Paroles d'acteurs de la mobilité

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De par la mondialisation, les individus issus de contextes linguistiques et socioculturels extrêmement variés sont amenés à échanger, communiquer, vivre et travailler ensemble. Dans quelle mesure le rapport à l'autre a-t-il contribué à faire développer des compétences liées au vécu dans des contextes pluriculturels et plurilingues ? Cet ouvrage interroge les parcours de vie des acteurs de la mobilité. Il s'agit de la parole des chercheurs dans le domaine de l'interculturalité et des expatriés en mobilité professionnelle.
Publié le : lundi 1 mars 2010
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EAN13 : 9782296693517
Nombre de pages : 197
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SOMMAIRE

Introduction Patchareerat Yanaprasart ............................................................................... 9 Mon compagnonnage à l’heure de l’Europe Didier Assandri ............................................................................................. 17 Inde et dépendances – où et comment une expérience interculturelle peut modifier le cours d’une existence tranquille Nathalie Bernoud-Belhoste........................................................................... 31 Quiproquos d’entre-mondes. Mon Itinéraire à travers les cultures Blaise Emmanuel Galland ............................................................................ 41 Parcours de vie, parcours de chercheur dans la mobilité: Le statut d'« étranger » ou « être l'autre de l'autre » Aline Gohard-Radenkovic ............................................................................ 51 Récit de vie d’un porteur de cultures par le cœur et la raison Philippe Laurent............................................................................................ 73 Traces-mémoire de mon rapport à l’altérité, à l’ailleurs, à l’étranger. Tranches de vie… dans le désordre ! Claire-Lise Mégard Mutezintare................................................................... 81

SOMMAIRE

Femme et noire: les dessous de ma carrière universitaire Donatille Mujawamariya .............................................................................. 95 Appréhender l’altérité à travers le récit de soi : histoire et identité Lilyane Rachédi ...........................................................................................107 L’interculturel at home François Ruegg ............................................................................................121 L’interculturel, entre exotisme et exotopie ? Quelques réflexions inspirées de mon expérience de Belge migrateur Frédéric Saussez ..........................................................................................129 Lorsque qu’une linguiste est aussi une interprète : réflexions sur son parcours intra-inter-culturel Patchareerat Yanaprasart .............................................................................139 Une expérience d’altérité interculturelle Japon-France, de la culture du silence à la culture du verbe Etsuo Yoneyama ..........................................................................................151 Postface Patchareerat Yanaprasart .............................................................................163 Autobiographies...........................................................................................187 Ouvrages parus dans la collection ...............................................................195

INTRODUCTION

Patchareerat YANAPRASART
L’idée de réunir le récit de soi sur son parcours interculturel de plusieurs personnes est issue de la rencontre scientifique à Timisoara de septembre 2007 dans le cadre du XIème Congrès ARIC. Initié à la suite d’échanges très vifs entre les participants sur leur expérience de l’altérité, aussi bien sur le plan personnel que professionnel, ce projet a pour objectif de recueillir des témoignages sur des contacts avec l’étranger, sur les ressources acquises, sur les impacts des mobilités vécues sur la vie actuelle. Il s’agit de la parole des chercheurs dans le domaine de l’interculturalité d’une part, et d’autre part, des acteurs de la mobilité. Habitués à reconstituer le déplacement des frontières à travers les itinéraires des autres, à partir de leurs récits de vie, du vécu et de la mémoire, les narrateurs sont invités à « se raconter », à délivrer leur « récit de soi », à réciter leur « vécu », à raconter leur propre « histoire », à témoigner de leur propre « parcours », à revivre leur « passé », à réfléchir sur leur « rapport » à l'altérité, à l'ailleurs, à l'étranger, à porter un regard critique, commenté, rétrospectivement analysé sur leur propre « trajectoire » biographique ‘interculturelle’. C’est le rapport à l’autre qui, omniprésent dans le parcours migratoire, constitue un objet de discours mis en mots dans ce dire biographique. Cet ouvrage propose une plate-forme où les acteurs-narrateurschercheurs sont sollicités de passer d’un récit de vie à deux voix1 à un récit
1 Le récit de vie, méthode d’investigation en science sociales, peut se définir comme une autobiographie écrite en collaboration. Si, dans le récit de vie, l’effort de mémoire et l’effort d’écriture sont assurés par des personnes différentes, dans le cas de l’autobiographie, c’est la même personne qui est à la fois l’auteur (celui qui a « vécu ») et le narrateur (celui qui en fait le récit). (Olivier, 2001) Lévy (2008 : 77) parle de l’autre parole, celle du chercheur qui interprète et émet des hypothèses fortes, parfois agressives, au risque de « latéraliser » le sujet en narration, de rajouter sur sa parole à peine émergée une série de superstructures qui suffoqueraient sa voix. Un principe de coopération se construit, quand celui qui raconte, celui qui entend

