Partage de rêves

De
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Dans son roman, Catherine Pelard décrit l'émancipation progressive d'une jeune femme. Eugénie est rebelle, débordante d'imagination, mais étouffe et cherche à fuir « l'enfermement de l'enfance, le deuil de son père, la perversion névrotique de sa mère ». Un jour de détresse, elle accepte de monter dans une voiture qui la conduit vers un mystérieux soupirant nommé Sonam. Elle ressent aussitôt une profonde connivence avec cet homme qui semble si bien la connaître. Leur rencontre la libère enfin de sa pesante solitude. Mais elle s'inquiète de se sentir espionnée et, tiraillée par sa conscience, décide de faire des recherches sur son identité. Elle sollicite l'aide d'un vieil ami de son père et il s'avère que Sonam appartient à la dynastie royale du Bhoutan.


Publié le : jeudi 10 mars 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782334076968
Nombre de pages : 134
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C o u v e r t u r eC o p y r i g h t













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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN numérique : 978-2-334-07694-4

© Edilivre, 2016C i t a t i o n


« Faites que le rêve dévore votre vie, afin que la vie ne dévore votre rêve ».
Saint-ExupéryJuste avant de sombrer
Le doigt tétanisé sur le bouton de la sonnette, le regard absent, que faisait-elle là, dans la
cour sombre de ce bel arrondissement parisien, en ce jour pluvieux de printemps ? Depuis
combien de temps était-elle là ? Secondes, minutes, heures, elle ne le savait. Le temps s’était
arrêté… L’indécision la paralysait, la peur la gagnait petit à petit, l’angoisse de la découverte et
de l’inconnu la prenait tout entière jusqu’à l’immobiliser totalement. Elle respirait à peine.
Qu’avait-elle fait pour en arriver là ? N’y avait-il pas d’autre solution, d’autre remède à son
mal, à sa quête de repères ?
N’avait-elle pas pu éviter cela ? Toutes ces interrogations défilaient sans qu’elle puisse y
répondre. Cela faisait des mois, des années qu’elle luttait, qu’elle cherchait les réponses, en
vain.
Aujourd’hui elle était lasse et allait capituler ; lasse de se battre contre ce languissamment
permanent qui l’empêchait d’agir. Allait-elle se laisser aller vers cet homme qui était comme
une main tendue quand on se noie ? Sortir de cette cour, sortir de cette impasse, sortir, fuir,
courir, renaître, vivre enfin !
Qui était-il ? Cet expert avait une réputation de voyeur ? Comment lui dire ce qu’elle
ressentait ? Allait-il comprendre ses doutes ? Toutes ces questions se bousculaient dans sa
tête sur fond de peur. Fuir ou y aller ?
Et si elle essayait toute seule de se découvrir, de s’écouter, de se comprendre, de se
tolérer, de s’aimer enfin…
De bonnes résolutions, certes, souvent faites, mais rarement voire jamais tenues. Surtout
peut-on réellement changer ? Peut-on réellement changer sans l’aide d’autrui ?
Elle sentit le malaise arriver, le malaise tant redouté, celui qui l’emprisonnait depuis
l’enfance, cette douleur, cette blessure, cette cicatrice à peine fermée qui s’ouvrait. Elle se mit
à trembler.
Une larme coula sur sa joue, brouilla le nom gravé en noir sur la plaque dorée, puis une
autre, ainsi de suite jusqu’au sanglot profond, étouffant, exprimant ainsi toute sa détresse de
petite fille perdue, si seule.
Elle décida de ne pas aller voir ce conseiller universitaire. Elle recula de quelques pas et
resta quelques instants immobile au milieu de la cour, le regard fixé vers le sol mouillé,
indécise, perdue.
