une à l’autre au cours de l’échange verbal, chacun modelant, dans des proportions il est vrai extrêmement variables, son propre code à celui qu’il présume chez l’autre »28.
25

26

Cf. Pratiques, n° 56, (1987), Bibliog. 193, p. 117. Cf. Kerbrat-Orecchioni C. (1980), Bibliog. 113, p. 23. 27 Cf. Charaudeau P. (1983), Bibliog. 31. 28 Cf. Kerbrat-Orecchioni C. (1980), Bibliog. 113, p. 26. Voir à ce sujet comment M. Pêcheux montre qu’entre les deux pôles de la communication, il ne s’agit pas nécessairement d’une transmission d’informations, mais

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On pourrait citer le cas du monologue pour dire que tout acte de parole n'est pas forcément une interlocution. Peut-être. Mais il nous semble possible dans ce cas d'envisager le dédoublement du je-locuteur pour être son propre allocutaire. Pourrait-il en être autrement? La langue peut-elle se concevoir pour un sujet seul, sans rapport aucun avec d'autres humains? Les sciences de l'homme ont admis depuis longtemps déjà que le langage doit son origine à la vie sociale organisée des êtres humains. En tout cas, il est aujourd’hui établi que cette relation de communication fait intervenir les rapports de pouvoir et les rapports sociaux dans les rites d'interaction sociale. La parole ne contribue-t-elle pas à influencer, transformer ou détruire celui qui l'écoute? Et c'est là toute l'importance de cette relation dans l'activité discursive. En Afrique et plus particulièrement au Sénégal, la parole était un moyen d'intervention dans les rapports interpersonnels et même dans l'organisation de la vie sociale. A ce titre d'ailleurs, elle était perçue comme un acte pouvant entraîner des effets voulus, à la seule condition qu'elle traduise un désir chez son énonciateur. Le pouvoir qui lui était attribué en faisait un moyen redoutable et redouté pour construire ou détruire. A ce propos, la présence dans les discours wolof des expressions " wax ju rafet" (belle parole) et " wax ju ñaaw" (laide parole), n'est pas gratuite. La "belle parole" fonctionne dans une dynamique unitaire conforme à l'ordre des Anciens. Et en cela, elle exprime le sentiment collectif et les valeurs sociales auxquels la société wolof se réfère. C'est tout le contraire de la "laide parole" dont l'homme wolof se méfie. D’où peut-être sa soif de louanges. Nous verrons plus tard que ce pouvoir est largement explicité dans notre corpus où les propos conciliateurs et régulateurs de rapports humains semblent signer un pacte avec ceux ô combien destructeurs. Cette importance accordée à la compétence de communication et à la discursivité de manière générale aura permis à tous ces auteurs cités et dans une belle unanimité de renouveler les fonctions jakobsoniennes du langage qui font l'économie de tous les aspects de la communication sociale. En choisissant le domaine social comme foyer conceptuel de leur typologie des fonctions du langage, J. Valiquette et A. Petit-Jean en viennent au classement suivant 29:

plus généralement d’un effet de discours. Ce qui l’amène d’ailleurs à substituer la notion de discours à celle de message dans le schéma Jakobsonien Pecheux M. (1969), Bibliog. 179. 29 Cf. Pratiques, n° 56, (1987), Bibliog. 193, p. 117

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Fonctions expressive (centrée sur l'émetteur) transactionnelle (centrée sur le récepteur)

