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Participation et asymétries dans l'interaction institutionnelle

De
320 pages
Ce volume étudie différentes formes d'organisation de la participation dans des interactions institutionnelles. Il se focalise sur les échanges présentant une asymétrie entre professionnels et profanes. S'inscrivant dans le domaine de l'analyse conversationnelle et de l'ethnométhodologie, il offre une présentation détaillée de la manière dont ce courant a abordé les interactions institutionnelles avec leurs caractéristiques spécifiques. En proposant huit études monographiques sur des interactions en contexte médical, politique et commercial, cet ouvrage montre comment la question de la participation se pose de manière cruciale dans les interactions institutionnelles asymétriques.
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Sous la direction de
Participation et asymétries Lorenza Mondada et Sara KeeL
dans l’interaction institutionnelle
Ce volume étudie différentes formes d’organisation de la participation
dans des interactions institutionnelles. Il se focalise sur les
échanges présentant une asymétrie entre professionnels et profanes.
Les analyses détaillent les conséquences des choix de format d’action
et d’organisation de la séquence sur la participation qu’ils peuvent Participation et asymétries
induire (ou empêcher). Les auteurs développent les enjeux conceptuels
et empiriques d’une analyse interactionnelle qui s’intéresse à la dans l’interaction institutionnellemanière dont le cadre institutionnel est à la fois établi et subverti par
le participant censé occuper une position asymétrique – tels le patient
dans la consultation médicale, le citoyen dans un débat participatif
avec des professionnels de la politique, le client dans une interaction
professionnelle spécialisée, l’aphasique dans une interaction avec des
locuteurs non aphasiques, ou le demandeur d’aide dans des services
sociaux.
S’inscrivant dans le domaine de l’analyse conversationnelle et de
l’ethnométhodologie, le volume offre, d’une part, une présentation
détaillée de la manière dont ce courant a abordé les interactions
institutionnelles avec leurs caractéristiques spécifiques, et des
conséquences importantes pour leur approche en sciences du langage
et en sciences sociales. D’autre part, il propose une démarche
méthodologique fondée sur une analyse systématique des formats
d’action, des tours et des séquences, qui illustre de manière exemplaire
la démarche de l’analyse conversationnelle multimodale fondée sur des
enregistrements vidéo et des transcriptions détaillées.
En proposant huit études monographiques sur des interactions en
contexte médical, politique et commercial, le volume montre comment
la question de la participation se pose de manière cruciale dans
les interactions institutionnelles asymétriques. Les études montrent
comment cette asymétrie est établie et reconnue par les participants
mais aussi comment elle est transformée, subvertie, ou déjouée,
à travers des formats séquentiels spécifiques, par lesquels citoyens,
patients ou clients parviennent à initier un cours d’action ou répondre
à une action de manière à rétablir leurs droits et leurs occasions
de participer. Ce faisant, il répond aussi à des enjeux sociétaux
contemporains fondamentaux.
CAHIERS
DE LA NOUVELLE
ISBN : 978-2-343-11749-2
EUROPE
33 e
Sous la direction de
Participation et asymétries
Lorenza Mondada et Sara KeeL
dans l’interaction institutionnelle






Participation et asymétries
dans l’interaction institutionnelle
Cahiers de la Nouvelle Europe
23/2017


Série publiée
par le Centre Interuniversitaire
d’Études Hongroises et Finlandaises
Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3



Directeur de la publication

Judit Maár




















1, rue Censier
75005 Paris
Tél : 01 45 87 41 83
Fax : 01 45 87 48 83
Sous la direction de
Lorenza MONDADA et Sara KEEL





Participation et asymétries
dans l’interaction institutionnelle




Cahiers de la Nouvelle Europe
Collection du Centre Interuniversitaire
d’Études Hongroises et Finlandaises
N° 23







































































































































































































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343- 11749- 2
EAN : 9782343 117492

Table des matières


Introduction
Lorenza Mondada et Sara Keel 9

Conventions de transcription 49


I. Contexte médical : enjeux de participation dans les domaines de la santé

Initiatives topicales du client aphasique au cours de séances de
rééducation : pratiques interactionnelles et enjeux identitaires
Sara Merlino 53

« Moi, j’aurais en tout cas pas voulu… » : la participation du patient à
la planification de sa sortie d’une clinique de réadaptation
Sara Keel 95

Managing resistance to transfer to geriatric residential care
David Monteiro 129


II. Contexte politique : enjeux participatifs dans les débats citoyens

Organiser le débat, favoriser la participation : analyse comparée des
pratiques de deux animateurs de réunions politiques
Lorenza Mondada 161

Surveiller et corriger : l’accomplissement interactionnel de la révision
d’une inscription publique
Hanna Svensson 203

Relancer une réponse : une démultiplication de la voix citoyenne en
réunion publique
Nynke van Schepen 233


III. Contexte commercial : enjeux de participation dans les activités de service

« Vous coupez quand même pas trop hein ? » Quand la cliente
conteste ou prévient une action du coiffeur
Anne-Sylvie Horlacher 261

