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Pathobiographies judiciaires

De
347 pages
Il n'y pas de thèses dans ces histoires inachevées, simplement du quotidien, une vue de l'intérieur où les repères deviennent fragiles. Ils se dessinent, s'organisent en marge ou s'estompent. Les sujets, pour accéder à ce statut, ne veulent plus jouer le jeu de la vie et de la mort. Certains se tuent et d'autres deviennent des passeurs, des porteurs de quittance qui forcent l'engagement : le concernement politique s'entend. On découvre alors qu'au secteur médico-psychiatrique se substitue un secteur juridico-pénitentiaire qui ressemble à du déjà connu. La vêture en moins.
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PA THOBIOGRAPHIES
JUDICIAIRES

Psycho - logiques Collection dirigée par Alain Brun et Philippe Brenot
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho - logiques.

Sarah EBOA-LE CHANONY, La psychologie de l'Individuation. L'Individu, la Personne et la Crise des 28 Ans, 2004. Monique ESSER (dir.), La programmation neuro-linguistique
en débat, 2004. Georges KLEFT ARAS, La dépression: approche cognitive et comportementale, 2004. De CHAUVELIN Christine, Devenir des processus pubertaires, 2004. BALKEN Joséphine, Mécanismes de l'hypnose clinique, 2004. BALKEN Joséphine, Hypnose et psychothérapie, 2003. MALA WIE Christian, La carte postale, une oeuvre. Ethnographie d'une collection, 2003. WINTREBERT Henry, La relaxation de l'enfant, 2003. ROBINEAU Christine, L'anorexie un entre deux corps, 2003. TOUTENU Denis et SETTELEN, L'affaire Romand Le narcissisme criminel, 2003. LEQUESNE Joël, Voix et psyché, 2003. LESNIEWSKA Henryka Katia, Alzheimer, 2003. ROSENBAUM Alexis, Regards imaginaires, 2003. PIATION-HALLÉ Véronique, Père-Noël: destin de l'objet de croyance, 2003. HUCHON Jean, L'être vivant, 2003. ZITTOUN Catherine, Temps du sida Une approche phénoménologique, 2002. LANDRY Michel, L'état dangereux, 2002. MERAI Magdolna, Grands Parents Charmeurs d'enfants, 2002. (Ç)L'HARMATTAN, 2004 ISBN: 2-7475-7164-5 EAN: 9782747571647

Serge RAYMOND

PA THOBIOGRAPHIES JUDICIAIRES
Journal clinique de Ville-Evrard

Préface de Olivier DOUVILLE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

DU MÊME AUTEUR

Les expertises en scienœs hurrnines : psyhiatrie et psyhdeygje, Privat, 1989.

Toulouse,

Crirœ de sa"l, etfaits de Udenœ, Hommes

et perspectives,

Marseille,

1993.

Malade ou criminel? L'expertise psyhdo/Jque 1999.

à Usage hurrnin, Aubier,

Paris,

PRÉ FACE ETAT

9 19 23 29 35 35 43 43 54 77 89 96 97 100 101 109 110 113 117
118 120 122 127 127 129

..

HOMMAGE S AV.AN"TPROPOS: LA BÉ.AN"CE PREMIÈRE P.AR.TIE : CORPS

l - ITINÉRAN'CES II - CORPS VENTRILOQUE EXPIATOIRE III - D'tti1f: scÈrK!. .. Il2 - ... à l'atftre III - MOTS DE CORPS (ŒIEZ L'HOlv1ME ET ŒIEZ LAFElv1ME) IV - DÉCORPORA TI ON D'ADAM ..
IV.l - Le dJoc de l'arlJ1()Y]{E.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 92

IV.2 - L 'alliarœârrl3-w;ps IV.] - La syrrhdisation esoi-fusiondanslenvndeet dansItsatftres d IV.~ - La dffusionw;ps-âm: V - DESESPERAN'CE VI - mOIS SŒlJRS Vll - TransrrissiarlS Vl2 - V iairrB VI] - La situation danssanenserrhle Vl4 - ZoomStfr Amis

VI5 - Q4t:stiarIs uis6:s a

V l6 - ClJJ1cl14Siarl VII - MORTELLE RENCONTRE VIll - Les ftits

VIl2 - Les ad:etirs VIL] - Unpère: une rencantre ratée VIl4 - La prison rornrre re-père VIII - 1RAlllSON VIIll - Histoire d'Orntr.
V IIl2 - Le parrours de Krik

133 135 139
139 153
1 58
1 66 .. .. .. .. .. .. .. .. . .. . .. .. .. .. .. . .. .. .. .. . .. .. . .. .. .

or . . . . . . . . .. . . .. . . .. . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . .. 146

VIIl]
V II l4 V IIl5

- ThéorisationStfrœs deux cas
- Intérêts dts techniques projecti'œS .. .. .. .. .. .. .. . .. .. .. .. .. .. .. .. .. . .. .. .. .. .. . .. .. - Recherches
Stfr

le traUfrUtism:...

IX - RENCONTRE AUX LIWTES IX.l - Itinéraire assible p d'une jtfture'liairœ
IX.2 - Du harridenm au Ud : un lent grignntage du territoire

175 178
de l'atftre. . . . . . . . . . . .. 185

IX.3 -Appelerjustiœ IX.4 - ilirf.,usiarz DEUXIÈME PARTIE: INSTITUfIONS I - TRAJECTOIRES CARCÉRALES II - La -pris0Ylgj:r(JJ''l l2 - PrisOYl ~e
l3 - PrisOYl pas de dJarx:e.

187 192 193 193 199 200
...203

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 201

l4 - PrisOYlfa,rriJ,iale ... ...
l5 16 - PrisOYl - PrisOYl clJser7.lltoire..

ét:xJ..e . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 204 . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . .. 206

II - Unpoimded1Vit 18 - Retourà la case départ,mlÏs à l'enœrs II - CYPRIEN, LE JOUEUR. III - SANSON, LA Œ-I':HAINE IIll -Faœ à la ca:rrÉra IIl2 - Faœ at/X, ex,perts ... IIl3 - ilirf.,usiarztperspeai7£S e V - RATÉ INSTITUTIONNEL IV.l - Instantané surunparrours institutionnel S6 débuts à
IV.2 - Reprise S ION. en mÛn thérapeutique. V - CO NFU

...208 209 211 233 235
247

250 263 264

. . . . .. .. . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .. 276

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 2 8 3

V.l- Rencontredefa,mÔJn5du passé.
V. 2 - Renmntre Psyhiatrie] ustiœ

283

. . . . . . . . .. .. .. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 285

V.3- GalirrJ:;ttias CLINIQUE DU DEDANS - CLINIQUE DU DEHORS I - CLINIQUE DE LA VILLE II - CLINIQUE DANS LA VILLE BIBLIOG-RAPHIE .

