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Passion arabe. Journal, 2011-2013 / Passion en Kabylie / Paysage avant la bataille

De
656 pages
Le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid, en Tunisie, Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant de fruits et légumes, s’immole par le feu – et embrase le monde arabe. Les régimes de Ben Ali, Moubarak, Kadhafi sont précipités dans les flammes, et l’incendie porte à Bahreïn, au Yémen et jusqu’en Syrie.
En deux ans, les révolutions ont abattu des dictatures, mais fréquemment porté au pouvoir les Frères musulmans. Le salafisme prolifère, nourri par le désenchantement de jeunes et de déshérités dont la pauvreté s’est accrue. Al-Qaida, qu'on croyait enterrée, resurgit de la Syrie au Mali alors que l’État islamique prône un nouveau califat.
Gilles Kepel est retourné partout – Palestine, Israël, Égypte, Tunisie, Libye, Oman, Yémen, Qatar, Bahreïn, Arabie saoudite, Liban, Turquie, Syrie, Kabylie – et a rencontré tous les acteurs – salafistes et laïcs, Frères musulmans et militaires, djihadistes et intellectuels, ministres et fellahs, diplômés-chômeurs et rentiers de l’or noir.
Pour comprendre ce que sont devenues la liberté, la démocratie, la justice sociale revendiquées par les "printemps arabes". Quel est le rôle des pétromonarchies du Golfe dans l’arrivée au pouvoir des partis islamistes ? Pourquoi le conflit entre sunnites et chiites est-il en train de détourner l’énergie des révolutions, tandis que la Syrie s’enfonce dans des souffrances inouïes ?
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couverture

COLLECTION
FOLIO ACTUEL

 
Gilles Kepel
 

Passion arabe

 

Journal, 2011-2013

 

suivi de

 

Passion en Kabylie

 

et de

 

Paysage avant la bataille

 
Gallimard

 

Gilles Kepel est professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et responsable du programme doctoral sur le monde musulman.

PASSION ARABE

JOURNAL, 2011-2013

À Milan et Ianis-Augustin,

du Ponant au Levant

PROLOGUE

DUBAÏ

Lundi 4 février 2013

La cité du rêve

Il n’y a plus une chambre disponible dans la capitale de tous les rêves arabes. À l’heure où les palaces d’Égypte et de Tunisie sont désertés pour cause de révolution et où les snipers ont pris position aux fenêtres des hôtels d’Alep, ici les immenses centres commerciaux climatisés regorgent de chalands venus du monde entier à l’occasion du Dubaï Festival.

Les vendeurs sont syriens, palestiniens, libanais, égyptiens, maghrébins, mais aussi indiens, pakistanais, bengalis, philippins, chinois, afghans, népalais, sans compter les Iraniens, dont la masse démographique et la civilisation millénaire pèsent de tout leur poids sur un golfe Persique dont les Arabes leur disputent vainement le nom.

Comme dans les empires coloniaux européens d’antan, toutes les indications sont bilingues, à cette différence que l’arabe est désormais au-dessus de l’anglais. Il n’en constitue pourtant que la traduction, des urbanistes occidentaux ayant conçu et mis en œuvre le développement de la métropole de verre et d’acier dont les tentacules pénètrent chaque jour plus loin dans le désert et dans la mer.

Du balcon de mon hôtel, sur la plage de Jumayrah, le regard embrasse l’île artificielle en forme de palmier qu’on peut reconnaître, dit-on, depuis la Lune — logo cosmique projetant la cité globale dans l’Univers sidéral. La tour la plus haute du monde se dresse sur ma droite, aiguille infinie dardée sur les cieux. Vers la gauche, invisible au-delà de l’horizon terrestre, il y a Bahreïn, où la révolution a été étouffée le 14 mars 2011, un mois jour pour jour après sa survenue. Derrière moi, inaudible, la Syrie.