The negotiation of poses in photo-making practices : Shifting
asymmetries in distinct participation frameworks
Burak S. Tekin 285
Participation et asymétries dans l’interaction institutionnelle
Lorenza Mondada & Sara Keel
1. Introduction
Ce volume étudie différentes formes d’organisation de la participation dans des
interactions institutionnelles. Il s’intéresse en particulier aux échanges présentant
une asymétrie entre professionnels et profanes, et détaille les conséquences du choix
des formats d’action et des modes d’organisation de la séquence sur les occasions
qu’ils offrent (ou dénient) de participer.
Les interactions institutionnelles sont caractérisées par une asymétrie entre
les participants (Drew & Heritage, 1992a) qui va de pair avec une distribution des
tâches, droits et devoirs reconnus et attribués aux différents participants. Dans les
entretiens télévisés par exemple, l’intervieweur est celui qui généralement pose les
questions, alors que l’interviewé est celui qui y répond (Clayman & Heritage, 2002).
Toutefois, cette distribution en termes d’actions et de catégories des participants
n’est pas arrêtée une fois pour toutes ; elle est constamment accomplie et reproduite
dans le formatage même de l’activité. Cela permet aux uns et aux autres non
seulement de reproduire les formats attendus, mais aussi d’introduire des actions
alternatives : notamment, les participants qui interviennent d’ordinaire en deuxième
position (en répondant à des actions initiées par d’autres) peuvent effectuer des
actions en première position. Les différents chapitres de ce livre explorent la
manière dont les participants traitent, modifient et éventuellement renversent
l’asymétrie qui caractérise les interactions institutionnelles dans lesquelles ils sont
engagés.
Ce volume discute ainsi plusieurs questions qui occupent actuellement une
place centrale en ethnométhodologie et analyse conversationnelle (EMCA) – cadre
conceptuel de chacun de ses chapitres.
Dans leur ensemble, ces chapitres contribuent à la caractérisation de
l’institutionnalité des interactions, non seulement en termes d’asymétrie générique,
mais également dans la perspective des actions qui établissent et configurent de
manière située des types spécifiques d’asymétrie institutionnelle. Ils contribuent
aussi à préciser les dimensions concernées par une asymétrie qui touche les
catégories pertinentes des participants (p. ex. interviewé versus intervieweur), les
occasions qu’ils ont de prendre la parole, les formats des actions et des séquences
qu’ils produisent, leurs statuts épistémiques (p. ex. expert versus novice) et les droits
et obligations de chacun – toutes ces dimensions étant produites, reproduites et
négociées à nouveau dans le cours de chaque interaction. 10 Lorenza Mondada & Sara Keel
Le volume contribue aussi à une meilleure compréhension des enjeux de la
participation : dans les approches interactionnistes, elle a été fortement influencée
par l’approche des cadres participatifs de Goffman (1981), ensuite critiquée par
différents auteurs en EMCA, puis revisitée par Goodwin & Goodwin (2004), qui ont
à leur tour inspiré de nombreux travaux contemporains articulant participation,
séquentialité et multimodalité. Le volume entend contribuer à ces débats, en
s’intéressant à la manière dont l’organisation séquentielle des actions engendre les
cadres participatifs tout en étant réflexivement rendue possible par eux – les
transformations de cette organisation allant de pair avec la dynamique de ces cadres.
Le volume entend donc développer les enjeux à la fois conceptuels et
empiriques d’une analyse interactionnelle qui s’intéresse tout particulièrement à la
manière dont le cadre institutionnel est à la fois établi et subverti par des participants
censés occuper la position asymétrique de ceux qui sont souvent cantonnés à des
actions en réponse (en deuxième position), ainsi qu’à des catégories opérant dans
des positions relativement subordonnées au sein du cadre participatif et sans
compétences expertes ni professionnelles – tels le patient dans la consultation
médicale, le citoyen dans un débat participatif avec des professionnels de la
politique, le client dans une interaction professionnelle spécialisée, l’aphasique dans
une interaction avec des locuteurs non aphasiques, ou le demandeur d’aide dans des
services sociaux.
2. La participation : un enjeu transversal pour plusieurs disciplines
La notion de participation telle qu’utilisée dans la littérature interactionniste
reconnaît généralement à Goffman (1974, 1978, 1979, 1981) la source principale de
son inspiration. Nous allons ci-dessous en rappeler l’approche. Cependant, avant de
développer la contribution de Goffman (§ 3.1) et sa réception en EMCA (§ 3.2), il
convient de reconnaître que la notion de participation est utilisée de manière
beaucoup plus large, notamment dans le monde de la politique, des institutions et de
l’entreprise, en renvoyant à des valeurs éthiques et politiques à promouvoir, voire à
des stratégies de gestion de situations et de communautés. La référence à la
participation fonctionne de manière souvent normative et idéologique sur les terrains
économiques et politiques. Elle a toutefois donné lieu là aussi à des travaux de
réflexion et d’analyse – y compris d’évaluation critique – de la manière dont la
participation est souvent invoquée dans les discours mais moins souvent
implémentée dans les pratiques.
Ainsi, pour ne donner que quelques exemples, dans l’entreprise le
participation management renvoie à des stratégies de gestion du personnel visant à
renforcer l’engagement et la motivation (Kahnweiler, 1991 ; Soonhee, 2002). Au
niveau institutionnel, les domaines les plus divers sont discutés à l’aune de la
participation des citoyens : dans le développement durable (Ghai & Vivian, 1992)
ainsi que dans la gestion des ressources environnementales (Reed, 2008) la
participation est devenue une clef pour tenter de promouvoir des prises de décisions
partagées et équitables, intégrant les réseaux locaux dans les logiques globales ; dans
la gestion des affaires de santé, la notion de community participation a joué un rôle
important dans le développement de la prévention et pour la réduction des inégalités Participation et asymétries dans l’interaction institutionnelle 11
dans la définition des soins et leur accessibilité (Campbell & Jovchelovitch, 2000) ;
dans le domaine de la recherche, la notion de participatory research incluant les
personnes concernées comme des « partenaires », au lieu de les traiter comme des
« informateurs » ou de simples « objets », a été développée comme un moyen de
garantir un retour équitable au bénéfice du terrain (voir en médecine Minkler &
Wallerstein, 2011 ; en sciences sociales Reason & Bradbury, 2008 ; en linguistique
Cameron et alii, 1992). Dans la réflexion sur la gouvernance et la démocratie, la
notion de participation permet de penser une philosophie politique qui reconnaît le
rôle du citoyen dans l’élaboration de solutions et dans la prise de décision. La
question est très débattue dans le domaine de la e-democracy (Coleman & Blumler,
2009) mais aussi de l’urbanisme participatif (Abbott, 1996 ; Healey, 1997) et plus
généralement dans la réflexion sur les évolutions des modèles démocratiques (Parry,
Mooyser & Day, 1992 ; Cornwall & Coehlo, 2007).
Ces enjeux de participation dans l’entreprise et dans les institutions sont
souvent débattus d’un point de vue philosophique, politique, normatif. Bien que les
méthodes ethnographiques soient parfois mobilisées pour rendre compte
d’expériences de participation citoyenne, les pratiques situées et incarnées par
lesquelles la participation politique est implémentée restent ignorées, ainsi que celles
des conditions effectivement mises en œuvre pour créer des opportunités de
participation (mais voir Bovet, 2007 ; Mondada, 2013, 2015 ; Mondada, Svensson,
van Schepen, 2017). Une manière de le faire consiste à s’interroger sur les pratiques
interactionnelles par lesquelles la « participation » est effectivement organisée in
situ par les participants, souvent sans aucun projet « participatif » explicite. Les
enjeux soulevés par les réflexions sur la participation dans la vie institutionnelle
concernant l’inclusion ou l’exclusion des personnes, le caractère partagé des
activités, des prises de décision, de l’élaboration des problèmes et des solutions sont
également visibles dans les micro-pratiques par lesquelles la participation à
l’interaction sociale est organisée.
C’est pourquoi cette question sera abordée dans le présent volume, à partir du
cadre analytique élaboré d’abord par Goffman, puis repris et redéfini par différents
auteurs, et notamment par Charles Goodwin et Marjorie Goodwin.
3. La contribution centrale de Goffman
Dans les études interactionnistes, Goffman reste la référence fondamentale pour
comprendre la notion de participation. Nous en retraçons ici les lignes principales
(§ 3.1), puis nous nous intéressons à sa réception (§ 3.2) au sein de différentes
sousdisciplines, avant de tenter de caractériser quelques enjeux contemporains (§ 3.3).
3.1 Façons de parler de Goffman
La notion de participation est développée par Goffman plus particulièrement dans
son dernier livre, Forms of Talk (1981) (bien qu’il renvoie lui-même à Goffman,
1974 : 496-559 pour une élaboration plus précoce), sur la base des notions de
footing (chapitre publié deux ans plus tôt, 1979) – que l’on a traduit en français par
« position » (Goffman, tr. fr. 1987) – et de participation framework – ou « cadre
participatif ». 12 Lorenza Mondada & Sara Keel
Il est intéressant de noter que la notion de footing est introduite dans le
chapitre éponyme par des considérations empruntées à Gumperz (1976/1982 :
5999) sur le code-switching, illustrant des changements de perspective, qui peuvent
être manifestés de façons différentes (la notion d’« indice de contextualisation »,
Gumperz, 1976/1982 : 82, n’est pas citée mais est très présente – cf. Goffman, 1981:
128), mais qui toutes opposent différentes « tonalités » de l’échange (comme le
small talk en contraste avec un échange professionnel ou institutionnel, contraste qui
nourrit le premier exemple ouvrant le chapitre). Ce changement de perspective est
aussi rapporté à un « change in our frame for events » (Goffman, 1981: 128), qui
établit ainsi un lien entre l’analyse des cadres participatifs et l’analyse des cadres
(frame analysis, Goffman, 1974). Ces transformations du « cadrage » d’un
évènement sont rapportées par Goffman aux définitions de la paire speaker/hearer,
qu’il s’évertue ensuite à critiquer et à revisiter. Il y a une sorte de rupture entre cette
première section du chapitre et la suite, qui systématise une nouvelle vision des
rapports entre locuteur et auditeur.
La critique à laquelle se livre Goffman porte sur une vision binaire de la
conversation, dans laquelle un locuteur – dont l’activité typique est de parler – serait
confronté à un auditeur – qui typiquement écoute – et qui alterneraient leurs
positions respectives au fil des échanges de parole (Goffman, 1981 : 129). Les
termes de locuteur et auditeur renvoient eux-mêmes à une vision qui réduit la
conversation à un échange sonore, mais qui ignore sa dimension visuelle et même
