Patrimoine contemporain des sciences et techniques

De
Depuis la Seconde Guerre mondiale, la recherche, ses apports scientifiques et ses applications techniques ont des répercussions incommensurables sur les sociétés. A contrario, une curiosité - voire une nostalgie - s’est développée à l’égard des traditions révolues, œuvres et objets anciens. Plus récemment, le goût du patrimoine s’est étendu au temps présent. Or, tournés vers l’avenir, les scientifiques ont négligé leur histoire lointaine et encore plus leur patrimoine contemporain. La sauvegarde et la mise en valeur de ce patrimoine sont à la fois une nécessité et une nouveauté.



Cet ouvrage explore les questions que soulève la patrimonialisation des sciences et des techniques. Les articles ici réunis sont aussi l’occasion de présenter les programmes patrimoniaux actuellement menés en France comme à l’étranger dans les centres de recherche, les universités, les entreprises et les musées.
Publié le : vendredi 1 janvier 2016
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EAN13 : 9782111450264
Nombre de pages : 392
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Pr é f a c e
Comment laîsser ouvert le futur passé ? La mîssîon PATSTEC a réussî en moîns de quînze ans à rendre pleînement légîtîme la questîon du patrîmoîne scîentîfîque et technîque contemporaîn. C’est une réussîte încontestable. La mîssîon est reconnue par tous les grands musées européens comme l’epert en la matîère. Maîs PATSTEC va devoîr faîre face à une grande questîon : comment faîre en sorte que les généra-tîons futures, en recevant les objets mînutîeusement sauvegardés et mîs en valeur par la Mîssîon, puîssent à la foîs les comprendre et dîsposer de cet hérîtage en toute lîberté ? Les donner à comprendre, c’est les mettre en contete, les encadrer d’un dîscours hîstorîque précîs. Maîs sî ce cadrage est trop rîgoureu, îl rîsque de passer à côté des eîgences hîstorîographîques de nos descendants, à quî nous nous devons e de laîsser toute latîtude pour écrîre leur hîstoîre du xx sîècle. L’écrîre à leur place dès à présent auraît pour seul effet de se substîtuer à eu prématurément. Troîs îmages pour me faîre mîeu comprendre.
e De quand date la mode destime capsules? Sans doute de la fîn du xix sîècle. Il s’agîssaît d’enfouîr dans le sol, notamment à l’occasîon de la constructîon d’un bâtîment, un tonneau hermétîquement scellé contenant dîvers objets représentatîfs de l’époque. Il étaît écrît sur la capsule qu’îl ne fallaît pas l’ouvrîr, par eemple, avant cent ans. J’aî le souvenîr d’avoîr lu dans la presse des comptes rendus de telles ehumatîons, maîs je n’aî jamaîs su ce que les hîstorîens (ou les archéologues) faîsaîent ensuîte des objets préparés à notre întentîon. Les donnaîent-îls à un musée quî les mettaît sous vîtrîne ou en réserve ? En tîraîent-îls des eposîtîons ou des tetes savants ? Un peu comme sî les chercheurs avaîent été fînalement bîen en peîne de les eploîter. L’eplîcatîon est sans doute que les objets placés dans cestime capsulesétaîent choî-sîs comme autant de messages envoyés à la postérîté. À l’époque, leur dîmensîon emblématîque devaît paraïtre évîdente. Et du coup, îls étaîent lîvrés comme tels, sans eplîcatîon. Cent ans plus tard, îls n’ont plus qu’un statut decuriosités.
Seconde îmage, totalement fîctîve, cette foîs. Soît une îmmense arche de Noé – un de ces hangars géants comme îl en eîste partout – où s’accumuleraîent des mîllîers d’objets scîentîfîques et technîques, petîts ou énormes, encore sales ou déjà bîen nettoyés, esthétîquement plaîsants ou plutôt repoussants, avec des fîls sortant de tous leurs trous comme des poîls noîrs. Et on entasseraît, et on sauvegarderaît – des laboratoîres entîers. Puîs, un jour, lorsque cette arche seraît pleîne à ras bord, on fermeraît et scelleraît ses portes en plaçant un panneau en dîverses langues : e « patrîmoîne scîentîfîque et technîque de la fîn du xx sîècle – à n’ouvrîr sous aucun e prétete avant la fîn du xxi sîècle ». Et on recommenceraît aîlleurs.