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de soi, par lequel ils construisent l’histoire de leur vie, dans lequel ils se questionnent sur leur façon d’avoir mis en rapport leur cheminement personnel interculturel, soit avec leurs champs de recherche (réflexions scientifiques d'un anthropologue, ethnologue, didacticien, éducateur, pédagogue, linguiste, sociologue, psychologue), soit avec leur intérêt professionnel (chercheur, directeur, journaliste, manager, professeur, doctorant). En deçà et audelà des biographies linguistiques, culturelles et professionnelles, nous trouverons dans cet ouvrage une diversité géographique dans les identités biographiques : être Français ayant vécu en Allemagne, en Hollande et vivant en Suisse, être Japonais travaillant en France, être Français expatrié en Thaïlande, être Thaïlandaise vivant en Suisse, être Suissesse ayant séjourné à Madagascar, être Française ayant étudié en Inde, être Belge enseignant au Canada, être Française en mission en Turquie, en Australie, en Corée du sud, dans l'Union Soviétique, être Française d’origine algérienne installée au Québec, être Canadienne née à Rwanda, être Genevois né en Uruguay, être Fribourgeois d’origine genevoise, scolarisé à Berne, être double national, par exemple. Notre objectif sera de proposer aux acteurs/auteurs de soi non seulement de raconter leurs vécus, mais aussi de les étudier, de les analyser, de les interpréter, de relever les traces de mémoire, d’expériences à travers les paroles écrites, d’identifier différents facteurs, éléments, indices, approches, notions relatifs à l’acte même de mobilité (déplacements de soi, sentiments d’appartenance, déchirements – tensions, pertes de repères, (re)constructions identitaires, élargissements de répertoires, mouvements de décentralisation, stratégies adoptées, pratiques déclarées…). Nous chercherons à montrer non seulement comment s’élabore l’objet interculturel, mais aussi les réseaux de sens dans lesquels il est impliqué et la manière dont il intervient dans le processus de représentation et de gestion de l’identité « migratoire ». Dans quelle mesure l’interculturalité se manifeste-t-elle dans la mobilité ? Quelles dimensions interculturelles ont été vécues par les auteurs dans leur parcours de vie ? Comment ont-ils traité le concept d’interculturalité à partir de leur histoire de vie ? Quelle forme d’investissement la vie « ailleurs » représente-t-elle ? Quel profit ont-ils tiré de l’expérience de mobilité ? Quelles sont les principales « aptitudes » qui émergent grâce à l’expérience de l’étranger, à la fois déstabilisante et structurante, dans un autre espace-temps ? Quels en sont les apports et transformations personnels en termes de relation à l’altérité ? Quelle est l’importance de la gestion de cette interculturalité à des fins de communication quotidienne et professionnelle ?
ou lit, celui qui interprète « s’accorde » pour faire sens que ce soit par la mise en cohérence ou au contraire dans l’acceptation de l’incomplet.