tactile (1981 : 129). En outre, celui que l’on appelle un auditeur peut très bien ne pas
écouter, tout en étant ratifié – alors qu’un participant non ratifié peut très bien
écouter (comme c’est le cas des overhearers) ou du moins entendre (comme c’est le
cas des eavesdroppers) (1981 : 131-132). Goffman souligne l’importance de la
présence « visuellement » perceptible de ces bystanders (1981 : 132). En outre, les
participants « ratifiés » se distinguent selon qu’ils sont ou non « adressés »
(Goffman, 1981 : 133). Goffman attire aussi l’attention sur différents types
d’échanges qui peuvent avoir lieu, au sein ou entre des formes de communication
« dominantes » et « subordonnées » (crossplay, byplay, sideplay, 1981 : 134). Ces
possibilités permettent à Goffman de considérer des situations caractérisées par des
engagements multiples – comme par exemple le passager qui s’adresse
alternativement à ses compagnons assis sur la banquette arrière de la voiture et au
conducteur du taxi (Goffman, 1981 : 135). Ces configurations définissent le cadre
participatif (participation framework) – alors que le positionnement de chaque
participant y est dénommé « statut participatif » (participation status) (1981 : 137).
La conversation est caractérisée par un type de cadre participatif particulier (où des
conversants s’adressent à des co-conversants), distinct par exemple du cadre de la
scène de théâtre ou de l’église (où des orateurs – performers – s’adressent à un
public – audience) (1981 : 140).
Dans la dernière partie du chapitre, Goffman s’attaque à la notion de
« locuteur » (1981 : 144 sq.). En faisant la critique d’une vision monolithique de
cette entité, il caractérise le « format de production » en distinguant entre animator
ou producteur sonore (mais aussi incarné) de l’énoncé, author ou sélectionneur des
mots choisis, principal ou responsable qui s’engage dans la parole émise et adhère à
elle (1981 : 144-145). Si la notion de locuteur présuppose la convergence de ces Participation et asymétries dans l’interaction institutionnelle 13
rôles dans un même individu, ceux-ci peuvent toutefois être distincts et autonomes,
comme dans la lecture d’un communiqué ou dans la récitation d’un texte.
Le chapitre de Goffman accomplit beaucoup plus qu’une typologisation des
positions dans l’interaction sociale – il passe en revue une multitude de
problématiques liées à l’organisation de l’interaction (dans un dialogue critique, et
souvent agressif, avec l’analyse conversationnelle qu’il ne cite toutefois jamais), que
nous ne développons pas ici.
3.2 Réception et critiques de Goffman
La relation entre Goffman et l’ethnométhodologie et l’analyse conversationnelle n’a
jamais été simple ni facile, tout en étant caractérisée par une forte proximité – Sacks
et Schegloff, ainsi que C. Goodwin et M. H. Goodwin comptant parmi ses élèves à
un certain point. Nous nous arrêterons ici sur la réception critique de Goffman dans
différents domaines de recherche sur l’interaction, en nous concentrant
essentiellement sur la notion de participation.
3.2.1 Différentes manières de lire Goffman
La réception de la notion de « cadre participatif » a privilégié deux grandes options.
Elle peut être comprise d’une manière qui en accentue la permanence – en invoquant
son institutionnalité – ou d'une manière qui s’intéresse plutôt à sa dynamique et
indexicalité (cf. Traverso, 2004).
Ainsi, la notion de cadre participatif a d’une part été utilisée dans des
analyses globales de situations d’échange, pour décrire des « structures »
caractérisant une situation donnée : cela a été le cas notamment des travaux
ethnographiques sur les contextes scolaires qui ont insisté dans les années ’80 sur la
diversité des formes de communication possibles, avec des conséquences
importantes pour certaines catégories d’élèves, comme les élèves appartenant à des
cultures minoritaires (Philips, 1972, 1983 ; Erickson, 1982 ; Erickson & Mohatt,
1982). Philips (1983) par exemple montre que des élèves indiens-américains en
échec scolaire ne sont pas à l’aise dans des situations de classe « traditionnelle » où
l’enseignant gère centralement les activités, où les élèves interviennent l’un après
l’autre, seuls, face à lui et à leurs camarades. En revanche, ils sont très à l’aise dans
des situations de travail en petits groupes, où l’enseignant est un soutien davantage
qu’un évaluateur ou un directeur de la situation, où les activités sont moins
individualisées et plus collaboratives, où l’activité de l’enfant se fond dans une
activité de groupe. Philips oppose alors deux structures de participation,
caractéristiques de deux types de classe, impliquant deux « styles communicatifs »
différents – avec des implications sur la performance scolaire.
La participation a été d’autre part considérée comme un processus
éminemment flexible et en transformation permanente, constamment incarnée dans
une organisation fine des énoncés, des tours de parole et de l’action. Même si elle
peut se stabiliser dans des structures institutionnelles, elle émerge toujours de la
micro-organisation des tours et de la manière dont ils sont adressés voire ré-adressés
moment par moment dans le déroulement de l’interaction. Cette approche a été 14 Lorenza Mondada & Sara Keel
développée par les critiques de Goffman issues de l’analyse conversationnelle (cf.
Drew & Wootton, 1988) et de l’analyse multimodale (cf. Goodwin & Goodwin,
2004). Une attention aux détails de l’organisation séquentielle in situ est alors
nécessaire pour rendre compte de cette flexibilité et de ces dynamismes que
Goffman ne nie pas mais pour lesquels il n’offre pas d’outils conceptuels ou
analytiques.
Cette dualité de la participation – entre structures institutionnelles et
flexibilité interactionnelle – a été particulièrement discutée dans une série de travaux
français sur la notion de « polylogue » (Grosjean & Traverso, 1998 ;
KerbratOrecchioni, 2004), qui à la fois proposent des typologies de cadres participatifs et
suggèrent que les catégories qui les constituent sont graduelles. Ces analyses
proposent aussi une description des dynamiques de transformation des cadres, par
exemple dans les coalitions (Bruxelles & Kerbrat-Orecchioni, 2004), les schismes
(splitting) et les condensations (crowding) (Traverso, 2004), explorant les
conséquences du nombre des participants à l’interaction pour son organisation
(Traverso, 1997).
De manière générale, la réception critique de Goffman a largement repris et
discuté les catégories qu’il avait introduites pour penser la participation, convergeant
avec sa critique du binarisme entre « locuteur » et « auditeur », mais divergeant
souvent quant à l’évaluation de la pertinence des catégories qu’il avait proposées.
C’est ainsi qu’en linguistique Levinson propose des catégories alternatives fondées
sur les marquages grammaticaux d’une diversité de langues, que les
ethnométhodologues critiquent la vision plutôt etic, c’est-à-dire exogène (versus
emic, c’est-à-dire endogène) des catégories goffmaniennes et que l’analyse
conversationnelle lui reproche de ne pas suffisamment tenir compte de
l’organisation endogène précisément de la séquentialité de l’action. Dans ce qui suit,
nous nous proposons de discuter brièvement ces différentes perspectives.
3.2.2 La réception de Goffman en linguistique : Levinson
Levinson montre que l’approche du footing par Goffman est susceptible de
contribuer à une description des participant roles essentielle pour comprendre des
phénomènes de deixis personnelle et de perspectivisation en linguistique. Il rapporte
ainsi la typologie de Goffman détaillant différentes « positions » au sein du cadre
participatif à des marqueurs linguistiques dans les langues du monde. En gros, sa
démarche consiste à fonder la pertinence des catégories sur la base d’évidences
fournies par les systèmes grammaticaux d’une diversité de langues. Cela lui permet
de constater que la typologie goffmanienne, tout en étant source d’inspiration
importante, n’est ni suffisamment fondée empiriquement ni suffisamment détaillée
conceptuellement (Levinson, 1988 : 169). Sa façon de revisiter Goffman lui permet
de montrer/établir le lien entre la typologie des différentes positions et les modèles
de la communication antérieurs, de Jakobsonet Bühler à Shannon et Weaver – ainsi
qu’au passage, de tisser une multiplicité de liens avec la notion de speakership que
suppose le modèle du turn-taking, les analyses subtiles que fait Goodwin sur la
manière d’organiser de façon multimodale de multiples formes de recipientship, et
la distinction scheglovienne entre participants et parties (Levinson, 1988: 175-8). Participation et asymétries dans l’interaction institutionnelle 15
Cela aboutit à un travail de distinction et de systématisation conceptuelle fondé sur
une analyse compositionnelle des termes minimaux constituant le participant role,
eux-mêmes légitimés par référence à des systèmes de marquage grammaticaux de
ces rôles, tels qu’on peut les trouver dans des langues typologiquement différentes,
ainsi qu’à leurs usages interactionnels.
3.2.3 La réception de Goffman en ethnométhodologie
L’ethnométhodologie (EM) reconnaît aux travaux de Goffman un statut pionnier et
un potentiel de renouvellement radical de la sociologie dite orthodoxe. Elle est en
premier lieu sensible à l’attention nouvelle accordée par Goffman aux pratiques
quotidiennes (Sharrock, 1999 : 120). Cette attention a le mérite, en outre, d’avoir
produit des intuitions fondamentales sur les situations sociales caractérisant les
espaces publics (Goffman, 1963, 1973) – par exemple sur l’organisation des
déplacements piétonniers (Relieu, 2008 : 8). Elle a aussi le mérite de s’intéresser à
l’organisation des interactions communicatives (Goffman, 1981 ; Watson, 1983 :
104 ; 2009 : 101). Néanmoins, cette reconnaissance va de pair avec un profond
agacement face à ses travaux.
Pour le comprendre, il est nécessaire de rappeler quelques-unes des visées qui
distinguent de manière radicale l’ethnométhodologie d’autres approches
sociologiques. La première renvoie à son insistance à examiner l’organisation
méthodique du langage-en-interaction in its own right (c’est-à-dire comme un objet
d’analyse, un « topic » – Pollner, 1991 : 371) au lieu de l’utiliser comme une
« ressource » pour organiser et rendre intelligible des descriptions sociologiques
(Watson, 1983 ; 2009). La sociologie traditionnelle est ainsi critiquée pour sa
tendance à mobiliser le langage naturel et les explications du sens commun comme
des ressources descriptives et explicatives sans d’abord chercher à les comprendre
comme un « phénomène/topic » d’investigation en soi (Mackay, 1975 : 182). Or, de
ce point de vue, Goffman partage la démarche traditionnelle : en traitant le style
d’écriture de Goffman comme un objet d’investigation, Watson relève (1983 : 104),
que celui-ci puise massivement dans le langage ordinaire, mobilisant des dispositifs
et procédures de catégorisation (Watson, 2009 : 111 sq.) et des méthodes de
production du sens – telle que la méthode documentaire d’interprétation – qui
relèvent du sens commun. Ce faisant, il mêle une approche du langage comme objet
et son utilisation comme ressource. De plus son utilisation du sens commun aboutit à
des généralisations qui n’appartiennent plus au sens commun, mais qui relèvent du