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Revenons à des réalîtés plus tangîbles. Dans nombre de musées ethnographîques du monde occîdental, on se demande aujourd’huî que faîre avec les mîllîers de masques, de pîrogues et de sagaîes que les mîssîonnaîres et les ethnographes de la seconde e e moîtîé du xix et de la premîère moîtîé du xx sîècle ont faît renvoyer par bateau entîers. Une photo partîculîèrement édîfîante, étalée sur une double page, ouvre aînsî l’ouvrage dîrîgé par Clémentîne Delîss et Yvette Mutumba,Foreign Exchange (or the stories you wouldn’t tell a stranger). Face à ces amoncellements d’objets, la questîon de Jean Jamîn reste d’actualîté : « Faut-îl brûler les musées d’ethnographîe ? ». En 2002, l’eposîtîon du musée d’Ethnographîe de Neuchâtel,Le musée cannibale, proposaît dîverses alternatîves au autodafés, osant symbolîquement mettre le feu au poudres et provoquant remîses en questîon, rénovatîons ou réînventîons quî se poursuîvent encore aujourd’huî.
Ce que mes troîs récîts tentent de dîre, c’est qu’îl est évîdemment îllusoîre de penser que PATSTEC va pouvoîr lîvrer en vrac au génératîons futures des objets scîentîfîques et technîques des années 1945-2015 non choîsîs, non nettoyés, non présentés. Certes, ce seraît une réponse à la proposîtîon qu’îl faut laîsser nos descendants faîre leur hîstoîre, sans leur împoser la nôtre. Maîs la démonstratîon est faîte par l’absurde que l’arche de Noé n’est pas la bonne voîe. Comme ne l’est pas non plus celle des objets emblématîques à ehumer cent ans plus tard : ces choî împosés sans eplîcatîon n’aîdent pas les hîstorîens et archéologues d’aujourd’huî. La mîssîon PATSTEC se trouve donc devant une double eîgence : contetualîser lefutur antérieur. Pour y répondre, l’epérîence des anthropologues des musées d’ethnographîe peut s’avérer utîle. La réfleîon qu’îls mènent depuîs une vîngtaîne d’années sur le sort à réser-ver au collectîons pléthorîques de leurs réserves peut éclaîrer celle que la mîssîon PATSTEC devra conduîre au cours des prochaînes années.
Et puîs, îl y a une pîste plus poétîque : le dîalogue avec l’art contemporaîn. Certes, le dîscours sur les relatîons entre les arts et les scîences est devenu înaudîble, à force d’être répété partout. Maîs îl y a des eceptîons, tant parmî les artîstes que parmî les acteurs înstîtutîonnels. Je songe par eemple à l’artîcle de Marc Boîsonnade, « Brîller comme un plus tard » dans le numéro « Scîences et technîques. Une culture à partager » deCulture et Recherche. Et sî la mîssîon de PATSTEC n’a rîen à voîr avec celle d’un CCSTI, îl reste que l’art peut accompagner les objets « sauvegardés » dans leur voyage vers le futur, sans les embaumer nî les momîfîer. En les laîssant vîvre, en quelque sorte. Le musée des Arts et Métîers, tête de pont de PATSTEC, ne peut devenîr un cîmetîère de capsules ou une arche de Noé. Maîs îl peut volontîers accueîllîr une statîon pour vaîsseau înterséculaîres.
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Yves Winkin Professeur au Conservatoîre natîonal des arts et métîers Dîrecteur de la Culture scîentîfîque et technîque du Cnam Dîrecteur du musée des Arts et Métîers
UnS é m i n a i r ed er e c h e r c h ea Um U S é ed e S ar t Se t mé t i e r S
L’ouvrage présenté îcî réunît les înterventîons, pour la plupart d’entre elles, du sémînaîre de recherche « Patrîmoîne contemporaîn : Scîence, Technîque, Culture & Socîété ». Organîsé à l’înîtîatîve de la Mîssîon natîonale de sauvegarde du patrîmoîne scîentîfîque et technîque contemporaîn, le sémînaîre s’est tenu au musée des Arts et Métîers de 2012 à 2015.