Je viens de voir sur les sites de partage vidéo en ligne les images du dernier massacre à Alep. Une centaine de cadavres de jeunes hommes, mains liées derrière le dos, tués d’une balle dans la tête et jetés dans un ruisseau canalisé à la manière d’un égout.

Le chef du comité militaire de cette grande ville dont l’histoire plonge ses racines jusqu’à l’aube de l’humanité est le colonel Abdel Jabbar al-Akaïdi. Il a déserté l’armée de Bachar al-Assad et rejoint l’Armée syrienne libre. Je l’ai rencontré à Antioche le 17 octobre dernier pour un long entretien dans lequel il m’a dépeint la Syrie démocratique de demain ; je l’ai revu sur une vidéo toute récente où il accuse le régime de ce crime de guerre. Derrière son dos, deux versets du Coran : « Accrochez-vous tous ensemble à la corde d’Allah, et ne vous séparez pas ! » et « Préparez contre eux [les impies] ce que vous pouvez réunir d’armement et de chevaux en alerte, pour terroriser l’ennemi d’Allah et le vôtre ! »

Dubaï, ville-entrepôt, cité marchande de tous les possibles, a tiré sa prospérité immense et subite de sa localisation entre trois grands pays producteurs d’hydrocarbures, richissimes, mais mal à l’aise avec la mondialisation. En Arabie saoudite, la pudibonderie édifiée en système de gouvernement étouffe les aspirations de chacun et la bureaucratie sclérose les initiatives. Dans la République islamique d’Iran, semblable rigorisme, sous sa version chiite, se complète d’un conflit avec le reste de l’univers, sur fond de chantage nucléaire et d’embargo, délabrant la vie de tous les jours. En Irak, la dictature de Saddam Hussein, l’occupation américaine, la guerre civile ont déchiré le tissu social. On vient de ces trois pays — et de la plupart des États arabes — à Dubaï pour vivre, tout simplement, et souvent pour survivre. Pour commercer, investir, entreprendre dans cette Amsterdam tropicale enfantée par les sables, fécondés par le flux des pétrodollars.

Ce matin, à l’université américaine de Sharjah, capitale de l’émirat voisin, où l’on m’avait invité à parler des bouleversements du monde arabe, j’ai commencé le récit des deux années qui m’ont vu parcourir en tous sens cet univers traversé par les révolutions, le revisitant une dernière fois au terme de quatre décennies de pérégrinations qui furent ma passion d’arabisant. C’est ce journal dont j’achève ici la rédaction, dans cette cité introuvable du rêve des Arabes, le damas de leur Passion.

Je lis le voyage d’un voltairien en Orient. C’est affreux. Oh, la vilaine chose que l’esprit dans un pays de soleil !

GONCOURT, Journal, 1864.

 

I

ISRAËL, PALESTINE

Mardi 15 mars 2011

Golgotha

Jérusalem. Je quitte l’Université hébraïque, où je participe à un colloque sur les printemps arabes, pour me rendre à la résidence Notre-Dame, sur laquelle flotte le drapeau du Vatican, face aux murailles de la vieille ville. Je dois y retrouver un journaliste palestinien pour parler de la politique de lotissement israélienne qui enserre l’antique cité arabe et l’isole graduellement pour en faire une enclave touristique coupée de son environnement originel.

Sur le trajet, je longe le tramway automatique, qui sera prochainement inauguré, et dont les voitures vides vont et viennent, s’arrêtent et repartent. Encore au stade des essais, il a été dénoncé par une campagne de presse internationale, car il relie à la vieille ville ces quartiers édifiés unilatéralement sur le territoire annexé par l’État hébreu après la guerre des Six-Jours de juin 1967.

Arrivé sur place, je reçois un appel de mon contact, qui ne pourra me rejoindre : la grande chaîne américaine de télévision qui l’emploie l’envoie en urgence à Bahreïn couvrir l’invasion de l’île à majorité chiite par les forces armées saoudiennes. L’assaut s’est produit hier, mettant brutalement fin au troisième des « printemps arabes », déclenché après les révolutions de Tunisie et d’Égypte et à leur inspiration.