modèle de Goffman lui-même (que l’on peut donc qualifier d’etic).
Ce dernier point concerne aussi la seconde critique ethnométhodologique
(Sharrock, 1999). L’ethnométhodologie se caractérise par sa volonté de rendre
compte de l’organisation et de l’intelligibilité de l’action du point de vue des
membres, c’est-à-dire d’un point de vue qui est inhérent à cette action et
publiquement manifesté par elle – de façon endogène (Garfinkel, 1967). Ce point de
vue (emic) refuse de faire valoir une autorité épistémologique supérieure à celle des
participants, celle du sociologue professionnel par exemple qui serait seul apte à
porter un regard à la fois objectif et explicatif sur les situations sociales qu’il observe
(Sharrock, 1999). Or l’approche de Goffman – alors même qu’elle déclare tenir 16 Lorenza Mondada & Sara Keel
compte de la perspective de l’acteur – en puisant dans le langage dramaturgique et
en recourant à des métaphores, des paraboles, et autres figures de style, utilise un
langage exogène (etic), qui fait apparaître des traits formels apparemment communs
à des situations sociales qui sont en réalité fondamentalement distinctes. Watson
remarque que l’établissement d’une « perspective par incongruité » (2009 : 106)
implique des « erreurs d’appellation planifiées / planned misnomers » et des
« erreurs d’appellation méthodiques / methodical misnamings ». Elle rend des
phénomènes ordinaires « anthropologiquement étranges » (2009 : 107), alors que
ceux-ci n’ont rien d’étrange pour les participants à la situation.
Ces critiques sont complémentaires de celles adressées par l’analyse
conversationnelle à Goffman, vers lesquelles elles convergent.
3.2.4 La réception de Goffman en analyse conversationnelle
Du point de vue de l’analyse conversationnelle, Goffman a sans doute eu le mérite
de revendiquer l’« ordre interactionnel » des échanges en face-à-face comme un
objet sociologique digne d’attention et méritant qu’on y consacre une approche
spécifique, micro-analytique :
« We owe to him that through the integrity of his purpose and the
standards which he expected of his own and others’ work, he is
largely responsible for making the meticulous, naturalistic and
unsponsored study of ordinary social interaction a respectable
enterprise, ‘respectable’ not at all in that distorted meaning of
conventionally, almost solidly well mannered, but in that it is
deserving of our respect, indeed an enterprise in which we would
ourselves wish to engage. » (Drew & Wootton, 1988 : 10).
Cette reconnaissance, toutefois, ouvre immédiatement sur des critiques : un
premier motif de désaccord concerne la dimension « empirique » et « naturaliste »
des travaux de Goffman. Il est reconnu que Goffman avait un sens de l’observation
très aiguisé, ainsi qu’une intelligence des situations ordinaires au sein desquelles il
s’installait parfois comme un « observateur participant » ; toutefois cela ne l’a
jamais porté à recueillir des données empiriques naturalistes, ses travaux étant plutôt
fondés sur des récits, des rapports, des descriptions de situations, des vignettes, etc.
Comme le montre Schegloff (1988 : 101-104), ces matériaux soulèvent plusieurs
problèmes. D’une part, loin d’être « empiriques », ils ne sont peut-être
qu’« exemplaires », « typiques » voire « stéréotypés » : ils ne documentent aucune
pratique précise mais renvoient à des représentations de sens commun qui renvoient
moins à des pratiques spécifiques qu’à leur vision générique. D’autre part, l’absence
de documents empiriques ne permet pas d’atteindre analytiquement le niveau de
détail nécessaire pour comprendre l’organisation située et endogène de l’ordre
interactionnel (dans ce sens, la critique de Schegloff rejoint celle des
ethnométhodologues) : Goffman s’éloigne ainsi à la fois de l’analyse approfondie de
cas singuliers et de l’analyse systématique des pratiques.
Cela suscite un autre point de désaccord dans la réception de Goffman par
l’analyse conversationnelle. L’importance jouée par la préservation des faces chez Participation et asymétries dans l’interaction institutionnelle 17
Goffman, reconnue comme mécanisme fondamental régissant l’interaction sociale,
impose à l’organisation de l’interaction un cadre d’analyse à la fois limité et tout-
puissant, qui, selon la critique de Schegloff (1988 : 93-94), oscille entre une
focalisation sur l’individu et ses motivations psychologiques et une focalisation sur
les rituels permettant de rééquilibrer les problèmes de face. Or l’un et l’autre
contrastent avec le projet de l’analyse conversationnelle, qui consiste plutôt à rendre
compte du comment de l’action, au sein d’enchaînements d’actions – d’une syntaxe
praxéologique – sans les définir a priori par rapport à une motivation ou une
ritualisation de ces actions. « Goffman’s focus on patterns of talk and action was
tied to ritual and face, and resisted ‘secularization’ to the syntax of action. »
(Schegloff, 1988 : 94). Ainsi par exemple, alors que Goffman définit la réparation
comme une manière de remédier aux problèmes de face (Goffman, 1981 : 197-327),
l’analyse conversationnelle la conçoit comme un mécanisme beaucoup plus général
et fondamental, qui permet de restaurer des problèmes d’intersubjectivité pouvant se
poser à tout moment et à tous les niveaux de l’organisation de l’interaction
(Schegloff, 1992).
C’est sans doute à cause de ces divergences que le texte de Footing prend la
forme d’une critique implicite mais féroce de l’analyse conversationnelle – à qui elle
impute une vision restrictive des cadres participatifs qu’elle traite dans ses analyses
et documente dans ses corpus, ainsi qu’une vision mécaniciste de l’organisation de
l’action. En retour, c’est ainsi que l’analyse conversationnelle ne reprend pas à son
compte la notion de cadre participatif, trop liée à une typologie a priori de positions,
et trop peu regardante aussi bien de l’organisation des tours de parole que de
l’organisation de la séquence.
3.2.5 Reprises et ré-élaborations de Goffman par l’analyse de la multimodalité
Goffman offre des pages très éclairantes sur les rencontres entre inconnus dans les
espaces publics ou institutionnels, ainsi que sur l’importance de modes de
communication ne se réduisant pas à la parole, mais faisant intervenir le visible et le
sensible. Cette importance des corps et des espaces a favorisé la réception de
Goffman par les analystes de la vidéo et de la multimodalité. Parmi eux, Goodwin et
Goodwin (2004) représentent un cas particulier – en étant d’anciens étudiants de
Goffman – et développent une position à la fois critique et constructive. Ils invitent à
développer la manière dont la production et la réception sont réflexivement et
dynamiquement imbriquées dans la conduite active de tous les « participants ». Cela
est particulièrement frappant dans l’analyse que fait C. Goodwin (1979, 1981) de la
manière dont un simple énoncé est interactionnellement produit par un locuteur qui
intègre les postures et les regards des interlocuteurs dans l’organisation incrémentale
de son tour. Il en va de même dans l’analyse que développe M. H. Goodwin (1997)
d’un épisode de byplay et de la manière dont il affecte la structuration du tour du
narrateur engagé dans une histoire à la recherche de son public. L’organisation
interactionnelle du récit est un autre champ qui démontre la manière dont la
participation est activement accomplie par une multiplicité de participants pouvant
changer de position au fil de l’interaction : tel est le cas de l’épouse initiant une
histoire dont son mari pourra prendre le relais (Goodwin, 1984, 1986), des histoires
collectivement distribuées parmi les co-participants en appui d’un narrateur 18 Lorenza Mondada & Sara Keel
(principal) aphasique (Goodwin, 1995) ou des histoires qui agencent des niveaux
multiples de parole rapportée (M. H. Goodwin, 1990 ; Goodwin, 2007a).
En outre, Goodwin et Goodwin approfondissent la dimension corporelle de la
gestion de la participation, accomplie à l’aide d’une variété de ressources
multimodales au-delà de la seule organisation des énoncés. La notion de embodied
participation frameworks (Goodwin, 2007b) renvoie au fait que les participants
exhibent leur engagement dans l’interaction en organisant activement des
arrangements corporels et matériels, où ils positionnent leur corps et les objets
éventuellement pertinents pour l’activité de manière à rendre possibles des
engagements mutuels. Par exemple, la lecture collective d’un livre par le père et sa
fille est accomplie non seulement par une disposition particulière des corps, mais
aussi par la mobilisation d’un artefact au moyen de gestes et l’orientation des
regards vers cet artefact (2007b : 56).
Duranti également (1997) souligne le rôle du corps dans la constitution des
cadres participatifs. Dans son étude d’interactions cérémonielles à Samoa,
accomplies non seulement par la parole mais crucialement par le placement des
corps, par les regards et par des ressources matérielles :
« […] the notion of participation, that is, the idea that to study human
behavior, including speech, means to engage in the detailed and
systematic study of the semiotic and material resources that go into
the constitution of usually multi-party joint activities. To make sense
of what people do as members of particular groups – and to be
members of such groups – means to understand not only what one
person says to another, but how speaking and non-speaking
participants coordinate their actions, including verbal acts, to
constitute themselves and each other in particular spatio-temporally
fluid but bounded units. » (Duranti, 1997 : 329).
La dimension corporelle du cadre participatif invite ainsi à prendre en compte
l’espace interactionnel qui est localement défini par leurs agencements : Mondada
(2009a) en rend compte de manière systématique dans l’établissement d’une relation
réciproque en ouverture de la rencontre – en élaborant le thème goffmanien de
l’interaction non focalisée versus focalisée et la transition de l’une à l’autre.
3.3 Enjeux contemporains en analyse conversationnelle
Si la notion de participation en tant que telle n’a pas fait formellement l’objet d’une
redéfinition spécifique en analyse conversationnelle, le terme y est utilisé de manière
très fréquente pour décrire des configurations variables de participants.
Pour une part il intervient dans des analyses d’objets classiques en analyse
conversationnelle, comme la machinerie des tours de parole (notamment en ce qui
concerne les modes de sélection du prochain locuteur), le fonctionnement d’actions
chorales ou de groupe (cf. Lerner, 1993, 2002 par exemple qui parle d’« assemblées
de participants »), et la question de la différentiation entre « participants » et
« parties » (Schegloff, 1995) ainsi que la gestion de cadres de participation
complexes, faisant intervenir des médiateurs (Heritage & Clayman, 2010). Participation et asymétries dans l’interaction institutionnelle 19
Pour une autre part, le terme de participation a subi des développements
intéressants dans le cadre des approches multimodales. Nous allons ici en discuter
quelques-uns, en partant des conséquences de la prise en compte du corps des
participants en interaction, conduisant – au-delà des corps eux-mêmes – à la
reconnaissance de l’importance de leur localisation dans l’espace, ainsi que de son
