Paroles d'immigrants

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L'immigration maghrébine au Québec a connu un développeemnt important à partir des années 1990. L'auteur a recueilli les témoignanges de Maghrébin(e)s installés à Montréal, qui racontent leurs expériences et leurs impressions, leurs interrogations, leurs difficultés, tout ce qui fait qu'ils sont devenus des Québécois à part entière. Ils livrent leurs opinions sur la place qu'ils occupent au sein de la société d'accueil et sur leur devenir en tant que communauté au Canada.
Publié le : lundi 1 janvier 2007
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EAN13 : 9782296164871
Nombre de pages : 231
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Paroles d'immigrants: Les Maghrébins au Québec

Collections CREAC-Histoire - Politique et Société
Centre de Recherches et d'Études sur l'Algérie Contemporaine Le CREAC entend: - Promouvoir la publication d'ouvrages anciens, tombés dans le domaine public dont la richesse historique semble utile pour l'écriture de l'histoire. - Présenter et éditer des textes et documents produits par des chercheurs, universitaires et syndicalistes français et maghrébins. Déjà parus: La Fédération de France de l'USTA (Union Syndicale des Travailleurs Algériens. Regroupés en 4 volumes par Jacques SIMON, en 2002). - Le premier Congrès Ouin 1957).- Le deuxième Congrès (novembre 1959).- FLN contre USTA.- Son journal : La Voix du Travailleur Algérien. - Messali Hadj (1898-1974), Chronologie commentée.
A vec le concours du Fasild -L'immigration algérienne en France de 1962 à nos jours (œuvre collective sous la direction de Jacques Simon) - Les couples mixtes chez les enfants de 1 'immigration algérienne. Bruno Lafort. - La Gauche en France et la colonisation de la Tunisie. (18811914). Mahmoud Faroua,. - L'Etoile Nord-Africaine (1926-1937), Jacques Simon,. - Le MTLD (Le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (1947-1954) (Algérie), Jacques Simon de, l'immigration algérienne en France. Sylvestre Tchibindat. - Un Combat laïque en milieu colonial. Discours et œuvre de la fédération de Tunisie de la ligue française de l'enseignement (1891-1955). Chokri Ben Fradj -Novembre 1954, la révolution commence en Algérie. J. Simon -Les socialistes français et la question marocaine (1903-1912)Abdelkrim Mejri - Les Algériens dans le Nord pendant la guerre d'indépendance. Jean René Genty. - Le logement des Algériens en France. Sylvestre Tchibindat. - Les communautés juives de l'Est algérien de 1865 à 1906. Robert Attal. -Le PPA (Le Parti du Peuple Algérien) J.Simon -Crédit et discrédit de la banque d'Algérie (seconde moitié du XIXè siècle) ML.Gharbi -Militant à 15 ans au Parti du peuple algérien. H. Baghriche -Le massacre de Melouza. Algériejuin 1957. Jacques Simon - Constantine. Le cœur suspendu. Robert Attal

-La réglementation

DOUNIA BENCHAÂLAL

Paroles d'immigrants: Les Maghrébins au Québec

Publié avec les concours du FASILD

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@ L'Harmattan, ISBN: 2007 978 2-296-02498-4

EAN : 9782296024984

Préface Ce livre doit beaucoup à ceux et celles qui ont accepté de se livrer sur leur expérience d'immigration, en dévoilant leurs joies, leurs peines, ainsi que leurs attentes et leurs espoirs (et parfois même désespoirs). En effet, les témoignages de ces Maghrébins vivant au Québec ou néo-Québécois d'origine maghrébine sur leur parcours de vie ou leurs analyses sont essentiels dans cet ouvrage et nous tenons à les en remercier ici du fond du cœur. Les immigrants maghrébins sont sélectionnés, entre autres, sur la base de leur connaissance du français mais aussi sur leur niveau d'étude et de compétences professionnelles. Nous avons donc choisi d'interviewer des universitaires maghrébins, hommes et femmes, qui sont donc assez représentatifs de cette communauté et qui ont toutes les chances, en théorie, de s'intégrer à la société québécoise. Nous avons choisi aussi de faire parler des intervenants issu du milieu associatif maghrébin pour leur demander leur opinion sur les différentes questions qui concernent leur communauté. L'échantillon comprenait plus de vingt personnes mais nous n'en avons retenu que seize qui étaient, à notre avis, les plus significatives. II se compose donc de huit Marocains (5 hommes et 3 femmes), six Algériens (4 hommes et 2 femmes) et deux Tunisiens (2 hommes). Nous avons essayé de faire des entrevues assez exhaustives en posant des questions sur la motivation qui a poussé à l'immigration, l'arrivée et l'installation au pays, l'insertion dans le marché du travail, le rapport avec les Québécois de souche et les autres ethnies, le sentiment d'appartenance, les politiques gouvernementales, la place en tant que musulmans, les perspectives d'avenir et, en définitive, si nos interlocuteurs se sentent bien ou non au Québec. Ces entrevues étaient semi-directives pour laisser le champ libre aux personnes de s'exprimer librement et plus longuement sur certains sujets qui les préoccupaient plus, de laisser de côté les sujets qui les concernaient moins, notre rôle étant essentiellement d'initier le débat et de cadrer la discussion. Ces personnes se sont dévoilées pour relater les différents obstacles à leur insertion ou, au contraire, leur satisfaction quant à la façon dont elles ont été accueillies au Québec. Dans tous les cas, elles ont eu l'honnêteté de donner leur opinion quelle qu'elle soit, dût-elle choquer ou agacer. Cette enquête n'a pas pour prétention d'être une étude sociologique; il s'agit de mieux connaître une 5

