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Paroles d'enfants

De
267 pages
Cet ouvrage est une invitation à réfléchir sur la vie que nous menons, nous, adultes. Ces Paroles d'enfants renvoient à une réflexion qui touche au plus profond de notre être et requiert d'autres valeurs : la modestie, le courage et le doute. Il n'est pas question de faire l'apologie de l'enfance. Ces Paroles d'enfants disent que devenir adulte, c'est puiser dans la magie de l'enfance, ce qui donne un sens singulier à notre vie et qui, parfois, nous fait dire qu'elle n'est pas qu'ennuyeuse.
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PAROLES D'ENFANTS

à l'usage
des adultes qui n'ont pas peur de grandir

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
2006 ISBN: 2-296-01102-0 EAN : 97822960 Il 021 @ L'Harmattan,

Roland MEYER

PAROLES D'ENFANTS

à l'usage

des adultes
qui n'ont pas peur

de grandir

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ~BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

« Et dans ma mémoire souffrante qui est mon seul avoir Je cherche où l'enfant que je fus a laissé ses empreintes ». (Louis René des Forêts)

AVERTISSEMENT

Tous les propos présentés en italiques dans ce livre sont produits tels quels par des enfants entre 5 et 9 ans. Nous avons fait le choix de les présenter de manière anonyme parce qu'il n'est pas question ici, de dire qu'un tel a dit ceci ou cela, mais de montrer que toutes ces paroles et poèmes sont des créations d'enfants. Aussi, n'indiquerons-nous que le sexe de l'enfant: G. pour garçon, F. pour fille, suivi de l'âge de celui-ci ou de celle-ci.

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INTRODUCTION

Dans nos moments de peine, de désespoir, de souffrance ou simplement de remise en question, nous nous référons toujours presque imperceptiblement à quelque chose que nous avons en nous et qui nous permet de faire face à ces situations de crise. Ce « quelque chose» que nous ne savons pas même nommer est une construction qui nous met en présence de ce que nous avons de plus intime, de plus personnel, de plus originel: notre imaginaire, c'est-à-dire le champ de tous nos possibles, le champ de la création. L'imaginaire comme dynamique intérieure qui franchit tous les obstacles pour se révéler dans une œuvre créée qu'elle soit artistique ou non. L'imaginaire encore, révélant toute la force de la pensée de Pascal: « L 'homme est ce qu'il fait et en faisant, se fait ». Mais que fait-il? Que crée-t-il ? Et qu'est-ce que créer veut dire? De surcroît, lorsque le créateur est un enfant, comment entendre ce qu'il crée? Et d'abord nous qui nous disons adultes, sommes-nous prêts à entendre la production d'un enfant comme une création « égale» à celle d'un adulte? Picasso n'hésitait pas à répondre à cette question par l'affmnatif. Pour lui, créer, c'est le courage de rester enfant: «J'ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant ». Et comme en une voix jumelle, pour Alberto Giacometti, créer, c'est d'abord l'attachement à l'enfance, l'attachement à ce moment « d'avant le désastre» qui retient son esprit comme la seule réalité qui ait valeur de refuge. Mais les autres adultes, qu'en pensent-ils? Je me souviens de cet adulte qui, entendant ces «Paroles d'enfants », disait d'une voix débordante de certitudes:

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« On ne me fera jamais croire que ces poèmes viennent des enfants. Moi, les enfants, je les connais et à sept ans, c'est impossible qu'ils disent des choses comme ça »... Que dire devant de tels propos, si ce n'est que grandir, c'est accepter d'être surpris. Ensuite, la plus grande preuve de confiance qu'on peut faire aux enfants, c'est de reconnaître qu'ils ont comme tout adulte, quelque chose à exprimer, quelque chose qui n'est rien d'autre qu'eux-mêmes. L'enfant n'est pas un «référentiel apprenant» (sic) qui grandit à coup de savoir et qu'il faut à tout prix éloigner des questions essentielles telles que l'amour, la vie, le courage, la vérité, la mort. .. Essentielles parce que gênantes. Laissons Louis René des Forêts répondre à cet être qui se pense adulte: « Que jamais la voix de l'enfant en lui ne se taise, qu'elle tombe comme un don du ciel offrant aux mots desséchés l'éclat de son rire, le sel de ses larmes, sa toute puissante sauvagerie ». D'autres adultes, une immense majorité heureusement, ont eu quartt à eux, le courage d'écouter les enfants, et se sentirent interrogés par ces paroles. Interrogés dans ce qu'ils sont eux-mêmes. Ces adultes-là, 011.1ompris que toujours d'abord, ce sont les enfants qui nous créent, à c condition bien entendu, d'oser les écouter. Ecouter un enfant, c'est lui permettre d'exister en tant que sujet, et c'est cela justement « grandir ». La rl1ère d'une petite fille de 7 ans, à la lectUt~ de ses poèmes, me dit: « Maihtenant, je vais écouter ma fille (.00)Je la croyais trop petite pour

parler avec elle de certaines choses difficiles

(00.)

Je sais qu'elle va

rh 'aider maintenant parce que je sais ce que je dois être ».

Ce livre trouve son origine dans une remarque que m'a taite mon I f11slotsqu'il fvait 7 ans, à l'écoute de la lecture de « La pluie d'~té » de Matgüerite Duras, lorsqu'il m'interpela en me disant que, comme Ernesto, le personnage central de La pluie d'été: «ce qui l'ennuyait à l'école, c'est d y apprendre des choses qu'il ne savait pas ». Cette remarque nie fit réfléchir, moi, qui à 48 ans, essayait d'être adulte. Je suis comme la plupart de ceux qui liront ces « Paroles d'enfants» : je n'arrive pas à me sentir adulte. Loin de moi l'intention d'apprendre au lecteur l'art d~ grandir, car je serais un piètre exemple à suivre. L'idée qui me vint alors, fut celle de donner à entendre, à partir 'de paroles d'enfants, ce que vivre, grandir, penser, aimer... pouvaient vouloir dire. Non comme des défInitions; juste comme des pensées à l'adresse des 10

adultes qui n'ont pas peur de grandir. Grandir, disait un enfant, c'est « mettre sa vie en je ». « Je », non pas «jeu ». C'est dire que toute parole est toujours d'abord pour l'enfant le lieu d'un questionnement. Et ce questionnement est précisément le sujet du livre qui commence. Qui commence, non par des définitions posées à priori, qui nous amèneraient à mettre en scène des illustrations de ce que les mots veulent et doivent dire, mais au contraire, un livre qui se structure d'une rencontre: celle du travail que Claudine Hunault et moi, menons depuis plusieurs années avec des enfants entre 5 et 9 ans, et les questions et les actes mis en œuvre par ces mêmes enfants. Disons d'emblée que ce travail repose sur quatre notions fondamentales que nous appelons «valeurs» : le courage, l'amour, la solitude et la rencontre, qui en soi, n'apportent aucune raison particulière à la vie, mais offrent une possibilité de célébration de la vie. Le courage, parce qu'il est pour chaque enfant, la marque même du rapport au présent, l'amour en ce qu'il est au commencement de toute création, la solitude, parce qu'elle est la condition même de la liberté de chacun et la rencontre, parce que l'autre est celui qui rend tout regard possible. Une « critique de la faculté de créer» en quelque sorte que nous présentons comme un voyage dans les différents discours et paroles sut la création et la volonté d'en faire une synthèse, c'est-à-dire de joindre, d'unir, de dépasser l'opposition ou les divergences, qui toutes ont légitimement leur emploi dans l'économie signifiante de la création. Cette «critique» s'organise à la manière d'un dictionnaire qui aurait été écrit par des enfants pour des adultes. Ecrit à partir d'expériences; parfois un livre comme prétexte, parfois un tableau, une musique; mais toujours un monde proposé comme expérience, et toujours des paroles inventées par les enfants. Toutes ces paroles sont des paroles produites par des enfants. Aucune main d'adulte n'y a touché. C'est l'écoute seule qui a rendu possible ce travail. L'ordre alphabétique, qui n'est qu'une lâche commodité, permet au lecteur d'y circuler à sa guise puisqu'il y rencontrera à chaque fois une parole d'enfant qui le fera réfléchir. Voltaire disait que « les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié: ils Il