caractère dynamique, notamment en situation de mobilité.
3.3.1 Participation et gestion des tours de parole dans des collectifs
Bien que l’article princeps de Sacks, Schegloff et Jefferson (1974) présentant le
modèle des tours de parole, ne mentionne pas du tout la notion de participation, il y
a un lien fort entre ces deux termes. On peut ainsi dire que les modalités qui
organisent l’alternance des tours configurent la participation : ainsi la possibilité de
s’auto-sélectionner offre à un locuteur des possibilités de participation très
différentes par rapport à la possibilité ou à la nécessité d’être hétéro-sélectionné. La
conversation est un parmi d’innombrables systèmes d’échange de la parole (speech
exchange system, Sacks, Schegloff & Jefferson, 1974 : 696) mais peut-être le plus
« central » (1974 : 701) parce qu’il permet de recourir à une variété de techniques
d’allocation du tour. D’autres systèmes contraignent cette distribution et avec elle
les opportunités de participation.
Les systèmes d’allocation des tours de parole ont fait l’objet de nombreux
travaux, dans une diversité de contextes. Toutefois ceux-ci se sont souvent limités à
la prise en compte d’un nombre restreint de participants : les mécanismes de la
gestion des tours, ainsi que l’organisation de la séquence, ont longtemps été
démontrés sur la base d’interactions multi-party qui faisaient intervenir plus que
deux participants – car c’est à partir de trois participants qu’émergent des enjeux de
sélection et de prise de parole – mais moins que six, car au-delà le risque de schisme
est significativement augmenté, (Egbert, 1997 ; Goffman, 1981 : 135 ; Traverso,
2004).
Dans ce cadre, les interactions avec des groupes comportant un nombre
relativement élevé de participants pose des défis intéressants, tant aux participants
eux-mêmes qu’aux analystes. Deux solutions à ce problème : la première, dans les
grands groupes les participants n’interagissent pas directement entre eux, mais font
intervenir des modérateurs, animateurs ou médiateurs (dans des mediated
turntaking systems) (Heritage & Clayman, 2010) ; la seconde, ce ne sont pas les
participants individuels eux-mêmes qui interagissent, mais des parties (Schegloff,
1995). Ainsi l’activité dans une salle de classe, de théâtre, de concert, de débat ou de
réunion est souvent organisée en deux parties – constituées par exemple d’un
performeur et d’un public – qui s’adressent l’une à l’autre. L’interaction ne se
déroule pas entre la multitude des individus co-présents, mais entre un nombre
limité de parties : c’est cela qui permet à l’alternance des tours de fonctionner.
Ces solutions posent des problèmes intéressants aux analyses du turn-taking
comme à celles de la participation, que le recours aux données vidéo permet
d’approfondir de manière nouvelle. Ainsi les enregistrements vidéo permettent
d’accéder à ce qui se passe dans l’« assemblée des participants » (Lerner, 1993,
2002) et d’y identifier et documenter des mouvements individuels par lesquels un 20 Lorenza Mondada & Sara Keel
participant se détache de sa partie : c’est le cas d’une pré-sélection précoce,
éventuellement reconnue ensuite par le modérateur (Mondada, 2013), d’un bidder à
une vente aux enchères qui renchérit dans la foule du public (Heath, 2012), ou du
travail progressif que fait un participant pour permettre la sélection d’un autre
participant demeuré silencieux jusque-là (Mondada, 2012). À ces occasions, la
distinction entre participants individuels redevient pertinente (voir aussi Mondada,
2015). De manière cruciale, leur reconnaissance par l’analyste passe par
l’exploitation des détails visuels restitués par la vidéo, documentant des postures
corporelles et des orientations réciproques des participants bien avant que la parole
leur soit donnée.
3.3.2 Participation incarnée et spatialisée
Ces détails visuels que met à disposition la vidéo montrent l’importance des corps
participants et de leur participation. Cette dimension incarnée a bien été décrite par
Goodwin et Goodwin (2004), Ch. Goodwin (2000, 2006a, 2006b, 2007),
M. H. Goodwin (1989, 1990, 1991, 1997, 1998, 1999, 2001, 2006). Ainsi,
l’embodied participation est constituée à travers l’orientation corporelle mutuelle du
locuteur et de son interlocuteur (Goodwin, Ch., 2000 : 1500). Cela n’est pas sans
rappeler la notion de ecological huddle dont parle Goffman : « an ecological huddle
wherein participants orient to one another and away from those who are present in
the situation but not officially in the encounter » (1964: 135). En effet, la dimension
incarnée de la participation concerne la manière dont les interlocuteurs sont orientés
les uns par rapport aux autres, que ce soit par les regards, l’orientation des têtes, les
expressions faciales, gestes, torses, et mouvements du bas des corps. Car tout le
corps est mobilisé. Ces orientations peuvent indiquer la réciprocité, mais aussi être
plus complexes, comme dans le body torque (Schegloff, 1998) où des engagements
– et donc des orientations corporelles – multiples sont observables (par exemple du
haut versus du bas du corps) (voir aussi Mondada, 2015, accepté).
Cette approche multimodale et holiste des corps en interaction lance plusieurs
défis à l’analyse conversationnelle : elle permet de documenter les orientations
réciproques à une diversité de niveaux, à la fois inter-reliés et relativement
autonomes (leurs temporalités, en particulier, ne correspondent pas de manière
isomorphe ou isochrone, mais sont coordonnées séquentiellement et réflexivement,
en ayant un effet configurant les unes sur les autres). Cela complexifie à la fois ce
que l’on considère comme des ressources pertinentes pour l’interaction (Mondada,
2014a) et la conception de l’organisation séquentielle qui les régit (Mondada, 2016).
En outre, dès que l’analyse prend en compte non seulement des ressources
multimodales limitées mais les corps des interactants dans leur globalité, d’autres
aspects sont rendus observables et pertinents. En particulier, les orientations
relatives des corps impliquent leur localisation et leur distribution dans l’espace
ainsi que leur directionnalité. L’orientation mutuelle des corps suppose en effet leur
arrangement relatif dans l’espace. L’attention ainsi portée à la spatialité de
l’interaction remonte aux travaux pionniers de Goffman (1963) sur l’espace public
et sur la manière dont les interactions focalisées ou non focalisées sont établies ;
ceux de Ashcraft et Scheflen (1976) analysant la façon dont la disposition des corps Participation et asymétries dans l’interaction institutionnelle 21
dans l’espace dessine un territoire défendu par ceux qui l’occupent et reconnu par
les autres ; ceux de Kendon (1977, 1990) qui reprend ces idées au sein de la notion
de F-formation, constituée par les positions des corps et leurs arrangements de
manière à favoriser la relation mutuelle et l’engagement commun dans l’activité. De
manière plus contemporaine, Goodwin (2000, 2003, 2007a, 2007b) parle de
contextual configurations, constituées par la position des corps, les gestes et le
recours à des objets de différents types, notamment graphiques. De même, Mondada
(2005, 2009a, 2013) propose la notion d’« espace interactionnel » pour décrire la
façon dont les cadres participatifs s’ancrent dans l’espace, à travers l’arrangement
détaillé et dynamique des corps des participants, sensible à l’organisation de la
parole en interaction, à l’attention mutuelle, aux focus d’attention conjointe et aux
objets manipulés au cours de l’activité. Cet espace interactionnel est constamment
établi, transformé et rétabli au fil de l’interaction (De Stefani, 2010 ; De Stefani &
Mondada, 2007 ; LeBaron & Streeck, 1997 ; Mondada, 2009a, 2011b ; Hausendorf,
Mondada & Schmitt, 2012). Cela est d’autant plus le cas lorsque l’interaction
implique de la mobilité, les participants se déplaçant dans le cours de leur action.
L’intérêt pour la totalité du corps et pour l’espace interactionnel a conduit
naturellement à l’étude de situations où les participants se déplacent – alors que
jusqu’ici l’analyse conversationnelle avait surtout privilégié des situations statiques
d’interaction. Si différentes formes de mobilité sont analysables (Haddington,
Mondada & Nevile, 2012), la marche en interaction, elle, est intéressante pour
différentes raisons, qui tiennent à la fois à son organisation systématique, articulant
la progressivité des pas sur celle de la parole (Mondada, 2014a), et au fait que
marcher ensemble, i.e. constituer un cadre participatif appelé with (Goffman, 1971),
implique une action concertée consistant à faire converger les trajectoires au début
de la rencontre (Mondada, 2009a), puis à avancer, accélérer et ralentir, s’arrêter et
repartir ensemble, en maintenant une proximité et un rythme commun (De Stefani,
2010 ; Haddington, Mondada & Nevile, 2012), jusqu’à s’en aller, quitter le groupe,
s’éloigner (Broth & Mondada, 2013 ; Deppermann, Schmitt & Mondada, 2010).
L’intérêt pour la marche à plusieurs est justifié par le fait qu’elle rend
particulièrement observables les contraintes et ajustements du cadre participatif en
mouvement. Ainsi par exemple, Mondada (2017, accepté) montre que le cadre
participatif de la visite guidée – typiquement articulée entre un guide (performer) et
un groupe de personnes guidées (audience) – peut subir des transformations
radicales en fonction des actions effectuées et de la situation de mobilité ou de
sédentarité où elles sont accomplies : des questions posées guide et groupe encore à
l’arrêt reçoivent du guide des réponses collectives, alors que des questions posées
guide et groupe en marche reçoivent plutôt des réponses individuelles données tout
en marchant. À quelques secondes près, une question d’un visiteur au guide peut
émerger dans des cadres participatifs radicalement différents, affectant la valeur de
l’action initiale.
4. Interactions institutionnelles
Les interactions institutionnelles sont un type de contexte particulièrement
intéressant pour l’étude des cadres participatifs, caractérisées comme elles le sont
par une certaine stabilité, tout en étant le fruit d’un accomplissement constant. 22 Lorenza Mondada & Sara Keel
4.1 L’accomplissement local du contexte institutionnel
Au début des années quatre-vingt-dix, Drew et Heritage (1992) éditent une
collection de travaux AC portant sur l’organisation du parler-en-interaction dans
divers contextes institutionnels, depuis des entretiens d’embauche conduits par des
employeurs en entreprise (Button, 1992 : 212-234), ou des arrangements entre
avocats et représentants du ministère public (plea bargaining) (Drew, 1992 :
470520), jusqu’à la production et la réception de diagnostics lors de consultations
médicales (Heath, 1992 : 235-268). Ces recherches empiriques se focalisent sur
l’accomplissement d’une tâche particulière, qui implique au moins un participant
représentant une organisation institutionnelle, par exemple l’entreprise, la justice ou
la médecine, pour reprendre les exemples cités ci-dessus. Afin d’analyser
l’organisation interactive et séquentiellement ordonnée des comportements des
participants dans de tels contextes, ces travaux se fondent sur des enregistrements
audio ou audiovisuels. L’objectif central est de décrire comment le caractère