conative

informative

ludique

persuasive

régulatoire

Mais le modèle qui nous semble le plus complet est celui de D. Hymes, père fondateur de l'ethnographie de la communication. Baptisé "Speaking", ledit modèle associe variabilité culturelle et systèmes de communication et élargit les pôles de la communication aux individus présents, passifs certes, sur le lieu de la communication. Huit facteurs sont retenus par Hymes: - Setting : lieu, moment et ambiance de la communication; - Participants: toutes les personnes présentes, qu'elles prennent ou non la parole; - Ends: but et résultat de la rencontre; - Acts: les messages produits, envisagés dans leur thématique comme dans leur forme; - Keys: les caractéristiques prosodiques des messages; - Instrumentalities: moyens de communication englobant les canaux (langage parlé, sifflé, tambouriné, chanté, écrit, proxémique) et les codes (langues, dialectes, et niveaux de langue) ; - Norms : les normes d'interaction qui régulent les prises de parole et les normes d'interprétation qui rendent compte des présupposés ou des inférences socioculturelles; - Genres: les catégories par lesquelles les membres d'une communauté classent leurs activités verbales (contes, histoires drôles, épopées, drames . . .)

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2.2.2. Modèle de communication et démarche proposés pour l'analyse L'étude de la communication est ainsi traversée par un dialogue permanent entre les différentes réflexions sur les fonctions du langage. Que retenir de tout cela pour les besoins de notre analyse? Cette opération de tri se fera exclusivement en fonction, d’une part, de la nature des chansons et de la relation entre le chanteur et sa propre chanson et, d'autre part, du pacte signé tacitement entre le chanteur et ses auditeurs. 2.2.2.1. Approche pluridisciplinaire des chansons wolof • Chanson, musique et contexte socio-culturel La chanson est de la parole mise en musique par une voix. Par opposition à la musique instrumentale, il est musique vocale. Ceci pour dire que le rapport entre la chanson et la musique est plus qu'étroit. Chez le Wolof d'ailleurs, il n'existe pas de terme pour dire "musique". Le mot "woy" qui signifie chant et chanson est aussi utilisé pour traduire la musique. A notre avis, l’étroitesse de cette relation s'explique par le fait que, dans cette société, la musique et le chant sont intrinsèquement liés aux circonstances de la vie. Ils expriment la vie. En cela, ils sont fortement impliqués dans l'ensemble du contexte socioculturel de la société. C'est dire que ce contexte joue un rôle éminemment important dans le fonctionnement de ces chants et musiques. Ce rôle peut-être envisagé par rapport à la production et à l'interprétation. Pour ce qui est de la production, le contexte détermine le choix du genre et celui des formes discursives à l'intérieur de celui-ci. C’est commettre un impair grave que de produire des "taas" dans un contexte de tristesse. En ce qui concerne l'interprétation des énoncés-chansons, le rôle du contexte est décisif pour l'identification de la signification implicite. Notons à cet égard que le discours-chanson est rarement parole "claire", c'est-à-dire directement accessible à tout un chacun qui parle la langue. Sa signification profonde est assez souvent voilée par des figures de rhétorique fondées sur un processus imageant à base culturelle ou historique. Aussi est-elle fermée à celui qui n'aurait pas été initié à un certain nombre de codes culturels et/ou historiques liés à la communauté productrice. Le choix de ce mode d'expression est à rattacher, croyons-nous, au but poursuivi par le performateur. En effet, pour critiquer ou louer, le performateur wolof s'engage dans un processus qui a pour finalité de convaincre l'auditeurinterprétant. C'est ainsi qu'il évite assez souvent le langage quotidien ordinaire (qui appelle les choses par leur nom) pour faire recours au langage imagé métaphorique et/ou symbolique (qui désigne une réalité par un nom qui n'est pas le sien). Ce langage n’est pas, pour lui, un simple artifice discursif mais

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plutôt un moyen indispensable pour se faire comprendre et même pour être connivent. Au premier degré, cette approche peut bien paraître curieuse. Influencé par le cartésianisme, nous avons toujours pensé que le langage d'un homme raisonnable se veut logique, explicite pour chercher à convaincre alors que celui-ci semble ne pas l'être. Constatons tout de même qu'une méthode et une finalité le caractérisent. La méthode, c'est de frapper l'imagination et le cœur pour atteindre l'esprit. L'objectif, c'est de persuader et non de convaincre. Deux mouvements de pensée qu'il faut distinguer. Voilà comment les théoriciens grecs de "l'art de parler" établissent cette distinction:
« Pour convaincre, on se sert du raisonnement, de l'argumentation logique, on s'adresse d'abord à l'intellect. Pour persuader, au contraire, il faut d'abord atteindre la sensibilité, provoquer une réaction affective. La persuasion sera d'autant plus efficace que l'intellect disposera de moins de prises logiques pour lui résister ».