Je dispose de deux heures avant mon prochain rendez-vous. Je franchis la muraille par la Porte neuve et déambule à la recherche de l’hospice arménien catholique, situé station VIII de la Via dolorosa, le chemin de croix, où j’ai logé lors de mon premier séjour à Jérusalem, il y a presque quarante ans.

Cela fait longtemps que je ne me suis pas promené dans la vieille ville, et je m’égare dans les venelles. Je débouche inopinément sur l’entrée du Saint-Sépulcre, entre deux échoppes à souvenirs des marchands du Temple. La basilique est invisible de l’extérieur, enclavée entre des constructions adventives empilées les unes sur les autres.

Contrairement à l’islam puis au judaïsme dominants, qui ont dégagé de vastes perspectives pour leurs lieux saints, à la mosquée al-Aqsa ou au Mur des lamentations, le christianisme commémore le sacrifice de son Dieu en catimini. Et là où fut crucifié son Seigneur, il est dépecé depuis des siècles par la zizanie entre curés catholiques, popes orthodoxes, moines coptes ou arméniens et pasteurs protestants qui se battent pour quelques mètres carrés sacrés où chaque secte marmonne ses messes et fait commerce de ses cierges et images pieuses.

Pour mettre de l’ordre dans ces querelles de clocher, l’Empire ottoman confia à l’éminente famille musulmane des Nusseibeh les clés du sépulcre de Jésus, fiducie qui se poursuit depuis lors. J’avais découvert ce fait qui m’avait stupéfié en lisant un livre sur Jérusalem lors de mon premier séjour, à l’âge de vingt ans. La vie a voulu que je fasse la connaissance des trois frères Nusseibeh, personnalités charismatiques auxquelles je me suis lié de sympathie : l’un préside la principale université arabe de Jérusalem, al-Quds (la sainte), nom arabe de la ville, un autre est le très écouté et francophile conseiller culturel de l’émir d’Abu Dhabi, et le troisième l’un des cadres dirigeants d’une multinationale pétrolière française.

Une guide au fort accent américain montre à son groupe de touristes la paroi rougeâtre de la roche et les persuade que la couleur provient du sang du Christ, crucifié juste au-dessus, qui a coulé sur le crâne d’Adam enterré là et a lavé le premier homme de ses péchés — crâne, précise-t-elle, se dit calvas en latin, d’où vient le terme « calvaire », Golgotha en hébreu. Puis elle conduit ses ouailles édifiées frotter leurs chapelets et leurs Bibles sur la pierre tombale du Seigneur, souvenirs bénits qui seront rapportés par ces pèlerins noirs et blancs, la plupart affligés d’obésité, à Washington. Ils y résident, comme l’indique le badge surdimensionné accroché à leur cou pour éviter qu’ils ne s’égarent.

Dans la cour, le minaret d’une petite mosquée de quartier implantée là par la puissance publique islamique depuis la conquête arabe hurle l’appel à la prière musulmane de l’après-midi ; le son saturé par l’amplificateur réglé au maximum fait vibrer le prie-Dieu sur lequel je me suis agenouillé pour contempler à mon aise la simonie mondialisée.

Je retrouve Nahum Barnea, éditorialiste au quotidien de langue hébraïque Yedioth Aharonoth, au Restobar, un café branché situé juste devant l’entrée de la résidence du Premier ministre, pour parler des options stratégiques d’Israël dans le Moyen-Orient transformé par la survenue des printemps arabes.

Devant les grilles, les parents du caporal Gilad Shalit, enlevé par le Hamas en juin 2006, ont édifié une tente, où l’animation est effervescente. À onze heures ce matin, tous les Israéliens ont arrêté leurs activités durant cinq minutes pour évoquer le conscrit otage et réclamer sa libération.