institutionnel de l’interaction n’est pas déterminé par un contexte spécifique – le
bureau de l’employeur, la salle d’audience, le cabinet médical – mais bien au
contraire « produit » et « rendu pertinent » par les participants eux-mêmes, lorsque
« participants’ institutional or professional identities are somehow made relevant to
the work activities in which they are engaged. » (Drew & Heritage, 1992 : 3). Avec
la publication de cette collection de travaux AC sur le parler-en-interaction
institutionnel – par contraste avec la conversation ordinaire – Drew et Heritage
(1992 : 4, 19) visent à développer une perspective de recherche cohérente et
cumulative, autorisant un travail de comparaison empirique, suivant la suggestion de
Sacks, Schegloff et Jefferson (1974 : 629), au terme de laquelle l’organisation
interactive de contextes institutionnels distincts impliquerait une variation et une
restriction systématique des actions et de leur formatage par rapport à l’organisation
de l’interaction dite ordinaire.
En se focalisant sur l’accomplissement interactif, séquentiel et local des
séquences d’actions, cette approche insiste sur le caractère doublement contextuel de
l’organisation interactive, qui est à la fois a) structurée par le contexte et b)
structurant, renouvelant ce même contexte (context shaped et context renewing,
Drew & Heritage, 1992 : 18-19). Il découle de cette double articulation la relative
stabilité des attentes par rapport aux actions à accomplir à un moment séquentiel
particulier – lors d’un entretien d’embauche, par exemple, suite à la question de
l’intervieweur, une réponse par l’interviewé est conventionnellement attendue – et
en même temps, les possibilités de transformation à chaque moment de l’interaction
de ce même contexte à travers l’accomplissement d’une action, plus ou moins
distincte, de ce qui est conventionnellement attendu. Par ailleurs, les travaux AC
cherchent à rendre compte de la perspective emic des participants (Drew & Heritage,
1992 : 20-21 ; voir § 3.2.3 et § 3.2.4 ci-dessus), notamment en démontrant
empiriquement que ces derniers s’orientent, dans leur manière d’organiser leurs
interactions, vers une situation institutionnelle spécifique, impliquant des contraintes
et des inférences particulières sur les identités, tâches, activités, et enjeux en
présence. Participation et asymétries dans l’interaction institutionnelle 23
Dans son ensemble, la perspective ainsi ébauchée cherche à démontrer « that
the participants constructed their conduct over its course – turn by responsive turn –
so as progressively to constitute and hence jointly and collaboratively to realize the
occasion of their talk, together with their own social roles in it, as having some
distinctively institutional character. » (Drew & Heritage, 1992 : 21).
4.2 Contextes institutionnels plus ou moins formels
Alors qu’un certain nombre parmi les premières recherches AC se sont intéressées à
des cadres institutionnels caractérisés par un haut degré de formalité, comme les
interactions au tribunal (Atkinson & Drew, 1979), en salle de classe (McHoul,
1978 ; Mehan, 1979), ou les news interviews (Greatbatch, 1988), d’autres se sont
attelées à des types de contexte institutionnel moins formels (Drew & Heritage,
1992 : 25), tels que les interactions entre médecin et patient (Heath, 1981 ; West,
1984).
Dans le premier cas, le caractère institutionnel est produit et se manifeste
prioritairement dans des formes d’interactions spécifiques. C’est le cas de formes
particulières de turn taking, qui se distinguent sensiblement de ce qu’on connaît de
la conversation ordinaire (Drew & Heritage, 1992 : 26). Ainsi, par contraste avec
une conversation ordinaire pour laquelle le droit à la parole et le droit à définir le
sujet de discussion est a priori le même pour tous les participants, en salle de classe
c’est le professeur qui pose des questions sur un sujet qu’il a choisi, c’est lui encore
qui sélectionne l’étudiante qui est censée y répondre et c’est encore lui qui évalue
l’adéquation de la réponse de celle-ci (Mehan, 1979). La manière dont le turn taking
et l’allocation des tours sont interactivement organisés, ainsi que la manière dont les
séquences sont contraintes, contribuent ainsi de façon importante à la constitution
des propriétés spécifiques de ces contextes institutionnels et à leur différence d’avec
la conversation. L’organisation du turn taking est ainsi fortement contrainte et
définie par des procédures spécifiques, comme par exemple le dispositif IRE
(Initiation/Réponse/Evaluation) évoqué ci-dessus à propos de la salle de classe
(Drew & Heritage, 1992 : 26). L’écart éventuel d’un des participants de ces
procédures est par conséquent sanctionné, comme c’est le cas, par exemple, lorsqu’
un élève prend la parole spontanément au lieu de lever la main pour être sélectionné
par l’enseignant, et qu’il est rappelé à l’ordre pour son comportement déplacé.
Les études de situations de type moins formel, plus proches de la
conversation ordinaire, montrent des tendances différentes. Les interactions moins
formelles manifestent certes une distribution asymétrique des actions – comme
durant la consultation, où c’est le médecin qui pose les questions lors de l’anamnèse,
qui initie et accomplit l’examen médical, et qui passe au diagnostic, et non le patient
(Drew & Heritage, 1992 : 27). En revanche, cette asymétrie n’est pas forcément le
produit de formes de turn-taking ou de procédures d’allocation des tours distinctes
de celles d’une conversation ordinaire. C’est plutôt l’orientation des participants
vers une tâche précise et envers des rôles institutionnels qui constituent l’évènement
en question pour ce qu’il est, qui génère une distribution asymétrique des actions
produites. Par exemple, durant la consultation, c’est l’orientation des participants
envers l’examen médical comme une tâche nécessitant la participation docile et 24 Lorenza Mondada & Sara Keel
silencieuse du patient pour permettre au médecin d’accomplir l’examen selon les
procédures cliniques en vigueur (Heath, 2006 : 193), qui implique un patient
silencieux et réactif plutôt que bavard et demandeur d’information. Par conséquent,
l’orientation des participants vers la tâche institutionnelle ou le caractère
catégoriellement spécifique de leur parler s’incarne dans un complexe de pratiques
interactionnelles (Drew & Heritage, 1992 : 28), qui comporte un aspect
systématique quant à leur organisation. Cela a par exemple été démontré par l’étude
de séquences d’ouverture de la consultation (Heath, 1981 ; Ruusuvuori, 2005) ; de
sollicitation/présentation du problème à traiter (Robinson, 2006) ; de
questions/réponses d’anamnèse (Boyd & Heritage, 2006 ; Gill & Maynard, 2006 ;
Stivers & Heritage, 2001) ; d’examens médicaux (Heath, 2006) ; de
production/réception du diagnostic (Gill, 1998; Heath, 1992 ; Maynard & Frankel,
2006) ; de recommandations de traitement (Stivers, 2005, 2006), et finalement, de
clôture de la consultation (Heritage et alii, 2007).
Avant de clore cette section, nous récapitulerons les cinq dimensions au cœur
des recherches AC portant sur le parler-en-interaction institutionnel (Drew &
Heritage, 1992 : 29sv). Nous insisterons sur la dernière, leur caractère typiquement
asymétrique – sur lequel les contributions de ce volume s’arrêtent plus
particulièrement, pour explorer la manière dont il contraint les options possibles de
participation et en retour dont celles-ci peuvent le subvertir.
4.3 Cinq dimensions caractéristiques de l’interaction institutionnelle
Les cinq dimensions caractéristiques de l’interaction institutionnelle (Drew &
Heritage, 1992 : 29sv), renvoient 1) au choix lexical ; 2) au design du tour ; 3) à
l’organisation séquentielle ; 4) à la structuration globale de l’événement ; 5) à
l’épistémologie et à la relation sociale qui lient les différents « types de
participants ». Dans ce qui suit, nous allons brièvement discuter et illustrer chacune
de ces dimensions.
Premièrement, les choix lexicaux des participants à une interaction
institutionnelle ne sont jamais anodins (Drew & Heritage, 1992 : 29sv). Ainsi, des
études portant sur le domaine médical (Korsch & Negrete, 1972 ; Waitzkin, 1985),
ont démontré que l’utilisation d’un lexique technique ou d’un jargon médical permet
aux participants de faire valoir un savoir, une expertise et/ou une identité
institutionnelle pertinents pour l’activité en question. De manière plus générale,
l’utilisation d’un terme descriptif plutôt que d’un autre est toujours le produit d’une
orientation des participants envers un contexte particulier (voir aussi Arminen,
2000). Par exemple, le choix de l’élément lexical policeman versus cop (Sacks,
1979), indexe l’orientation des participants envers une situation institutionnelle
particulière, la parution devant le juge impliquant par exemple d’autres enjeux que
ceux d’une conversation entre « potes ». De même, le choix du pronom personnel
pluriel « nous » plutôt que du pronom à la première personne « je » (Sacks, 1992 I :
568-577), reflète l’auto-attribution de la catégorie « représentant d’une institution »
versus « participant ordinaire ». Enfin, le choix de temps verbaux plus
« personnels » versus « abstraits », (Sacks 1992 I : 561-569) peut indiquer des Participation et asymétries dans l’interaction institutionnelle 25
objectifs distincts des participants à une interaction institutionnelle (Drew &
Heritage 1992 : 31-32).
Le design du tour constitue la deuxième dimension relevée par Drew et
Heritage (1992, 32sv). Il accomplit non seulement la sélection d’une activité plutôt
que d’une autre, mais il sélectionne aussi entre différentes alternatives pour dire
quelque chose ou accomplir une action particulière. Le design du tour implique donc
à la fois une sélection au niveau de l’action et au niveau du style dans lequel l’action
est produite. Au lieu de produire une demande directe pour un examen médical, le
patient aura par exemple tendance à s’informer sur l’accessibilité du test, ou encore
à construire une demande indirecte, laissant au médecin le choix de proposer la
passation du test en question (Gill, 2005). Ainsi, des questions autour du design du
tour sont souvent sensibles à l’appartenance ou non à une catégorie institutionnelle
(Drew & Heritage, 1992 : 36).
La troisième dimension, concernant l’organisation des séquences (Drew &
Heritage, 1992 : 37sv) constitue le phénomène central à travers lequel l’institution
est rendue reconnaissable pour ce qu’elle est, ou « talked into being » (Heritage
1984 : 290). Des séquences utilisées ordinairement dans la conversation sont
transformées et adaptées par les participants pour gérer des tâches liées à une
catégorie institutionnelle spécifique (Drew & Heritage, 1992 : 38). Ainsi par
exemple, la paire adjacente question-réponse (Q-R) (Sacks, Schegloff & Jefferson,
1974), est systématiquement transformée en une séquence en trois parties dans le
cadre des interactions pédagogiques en classe : après la réponse de l’étudiant (R) à la
question du professeur (Q), ce dernier produit une troisième partie, qui évalue la
réponse de l’élève. Ainsi, la séquence Q-R composée de deux tours (ou actions) est
élargie à une séquence composée de trois tours (actions), Q-R-E. Cette
transformation d’une organisation conversationnelle de base permet à la fois au