Toute cette réflexion montre déjà la place que les figures de rhétorique (à base analogique notamment) vont occuper dans notre étude. Un lot appréciable de chants de notre corpus assume la pérennité d'une mémoire ancestrale qui existe sous la forme de ces figures. Sans négliger cette grande et noble fonction, nous essayerons de voir comment ces images peuvent être mises au service d'une entreprise de séduction. Force nous est de constater que pour convaincre, le chanteur wolof (du moins dans notre corpus) n’éprouve pas la nécessité d'argumenter au sens de la poursuite d'une quête de rationalité qui tend vers un idéal de vérité. Il se livre plutôt à de la "séduction" savamment exécutée en diverses opérations de manipulation. Manipulations, disons-nous, car les procédés utilisés ne s'inscrivent pas dans une visée rationalisante et ne jouent pas le jeu du raisonnement marqué par une logique et un principe de contradiction. Les stratégies argumentatives les plus en vue dans notre corpus sont les suivantes: - faire appel à des données historiques, idéologiques, culturelles … partagées et/ou à des émotions ; - surprendre l’auditeur-interprétant pour qu’il se prenne au jeu proposé ; - charmer par des procédés de rhétorique. Il est donc indispensable que l'analyste ait accès, au-delà du code linguistique, aux données contextuelles (histoire, rites, idéologie . . .) de la société wolof auxquelles ces chants font allusion, pour les décrire et les interpréter.
“Aayoo neene! Ku may naxal neene? Yóbbul ma ko Saalum

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Saalum ñaari néeg la Ñetteel ba di waañ wa Waañ wa waañu buur la Buur ba buuru Saalum Aayoo neene”! T.558 (L.1-8) Traduction « Aayoo bébé! Qui va me dorloter bébé? Me l'amener au Saloum Le Saloum est composé de deux chambres La troisième (chambre) est la cuisine La cuisine est celle du Roi Le Roi est celui du Saloum Aayoo bébé » !

Comment avoir une idée de la pertinence de l'évocation faite au Saloum et à ses trois cases, si on ne sait rien de l'histoire de cette importante contrée wolof? L'accès à ces données contextuelles peut être facilité, à notre sens, par la possession de certaines clés de l'anthropologie, de l'ethnolinguistique, de la pragmatique (aucune discipline n'aura autant pris en charge les problèmes de l’implicite) et aussi de l'ethnomusicologie. La convocation de l’anthropologie sociale et culturelle pour présenter et analyser les catégories de chansons du corpus trouve là sa justification. Nous sommes parti des types de questions que l’on est en droit de se poser face à n’importe quel genre de parole chantée pour mener cette tâche. Ces questions sont ainsi classées dans des foyers classificatoires: Circonstances et modalités d’émission - Quelle est l’identité du ou des performateurs? - Quand et comment se déroule l’énonciation? - Où a-t-elle lieu? Types structurel et illocutif - Les textes constitutifs du genre font-ils l’inventaire d’événements, d’objets ou d’états situés dans l’espace et le temps? - Exposent-ils des faits qui se succèdent dans le temps? - Quel est l’effet recherché par le contenu? - Le discours tenu est-il indépendant par rapport à toute orientation thématique prédéterminée? - Quel est l’objectif poursuivi par les différents performateurs?

