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Paroles d'illettrés

De
184 pages
Qui sont ces sujets dont on dit qu'ils sont "illettrés"? Comment parlent-ils de leurs difficultés ? Quel regard portent-ils sur eux-mêmes, les autres, leur histoire, leurs projets, les lieux où ils vivent... ? Et si nous prenions le temps de les écouter, en nous efforçant de les comprendre vraiment, ou encore :" de mieux les entendre, à distance de nos cadres conceptuels a priori ou de nos modèles théoriques ?
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PAROLES D’ILLETTRÉS
OU SORTIR DU « MALENTENDU »

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13278-8 EAN : 9782296132788

Jean-Pierre GATÉ et Christelle CHEVALLIER-GATÉ

PAROLES D’ILLETTRÉS
OU SORTIR DU « MALENTENDU »

Préface de Renaud HÉTIER Postface de Jean-Yves ROBIN
Équipe CAPSILL GRILL-LAREF

L’Harmattan

Collection Défi-Formation
Directeur : Jean-Yves Robin Objectifs :
Cette collection accueille des ouvrages présentant trois caractéristiques : – les auteurs prennent appui sur des pratiques de formation d’adultes, notamment celles qui valorisent l’interaction formation-pratiques sociales. Celles-ci sont situées, décrites et analysées si possible en suscitant le regard des usagers. Puis une théorisation en est proposée. – les auteurs développent, en les justifiant, des prolongements possibles en formation de formateurs. – les auteurs sollicitent systématiquement un regard externe de la part d’un autre chercheur.

Dernières parutions dans la collection :
• B. Bergier et S. Bourdon, Ruptures de parcours. Éducation et formation des adultes, 2009. • J.-M. Labelle et J. Eneau, Apprentissages pluriels des adultes. Questions d’hier et d’aujourd’hui, 2008. • P. Dominicé, La formation biographique, 2007. • N. Le Doare, Conseillère en économie sociale familiale, un métier éducatif, 2004. • D. Bachelart, Berger transhumant en formation. Pour une tradition d’avenir, 2002. • P. Dominicé, L’histoire de vie comme processus de formation, 2003. • J.-Y. Robin, Biographie professionnelle et formation. Quand les responsables se racontent, 2001. • A. Du Crest, G. Le Bouëdec, L. Pasquier, R. Stahl, L’accompagnement en éducation et formation. Un projet possible ?, 2001. • D. Gourdon-Monfrais, Des adultes en formation, En quête de quelle reconnaissance ?, 2000.

AUTEURS

Les auteurs qui ont contribué à cet ouvrage appartiennent au Laboratoire de Recherche en Éducation et Formation (LAREF) de l’Université Catholique de l’Ouest à Angers. Jean-Pierre GATÉ, Professeur, et Christelle CHEVALLIER-GATÉ, psychologue et formatrice auprès d’enseignants, conduisent des recherches en psychopédagogie autour de la problématique de l’illettrisme et des difficultés d’accès à l’écrit de l’enfance à l’âge adulte, dans le cadre du GR.ILL (Groupe de Recherche sur l’ILLettrisme). Renaud HÉTIER, Maître de conférences et directeur du LAREF, déploie plus particulièrement ses recherches dans le champ de la philosophie de l’éducation. Jean-Yves ROBIN, Professeur et psychosociologue, s’intéresse au domaine de la formation des adultes où il investit notamment l’approche biographique en formation.

REMERCIEMENTS

Nos remerciements les plus chaleureux à :
– Monique SAVATIER, – Marie-Claude TONNEL, Formatrices auprès de personnes en situation d’illettrisme, pour leur participation et contribution à cette étude. Merci également aux apprenants des Ateliers de Formation de Base qui ont volontiers accepté de nous rencontrer et de nous confier leurs témoignages.