Au même moment, et par coïncidence, à Gaza, en Cisjordanie et, dans une moindre mesure, à Jérusalem-Est, de jeunes Palestiniens défilent au cri d’un slogan qui a circulé sur les réseaux sociaux du Web : « Le peuple veut la fin de la partition ! » Calqué sur le mot d’ordre qui a porté les révolutions de Tunisie, d’Égypte et de Bahreïn — « Le peuple veut la chute du régime » —, il a deux objectifs : la fin de l’occupation israélienne, dont la relance des constructions de logements dans les colonies a rappelé l’actualité, et le départ des partis au pouvoir à Gaza (Hamas) et à Ramallah (Fatah). Ils sont accusés de faire perdurer la partition, au point d’entériner l’existence de deux Palestine, pour servir leurs propres intérêts politiques, mais aussi d’être corrompus et répressifs.

Le Restobar se nommait autrefois Café Moment. Le 9 mars 2002, à 22 h 30, un militant du Hamas a déclenché sa ceinture explosive dans cet établissement chic et stratégiquement situé au cœur politique d’Israël. Onze morts et cinquante-quatre blessés. Ce fut un tournant majeur dans la seconde Intifada.

Mercredi 16 mars 2011

Laissez-passer pour Gaza

Neuf heures moins cinq : un coup de fil d’un jeune diplomate français du consulat général à Jérusalem, qui a été mon étudiant, m’informe que le Shabak, la DST israélienne, a accepté que je passe le poste frontière d’Erez pour aller aujourd’hui même dans la bande de Gaza.

Depuis quinze jours, nous jouons au chat et à la souris pour obtenir cette autorisation, appelée « coordination », et qui arrive, comme d’habitude quand elle est accordée, à la toute dernière minute. Chaque fois que je suis invité en Israël, je vais également en Cisjordanie et à Gaza, mais cela demande des négociations interminables qui mobilisent une foule d’intermédiaires.

Au cours de mon voyage précédent, en 2009, après l’opération « Plomb durci » contre le Hamas, on m’avait à la dernière minute refusé l’entrée dans un territoire alors transformé en champ de ruines par les bombardements de l’aviation israélienne. Les autorités de l’État hébreu ne souhaitaient pas qu’un universitaire français arabisant constate de visu l’ampleur des dégâts. Échaudé, j’ai alerté cette fois-ci des ambassadeurs, un vice-Premier ministre, des responsables de services spéciaux actifs et retraités, bref, tout le saint-frusquin, mais j’y suis arrivé : je dispose d’une fenêtre de quelques heures pour passer, et je dois partir immédiatement.

Visiter l’État hébreu a longtemps été mal vu par ma génération d’arabisants, en majorité antisionistes et propalestiniens, car c’était une manière d’entériner « l’entité sioniste », de trahir la cause palestinienne. J’ai toujours adopté une pratique différente : pour exercer mon métier, il faut que je circule partout, que je parle à tout le monde. Je vais en Israël, et, quand je m’y trouve, je voyage également dans les territoires palestiniens. J’en ai fait une question de principe auprès de mes interlocuteurs israéliens avant ce séjour, eu égard au refus de passage vers Gaza en 2009.

Depuis plus de trois décennies, ma ligne de conduite consiste à irriter délibérément, et avec équanimité, les idéologues de tous bords, « du Golfe à l’Océan », comme le dit l’expression arabe qui définit en extension ce monde. Je renvoie ceux qui font courir le bruit de ma conversion à l’islam, imputée à ma vie privée, à ceux qui inventent de manière récurrente « le Juif Kepel ». Qu’ils se débrouillent entre eux !

L’orientaliste assumé est un funambule qui manque à chaque instant de basculer dans le vide de l’embrigadement partisan, politisé au paroxysme. C’est aussi un animal à sang-froid et au cuir épais, condition de la survie de l’espèce. Ce drôle d’hybride est menacé par un prédateur sournois : le laudateur. Si les éloges viennent d’un camp particulier, c’est qu’il s’est laissé mener comme un benêt, que sa vigilance a été prise en défaut : il est piégé, fini, acheté, récupéré, condamné moralement, intellectuellement failli.