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- Cherchent-ils à informer, à influencer, à s’informer, à exécuter une action ou à exprimer leurs sentiments ou leurs états d’âme? - Comment caractériser cette force illocutive? Langue, thématique et structuration relationnelle - Quel est le contenu sur lequel porte l’intention communicative des textes? - Quelles sont les formes d’expression de ce contenu thématique? - La langue utilisée est-elle châtiée? - Est-elle à connotation simple? - Est-elle imagée? - Quels sont les personnages mis en scène dans les textes? - Quelles relations entretiennent-ils avec les spectateurs? - Quels messages idéologiques explicites ou implicites peut-on dégager de ces relations? - Les textes du genre considéré font-ils référence à l’histoire, à la culture? -Quelle image du destinataire se dessine à travers ces références? Il est peut-être utile de souligner que l'ethnomusicologie ne pouvait pas être en reste puisqu'il est question de chanson et donc de l'usage vocal de mélodies populaires. Certes la valeur du rythme a toujours été mise en relief dans les travaux des ethnolinguistes et des poéticiens, mais rarement en relation avec l'ethnomusicologie. Pour preuve, les formes poético-musicales ont souvent été absentes de la perspective de ces travaux. En faisant appel à ces différentes disciplines, nous nous imposons une approche pluridisciplinaire des chansons wolof. Quoi de plus normal si l'on sait, comme l'écrivait J. Kristeva, que le chant comme toute production artistique:
« . . . est doublement orienté: vers le système signifiant dans lequel il se produit (la langue et le langage d'une époque, d'une société précise) et vers le processus social auquel il participe en tant que discours » 30.

Réduire son analyse à une seule dimension ferait courir le risque d'un appauvrissement de nos connaissances en matière d'art oral. Mais il ne faudrait absolument pas que la multiplicité des disciplines convoquées fasse place à une confusion dans l'articulation de celles-ci. Aussi précisons- nous que notre approche, à la fois descriptive et interprétative, aura pour objet les systèmes d'expression wolof tels qu'ils sont produits et transmis par les chanteurs de la tradition wolof. En d’autres termes, les chansons sont appréhendées en tant qu'histoire et symboles transmis mais également et surtout

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Cf. Kristeva J. (1969), Bibliog. 120, p. 10.

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en tant que discours argumentatifs, c’est-à-dire engagés dans une quête de séduction. • Chanson et catégories du discours Dans la performance d'une chanson, le sujet-chanteur mobilise à son profit toutes les catégories de la langue (unités phonologiques, lexicales, morphosyntaxiques) pour les ordonner dans des modes d'organisation du discours en fonction des contraintes imposées par la situation, c'est-à-dire l'espace d'échange dans lequel il se trouve en relation avec ses auditeurs. C'est pourquoi Charaudeau31 parle de l'acte de parole comme d'une stratégie. Les marques de cette stratégie sont d'ailleurs visibles dans le chant qui représente le résultat matériel de l'acte de chanter. Là aussi, il est indispensable que l'analyste ait des clés pour entrer dans l'architecture de ces chants faits avec de la langue et du discours. Et nous pensons que la linguistique de l'énonciation peut y aider, notamment à travers la théorie d’A. Culioli. Dans celle-ci, en effet, on ne sépare pas les opérations de référenciation (grâce auxquelles les énoncés renvoient à la réalité extralinguistique) et les opérations de modalisation (c'est-à-dire la manière dont le sujet se situe par rapport à ce qu'il est en train de dire et par rapport à son interlocuteur). • Chanson et interaction Dans la performance de la chanson, il y a bien une interlocution, c'est-à-dire un échange. Certes nous ne sommes pas ici dans une situation de vrai dialogue où permutent en permanence les rôles d'émetteur et de récepteur, mais il est bien question de communication orale en situation de face à face (chanteur/auditeur-cible ; chanteur/cible par public interposé), où chacune de ces deux entités exerce une influence (même si celle-ci est parfois très discrète) sur l'autre. L’engagement à la fois du chanteur et de ses auditeurs dans l'échange, et le caractère réciproque de ces influences nous amènent à parler d'interaction dans cet exercice de la parole. Aussi ne doit-on pas considérer l’émission et la réception comme deux comportements successifs. Elles sont en relation dialectique. L'analyse de cette relation peut et doit être nourrie par les travaux et des interactionnistes (cf. Kerbrat-Orecchioni) et des ethnographistes de la communication. • Chanson et mouvement argumentatif Même si on ne peut pas en dire autant de toutes les chansons wolof, celles qui font l'éloge et la satire essaient parfois de faire admettre certains points de
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Cf. Charaudeau P. (1992), Bibliog. 32, p. 643.