communauté récemment implantée au Canada et dont la littérature à son sujet fait défaut. Les personnes interrogées nous ont fait une entière confiance quant à l'utilisation des entrevues, et nous avons gardé l'anonymat de ceux et celles qui nous l'ont demandé en leur donnant un nom fictif et en changeant les indications permettant de les identifier. Dans la transcription même des enregistrements, nous avons essayé de rester le plus proche possible du discours oral. Une introduction précède chaque entretien pour permettre de comprendre en quelques mots la situation de la personne interviewée, sa trajectoire, sa formation ou ses expériences. Nous tenons aussi à remercier vivement toutes les personnes qui nous ont accordé de leur temps ainsi que celles qui nous ont aiguillé vers les personnes que nous pouvions interroger.

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Introduction

Il existe aujourd'hui un véritable engouement pour le Canada au Maghreb. L'image de ce pays est celle d'un pays prospère, ouvert, où l'on peut toujours refaire sa vie et offrir un meilleur avenir à ses enfants. Chacun a de la famille ou des amis partis au Québec et qui, à leur retour, donnent l'image de la réussite. De plus, les nombreuses publicités des consultants en immigration incitent souvent les plus hésitants à franchir le pas. Ce phénomène est arrivé à un point tel qu'en 2004, 19 000 dossiers (représentant 34 000 personnes) étaient en attente de traitement au Maghreb. On prévoit actuellement que les personnes qui ont déposé un dossier devront attendre de cinq à sept ans avant de recevoir leur Certificat de sélection. Cela a amené l'ancienne Ministre de l'Immigration, Michelle Courchesne, à établir, depuis juin 2004, des quotas de sélection répartis en bassins géographiques. Le gouvernement québécois dément vouloir freiner l'immigration maghrébine et a décidé qu'en 2005 et 2006 les Maghrébins seraient les plus nombreux à venir au Québec et qu'ils représenteraient jusqu'à 35% des 45 000 nouveaux arrivants pendant cette période. Selon le recensement de 2001, il y aurait 48 500 personnes originaires du Maghreb vivant au Canada dont 40 300 vivent au Québec et résidant pour la plupart à Montréal. Cependant, plusieurs sources estiment qu'il y aurait près de 100 000 Québécois d'origine maghrébine installés au Québec. L'implantation de la communauté maghrébine musulmane dans cette province est relativement récente. Elle a été précédée par les Juifs séfarades, provenant essentiellement du Maroc et qui sont arrivés dans les années 1960-70, alors que la grande majorité d'entre eux étaient déjà partis s'installer en France et en Israël à la suite de l'indépendance des pays du Maghreb. On estime aujourd'hui cette communauté à environ 25 000 personnes. Les Maghrébins tnusulmans immigrent traditionnellement vers la France, ancien pays colonisateur, qui a besoin de main-d'œuvre pendant les « Trente glorieuses ». Durant les années 70, le gouvernement français décide de mettre un terme à l'immigration de travailleurs étrangers et c'est à partir de cette période que débute l'immigration maghrébine. Cependant, des Tunisiens arrivent au 7

Québec dès 1967, lors de l'Exposition Universelle de Montréal et ont pu obtenir sur place la résidence permanente. Mais ils sont encore peu nombreux et selon le recensement de 1996, seuls 2 225 Maghrébins résident au Québec pendant la période 1976-1980. Pendant les années 80, ce sont surtout les Marocains qui arrivent dans cette province pour étudier et un grand nombre d'entre eux décide de s'y installer. Mais la grande vague d'immigration maghrébine commence véritablement dans les années 90. Pour les Algériens, c'est la période où la «guerre civile» fait rage et le Québec a, pour eux, de nombreux atouts. C'est une province francophone, qui est accueillante envers les réfugiés, et de plus, il n'existe pas de passé colonial avec le Maghreb, contrairement à la France. Cette incroyable progression de la population maghrébine au Québec a été rendue possible aussi par la politique du gouvernement québécois de faciliter l'entrée aux Maghrébins dont la maîtrise du français constitue un atout important pour cette province. En effet, depuis 1968, date de la création du Ministère de l'Immigration, le Québec a progressivement obtenu une certaine autonomie dans la sélection des candidats à l'immigration qui était jusqu'alors complètement gérée par le gouvernement fédéral. En 1971, il obtient le droit de recruter des immigrants francophones et, en 1978, le Québec a obtenu le droit de sélectionner à l'étranger les candidats à l'installation sur son territoire, il a alors établi une grille d'évaluation selon ses propres besoins. C'est une avancée importante pour le Québec dont la survie en tant que province francophone est menacée par un taux de natalité le plus bas du monde occidental (1,4 enfant par femme) et qui ne permet pas le renouvellement des générations. Le Québec a donc un besoin important en maind'œuvre et surtout en région. Bon nombre de Maghrébins s'insèrent parfaitement bien dans le tissu social québécois, ils se sentent très à l'aise dans une province où l'on peut reprendre des études à n'importe quel âge, changer de métier assez facilement, où l'esprit d'initiative et d'entreprise est encouragé. Bref, le Québec, et plus particulièrement Montréal, est un endroit où on ne se sent pas brimé par des codes ou traditions d'aucune sorte. La hiérarchie sociale est beaucoup moins importante 8