étendent les pensées dont on leur présente le germe, ils corrigent ce qui leur semble défectueux et fortifient par leurs réflexions ce qui leur paraît faible ». Merci aux adultes qui voudront bien, avec les enfants, faire cette autre moitié du chemin. .. Cette création d'enfants qui donc se présente à la manière d'un dictionnaire, nécessite le rappelle de quelques notions fondamentales en matière de création chez l'enfant: Un enfant - à la différence de beaucoup d'adultes - ne se découvre créateur qu'à son insu. Créer, ce n'est pas chercher à vouloir créer. Qu'on justifie la création par le désir ou la volonté de « transgresser », de « sortir des sentiers battus », de « donner réalité à ses rêves» ou de «vivre sa passion », ou qu'on l'attribue à «la paresse », à « l'opportunité d'une rencontre », à « la contingence », au « hasard », à «l'accident» ou à « la chance »... aucun enfant n'aura chercher à être créateur parce que c'est le meilleur moyen de se rater soi-même. Pareillement, il serait naïf, voire mensonger de croire que la création n'est au fond que la réalisation d'un rêve que l'on aurait eu « depuis tout petit ». «Rêve », «motivation », «défi »... sont des mots qui ne disent rien quant au processus de création à proprement parler et relèvent d'un certain comportementalisme qui précisément, empêche de créer. Créer, c'est d'abord chercher à ne pas se ressembler. C'est chercher à se surprendre autant que chercher à ne pas être soi. Créer est aux antipodes de l'ima.ge qu'on en a. Chercher à se connaître, ce n'est pas chercher à être soi-même. C'est vouloir être cet autre qui nous surprend et qui nous fait découvrir une autre identité, un autre moi. C'est ce qui permet de donher forme à quelque chose de nouveau, et qui, comme le dit Claudine Htirtault, est, dans le domaine artistique: «l'infime regard ou l'imprévisible geste qui fera que telle pièce de théâtre mise en scène et jouée pour la centième fois, ne sera pas la même », et qui consiste à trouver « le point de jouissance» qui va permettre à la différence de se révéler.
Dans la création, il n y a pas de norme, pas de règle, pas de modèle,. il

n y a pas de plan. Créer a à voir avec le questionnement sur soi-même;

ce qui signifie qu'en matière de création, il n'y a ni stabilité ni continuité. C'est une perpétuelle remise en question pour s'inventer soi-même. Et
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s'inventer soi-même, est la condition sine qua non pour inventer tout court. De surcroît, le temps de l'enfant étant celui du présent, créer sera toujours un acte sans modèle, sans projet.

C'est comme tel que ces «Paroles d'enfants» doivent s'entendre: comme une invitation à réfléchir sur la vie que nous menons, nous, adultes. Et cela n'est pas évident d'autant plus qu'à notre époque où le savoir est érigé en valeur, nous voudrions bien que tout soit compris, su, intégré en un temps record et sans histoires comme on dit si bien. Mais ce type de réflexion qui touche au plus profond de notre être requiert d'autres valeurs: la modestie, le courage et le doute. Sinon nous passons à côté de l'essentiel. Pour les enfants, vivre c'est grandir et grandir c'est aussi accepter les tourments: « On ne peut pas faire semblant de vivre» disait un garçon de 7 ans. Accéder à sa propre parole, c'est pour l'enfant comme pour l'adulte, la possibilité de trouver une perspective où on peut vivre avec les problèmes et non pour eux. L'existence est forcément absurde ou tragique et tout bonheur ne saurait être qu'une illusion, comme l'affirme Leopardi. C'est pour cela qu'accéder à sa propre parole c'est le seul vrai moyen dont nous disposons pour donner un sens à notre vie. Faisons un petit rappel historique. L'enfance n'a pas toujours existé. Jusqu'au XVIIIème siècle, on considérait l'enfant comme un « petit adulte» et non comme un être différent de l'adulte. Ce n'est qu'à partir de Rousseau que l'enfance devient un idéal. L'homme véritable, non encore abîmé par la civilisation, c'est l'enfant. C'est dire qtie devenir adulte, équivaut à un éloignement de toute création de soi. En d'autres termes, l'enfant grandit, l'adulte vieillit; et vieillir est pbill ainsi dire une attaque contre sa propre irttégrité, et la jeunesse éternelle est le vœu le plus cher des hommes. La «jeunesse» est une construction encore plus récente que l' « enfant» et elle est certainement aujourd'hui, devenue un idéal plus fort. Il suffit de regarder les modes et pubs en tout genre: leur but est de faire paraître l'homme plus jeune que plus vieux. La publicité ne s'adresse pratiquement qu'aux jeunes, et si d'aventure elle cible des personnes plus âgées, c'est pour leur proposer un produit destiné à les rajeunir.