293 309 313 323 341

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PREFACE
Oliver Douville, Psychanalyste, Directeur de publication de Psydx1~ Clinique Ecrire une clinique du réel et de la rencontre: telle est l'ambition de ce livre. La clinique qui s'y déploie y fait voir une grande variété de désespoirs et de violences, mais ces considérations seraient vaines si on n'ajoutait pas, tout de suite, que chacune de ces situations implique la responsabilité du clinicien.
Serge Raymond, par son écriture et ses prises de position, trouble tout ce que pourrait avoir de garantie et de confortable la posture scientiste et académique du psychologue clinicien. C'est qu'à rebours des inerties actuelles qui font de nombreux psychologues les besogneux dévots des idéologies adaptatives, il reste fidèle à des indignations qui furent fondatrices de son engagement, ce qui n'est pas mince, et ont pu déterminer, en bonne part, le style de sa présence auprès des patients, ce qui est plus décisif encore. Ce qu'il pense de la qualité de l'acte du psychologue provient d'une réflexion assumée sur la nature politique de l'inscription de la psychologie clinique dans les lieux de soin, et aujourd'hui, dans la cité. Responsabilité du psychologue, donc, proche de la réalité psychique et averti des logiques de pouvoir dans lesquels il est pris et des demandes sociales dont il est l'objet. La tonalité particulière des écrits de Serge Raymond, et dont il faut bien convenir, découlerait-elle, en bonne part de la colère qui le saisit à la

lecture de ce précis d'eugénisme qu'est le terrifiant L

'homrre,

cet inconnu

d'Alexis Carrel? C'est ce qu'il me confia autour d'un sémillant malt irlandais. Alors posons ce point de départ. Ne pas se laisser abuser par le ton patelin et faussement prophétique de Carrel, frémir puis bouillir d'indignation devant son acharnement hygiéniste, n'est pas rien. Faire quelque chose de cette saine colère n'est pas à la portée de tous. Mais une telle posture n'a pas suffi à elle seule à faire sourdre le sens clinique. Elle supposait déjà une inquiétude et une quête, toutes deux sises aux croisements de l'anthropologie et de la clinique.

Un mouvement de recherche porta Serge Raymond vers des interlocuteurs, des compagnons et des maîtres, qui furent pour la plupart

de grands observateurs de l'état du lien social. Ce fut pour lui l'occasion d'aller vers les personnes et les enseignements de R Castel, de F. Châtelet puis ceux de M. Foucault. Enfin Deleuze vint. Une thèse est avec lui entamée. Le titre retenu est prometteur, annonciateur: «A - propos du diagnostic ». S'il n'y avait eu que ce titre de thèse, nous aurions alors l'impression du climat général dans lequel Serge Raymond campe ces deux tâches possibles du psychologue clinicien que sont le diagnostic et l'expertise.

Poursuivons: titulaire en 1978 d'une thèse en psychologie consacrée à l'adolescence en échec dans le groupe familial et menée avec Roland Doron à l'université de Paris V, Serge Raymond entreprend, dès 1981 sa thèse d'Etat sur une idée forte, celle d'une possible politique psychologique à conduire dans le dispositif de santé, comme support au développement de la psychologie clinique. Serge Raymond ne s'amollit pas sous les ors de l'Université. Il est un psychologue qui vit dans son établissement. Militant, il se voit confié, courant 1985 au sein de la 1vfIRE (Mission Recherche Expérimentation des Ministères des Affaires Sociales et de la Solidarité Nationale) un groupe intéressé à « la place de
la psychologie dans la société contemporaine ». Le politique s'est bien vite repris en main... Un tel geste n'était pas de pure forme, il visait à établir comment les psychologues pourraient conduire des missions d'intérêt général dans le champ de la santé mentale. Il fallait alors penser à un cadre réglementaire à l'activité du psychologue clinicien. Et insister sur ses compétences à produire du changement et à accompagner ce changement psychique, chez le patient ou au sein de la vie psychique des groupes et des organisations, c'est-à-dire dans les topŒde l'institution.

Un premier point est capital pour le clinicien qui accueille la parole d'un sujet qui a commis de graves violences. Entendre l'agresseur est entendre le moment où l'histoire s'est tant accélérée qu'elle échappe à ses protagonistes. Dans le triomphe d'un instant fatal où la peur et la folie vont jusqu'au bout, se coalisent des temps psychiques; des pans jusqu'alors mis de côté de la vie du sujet prennent une valeur impérieuse et irrépressible. C'est le plus souvent l'agression, le viol ou le meurtre, au moment où le sujet se sent l'otage de la toute-puissance de l'autre, au moment où sa propre omnipotence s'effondre, le laissant à nu, comme vomi hors de toute scène humaine possible. Au moment où tout discours qui pourrait réaliser l'accord du sujet à la loi sexuelle et à l'interdit majeur vient à

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s'abolir. Quelque chose comme commande le passage à l'acte.

une

impulsion

profère,

mtllTIe;

Les corps parfois ne se mettent plus à exister. Ils insistent trop comme un corps étranger, fascinant, là où le miroir brisé, où le semblable se détruit, où autrui devient à la fois une ombre et une menace. Les injonctions, les insultes longuement entendues puis trop vites oubliées, reviennent hurler à l'oreille et sous les yeux du patient au moment où, dans son acte et par son acte, son existence chavire sous les cieux funestes de la peur et du meUItre. Ecoutons le long cortège de ces hommes et de ces femmes dont nous parle si justement, et parfois si tendrement, l'auteur. Des meUItriers orphelins en guerre généalogique dans un monde qui, dans sa lâcheté conswnériste, noie sous un silence soft les violences de l'histoire et la cruauté des temps actuels.
Il n'est pas en ces pages la moindre trace de facticité qui, sous couvert d'une criminologie tape- à-l'œil, réduirait le meurtre et son climat empoisonné et énigmatique, à un fait divers sordide, et édifiant. Que lisons-nous? Rien d'autre que l'art de donner accueil à des destinées évanouies et des exils sans but, des errances sans havres et de resituer le tranchant de ces moments cruciaux où surgit une urgente violence, où l'acte vécu dans une succession des plus rapides et des plus tendues entre aura et hyper-Iucidité mécanique, délie l'auteur de l'homicide d'un insupportable réel. Des auras immenses envahissent le ciel psychique, écho des frayeurs et des ravages. Le clinicien va reconduire cette phénoménologie du corps vécu et du temps vécu, là où corps et temps se sont absentés pour se reprendre et se cristalliser dans la scène du meUItre ou l'agression. Il donne consistance à ce qui s'est dénoué. Et s'il s'agit bien d'expertises, l'usage de ce vocable rébarbatif ne devrait pas occulter que ces dernières impliquent un grand engagement subjectif du clinicien. Psychologie de l'engagement et de la décision, l'expertise que nous décrit Serge Raymond ne se résume pas ici à une manie du diagnostic. Au contraire, il s'agit de faire parler le moment de l'acte violent, ou même de l'acte homicide. Et cette mise en récit a des enjeux. Ce serait une chose fort vaine que de s'arrêter au simple constat qu'une investigation psychopathologique, une mesure du stress, un test de Rorschach ou une quelconque échelle de personnalité pourrait délivrer. Ce serait une entreprise plus sotte encore que de psychologiser tout, de faire passer l'énigme du passage à l'acte au travers du tamis d'une psychologie du