SOMMAIRE
Préface de Renaud Hétier Les lettres troublées..................................................................... Introduction L’histoire d’une recherche : d’une préoccupation de terrain à ses enjeux épistémologiques et éducatifs .......................................... Chapitre 1 À la recherche du trouble chez les personnes en situation d’illettrisme : promesses et déboires d’un paradigme objectivant.. 1. Difficultés et troubles de l'apprentissage : une clarification nécessaire .................................................................................... 2. Quelques éclairages théoriques sur les troubles du parler-lireécrire............................................................................................ 3. Troubles et illettrisme : quels rapports ? ................................. 4. « Écrits troublés… paroles troublantes » : des résultats qui interrogent et remettent en cause la posture adoptée ................... Chapitre 2 « Replacer le sujet au cœur de la problématique ! ». Vers une conversion du regard ................................................................... 1. Un tournant épistémologique et méthodologique : une approche compréhensive des personnes en situation d’illettrisme à partir de leur vécu .................................................................... 2. Une inspiration phénoménologique : en quel sens ? ............... 3. Proposition d’un nouveau canevas d’entretien ........................ 4. À la rencontre de trois apprenants ........................................... 5. Premier bilan au regard de cette analyse et nouvelles perspectives ................................................................................. 6. Étude d’une nouvelle situation particulièrement suggestive ... Conclusion................................................................................... p. 69 p. p. p. p. 69 74 77 78 p. 41 p. 41 p. 46 p. 52 p. 59 p. 29

p. 13

p. 105 p. 110 p. 120

Chapitre 3 Esquisse d’une phénoménologie de l’illettrisme ......................... 1. Un rapport de dépendance ...................................................... 2. Une blessure personnelle......................................................... 3. Une forme d’exclusion sociale ................................................ 4. Un vécu scolaire et un vécu de formation exprimés en termes manichéens .................................................................................. 5. Une parentalité interrogée ...................................................... 6. Conclusion............................................................................... Postface de Jean-Yves Robin « Sauve qui peut ! Des illettrés entrent dans la danse : quelle histoire ?! » ....................................................................... Références bibliographiques..................................................... p. 163 p. 179 p. 123 p. 125 p. 128 p. 134 p. 141 p. 154 p. 158

PRÉFACE Les Lettres troublées
Renaud HÉTIER

« Ne parvenant pas à obtenir cet amour d’un être qu’il ne sait être lui-même, Narcisse sombre peu à peu dans une sorte de folie, et un jour une de ses larmes tombée à l’eau fait fuir son reflet, il se décide de se laisser mourir, simplement en s’endormant […] ». La légende, rapportée notamment par Ovide, nous offre l’occasion de méditer à autre chose que ce que nous nommons aujourd’hui le « narcissisme », réduit par le sens commun à une sorte d’amour de l’image de soi. Nous « voyons » que ce n’est pas si simple : l’histoire est tragique, et les détails sont importants. Une larme vient troubler l’image adorée. Et avant cela, cette larme est provoquée par l’impossible coïncidence entre Narcisse et son image. À moins que, d’un autre point de vue, cette coïncidence ne soit trop grande… Narcisse nous précède pour nous apprendre que chacun est condamné, par sa conscience, à se séparer de lui-même. Comment se voir autrement que comme un autre ? Et comment s’aimer autrement que par la médiation d’autrui ? Aimer autrui, être aimé d’autrui… cela nous savons combien cela nous importe. Mais mesurons-nous à quel point nous avons besoin de nous aimer en l’autre, c’est-à-dire aussi d’aimer – à partir de soi – ce que nous