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C'est dire que l'enfance, c'est l'expérience de la perte. Et l'adulte exige à l'image des enfants, d'être diverti, distrait en permanence par quelque chose d' « intéressant ». Mais cet intérêt n'est pas, pour celui qui n'a pas peur de grandir, extérieur à lui. Ce n'est pas une occupation dont la fmalité serait de se faire « moins seul ». Cet intérêt dont il est question, ce n'est qu'en lui qu'il le trouve A l'extérieur, au mieux, c'est une distraction, juste bonne le temps de sa durée, de nous éviter l'ennui. Mais l'adulte véritable refuse de quitter le monde magique de l'enfance rempli de présent et d'éternité. C'est cela la maturité: faire grandir l'enfant qui est en nous. Mais cela suppose une présence à et de l'autre. Et c'est pour cela que grandir est difficile. Pour l'enfant et pour l'adulte lorsqu'il est parent. Aliéner un enfant, c'est lui répondre avant même qu'il ne formule une demande. C'est ce que font malheureusement trop de parents. Alors, lorsqu'ils demandent ce qu'il faut faire pour «bien» éduquer leurs enfants, il ne reste qu'à leur répondre comme le faisait Freud: « On ne peut que les aimer ». Je rajouterai: ne pas leur mentir. Adultes, nous passons énormément de temps à tricher avec nousmêmes et à nous mentir. C'est pour cela même que nous avons énormément de mal à grandir, à sortir de nos certitudes dans lesquelles nous sommes confortablement installés. Grandir dépend, comme le disait Nietzsche, du fait «d'avoir retrouvé le sérieux que l'on avait enfant en jouant ». Sa conscience ne lui dit qu'une seule chose: « Tu dois devenir qui tu es ».

Encore une fois, il n'est pas question de faire l'apologie de l'enfance. Le propos est ailleurs. Ces «Paroles d'enfants» disent que devenir adulte, c'est puiser dans la magie de l'enfance, ce qui donne un sens singulier à notre vie et qui parfois nous fait dire qu'elle n'est pas qu'ennuyeuse, qu'elle vaut la peine d'être vécue. Cela bien sûr, ne résout rien, mais cela nous oblige à toujours plus de modestie, à toujours plus de doute, et, je l'espère, à ne pas nous prendre nous-mêmes trop au sérieux. C'est ce que chantait Jacques Brel du fond de sa parole d'enfant: « Le doute et la peur sont les auxiliaires des grandes réalisations ».
Puissent ces «Paroles d'enfants» contribuer à s'inventer même. C'est en tout cas, le plaisir que je souhaite partager. S01-

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Adulte
Qu'est-ce qu'un adulte? Le contraire d'un enfant? Un adulte, c'est « un enfant qui a grandi et qui ne grandit plus» (F. 8 ans), c'est-à-dire quelqu'un qui a passé l'épreuve de grandir. Un adulte, c'est un enfant sans avenir