Il

sens commun qui réduit toujours, obstinément, les moments les plus tragiques et les plus énigmatiques de l'existence d'un sujet aux anecdotes biographiques pompeusement rebaptisées anamnèses.
Il ne s'agit pas tant d'expliquer l'acte, le passage du sujet en dehors des limites et des interdits, que de dégager ce qui, dans l'acte le plus insensé, au point même où le sujet s'éjecte par sa violence de la scène du monde, recèle encore une valeur de parole incomplète, balbutiante, et impérieuse. L'expertise est alors comprise par Serge Raymond comme un acte préthérapeutique, on pourrait dire au rmins comme un acte clinique. Une rencontre qui permet que la mise en mots borde au plus possible la mise en acte. On le voit: la façon qu'a aujourd'hui l'auteur de proposer une réflexion renouvelée sur l'expertise place bien cette dernière comme un acte qui se légitime aussi du champ thérapeutique. Car l'expertise est l'exercice où l'auteur s'est impliqué le plus. Il a dû surmonter les préjugés ordinaires et refuser la certitude des nosologies hâtives afin de donner au sujet de l'acte sa chance de se responsabiliser, sa place d'acteur. Dans ce livre où l'auteur va juste et loin, les vertus d'invention et de rigueur frappent tout lecteur averti de la difficulté des tâches professionnelles qui nous sont relatées. Si nous avons besoin aujourd'hui d'une telle clinique c'est aussi, au- delà des mérites incontestables du livre de Serge Raymond, parce que la littérature en psychologie clinique, surtout lorsqu'elle émane du« terrain », ne s'encombre ordinairement pas d'un tel sens de la démonstration. En fin de compte, on peut soutenir avec Serge Raymond que l'expertise a pour effet de revenir sur ces auras, de les comprendre comme des scènes où des images et des signifiants se superposent, se contaminent, s'enchaînent dans une fatalité morbide. L'acte venant comme réponse à cette forclusion des différences générationnelles et sexuelles. Faire parler la mort pour interroger le sexuel, commettre le crime sexuel pour triompher des angoisses de mort, tout cela semble confus et circulaire. Ces sujets pris dans des violences démesurées, ces hommes et ces femmes signent leur être au monde par des franchissements qui les autoexcluent du monde. En deçà du paroxysme de la violence, la turbulence. Des adolescents qui veulent faire parler les topŒ du sexe et de la mort. Des fantasmes de

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l'enfance qui continuent à se confondre avec la réalité. Et derrière cette palissade de normalité, de conformisme, à l'extrême de la normopathie, les inscriptions des temps, des lieux, des paroles, et des signes de vie d'autrui ne vont pas de soi, ne s'ordonnent pas et se brouillent. Des pans entiers de scène primitive ne sont pas inscrits, insensés, et le sujet se présente comme sans cause de lui-même dans une déambulation infinie de miroirs brisés qu'un acte, qu'un ravage ponctue. Des évènements traumatiques qui continuent leur travail de sape des contenus de pensée et des limites du corps. L'institution de soin, l'institution carcérale, aussi, recueillent et contiennent. Elles peuvent fonctionner comme cadre, comme lieux marqués par des seuils, des lois, des dispositifs de parole. Mais elles peuvent être aussi un lieu de relégation mutique, par déni de la dimension subjective des actes et des responsabilités. La façon dont un sujet étaye son narcissisme sur ce réel de l'institution, réel qui fonctionne comme discours et comme cadre contenant l'image du corps, qui pourrait l'entendre si ce n'est le clinicien?
Une dilution des assises du narcissisme est bien ce dont témoignent ces ravages dans l'altérité qui marquent la vie des adolescents violents dont s'est chargé Serge Raymond. Des reprises en main thérapeutique pour des êtres qui, comme ce Gabriel dont il sera longuement fait mention, se présentaient sans altérité fiable et constante. Tout se passant comme si certains adolescents n'avaient plus à protéger de vie interne quand les images de lien et de contour paraissent se dissoudre. Des sujets égarés qui ne savent pas où se poser, se reposer, qui ne savent plus quel point d'appui trouver pour oublier, enfin. Notre époque ne remuerait-elle plus que chez les « déséquilibrés» ? On parlerait aujourd'hui, n'ayant pas peur du ridicule, d'« hyper-agitation ». Des affolements maniaques, des désinvoltures tristes préludent souvent à des actes de violences autoretournées allant jusqu'à l'automutilation. Il faut bien que l'évidence troublante du corps excite, et puis qu'un apaisement soit trouvé. Le geste n'est pas immotivé. Ceci, le psychologue le suppose, le sait. Il l'établit dans l'échange, parfois aussi grâce aux ressorts subjectivants qu'offrent des dispositifs cliniques tels que le psychodrame. Le sujet est souvent encombré de son corps. Un trop faible écart entre le corps ressenti dans sa puissance et le corps déplié aux miroirs des mots et des anticipations, entre ce que nous avons coutume de nommer moi idéal et idéal du moi, implique un rapport transi, désordonné, toujours trop immédiat à la temporalité. La chair résiste, elle est à la fois une étrangeté et un

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partenaire alors que les mots des autres, les anciens mots de la prime enfance n'ont pas assez signifié la présence du sujet singulier comme une bonne nouvelle, comme une bonne surprise.
Que fait alors le clinicien? Que vit-il? Qu'est ce qui l'anime? Il se tient d'abord dans un espoir, qu'il est peut-être le seul à endosser, un espoir que le patient ne connaît pas encore et sur lequel il prend appui, dans les meilleurs des cas. Espoir que cette turbulence soit aussi un appel. Qu'elle soit plus qu'une décharge et puisse se lire comme un rébus, un message. Le sujet en turbulence ne serait-il pas, de fait, coincé entre deux impossibles: sacrifier un lien avec un parent pour sauver une relation à un autre, et réciproquement? L'acte insensé d'une situation, le ravage témoigne de l'incapacité subjective de se soutenir de la perte et du don. Pour le dire un peu abruptement, il nous semble que Serge Raymond nous invite à considérer que nombre de crimes et viols n'attestent en rien des mythologies freudiennes du meurtre du père mais qu'ils signalent, sans en réaliser pleinement une assomption subjective, une volonté de se sortir de la mère, de l'engluement, de l'humus premier du corporel. Des sujets du ressentiment à l'égard d'un monde dans lequel la parole a perdu sa légitimité sont aussi des personnes sises aux marges des liens sociaux, exclus et de leur histoire et de l'histoire. Le silence épais sur les violences de l'histoire fait alors retour. Les guerres sont là, avec leurs escouades de morts qui sont mal honorés, cachés, honteux, parfois, et l'histoire se réduit alors aux positions incompatibles et violentes de sujets errant dans l'actuel, impuissants à repérer leurs ancêtres et leurs adversaires, empêchés de se lier au travail de la mémoire singulière et commune.