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INTRODUCTION

Dans quelle mesure le rapport à l’autre et la relation à l’altérité perçus ont-ils contribué à faire développer des compétences liées au vécu dans des contextes pluriculturels et plurilingues ? Quelles sont les perceptions qui se sont construites dans la mobilité ? La perçoivent-ils comme des savoirs, savoirfaire, connaissances, ou comme une « mobilité intellectuelle » (Dogan et Pahre, 1990) ? Ces compétences interculturelles sont-elles transférables d’un contexte à l’autre, d’une profession à l’autre, d’une discipline à l’autre ? Y at-il une « marginalité créatrice » (Dogan et Pahre, 1991) au moment de franchir la frontière d’un terrain à l’autre ? Le parcours de vie de DIDIER ASSANDRI remonte à fin août 1983, lorsque « l’envie d’exotisme et de liberté » l’a conduit à aller « apprendre le monde » en quittant la Côte d’Azur pour les Pays-Bas. L’auteur choisit de nous raconter ce qui l’a marqué, les différences qui l’ont surpris le plus, pendant ses séjours en Hollande, en Allemagne et en Suisse. A plus d’un quart de siècle du début des expériences, l’auteur précise qu’il n’a toujours pas terminé son « tour », puisqu’il n’est pas retourné à son point de départ. Toutefois, la réflexion sur ce vécu lui permet de tirer un bilan provisoire « très satisfaisant » de ces vingt-cinq ans de route, où la perception du monde et de l’ailleurs s’est modifiée. Le vécu « d’un avant, d’un ailleurs, d’un là-bas » a un impact sur « le maintenant, l’aujourd’hui, l’ici ». Sur la base d’une expérience en Inde, l’article de NATHALIE BERNOUDBELHOSTE propose d’observer les différentes phases d’étonnement que cette situation interculturelle peut provoquer, mais également les répercussions qu’elle a pu entraîner sur des choix de vie personnels. L’expérience interculturelle est avant toute chose une expérience personnelle qui non seulement peut bouleverser l’individu en situation, mais également laisser des traces importantes sur la continuation de sa vie, même une fois l’expérience terminée. L’auteure parle de l’effet rétroactif dans une analyse de l’expérience propre de l’individu. Celle-ci peut avoir des répercussions à long terme et resurgir dans le quotidien en guidant les actions, comme un rêve ou un phantasme inassouvi. Vivre une expérience interculturelle met un sujet en perpétuelle mutation : pour se défaire et se refaire dans un processus de comparaison inconsciente entre « partir » et « retourner », entre « là-bas » et « ici », entre « choc » et « contre-choc », entre « altérité du lointain » et « altérité de la proximité ». Le récit autobiographique de BLAISE EMMANUEL GALLAND est animé par le désir de mettre à jour les différents registres culturels qui constituent aujourd’hui l’identité de l’auteur, fils d’un returnee. Son identification territoriale est toute genevoise, bien plus que « suisse ». A Genève, il est « venu d’ailleurs », en Uruguay, il est « gringo suizo ». Partout et toujours, il est
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étranger se trouvant entre migrations et retours au pays, entre départs et arrivées. Le « devoir de voyage », héritage de ses ancêtres, a conduit l’auteur à l’amour de la diversité humaine et au plaisir de la découverte de l’inconnu. Le voyage est devenu une faculté de déculturation et d’enculturation, obligeant le voyageur à se reconstruire selon ses propres registres. Si « faire la route » lui permet de courir autour du monde, « retourner chez soi » lui permet de regarder le monde courir autour de lui-même et de débuter son voyage intérieur. Ce texte suggère que l’interculturalité gagne à être perçue plus comme une composition de registres culturels variés et épars que comme une confrontation entre deux mondes. ALINE GOHARD-RADENKOVIC livre le récit d’un parcours de chercheur, plus exactement celui de l’émergence d’un habitus de chercheur étroitement lié à un parcours de vie marqué par une mobilité professionnelle internationale. Au statut permanent « d’étrangère », l’auteure vit depuis plus de trente ans dans différentes institutions du monde dans la position de « l’autre de l’autre ». Elle tente ici de cerner les étapes décisives qui ont jalonné sa vie dans des pays aux cultures à la fois proches et lointaines, avec un statut à chaque fois différent ou perçu comme différent par les sociétés d’accueil. C’est donc dans une approche en abîme en conjuguant un regard distancié sur son parcours de vie et sur son parcours de chercheur dans une double perspective anthropologique, que la personne devient son propre objet d’analyse dans son récit, lui-même lieu et outil d’analyse des bricolages identitaires dans la mobilité. Ce récit du vécu exprime aussi un double exil de l’« academic nomad » qu’elle est devenue : exil extérieur provoqué par des déplacements dans l’espace et le temps, exil intérieur traduisant des mobilités symboliques et conceptuelles. Elle est devenue « étrangère à ellemême ». PHILIPPE LAURENT tente de décrire un récit de vie qui est au-delà de la narration d’un champ d’expériences multiculturelles, articulé dès l’origine dans un désir intense d’inter-nationalisation. L’auteur montre à travers son texte un parcours « peu banal centré sur la découverte, l’apprentissage, la sensation, puis l’immersion dans les différences grandes et petites », selon ses propres termes. En tirant toutes les conséquences de ses choix, l’auteur estime que cette analyse introspective le conduit à « s’accommoder de luimême » tout en allant au bout du chemin tracé. Ce cheminement interculturel devient alors le centre de gravité de toutes ses activités, une raison d’être d’un porteur de « cultures volontaires », façonné par la confrontation recherchée de l’altérité et non par les origines multiples ou la naissance, ainsi qu’il l’évoque en conclusion. DONATILLE MUJAWAMARIYA retrace ou plutôt partage quelques bribes de sa riche et éprouvante expérience comme professeure intégrée dans une
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INTRODUCTION

