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passion, amour, et autres cas de figure

Jean-Pierre Klein

passion, amour, et autres cas de figure
Liminaire de Sigmund Freud

L’Harmattan

– L’enfance malgré nous, ou : toute une éducation à refaire, Paris, Mercure de France, 1972 (avec P. Cordelier, H. Leygnac, R. et R. Millot, E.Viarmé). – Les masques de l’argent, Paris, Robert Laffont, 1984 (préface de C. Valabrègue). – Pour une psychiatrie de l’ellipse : les aventures du sujet en création, Paris, PUF, 1993 (préface de J. Duvignaud, postface de P. Ricœur) (avec I. Darrault-Harris). – Métapsychothérapie de l’enfant et de l’adolescent, Paris, Desclée de Brouwer / Hommes et perspectives, 1995 (avec M. Hénin). – L’art-thérapie, Paris, PUF (Que sais-je ? no 3137), 1997, 7e éd., 39e mille, 2010 (trad. en japonais et en espagnol). – Histoire contemporaine de la psychiatrie de l’enfant, Paris, puf (Que sais-je ?, no 3554), 2000 (avec G. Benoit). Traduit en japonais à paraître. – Cinq ans d’âge, Paris, Crater, 2000 (pièce de théâtre). – Violences sexuelles faites à enfants, Nantes, Pleins Feux, 2006. – Petit voyage iconoclaste en psychothérapie, Grenoble, PUG, 2006 (préface de G. Lantéri-Laura) – Rien à lui, tout à lui, suivi de Têtes perdues (théâtre sur l’autisme et la maladie d’Alzheimer) Paris, Inecat, 2007. – Pour une psychiatrie de l’ellipse, éd. revue et augmentée, Presses Universitaires de Limoges (préface de J. Fontanille, postface de P. Ricœur) (avec I. Darrault-Harris), 2007. – Meurtre par omission suivi de femme d’un certain âge cherche jeune homme, éditions de l’amandier, 2008 (théâtre), préface de H. Caillavet, postface de Philippe Adrien. – Le visage dévisagé : de la séduction humaine à la représentation divine, 2 tomes, Blois, éd. Art et thérapie, 1991 (avec É. Viarmé). – Handicaps et marchés de l’art, de l’atelier à la présentation publique, Paris, éd. Fondation de France, 1992. – Le langage en péril : pathologie du discours, Paris, Didier Érudition / CNRS, 1992 (avec I. Darrault-Harris). – L’art en thérapie, Marseille, Hommes et perspectives, 1993. – Dionysos, sa renaissance, Paris, éd. Art et Thérapie, 1989. – Notre corps contemporain, tome 1, réel et irréel du corps ; tome 2, corps de souffrance et sublimation, Paris, éd. Art et Thérapie, 2000. – L’adolescence, création éphémère, Paris, éd. Art et Thérapie, 2005. – Cet étrange désir d’écrire du théâtre, Paris, éd. de l’Amandier, 2007. – La creación como proceso de transformación, Barcelone, ed. Octaedro.

DU MÊME AUTEUR

SOUS LA DIRECTION DE L’AUTEUR

A paraître

Le voyage en symbolique (postface de H. Maldiney) Remerciements à Jean-Claude Coquet © Illustrations de Patrick Laurin

« Le monde est né de l’amour, il est soutenu par l’amour, il va vers l’amour et il entre dans l’amour » Taittirîya Upanishad, III, 6, 1