De cette clinique aux marges du sujet, l'effort est de rendre compte de façon à la fois humble et rigoureuse. Le pari est réussi. Et c'est à souligner, car bien des obstacles surgissent dans la pratique psychologique contemporaine. Ils tiennent en bonne part à l'impérialisme scientiste qui substitue la rigidité à la rigueur, l'autolégitimation du professionnel à l'échange transdisciplinaire. Que ces obstacles aient été dépassés par Serge Raymond ne nous empêche pas de les citer. La facilité des psychologues cliniciens à partir de leur pratique pour dégager des modèles cliniques autonomes, distincts des modèles expérimentaux, n'est plus à démontrer. L'invention, parfois, y semble sinon sans limites, du moins sans frein. Ces modèles sont le plus souvent des modèles de l'intervention en psychologie. Ils présentent et coalisent . al des re f erences comp Iexes et heterogenes: re f erences au me' dIC , au '" ' ' ' '

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psychanalytique, mais aussi au social. Les modèles de la personnalité abondent et donnent lieu, trop souvent, à un ressassement de parti pris, surtout s'ils sont puisés au fil des hasards ou des circonstances, dans la caractérologie, la psychologie du moi, les nouvelles classifications DSM, etc. Les patdnwrks abondent qui semblent écrits de toutes les places possibles en mélangeant toutes les références cliniques, psychanalytiques, cognitivistes, au nom d'un pragmatisme naïf. Trop souvent l'inter ou la transdisciplinarité accouche d'hybrides conceptuels des plus déconcertants. C'est aussi que les conditions de l'intervention psychologique dans le social ne sont pas prises en compte, pas suffisamment inquiétées, pas assez mises en lecture critique et polémique.
De même, les places prises et occupées pour observer, évaluer, accompagner, font peu l'objet d'analyses critiques. Le mirage envahissant d'une scientificité réduite à une technicité, d'un savoir réduit à un savoirfaire, bref cette alliance pénible entre un pragmatisme à courte vue et un scientisme à grande ambition peut conduire à une étrange cécité. Et l'on peut trouver dommage que les plus compactes livraisons en psychologie clinique ne recèlent pas de grandes références à des états du social, états qui sont en crise, connaissent les polémiques: le thérapeutique, le pénal, l'éducatif, et qui constituent le lieu d'exercice privilégié des psychologues cliniciens. Or, quoi qu'on en dise, l'histoire de la psychologie clinique ne se résume pas à une somme de découvertes, et elle ne se déduit pas non plus d'une avalanche de faits. Elle suppose une lecture critique des positions critiques, épistémologiques et politiques des situations choisies et investies pour observer, mesurer ou intervenir. Les champs d'intervention du psychologue sont en crise, nécessairement. Les malaises de notre civilisation font retour et interrogent la pratique dans le déchirement des violences, l'opacité des mutismes et les énigmes de la folie. C'est toujours aux limites du représentable que le clinicien agit. Et par là, il est objet d'une demande sociale de plus en plus forte, de plus en plus invalidante aussi, et qu'il est d'autant nécessaire de décrypter. Moins le psychologue légitimera sa place et ses fonctions en se faisant un réparateur, scientifiquement et universitairement équipé, des souffrances psychiques environnantes, plus la discipline aura des chances d'y gagner en rigueur et en sérieux.

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Il n'y a hélas rien qui soit plus aujourd'hui dans les préoccupations des cliniciens, dès qu'on veut parler des conditions d'accueil et de soin de la folie, que de dire que la psychiatrie va au plus mal en France. Aussi est-ce avec un sentiment d'urgence que je termine cette préface au livre de Serge Raymond. A mon avis, ce texte, prenant constamment appui sur une clinique très impressionnante, expose bien les aléas contemporains de la clinique, entre le secteur médico-psychiatrique et le juridicopénitentiaire. Osons alors une formule que, j'espère, Serge Raymond ne désavouerait pas: penser la dinique, penser l'institution, cJestpenser la cité. L'inflation du social alerte avec sa cohorte de précaire, avec ces folies à ciel ouvert dans les lieux de relégation, dans les friches et dans les interstices de nos villes. Toute politique de soin qui touche à la cité contient en elle ses ferments et ses forces de désillusion. Le cœur actuellement n'y est pas ou presque plus. Le mythe du secteur s'éloigne; d'efficace, il a pu devenir relique, et de relique, vestige. Un acte de foi dans la vie de la cité soutenait hier cette politique de secteur: or, aujourd'hui, nous sommes, en tant que

soignants, de plus en plus préoccupés par la clinique de « l'a-cité» : celle
des grandes exclusions et celle des grandes précarités. Mais aussi rude que soit la mise en brèche des limites internes et externes de l'institué face à l'irruption de ces extrêmes que sont le hors limite et la dilution des liens, il ne fait aucun doute qu'une telle mise en avant du lien social a changé, dès les années soixante, le regard sur la folie et les pratiques. Le patient, loin de se réduire au pur présent d'un tableau clinique, était aussi un être porteur d'une histoire singulière et collective. Et si le projet était bien de doubler le soin immédiat par une reconstruction possible des subjectivités sociales, alors on se rend bien compte que les cultures phénoménologiques et psychanalytiques se trouvaient avoir droit de cité dans cette politique. Autrement dit, pour qu'elle puisse être menée à bien, ladite politique de secteur a supposé des acteurs de soins qualifiés et formés, riches d'une culture qui ne pouvait se limiter au simple thérapeutique médical ou infirmier, et qui incluait les retombées des cultures politiques et psychanalytiques sur les rationalités soignantes, singulières et individuelles. Cet enjeu d'humanisation du soin ne pouvait avoir comme condition qu'une psychiatrie fortement soutenue dans son originalité et son audace par les pouvoirs publics. Evidence. Mais évidence qui a échappé aux politiques de santé successives, qu'elles soient de gauche ou de droite.

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Afin de mieux situer les nouveaux paradoxes que rencontre ce qui reste des politiques de secteur, je propose donc le terme d'« a-cité ». Psychologue clinicien et psychanalyste, travaillant en Centre Hospitalier Spécialisé, je désigne par là un véritable glissement de terrain dont doit prendre acte la politique de secteur, politique que je défends, tout en regrettant la fossilisation dans laquelle elle se trouve le plus souvent. Le glissement de terrain est le suivant. Je me demande comment, conçue au départ pour intégrer la vie de la cité à l'effort de soin et de prévention, conçue pour aménager, de nouveau, des passerelles de vies possibles entre le «fou» et la ville, cette politique doit maintenant prendre en charge de nouveaux processus de recomposition et de décomposition des liens, des solidarités, des identités et des appartenances dans les nouveaux lieux de vie et d'habitation contemporains. Il n'est en rien évident que les lois de la cité jouent dans ces nouveaux espaces urbains. Le mouvement était ainsi presque inexorable. A mesure que les textes fondateurs de la politique de secteur allaient définir la cité en s'en appropriant un modèle idéalisé afin de raccorder le sanitaire au social, à mesure qu'ils définissaient le propre de la cité, ils eurent affaire au contre-jour de ce modèle: la déliaison urbaine et sociale, qui préludait à une déliaison psychique. Tout ce qui influe sur les conditions d'un lien social possible, sur les incidences des ruptures de liens au plan collectif et au plan singulier a donc un très grand intérêt pour la clinique. L'ordre de la cité n'était ni atemporel ni utopique. Ce qui reste aujourd'hui de la cité dans l'existence concrète des populations est, en effet, à établir. Mais plus personne aujourd'hui ne saurait adopter de positions naives. Or, de quoi parlonsnous aujourd'hui dès qu'il s'agit de désigner les rapports entre «folie» et « cité» ? Il Y a gros à parier que le délitement de la psychiatrie va grossir les rangs des patients traités pénalement. Et de plus en plus les « psy» se réfugient dans le carcéral alors que les Hôpitaux Psychiatriques, devenus Centres Hospitaliers Spécialisés, puis Etablissements Publics de Santé, voient leurs moyens se réduire drastiquement, quand ils ne sont pas contraints à la fermeture pure et simple. L'actualité du livre de Serge Raymond se tient là aussi: refuser que par inculture politique, soumission obtuse aux scientismes en vogue, le psychologue clinicien devienne un policier du comportement, au risque de l'élimination de la clinique.