université canadienne. Elle brosse un tableau de ses heurts et plaisirs au quotidien avec le personnel administratif, les collègues professeurs et les étudiants. Une riche expérience, selon l’auteure : l’université a été et est une école qui lui a permis et lui permet encore aujourd’hui d’en apprendre beaucoup sur ce pays, devenu son pays d’adoption depuis qu’elle a passé du statut d’étudiante étrangère à celui de citoyenne canadienne (d’origine...). Mais riche également parce que l’auteure s’épanouit réellement au contact de ses étudiants qui, à son sens, en sortent également épanouis. Une expérience pourtant éprouvante, car l’auteure a appris que, pour sa survie professionnelle, elle doit se battre quotidiennement à cause des différentes identités qu’elle porte (ou plutôt qu’on lui attribue). La couleur de la peau, le nom, l’accent, et encore le fait d’être une femme, qui, au Canada, constituent un champ de bataille, produisent dans son cas des effets multipliés. Que reste-il alors de l’énergie à investir dans la carrière universitaire ? Le sens du rapport à l’interculturalité chez CLAIRE-LISE MEGARD MUTEZINTARE évolue selon les étapes de sa vie : enfance, famille, scolarité, travail, mariage. Les premières traces-mémoires du rapport à l’altérité dans son histoire de vie remontent au vécu de son père de nationalité suisse, né en Italie, décédé en Roumanie. Le séjour de deux ans à Madagascar, dans le cadre de la coopération au développement, a confronté l’auteure à une autre représentation du monde, expérience de la solitude, de la perte de repères et du réseau familial et amical, mais aussi victime de stéréotypes et préjugés tant leur réalité n’a pas de frontière ! Lors du retour en Suisse, elle s’interroge sur l’ « ici », sur son système sociétal, sur « nos » représentations ; une interrogation qui dépasse la recherche de compréhension de l’ailleurs. Enfin, l’interculturalité vécue du dedans dans le cadre d’un mariage binational : le Rwanda, un autre univers ! Elle sent de nouveau le besoin de mise en sens des expériences vécues. Elle revit le défi de « se faire autre à soi-même ». A partir du récit de sa trajectoire, LILYANE RACHEDI expose les liens avec sa pratique professionnelle, argumentant essentiellement l’importance de l’histoire chez les immigrants vivant au Québec. Selon l’auteure, pour les immigrants, les pratiques des récits de vie permettent de redonner au narrateur une épaisseur historique qui met en perspective et réhabilite les choix personnels. Ecrire sa propre histoire donne une occasion de faire un bilan et de détecter la présence et la condition de l’autre. Réaliser, connaître et relire sa propre histoire peut permettre de changer son regard sur l’autre et d’accentuer un lien de proximité avec lui. L’idée de rapprochement avec l’autre, grâce au processus narratif, devient éminemment identitaire en (re)construction. Spécialiste dans le domaine du travail social qui lui offre des contacts réguliers avec des familles immigrantes et des réfugiés des guerres, l’auteure suggère l’utilisation de la littérature immigrante comme
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outil de sensibilisation et d’information sur la diversité culturelle. Etant immigrante elle-même, ce récit de soi illustre la façon dont la narratrice tente de construire sa trajectoire identitaire à l’aide de la pratique d’écriture. Selon une démarche plus que classique, FRANÇOIS RUEGG essaie dans son récit de reconstruire à rebours un itinéraire qui lui semble banal si ce n’est qu’il lui a permis d’apprécier pleinement la diversité, à chaque étape de sa « pyramide des âges », enfance, études, vie professionnelle. Or l’interculturel n’existe pas hors du temps et l’expérience qu’on peut en avoir personnellement renvoie nécessairement à des histoires locales, mais en quelque sorte objectives, qui témoignent des soubresauts de relations interculturelles trop souvent placées dans des catégories tellement globales qu’elles en deviennent caricaturales (mondialisation p.ex.). C’est ce qui fait l’intérêt des récits ethnographiques autobiographiques bien plus évocateurs que les théories ethnologiques. Sans s’être jamais éloigné vraiment d’un lieu d’origine imprécis, la Suisse occidentale, il ne s’y est jamais non plus fixé. Cela lui a permis de garder un regard distant et un réseau de relations multiculturelles, malgré l’apparition récurrente au cours des derniers quinze ans, de politiques de standardisation visant à effacer toute différence. La contribution de FREDERIC SAUSSEZ consiste en une narration relative à certaines facettes de l’expérience de décentration culturelle qu’il a vécue lors de sa migration de la Belgique vers l’Ontario au Canada pour y entreprendre des études doctorales. Cette narration s’appuie sur une intervention qu’il avait effectuée, il y a plusieurs années, à l’occasion d’une table ronde ayant pour objet la gestion de la diversité culturelle en éducation. L’objectif est de dégager des manières prototypiques de se conduire dans le rapport interculturel. La décentration culturelle est décrite comme un processus sans fin. Quatre étapes sont identifiées dans ce processus : exotisme dans le rapport à l’autre, frustration partagée, distanciation réciproque et exotopie. Cette écriture constitue enfin pour l’auteur une occasion de remercier les personnes qui, dans leur rapport avec lui, se sont engagées dans un travail d’explication des « évidences invisibles » aidant le « Belge migrateur » à réussir dans cette nouvelle reconstruction de fragments de son expérience de décentration culturelle. La dimension interculturelle dans le parcours de vie de PATCHAREERAT YANAPRASART est imprégnée d’une expérience « inédite » pendant son séjour en Suisse quadrilingue. Lors de son arrivée en 1996 pour y effectuer une recherche doctorale, elle a été sollicitée d’assumer le rôle d’interprète officiel du Canton de Neuchâtel. C’est dans le cadre de l’interprétariat qu’elle a été amenée à réfléchir sur les relations intraculturelles avec l’autre supposé « proche », sur les rapports interculturels avec l’autre présumé « éloigné », sur le statut de « foreigner » dans la société d’accueil en raison de son
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INTRODUCTION