Le sémînaîre a été lancé sous la responsabîlîté scîentîfîque de Catherîne Ballé, dîrecteur de recherche honoraîre au CNRS;Serge Chambaud, ancîen dîrecteur du musée des Arts et Métîers, présîdent de l’Assocîatîon françaîse pour l’avancement des scîences (AFAS) ; Catherîne Cuenca, conservateur général du patrîmoîne, musée des Arts et Métîers et unîversîté de Nantes;Robert Halleu, professeur des unîversîtés, membre de l’Instîtut de France ; Danîel Thoulouze, dîrecteur de recherche honoraîre au CNRS, conseîller pour la Mîssîon natîonale.
En outre, le sémînaîre a bénéfîcîé de la partîcîpatîon scîentîfîque de Mîchel Blay (CNRS), Paolo Brennî (CNR), Marîe Cornu (CNRS/Instîtut des scîences socîales du polîtîque, Cachan), Nabîl El Hagar (unîversîté de Lîlle), Gérard Emptoz (unîversîté de Nantes), Aude Ferrando (musée des Arts et Métîers), Pascal Even (mînîstère des Affaîres étrangères, département des Archîves), Florence Hachez-Leroy (unîversîté d’Artoîs, EHESS), Valérîe Joyau (Mîssîon natîonale et unîversîté de Nantes), Vîncent Mînîer (CEA/Irfu), Chrîstîne Nougaret (École natîonale des chartes), Arnaud Péters (unîversîté de Lîège/CHST), Domînîque Poulot (Parîs 1 Panthéon-Sorbonne/INHA), Yves Thomas (unîversîté de Nantes).
Les séances ont été organîsées avec la collaboratîon, dans la cellule de coordînatîon de PATSTEC à l’unîversîté de Nantes, de Véronîque Rothenbühler, Valérîe Joyau, Olîvîer Rétîf et Olîvîer Rochard ; à Parîs, d’Elsa Campergue ; et avec l’appuî des dîfférents servîces du musée des Arts et Métîers.
Le sémînaîre « Patrîmoîne contemporaîn : Scîence, Technîque, Culture & socîété » a mené une réfleîon sur les questîons – à la foîs théorîques et pratîques – soulevées par la sauvegarde et la mîse en valeur du patrîmoîne scîentîfîque et technîque contem-poraîn effectuées dans le cadre de la Mîssîon natîonale. En effet, depuîs la Seconde Guerre mondîale, les socîétés – pour le moîns les socîétés occîdentales – ont connu un développement sans précédent dans lequel la recherche scîentîfîque, l’înnova-tîon technologîque et le développement îndustrîel ont joué un rôle détermînant à
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e l’orîgîne des transformatîons socîales majeures quî ont caractérîsé la fîn du xx sîècle e et marquent le début du xxi sîècle. Or, dans cette évolutîon, le secteur des scîences et des technîques, tourné vers la nouveauté, le progrès et l’înnovatîon, a été pendant longtemps sans hîstoîre et sans mémoîre. Les scîentîfîques, les înstîtutîons de recherche et les entreprîses ont modîfîé leurs méthodes, leurs procédés et leurs outîls de travaîl sans se préoccuper de garder des objets devenus obsolètes, des documents jugés sans pertînence, des savoîr-faîre consîdérés înutîles. Les objets et les înstruments aînsî que les témoîgnages des scîentîfîques, des îndustrîels et des usagers ont peu attîré l’attentîon, à l’ecep-tîon de programmes spécîfîques dans les années 1990 ou d’înîtîatîves dîverses. En d’autres termes, le patrîmoîne scîentîfîque et technîque contemporaîn a faît l’objet de mesures de protectîon peu étendues, sî ce n’est quasîment îneîstantes. Tel est le contete dans lequel une mîssîon natîonale de sauvegarde du patrîmoîne scîentîfîque et technîque contemporaîn a été confîée en 2003 par le mînîstère de l’Enseîgnement supérîeur et de la Recherche au musée des Arts et Métîers. Le programme de sauvegarde des objets et des înstruments