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vue ou comportements du chanteur par la force de la conviction (établissement par exemple de relations de proximité avec les auditeurs) et de la persuasion (en jouant par exemple sur la sensibilité des auditeurs). A cette fin donc, les performateurs orientent leur discours dans une direction déterminée par le biais de certaines ressources de la langue. Pour l'étude de ces ressources linguistiques, la pragmatique ne peut pas être ignorée. Nous pensons par exemple à L’argumentation dans la langue d’Oswald Ducrot et Jean-Claude Anscombre qui considère lesdites ressources linguistiques comme la manifestation concrète des relations intersubjectives inhérentes à l’échange de parole:
« Dans cette perspective, comme dans celle ouverte par Benveniste, on est amené à admettre que les relations intersubjectives inhérentes à la parole ne se réduisent pas à la communication, prise au sens étroit, c’est-à-dire l’échange de connaissances: on introduit parmi elles, au contraire, une très grande variété de rapports interhumains dont la langue fournit non seulement l’occasion et le moyen, mais le cadre institutionnel, la règle. La langue n’est plus alors seulement le lieu où les individus se rencontrent, mais elle impose à cette rencontre des formes bien déterminées. Elle n’est plus seulement une condition de la vie sociale, mais devient un mode de vie sociale. Elle perd son innocence. On cessera donc de définir la langue, à la façon de Saussure, comme un code, c’est-à-dire comme un instrument de communication. Mais on la considérera comme un jeu, ou, plus exactement, comme posant les règles d’un jeu, et d’un jeu qui se confond largement avec l’existence quotidienne »32.

2.2.2.2. Approche multimodale des chansons wolof Certes la parole est extrêmement importante dans la construction d'une chanson, mais elle n'est pas le seul système sémiotique que cette dernière exploite pour s'édifier. Il y a aussi d'autres unités prosodiques, vocales, non verbales qui participent à l'élaboration du sens véhiculé par les chansons. • Le système sémiotique verbal Les chansons sont d'abord faites de sons, de mots et de phrases. Elles sont pour ainsi dire une sorte de mise en œuvre de la langue par un sujet parlant. C'est dire combien les faits phonologiques, lexicaux et morphosyntaxiques y sont importants. La linguistique traditionnelle en avait d'ailleurs fait sa principale sinon unique préoccupation. Toute pratique raisonnée de la lecture des chansons doit rendre compte de ces aspects verbaux du langage (écrit ou
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Cf. Ducrot O., (1972), Bibliog. 60, pp. 4-5. Dans le sillage de Ducrot, on peut lire avec profit: Langage n° 117, (1995), Bibliog. 126. Kerbrat-Orecchioni C., (1990- 1994), Bibliog. 115. Maingueneau D., (1991), Bibliog. 146.