Tout à coup, elle sentit le poids d’une ombre, la force d’un regard, la chaleur quasi
rassurante d’une présence. Elle se retourna d’un mouvement vif et vit face à elle un visage
empreint d’une grande sérénité. Elle ne vit tout d’abord, du fait de son regard embué de
larmes, qu’un fin visage à la peau de porcelaine illuminé d’un large sourire ; elle se laissa
happer par l’intensité du regard sombre.
La chaleur qui émanait de ce regard assécha ses larmes, irradia son corps d’une onde
douce et profonde.
Depuis combien de temps était-il là ? Elle eut honte de ce qu’elle montrait d’elle-même à
cet inconnu, elle se sentit nue face à lui. Il passa doucement le revers de la main sur sa joue
pour en assécher ses larmes, une caresse qui la calma aussitôt. « Venez » dit-il.
Elle le suivit sans réfléchir ; ils se retrouvèrent dans la rue d’où il héla un taxi. Pourquoi le
suivait-elle ?
Elle se laissa installer dans le taxi. Après qu’il eut donné l’adresse d’Eugénie au chauffeur, il
lui susurra à l’oreille : « Vous êtes immensément belle ; vous allez enfin vivre, maintenant, à
bientôt ! »
Il ferma délicatement la porte. Le taxi démarra, elle le vit s’engouffrer à son tour dans une
grande voiture noire aux vitres teintées conduite par un chauffeur. Elle se cala au fond de la
banquette, elle flottait dans un état second loin de toute réalité. Elle n’arrivait pas à penser, à
se poser des questions : pour la première fois, elle se laissa guider, porter sans aucuneréaction.
Le taxi s’arrêta au numéro 18 de sa rue.
Elle voulut payer la course mais le chauffeur refusa, l’inconnu l’avait déjà largement
rétribué. Elle entendit la voix du journaliste qui émanait de l’autoradio. Il était 20 heures, en ce
vendredi d’avril : pour elle commençait une seconde naissance.E u g é n i e
Eugénie fit valser chaussures, sac, manteau et alla droit à la fenêtre. Le jour déclinait, mais
la luminosité était encore suffisante pour prendre des nouvelles de son voisin d’en face ;
étrange plaisir solitaire que celui d’une femme épiant l’image, l’intimité d’un homme.
« Tiens, pensa-t-elle, il vient juste de rentrer ! »
Lentement, il posa sa serviette au sol, sa veste sur le valet, dénoua sa cravate de la main
droite, le coude légèrement levé, tandis que de la main gauche il déboutonnait sa chemise ;
oui, ambidextre le monsieur… Quand on peut utiliser ses deux mains en même temps ça
augure de bonnes choses : il doit pouvoir faire deux fois plus de choses qu’un autre, le
monsieur !!!! Intéressant, non ?
Ses larges épaules apparaissaient sous le tee-shirt blanc. Il faisait encore frais en ce début
de printemps. « Il ne faudrait pas qu’il attrape froid » pensa-t-elle en souriant. Le pantalon
glissa, tomba sur le sol ; il se baissa, le remit en plis avant de le poser sur le valet.
L’allure était noble malgré les chaussettes restées en place. L’entrée dans la salle de bains
se faisait sans encombre ; la chute des trois dernières pièces vestimentaires aussi. Les
chaussettes bleues abandonnèrent l’homme en premier ; elles furent déposées du bout du
pouce et de l’index de toute leur hauteur. Un croisement ample des bras vint à bout du
teeshirt blanc, juste avant la descente, la chute du caleçon de la même blancheur. Même ordre
des gestes quotidiennement renouvelés, quasiment tous, chaque jour observés.