professeur de démontrer son savoir et d’affirmer son rôle d’évaluateur, et à
l’ensemble des étudiants, auxquels l’évaluation du professeur sert d’instruction, de
savoir comment la réponse doit être formulée pour être évaluée positivement
(Macbeth, 2004). La structuration interactive de la séquence « is the instrument
through which the activity is accomplished on any given occasion » (voir aussi
Hertiage, 1984 : 280-290, cité dans Drew & Heritage, 1992 : 41), produisant
l’activité comme une activité de type institutionnel ou comme une activité ordinaire.
Le quatrième niveau auquel se joue le caractère institutionnel d’une
interaction concerne la structuration organisationnelle globale (Drew & Heritage
1992 : 43sv). Alors que l’organisation d’une conversation ordinaire n’est que très
ponctuellement structurée par des séquences standardisées – c’est par exemple le cas
de son ouverture et de sa clôture – les activités accomplies dans le cadre
d’interactions institutionnelles sont couramment implémentées à travers une
structuration globale standardisée. Cette organisation globale peut être liée à
l’accomplissement d’une tâche particulière au contexte institutionnel : le médecin
tend à contrôler le déroulement de l’anamnèse, l’examen médical et le diagnostic,
limitant la place qu’il donne aux interventions du patient, afin de rassembler les
informations nécessaires et d’avoir suffisamment de temps pour discuter différentes
options de traitement avec le patient (Gill, 2005). La structuration globale peut aussi 26 Lorenza Mondada & Sara Keel
être prescrite par un ordre du jour, comme c’est le cas par exemple d’une réunion
interdisciplinaire d’entrée en clinique, rassemblant les professionnelles de la santé et
le patient pour discuter avec lui de la planification de la sortie (Keel & Schoeb,
2016) Elle peut encore tout simplement constituer le produit de routines
professionnelles, comme le suggère Zimmerman (1992 : 418-469), dans son étude
des appels à une assistance d’urgence. Malgré la possibilité dans pareils cas
d’organisations globales hautement standardisées, l’AC insiste sur le fait que leur
production in situ doit être traitée et analysée comme un produit interactif et local.
La récurrence de certaines organisations standardisées à travers une multitude
d’occurrences, impliquant des personnes diverses, suggère uniquement, – ni plus, ni
moins – que les participants à une interaction institutionnelle sont conjointement
orientés envers une structuration organisationnelle globale particulière (voir
Robinson, 2003).
La cinquième et dernière dimension discutée par Drew et Heritage (1992,
45sv), l’épistémologie sociale et les relations sociales, constitue à la fois la
dimension la plus complexe et la plus pertinente pour ce volume. C’est la plus
complexe, parce qu’au lieu de renvoyer à un niveau organisationnel particulier,
comme le choix lexical, le design du tour, l’ordonnance séquentielle d’une activité,
ou encore la structuration organisationnelle globale, la dernière dimension renvoie et
se joue à tous les niveaux organisationnels en même temps. C’est la plus pertinente
pour ce volume, parce qu’elle nous permet d’articuler une caractéristique
fondamentale des interactions institutionnelles – leurs asymétrie – sur la question de
la participation. Cette articulation, tout en n’étant pas absente de l’AC (voir Collins
et alii, 2005), n’a pas jusqu’à présent fait l’objet d’une investigation systématique et
transversale.
La conversation ordinaire peut ponctuellement présenter des asymétries
(Drew & Heritage, 1992 : 48-49). Par exemple, entre le locuteur d’un tour de parole
et la personne à laquelle il s’adresse, l’asymétrie peut être liée à l’organisation
interactive de la séquence : celui qui initie une question rend pertinente une réponse
de la personne adressée, cette dernière est donc dans une position d’obligation de
répondre, de sorte que le premier acquiert le droit de contrôler l’organisation de la
séquence initiée, notamment en sollicitant une réponse si une réponse à la question
initiale est notablement absente (Pomerantz, 1984). Le turn taking de la
conversation ordinaire, plutôt que de générer des positions dans une hiérarchie,
produit localement des rôles interactionnels (celui qui initie une action versus celui
qui y répond) qui ne sont pas rattachées à un participant en particulier, mais qui sont
continuellement transformées au fil de l’interaction. En revanche, les interactions
institutionnelles sont caractérisées par des « role-structured, institutionalized, and
omnirelevant asymmetries between participants in terms of such matters as
differential distribution of knowledge, rights to knowledge, access to conversational
resources, and to participation in the interaction » (Drew & Heritage, 1992 : 49). La
manière méthodique dont l’interaction est organisée offre davantage d’occasions au
professionnel qu’au participant profane de faire valoir sa perspective et de contrôler
l’organisation et le déroulement de l’interaction. L’asymétrie entre professionnels et
profanes émanerait donc de la restriction des droits de participation, du savoir et du Participation et asymétries dans l’interaction institutionnelle 27
droit/accès au savoir asymétriquement distribués entre les deux acteurs, et de l’accès
aux procédures routinières qui caractérisent une institution (1992 : 49).
La première dimension de l’asymétrie qui caractérise les interactions
institutionnelles découle ainsi du fait que les séquences questions-réponses sont
prédominantes dans ces dernières, puisque c’est habituellement le professionnel qui
les initie et le participant profane qui est tenu à y répondre. Étant reconnus comme
les participants qui ont le droit/privilège de poser les questions, les médecins,
professeurs, intervieweurs, etc. acquièrent un certain contrôle sur le déroulement de
l’interaction en général et sur le choix de certains sujets de discussion plutôt que
d’autres en particulier. Un médecin peut par exemple ne pas tenir compte dans sa
question suivante de certains éléments que le patient évoque dans sa réponse à la
question précédente, sans devoir se justifier pour autant (Drew & Heritage, 1992 :
49-50). Le médecin contrôle non seulement l’initiation de topics mais aussi leur
développement (ou non) au cours de l’interaction – c’est ainsi qu’il peut être perçu
par le patient comme poursuivant un hidden agenda (Drew & Heritage, 1992 : 50)
auquel ce dernier n’a pas accès.
La deuxième dimension de l’asymétrie renvoie à la distribution inégale du
savoir, de l’expertise entre participants professionnels et profanes. Ainsi de
nombreux conflits et malentendus entre médecin et patient émanent du fait que, sur
la base de son expertise, le médecin définit le problème à traiter d’une certaine
manière (entre autres en utilisant la terminologie médicale) et peut négliger/être vu
comme négligeant les expériences, observations, et informations rapportées par le
patient (Drew & Heritage, 1992 : 50).
Étroitement liée à cette deuxième dimension de l’asymétrie, une troisième
dimension réside dans l’orientation distincte vers le problème à traiter par les
participants de l’interaction. Alors que le professionnel tend à traiter le problème
comme faisant partie de sa routine de travail, le profane tend à le ressentir et à le
comprendre comme un événement singulier, extraordinaire, pouvant avoir des
conséquences dramatiques pour lui. Un tel clivage de perspectives est
particulièrement pertinent dans des situations où le profane fait par exemple face à
une maladie grave, ou à l’imminence de la mort d’un proche (Sudnow, 1967). Dans
ces cas, l’orientation du professionnel vers le problème comme constituant un cas
routinier – parfois accentuée par la contrainte institutionnelle de suivre un protocole
particulier et/ou de remplir des formulaires préétablis – versus un cas extraordinaire
(Sudnow, 1967 ; Maynard, 1991a) peut avoir des conséquences interactionnelles
importantes. Ainsi, Maynard décrit différentes procédures, notamment les
perspective display series, qui permettent au médecin de précéder l’annonce de
mauvaises nouvelles (foreshadow) par des échanges qui préparent au pire les parents
de l’enfant gravement atteint d’une maladie mentale (Maynard, 1991a, 2003). Dans
ce cas, la prise en compte par le médecin de l’orientation des parents envers le
problème comme ne constituant pas un événement routinier, lui permet de prendre
des précautions particulières dans la manière dont il aborde la question et annonce le
diagnostic, qui tout en ne rendant pas le problème moins grave, le rendent peut-être
mieux recevable et acceptable pour les parents. 28 Lorenza Mondada & Sara Keel
Alors que l’asymétrie entre participants à une interaction institutionnelle est
ancrée dans le fonctionnement même de l’institution – qui se manifeste notamment
par les exigences institutionnelles demandant aux professionnels de remplir des
formulaires standards, de suivre des procédures et/ou protocoles préétablis, etc. –
celle-ci a tout aussi bien une base interactionnelle. Analyser cette dernière en détail
et expliquer son caractère à la fois local et régulier/méthodique constitue le défi que
s’est donné l’EMCA – qui est aussi une manière de répondre à la question de
l’articulation entre des niveaux d’organisation micro/macro (Schegloff, 1987). En
traitant l’asymétrie comme un accomplissement interactif qui est contraint par mais
aussi, en retour, structure l’institution, l’EMCA montre les conséquences
institutionnelles de choix interactifs particuliers et articule réflexivement l’ordre
interactionnel et l’ordre institutionnel. Cela permet ainsi de comprendre comment
l’organisation interactive est incorporée dans des tâches, des procédures et des
cadres constituant un ordre interactif plus large, tout en représentant
l’implémentation qui le reproduit et le transforme ici et maintenant (Drew &
Heritage, 1992 : 53).
5. L’objet de ce volume : participation et asymétrie dans les interactions
institutionnelles
Les chapitres de ce volume partagent tous un intérêt analytique pour l’organisation
de la participation dans des contextes institutionnels caractérisés par une asymétrie
fondamentale entre d’une part des professionnels engagés dans l’activité en tant que
tels, avec une position d’expert et/ou contrôlant l’accès à la parole voire
l’organisation de l’interaction, et d’autre part des patients, clients, citoyens, engagés
dans la même activité, et dépendant des premiers pour accéder à la parole et/ou aux
soins, savoirs, services délivrés dans cette activité (consultations, réunions,
transactions). Dans ce cadre, les analyses explorent le lien entre participation et
organisation de l’interaction sociale : que ce soient les modalités d’alternance des
tours de parole, les types de séquences structurant l’activité en cours, les actions
implémentant les finalités de la réunion/consultation/transaction, les droits et
obligations reconnus aux participants, les ressources interactionnelles reconnues
comme intelligibles et légitimes – tous les niveaux d’organisation de l’interaction
concourent à configurer des occasions de participation. La question dès lors est
d’identifier les enjeux de la participation à chaque palier organisationnel, et