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oral), car leur incidence sur les comportements langagiers n'est plus à démontrer. Il est en effet vrai que, comme nous l’avons écrit dans les lignes précédentes, les sons, les mots, les phrases, bref le système sémiotique verbal ne doit pas être considéré comme un objet en soi. Il doit être envisagé comme un élément producteur d’effets de sens constitutifs du sens global de la chanson à étudier, lequel sens global devant intégrer les marques de l’acte de communication, la relation entre les interlocuteurs, le but visé, et aussi l’aspect symbolique du discours tenu. Les chansons wolof comme toute chanson rentrent dans le cadre des moyens d’expression qui permettent à une société de manifester ses comportements et ses valeurs. Cependant, force est aussi de constater que la compétence communicative ne se confond pas avec la compétence linguistique. A côté du matériau verbal, on s'appuie sur du para et du non verbal pour les besoins de la communication. • Le système sémiotique paraverbal Il n'est de mystère pour personne que certaines unités transmises par le canal auditif (intonations, pauses, intensités articulatoires, débit, particularités de la prononciation, caractéristiques de la voix) modulent parfois le message pour lui faire adopter tel ou tel ton. En outre, elles interviennent beaucoup sur la détermination de l'implicite (allusion, ironie...) et sur l'indication de l'état affectif du performateur comme des auditeurs. Dans le texte ci-dessous, la demande pressante du lutteur adressée à son griotbatteur de tam-tam ne pouvait pas être portée par n’importe quelle voix. Par exemple une voix hésitante détournerait le message de son véritable objet.
Lees bàkk ma! Lees ngala bàkk ma! Yaa ma daan bàkk Géwél yu ndaw yi fi nekk Ak géwél yu mag yi fi nekk Yaa di seen njiit Boo jiitoo ñu topp ciy mbalañ-faηη Mbalañ-faηη, mbalañ-faηη Lees ngala bàkk ma! Yaa ma wara bàkk. T. 271 (L.1-8) Traduction « Less, loue-moi! Less, de grâce loue-moi! C'est toi qui me louais Les petits griots qui sont là De même que les grands

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C'est toi leur leader Si tu te mets devant, ils suivent en dansant Mbalañ-faηη, mbalañ-faηη Less de grâce loue-moi! C’est toi qui dois me louer ».

• Le système sémiotique non verbal Il s'agit ici du rôle des unités non verbales transmises par le canal visuel et qui, loin d'être des faits marginaux, donnent plus de force au langage verbal. Elles sont d'ailleurs jugées supérieures, sur le plan informationnel, aux unités de la communication verbale, à en croire Birdwhistell cité par Gisèle Gschwind Holtzer dans "Analyse sociolinguistique de la communication et didactique" :
« Cette prévalence est mise en évidence par Birdwhistell qui estime que, dans un échange ordinaire entre deux personnes, plus de 65 % de l'information sociale sur la situation est transmise par le non verbal » 33.

Le non verbal est dans tous les cas un vecteur privilégié pour l'expression des émotions et de l'état de la relation interpersonnelle (proximité, distance . . .) De par sa dimension mimo-gestuelle, il a, parfois également, une fonction de facilitation cognitive. Nous voulons dire par là que le non verbal aide à effectuer les opérations d'encodage. N’utilise-t-on pas souvent quand on parle (même au téléphone) des gestes pour donner plus d'expressivité au message? Pour les besoins de notre analyse, nous retenons, à la lumière de la classification de Kerbrat-Orecchioni les unités non verbales suivantes: - les signes statiques: vêtements et parures. - les cinétiques lentes: distances, attitudes, postures. - les cinétiques rapides: jeu du regard, mimiques, gestes. 3. Plan de l’étude En dehors de l’introduction générale qui pose la problématique et les enjeux de la recherche, fixe le cadre théorique et indique la démarche méthodologique, l’analyse comprend trois chapitres. Placées toutes dans un environnement, une société, une culture, nos chansons, traversées par des idéologies, reflètent des usages, révèlent des modes de pensée et expriment des valeurs esthétiques ou morales. Cette situation générale de référence influe sur la signification. Même si celle-ci n’est que partiellement celle de la lecture et donc de l’interprétation, elle est déterminante. C’est pourquoi nous avons jugé utile de parler dans le premier chapitre de la société traditionnelle et de la langue wolof, avec l’espoir que son contenu aide à
33

Cf. Gschwind-Holtzer G., (1981), Bibliog. 84, p. 23.