G. 9 ans
Il est toujours un modèle, une référence, un repère fiable et sans faille pour l' enfant. J'ai confiance en ceux que je connais. Aux grands. G. 5 ans Un adulte est aux yeux des enfants, un être « qui veut », c'est-à-dire un être défini par la volonté et non le souhait, et capable de vivre une distance entre lui-même et le monde. Il est « ce qu'il veut être» (G. 7 ans): créateur et création de lui-même. Comme tel, l'adulte est l'aboutissement du mouvement de grandir: «un enfant sans avenir », entendu comme un enfant qui a abouti, un enfant « qui maintenant est grand» (G. 5 ans). Parce qu'il est cet aboutissement de l'enfance, il est également l'être de confiance, celui qui comprend, celui qui donne. L'adulte est une quête en même temps que le lieu du don de soi. Quand on est avec les adultes, ilfaut oser parler, ilfaut oser pleurer. Faire comprendre notre tristesse. F. 5 ans Le monde adulte est l'admirable de l'enfance. L'enfant est en admiration devant ce qui le dépasse. Aussi, invente-t-il une étape intermédiaire qui est celle «des grands ». Etre grand: «c'est quand on sait faire des choses tout seul» (G. 5 ans). Etre grand, c'est avoir réalisé quelque chose sans l'aide d'aucun grand.

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Des enfants si grands Impressionnants, présents Intelligents, exigeants Des parents surpris par Des mots d'enfants En eux si grands! Je n'ai pas vraiment envie de mettre des mots trop petits... Ineffable. Fable innée? J'ai envie de tout garder. Encore y penser Encore en rêver Peu à peu émerger... Après ce bout de papier.

F. 7ans
Le grand est celui qui s'est posé le temps d'un instant, sur le chemin qui le mène vers le monde de l'adulte. Le grand, se définit par l'acte de s'autoriser de lui-même. Grandir, c'est s'autoriser de soi-même. « Moi, je ne grandis peut-être pas en taille, mais en intelligence» F.7ans Devant la question « à quoi sert un grand? », un petit groupe d'enfants de cinq ans répondent:« Un grand ça surveille, ça sert à donner l'exemple. Un grand, c'est quelqu'un qui nous protège. Le grand remplace la maman ». C'est dire que « le grand» n'est pas le substitut de la fonction paternelle, il n'est pas le représentant de la loi. Il est porteur de la fonction maternelle: protéger, sauver. Est-ce à dire qu'aux yeux des enfants, l'adulte, c'est d'abord la femme? Tous les enfants veulent grandir et : «Le plus important c'est de devenir un adulte» (G. 5 ans). Et c'est parce que tous les enfants veulent grandir, qu'il est du devoir de l'adulte de rester fidèle à l'enfance, c'est-à-dire à la volonté de grandir « pas en taille, mais en intelligence ».

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On ne peut pas voler quand on est grand Parce qu'on a une boule dans la tête. Les adultes veulent aussi voler mais ils ne peuvent pas, Os sont adultes, ils ne rêvent plus. F. 6 ans

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Amitié
« L'amitié, c'est le plein d'amour» G. 7 ans A la différence de l'amour, l'amitié c'est aimer ce qui ne manque pas. L'amitié est aux yeux des enfants « la vie du bonheur» (F. 7 ans), c'està-dire le bonheur dans toute sa plénitude, le bonheur qui ne manque de nen. A la différence, encore, de l'amour, il n'y a pas d'amitié malheureuse ou destructrice. L'amitié est pour les enfants, la connaissance présente de l'autre -l'être-là de l'autre - en même temps que la possibilité d'exprimer « ça qu'on est» (G. 5 ans): soi, dans toute sa vérité. L'amitié, c'est lorsque l'autre devient un autre moi-même. « Sans amitié, on ne peut même pas vivre; On est seul et on se manque ». F. 7 ans
L'amitié est dans le rapport à autrui

- fratrie

comprise-

ce qu'il y a de

plus grand et de plus vrai. Elle marque la nécessité et l'attachement à l'autre pour pouvoir se créer soi-même. Même futile aux yeux d'un adulte, l'amitié est le garant de soi-même. L'amitié est le moyen de se dire et d'être soi-même: le seul moyen pour ne pas se manquer. Si on perd l'amitié, on ne veut plus de soi, On perd la raison de vivre.