appartenance de l’ailleurs comme sur celui de « stranger » vis-à-vis de ses compatriotes moins aisés dans l’intégration, sur la double identité dans des situations d’entre-deux culturel où elle s’est sentie accablée par la nécessité de la neutralité dans les paroles, sur l’art de parler sa langue maternelle tantôt avec des « très », tantôt avec des « presque » étrangers. Les contacts avec l’interculturalité : revivre la Thaïlande à la manière suisse – apprendre à devenir Suisse selon les valeurs thaïlandaises, ont un impact pertinent sur son développement cognitif dans diverses phases de resocialisation. ETSUO YONEYAMA vit une expérience d’altérité de sa propre culture, le Japon étant pour lui un monde entier et les pays étrangers n’étant que pure imagination abstraite. Venant d’un pays de la culture du silence, l’auteur éprouve une très grande difficulté d’adaptation lors de son arrivée en France, pays de la culture du verbe, où la parole et la logique sont valorisées. Comme l’auteur l’a dit, « l’altération de sa culture n’est pas une expérience sans peine. Elle exige beaucoup d’efforts d’adaptation ». Dans son cas, des efforts particuliers ont été exigés de lui pour s’approprier une culture diamétralement opposée et il lui a fallu plusieurs années pour surmonter les barrières culturelles. Grâce à la maîtrise de la langue, la compréhension de la mentalité locale et l’acquisition d’un mode de pensée inhabituel, le décalage entre les deux cultures se transforme petit à petit en une expérience d’altérité riche et constructive. Sur la base du principe de la diversité : parcours, genre, langue, profession, nationalité, pays de séjour, notre ouvrage collectif proposera la transversalité de divers ancrages scientifiques et approches méthodologiques du récit de vie, de diverses formes d’écrits autobiographiques, diverses situations de mobilité, divers terrains expérimentés, divers contextes d’appartenance professionnelle, divers espaces linguistiques et paysages culturels et particulièrement de divers regards des individus sollicités sur l’expérience de mobilité dans leur parcours interculturel et sur la mémoire interculturelle dans leur parcours mobiles. En regard de ces principes de la transversalité et de la diversité, ces parcours seront dévoilés de préférence dans l’ordre alphabétique des contributeurs, pour que chaque vécu singulier soit apprécié de la façon la plus naturelle possible, sans hiérarchie, sans contrainte géographique, territoriale, temporelle, méthodologique ou conceptuelle.