Entre mon dernier voyage à Jérusalem, en 2009, et aujourd’hui, le monde arabe a changé. Le déclenchement des « printemps » a engendré une foule de prophéties autoréalisatrices, « dans un moment d’enthousiasme » — expression employée par Marx pour décrire les révolutions de 1848 en Europe. Derrière la métaphore banale de Prague 1968, c’est celle du printemps des peuples de l’Europe de 1848 qui paraît la plus parlante, avec les soulèvements qui font tache d’huile d’un pays à l’autre. Dans les deux cas, on a communément oublié que l’écrasement des idées progressistes est advenu dès l’année même, que ce soit par l’invasion des chars soviétiques ou l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III, à la présidence française.

Mais qu’importe, à Tunis et au Caire, la jeunesse s’exprime sur Twitter et Facebook. Elle parle, paraît-il, français ou anglais, elle renverse les tyrans, va instaurer la démocratie… C’est la « révolution 2.0 » qui succède à Ben Laden et à l’ubiquité du djihad. It’s a Global World : les arabisants à la poubelle et les orientalistes à la retraite !

Dans cette euphorie générale, personne ne semble prêter attention à l’événement qui s’est produit avant-hier, lundi 14 : le troisième « printemps arabe », celui de Bahreïn, a été écrasé, un mois à peine après son déclenchement, par des chars saoudiens. La contre-révolution a agi avec célérité dès lors que le pétrole, l’arabisme et le sunnisme étaient menacés. En allant à Gaza, abcès de fixation du conflit israélo-arabe, mais aussi vecteur de l’influence iranienne depuis que le Hamas, favorisé par Téhéran, y a pris le pouvoir en juin 2007, je veux voir comment l’air du printemps arabe se joue sur sa variation palestinienne.

C’est la troisième fois que je franchis le passage d’Israël à la bande de Gaza. Je m’y étais initialement rendu en 2004, juste après une visite à Yasser Arafat retranché dans Ramallah, et qui exerçait cahin-caha son empire sur les deux morceaux de la Palestine. La frontière, en conséquence de la seconde Intifada des années 2000 et de l’infiltration des bombes humaines vers l’État hébreu, était déjà très surveillée, mais de façon artisanale si on la compare à l’extrême informatisation qui prévaut depuis la conquête de Gaza par le Hamas, en juin 2007.

L’imperméabilité absolue et le gouffre entre les deux mondes de chaque côté me rappellent l’ancien rideau de fer. Je le franchissais enfant avec mes parents pour rendre visite à des cousins de mon père, à Prague, à l’époque où il traduisait les pièces d’un dramaturge dissident peu connu, Vaclav Havel : mêmes murs de béton, mêmes miradors et barbelés, mêmes champs labourés. Mais c’est sa propre population que le communisme enfermait derrière ce limes pour l’empêcher de fuir à l’Ouest, alors qu’Israël confine un million et demi de Palestiniens dans ce ghetto à l’envers du XXIe siècle.

Tout est fait, au poste de transit d’Erez, pour éviter l’irruption d’un terroriste en mal d’attentat-suicide — ou d’un héros assoiffé d’opération-martyre, c’est selon le point de vue. Contre cette arme absolue du combattant prêt à sacrifier sa vie, le béton et l’électronique ont gagné la guerre d’usure.

C’est surtout dans le sens Gaza-Israël, où le danger est maximal, que le filtrage d’Erez est le plus impressionnant. Après avoir obtenu l’accord prénégocié des autorités israéliennes — sans lequel les gardes-frontières ouvrent le feu sur le passager qui s’aventurerait inopinément —, on marche à pied pendant un bon kilomètre dans un couloir grillagé, suivi à chaque pas par des caméras. J’ai toujours accompli ce parcours seul sans personne autour de moi à l’horizon, dans le no man’s land où serpents et lézards sont les rares êtres vivants que croise le regard et où la stridulation des insectes allège de temps à autre la pesanteur du silence.