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Le pénitentiaire ne saurait être une voie possible pour répondre à l'extemement psychiatrique. Le moment est donc venu de travailler sur ce qui nous institue dans nos têtes et dans nos actes.

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ETAT
Dans les années 1984-1985, les avancées de ma recherche me conduisaient à refuser de voir dans les sciences humaines un simple instrument au service des sciences dures. Je les voyais, ces sciences humaines (à mon avis supportées par la femme) comme un objectif à atteindre. Pas uniquement un adjuvant. Il faut se resituer au cours de ces années, où la politique de gauche, déployée par un gouvernement de gauche, rencontrait ses premiers écueils. Je n'étais pas le seul à y croire. Voici un courrier adressé par la Mission Recherche Expérimentation d'alors à mon administration. Malgré les appuis régionaux, je connus un exil politique d'une année avant d'être redéployé sur l'hôpital de Ville-Evrard pour m'occuper de mes affaires, ainsi qu'on me le fit savoir.

Jv1INISTERE DES AFFAIRES SOQALES ET DE LA SOLIDARITE NATIONALE Mission Recherche Expérimentation RefM.D/YG./85

République Française 9, rue Georges Pitard 75015 Paris

Paris, le 5 juin 1985 Monsieur le Directeur Centre Hospitalier Spécialisé de Navarre 27000 Evreux.

Monsieur, Dans le cadre de ses activités, la Mission Recherche Expérimentation du Ministère des Affaires Sociales et de la Solidarité Nationale a mis en place un groupe de travail autour du thème: Rôle et fonction de la psychologie dans la société contemporaine. Le psychologue des hôpitaux S. G. Raymond mène depuis plusieurs années une réflexion pertinente sur cette question et plus précisément sur la place de la psychologie dans le dispositif sanitaire rejoignant la question plus large de la contribution des sciences humaines dans le domaine de la santé. Cette réflexion l'a conduit à être un des incitateurs,

avec l'Association Nationale des Psychologues des Hôpitaux Publics dont il est le président de ce groupe de travail. Son orientation étant plus particulièrement axée sur le développement d'une véritable psychologie publique comme alternative à la médicalisation, la Mission Recherche Expérimentation est tout à fait attentive à son initiative de concrétiser ce projet à l'intérieur de son établissement d'origine: l'hôpital psychiatrique de Navarre, 27000 E vreux. Il s'agit d'envisager l'organisation d'un centre de psychologie cohabitant avec les autres services de psychiatrie et les services administratifs susceptibles de favoriser une promotion de la psychologie publique à l'intérieur comme à l'extérieur des services et des établissements. Outre l'intérêt d'une telle structuration pour les services, les agents, et toutes les personnes ou instances qui ont à faire avec les psychologues: définition et éclaircissement des rôles, responsabilité des orientations. Il serait possible de voir les psychologues quitter l'enclavement médical avec pour conséquence paradoxale de valoriser la non maladie chez les malades à l'intérieur de l'hôpital et de ses services, soit de valoriser cette discipline en entraînant une responsabilisation des objectifs communs à leur établissement. Selon S. G. Raymond, cela permettrait de sortir du modèle qui a longtemps prévalu chez les vacataires, et qui est devenu un obstacle pour le psychologue des hôpitaux engagé à plein temps dans son activité, à savoir celui du psychologue expert technicien subordonné aux médecins sur le terrain de la médecine, subordonné à l'administration sur le terrain de la législation, subordonné à ces deux instances sur le terrain de la psychologie et dont l'indépendance technique est illusoire puisque la technique reste étroitement attachée aux conditions d'implantation de la discipline elle-même. L'expérience hospitalière révèle que la pertinence du travail du psychologue réside précisément dans son engagement à l'intérieur de la vie institutionnelle, dans son implication à l'intérieur des groupes, dans sa participation à la destinée des structures qui l'emploie... et que pour ce faire, il doit disposer d'un minimum de moyens afin que ses objectifs soient clairement posés et les structures qui légitiment sa fonction, définies sans ambiguïté. Le centre de psychologie répond à cette idée que la psychologie dans le dispositif sanitaire doit être organisée par les psychologues: le centre ayant à gérer le psychologue et les psychologues qui le

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promeuvent, revenant aux psychologues de gérer les relations les plus spécifiques, mais sur le terrain d'objectifs préalablement définis. La Mission Recherche Expérimentation, dans le cadre des prérogatives qui sont les siennes, encourage vivement la création de ce centre expérimental, et apportera son soutien à cette réalisation.
Le chargé de mission, D.M.

Nota Bene: «Psychologie Française », revue de la société française de psychologie, et surtout «Actualités Psychiatriques» se firent l'écho des démarches ayant précédé cet engagement de la MIRE. La réponse fut à la mesure des attentes. J'abandonnai la thèse d'Etat et entrai en résistance avec de nombreux collègues, là où conunençaient à s'exiler quelques communistes: 1985-1986.

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HOMMAGES

A Lucien Bonnafé1

Si on m'avait dit à moi psychologue hospitalier hors classe de dire quelques mots de Lucien Bonnafé, qu'est ce que je pourrais bien dire qui ne le fut déjà. Dit. Lui dirait hors de quoi? Dire les luttes militantes de la région normande, des turbulences de mon hôpital de Navarre d'alors, de celles de Sotteville-lès-Rouen, d'Alençon ou de Vire? Est-ce que je parlerai des engagements du Parti communiste avec R Plaisance, celui d'Evreux? La tentation est forte. Lucien Bonnafé est décédé au début de cette semaine de printemps 2003. Une cérémonie des adieux datée du 21 mars à Arpajon. La semaine précédente, il dissertait alertement avec Gilbert Léon, notre responsable du musée de Ville Evrard, de la Société d'Etudes et de Recherches Historiques en Psychiatrie (SERBEpo, ils précisaient les orientations du Centre de Documentation Lucien Bonnafé qu'il avait concédé à la SERBEP de Ville Evrard (son lieu d'origine auprès de Sivadon) et à la SERBEP de CDrbeil (son lieu d'arrivée d'implantation préalable). CDncession datant de pratiquement trois ans.
Est-ce que je devrais dire quelques mots du secteur psychiatrique dont il posa la première pierre à Sotteville-lès-Rouen, après ses diverses

expériences dont celle de Saint-Alban. Première pierre déposée « en vélo
et avec les épingles» aimait- il à préciser. Dernière pierre aussi, printemps 1982 (avènement de la gauche) pour consacrer, toujours à Sotteville, en compagnie de Jack Ralite, le ministre communiste au gouvernement, l'abrogation de la loi du 30 juin 1838 dont on verra le terme seulement huit ans plus tard: 27 juin 1990. Geste symbolique. Celui de Pinel. Il y a chez Lucien Bonnafé, quand on fait avec lui un petit bout de son parcours, une position éthique persistante: la résistance. Une position qui est toujours restée compatible avec ses projets: la désaliénation. Ce mariage de la position et du projet est ancien. Il prend tout son relief dans les journées de Bonneval juste après guerre. Chez Henri Ey. Entre l'organo-dynamisme de HEy, les propos sur la causalité psychique de J. Lacan, il ya Bonnafé et Follin, c'est-à-dire la sociogenèse. S'il est évident
1 S.G. RAYMOND Printemps.