Avant-propos
Sehr geehrter Herr ! Es ist mir ganz unmöglich, Ihren Wunsch zu erfüllen. Sie fordern wirklich zu viel. Zu einer so umfassenden Äusserung über das Wesen der Liebe hatte ich bisher nicht den Mut gefunden und meine auch, unser Wissen reicht dafür nicht aus. Hochachtungsvoll. Ihr FREUD Traduction première : Très honoré Monsieur, Il m’est tout à fait impossible de répondre à votre désir. Vous en demandez vraiment trop. Je n’ai pas, jusqu’ici, trouvé le courage d’examiner une question aussi vaste que celle de l’Au-delà de l’Amour et je pense d’ailleurs que notre connaissance n’atteint pas jusque-là. Respectueusement vôtre. S. Freud, in F. Divoire (éd), Au-delà de l’amour, Paris, éd. Montaigne, 1926, pp. 77-78 Avant de nous pencher sur ces phrases de Freud, replaçons cet écrit dans le contexte : il s’agit de livres dits « Cahiers Contemporains » publiés sous la direction de Fernand Divoire qui interrogent les sommités de l’époque sur des grandes questions. L’ouvrage dans lequel a paru cette réponse de Freud est le troisième des Cahiers. Il succède à Ce que je sais de Dieu (premier Cahier) ; et à L’Homme après la mort (deuxième Cahier) et précède : La Femme émancipée (n’oublions pas que nous sommes au temps de la garçonne) ; Les miracles de la volonté ; et Ce que j’ai appris à la guerre (qui reste alors dans toutes les mémoires). Pour bien comprendre l’interrogation adressée à Freud, je reproduis l’intégralité des questions adressées aux auteurs sollicités (F. Divoire écrit qu’il a « mendié auprès de plusieurs psychologues une justification de l’Amour » (remarquer la majuscule) :

« L’amour n’est-il toujours que physiologie ? N’est-il qu’un masque, qu’un déguisement du désir ? Ou bien existe-t-il une sorte d’amour métaphysique, un au-delà de l’Amour, que connaîtraient seulement quelques êtres ? Les pures passions de l’esprit et de la foi ne sont-elles qu’un travestissement et un refuge de notre émotivité physique, ou, au contraire, permettent-elles, par analogie, de concevoir l’existence de « l’Au-delà de l’Amour » auquel Platon donnait une explication, empruntée somme toute à la préhistoire des âmes ? La conviction implicite de beaucoup d’amants, ou explicite de beaucoup de philosophes, c’est en effet (sic) que l’amour met l’homme, par des moyens physiques, dans un état spécial (comme l’état de transe de certains sujets soumis à des expériences de magnétisme ou d’hypnotisme), état qui permettrait sur le plan psychique, d’avoir comme la révélation ou l’intuition des réalités supérieures. » « Autrement dit, l’amour est-il pour les humains, la clef du surnaturel ? Permet-il d’obtenir une connaissance quelconque qui pourrait être rapprochée de ce que certains psychologues ont appelé l’expérience religieuse ? Comment expliquer que la fécondation de leur âme par un haut amour paraisse si souvent nécessaire aux grands hommes, aux saints même ? Question éternelle, mais quelles réponses la pensée contemporaine y apporte-t-elle ? » Ce questionnement extraordinairement orienté, qui confine à l’argumentation – il faudrait analyser chaque mot choisi ainsi que la forme pseudo-interrogative – est dénié par l’auteur qui commente : « Questions un peu embrouillées et vagues, certes. A dessein. Nous nous efforçons toujours, dans ces Cahiers, de ne pas tendre à nos correspondants le piège de telle ou telle voie ouverte. Nous nous efforçons de faire miroiter, devant leurs esprits, différentes présentations du problème posé, présentations parmi lesquelles ils puissent, chacun, reconnaître leur lumière. » Remarquons la métaphore du « faire miroiter» qui fait penser à la pratique de l’hypnotisme. Et l’argument en 4e de couverture du livre paru ajoute : « L’amour physique est connu de tous. Mais le geste de l’amour est-il un moyen pour l’être humain d’entrer en communication avec les réalités d’ordre supérieur, ainsi que de nombreux philosophes l’ont cru ? De même que, par l’opération de certains chocs électriques à haute fréquence, la matière paraît livrer un peu de 10