sommes pour l’autre, dans le regard que nous portons sur le regard qu’autrui porte sur nous… Autrui peut bien m’aimer – et me le dire –, m’accueillir, m’offrir sa « reconnaissance », il ne peut rien à mon propre ressenti, qui fait que « je » me crois, mieux, je me sais, vraiment aimé ou non… « En tout homme il y en a deux, écrivait Borgès. Le vrai, c’est l’autre ». Reste à voir ce qui me permet de me savoir aimé d’autrui : faut-il pour cela que cela soit « l’autre » en moi (celui que je veux être) ? un vrai « moi », celui que je serais avant tout regard ? Combien importe ce regard, ou plutôt, redisons-le, ce regard sur le regard, cet éprouvé du regard. Dans les témoignages des personnes interrogées, dans l’écriture même des auteurs, les mots sont éloquents : « regard », « image », être « bien vu ». Et les auteurs le relèvent justement : « l’image de soi est mise à mal par le regard supposé de l’autre ». C’est cette supposition qui importe tant, au moment où la tentation est grande de tenir la situation de telle personne comme objectivement problématique. Car ce qu’il y a de plus troublant, c’est la dimension sociale que prend le manque à lire. Un mot le dit mieux que tout autre : la « honte ». N’est-ce pas un sentiment paradoxalement extérieur, un droit archaïque que le commun prend sur le chacun ? Longtemps les sociétés ont régulé la liberté des individus par la force du regard, de l’opprobre et de la honte. C’est bien ainsi que Socrate, puis Platon, puis Aristote, dans la société de loin la plus avancée de l’Antiquité pouvaient penser la question du mal. Le savoir est le bien suprême quand l’ignorance est le pire des maux. Et si l’ignorance est si grave, c’est qu’il n’est pas pensable d’agir mal en toute conscience, sachant le prix à payer, qui n’est autre que l’opprobre, la honte, et pire encore, le fameux ostracisme, cette forme territorialisée de ce que nous nommons aujourd’hui l’exclusion. Le bien du côté du savoir, le mal du côté de l’ignorance et du risque de mal agir et d’être jugé par autrui… Cela donne à penser les zones d’ombres de la révolution chrétienne. Le rejet du jugement social n’était-il pas un progrès, conquis par la confiance dans le jugement de Dieu ? La possibilité d’un retrait dans sa propre conscience, appuyée par le dialogue direct avec Dieu, la conquête d’une intériorité… bref, l’institution de la personne du sujet sur les ruines d’un individu appartenant corps et âme à la société, tout cela est-il si fragile ?
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Mais un paradoxe se profile : l’écriture, celle de l’humanisme, n’est-elle pas elle-même ce moyen privilégié, pour ne pas dire unique, de « signer », de laisser une trace, de consigner, de dire en secret, de cultiver plus même qu’une intériorité, une intimité indissociable du ressenti et de l’approfondissement de la singularité irréductible de cette intériorité ? Comment se peut-il que le moyen même d’une telle conquête devienne le vecteur d’une résurgence tyrannique du regard social ? De quel écrit parlons-nous finalement, si nous croyons pouvoir mettre dans le même sac ici la liste des courses et le formulaire administratif et là le journal intime et le poème ? Il y a des lettres de l’alphabet, il y a des mots, il y a peut-être même jusqu’à des phrases dans les deux cas… mais l’autonomie fonctionnelle de celui qui établit, en compteur/scribe, une comptabilité de mots est-elle commensurable à la liberté intérieure de celui qui éprouve, en conteur/écrivain, l’enchevêtrement de l’être et du langage ?