que dans la majorité des autres pays et l'ouverture et la tolérance de la société québécoise sont indiscutables. C'est ainsi que des Québécois d'origine maghrébine ont accédé à des postes de respon-sabilité ou même de représentation politique comme Mme Fatima Houda-Pépin qui est originaire du Maroc et qui a été la première femme musulmane élue à l'Assemblée nationale du Québec en 1994. Dans un tout autre domaine, Lynda Thalie, une jeune chanteuse d'origine algérienne est maintenant au devant de la scène artistique alors qu'elle n'est arrivée au Québec que dans le milieu des années 90. En revanche, toutes ces réussites ne doivent pas cacher une réalité douloureuse pour beaucoup, c'est que les Maghrébins comme beaucoup d'autres «minorités visibles» peinent à s'insérer sur le marché du travail. En effet, selon Statistiques Canada, le taux de chômage des immigrants arrivés depuis 1996 est deux fois plus élevé que pour les Canadiens de naissance. Les Maghrébins ne font pas exception et leur taux de chômage dépasse les 20 % alors que la moyenne nationale est de 7,2 %. Plusieurs barrières sont à citer: la non-reconnaissance des diplômes et de l'expérience acquis à l'étranger, l'absence de réseau (c'est-à-dire des personnes pouvant les référer pour un emploi), la discrimination vis-à-vis de l'accent, du nom, de la religion ou du fait d'être né à l'étranger. Il est à noter que même si la discrimination à l'embauche est un phénomène que beaucoup de Maghrébins rapportent dans leurs discours, il est extrêmement rare qu'ils parlent de racisme ouvert. En tant que musulmans, tous remarquent la grande tolérance du Québec et du Canada envers la pratique de leur religion même si des questions importantes ont été soulevées ces dernières années au sujet du voile à l'école, de l'accommodement au niveau des horaires au travail ou de l'aménagement de salles de prière dans les universités. Les opinions divergent au sein même de la communauté maghrébine mais tous sont d'accord sur la nécessité d'un dialogue ouvert avec la société d'accueil afin que cette communauté puisse trouver sa place au sein de la « mosaïque» québécoise.

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1- Rachid Informaticien, 28 ans.
Rachid est arrivé au Québec il y a six ans avec sa famille. Il est originaire de l'Est algérien et se destinait à devenir médecin. Ses études n'ont pas été reconnues mais il a eu la chance de découvrir un domaine qui le passionne, l'informatique. Après avoir obtenu un Bac en informatique combiné à de la gestion, il a eu quelques petits « boulots» mais il peine à trouver du travail dans son domaine. Il est pourtant diplômé d'une université québécoise, parfaitement francophone et très à l'aise en anglais. Il constate une situation qu'il soupçonne être teintée de discrimination mais n'en veut pas à la société québécoise qu'il a adoptée dès son arrivée. Il me dit d'emblée que l'Algérie « c'est du passé» et qu'il n'est pas du tout tenté d'y retourner. Il a, apparemment, vécu les années de guerre civile très difficilement. Ceci explique sans doute pourquoi il apprécie autant d'être au Québec et plus particulièrement à Montréal. Il s'est approprié le Québec avec lucidité, ayant conscience des barrières qui peuvent subsister pour un immigrant. Ses difficultés sont des obstacles qu'il compte dépasser mais elles ne remettent aucunement en question son appartenance au Québec qui est, pour lui, définitive.

Entretien avec Rachid « Tout le côté culturel

du Québec, on s'y attend pas. »