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MON COMPAGNONNAGE À L’HEURE DE L’EUROPE

Didier ASSANDRI

Au départ, il y a l’envie d’exotisme et de liberté, avec cette pointe de fierté d’avoir vingt ans. Puis, l’idée s’est faite de plus en plus forte : est-ce qu’il ne faut pas profiter de sa jeunesse et de son indépendance pour « apprendre le monde » ? Le destin, comme très souvent dans la vie d’un homme, a joué l’avocat du diable, me tendant la main au moment ou la raison hésitait à suivre le cœur, à moins que ce ne fût le contraire. Cette main tendue se manifesta sous la forme d’un changement de travail ; j’avais postulé dans différentes entreprises locales et au cours d’un séjour aux Pays-Bas, j’avais trouvé une annonce qui correspondait à mon profil et pour laquelle j’avais aussi postulé. Deux offres s’offrirent rapidement à moi : l’une dans la région où j’habitais (la Côte d’Azur), l’autre aux Pays-Bas. L’heure de vérité avait sonné. Dire que la décision fût prise rapidement serait mentir ; néanmoins elle fut prise. Le temps de vendre tout ce qui ne rentrait pas dans la voiture, de dire au revoir à ma famille et « adieu » aux amis et me voilà roulant vers le nord par une belle matinée de fin août 1983.

1. La Hollande : le plat pays où les affaires marchent fort
La route fut longue car la voiture était très chargée. À la frontière belgonéerlandaise, ma compagne de l’époque acheta un journal et commença à chercher un logement. À la station d’autoroute suivante, nous nous arrêtâmes pour téléphoner. Un propriétaire de logement nous donna rendez-vous et… c’est ainsi que le jour de notre arrivée, nous avions un logement meublé, ce qui nous évita une nuit d’hôtel. L’aménagement était certes hétéroclite, surtout pour quelqu’un qui vient du sud de la France, mais c’était fonctionnel. Mon expérience ne faisait que commencer. Afin de structurer mes impressions, je vais décrire ce qui m’a le plus surpris dans ces différents pays classés selon les différences qui m’ont le plus marqué et par ce qui m’a le plus
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DIDIER ASSANDRI

impressionné. Tous ces témoignages sont personnels et peuvent être en contradiction avec des impressions vécues par d’autres personnes ; mais ce sont les miennes et je ne peux les changer.

1.1. Les différences qui m’ont le plus surpris
Ce qui m’a frappé en premier lieu aux Pays-Bas, ce furent les pistes cyclables et la place réservée aux vélos, qui ont une priorité absolue. Il faut s’arrêter avant de tourner à droite afin de s’assurer qu’aucun vélo ne vient sur la piste cyclable et, lorsque l’on emprunte une rue à sens unique, elle est à sens unique seulement pour les véhicules à moteur : les vélos, eux, peuvent l’emprunter dans les deux sens et donc il faut éviter de serrer trop à gauche au risque de se retrouver nez à nez avec un cycliste. Le non respect de ces règles élémentaires conduit dans le meilleur des cas à se faire insulter et traiter de noms que je supposais d’oiseaux (je ne pouvais que deviner, ne maîtrisant pas encore la langue locale) et au pire à recevoir une amende de la part de la maréchaussée. Ce qui ensuite a également frappé mon esprit méditerranéen furent les restaurants. Une petite faim vers les 20h30 ? Pas de chance ! Les restaurants vont fermer ! La cuisine ouvre vers 17h30 et ferme aux alentours des 21 heures. En outre, si l’on commande une entrée, un plat principal et un dessert, le serveur vous regarde bizarrement : vous êtes seul ? Il n’est pas rare non plus de voir arriver l’addition après l’entrée, si le serveur n’est pas celui qui a pris la commande : ah, vous prenez encore autre chose ? Autant le dire franchement, la culture culinaire n’est pas le fort de ce pays. Il y a néanmoins d’agréables surprises à qui sait prendre du recul par rapport à ce qu’il connaît. Les Pays-Bas sont imprégnés de cuisine indonésienne (une ancienne colonie) et je me suis très souvent régalé de « Rijstafel » (les tables de riz). Les « Poffertjes » (sorte de beignets cuits dans une poêle alvéolée) et les « Pannekoeken » (crêpes épaisses garnies d’ingrédients salés ou sucrés que l’on déguste avec de la mélasse) sont quant à elles de délicieuses spécialités locales à déguster en hiver (riches en calories !). Et puis, il n’y a rien de plus délicieux que de « gober » un filet de hareng cru en le tenant par la queue accompagné d’oignons finement hachés. Cela fait partie du paysage néerlandais au même titre que la baguette en France. Vous trouvez des stands de vente de harengs sur tous les marchés et il est très intéressant d’observer les gens marchant la tête rejetée en arrière pour gober le hareng tout juste acheté ! Avec le temps, l’on découvre des restaurants qui restent ouverts sur le tard (vers 23 heures), la plupart font aussi office de night-club ou d’établissement nocturne. Si l’on est invité chez l’habitant, le vin est rare. La plupart du temps, c’est de la bière ou du lait. Les Néerlandais sont de gros
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MON COMPAGNONNAGE A L’HEURE DE L’EUROPE