Le miroir et ses plis
Retrouvons Narcisse. Le miroir que l’onde lui offre. Quel est cet autre si désirable ? Soi-même, dirait-on ? Mais pas tout à fait : un autre soi-même, dont seule l’image nous apparaît, et qui comme telle nous subjugue. Une image sans passé, sans expérience, sans souffrance, sans bruit, sans odeur. Un soi sans ses autres qui l’encombrent. Dans l’apparence d’une figuration concrète, une concrétion spectrale parfaitement abstraite. Mais si par la grâce de cette abstraction de soi dans l’image l’esprit est soudain ravi par la proximité de l’idéal, il s’en découvre en même temps terriblement lointain. Précisément : séparé. Cet idéal le séduit, mais peut-il le rejoindre ? Ou mieux : peut-il la faire venir à lui ? Puis-je attirer à moi ce qui m’attire tant, puis-je séduire ce qui me séduit ? Une larme exprime la peine de celui qui découvre, dans le silence et la solitude, cette séparation insurmontable. Mais si nous continuons l’histoire portée par le mythe, imaginons que la larme n’est pas seulement une conséquence – celle de la peine –, elle est aussi une cause : celle de la découverte de l’illusion. La larme percute et plisse le miroir. L’image se dissout. Et dans sa destruction, elle se révèle. L’image apparaît enfin comme image, comme pur apparaître. Le mythe n’est pas rassurant, puisqu’il nous
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dit que la levée de l’illusion provoque une peine plus grande encore. Non seulement cette image ne nous rejoindra pas, mais elle ne se déplace que pour s’éloigner, pour nous fuir après nous avoir échappé. Les plis dans l’eau défont le miroir, dé-lisse l’image dans son inatteignable idéalité. Une autre mesure de la peine est atteinte, qui invite Narcisse à s’abandonner à autre chose. Rejoindrait-il la condition d’un Œdipe ? En se tournant vers le sommeil il détourne son propre regard, comme Œdipe renonce à la vue, cette vue perçante qui lui avait fait défier la Sphynge. Décidément, on dirait que le regard nous égare… Le sommeil se noue dans le renoncement à voir, dans le repli. Peut-être nous ouvre-t-il à d’autres vues, plus profondes, plus réelles en étant moins projetées. On a pu dire que le sommeil c’était la mort troublée par des rêves. Le glissement se fait comme insensiblement pour Narcisse qui voit s’évanouir ses rêves. Qu’est-ce alors que cette « blessure narcissique » qu’évoquent les auteurs ? Une larme courbe et plisse le miroir. La blessure n’est pas seulement son effet symptomatique, telle ou telle souffrance. Elle est aussi effraction d’une frontière. Par la blessure, le sang peut s’écouler au dehors, et des impuretés peuvent pénétrer au-dedans. Quelque chose s’ouvre, un passage, qui n’est pas seulement faiblesse, qui ne vaut pas seulement dépérissement. Que reflète un miroir dont la surface est plissée ? Une multitude de fragments, une polyphonie… qui ne dit rien, car elle est en fait un kaleïdoscope, ou une polymorphie, pour reprendre des termes consacrés… Que risque celui qui cesse de se saisir en une seule image, en un seul « coup d’œil », qui ne peut être que l’image (bien) formée qu’il désire voir, si ce n’est la découverte de cet envers qu’est sa propre et monstrueuse difformité ? Trouble ? manque ? perte ? handicap ? Impossibilité en tout cas d’être tout un dans la présence pleine et immédiate à son propre idéal. Y a-t-il moyen de recoller les morceaux ? D’en faire quelque chose malgré tout, à la manière d’une actrice qui se rejoue jusqu’au bout dans la mise en scène, dans le déploiement de mondes fictionnels ? « J’ai toujours pensé que je n’étais personne. Et la seule façon pour moi de devenir quelqu’un... et bien c’est