(2003). Harrtrnlge à Lucim Bonnafé. ln PsyJxlagjE dinique, n015.

que son opposition sans concession à toutes formes d'oppression est née du surréalisme de ses dix-neuf ans, c'est sans conteste dans ses trois conférences consacrées au personnage du psychiatre présentées devant l'Evolution Psychiatrique (autre société fondée par H Ey) qu'on trouvera les points forts de son cheminement de chevalier de la folie. De défenseur des fous. Il le répétait avec un regard pétillant qui ne s'adressait à personne. Là, tout petit, traversant les allées de Ville Evrard aux côtés du grand Maurice Mallet: celui des Centres d'entraînement aux méthodes d'éducation active (ceméa) et de Vie Sociale et Traitements (VS1) dont il jeta les bases avec Le Guilliant. C'était les journées Antonin Artaud.
Certains, infirmiers notamment, aiment à dire de Lucien Le Guilliant comme ils l'appelaient était le seul médecin au tutoiement authentique et constant. Il se tutoyait lui-même. Ils aiment à rappeler que Lucien n'a jamais dit de mal de son voisin. A l'exception d'Alexis Carrel. Et de Le Pen. Mais là, c'est l'histoire. Lucien Bonnafé ! L'homme de mémoire d'Asiles. C'est sûrement de sa position éthique que moi, psychologue, ai à m'alimenter. Quand j'osais, Salle Orly, lui glisser deux mots de psychologues. Il a levé la tête, m'a regardé sans trop me voir: «Raymond! Encore une féodalité! ». Etait-ce un message? Alors voilà! Lucien Bonnafé, c'est l'homme de: «dans cette nuit

étoilée », d'il y a environ trente ans, aussi du

«

miroir ensorcelé », de la

« désaliénation », de «la psychiatrie populaire ». Convergence des dates, le secteur est remis en question et le docteur L. Bonnafé s'éloigne. Pour avoir personnifié une cause et nous avoir invité à suivre le cheminement de son imagination, les opprimés ont pu entrevoir les engagements de ceux qui se donnent mission de les servir. Y. Buin parlait des psychologues comme d'une nouvelle armée. Non! Il ya un flambeau que la psychiatrie d'aujourd'hui refuse manifestement de porter.

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A Stanislaw Tomkiewicz: Parler/Tairel.

Avec Tom, ça commence comme ça.

INSERM U 69. Le docteur S. Tomkiewicz en est alors le Directeur: 3 décembre 1979.
«

Cher ami, à la suite d'une remarque d'une de nos étudiantes devenue

commune, je viens de m'apercevoir avec un an de retard que je n'ai pas reçu votre thèse de troisième cycle que vous m'avez envoyée le 7 novembre 1978, accompagnée d'une facture d'arrosage et d'une élogieuse dédicace. Les recherches faites m'ont montré que cette thèse se trouvait déjà dans la documentation générale de notre unité. Je viens de la sortir... je la mets sur ma table de travail. Nous aurons l'occasion de nous voir et d'en parler... ». (Facture d'arrosage jointe). Et nous avons passé. Ça, c'est Tomkiewicz, un Tom dont le vouvoiement de circonstance n'enlève rien à la fraternité du tu dans d'autres climats. La thèse? C'était sur son sujet: l'adolescence.

Me sachant hospitalier dès 1974, chargé des stages depuis 1972, il n' y était pas pour rien, expert depuis 1977, il me traitait de flic et de candidat mandarin. Tout ce qu'il haïssait. Je parle d'un Tom de la fin des années soixante, tout début des années soixante-dix. De celui de nos lingues discussions Ge sortais à peine de l'adolescence) autour de «Libres enfants de Summerhill» autour de sa « Catherine» à l'Ecole Decroly et de « mon Emma », vieille de quelques heures, impétrante dans ce même établissement du bois, je parle du petit homme à l'accent marqué qui le séduisait autant que nous, boulevard Soult, dans sa grosse Volvo bleue, lui «l'ambassadeur des Encéphalopathes ».
Ambassadeur aussi du paradoxe dans ses engagements. Chargé d'enseignement de psychologie pathologique au tout début de la Célèbre université de Vincennes, marquant sa différence avec les universitaires de la psychologie d'alors, il ne reniait pas leur engagement politique et
1

S.G. RAYMOND

(2003). StanislawTorrkieui1z : Parler/Taire. In P~

dinique, n016.

Hiver.

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assurait, conjointement un enseignement à l'université de Paris V consacré au «développement biologique de l'enfant ». Une publication P.U.F. consacrant une notoriété qui n'avait guère besoin de tout ça; sinon qu'il ne s'écartait pas d'une tradition marxiste dont le Professeur H Gratiot-Alphandéry, qui dirigeait la toute nouvelle U.E.R Institut de Psychologie, était un des chefs de file dans la tradition H Wallon, R
Zazzo, et celle de la revue
«

La pensée ».

Tomkiewicz, funambule d'une pensée qui se cherche? Se déclarant «résistant névrotique» à toute psychanalyse, c'est lui qui demanda au non moins engagé psychanalyste J. Hassoun, de l'Ecole Freudienne de Paris d'avant sa dissolution, de bien vouloir le rejoindre. Pas de contradiction en cela. Non!
C'est sous la double tutelle: Docteur Tomkiewicz-Docteur J. Hassoun que je réalisais un embryon de recherche sur l'à-propos du diagnostic. C'est sous la poussée du premier que je me retrouvais la réaliser au pavillon Hartmann, service du Professeur A Bourguignon à l'hôpital Albert Chennevier, pris dans les feux croisés de M. Klein et J. Lacan, soigneusement entretenus par les docteur G. Diatkine et P. Valas: pensées nomades, pensées là encore qui se cherchent. Pris par notre commun enthousiasme, tu te fis l'intermédiaire auprès du philosophe G. Deleuze, pour que je commence ma thèse avec lui. C'était dans son duplex rue de Bizerte.