G. 8 ans
Ou dit autrement:
Tu m'as quittée et je ne suis plus la même. Tu me sépares, je suis quelqu'un d'autre.

F. 8 ans

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C'est dire qu'en matière d'amitié, il est plus question d'aimer l'autre que d'en être aimé. L'amitié est chez les enfants, l'amour de l'autre pour soi. Et c'est pour cela qu'il n'y a pas d'attente dans l'amitié. Il n'y a que soi et le don de soi. L'amitié est vécue pour elle-même, au présent, sans raison et sans but autre que d'être soi avec l'autre. « Pourquoi c'est ton meilleur ami? » « Parce que I » « Pourquoi c'est ton meilleur copain? » « Parce qu'on rigole toujours ensemble» « Parce qu'il a une Game Boy» Dialogue entre 2 G. 6 ans Différence essentielle entre l'ami et le copain. Le copain présente toujours un intérêt. Le copain est celui dont je vais me servir «en surface»; alors que l'ami est celui qui me révèle à moi-même en profondeur. L'ami est cet autre qui me construit; le copain, est cet autre qui m'intéresse. Le copain est à l'enfant, ce que la «relation» est à l'adulte. «C'est toujours utile d'avoir de bonnes relations,. ça peut toujours servir, on ne sait jamais Ill... »disait un adulte. C'est pour cette

raison - l'intérêt

que les enfants ne parlent jamais «du» copain,

seulement « des» copains. Ou alors du meilleur copain, entendu comme ami... l'ami étant la marque d'un attachement singulier. « On nefait pas confiance aux copains Parce qu'ils peuvent se déguiser ou nous mentir ». G. 5 ans Les copains, c'est du pluriel; l'ami, du singulier. L'ami, c'est celui qui ne demande rien, celui qui n'attend rien. Lors d'une discussion sur la différence entre l'amitié et l'amour, une petite fille de 7 ans disait: « Un ami on le garde même quand on est amoureux de quelqu'un»... Belle parole pour dire que même si ce quelqu'un est du sexe opposé et introduit une différence supplémentaire, il n'en reste pas moins que l'amitié est l'espace même de la liberté de soi, alors que l'amour est l'expression du désir donc du manque. L'amitié est un amour qui ne manque de rien parce qu'il ne nécessite aucun «je t'aime ». 20

L'amitié est: « Une lumière qui m'emporte au sommet du monde. Une bombe d'amour qu'on n'a pas besoin de faire exploser» G. 7 ans

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J'ai regardé dans mon cœur etj'ai vu de l'amour. J'avais été nerveuse, je suis devenue comme du marbre. Sij'avais unefleur de l'au-delà,j'enferais quoi de l'amour? Je ne sais pas ce que je ferai avec une fleur qui va mourir unjour Comme un être humain, comme nous enfait! Je crois que l'amour c'est quelque chose qui ne meurt pas. C'est comme une lumière qui ne s'éteint jamais. Si je trouve une belle fleur, je ne vais pas la prendre, Sinon je gâte la nature comme l'amitiéje peux la gâter! J'étais dans mon lit et me suis réveillée en sursaut! J'avais fait un cauchemar etj'ai eu très peur. Si la fleur meurt, je meurs aussi. L'amitié est forte comme du marbre. F. 7 ans

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Amour
Mes secrets

Moi Ernesto, j'aime une fille très belle qui s'appelle Jeanne. J'entre mon cœur dans mon silence etje pense à Jeanne, Ma belle princesse d'amour qui me donne mon bonheur, J'ai une confidente, ma sœur, elle ne me ment pas, Ma sœur confidente. Je l'ai vue dans la cour de récréation, Elle avait une belle robe toute rose et rouge. Sa beauté de l'intérieur et sa beauté de l'âme m'éblouissent. F. 7 ans