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d’être quelqu’un d’autre ! »1, mais au risque de n’avoir jamais plus possibilité d’être seulement soi-même. Être quelqu’un d’autre, c’est ou bien être – au moins en tel lieu, en tel instant – tel fragment, telle part de soi-même, ou bien retrouver cet idéal que l’on avait pris pour soi mais dont l’altérité est en réalité telle qu’elle nous tue. Sans doute y a-t-il lieu de considérer, par-delà l’égale condition dans laquelle nous place cette universelle fragilité humaine prise entre la cohésion divine et le morcellement monstrueux, que toute blessure n’a pas la même profondeur. Concrètement : la personne présumée lettrée qui évoque la situation de la personne présumée illettrée peut-elle se sentir moins blessée ? et peut-elle sentir que la personne illettrée l’est plus ? Ce serait déjà plus prudent que de nous séparer sur l’exclusion d’un « je suis lecteur/je ne suis pas lecteur » ou d’un « j’ai la compétence/je n’ai pas la compétence ». Mais au fond, nul ne sait par où je me laisse blesser, car nul ne sait – sinon moi, et dans la douleur – quel est l’idéal à la hauteur duquel je n’ai pu me hisser, quelle est l’image en laquelle je ne parviens pas à me rassembler. Que le rapport au texte (qui se comprend) puisse être pris au pied de la lettre (qui se voit) pour poser ainsi un problème d’image ne doit manquer de nous étonner. L’écriture n’est-elle pas censée rompre avec l’immédiateté – abusive parce que submergeante – de l’image ? Voilà pourtant qu’elle nous y reconduit (nous y reviendrons). Il semble bien, du coup, que la blessure ait deux bords : l’un qui touche à ce qui – objectivement – renvoie la personne à une entrave, l’autre qui touche à ce qui – subjectivement – renvoie la même personne à un regard. Certes, il y a entrave, quand l’impossibilité de lire empêche d’accéder à des services, à des informations, et oblige le cas échéant à recourir à un tiers. Mais n’est-ce pas le cas de chacun d’entre nous dans bien d’autres situations, liées à d’autres langages (quand c’est nos propres enfants qui nous téléchargent le logiciel gratuit qui va permettre de télécharger des livres sur notre téléphone portable en tapant le numéro de la clé d’accès qui se trouve au dos de la carte…, etc., etc.), mais liées aussi à d’autres objets dans le même langage (combien d’œuvres écrites sommes-nous
1 Marylin Monroe.

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incapables de comprendre du fait de leur technicité, de leur spécialisation, de leur difficulté, de leur longueur ?). La compétence renvoie à un contexte, comme le remarquent les auteurs, et tout contexte est par définition un contexte parmi d’autres, au sein de contextes plus vastes. La question du regard est autrement plus troublante, tant il apparaît que celui-ci pèse plus lourd que l’entrave provoquée par le défaut de compétences. À la limite, les personnes qui s’expriment semblent souffrir plus de ce qu’on pense d’elles que de ce qu’elles seraient empêchées de faire. Et à vrai dire, n’est-ce pas une vue de l’esprit que de supposer que la lecture manque à quelqu’un qui n’y a jamais accédé ? Peut-on dire qu’il manque la vue à quelqu’un qui est né aveugle, qui s’est développé avec les moyens dont il disposait ? La personne aveugle est-elle stigmatisée par quelqu’un qui l’aide à traverser la rue ? Elle le serait plus sûrement par quelqu’un qui lui dirait : « il faut absolument que tu vois ça ! ». C’est bien à notre idée de regard sur le regard que nous revenons alors : la personne illettrée peut souffrir du regard qu’elle porte sur le regard qu’elle suppose qu’autrui porte sur elle (même s’il est relevé que certaines ont eu objectivement à supporter des « paroles discriminantes »). Nous abusons trop souvent de l’idée que nous nous faisons de l’autonomie… que nous idéalisons en une nouvelle idole. Qui est jamais « autonome » ? qui pourrait prétendre ne dépendre de rien ni de personne ? Nous avons une certaine autonomie, qui émerge péniblement des limbes de notre adolescence et qui replonge doucement dans le crépuscule du grand âge et sa sarabande de dépendances à venir… Nous avons une certaine autonomie en certains domaines à l’ère d’un monde industriel, scientifique et technologique. Mais la plupart du temps nous nous en remettons à autrui soit par confiance soit par désespoir en supposant qu’il sait ou en priant pour qu’il sache. De ce point de vue il ne peut y avoir d’autonomie que morale, comme l’a montré Kant, c’est-à-dire au cœur de nos décisions, prises en regard du principe qui les légitime. Mais Kant témoigne alors en faveur d’autre chose de plus vaste, que la philosophie nomme « liberté ». Une volonté est libre quand elle ne dépend pas des circonstances (ni sociales, ni personnelles…). Non seulement faudrait-il que nous soyons capable de penser que la personne illettrée, si elle manque
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