son secret, de même l’amour est-il le mystérieux détenteur qui donne la clef du monde spirituel ? Tous les hommes vont vers l’amour comme vers quelque chose de sublime. Tous ont comme l’intuition sourde que c’est de lui que naissent les plus hautes révélations. Ont-ils raison ? Ont-ils tort ? » C’est sans doute ce que Fernand Divoire conçoit comme formulation neutre ! Qui est ce Fernand Divoire ? Ecrivain et poète (1883-1951), il est l’auteur de Introduction à la stratégie littéraire, livre ironique et satirique des mœurs littéraires (Guide littéraire 1912 réédité augmenté en 1924 et 1928). Il écrira entre autres en 1937 sur Du Guesclin. Mais on comprend mieux ses partis pris lorsqu’on voit dans sa bibliographie : Pourquoi je crois à l’occultisme, paru en 1928 aux éditions de Paris. Livre que je n’ai pas lu de même que Néant, paradis ou réincarnation paru (sans date) aux éditions Dorbon-Ainé… Les auteurs sollicités dans cet Au-delà de l’Amour sont : des théologiens et des religieux (dont certains préfèrent garder l’anonymat), un traducteur de Platon (Mario Meunier), un physicien, un savant orientaliste, un philosophe (Jules de Gaultier), un écrivain de théâtre, un psychiatre (Dr Maeder de Zurich), et trois psychanalystes : outre Freud, le Dr Hesnard (dont le texte fait 43 pages) et René Laforgue. Alain, Havelock Ellis et Bertrand Russel ont décliné poliment l’invitation à participation. Pourquoi la réponse de Freud figure-t-elle dans les contributions et son nom sur la couverture (on s’est débrouillé pour qu’il apparaisse en haut de la colonne de droite des auteurs !) et non parmi ceux qui ont refusé de répondre dont certains de façon beaucoup plus circonstanciée ? Est-ce parce qu’il affirme l’échec de la connaissance dans ce domaine ? Ce qui supposerait que l’Au-delà de l’Amour puisse être atteint par un Au-delà de la connaissance (dois-je mettre la majuscule ?). Est-ce parce que son nom fait vendre ? Le commentaire de Fernand Divoire, bien dans la ligne de la fausse neutralité de l’enquête, est le suivant : « Le savant professeur de Vienne, qui a si profondément marqué son temps aussi bien dans les domaines des arts et des lettres que dans ceux de la médecine mentale et de la psychologie, a-t-il rencontré sous sa psychanalyse l’Au-delà de l’Amour, « Non 11

« Je n’ose pas ajouter (car rien ne m’y autorise) : Pas encore » L’adresse sèche de Freud à son destinataire est soumise à euphémisme… Examinons la traduction qui est, elle aussi, très partiale. N’étant pas germanophone, j’ai fait appel à une de mes élèves : Sabine Simmermacher qui elle-même a demandé conseil à une traductrice, Michaela Hoppe, qui vit à Vienne. Voici le résultat du travail : La version de M. Hoppe est la suivante : Cher Monsieur, Il m’est absolument impossible de répondre à votre désir. Vous exigez vraiment trop. Je n’avais (pas) jusqu’ici trouvé le courage de m’exprimer sur un sujet aussi étendu que la nature (profonde) de l’amour. En outre, je pense que notre savoir n’y suffit point. Respectueusement, Votre FREUD Celle de Sabine est : Cher Monsieur ! Il m’est absolument impossible de répondre à votre souhait. Vous exigez vraiment trop. M’exprimer sur un sujet aussi étendu que celui de l’amour, je n’en avais pas jusqu’à présent trouvé le courage et pense d’ailleurs que notre savoir n’y suffit point. Respectueusement Votre FREUD Les remarques (issues d’échanges avec Sabine) qui se dégagent sont les suivantes : Le texte de Freud dans sa version allemande possède une très grande détermination, tandis que sa traduction aménage certaines ouvertures par le fond et la forme. L’original témoigne par des mots et expressions d’un style habile, voire fluide dans la dernière phrase, mais également d’une adresse courte, formelle, sèche qui ouvre et qui ferme la réponse de Freud : Sehr geehrter Herr/Cher Monsieur, Hochachtungsvoll (terme inventé 12