de la recherche du sec-teur publîc et du secteur prîvé mené par la Mîssîon natîonale du musée des Arts et Métîers s’étend actuellement sur presque la totalîté du terrîtoîre françaîs, concerne de nombreu domaînes scîentîfîques et înclut un grand nombre d’objets, de docu-ments et de témoîgnages. Au-delà de la sauvegarde matérîelle, du repérage, de la collecte et de la mîse en valeur des objets quî font le succès de ce programme, îl est apparu îndîspensable d’engager une réfleîon et un débat sur les questîons que ce « patrîmoîne » soulève. Dans une telle optîque, des lîens demandent à être établîs entre le PSTC et l’hîstoîre des scîences et des technîques ; plus généralement encore, avec les scîences humaînes, quî traîtent ce sujet. La sauvegarde matérîelle des objets, tout en demeurant une prîorîté absolue, requîert une approche plus large quî seule peut donner sens à la collecte. En premîer lîeu, la sauvegarde du PSTC doît être sîtuée dans le cadre des polîtîques, des programmes et des pratîques des autres secteurs du patrîmoîne. En second lîeu, la spécîfîcîté du PSTC suppose qu’îl soît traîté au vu des condîtîons de productîon de la scîence, de fabrîcatîon des înstruments scîentîfîques, et du dévelop-pement des nouvelles technologîes. En troîsîème lîeu, les dîmensîons întellectuelle, culturelle et socîale des scîences et des technîques ne peuvent être îgnorées. La prîse en compte des usages, des pratîques et des înstîtutîons est à prîvîlégîer.
Aussî a-t-îl semblé nécessaîre d’eplorer l’ensemble de ces questîons dans un sémînaîre de recherche quî favorîse les échanges entre spécîalîstes des dîfférentes dîscîplînes scîentîfîques, professîonnels de l’îndustrîe et du patrîmoîne, unîversîtaîres et cher-cheurs, doctorants et étudîants. La varîété des întervenants a permîs de confronter les poînts de vue et d’engager une dîscussîon à vocatîon plurîdîscîplînaîre, voîre transdîscîplînaîre. Le sémînaîre a favorîsé la présentatîon d’epérîences menées au nîveau local, natîonal et înternatîonal aînsî que de travau plus académîques.
Chaque année, les séances ont été conçues autour d’une thématîque partîculîère. En 2012, le sémînaîre a eploré la spécîfîcîté du «Patrîmoîne scîentîfîque et technîque
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UnséminairederechercheaUmUséedesartsetmétiers
contemporaîn ou PSTC», l’întérêt pour ce patrîmoîne, les condîtîons de sa sauvegarde et les modalîtés de sa mîse en valeur. Au cours de l’année 2013 ont été abordées les conceptîons et les pratîques des multîples spécîalîstes quî întervîennent dans la sauvegarde et la mîse en valeur du patrîmoîne : amateurs, conservateurs, respon-sables polîtîques et admînîstratîfs, assocîatîons de sauvegarde et socîétés de défense. En 2014, la troîsîème année du sémînaîre a été consacrée à l’analyse des « usages », à savoîr les logîques professîonnelles et înstîtutîonnelles des dîfférents mîlîeu dans lesquels s’effectuent la sauvegarde et la mîse en valeur du patrîmoîne scîentîfîque et technîque : laboratoîres de recherche, unîversîtés, entreprîses et musées. En 2015, le sémînaîre a cherché à clarîfîer deu înterrogatîons récurrentes : comment et pourquoî sauvegarder le patrîmoîne scîentîfîque et technîque contemporaîn? Au terme de ces quatre années, îl a paru opportun de réunîr dans une publîcatîon les înterventîons du sémînaîre « Patrîmoîne contemporaîn : Scîence, Technîque, Culture & Socîété ».