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comprendre la représentation populaire et autochtone des catégories de la parole wolof. Comme la collecte de données textuelles dans un domaine aussi peu exploré que celui de la parole chantée wolof n’a de sens que si elle peut servir de base de réflexion à une typologie, nous avons consacré le deuxième chapitre à cette étude. Ladite typologie s’appuiera sur des critères et instruments définis au préalable, et abordera, de manière sommaire certes, la question de l’anthropologie sociale et culturelle de ces chansons. Il est tout à fait admis aujourd’hui que chanter c’est prendre possession de la langue, situer son propos dans le temps et le lieu de la prise de parole, de façon plus ou moins marquée selon les modes de communication adoptés. Aussi nous interrogerons-nous, dans le troisième chapitre, sur les marques de la subjectivité (indices lexicaux et énonciatifs, modalités d’énonciation). Nous nous y intéresserons aussi aux effets produits par le discours en fonction du jeu qu’il instaure avec les implicites (présupposition, sous-entendu) et en fonction aussi de l’éloquence qu’il déploie (rhétorique des figures). Le même chapitre 3 fera une large place à la manipulation des ressources para et non linguistiques à des fins d’argumentation. - En annexe à cette analyse, nous avons le corpus: Collecte, transcription et traduction. Ce corpus, dont les textes sont classés en fonction de leurs usages dans les cérémonies et activités des Wolof, est présenté en regard: - à gauche le texte wolof ; - à droite la traduction en français assortie parfois d'un appareil explicatif pour indiquer la valeur sémantique du texte ou pour éclairer un passage ou un mot à contenu implicite ou intraduisible. Par exemple, comment se fier à la simple traduction pour comprendre le texte suivant :
“Ceebu yaay Pendaa neex Ku ko lekk Boo ñibbee xees Diw gaa tax Soo xewlee woote Ku ko dégg ñëw Ku ko romb Romb sa njariñ » T. 331 (L.1-8) Traduction « Le riz de mère Penda est délicieux! Qui le mange

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Retourne chez lui avec un teint éclairci L'huile en est la cause Si tu invites les gens à une cérémonie Viendra qui l'entend Celui qui passe sans s’arrêter Passera à côté de sa chance ».

Il faut à coup sûr une note explicative pour faire comprendre qu'il s'agit de louer les qualités d'hospitalité et de largesse de la nommée Penda.

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CHAPITRE I : Société traditionnelle et langue wolof. De quelques repères pour la compréhension de la représentation populaire et autochtone des catégories de parole wolof I. LA SOCIÉTÉ TRADITIONNELLE WOLOF Ce chapitre n'a pas la prétention d'être exhaustif. D'autres voix, peut-être beaucoup plus autorisées, s'y sont déjà livrées. Il s'agit tout simplement de rappeler certains traits de l'histoire et de la culture wolof pour mieux faire comprendre les textes que nous allons présenter. 1. La question des origines L'origine lointaine des Wolof1 n'a jamais été expressément déterminée même si de nombreuses études relevant de disciplines assez diverses (histoire, géographie, linguistique, sociologie, anthropologie) se sont intéressées à cette société que d'aucuns qualifient à juste titre de multiethnique. En effet, les diverses données sur lesquelles s'appuient ces études (la tradition orale, les documents établis par les voyageurs européens, l'archéologie, les similarités typologiques et structurelles entre langues . . .) laissent des zones d'ombre et favorisent ainsi la multiplicité des interprétations. C'est pourquoi l'origine des Wolof reste aujourd'hui très controversée. A la suite du professeur Cheikh Anta Diop, beaucoup de chercheurs (égyptologues et arabisants notamment) situent le foyer originel de la société wolof en Egypte. Le peuple wolof aurait même participé activement à la création de la civilisation de l'Egypte ancienne. Cette hypothèse se fonde entre autres sur la parenté linguistique de la langue wolof et de la langue sereer, et sur le contact durable de ces deux langues avec le peul. Même s'il est encore prématuré de parler d’une origine commune des trois peuples, il demeure que les trois langues se sont mutuellement influencées par le jeu des échanges linguistiques. Certains considèrent que les peuls seraient originaires de la vallée du Nil d'où ils auraient émigré il y a quelques milliers d'années ; il ne serait alors pas impossible que le peuple wolof puisse venir de cette même vallée du Nil. L'historien et sociologue Abdoulaye Bara Diop constate, lui, que les Wolof étaient présents dès le début du second millénaire, et peut-être avant, dans la
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Sur cette question, on peut consulter: Joire J. (1951), Bibliog. 287. Diop C. A., (1960), Bibliog. 270. Brigaud F. (1962), Bibliog. 237. Diagne P. (1967), Bibliog. 255. Diop A. B. (1981), Bibliog. 267.