Le voilà nu, superbe : rondeur des mollets, galbe des cuisses, blancheur des fesses, plus
laiteuses que le reste du corps ; appétissantes, attirantes, la subjuguant, accueillantes,
cambrure des reins, musculature dorsale sculpturale. Le pare-douche se ferma ; au revoir
l’athlète, elle ne vit plus qu’une ombre. Elle imagina l’eau qui perlait, glissait sur la peau,
épousant sillons, creux, protubérances, s’infiltrant dans la plus profonde intériorité, dans le
moindre interstice, chaleur, volupté. Le savon caressait, adoucissait, parfumait, encensait. Ce
corps musclé, solide, dont la fermeté des arabesques faisait deviner toute la jeunesse, toute la
force, lui parvenait comme un cadeau. Elle regardait avec l’œil d’un sculpteur les courbes de
cette musculature quasi parfaite. Elle ferma les yeux, parcourut en pensées toutes les formes
de l’homme depuis les orteils bien dessinés, les chevilles fortes, les mollets galbés, les genoux
forts, les cuisses musclées, les fesses rebondies et douces, le sexe arrogant, le ventre plat, le
torse velu, les épaules rondes, les bras… Elle s’arrêta, le souffle court, surprise par la sonnerie
de l’entrée qui venait de retentir ; elle ouvrit les yeux, se dirigea lentement et silencieusement
vers la porte d’entrée, prudente, vu l’heure tardive ; qui pourrait venir la voir ? Elle découvrit un
magnifique bouquet de pivoines d’un blanc ivoire accompagné d’une carte ; elle y lut :
JE VOUS DÉSIRE…
Je vous désire plus que tout,
Au point d’en devenir obsédé,
De ne cesser d’y penser,
D’espérer me trouver seul avec vous.
Je vous désire plus que tout,
Au point de faire n’importe quoi,
Pour que le Vous devienne Toi,
Et que nous le conjuguions en Nous.
Je vous désire plus que tout,
Sans oser vous l’avouer
Par peur de m’exposer
À un éclat de rire fou.
Je vous désire plus que tout,Je crains plus mes réactions démesurées
Que votre courroux agacé,
M’en voudrez-vous ?
Je vous désire plus que tout,
Au point de ne plus vivre
Et d’en perdre mon sourire
Tout d’un coup.
Je vous désire plus que tout,
Depuis le premier instant
Où, l’espace d’un moment,
J’ai croisé votre regard doux.
Je vous désire plus que tout,
Au point de ne plus pouvoir
Me concentrer et m’émouvoir
D’autres choses ou êtres que vous.
Je vous désire plus que tout,
Au point de ne plus maîtriser
Ni mon corps, ni mes pensées,
Et de nourrir les espoirs les plus fous !
Je vous désire plus que tout,
Que ma fougueuse passion
Ne se joue pas d’une humiliation
S’il n’en était pas de même pour vous.
Si vous ne me désirez pas du tout,
Et stupide vous aurez trouvé
Celui qui a osé vous interpeller
Pour qu’il le sache, arrangez-vous.
Si vous me désirez plus que tout,
Que ces simples vers exprimés
Vous aident à vous dévoiler ;
Alors le plaisir sera pour Nous.
Eugénie n’eut pas le temps de réagir, elle se retrouva sur le pas de la porte, interdite, avec
la gerbe de pivoines dans les bras. Quelques secondes s’écoulèrent ainsi, avant qu’elle puisse
réagir. La minuterie qui s’était éteinte la fit sursauter et sortir de sa prostration. Elle rentra.
Lorsqu’elle défit le papier, l’effluve envahit la pièce en la submergeant, elle huma et laissa le
parfum pénétrer tout son corps. Comme dans la cour, elle ressentit le calme et la sérénité
l’habiter. C’était une sensation nouvelle pour elle, si anxieuse, si peu sûre d’elle. Une nouvelle
drogue l’habitait dont elle ne pouvait déjà plus se passer. Que lui arrivait-il ? Après avoir mis
les fleurs dans un grand vase transparent, elle alla chercher le guéridon haut sur lequel elle
mettait les objets qui lui servaient à composer les natures mortes qu’elle esquissait parfois.
Elle le disposa en plein milieu de la pièce, y posa le vase avec la carte juste devant.
« Quelle délectation pour la vue et l’odorat, mais comment sait-il que j’aime les pivoines ? » se
dit-elle.