Tu connaissais aussi mes conditions matérielles, tu connaissais Hélène Gratiot-Alphandéry. Tout est allé très vite. Je me retrouvais chargé de l'encadrement des stages à l'Institut et étudiant du diplôme de psychologie pathologique, le père du fameux DESS contemporain. Et je débutais cette thèse sur l'adolescence. Tu as souvent su faire naître et partager des croyances. Tu n'as pas non plus hésité à en freiner l'expression. Une longue histoire marquée de quelques départs. Notre dernière rencontre? Tom. Le centenaire du cinéma et de la psychanalyse à la Gnémathèque, cette fameuse année prodigieusement orchestrée par le Docteur Marc Habib et l'infrastructure «Synapse ». Tu étais avec ton compagnon de longtemps: CyrilleKoupernik

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Premier mouvement: on allait s'embrasser au moins se toucher. Second mouvement: de réserve? De pudeur? Un signe discret de la tête. Quand même Tom, j'étais un de tes anciens ados. On avait tous deux en mémoire, j'en suis sûr, ton cadeau: les chants de Maldoror, le CDmte de Lautrémont. Et bien sûr, la tenus des cahiers par les tenants lieu de maman du CESAP CRETEIL. Souviens-toi les regards interrogateurs de tes confrères, les Professeurs Duché et Mises, cette fin d'après midi là, au siège de l'Assistance Publique, avenue Gabriel. Tu sais, Tom, on habite toujours le même quartier. Je découvre que je suis en train de t'écrire et que parler de toi, c'est parler de moi. Voilà, c'est sûrement chez toi une méthode: parler pour ne pas tout (se) dire... C'est probablement sur cet argument là que mes recherches ont basculé: les déportations des corps... celle du corps des déportés. On ne s'est pas tout dit, Tom. Il ya tout ce qu'on doit taire. Si je reprends ton fil: Besogneux, Serge! » Pas résilient. C'est vrai, Tom la parole n'était pas uniquement ton langage; grâce à toi, elle l'est devenue pour d'autres.

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AVANT-PROPOS:

LA BÉANCE

Il existe, dans une vie de psychologue clinicien, psychologue citoyen, des moments carrefours qui imposent un recul par rapport à son action de santé mentale, en intra et en extra hospitalier, mais aussi une réflexion sur la prise en charge des patients et sur la gestion actuelle du psychisme et de ses aléas. En quelques jours, en un vaste panorama, je suis passé par différents lieux dont l'entrecroisement a pris corps en moi, en une sorte de figure symbolique condensant la question centrale du psychisme vue au travers de la psychologie, de la psychiatrie et de cette sorte de collage au réel auquel on assiste en ce moment, dans une psychologie au pied de la lettre qui évacue l'imaginaire et la symbolisation, au profit d'une prise directe sur un réel sans distanciation. Ainsi peut-on voir, de plus en plus nombreux, les psychiatres déserter le divan - devenu « out» - et délaissant l'hôpital psychiatrique en cours de démantèlement - pour se rabattre sur l'humanitaire, censé être le dernier lieu des opérations à la mode, dans un monde d'action qui évoque davantage le passage à l'acte et la mainmise sur un secteur d'activité, plutôt que l'action concertée et fructueuse à long terme. Cette politique du coup par coup, qui permet d'avoir des choses à dire dans les congrès, n'est pas conforme aux intérêts des populations, à long terme. Dans un de ces congrès, passant d'atelier en atelier pour y entendre parler des victimes de tous âges, tous pays, victimes privées ou victimes publiques (notamment de politiques génocidaires), j'ai pu admirer les œuvres d'un sculpteur qui nous transcrit quelque chose d'un humain qui résisterait au temps, corps de pierre s'élançant vers le ciel comme à l'assaut d'un improbable avenir. Et au retour, encore bousculé par l'impression que je perds peu à peu de vue la clinique et l'arrière-plan théorique indispensable pour penser nos patients ou nos « clients », j'arrive, psychologue inséré dans la

banlieue, dans le C.M.P.! où j'exerce, pour y trouver un personnel bouleversé, sidéré, qui me fait partager ce qu'il vient de vivre.
Madame Ait, mois, échappée d'une dénuement, demande voyage, ses deux plus femme maghrébine arrivée en France depuis deux zone de turbulences en Algérie et en état de grand une aide sur tous les plans. Il faut imaginer son jeunes enfants sous le bras, deux garçons de 6 et 3

1 Centre Médico- Psychologique, progéniture du Dispensaire d Hygiène Mentale.

ans, laissant au pays son mari et deux aînés. Elle se débat dans les difficultés administratives pour faire revenir son mari et opérer un regroupement familial ici, dans ce pays sans guerre, dans ce pays où rien ne peut arriver, pense-t-elle. Elle habite chez des compatriotes et se présente, ce jour-là, en tout début d'après-midi, pour tenter de débrouiller son affaire avec l'assistante sociale. Elle est dans le bureau de cette dernière, avec son enfant de 6 ans. Le plus petit, fatigué, est resté allongé sur le divan de la salle d'attente, où le personnel peut à la fois le rassurer et veiller sur lui. Pendant ce temps, Samia s'est enfermée dans les toilettes. Elle est arrivée, sanguinolente, en état d'errance et de déréliction. Comme d'habitude. Car, oui, elle est connue de nos services, connue de l'hôpital psychiatrique qui la renvoie à chaque fois, car elle n'entre dans aucune grille nosographique. On ne pourrait rien pour elle. Il faudrait pour cela qu'elle soit malade. Or, elle ne le serait pas. Elle relèverait sans doute d'autres services, d'autres institutions, mais pas de la santé mentale. De plus, elle ne fait pas partie des patients attachants, à un titre ou à un autre, des gens dont on a envie de s'occuper. Cette femme vit une histoire répétitive faite d'abandons, de rejets, de solitude, survivant en se prostituant et accusant les assistantes sociales de lui avoir retiré sa dernière fille, Fathia, âgée de 12 ans, alors que l'enfant elle-même a préféré vivre en foyer. Et, dans un de ces temps sans durée où tout s'arrête, Samia va sortir des toilettes, prendre l'enfant de 3 ans allongé sur le divan, marcher vers la fenêtre et le laisser tout simplement tomber de ses bras dans le vide. Il y aura des cris, sur fond de paralysie et de choc, tandis que la mère sortira du bureau en criant: «C'est ma faute! », comme si elle savait déjà quelque chose de ce qui vient d'avoir lieu et en incarnait par avance la culpabilité. Comment décrire à la fois le choc du personnel, la nécessité d'agir vite, de faire face sur tous les fronts, dans une situation complexe et débordante sur le plan émotionnel? L'enfant sera amené à l'hôpital, mis en coma afin de pouvoir mieux agir sur des lésions cérébrales qui semblent être contrôlables et réversibles. Sarnia est mise en garde à vue. A partir de là, plusieurs options: 1. Elle est déclarée responsable: aboutissement judiciaire.

2. Elle est déclarée irresponsable: c'est alors l'hôpital psychiatrique qui la récupère dans une Unité pour Malades Difficiles.