d’expliciter les conséquences de tel ou tel choix de format (du tour, de l’action, de la
séquence, etc.) en termes d’occasions de participation. Cela permet d’identifier des
formats qui favorisent la participation de certaines catégories de personnes ou au
contraire la rendent plus difficile, voire impossible – ainsi que de reconnaître les
détails organisationnels permettant de comprendre comment un format peut faciliter
ou bien au contraire bloquer la participation.
Dans toutes les activités cernées par les études réunies dans ce volume, la
participation intervient comme un enjeu interactionnel vers lequel s’orientent les
participants des deux côtés de la relation asymétrique et plus largement comme un
enjeu social et politique. Cela est clairement le cas dans les contextes institutionnels
médicaux (Keel, ce volume ; Merlino, ce volume ; Monteiro, ce volume) ou
politiques (Mondada, ce volume ; Svensson, ce volume ; van Schepen, ce volume), Participation et asymétries dans l’interaction institutionnelle 29
cela est plus subtilement le cas dans les contextes commerciaux (Horlacher, ce
volume ; Tekin, ce volume). Tous ces domaines sont caractérisés par une attention
politique aux usagers qui reconnaissent implicitement ou explicitement des enjeux
de participation : c’est le cas des approches de la santé « centrées sur le patient »,
des initiatives politiques « participatives » se voulant ouvertes sur la participation
des citoyens, mais aussi des méthodes commerciales « centrées sur les usages et
l’usager ». Dans d’autres contextes, les questions de participation sont aussi
centrales : ainsi pour ne citer qu’un domaine fondamental, celui de l’éducation, la
salle de classe et son organisation ont fait l’objet d’importantes discussions sur les
modes de participation favorisant (ou au contraire pénalisant) des types d’élèves ou
d’étudiants (cette question est notamment traitée par une littérature inspirée de
Goffman en termes de « structures de participation » plutôt que de « cadres » : voir
les travaux classiques en ethnographie de l’éducation (Au, 1980 ; Erickson &
Mohatt, 1982, Philips, 1983, cf. supra § 3.2.1).
Dans ce qui suit nous esquissons les spécificités des trois contextes que nous
avons retenus dans ce volume – médical, politique et commercial.
5.1 Contexte médical : enjeux de participation dans les domaines de la santé
Dans le domaine médical, la participation du patient est un idéal qui émerge
progressivement dans la transition entre un modèle fondé sur l’autorité unilatérale
du médecin et un modèle davantage bilatéral incluant l’avis des patients, considéré
comme nécessaire pour que les soins soient adéquats et les prescriptions suivies
(Collins et alii, 2005).
Les interactions dans le domaine de la santé font l’objet d’une vaste
littérature en analyse conversationnelle, qui a surtout privilégié les consultations en
médecine générale (Heritage & Maynard, 2006), tout en développant aussi des
études sur des domaines spécialisés comme la chirurgie, l’oncologie,
l’ophtalmologie, l’aphasie, etc. Les travaux classiques dans ce domaine ont élaboré
et discuté la question de l’asymétrie entre médecin et patient dans la consultation
(ten Have, 1991 ; Maynard, 1991b ; Pilnick & Dingwall, 2011), en montrant qu’elle
est activement soutenue et reproduite par les deux parties.
Même si nombre de travaux ont montré que la participation des patients reste
difficile à mobiliser dans les consultations (Collins et alii, 2007 ; Ijäs-Kallio,
Ruusuvuori & Peräkylä, 2010 ; Pilnick, Hindmarsh & Gill, 2009 ; Robinson, 2003 ;
Stivers, 2002), certaines études ont révélé les techniques par lesquelles les
professionnels parviennent à l’augmenter. Ainsi, la manière dont les médecins
formatent leurs questions projette la possibilité de réponses plus ou moins élaborées,
voire une absence de réponses. Par exemple, le format « do you have any
questions ? » versus « do you have some questions ? » diffère radicalement, comme
l’ont montré Heritage et alii (2007) : le premier projette une réponse négative et le
second une réponse positive et les patients répondent en saisissant ou non cette
possibilité. De même, les patients eux-mêmes peuvent formater leurs actions de
manière à attirer l’attention du médecin et à favoriser la prise en compte de leur
participation (Heath, 1989). 30 Lorenza Mondada & Sara Keel
Les chapitres de ce volume s’intéressent à des domaines moins étudiés mais
en plein essor, où les conséquences de la participation sur le succès du traitement
sont fondamentales : les consultations en logopédie avec patients aphasiques
(Merlino, ce volume) – pour lesquelles les travaux de Wilkinson (1999 ; Wilkinson
et alii, 2007) ont montré l’importance fondamentale de la participation afin que le
patient retrouve une autonomie interactionnelle –, les réunions interdisciplinaires de
planification de la sortie (Keel, ce volume) – pour lesquelles Keel & Schoeb (2016)
ont montré la difficulté de faire participer le patient aux prises de décision – et les
consultations en travail social en milieu gériatrique (Monteiro, ce volume), un
domaine qui se situe à l’articulation entre aide sociale et soins médicaux.
Dans son chapitre, Sara Merlino étudie des séances de rééducation
orthophonique avec des clients aphasiques. Elle y analyse les initiatives du client
lorsque, au cours de la réalisation de tâches thérapeutiques, il initie des topics
conversationnels inspirés des stimuli visuels ou auditifs proposés par
l’orthophoniste. Ces initiatives montrent que l’asymétrie qui caractérise ce contexte
d’interaction (visible dans le type de contributions des participants, dans le
rôleguide joué par le thérapeute, dans ses instructions et corrections des réponses du
client, dans la position souvent réactive de celui-ci) n’est pas donnée a priori mais
est bien négociable à tout moment par les participants, et notamment par le client.
L’introduction de topics par le client au cours de la réalisation de tâches
thérapeutiques implique, en effet, non seulement une redéfinition locale du
déroulement de l’activité institutionnelle et du type de participation « prévue » pour
lui à travers la tâche proposée, mais aussi une négociation des catégories liées à
l’activité thérapeutique (« thérapeute / orthophoniste » versus « client / locuteur
aphasique », « expert » versus « apprenant ») et de l’asymétrie qu’elles produisent.
Le chapitre de Sara Keel se penche sur la participation des patients lors de la
planification de leur sortie d’une clinique de réadaptation, en l’articulant avec
l’asymétrie caractérisant la relation entre médecin et patient. L’analyse de cinq
extraits cherche ainsi à comprendre comment les patients, lors des visites médicales
hebdomadaires des médecins traitants, parviennent à faire valoir leur point de vue
dans la négociation de leur date de sortie ou de la durée de leur séjour. L’analyse
démontre que la relation asymétrique entre médecin et patient et, corollairement, la
participation du patient, sont des produits intrinsèquement collaboratifs qui peuvent
être localement renégociés – la panoplie des procédures interactives et des
ressources que les patients mobilisent pour soulever ou répondre à la question de la
sortie étant très vaste, avec des implications distinctes sur leur participation dans une
prise de décision les concernant. Toutefois l’analyse suggère aussi que les
participants ne sont ni enclins à défier inconsidérément cette asymétrie, ni à traiter la
remise en cause de l’asymétrie médecin / patient au profit de la participation du
patient comme une visée en soi.
Dans son chapitre, David Monteiro s’intéresse aux interactions entre une
personne âgée accueillie dans une institution gériatrique mais résistant à son
internement, et les assistantes sociales faisant de leur mieux pour à la fois aider leur
futur résident et respecter l’ordre institutionnel au sein duquel elles travaillent.
L’analyse détaille les pratiques de résistance de la personne âgée, leur organisation Participation et asymétries dans l’interaction institutionnelle 31
sous la forme de non-réponses, de passivité mais aussi de contestation et de
subversion des asymétries, leur émergence et transformation progressive au cours
d’une visite de l’institution gériatrique, ainsi que la manière dont elles sont
localement gérées par le personnel afin de lui arracher finalement un consentement.
Globalement, les études rassemblées dans cette partie montrent l’agir du
patient sous une nouvelle perspective, soulignant l’importance des pratiques qui lui
permettent de redéfinir sa manière de participer, y compris dans le silence et la
résistance.
5.2 Contexte politique : enjeux participatifs dans les débats citoyens
Dans le domaine politique, les enjeux de participation sont explicitement formulés
comme tels dans le discours public institutionnel et ordinaire : cela est notamment le
cas de la « démocratie participative », une forme d’action collective qui a l’ambition
d’inclure les citoyens dans les processus d’élaboration de projets, de consultation et
parfois de décision (voir par exemple Diot-Labuset, 2015).
Même si ces enjeux sont explicitement reconnus, rares sont les travaux qui
font le lien entre l’idéal politique participatif et les formats localement situés
d’organisation de la participation. L’enjeu est celui d’une re-spécification
ethnométhodologique de la participation politique (Bovet & Relieu, 2014 ;
Mondada, 2013a, 2015) : comment les idéaux de participation sont-ils implémentés,
manifestés et reconnus par les membres des collectifs eux-mêmes dans leurs
actions ? Comment la dimension participative d’une action située est-elle reconnue
dans son accountability ? Ainsi c’est non seulement dans l’adoption d’un système de
turn-taking particulier qu’est rendue reconnaissable la dimension participative d’une
activité politique, mais aussi dans l’orientation des membres envers ce système
comme favorisant la participation (ou non) (voir Mondada, 2013a, 2015 ; Mondada,
Svensson & van Schepen, 2017).
L’étude conversationnelle de l’action politique d’assemblées de citoyens a
surtout privilégié des formats interactionnels caractérisés par la confrontation de
deux parties (au sens de Schegloff, 1995) – comme par exemple l’orateur politique
et son public (Atkinson, 1984 ; Clayman, 1993 ; Heritage & Greatbatch, 1986).
Dans ce cas, les citoyens interviennent en tant que voix collectives et souvent
indistinctes, confondues dans des manifestations chorales comme les
applaudissements (Atkinson, 1984) et les huées (Clayman, 1993) (mais voir
Mondada, 2005 pour une analyse qui redonne une voix distincte à ces
contrediscours). Des formes politiques davantage ouvertes à une multiplicité de
participants, avec un focus particulier sur les citoyens, ont été moins étudiées. Les
travaux de McIlvenny (1996a, 1996b) sur des formes spontanés d’oraison et de
débat public à Hyde Park, ou durant des manifestations du type Occupy (McIlvenny,
2017), ou les travaux de Llewellyn (2005) sur les interventions du public de citoyens
dans les assemblées locales (Area Assemblies) en offrent un exemple, ainsi que les
recherches de Mondada (2013, 2014c, 2015) sur les interventions de citoyens
formulant des propositions dans un projet d’urbanisme participatif (voir Keel &
Mondada, 2017 pour un état de cette question).