- J'aimerais savoir ce qui t'a motivé pour venir au Québec? Rachid - Plein de choses, c'était l'aspect économique, l'aspect social aussi. Je ne me sentais pas bien en Algérie, en tout cas avec ce qui se passait, l'intégrisme et tout ça, je ne me sentais plus tout à fait chez moi. J'ai choisi le Québec parce qu'on y parle français. La France, c'était hors de question, moi je me sens moins bien en France qu'en Algérie, je n'y vais même pas en vacances, je ne supporte pas les regards des gens, ni les réflexions, ni rien. En arrivant ici, j'avais quand même des appréhensions. Je suis arrivé et puis ça n'a rien à voir avec la France, c'est différent. Et ça fait maintenant six ans que je suis ici. - Est-ce que tu avais déjà des contacts au Québec avant de venir? Rachid - Non, pas de contacts. On connaissait des Québécois en Tunisie qui nous avaient parlé du Québec mais pas des gens qui nous attendaient ici ou quoi que ce soit. Je suis venu avec ma famille, ça nous a pris pratiquement un an et demi à peu près pour faire les démarches d'immigration. Quelles ont été tes premières impressions? Rachid - D'abord tout le côté culturel du Québec, on ne s'y attend pas. J'ai cherché des documentaires, j'ai cherché plein de choses et même avec les documentaires, ça ne donnait pas une vision réelle de Montréal. Quand je suis arrivé, j'ai été surpris par l'accent, par l'architecture, par l'attitude des gens, par tout. J'étais agréablement surpris la majeure partie du temps mais c'était vraiment pas ce à quoi je m'attendais. Ensuite, en ce qui concerne l'accent, ça m'a pris facilement trois semaines avant de comprendre ce qu'on me disait, je n'arrivais pas à découper les mots dans une phrase, je ne voyais pas où ça commençait, où ça s'arrêtait. J'ai mis plusieurs jours avant de comprendre la prononciation du r, comme pour le «beurre» (r roulé), j'ai mis du temps à retrouver cette lettre, ça m'a pris du temps à comprendre tout ça. Et puis, je suis arrivé pas loin du 13

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fameux déménagement

er du 1 juillet, et ça aussi c'était une espèce de

choc, tout le monde déménageait le même jour, c'était une espèce de peuple nomade. Chez nous, tu déménages peut-être une fois dans ta vie, deux fois maximum, alors qu'ici ils déménagent pratiquement chaque année. - Ça a été facile pour trouver un logement? Rachid - Non, ce n'était pas tellement facile mais par rapport à de nos jours, c'était beaucoup plus facile. On a passé facilement quinze jours à se chercher un logement, sauf qu'aujourd'hui moi j'en connais qui cherchent pendant des mois et qui ne trouvent pas. J'ai un ami, un compatriote, qui est venu travailler avec nous, il cherchait un logement et il était obligé de passer par une des travailleuses qui parle québécois pour décrocher des rendez-vous pour aller visiter des logements, parce qu'on entendait son accent probablement et on lui répondait non, alors que quand c'est elle qui appelle, on lui accorde le rendez-vous. Donc, je n'ai pas vécu ça personnellement mais j'en ai vu beaucoup qui passent par ce genre de problèmes. - Tu as eu des problèmes d'équivalence d'études? Rachid - Oui, en fait, c'était de la non-reconnaissance absolue, c'est-à-dire que j'avais fait trois années de médecine avant, qu'on n'a pas reconnu ici, on m'a demandé carrément d'aller refaire le Cegep (sorte de lycéeoù on peut se spécialiseren deux ou trois années). C'est un domaine contingenté, donc c'est peut-être normal aussi mais n'empêche que j'ai eu un problème d'équivalence. Je comprends que l'Ordre des médecins veuille limiter le nombre de médecins pour en quelque sorte sauvegarder leur salaire. Mais quand on regarde ce qui se passe au niveau social, c'est pas normal parce que moi je viens d'Algérie et là-bas on n'attend pas aussi longtemps pour passer dans les urgences. On est mieux soigné, peutêtre pas si on a un cancer ou quelque chose comme ça mais pour une maladie quelconque, je suis presque certain qu'on passe plus vite, qu'on est pris en charge plus vite. Donc, au niveau de la santé, c'est pas fameux, je ne sais pas pourquoi mais ça va mal pour eux... je veux dire pour nous.

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Tu as pu entrer dans le monde du travail? Rachid - J'ai obtenu un Bac en informatique il y a un an. Depuis, ça a été très difficile et à part quelques petits boulots, je n'ai pas encore eu un emploi en tant qu'informaticien. J'arrive difficilement à décrocher des contrats, à me faire embaucher. Je n'ai pas en mémoire le nombre de CV que j'ai envoyés mais c'est au-delà de trois cents CV, je ne suis pas certain que ça a atteint les cinq cents, mais ça a dépassé les trois cents, c'est sûr. À un certain moment, j'ai arrêté de compter les CV mais de tous ces ev, j'ai reçu deux réponses positives, parce que j'ai reçu une bonne quarantaine de lettres standard qui disent « nous vous remercions d'avoir postulé mais nous n'avons pas besoin de... nous conservons votre CV... ». Les deux réponses positives, c'était deux Arabes, les deux. L'un d'eux s'était trompé sur mon compte, il pensait que j'étais un grand spécialiste de la sécurité. À l'entrevue, il a bien vu que j'étais un « finissant» de l'université donc ça ne marchait pas. Le deuxième cherchait quelqu'un avec de l'expérience dans ce que j'avais fait avant, alors il m'a pris, je faisais du service à la clientèle. C'est difficile pour nous qui sommes immigrants, tous ceux que je connais sont dans le même cas que moi pratiquement, le seul qui n'est pas dans mon cas c'est un gars qui faisait déjà du développement logiciel avant d'entrer à l'université, donc lui en sortant de l'université il avait déjà cinq ou six ans d'expérience. Lui, il est d'origine vietnamienne, il n'a aucun problème. Il y a un autre Haïtien aussi qui avait cinq années d'expérience en sortant de l'université. Mais à part ça, ils sont tous rendus au même niveau, tout le monde se pose des questions, tout le monde travaille dans des pizzerias, des restaurants ou n'importe quoi. Par contre, ce n'est pas le cas pour les Québécois que je connais, ils ont tous trouvé un emploi, même ceux qui viennent d'avoir leur diplôme. Est-ce que c'est représentatif de ce qui se passe dans le marché? Je ne sais pas. - Tu as travaillé pendant un certain temps ... Rachid - Oui, pendant à peu près cinq mois, j'ai fait du service à la clientèle dans une société d'informatique. L'un des propriétaires de l'entreprise était Égyptien, copte, c'est lui qui m'avait passé l'entrevue, sa femme est Québécoise, deux 15