Le voisin d’en face avait terminé ses ablutions, se pavanait en peignoir ébène, accoudé à
sa fenêtre comme chaque soir. Elle s’assit alors dans le vieux fauteuil en cuir marron tout pelé,
enveloppa de ses bras ses grandes jambes en contemplant le bouquet.
Elle leva les yeux vers la crédence de l’armoire qui lui venait de sa grand-mère maternelle
et fut enlevée par un raz de marée de souvenirs. Soudain elle ferma doucement les paupières,
derrière le voile de ses fins cils elle se laissa glisser vers la petite maison juchée sur la falaisequi surplombait Étretat. Là, les fragrances de violettes la submergèrent, ce parfum qui
emplissait l’armoire lorsqu’enfant elle en ouvrait la porte. Elle inspira profondément comme
pour tout se remémorer.
Elle se revoyait ouvrant les volets bleus de la petite chambre sous le toit. Là, elle offrait son
visage aux vents chargés de sel, d’iode et de varech. Ça sentait bon les algues, le sable, les
galets, la mer, la vie, c’était à chaque fois le même ressourcement. Puis elle regardait le ciel,
ainsi son âme s’élevait vers l’immensité bleue, grise, blanche selon le temps. Des mouettes
venaient la saluer par leurs cris. Peu importait le temps, elle aimait toutes les saisons, la pluie,
le vent, le soleil, tous les instants, l’aube, l’aurore, tout lui était émerveillement. Sa mère
l’éconduisait à chaque fois qu’elle faisait ce genre d’évocation : « Je ne sais pas ce que tu
trouves à cet endroit, on s’y ennuyait à mourir ! ».
Ses narines se rappelèrent l’odeur du feu de bois dans la cheminée, des pommes de terre
qui doraient, du mironton qui mijotait sur la cuisinière près de laquelle levait une pâte à brioche,
tournait le lait frais pour faire les caillebottes. Son odorat vibrait encore de tous ces souvenirs
olfactifs qu’elle ne retrouvait nulle part ailleurs, ces appels au passé étaient toujours une
source de grande sérénité.
Elle entendait le bruit de l’horloge et du carillon, sonorités douces rythmant des journées
banales. La ponctuation du temps, le rappel des événements de la journée. Ces rendez-vous
avec le temps étaient les repères nécessaires à ses actions. Elle aimait les pendulettes et ne
manquait jamais une occasion d’en admirer, faute de pouvoir en posséder. Lorsqu’elle se
promenait et qu’elle cherchait dans les brocantes, ou lors de visites dans des châteaux, c’est
ce qu’elle regardait en premier. Les mécanismes horlogers l’avaient toujours captivée. Les
pendules de l’époque du second empire avaient sa préférence.
Sa grand-mère aimait ces appels temporels, mais elle était plus sensible aux clins d’œil de
la nature, aux mouvements du soleil, au rythme des saisons qu’elle suivait par instinct,
nécessaires à son équilibre. Elle n’avait aucune préférence pour l’une d’entre elles, chacune
lui apportant des bienfaits, des plaisirs.
Eugénie aurait tant aimé avoir ses qualités, sa force, surtout sa force, cette force qui lui
faisait tant défaut pour agir, décider, choisir, elle ne savait quoi faire de ses vingt-cinq ans ; elle
sentait des potentiels immenses vibrer en elle, mais elle n’arrivait pas à les exprimer ; elle
sentait des orientations, des tendances dont elle avait exploité certaines, mais sans aller
jusqu’au bout, que ce soit sur le plan affectif, social… Elle se sentait si seule, si perdue dans
cette grande ville qui pourtant la captivait et la paralysait en même temps. La petite ville de
province lui manquait, ses repères, ses amis, les odeurs, les lieux, les lumières… Oui, si seule,
si perdue… Elle s’assoupit quelques instants, lasse de rêver, lasse d’espérer.