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in t r o d U c t i o n
Catherine Ballé
LePatrimoine contemporain des sciences et techniquesconstîtue désormaîs un domaîne dans lequel se forgent de nouvelles pratîques de sauvegarde et de mîse en valeur. Cependant, cette formule – ou label – et le domaîne auquel ces termes renvoîent appellent des éclaîrcîssements et des précîsîons. En effet, le patrîmoîne constîtue une notîon au contours flous par ecellence. De plus, le « contemporaîn» correspond à une temporalîté varîable. En outre, les scîences et les technîques forment un vaste champ dont l’hîstoîre patrîmonîale est peu – ou mal – connue, partîculîèrement en ce quî concerne la pérîode contemporaîne. Aînsî, les înîtîatîves et les programmes de sauvegarde et de mîse en valeur du patrîmoîne scîentîfîque et technîque contem-poraîn mérîtent de retenîr l’attentîon, et les réfleîons auquelles îls donnent lîeu demandent à être approfondîes. Dans cet objectîf, l’ouvrage présenté îcî se propose non seulement de rendre compte de telles epérîences patrîmonîales maîs d’abor-der également les questîons, théorîques et pratîques, que soulève le processus de patrîmonîalîsatîon à l’œuvre.
Le patrîmoîne a suscîté – et suscîte encore – d’înnombrables travau, les uns plus académîques, les autres plus pragmatîques. L’ensemble de ces contrîbutîons permet de clarîfîer la sîgnîfîcatîon de cette notîon et de soulîgner ses împlîcatîons culturelles, înstîtutîonnelles et socîales. Dans son usage courant, le patrîmoîne désîgne la pos-sessîon de bîens et leur transmîssîon d’une génératîon à l’autre. Plus spécîfîquement, Jean-Pîerre Babelon et André Chastel consîdèrent que la notîon de patrîmoîne 1 « couvre de façon nécessaîrement vague tous les bîens, tous les “trésors” du passé » . Françoîse Choay précîse que ce « beau et très ancîen mot » est plus partîculîèrement 2 lîé au structures d’une « socîété stable » . Dans des socîétés quî se caractérîsent par l’împortance et la rapîdîté de leurs transformatîons, Pîerre Nora soulîgne que le patrîmoîne est venu « rejoîndre, dans la même constellatîon passîonnelle, les mots “mémoîre”, “îdentîté”, dont îl est devenu presque synonyme et quî ont eu aussî connu dans le même temps, en très peu d’années, le même renversement de sens 3 ravageur » . Domînîque Poulot observe que le succès contemporaîn du patrîmoîne
1  Jean-Pîerre Babelon, André Chastel,La Notion de patrimoine, Parîs, Édîtîons Lîana Lévî, 1994, p. 11. 2  Françoîse Choay, L’Allégorie du patrimoine,Parîs, Seuîl, 1992, p. 9. 3  Pîerre Nora, « Introductîon desEntretiens»,inPîerre Nora (dîr.),Science et conscience du patrimoine, Parîs, Fayard/Édîtîons du patrîmoîne, 1997, p. 12.
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CA T H E R I N E BA L L É
est dû à son « pouvoîr évocateur », à l’orîgîne d’une « vérîtable croîsade au seîn du 4 5 monde occîdental » . Pour Roland Recht, îl s’agît même «d’une vérîtable relîgîon» .
La valeur attrîbuée au patrîmoîne s’est longtemps traduîte par la protectîon d’objets, e de bâtîments et de lîeu « hérîtés du passé ». Au xix sîècle, Alos Rîegl précîsaît que leur valeur patrîmonîale résultaît avant tout de la «valeur d’ancîenneté» quî leur étaît 6 attrîbuée . Un sîècle plus tard, Krzysztof Pomîan élargît cette acceptîon en încluant tous les bîens quî « échappent à une utîlîté îmmédîate » et auquels est donnée « une 7 e 8 valeur actuelle » . À la fîn du xx sîècle, comme le montrent Françoîse Benhamou 9 et Xavîer Greffe , le patrîmoîne acquîert une valeur économîque quî affecte ses qualîtés artîstîque, hîstorîque, mémorîelle et îdentîtaîre.