région sénégambienne. Ce qui semble être constant, c'est que des poussées migratoires dues à l'arrivée de l'islam et/ou à des luttes intestines avaient provoqué, au temps de l'empire du Mali, la descente vers le sud des Wolof et des Mandingues. Pour le linguiste Pathé Diagne, les lébous constituent un rameau de l'ethnie wolof. Certains soutiennent d'ailleurs que la langue lébou est la première forme de la langue wolof. Selon la tradition orale, le peuple wolof aurait pris naissance au milieu du XIIIe siècle dans le royaume du Jolof sous Ndiadiane Ndiaye. Ce royaume du Jolof avait regroupé jusqu'au XVIe siècle l'ensemble des terres occupées à la fin du XIXe siècle par les royaumes du Jolof, du Kajoor 2 et du Bawol et pendant quelques temps par le pays sérère. Ce qui fait l'unanimité aujourd'hui d'après les données de l'histoire récente, c'est que les vagues migratoires de peuples qui ont fondé le peuplement du Sénégal, auraient mis en contact, au nord de la vallée du Sénégal, des groupes sahariens noirs et des populations soudaniennes autochtones. Au cours de ces brassages se seraient lentement constituées les composantes originelles du peuplement sénégalais. D'après ces mêmes sources, les Ancêtres des premiers Wolof faisaient partie des populations noires qui occupaient le Sahara Occidental au néolithique. En tout état de cause, nombreuses sont les données orales qui attestent que les Wolof ont longtemps cohabité (avant le Xe siècle) avec les sérères, les lébous, les toucouleurs, les sarakholés, les socé et les maures berbères dans l'ancien royaume du Tékrour plus ou moins tributaire de l'empire du Mali (qui a absorbé au XIVe siècle l'empire du Ghana). Ce royaume du Tékrour, situé dans la basse vallée du fleuve Sénégal, avait pour souverain Waar Jaabi qui a réussi à en faire un creuset d'ethnies. La vallée du Sénégal est ainsi considérée comme le foyer le plus important du peuple wolof. De nombreuses familles wolof en sont issues : Diop, Fall et Wade essentiellement. A en croire Pathé Diagne, ces tékrouriens, en immigrant vers le sud, édifieront sous les décombres de l'empire du Mali, l'empire du Jolof (vers la fin du XIVe siècle). C'est peut-être la raison pour laquelle certaines sources considèrent le Jolof comme un détachement du Tékrour. Selon Raymonde Mbow, c'est dans ce grand Jolof 3 que l'ethnie wolof achèvera son unité linguistique et culturelle commencée au temps des empires du Ghana et du Mali. Après la dislocation de cet empire du Jolof, les Etats du Waalo, du Jolof, du Kayoor, du Bawol et de la République Lébou issus des anciennes provinces, sont constitués, et avec eux la carte ethnique du Sénégal. L'espace occupé par les Wolof dans le Sénégal actuel (les régions de Saint2

Sur le Kajoor consulter: Rousseau R. (1941), Bibliog. 319. 3 Sur ce sujet, il serait fort utile de consulter l’ouvrage de J. BAULEQUE, (1987), Bibliog. 235, qui regorge d’informations importantes sur cet empire.

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