au e siècle) Ihr Freud/Respectueusement, votre Freud, sie fordern/ vous exigez. La traduction originale traite euphémiquement la fermeté de la réponse de Freud en adoucissant l’adresse au destinataire avec des locutions françaises, comme ganz traduit par tout à fait ou nicht par ne… pas, qui diluent la phrase, ou encore avec des utilisations courantes qui font perdre aux mots toute intensité. Dire : il m’est tout à fait impossible de… adoucit le il m’est absolument impossible de… Quant à umfassen, il signifie encercler, envelopper, contourner, ce qui voudrait dire que nous ne pouvons faire le tour de l’amour mais qui ne va pas vers l’Au-delà qui dépasserait l’Amour vers le Haut, ce qui ne se trouve pas dans le texte de Freud qui reste laïc ! Äusserung (qui s’écrit plutôt à l’époque et encore aujourd’hui Äuszerung) qui vient de Äussen = hors, porter quelque chose vers le dehors, pourrait se dire, un peu lourdement, porter une observation sur. Il renverrait à un dehors, voire à un surplomb moins mystique que l’Au-delà de Divoire, même si, selon ce dernier, il était atteignable par les mortels… La position exacte de Freud est froide, distanciée, ferme et déterminée, voire exaspérée. N’oublions pas que 1925, l’année précédente, a vu la parution de Selbstdarstellung (Ma vie et la Psychanalyse, Paris, Gallimard, 1928) dans laquelle il est soutenu que le père primitif « redouté et haï, vénéré et envié, devint le modèle de Dieu. (…) Cette conception de la religion jette une lumière particulièrement vive sur les fondements psychologiques du christianisme » (p. 107) Freud est alors probablement en pleine écriture de Die Zukunft einer Illusion paru en 1927 (L’avenir d’une illusion, Paris, Denoël, 1932) qui avance que « La religion serait la névrose obsessionnelle universelle de l’humanité ; comme celle de l’enfant, elle dérive du complexe d’Œdipe, des rapports de l’enfant au père » (p. 117). On est donc bien loin de ce que j’appellerai le « mysticisme matérialiste » sous-jacent aux questions de Fernand Divoire. Cet agacement manifeste dans le texte original de Freud a incité Sabine à traduire ganz par absolument (repris par la traductrice) et 13

préférer exiger à demander, m’exprimer sur à examiner une question (on pourrait dire aussi me prononcer sur), et n’y suffit point à n’atteint pas jusque-là qui laisse ouvert sur un possible avenir autre. D’ailleurs, Michaele Hoppe a accentué ce trait en coupant la dernière phrase en deux, ce qui remplace le par ailleurs par en outre. Le texte allemand est celui d’une position close qui se défend d’un contact. « L’aller vers » (l’auteur, sa demande, le sujet de l’amour) semble impossible. Le mot Wesen utilisé par Freud (mais ce mot était sans doute celui de la traduction de la question qui lui a été transmise) décrit un corps habité, animé, par l’amour, une métaphore vivante de l’amour animée par l’être de l’amour comme le dit Ricœur (De l’interprétation), c’est une entité mouvante, vivante, l’être profond de l’amour. Ce qui ne renvoie pas à l’Au-delà, dont le centre de gravité est déplacé, quasi inaccessible, sauf par des expériences spirituelles atteintes éventuellement par des éléments matériels (l’électricité ou l’hypnose par exemple). Ainsi ne peut-il y avoir connaissance du sujet (le mot allemand correspondant serait plutôt Kenntnis). Reste seul le savoir (Wissen) de ce que nous ne comprenons point. Freud finit par le plus-que-parfait que Sabine reprend dans sa version, identique à l’original : je n’avais trouvé (… le courage…), à la place de je n’ai pas trouvé. Dans le Dictionnaire Larousse français-allemand de l’époque (1932) par A Pinloche, on trouve : Hochachtungsvoll estimer hautement, Hochachtung haute estime (considération) Wesen (dasein) être (substantif ) existence, nature. Il m’a semblé intéressant d’exhumer ces quelques phrases de Freud qui est présenté comme Le « Professeur Dr Freud », superlatif courant en Autriche depuis la monarchie austro-hongroise ! Paraphrasant Rivoire commentant – et instrumentalisant- Freud, je poserai pour ma part la question de la passion comme un au-delà de l’amour. Je ferai remarquer que je ne mets pas de majuscules à au-delà ni à amour dans ce livre-ci qui se garde d’être mystique… 14