Le bonheur et la beauté sont les objets essentiels de l'amour. « Quand on aime, on est heureux» (G. 7 ans), « Quand on aime, tout est beau» (F. 7 ans). Comme si pour les enfants, il ne pouvait y avoir d'amour malheureux; comme si l'amour était ailleurs que dans la réalité, ailleurs que dans le quotidien. L'amour chez les enfants est un « retour» au repos absolu, le retour au calme, le retour à l'être seul, le retour au silence intérieur, le retour à la mère. Le bonheur et la beauté sont les objets de l'amour, des dons de l'amour. Pour les enfants, une chose est belle parce qu'on l'aime. Non l'inverse. Je trouve quelqu'un bien parce que je l'aime. Tu trouves quelqu'un gentil parce que tu l'aimes. G. 7 ans Ce jeu entre le beau / le bien et le regard sur autrui, est la question qui interroge sur le passage du désir à la parole où il trouve à se dire. C'est s'écrire pour cet autre qu'on trouve « bien ou beau» : de plein mots et en toutes lettres, comme un texte ressaisi à son origine. Aimer, c'est se retrouver à l'origine: quand surgit le désir de se dire. L'amour est le désir de rendre présent et de partager un manque impossible à dire. D'où la nécessité de « sortir du silence» ; et d'où la nécessité de l'autre.

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La planète est mon désir. Parce qu'elle est un cœur qu'on ignore. Le cœur c'est l'amour. L'amour c'est ma planète.

G. 7 ans
L'amour est toujours d'abord chez les enfants, l'expérience du silence « Mes secrets» - et de la solitude parce que l'amour est relation à soimême. L'amour est ce qui rend unique et singulier. L'amour toujours d'abord maternel, pose la question même du passage à l'autre, du passage au partenaire autre que « mon meilleur ami », autre que « ma sœur confidente ». L'amour, avant de devenir cet extraordinaire chemin qui va de soi à soi en passant par l'autre, est d'abord attachement au silence intérieur: le bonheur et la beauté. On peut donner plusieurs formes d'amour quand on aime. Quand on est amoureux, non. G. 9 ans Aimer, c'est agir, être amoureux, c'est «tomber »... Dans l'amour, même s'il commence avec la passion amoureuse, ce n'est pas la relation qui importe, mais l'espace imaginaire et les mots qui déclenchent le sentiment amoureux et qui sont ceux qu'on confie à quelqu'un « en qui on a confiance ». Il ne s'agit pas de posséder « ce qu'on aime », mais de « penser à» celui ou celle qu'on aime et en faire un secret qu'on donne à qui sait le tenir. Pourtant j'aime... J'aimerais ... F. 7 ans Aimer, chez l'enfant, c'est aussi aimer l'autre « pas en réalité» (G. 5 ans) mais pour tout ce qu'on peut transférer en lui: en vérité. Il n'est pas question chez les enfants, d'amour « en réalité» c'est-à-dire d'amour
comme rapport épidermique

- cet

amour là c'est « Beurk I!!! »comme

ils

disent si bien en tirant la langue jusqu'au nombril. Aimer, c'est d'abord se voir dans les yeux de l'autre, c'est n'aimer que soi ou l'autre seulement en tant qu'il est tenu à distance, seulement en tant qu'il manque. Et lorsqu'il manque, on « peut s y croire»: s'imaginer, se 24

rêver. L'amour, est la rencontre avec le manque de l'autre qui me dit ce
que j'aime. L'amour est la rencontre de la « présente absence» de l'autre « qui guide tes pas sur ton chemin» (F. 7 ans). L'amour, c'est ce qu'on voit du manque quand il se reflète dans l'autre. llya Le sens du monde Le sens du rêve Le sens des idées Le sens des pensées Le sens de lajoie Le sens de l'invisible Le sens de la lumière Le sens de la peine Le sens de l'amitié Le sens de l'univers Le sens d'une phrase Le sens du vent Le sens de la nuit Le sens de l'imagination Le sens de la vie Mais il y a aussi le sens de l'amour G. 7 ans L'amour chez les enfants, ne se mélange pas à la réalité: il a un autre sens. Il est une sorte d'entre-deux: entre désir et transgression, un flirt avec son propre désir et donc un flirt aussi, avec la loi. Il est à noter que les enfants ne confondent pas l'amour avec le désir. Désirer, est le geste intime de tendre vers quelque chose qu'on ne possède pas et qu'on considère essentiel pour soi. Que ce geste aboutisse, se transforme en action, n'est pas nécessaire. L'essentiel réside en ceci que le désir permet de regarder vers l'avenir. C'est pour cette raison précisément, que pour les enfants, le désir n'a pas de contraire. Ou s'il en a un c'est « la mort ». L'île du dedans, Ils en avaient une Dans leur cœur, 25