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autres programmeurs sont Québécois et puis il y a un Algérien mais c'était très normal, c'était pas l'oppression, pas du tout; c'était autre chose, c'était l'esclavage, tout le monde travaille, tout le monde bosse dur. Que penses-tu de la façon de travailler en Amérique du Nord par rapport à l'Algérie? Rachid - Je ne sais pas, je n'ai pas travaillé ailleurs, j'ai vu la bureaucratie en Algérie où ça se résume à ne pas travailler en fait. Ils s'installent dans un bureau, ils lisent les journaux, bon ça n'a rien à voir. Ici, c'est vraiment du travail. Moi, j'ai déjà vu des programmeurs engueuler le patron, ça ne pose pas de problème. Ici, ça peut se faire. J'ai déjà entendu un programmeur dire au patron «pourquoi tu te mêles de ça, ça ne te regarde pas, c'est mon travail ». Ce sont des exemples de choses que l'on peut dire à son patron. D'un autre côté, c'est un peu l'esclavage aussi dans le sens où quarante heures par semaine, plus une heure de métro à peu près pour te rendre au travail, ça ne te laisse pas grand chose. Si j'avais eu des enfants, je ne les aurais pas vus dans la semaine, c'est aussi simple que ça. C'est vrai que je n'ai pas d'enfants donc ça ne pose pas de problème, mais si un jour j'en veux, ça va poser de sérieux problèmes.

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Depuis,

tu es à la recherche

d'un emploi?

Rachid - Oui, j'ai eu une réponse, en fait une entrevue, et c'est grâce à ma mère parce qu'elle travaille dans un organisme donc je suis allé passer une entrevue et j'attends une réponse mais c'est le fait que ma mère travaille là, c'est un peu... on va dire ses amis, c'est pas comme si j'avais envoyé mon CV par la poste ou par mail, c'est pas ça du tout, elle est allée le poser en mains propres à une des personnes qu'elle connaît, c'est ce qu'ils appellent le « réseautage ». C'est peut-être vrai mais quand tu arrives d'ailleurs, tu n'as pas de réseau donc tu peux pas faire de réseautage et donc tu peux pas trouver d'emploi. En plus, quand on a un nom arabe, ça n'arrange pas les choses. Je vais te raconter ce qui m'est arrivé quand j'étais encore étudiant. Un jour, j'ai trouvé une annonce dans un hôtel et donc j'ai postulé. 16

J'ai attendu trois jours, il n'y avait pas de réponse. J'étais à l'université et comme j'étais entre deux cours, j'ai pris le téléphone et je les ai appelés en disant voilà je fais un suivi de ma candidature, le bonhomme me dit si vous êtes libre, passez maintenant. Je suis allé passer une entrevue, ils m'ont posé tout plein de questions, ils m'ont accepté et ce n'est qu'en travaillant chez eux, au bout d'un bon moment, quand j'ai connu les personnes qui étaient là-bas, que l'une des réceptionnistes m'a carrément dit que quand mon ev est sorti par le fax, elle l'a regardé, elle a vu le nom, elle l'a jeté. Pour elle, elle a vu le nom, elle a imaginé un accent, elle s'est dit que ça n'allait pas, puis elle l'a jeté sans même lire le reste, c'était vraiment seulement à cause du nom. Par la suite, quand on a travaillé ensemble, on est devenu amis et c'est pour ça qu'elle me l'a dit.

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C'était en quelle année? Rachid - Ça c'était en 2001, c'était quelques mois après le Il septembre parce que j'étais chez eux quand les Américains ont attaqué l'Afghanistan.