Liminaire
Le travail que je présente ici s’inscrit dans une tentative de fonder une métapsychologie des relations interhumaines amoureuses. J’en distinguerai six modalités : le rapport de possession, entre un Sujet et un Objet chosifié en complément de possession ; le rapport de dévouement, volonté de se mettre au service de l’autre, d’être apparemment soumis à l’autre, même si celui-ci ne le veut pas, ce dernier est alors en complément de dévouement ; le rapport d’amour, à un Objet à la fois externe et intériorisé ; et le rapport de passion, à propos de laquelle il n’est pas sûr qu’on puisse parler de relation d’« Objet » car elle repose sur la fusion du deux en un. Ces derniers deux cas de figure me semblent s’opposer trait pour trait alors qu’ils sont généralement confondus. Une précision liminaire quant à ma terminologie concernant en particulier le terme « objet » qui renvoie aux corpus psychanalytique, sémiotique, et métaphorique : Je rappelle d’abord que relation d’objet apparaît parfois sous la plume de Freud mais qu’il ne fait pas partie de son appareil conceptuel. Il est de plus en plus référentiel depuis les années 1930 (Balint) mais ne peut prendre distance avec le présupposé philosophique de la psychanalyse qui concerne l’individu avant tout et ne peut percevoir au mieux autrui qu’en termes de relations interindividuelles. L’approche phénoménologique de l’être-au-monde lui est fondamentalement étrangère voire antinomique, quelles soient les tentatives de réconciliation qui visent davantage à englober la phénoménologie qu’à tenter d’élargir voire de reconceptualiser le corpus psychanalytique. Ce travail pourrait d’ailleurs constituer, mais là n’est pas mon dessein, une voie de réconciliation éventuelle de la psychanalyse et de la phénoménologie, mais je ne sais pas si cela est même souhaitable. J’entendrai pour ma part aussi l’objet le plus souvent en termes sémiotiques qu’on peut comprendre grossièrement en pensant à leur emplacement grammatical par rapport au verbe. Quoi qu’il en soit, le

/sujet/ et l’/objet/ se définissent non pas en correspondance avec des acteurs (les personnes) mais avec des actants, rôles narratifs abstraits incarnés par un ou plusieurs acteurs, ou bien à l’intérieur d’un seul acteur. Une personne peut passer de l’amour à la possession, ou d’être partenaire passif de possessif à une attitude active de soumission, avec les mêmes personnes, d’un moment à l’autre et nous ne sommes pas figés dans un seul mode. De même une relation peut ne concerner qu’un secteur, par exemple la domination ne toucherait que la sexualité. On pourrait étendre le terme « objet » à la relation elle-même : l’Objet du Sujet ne serait alors pas l’autre mais les modalités de la conjonction avec l’autre : amour, passion, possession, dévouement, complément de la domination, complément du dévouement, les personnes qui incarnent ces deux derniers rôles étant secondaires à la combinaison désirée. J’utiliserai enfin le terme « objet » pour désigner la chosification d’une personne par une autre. Je pense que le contexte lèvera les confusions entre les différentes utilisations du mot « objet ». Le lecteur, la lectrice remarqueront de même mon embarras quant aux dénominations de la possession que j’appelle aussi domination imposée ou possessivité, et du dévouement que j’appelle également soumission volontaire ou active ou servilité. Aucun de ces termes ne me satisfait pleinement et je les ai tous utilisés comme versions des deux paradigmes unis par l’emprise que le possessif ou le soumis volontaire impose à son complément. On notera aussi que je réserve le terme « intersubjectivité » qui suppose deux sujets en présence, à l’amour, ce qui n’est pas le cas des autres modalités relationnelles : la possession et la soumission-dévouement, abolissant l’autre comme sujet, leurs compléments supposant l’acceptation d’être aboli comme sujet ; et la passion, dans laquelle il ne s’agit plus de sujets en présence, mais en quelque sorte de « demi-sujets » ou de « fragments de sujets » qui s’accolent pour n’en former qu’un dont l’enveloppe est constituée de l’entité duelle de deux corps entremêlés. 16