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Or, Sarnia a été rejetée par la psychiatrie, car elle n'était pas considérée comme un cas psychiatrique. Il y avait un climat d'acharnement pour la responsabiliser. Aujourd'hui, elle est victime de cet acharnement à nier la clinique. Mais si nous sortons la clinique par la porte, elle rentre par la fenêtre... Défenestrer un petit garçon sans défense, n'est-ce pas une, façon de revendiquer un statut de malade, pour ., , , ,'\ eIle qUI s est evertuee, desesperement, a trouver une p 1 et une ecoute ace '
au sein de l'hôpital psychiatrique et qui n'a pu les recevoir ? Si l'on accepte de ne pas évacuer la clinique, nous pourrons voir alors que Sarnia a agi dans le réel ce qu'elle n'a pu symboliser. Ou, dit autrement, si elle fait effraction dans le réel d'un centre de santé mentale, comment refuser à nos patients cette effraction? N'est-elle pas nécessaire, comme un chemin obligé, afin de baliser le réel et de le ramener au symbolique et à l'imaginaire, afin que les choses puissent se dire - et non se vivre - au pied de la lettre? Qui est cet enfant jeté par la fenêtre pour Sarnia? Elle qui a perdu la garde de sa dernière fille, qui ne voit plus ses autres enfants, bien plus grands, qui est grand-mère sans voir ses petits enfants et qui est arrivée en sang, ayant ses règles ou ayant fait une fausse couche, en tout cas intetpellée en tant que mère dans son cotpS maternel? Et l'hôpital psychiatrique, refusant d'être une bonne mère qui la contient, qu' a-t-il fait d'autre que de l'abandonner comme une otpheline sans secours ? Que s'est-il passé alors, lorsque, sortant des toilettes, après y avoir déposé bien en évidence une serviette périodique usagée, elle a vu ce petit garçon de 3 ans, étendu, offert... Comment imaginer que cet acte ne puisse pas s'inscrire dans une sorte de fatum où tout, nos actions et nos non-actions, nos paroles et nos rejets, auraient entraîné Sarnia dans une sorte de spirale la menant, de répétition en répétition, vers l'obligation d'agir ce que nous ne pouvions entendre? Qui a échoué à symboliser dans le cas présent? Et n' a-t-elle pas, au fond, fait autre chose que de nous renvoyer notre échec à la traiter à partir d'un statut d'être humain, en nous renvoyant nos propres effractions? Nous sommes renvoyés, bien entendu, à cette anticipation clinique qui fait loi dans la charte personnelle que nous pouvons avoir et l'engagement éthique qui nous lie à nos patients. Sarnia, en errance et détachée de tout, n'était la patiente de personne. Rejetée des services, elle a abouti, avec toute sa problématique, à provoquer des effets d'inconscients dans la salle d'attente. Elle a été lâchée par l'établissement de santé publique à la porte duquel elle frappait. C'est donc privée de soins, littéralement, qu'elle est arrivée dans

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ce C.M.P. pour y porter, y montrer, y évacuer et y transmettre ses blessures. Comme un chien qui a la rage et ne peut que la transmettre. Le personnel du C.M.P. est victime de cette politique du court terme, lui qui n'a pas su ouvrir ses yeux sur Sarnia. Et le pire, c'est que ce personnel se sent coupable alors qu'il est, lui aussi, victime. Victime d'une politique d'aveuglement et d'ignorance clinique qui fait confondre la simulation et les problèmes sociaux, ou qui fait formuler en termes de comportement psychopathique de profit et d'escroquerie de l'argent public (Sarnia, à la rue, ne cherchait-elle pas à prendre l'hôpital pour un hôtel ?!) ce qui est en réalité cumul de traumatismes sur fond de problèmes psychiatriques importants. Elle n'était pas une patiente gratifiante. Sa viscosité affective, faite d'adhérence qui aurait pu être interrogée sur le versant psychopathologique, n'a pas été décryptée. Il n'y a eu aucune analyse clinique de la situation. On s'est acharné à la responsabiliser, afin de s'en débarrasser. Comment expliquer ces effets d'aveuglement clinique, alors que nous savons que nous gérons des cas lourds et que nous devrions diminuer notre droit à l'erreur? Tout se passe comme si la nouvelle politique de santé mentale opérait sur le mode du déni - non, il ne se passe rien. Non, nos patients ne sont pas fous - afin de rnieux les renvoyer vers la cité, d'où ils n'auraient peut-être jamais dû partir - mais ceci est un autre problème. Nous nous retrouvons dans le cas inverse de celui présenté par Michel Foucault1, où l'on remplissait les asiles à partir des errants et des marginaux qui encombraient les villes. Il y aurait ici un retour à l'expéditeur, violent et ne laissant d'autre recours à ces patients mis en errance que d'agir leur folie afin que l'on y croie. C'est ainsi que Sarnia s'est écriée: «J'ai fait ça parce que je suis malade! », comme s'il lui avait fallu présenter un bon de garantie de son état mental. Ticket qu'elle s'est auto-délivré et qu'elle nous a imposé, devenue psychiatre elle-même, là où elle prenait la psychiatrie en défaillance. Que dire d'autre de ce cas? Comment réparer quelque chose dans cette chaîne où chaque individu impliqué s'est senti, se sent encore responsable et coupable? Comment restituer une énergie de groupe, restituer les responsabilités institutionnelles, psychiatriques qui seules peuvent donner l'arrière-plan et la caution à ce qui se passe dans ce centre terminal qu'a été le C.M.P. pour Sarnia? Et l'on pourrait dire qu'en fin de trajectoire, la cavale de cette femme s'est terminée là, toujours dans ce climat d'incompréhension et d'horreur qu'elle a suscité autour d'elle.
1

FOUCAULT

M (1961). Histoire de lafdieà l'â~ classique.Paris, Plon.

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Mon regard ne saurait être celui de l'homme de la rue. Sinon, en quoi serais-je professionnel de la relation d'aide? Il faut aussi tenir compte de l'avenir de Sarnia, mère d'une petite fille de 12 ans qui, d'une façon ou d'une autre, a besoin d'elle, femme qui n'est pas un monstre, mais qui montre quelque chose que moi, psychologue, je dois apprivoiser afin de le voir... Et peut-être est-ce encore mon devoir de l'aider là où elle se trouve actuellement, et d'éviter que son parcours sans feu ni lieu ne l'emmène vers une autodestruction qui semble, d'une certaine façon, déjà inscrite. Rétablir une éthique professionnelle, c'est ne pas céder à l'invective, au «c'est une salope », dont le jaillissement soulagerait sans doute de la culpabilité. Une certaine psychanalyse tranquille s'étonne et s'indigne qu'il puisse y avoir effraction du réel dans le cabinet. Mais comment pourrait-il en être autrement? Comment le patient pourrait-il amener dans le cabinet autre chose que ce qu'il est? Et bien sûr, cette effraction est le matériel amené par le patient pour travailler, symboliser et débloquer ainsi les possibilités d'élaboration. Et comment rétablir les circulations vitales lorsque tout un personnel est en état d'effraction, de sidération et de blocage symbolique? Quel va être le prix à payer pour le déblocage? Sachant que, déjà, certains membres plus fragiles de l'équipe se disposent à une forme de sacrifice personnel - comme si, faute de réparation de l'autre, on ne pouvait se tourner que vers la destruction de soil. Le C.M.P., en fin de chaîne, doit supporter tout le poids mortifère de l'événement terminal arrivant du fait d'un manque d'éthique, d'un refus d'entendre et même d'un refus d'assistance à personne en danger. Il n'y a pas de responsabilité individuelle au niveau terminal: d'une façon ou d'une autre, les choses se sont jouées bien en amont et les responsabilités doivent être pensées, et justement réparties, dans une démarche d'ensemble visant à comprendre ce qu'est la santé mentale et ce qu'est la démarche d'aide aux plus démunis d'entre nous, surtout lorsque ceux-ci trouvent la force, malgré tout, de venir sonner à notre porte.

1 Le temps a passé. Sarnia s'est vue condamnée à six ans de réclusion criminelle. Trois mois après cette condamnation, on l'a retrouvée pendue dans sa cellule.

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