- Et au moment du Il septembre, tu as ressenti quelque chose de particulier? Rachid - Non, il y a eu beaucoup de monde qui a parlé de ça dans les journaux, moi je n'ai rien vu, on ne m'a jamais accusé... c'est drôle parce qu'on ne m'a jamais accusé de collaborer ou d'être sympathisant avec les terroristes ou quoi que ce soit, ni avant ni après le Il septembre, mais on m'a toujours reproché le traitement réservé aux femmes dans le monde musulman. C'est-à-dire même après le Il septembre, on ne m'a jamais interpellé sur le Il septembre mais quand on a des discussions, c'est toujours la situation de la femme qui revient. Pourtant, jusqu'à preuve du contraire, je n'ai jamais maltraité qui que ce soit. En tout cas, c'est assez spécial. Mais non, je n'en ai pas connu qui ont souffert du Il septembre. Je sais qu'il y a eu des histoires de foulard arraché et de mosquée brûlée ou quelque chose comme ça mais c'est tout. À part ce que j'ai lu dans les journaux, ni moi ni aucun de mes proches, ni de mes connaissances, n'a vu quoi que ce soit en rapport au Il septembre.
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Quels sont tes rapports maintenant avec les Québécois? Rachid - Ça dépend du Québécois en question mais généralement ils sont bons. Ce sont de bons rapports, j'ai pas de problème avec eux. C'est sûr que c'est pas comme en Algérie parce que c'est pas la même mentalité. Ça prend plus de temps à se faire des amis, les gens ont moins de temps à consacrer à l'amitié on va dire. C'est un peu plus compliqué qu'en Algérie, par exemple, ou même en Tunisie mais ça reste faisable. En tous cas, moi je pense que ce n'est pas un peuple xénophobe ou un peuple qui n'aime pas l'étranger, ce n'est pas vrai. Il y a des gens qui n'aiment pas les autres, oui comme dans tous les pays, mais c'est tout. Rachid - Ben j'ai parlé avec des amis au téléphone qui disent que j'ai un petit accent qui commence à sortir. Je dis tant mieux. Je suis venu pour vivre ici donc si l'accent s'acclimate, tant mieux. Je vais beaucoup plus souvent au cinéma qu'avant, je vais plus au resto qu'avant, je ne regarde pas le hockey... non, je ne pense pas avoir changé tant que ça. Du moins, pas dans ma pratique de tous les jours, c'est sûr que le fait d'avoir changé de pays, je pense que ça m'a changé intérieurement mais pas dans ce que je fais tous les Jours. De toutes les façons, je ne pense pas qu'on puisse s'autoproclamer Québécois, peut-être que mes enfants dans quelques années ou que mes petits-enfants passeront pour mais je ne pense pas que ça m'arrivera à moi parce qu'il semblerait qu'être Québécois, ce n'est pas une question de culture, c'est une question de sang. C'est comme être Noir, ce n'est pas parce que tu as vécu en Afrique que tu es Noir. J'ai l'impression que c'est physique. C'est simple, j'ai discuté avec un Québécois quand je suis arrivé ici et je lui disais ce que je savais du Québec et j'ai cité Rock Voisine et là il était choqué, il s'est offensé carrément, « comment? Rock Voisine n'est pas Québécois, il est Acadien ». C'est-à-dire plus blanc et occidental que Rock Voisine tu meurs, mais non, il n'est pas Québécois. Alors, si lui n'est pas Québécois, moi je ne risque pas de l'être bientôt. Mais bon, ça ne me manque pas, c'est pas plus grave. 18

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Tu es devenu plus « Québécois»

avec le temps?

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Tu as des amis algériens? Rachid - Oui, j'en ai. C'est sûr que je ne fréquente pas tellement les activités de la communauté algérienne mais oui j'ai des amis algériens. J'en avais aux études, j'en ai en dehors de ça mais c'est tout, sans plus, c'est-à-dire que je ne fais pas dans le ghettoisme. Je ne vis pas entre Algériens même si je vis avec ma famille et qu'ils sont tous Algériens mais je ne vis pas dans un quartier algérien, en allant acheter du magasin algérien pour aller au café algérien, non. Rachid - Je garde des contacts avec des amis mais je n'y vais pas. Depuis que je suis ici, je n'y suis pas retourné. Ce n'est pas dans mes projets pour tout de suite mais ça pourrait l'être, je ne sais pas quand. J'ai gardé contact avec beaucoup d'amis, certains vont venir aussi, d'autres vont rester là-bas. Quand je vais revenir, j'irai les voir, c'est tout. Il y a aussi une bonne partie de la famille qui est restée là-bas, on garde contact avec eux, on discute, et on est au courant de tous les potins.
Tu pratiques ta religion comme avant? Tu gardes des contacts en Algérie?

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Rachid - Je n'ai jamais pratiqué et je ne pense pas devenir pratiquant. Non.. .en fait, ce n'est pas tout à fait vrai parce que moi, non seulement, je n'étais pas pratiquant mais je n'étais pratiquement pas croyant. Maintenant que j'ai quitté l'Algérie, je prends conscience d'autres choses, par exemple, à partir du Il septembre 2001, à chaque fois qu'ils disaient « les musulmans» à la télévision, je me sentais concerné alors qu'avant, surtout avec ce qu'avaient fait les intégristes, j'avais dit carrément «je ne suis plus musulman, démerdez-vous avec ça, ça ne me regarde plus ». Depuis le Il septembre, ça me regarde, puis je me rends compte qu'on a fait quand même des erreurs, entre autres celle de ne jamais se prononcer au nom de la religion. On a laissé le champ libre aux intégristes, alors que je suis aussi musulman, je ne fais pas la prière, je ne fais pas plein de choses et j'ai le droit de dire non. Je ne fais pas la prière et alors, quelque part on a laissé le champ libre aux intégristes dans ce domaine. Est-ce que ça veut dire que je vais me mettre à prier, non. C'est juste dans ce sens là que ça a changé ma vision religieuse de la chose. 19