Un mot pour finir sur mon parti pris : je ne traiterai pas des sentiments proprement dits ni des problématiques inconscientes en jeu, encore moins des genèses individuelles qui président aux choix d’objet, ce qui serait le propos d’une psychologie des profondeurs dont je m’abstiendrai dans cet ouvrage, me réservant strictement aux descriptions des étranges figures formées par les rapports interhumains. J’étudierai dans un premier temps les mythes qui proposent des incarnations d’entités divines de l’Amour : Eros, Aphrodite et leurs avatars latins pour dégager chaque fois quelques traits caractéristiques qui seront repris ensuite dans la seconde partie. Certains de mes articles portaient en prémisses des thèses développées dans ce livre. Je citerai parmi d’autres : « Passions mortelles, travail de deuil et aptitude à la représentation », Cahier N° 1 du Collège International de Psychiatrie Infanto-Juvénile, 1993 ; « Deuil passionnel et élaboration de l’absence », Perspectives Psy, 35, 5, 1996 ; « Relation passionnelle, Relation amoureuse », Perspectives Psy, 36, I, 1997 ; «Le creux de la paume et l’amour en infrarouge», in Le livre de la tendresse, Paris, Albin Michel, 2003 ; « Dossier le coup de foudre » coordonné avec Françoise Monnin, Cultures et Sociétés, 5, 2008.

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Aristophane, Socrate, Diotime, Alcibiade, Phèdre, Dionysos enfin
Platon : Auteur dramatique ? Philosophe ? Mythologue ?
Il est plusieurs façons de lire Platon. Rappelons d’abord ses relations au théâtre. On oublie souvent qu’il écrivit des tragédies (et des poèmes lyriques) jusqu’à sa rencontre avec Socrate vers la vingtième année 1 et qu’à sa mort on retrouva sous son oreiller une édition de petites comédies en prose, les Mimes de Sophron 2. Au-delà de l’intérêt théâtral de ses Dialogues que je trouve assez restreint (« Certes, Socrate ! » « Par Zeus, tu dis vrai »), deux lectures de Platon sont possibles qui ne sont qu’apparemment contradictoires : Celle d’un penseur rationnel ayant établi une dialectique qui a un but : la maïeutique. Il s’agit là d’une interprétation rationnelle de Platon, réussissant au fil de la progression des dialogues ou de la succession de monologues qui mettent en scène son maître Socrate introduisant le doute chez ses interlocuteurs et parvenant à réduire le monde en lois et concepts et les agençant. Les mythes se révèlent surtout des allégories qui illustrent le propos en les imageant. Mais on peut aussi considérer Platon comme un mythologue, ses mythes occupant une place centrale où sa pensée apparaît indirectement comme si, par ce biais, il amenait ses lecteurs au seuil de la connaissance, celle qu’il compare au Soleil dans l’allégorie de la caverne (La République, VII, 514a-519d). Il s’agit bien d’un mythe allégorique, comme le souligne Geneviève Droz critiquant les critères de Perceval Frutiger, et non seulement d’une allégorie simple car « c’est un récit symbolique, à péripéties multiples, riches de lectures et de niveaux d’interprétations divers » 3.

1 – Cresson A., Platon, sa vie, son œuvre, sa philosophie, Paris, PUF, 1953 2 – Dumont J.-P., « Notice sur Platon », Catalogue de la Pléiade, 2004, p. 92 3 – Droz G., Les mythes platoniciens, Paris, Seuil, 1992, p. 94 ; Frutiger P., Les mythes de Platon, Paris, Alcan, 1930

Ces mythes sont soit des allégories, démonstrations illustratives d’une thèse, mais elles peuvent se révéler de véritables mythes complexes. On peut aussi considérer que les dialogues constituent des relations vivantes rendant compte, avec plus ou moins de liberté, de l’enseignement péripatéticien de Socrate (que Platon montre parfois critique à l’égard de l’allégorie et du mythe Phèdre 229 e voir aussi République 378 d-e) tandis que les mythes sont l’apport particulier de Platon qui y fait passer sa pensée originale et imagée, dans un retour de la pensée archaïque dans une pensée qui marque l’avènement de la pensée classique. Disciple de Socrate certes mais penseur aussi par lui-même et artiste… « Le mythe met donc en jeu une forme de logique qu’on peut appeler, en contraste avec la logique de non-contradiction des philosophes, une logique de l’ambigu, de l’équivoque, de la polarité. » 4

