Paroles immigrées

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En 2006 : une équipe d'une association culturelle, Soleil en Essonne, entreprend de rencontrer des résidants d'un Foyer de travailleurs, en majorité immigrés. Ce texte relate les onze séances initiales d'une rencontre, véritable événement dans la Cité où un Foyer invisible est devenu un lieu de culture. L'échange culturel y apparaît comme un levain par lequel va monter la reconnaissance de la dignité des résidants, de leur histoire et de leurs besoins.
Publié le : vendredi 1 février 2008
Lecture(s) : 174
EAN13 : 9782296190986
Nombre de pages : 137
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Paroles immigrées

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04972-7 EAN:9782296049727

Nora Aceval Bernard Zimmermann

Paroles immigrées
Onze soirées dans un fqyer de travailleurs
Préface de Habib Tengour

L'Harmattan

« Ô humains! Nous vous avons répartis en nations et tribus afin que vous vous connaissiez les uns les autres. » Sourate 49, 13, Les Appartements

Contes et récits de résidants recueillis et annotés par Nora Aceval. Contes de Nora Aceval et Robert Nana. Textes de Bernard Zimmermann. Photos de Michel Laxenaire.

Préface de Habib Tengour. Ce recueil de textes à plusieurs voix traite de l'atelier conte tenu entre avril et juin 2006 au Foyer ADOMA de Montgeron (Essonne), dans le cadre du projet «Un Foyer dans la Ville », conduit par l'association Soleil en Essonne, en partenariat avec ADOMA. Nous remercions vivement les résidants du Foyer qui, par leur présence, leur parole et l'amitié qu'ils nous ont témoignée, ont rendu possible la rencontre recherchée, et notamment: Hamou, Farid, Noureddine, Abdallah, Amadou, Belkacem, Taïeb, Eric, Mamadou, Michel F., Ahmed, Demba, Kader, Thomas et Mohamed. Nos remerciements vont aussi aux conteurs, Nora Aceval et Robert Nana, qui nous ont aimablement autorisés à reproduire certains de leurs contes (tous les contes dits par eux et les animateurs ne sont cependant pas repris ici). Ce projet a reçu le soutien financier de l'Etat, du FASILD (A.C.S.E.), du Conseil Général de l'Essonne et de la Municipalité de Montgeron. Qu'ils en soient remerciés également.

Préface de Habib Tengourl Des hommes des contes, une parole en partage
«Faire naître une âme» dans un monde aujourd'hui désenchanté, il y a encore des aventuriers pour tenter l'expérience. Ceux-là savent que la formule existe. Mais comment faire pour réintégrer l'innocence du conte quand ni le lieu ni le temps n'y prédisposent? Le foyer de travailleurs migrants n'est pas le coin du feu où la famille s'agglutine pour se tenir au chaud et se remémorer la vie festive de jadis. Il y a pourtant de la vie dans le foyer - à la Cafétéria, les hommes jouent aux cartes, sirotent un thé, échangent quelques mots - et c'est de cette vie là qu'il est question dans cette opération d'accouchement. Comme toute grande entreprise, celle-ci est simple dans sa formulation. Sa réalisation, toutefois, a exigé, au-delà du travail nécessité, une véritable alchimie, c'est-à-dire une transformation radicale des côtoiements furtifs, même s'ils sont agrémentés de propos fréquents, en une rencontre authentique d'où une parole peut surgir. La rencontre installe la confiance, souscrit au don, elle scelle l'amitié où les âmes se dilatent dans le vis-à-vis.

IHabib Tengour est anthropologue et universitaire, poète et écrivain. Il vit entre la France et l'Algérie. Il a publié notamment Le Vieux de la montagne, Ed. Sindbad, ] 983, Gens de Mosta, Ed. Sindbad et Actes Sud, ]997, prix ADELF ]997, Le Poisson de Moise, Edif -Alger, 2000, et Paris-Méditerrranée, 200], Retraite, photographies d'Olivier de Sépibus, traduction vers l'arabe par Saïd Djabelkheir et Esma Hind Tengour, Éd. Le Bec en l'Air, Manosque, 2004, Gravité de l'ange, Éd. La Différence, Paris, 2004.