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- On tefait souvent des remarques sur la situation de lafemme dans les pays musulmans? Rachid - Oui, énormément. En fait, ils me reprochent des choses pas vraies et ils ne sont pas au courant des choses vraies. C'est-à-dire qu'ils me reprochent, par exemple, les mariages arrangés où l'homme bat sa femme, mais ilIa bat ici aussi. Moi, dans ma famille je n'ai jamais vu qui que ce soit battre qui que ce soit. Est-ce que ça veut dire que les hommes n'avaient pas plus de pouvoir? Ce n'est pas vrai, les hommes ont plus de pouvoir. J'ai déjà vu une fille se faire agresser dans la rue, pas agressée violemment mais agressée quand même, elle est allée se plaindre au policier, il lui a répondu « et toi qu'est-ce que tufous là, pourquoi t'es pas chez toi? ». Donc, ce sont des exemples de choses qui peuvent arriver là-bas. En même temps, ce n'est pas ça qu'on nous reproche ici. On nous reproche le film Jamais sans ma fille, c'est ça qu'on nous reproche ici, ce n'est pas tout à fait la réalité, ce n'est pas ce qui se passe làbas. D'un autre côté, ce n'est pas rose non plus ici parce que bon, ils passent leur temps à parler de violence envers les femmes mais faut voir, moi toutes les Québécoises que j'ai connues se sont fait tabasser au moins une fois par leur copain alors que ce n'est pas le cas en Algérie. J'en connais qui ont frappé leur femme mais ce sont des cas spéciaux, c'est la même chose qu'ici, c'est des gens qui boivent, ce sont des problèmes ambulants. Mais ici, je trouve qu'il y en a un peu trop, c'est comme le suicide, il y en a un peu trop ici. Je ne sais pas si c'est parce qu'on en parle et que là-bas on n'en parle pas ou alors il y en a vraiment plus ici, je ne sais pas.
- On dit qu'ici les femmes font souvent le premier pas?

Rachid - Ah, elles ne le font pas, elles ne sont pas plus ouvertes et elles ne font pas le premier pas. C'est pas vrai, c'était un gros stéréotype qui a sauté vite fait bien fait. Elles n'ont pas là même attitude qu'au Maghreb, mais elles ne font pas le premier pas, ça c'est sûr. Au Québec, c'est beaucoup plus ouvert dans pratiquement tous les domaines mais en même temps, c'est difficile de songer à s'établir en famille parce que c'est très individuel, c'est le bonheur personnel, ici, maintenant et tout de suite, puis s'il y a un problème, 20

on casse puis on reconstruit ailleurs, c'est différent. J'ai beaucoup d'amis qui ont une espèce de philosophie simple, pour s'amuser, pour passer du bon temps, pour vivre sa jeunesse, c'est avec des Québécoises, et quand il s'agit de se marier, ben là ils se retournent vers les Arabes. Donc ça reflète un peu comment sont vues les Québécoises. Bon, les Québécois, c'est différent. Je connais beaucoup d'Algériennes qui aimeraient bien se trouver un Québécois, je ne sais pas pourquoi exactement. - Tu te verrais avec une Québécoise ou bien tu trouves que la culture est trop différente? Rachid - Je suis avec une Québécoise en ce moment et il y a une différence, il y a en partant beaucoup de préjugés, pas avec elle mais plutôt avec sa famille. Toujours comme je t'ai dit, le film Jamais sans ma fille et toutes ces histoires là. Mais bon, il y en aurait autant en Algérie entre Kabyles et Arabes, entre Arabes et Mozabites, etc. Je sais qu'en Tunisie, ils ont beaucoup de préjugés envers les Libyens, par exemple, donc ce n'est pas spécifique aux Québécois. En France, n'en parlons pas, ce sont des champions dans tout ce qui est préjugé et discrimination. C'est sûr que ce n'est pas évident, ce n'est pas la même chose que de faire sa vie avec une fille qui est née dans la même ville où tu es né ou qui a ta culture, il y a beaucoup de choses que tu n'as même pas besoin d'expliquer, c'est là. Avec une Québécoise non, il faut que tu expliques beaucoup de choses. Là, je suis avec une Québécoise et si on reste ensemble, par contre, avant d'avoir des enfants, il faut que je sois certain, je ne me vois pas élever des enfants dans l'ambiance nord-américaine. On divorce et on donne une certaine somme d'argent, ah non. Pour moi, ce n'est pas une condition que ça soit une Québécoise ou non, mais il faut quand même y réfléchir avant. Il ne s'agit pas de faire les cons et puis de se retrouver à élever des enfants à mi-temps. Disons que c'est un sujet assez délicat les enfants. - Tu aimerais que tes enfants aient une culture algérienne? Rachid - L'idéal c'est qu'ils aient toute la culture algérienne c'est-àdire que si je pouvais leur apprendre tout ce que je sais, ce serait bon, parce que ça leur servirait quand même dans beaucoup de 21