La parole de l’assassin
De tout ce que j’ai pu lire sur Le Banquet de Platon (mais je n’ai pas tout lu !) écrit vers 385 avant notre ère 5, je n’ai pas constaté davantage qu’un étonnement discret sur le fait que ce soit dans la bouche d’Aristophane que l’auteur ait mis en scène le célèbre mythe. On sait qu’Aristophane fut un des artisans de la perte de Socrate. Il est d’ailleurs probable qu’il fut instrumentalisé par les accusateurs Mélétos, Anytos et Lycon qui ont repris ses arguments anciens. Dans L’apologie de Socrate (18-19d) Platon lui attribue même la responsabilité initiale de son procès. On
4 – Vernant J.-P., Mythe et société en Grèce ancienne, Paris, François Maspero, 1981, p. 250 5 – Platon, Œuvres complètes, t. 1 (où se trouve Le Banquet) T. 2 (où se trouve Phèdre), traduction, présentation et notes de Léon Robin avec la collaboration de M.-J. Moreau, Paris, La Pléiade ; Le Banquet, Phèdre, traduction et notes par Emile Chambry, Paris, Garnier Flammarion, 1964 ; trad. et commentaires Bernard Piettre, Nathan, 1983 ; Mario Meunier, Pocket, 1992, reprenant une traduction antérieure) ; Paul Vicaire (et Jean Laborderie), Belles Lettres, 1989 ; Luc Brisson, Flammarion, 1999 ; Jérôme Verain, Mille et une nuits, 1999 ; Marianne Massin, Hatier, 2001 ; Maël Renouard, Rivages, 2005

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monte en épingle que Platon montre Aristophane sous les traits d’un ivrogne quelque peu ridicule (mais Alcibiade arrivé en fin de banquet est lui-même environné de fêtards) qui est pris de hoquet, ce qui l’oblige à céder son tour de parole à Eryximaque afin de se reprendre. Tous en fait redeviennent lucides et développent clairement leur pensée dès qu’il s’agit de philosopher. Dépeindre Aristophane en proie à une contraction spasmodique du diaphragme (même si l’intention est de le montrer prisonnier involontaire de ses sursauts corporels) me semble un peu court comme moquerie. Platon ne se prive pas dans ses Dialogues de reprendre vertement, par Socrate interposé, certains des interlocuteurs. J’en prendrai pour preuve parmi bien d’autres la façon dont il règle son compte à Calliclès dans le Gorgias lorsqu’il prétend « vivre ses passions sans limites » (je n’ai pas pris cet exemple au hasard). Les exégètes ne voient aucune dénonciation de la part de Platon dans le discours d’Aristophane. On écrit même que Platon se montre « équitable et honnête à son égard », on ajoute : « Paradoxalement, il va même prêter à ce personnage malfaisant et haï l’un des plus beaux passages du dialogue, et peut-être l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature amoureuse. » (Peu importe quel auteur écrit cela, c’est celui qui insiste le plus sur cette bizarrerie. Suppose-t-on qu’un philosophe, a fortiori antique, soit indemne de ressentiment ? Pense-t-on vraiment que Platon se montre magnanime ? « Fair Play » (si l’on me permet cet anachronisme) ? Pratiquant la charité (pré)chrétienne dans le pardon des offenses ? Le mot est faible concernant Aristophane ! Rappelons que Les Nuées (- 424 avant notre ère) 6 qu’Aristophane tenait « pour la meilleure de ses comédies » et qui pourtant fut un four, présente Socrate à quarante-cinq ans dans la force de l’âge et qui a fait depuis cinq ans de nombreux disciples, comme un sophiste rusé et extravagant, suspendu en l’air dans un panier et invoquant les Nuées comme les seules divinités qu’il reconnût. Il apprend à Strepsiade, campagnard retors, avare et obtus, à devenir un « roué de la parole » pour ne pas payer ses dettes
6 – Aristophane, « Les nuées », Théâtre complet, Paris, Les Belles Lettres, 1956, Traduction et notes de Hilaire Van Daele