Cela a eu lieu tout au long des onze soirées animées par Soleil en Essonne. Les textes en témoignent. Bernard Zimmermann et Michel Laxenaire, avec la complicité de Nora Aceval et Robert Nana, des professionnels du conte, ont réussi une médiation d'une qualité rare en rendant l'imagination possible dans un espace stigmatisé. Leur invitation chaleureuse au voyage dans la mémoire a été acceptée, d'abord avec méfiance, puis, très vite, avec emballement. Mis en confiance, les résidants du foyer se révèlent loquaces. La parole fuse. On rivalise de sentences dans la jubilation de l'échange. Le conte mobilise l'écoute de chacun et le corps, animé dans une tension, peu à peu, déborde la personne pour s'emparer de l'auditoire uni dans une même ferveur. Tout le monde est saisi par un enchantement que l'on croyait à jamais disparu. Onze soirées, ce n'est qu'un début. Des centaines, je l'espère, vont suivre. Dans les foyers, il y a des hommes qui souffrent et qui rient. Ils sont présents, pour peu qu'on se rapproche d'eux. Ils ne demandent qu'à parler pour libérer les mots de la peur des nuits
Le Kremlin-Bicêtre, er jeudi 1 novembre 2007

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Introduction
Mémoires du passé dans la France d'aujourd'hui
Par Nora Aceval Courbés en avant par le poids du temps, notre mémoire nous tire en arrière par le poids du passé. Notre vie d'aujourd'hui nous conduit sur celle d'hier. Et la terre sur laquelle nous avançons à petits pas vers la mort nous rapproche de celle où nous sommes nés. Elle nous rapproche de la terre dont nous nous sommes éloignés. Algérie-France, Mauritanie-France, Maroc-France, MaliFrance... Un mot, un pays en commun se décline et revient. Il nous retient prisonniers de nos origines. Terre d'exil, terre d'accueil, terre nourricière, terre d'hier et d'aujourd'hui. La France. Terre de notre vie au seuil de notre mort. Courbés en avant, attendant dans nos chambres, libres, notre mémoire nous retient tout au loin. Loin d'ici où nous sommes, loin de là-bas, de ce que nous sommes. Qui sommes-nous? Etrangers ou voyageurs égarés? Arrêtés sur cette île qui nous a adoptés. Nous avons vu et laissé partir tant de bateaux. Aventuriers, étranges étrangers, nous sommes de chair vive et notre mémoire est encore active. Nous portons nos tatouages secrets, ceux de nos ancêtres que nous ne montrerons qu'aux initiés. Grimoires de nos ancêtres demeurés sur les terres qui les ont vu naître. Comme eux,

nous sommes nés ailleurs. Différents d'ailleurs. Etrange destin. « Etranger ».

d'eux, nous partirons le surnom

Mais nous avons en commun

Plus qu'une ombre, nous avons une compagne fidèle, éternellement présente et bienveillante. Même dans la douleur, elle demeure. C'est notre mémoire. Silencieuse, elle nous suit, nous parle, nous console lorsqu'elle nous fait pleurer dans le silence de nos nuits. A qui sait l'écouter. Puisque vous êtes là, venus de loin, elle va vous raconter. Ecoutez nos histoires du passé. Histoires d'hommes errant entre passé et présent. Hommes présents dans un passé récent.

Notre corps deviendra poussière sur cette France où nos pas se sont arrêtés, notre mémoire restera entière sur cette terre où nous avons travaillé. Posons nos sacs remplis de secrets et laissons nos histoires s'échapper.
Dons d'exilés pour ceux qui nous ont précédés et pour ceux qui vont nous succéder. Reposons. Racontons. dans le lointain. Juste un peu. Une lueur. Une fumée

Il y a si longtemps que nous sommes partis. Si longtemps que nous sommes venus. Si longtemps que nous sommes vos
VOISInS.

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La soirée de la mise à l'épreuve
Les choses commencent mal.

D'abord, Robert, pris dans d'impossibles embouteillages dans l'ouest parisien, renonce à arriver jusqu'au Foyer. Puis, après que nous ayons expliqué aux résidants présents le pourquoi de notre présence en ce lieu, Gamais la moindre rencontre entre ces hommes et des gens de la ville ne s'y est tenue), que nous ayons annoncé que des conteurs - l'une du Maghreb, l'autre du Burkina Faso - nous aideront à nous connaître, à changer nos regards les uns sur les autres, un gaillard se lève, au fond de la Cafétéria, et nous apostrophe. Il nous lance, en prenant les autres à témoins: Ils vous écoutent mais ils ne comprennent pas bien le français, et puis, ils ont surtout besoin de meilleures conditions de vie. Cela, nous le savons. Nous ne le méprisons pas 13

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