choses. D'un autre côté, c'est impossible, à moins d'y retourner et je n'en ai pas l'intention. C'est sûr que si leur mère est Algérienne, ça va aider dans ce sens-là. D'un autre côté, si leur mère est Québécoise, ce n'est pas la fin du monde non plus parce que je serai là, je suis censé leur apprendre beaucoup de choses. Comment ça risque d'influencer la chose, je n'en sais rien. - Et la religion, tu aimerais la transmettre? Rachid - Non, c'est vraiment pas important. En fait, je suis d'accord avec les Québécois à ce niveau-là, c'est un choix personnel, c'est tout. C'est sûr que j'expliquerai tout ce que je sais, puis bon s'ils ne veulent pas être musulmans, ce n'est pas un problème pour moi. - D'après toi, l'intégration passe par la communauté ou par l'assimilation individuelle? Rachid - Non, l'assimilation, la même chose qu'en France? Non, ça c'est une grosse bêtise, c'est pas vrai, c'est un mensonge, c'est comme mettre des grenouilles dans un aquarium de poissons et dire que ça va finir par y ressembler. C'est pas vrai, c'est pas la même chose, ça ne résonne pas de la même manière, ça ne fonctionne pas de la même manière, faut pas y toucher, tout simplement. Mais tel que c'est fait en ce moment, c'est-à-dire que chacun vit de son bord, moi je trouve ça pas mal. C'est-à-dire qu'à aucun moment, on est venu me dire, tu devrais être comme ceci ou comme cela. Ça peut venir dans une discussion mais c'est une discussion à ce sujet là, alors qu'en France, moi j'ai un ami qui s'est fait dire à l'université parce qu'il avait un ordinateur portable, « mais où est-ce que tu as volé ça ? ». C'est inimaginable ici, tu peux vivre sans problème, peu importe tes origines. Est-ce que la communauté maghrébine s'intègre bien, moi je crois que oui. Faut dire que je ne les connais pas tous non plus. Est-ce qu'il y en a qui se ghettoïsent? Oui aussi, parce qu'il n'y a qu'à voir autour du marché Jean-Talon par exemple, mais c'est tant mieux aussi, il ne faut pas que tout le monde soit pareil, il faut de tout pour faire un monde.
- Qu'aimerais-tu

Rachid

-

pour l'avenir?

Moi, je pense que les immigrants doivent s'investir dans

le domaine politique, il faut qu'ils aient un poids. Je suggère qu'il y
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ait un Parti qu'on appellerait, je sais pas moi... le Parti Visible pour «minorité visible» et qu'il comporte énormément d'immigrants. J'espère que les minorités visibles s'uniront un jour parce qu'ils sont quand même nombreux. Je pense que ça pourrait aider, ça pourrait aider le Québec à sortir de ce qu'il est en ce moment ou de ce qu'il était il n'y a pas si longtemps.
C'est-à-dire?

Rachid - C'est-à-dire un Québec «québéco-québécois» purement et simplement. C'est difficile de percer, ça prend une porte d'entrée, ça prend un contact là-dedans pour pouvoir y entrer, le fameux réseau de contacts, donc pour quelqu'un qui vient de débarquer c'est difficile, au bout de quelques années normalement ça devrait pouvoir s'arranger. Ça passe par beaucoup de sacrifices, ou plutôt des efforts d'adaptation. Je ne sais pas moi, une personne qui vit ici depuis dix ans, qui a toujours son accent parisien impeccable, s 'cuse mais lui il veut se faire remarquer, s'il ne se plaint pas tant mieux mais s'il continue à se plaindre, quelque part il n'a pas compris ce qui se passe parce qu'un Québécois à Paris se ferait rire au nez aussi.

- Au

bout de combien de temps tu t'es senti chez toi ici? Rachid - À peu près un mois après avoir trouvé la première maison.

En fait, on ne m'a jamais fait sentir que je n'étais pas chez moi. Mieux encore, je travaillais dans un hôtel et puis il y avait des gens du Nouveau-Brunswick et d'ailleurs au Canada, et puis même d'ici au Québec, du Saguenay, qui venaient et qui me disaient « vous les Montréalais ». Pour eux, j'étais Montréalais, c'était normal pour eux, on était un gros mélange. C'est dans ce sens-là que je n'ai jamais eu de problème à me sentir chez moi à Montréal. À Montréal, pas ailleurs. Ailleurs, c'est différent.
- Tu as des anecdotes? Rachid - Les premiers temps, on découvre

les mots, comme par

exemple « écœurant ». Nous, ça nous est arrivé d'inviter des gens à manger et à un moment donné, ils se retournent vers ma mère et ils lui disent «hmm, madame, c'est écœurant! ». Alors, ma mère était outrée. Comment? on ose lui dire que sa nourriture est écœurante, alors qu'en fait, ça voulait dire c'est très bon. Ce sont des exemples

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