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(c’est son fils qui prendra son relais y compris contre lui) ! Plus tard, le Raisonnement juste et le Raisonnement injuste sortent de la maison de Socrate et s’affrontent au bénéfice du second… Les disciples de leur côté se livrent à des extravagances. Je passe sur d’autres caricatures grotesques pour relever ce dialogue : « Strepsiade : Et mon fils, dis-moi s’il a appris le fameux raisonnement, le jeune homme que naguère tu as pris chez toi. – Socrate : Il l’a appris. – Strepsiade : Bravo, ô reine du monde, Fourberie ! – Socrate : De sorte que tu seras acquitté dans n’importe quel procès, quand tu voudras». Vingt-cinq années plus tard, on voit l’attitude du véritable Socrate dans son procès… On imagine mal Platon pardonner à Aristophane ces injures qui ont contribué à causer la perte de son maître vénéré. J’avance l’hypothèse que Platon s’est interdit d’attaquer et de ridiculiser son ennemi qui est mort l’année précédente (- 386). Mais je ne peux accepter qu’il n’y ait aucune intention dénonciatrice du discours qu’il lui fait tenir. Remarquons en outre que, généralement, la succession des interlocuteurs de Socrate dans les dialogues de Platon, respecte une progression des degrés vers la connaissance et dans le même mouvement, des avertissements de défiance envers les opinions toutes faites. Il est rare que les interlocuteurs de Socrate ne se trompent pas d’une façon ou d’une autre, ce qu’il met brillamment en évidence. Il est certain que la force du mythe dit de l’androgyne est telle qu’il occulte toute relativisation. On en fait d’habitude une prémisse de la définition que Socrate va faire de l’amour, qui « laisse entrevoir en filigrane une thèse pénétrante, qui déjà annonce la belle argumentation de Diotime » (par la voix de Socrate), écrit le même exégète. Il me semble au contraire que la dénonciation par Platon de la pensée attribuée à Aristophane, pensée mythique qui empreinte encore à l’archaïque, se retourne paradoxalement contre Platon dont on croit qu’il la revendique pleinement. On rapporte de même ce mythe à Aristophane (dont on ne sait s’il en est véritablement l’auteur ou s’il est totalement une invention de Platon) auquel il confère une postérité glorieuse, ce que Platon aurait sans doute mal supporté ! Il faut dire que ce mythe rejoint nos phantasmes nostalgiques de paradis perdus qui nous seraient peut-être accessibles ici-bas… 22

Deux en un, image de la passion
Je rappellerai d’abord la teneur du mythe rapporté par Platon à Aristophane (189c-193a) : Jadis, il y avait trois sortes d’hommes : l’homme double, la femme double et l’homme-femme ou l’espèce androgyne. Ils étaient une totalité unique, d’une seule pièce et tout en boule, avec un dos et des flancs arrondis, 4 mains, 4 jambes, 2 visages semblables sur une seule tête, 2 organes de la génération. Ils couraient en tournoyant sur eux-mêmes. Le mâle tenait son origine du soleil, la femelle de la terre et l’androgyne de la lune. Ils ressemblaient à leurs parents. Ils attaquèrent les dieux en tentant d’escalader le ciel, ce qui est une reprise de la révolte des Géants que conte Hésiode. [On compare volontiers ce mythe à celui de Babel, Genèse 11, 1-9, à cela près qu’il n’est nulle part écrit dans la Bible que les hommes avaient une volonté de blasphème en édifiant la cité et la tour dans la plaine de Shinéar. C’est en justification rétrospective de l’action jalouse de Dieu qui anéantit la ville et la tour et confond les langues – Il ne peut qu’être juste ! – que les exégètes attribuent aux hommes un désir d’outrage]. Zeus ne peut tuer les hommes qui lui rendent les cultes, il les punit en les coupant en deux, ce qui lui apporte deux avantages : ils sont plus faibles et deux fois plus nombreux… Mais s’ils se montrent de nouveau insolents, il les coupera de nouveau en deux. Apollon retourne le visage du côté de la coupure afin qu’ils aient sans cesse sous les yeux le souvenir de leur irrespect. Hélas ! Chacun, regrettant sa moitié, tente de la rejoindre : s’enlaçant et s’embrassant, ils veulent se fondre ensemble, ils ne veulent plus rien faire les uns sans les autres. Quand une moitié est morte, la moitié survivante en cherche une autre et s’enlace à elle, du coup la race s’éteint. Alors Zeus transpose les organes de la génération sur le devant. Auparavant, ils les portaient derrière, engendraient et enfantaient sur la terre « comme les cigales » Rappelons qu’il est aussi question des cigales, animal familier des rivages méditerranéens, dans le Phèdre (258e-259d) où il est dit que les cigales étaient jadis des êtres humains éperdus de plaisir, occupés seulement à chanter et à rapporter oralement aux Muses 23