buveurs de lait. J’aime bien le lait, mais avec un rôti de veau ou une pizza … je n’ai toujours pas réussi à m’y faire. Une autre particularité pour moi a été le système bancaire. Les carnets de chèque d’un montant variable existaient bien, mais personne ne les acceptait ! Par contre, il y avait les chèques garantis par l’établissement financier à concurrence de HFL 200 pour les Girocheck et de HFL 300 pour les Eurocheck. Pas question de dépasser la somme garantie. Vous achetiez un objet à HFL 210 ; il fallait écrire deux Girocheck : un de 200 florins et l’autre de 10 florins. De ce fait, les chèques en bois n’existaient pas. Le problème, c’est que l’on était très rapidement à court de chèques. Les Girocheck étaient délivrés par carnet de 15 et les Eurocheck par 10. La banque ne les envoyait pas automatiquement ; il fallait les demander explicitement et bien sûr, il n’étaient envoyés que si le compte n’était pas à découvert. De ce fait, le risque pour les banques était minime et pour les commerçants il était nul. Mais imaginez, lorsque vous achetiez votre électroménager: un frigidaire, une machine à laver, un lave-vaisselle, un four …. Coût total : HFL 1500 ; cela fait beaucoup de chèques à écrire ! Les cartes de crédit étaient utilisées, mais pas comme en France dans les années 80, principalement dans les activités touristiques et ses stations d’essence. Après nous être acclimatés à Amsterdam et à ses environs, le désir de quitter l’appartement meublé est rapidement apparu. Trouver des logements ne fut pas difficile, mais à mes yeux, ils n’étaient pas toujours achevés. Enfin, le bon objet fut trouvé au 8ème étage d’un immeuble qui en comptait 12, très spacieux, très lumineux, malheureusement sans volets (mais ça, entretemps j’avais appris que c’était normal) et avec une vue superbe (le pays étant plat… on voyait vraiment très loin !), le tout au pied d’une petite mare qui se révéla idéale pour faire du patin en hiver. Le contrat fut signé et puis j’ai osé demander à partir de quand l’appartement serait disponible; immédiatement me répondit-on. Mais, il n’est pas fini ! Les murs sont bruts et le sol est sans parquet ? Tout ceci est à la charge du locataire, voyez c’est écrit là (en néerlandais) ; nous vous conseillons de ne pas mettre de parquet ou de carrelage, car il faudra rendre l’appartement dans cet état brut, à moins que vous ne trouviez quelqu’un qui accepte de le reprendre comme vous le laisserez. Ah, ces nombreuses visites aux magasins de bricolage pour parquets, carrelages, éviers et moquettes. Je vous laisse deviner le nombre de chèques ! Dans certains pays, on doit payer une reprise à l’ancien locataire ; ici, nous avons été chanceux de trouver quelqu’un qui accepte de reprendre l’appartement en l’état le jour où nous l’avons quitté. Un autre sujet de dépaysement furent les radars, pratiquement inconnus dans les années 80 en France. Nous eûmes rapidement l’occasion d’en faire la connaissance, d’autant plus que la vitesse était limitée à 100 km/h sur
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