Le patrîmoîne relève à la foîs du partîculîer et du général ; îl est personnel et unîversel. Il y a près de deu sîècles, dans un pamphlet contre les « démolîsseurs », Vîctor Hugo îllustraît de manîère eemplaîre, avec une formule bîen connue, la dualîté înhérente au patrîmoîne : « Il y a deu choses dans un édîfîce : son usage et sa beauté, son usage appartîent à son proprîétaîre, sa beauté à tout le monde ; à vous, à moî, à nous tous. 10 Donc le détruîre c’est dépasser son droît . » Plus récemment, Davîd Lowenthal 11 soulîgne que la mémoîre du passé est à la foîs « îndîvîduelle et collectîve » . Comme bîen d’autres concepts quî ont traît au socîal, aînsî que l’a montré Émîle Durkheîm 12 à propos de l’anomîe dansLe Suicidela notîon de patrîmoîne possède deu , dîmensîons : la premîère concerne l’îndîvîdu, la seconde la socîété.
La protectîon du patrîmoîne a une longue hîstoîre, prîncîpalement européenne, 13 rappelle Françoîse Choay . Sans revenîr sur cette « longue » hîstoîre, plusîeurs éléments constîtutîfs de la dynamîque patrîmonîale qu’elle révèle sont à retenîr. La protectîon du patrîmoîne s’effectue à des rythmes varîables et connaït des phases dîstînctes, souvent alternées : pérîodes de néglîgence, d’abandon, de rejet, voîre de destructîon ; vagues d’engouement quî favorîsent de multîples opératîons de 14 réapproprîatîon, de réhabîlîtatîon, de réutîlîsatîon . La protectîon du patrîmoîne s’eerce à des échelles très dîverses : décîsîons locales, polîtîques natîonales, accords au plan înternatîonal. Parfoîs même, la sauvegarde mobîlîse tous les nîveau et les modes d’înterventîon. Enfîn, pour certaîns spécîalîstes, la protectîon du patrîmoîne
4  Domînîque Poulot,Une histoire du patrimoine en Occident, Parîs, Presses unîversîtaîres de France, 2006, p. 1. 5  Roland Recht,Penser le patrimoine. Mise en scène et mise en ordre de l’art, Parîs, Hazan, [1999] 2008, p. 20. 6  Alos Rîegl,Le Culte moderne des monuments. Son essence et sa genèse, Parîs, Seuîl, 1984. 7 e e  Krzysztof Pomîan,Collectionneurs, amateurs et curieux. Paris, Venise :XVI-XVIIIsiècle, Parîs, Gallîmard, 1987. 8  Françoîse Benhamou,L’Économie du patrimoine, Parîs, La Découverte, 2000. 9  Xavîer Greffe,La Valorisation économique du patrimoine, Parîs, La Documentatîon françaîse, 2003. 10  Vîctor Hugo,Pamphlets pour la sauvegarde du patrimoine.!Guerre aux démolisseurs Apt, L’Archange Mînotaure, 2006, p. 51 ; Roland Recht (dîr.),Victor Hugo et le débat patrimonial, Parîs, Somogy-Édîtîons d’art/Instîtut natîonal du patrîmoîne, 2003. 11  Davîd Lowenthal, « La fabrîque d’un hérîtage »,inDomînîque Poulot (éd.),Patrimoine et modernité, Parîs, L’Harmattan, 2000 ;The Past is a Foreign Country, Cambrîdge, Cambrîdge Unîversîty Press, [1985], 2005. 12  Émîle Durkheîm,Le Suicide, Parîs, Presses unîverstaîres de France, [1897] 2013. 13  Françoîse Choay,L’Allégorie du patrimoine, Parîs, Seuîl, 1992, p. 25. 14  Jean-Pîerre Bady, Marîe Cornu, Jérôme Fromageau, Jean-Mîchel Lenîaud, Vîncent Négrî,1913.Genèse d’une loi sur les Monuments historiques, Parîs, La Documentatîon françaîse, 2013.