Plein d'amour. L'île du dedans, On n'en a tous une, Si grosse, Pleine d'amour. L'île du dedans, il y a des gens, Il y a des morts, Il y a la vie. L'île du dedans, il y a deux chemins: A droite où c'est la vie, A gauche où c'est la mort. G. 7 ans

L'amour fait rire la douleur Cette bombe de larmes qu'on ne voit pas couler Mais est également nécessaire Mon cœur Parce qu'il ne sait pas naviguer Mon désir est caché dans un nuage Pour s'allumer au bout du monde. F. 7 ans

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Angoisse
Je suis bloquée Je ne peux plus bouger C'est comme si je me voyais morte F. 7 ans L'angoisse, même si ce n'est pas un mot fréquemment utilisé par les enfants, n'est pas confondue avec la peur. L'angoisse immobilise là où au contraire, la peur pousse à la fuite. La peur donne le courage ou la force de fuir: « Quand j'ai peur, je m'enfuis à toute allure ». G. 7 ans Devant l'angoisse, il n'y a pas de fuite possible: «Je ne peux plus bouger ». L'angoisse est en relation avec l'attente et porte sur l'avenir, c'est-à-dire sur ce qui est hors d'atteinte: «C'est comme si je me voyais morte ». On ne peut pas se protéger contre ce qui n'est pas encore. D'où ce sentiment d'oppression, de resserrement, de nœud qui laisse sans voix, sans geste possible. L'angoisse est « un trou noir, un vide» (G. 6 ans) effrayant qui apparaît sur le chemin de l'acte libre, sur le chemin de la création de soi. Lorsqu'elle apparaît, il n'y a plus d'expression possible, plus de décharge de sentiment. On ne peut ni crier, ni pleurer: on reste sans voix et sans voie de fuite possible. Devant la question de ce qui fait le plus peur au monde, des enfants de cinq ans répondent par ordre d'importance: l'angoisse de la séparation d'avec la mère, la punition devant une faute commise et l'effrayant inconnu du devenir.
Sa maman ne veut pas que sa jille sorte dehors. Et un jour la jille a désobéi. Elle était sortie dehors. Lajille s'est sauvée. La jille avait très très peur.

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Elle est partie au pays de l'orage. Laftlle crie: « maman, maman, m'entends-tu? » Mais laftlle ne revit jamais sa maman. F. 7 ans L'angoisse se rit de la fuite, on ne peut être que désarmé devant elle: rien à combattre. L'enfant, lorsqu'il est angoissé, manque de lui-même, il devient néant: à la fois vide et mort. Je ne suis plus que moi dans ma famille, Mes parents sont partis, Mon chien est sur la croix, Ma sœur est avec moi. Ma famille, ils nous ont quittés. Plus personne ne vit. Tout est parti?

G. 7 ans
La question du « Tout est parti? » dit que nous n'avons pas l'expérience de la mort. Elle est le néant le plus absolu, le plus extrême. Au « Plus personne ne vit» peut s'adjoindre «moi aussi ». Si «plus personne ne vit» alors moi aussi je suis mort parce que la mort de l'autre est aussi la mienne: « Je ne suis plus... que moi ». L'angoisse est une mort vivante.

La peur est une grande force Et l'angoisse, une souffrance éternelle Qui aborde sur le bateau des hommes et tue tous les gens. L'angoisse, c'est le malheur Cafait mal. G. 6 ans 28