D’un bond, la chatte sauta sur ses genoux, la réveillant en sursaut, et réclama nourriture et
caresses, miaulant et ronronnant tout à la fois. Elle frissonna, le jour commençait à poindre sur
les toits de Paris. Ah ! Elle avait dormi toute la nuit dans le fauteuil !!! Une nouvelle journée
commençait, peut-être une autre vie, qui sait !
Elle frissonna de nouveau, câlina Sidonie, qui ronronnait de plus belle, lui transmettant sa
chaleur. Elle enfonça ses doigts dans la fourrure, si douce, si profonde, si moelleuse. Elle se
trouvait toujours rassérénée quand elle caressait Sidonie. Elle aimait la regarder au fond des
yeux, communiquer par la profondeur du regard, comme si Sidonie avait une âme. Elles se
comprenaient bien toutes les deux : on pouvait dire qu’une certaine complicité existait, même
si Sidonie, comme tous les chats, était très indépendante. Eugénie se dirigea vers la petite
cuisine où elle servit un peu de pâté à la chatte, puis se prépara une théière de thé noir de
Chine ainsi que le plateau du petit-déjeuner composé de douceurs, dont les succulentes
confitures selon les recettes de grand-mère, qu’elle alla déguster dans son lit en regardant le
soleil se lever, venant réchauffer de couleurs vives les toits et les murs de la ville. La beauté
des choses, des lieux ou des êtres lui apportait généralement, où qu’elle fut, le repos et le
calme, mais elle aurait tant voulu partager avec un homme ces moments-là de bonheursimple ; tout son être était en quête de partage ; ces appels intérieurs étaient parfois si forts
qu’ils en étaient douloureux. Sa gorge bloquait les cris d’amour qu’elle ne pouvait dire, sa
bouche arrêtait les baisers suaves et tendres qu’elle ne pouvait donner, ses mains se
crispaient des caresses qu’elle retenait, son cœur sonnait le tocsin d’une immense tendresse
emprisonnée, son bas-ventre brûlait des vagues d’amour retenues et attendues. Ces appels à
l’amour rendaient tout son être et tout son corps meurtri, épuisé de tant d’attente et de besoins
inassouvis. Les draps étaient tout froissés de ses désirs, et quand elle contemplait le lit une
larme glissait le long de sa joie. Il manquait le froissé de l’autre, les effluves d’un corps, la
chaleur d’un être, les odeurs salées, douces et âcres des corps après l’amour. Elle alla sous la
douche dégourdir son corps de sa propre étreinte, le débarrassant de la moiteur de ses appels
à l’amour. Les caresses qu’elle se prodigua détendirent ses muscles douloureux de la nuit
passée sur le fauteuil et de l’attente vaine.
Était-ce la nuit agitée de songes, le réveil brutal, ou le temps pluvieux, elle eut bien du mal à
sortir de son petit refuge pour suivre les cours à la Sorbonne, pourtant qu’elle appréciait tant.
Ce jour-là les professeurs lui semblèrent inintéressants, les copains et copines enfantins, bref
une journée terne ; elle était de mauvaise humeur, enlisée dans ses pensées, elle avait hâte
de se retrouver chez elle, dans son appartement refuge, loin de tous, mue par un fort
sentiment d’incompréhension. De nouveau, sa solitude au milieu des autres l’envahit. Le
discours des uns, les interrogations des autres lui semblaient tellement abstraits, sans intérêt,
presque irréels. Non pas que la vie des autres soit dépourvue de sens ou d’attrait, mais parce
qu’elle avait de plus en plus l’impression que chaque dialogue n’était en fait qu’un monologue ;
que tout le monde entendait mais n’écoutait pas, que chacun n’était intéressé que par sa
propre histoire. Était-elle ainsi ?
« Alors tu rêves ou tu boudes ? » l’interpella Laurence.
« Les deux » rétorqua Eugénie, un petit sourire au coin des lèvres.
Son amie visait habituellement juste.
« Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas, ma Lolotte, tu ressasses toujours les mêmes questions
existentielles ? »
« Arrête de m’appeler ma Lolotte ! »
« Ne te fâche pas, mais toi arrête de rêvasser, de te prendre la tête : passe en mode action
au lieu de ruminer ! »
« Je n’y arrive pas, tout me semble tellement insipide. »
« Tant qu’à te prendre la tête, autant te la prendre utile ! »
« J’y penserai » soupira Eugénie.
« Allez viens, il faut retourner en cours » lui souffla Laurence en l’embrassant tendrement.
« Mais je n’en ai rien à faire aujourd’hui des cours ! Je m’ennuie dans ma vie, tu ne
comprends pas ça, toi, la guimauve, la docile ! » lui cria Eugénie.
Laurence était devenue livide.
« Qu’est-ce qu’il t’arrive ? T’es malade ou quoi ? Faut te faire soigner, ça ne tourne pas
rond dans ta tête ! »
« Mais c’est toi qui es malade d’accepter sans rien dire tout ce que tu acceptes ; tu as vu ta
vie ! »
« Elle est normale, ma vie, et plus stable que la tienne en tout cas »
« Elle est tellement normale qu’elle est indolore, terne comme ton allure vieille, mémère,
nulle quoi. »
« Vas-y, vide ton sac, cela risque d’être intéressant. »
« Mais regarde-toi, tu vas sagement en cours, tu feras une brillante carrière d’avocat
comme papa, comme ton grand-père, dans la longue lignée des Duclos, tu feras un
magnifique mariage comme en meurt d’envie ta mère, et comme elle, tu te feras engrosser
régulièrement selon les doctrines de ta sacro-sainte Mère l’Église, tu élèveras ta couvée,
négligeant ta carrière, tu seras soumise à ton mari qui te trompera allègrement, tu ne seras queson épouse respectable en tailleur bleu marine et en dessous austères, tu lui feras penser à sa
propre mère, tu passeras toutes tes fins de semaine et tes vacances dans l’humide maison
familiale de province, tes soirées à écouter les prouesses professionnelles de ton noble époux
lors de dîners entre “amis” qui n’en seront pas, avant qu’il n’accompagne d’un “Bonsoir ma
chérie” le baiser qu’il déposera sur ta joue, et bonne nuit. Quelle belle perspective ! »
Eugénie retourna en cours en plantant là Laurence, bouche bée.
Les cours… interminables, elle n’arrivait pas à se concentrer, à prendre une ligne de notes,
tout son être, ainsi que son énergie, étaient polarisés sur une puissance, une chaleur
indescriptible qui émanait d’un ailleurs, de cette rencontre qu’elle ne comprenait pas.
Était-ce possible d’être captivée aussi fortement, aussi rapidement par un regard, une
présence, un être ? Elle doutait, pourtant à chaque instant ce visage s’inscrivait dans ses
pensées ; plus elle essayait de l’éloigner, plus il revenait, plus sa gorge se nouait, plus son
cœur battait, plus son estomac se tordait, son ventre enflammé l’appelait.
D’un bond, elle ramassa ses affaires et précipitamment quitta la salle. Dehors elle
s’engouffra dans le métro et se fondit dans la masse anonyme des voyageurs. Elle ne se
souvint pas avoir effectué le voyage du retour, et se retrouva devant la porte de son studio sur
laquelle ces quelques mots étaient inscrits : « Appelle-moi au plus tôt, Marthe ».
Il ne manquait plus qu’elle ! Elle rentra et de suite appela. Après quelques instants une voix
chantante lui répondit : « Bonjour ma chérie, comment allez-vous ? »
« Bien, Mère, et vous, que voulez-vous ? »
« Mais t’entendre, ma chérie, cela fait deux jours que je n’ai pas de tes nouvelles. »
« Mère, j’ai rien de nouveau à dire, la fac, les cours, les révisions pour les partiels, bref le
quotidien, je bosse beaucoup, et vous comment...

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