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introdUction
relève de l’înterventîon publîque maîs, pour d’autres, elle încombe à la socîété cîvîle. À cet égard, deu vîsîons, manîfestement opposées, sont en présence. Selon Jean-15 Mîchel Lenîaud, le patrîmoîne appartîent prîncîpalement à la « sphère prîvée » . Pour Domînîque Poulot, les polîtîques du patrîmoîne doîvent s’appréhender « à la lumîère de l’actîon publîque » et, dans le cas françaîs, elles peuvent se confondre 16 avec une « hîstoîre admînîstratîve ou socîo-admînîstratîve » . Il sembleraît que le patrîmoîne soît désormaîs l’affaîre de tous, une «affaîre de compromîs », écrît 17 Frédérîc Edelmann . La notîon de patrîmoîne, conclut Pîerre Nora, « d’essence 18 unanîmîste et communîelle » est devenue « profondément conflîctuelle » .
Une lecture postmoderne încîte à aborder les questîons de patrîmoîne en termes 19 d’actîon, de constructîon et de productîon . Longtemps consîdéré comme un «hérî-tage » matérîel, le patrîmoîne est de plus en plus appréhendé dans ses composantes îmmatérîelle et symbolîque. Davîd Lowenthal met en lumîère le caractère îmagîné – et îmagînaîre – du patrîmoîne : « L’hérîtage [c’est-à-dîre le patrîmoîne] eagère et omet, învente avec sîncérîté, oublîe franchement et prospère grâce à l’îgnorance et à 20 l’erreur . » La prîse en compte de ce processus socîal de fabrîcatîon du patrîmoîne à des fîns multîples se place au centre des réfleîons actuelles. Trace, témoîn et témoîgnage d’une hîstoîre ou de l’hîstoîre, le patrîmoîne dans ses dîverses varîantes est consîgné dans des hîstoîres – lesscriptsetnarratives, chers au spécîalîstes des Cultural Studies.
L’împortance accordée au patrîmoîne correspond-elle, comme l’a suggéré 21 Hannah Arendt, à une crîse de la culture, voîre des cultures ? Le goût du patrî-moîne seraît alors le reflet d’un regard nostalgîque sur le passé.A contrario, dans les 22 knowledge societies , la sensîbîlîté patrîmonîale ne seraît-elle pas la sîmple epressîon d’une quête de connaîssance tant sur le passé que sur le présent ? Ou bîen encore « la passîon et l’întérêt » que suscîte le patrîmoîne, pour reprendre les termes d’Al-23 bert Hîrschman , ne seraîent-îls pas plutôt un symptôme des tensîons, paradoes 24 et contradîctîons de la postmodernîté ? En effet, les deu tendances, longtemps dîstînctes, semblent actuellement se nourrîr l’une de l’autre. Dans un tel amalgame,
15  Jean-Mîchel Lenîaud,L’Utopie française. Essai sur le patrimoine, Parîs, Mengès, 1992 16 e e  Domînîque Poulot, Une histoire du patrimoine en Occident.XVIII-XXisiècles, op. cit. 17  Frédérîc Edelmann, « Le compromîs patrîmonîal », inMarîa Gravarî-Barbas, Sylvîe Guîchard-Anguîs (dîr.) e Regards croisés sur le patrimoine dans le monde à l’aube duXXIsiècle, Parîs, Presses de l’unîversîté Parîs-Sorbonne, 2003. 18  Pîerre Nora, « Conclusîon desEntretiens»,inPîerre Nora (dîr.)Science et conscience du patrimoine,op. cit., pp. 392-393. 19  Natalîe Heînîch,De la cathédrale à la petite cuillièreLa Fabrique du patrimoine. « », Parîs, Édîtîons de la Maîson des scîences de l’homme, 2009. 20  Davîd Lowenthal, « La fabrîque d’un hérîtage »,inDomînîque Poulot (éd.)Patrimoine et modernité,op. cit.. 21  Hannah Arendt,La Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, Parîs, Gallîmard, 1972. 22 Towards Knowledge Societies, Parîs, UNESCO Publîshîng, 2005. 23  Albert Hîrschman,The Passions and the Interests. Political Arguments for Capitalism before its Triumph, Prînceton, Prînceton Unîversîty Press, 1977 ; trad. :Les Passions et les intérêts. Justifications politiques du capi-talisme avant son apogée, Parîs, Presses unîversîtaîres de France, 1980. 24  Jean-Françoîs Lyotard,La Condition postmoderne, Parîs, Les Édîtîons de Mînuît, 1979.
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CA T H E R I N E BA L L É
le patrîmoîne « hérîté du passé » ne devîent-îl pas une source d’înspîratîon, voîre la base tangîble de projets d’avenîr ?
Au cours de la pérîode contemporaîne, peu de secteurs ont connu un développement aussî împortant que celuî des scîences et des technîques. De plus, rares sont les actîvîtés dont les conséquences économîques, culturelles et socîales ont eu une telle ampleur. Or les objets et les înstruments, pour la plupart d’entre eu rapîdement obsolètes, les documents ou les récîts quî témoîgnent de ce développement – plus partîculîèrement celuî de la recherche – ont été dans une large mesure néglîgés tant par les mîlîeu scîentîfîques et îndustrîels dîrectement concernés que par les profes-sîonnels des musées de scîences et technîques et des înstîtutîons culturelles chargées de la dîffusîon de la culture scîentîfîque, technîque et îndustrîelle.
Aînsî, le patrîmoîne contemporaîn des scîences et des technîques s’est longtemps trouvé en déshérence. Toutefoîs, au tournant du sîècle, dîfférents programmes de sauvegarde ont été lancés en France. Parmî eu, deu projets înîtîés dans les Pays de la Loîre par l’unîversîté de Nantes se sont révélés novateurs : « Mémoîre de l’înno-e vatîon scîentîfîque et technîque du xx sîècle » et « Sauvegarde et mîse en valeur e 25 du patrîmoîne scîentîfîque et technîque du xx sîècle » . En outre, le dîrecteur du musée des Arts et Métîers souhaîtaît compléter les collectîons pour la pérîode contemporaîne et leur consacrer un espace dans le musée. En 2003, une Mîssîon natîonale de sauvegarde et de mîse en valeur du patrîmoîne scîentîfîque et technîque contemporaîn luî est confîée par le mînîstère de l’Enseîgnement supérîeur et de la Recherche. Les orîentatîons et les méthodes epérîmentées dans les Pays de la Loîre ont été étendues à l’échelon natîonal par le musée des Arts et Métîers, quî a créé un réseau natîonal de sauvegarde et de mîse en valeur du patrîmoîne scîentîfîque et technîque contemporaîn (PATSTEC). En 2009, un colloque a montré l’envergure 26 de ce nouveau champ patrîmonîal . Depuîs lors, de nombreuses réalîsatîons ont vu le jour, la réfleîon quî les accompagne s’est enrîchîe et, de 2012 à 2015, le sémînaîre de recherche « Patrîmoîne contemporaîn : Scîence, Technîque, Culture & Socîété » a été organîsé au musée des Arts et Métîers.
Le sémînaîre a eu pour vocatîon d’approfondîr les questîons théorîques et pratîques que la sauvegarde et la mîse en valeur du patrîmoîne scîentîfîque et technîque contemporaîn – dans une large mesure le patrîmoîne de la recherche contempo-raîne – conduîsent à se poser, en adoptant dîfférentes perspectîves et selon dîvers poînts de vue. Dans l’ensemble des thématîques abordées, plusîeurs sujets ont été plus partîculîèrement traîtés. Il est apparu nécessaîre de sîtuer le patrîmoîne des scîences et des technîques dans le champ du patrîmoîne en général et parmî les autres domaînes du patrîmoîne contemporaîn. À la dîversîté manîfeste de ces domaînes correspond une spécîfîcîté quî demande à être analysée. Dans cette optîque, les pratîques de recherche, dont les objets patrîmonîau sont le produît, ont été ea-mînées, qu’îl s’agîsse d’actîvîtés îndîvîduelles ou collectîves au seîn des laboratoîres.
25  Catherîne Cuenca, Yves Thomas, Catherîne Ballé (dîr.),Le Patrimoine scientifique et technique contemporain. Un programme de sauvegarde en Pays de la Loire, Parîs, L’Harmattan, 2005. 26  Catherîne Ballé, Catherîne Cuenca, Danîel Thoulouze (dîr.),Patrimoine scientifique et technique : un projet contemporain, Parîs, La Documentatîon françaîse, 2010.
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