Paul Lazarsfeld (1901-1976)

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Ce livre présente les différents aspects et les différentes phases de l'influence profonde exercée dans les sciences sociales par le psychosociologue et le sociologue mathématicien Paul Lazarsfeld. Il s'agit d'une biographie intellectuelle et d'un essai de bilan sociologique. Au fil des contributions, les apports de Lazarsfeld à la sociologie des communications de masse, à l'analyse du vote par technique du panel et comme cas particulier de l'analyse empirique de l'action, son rapport paradoxal à la sociologie compréhensive, sa conception de la méthodologie, son type d'enseignement si particulier, sont présentés par les auteurs dont certains sont de grands sociologues ayant connu personnellement Lazarzsfeld. - Nombreux articles en anglais -
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296358973
Nombre de pages : 552
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PAUL LAZARSFELD
(1901-1976)

La sociologie

de Vienne

à New

York

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Gilbert VINCENT (rassemblés par), La place des oeuvres et des acteurs religieux dans les dispositifs de protection sociale. De la charité à la solidarité, 1997. Paul BOUFFARTIGUE, Henri HECKERT (dir.), Le travail à l'épreuve du salariat, 1997. Jean- Yves MÉNARD, Jocelyne BARREAU, Stratégies de modernisation et réactions du personnel, 1997. Florent GAUDEZ, Pour une socio-anthropologie du texte littéraire, 1997. Anita TORRES, La Science-fiction française : auteurs et amateurs d'un genre littéraire, 1997. François DELOR, Séropositifs. Trajectoires identitaires et rencontres du risque, 1997. Louis REBOUD (dir.), La relation de service au coeur de l'analyse économique, 1997. Marie Claire MARSAN, Les galeries d'art en France aujourd'hui, 1997. Collectif, La modernité de Karl POLANYI, 1997. Frédérique LEBLANC, Libraire de l'histoire d'un métier à l'élaboration d'une identité professionnelle, 1997. Jean-François GUILLAUME, L'âge de tous les possibles, 1997. Yannick LE QUENTREC, Employés de bureau et syndicalisme, 1998. Karin HELLER, La bande dessinée fantastique à la lumière de l'anthropologie religieuse, 1998. Françoise BLOCH, Monique BUISSON, La garde des enfants. Une histoire de femmes, 1998. Christian aUIMELL!, Chasse et nature en Languedoc, 1998. Roland aUILLON, Environnement et emploi: quelles approches syndicales ?l998.
@ L'Harmattan, 1998

ISBN: 2-7384-6365-7

Sous la direction de

Jacques Lautman et Bernard-Pierre Lécuyer

PAUL LAZARSFELD
(1901-1976)

La sociologie

de Vienne à New York

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

Cet ouvrage est dédié à la mémoire de James S. Coleman, décédé le 25 mars 1995

REMERCIEMENTS

Nous tenons à remercier tout particulièrement
I

Jacqueline Lécuyer,

Françoise Aulagne ainsi que David Gaussen du GEMAS pour l'aide indispensable qu'ils ont apportée à la réalisation de ce livre.

Présentation

Paul Lazarsfeld fut deux fois professeur associé à la Sorbonne et heureux d'êtreà Paris. Son œuvre, son enseignement et, pour les plus chanceux, le commerce avec lui ont profondément marqué une bonne partie des sociologues français actifs à partir de la fin des années 50 et ultérieurement. Ce livre réunit les contributions présentées au colloque Paul Lazarsfeld, organisé par le Groupe d'Etude des Méthodes de l'Analyse Sociologique (GEMAS), laboratoire de l'Université de Paris IV-Sorbonne, associé au CNRS et dirigé par Raymond Boudon, qui s'est tenu à la Sorbonne du 15 au 17 décembre 1994, avec le soutien de l'Institut Autrichien, l'Association Ouvertüre France-Autriche, la Banque Nationale Autrichienne, et la Maison des Sciences de l'Homme. Le projet était de rassembler et de confronter les éléments d'une biographie intellectuelle, qui, entendue largement enveloppe la vie, les créations scientifiques, l'œuvre institutionnel1e et l'influence à long terme. Pour un intellectuel juif, né à Vienne et devenu américain, la traversée du siècle ne pouvait pas passer à côté de l'histoire. Lazarsfeld aimait la vie et le lecteur découvrira des épisodes qui ne manquent pas de piquant. Dans sa jeunesse viennoise il fut très activement militant socialiste et la science sociale qu'il développa devait servir la cause du progrès social. Il fut en relations avec une bonne partie de. cet extraordinaire milieu intellectuel des années vingt à Vienne. Or, une fois établi en Amérique, ses priorités et la vision de son travail semblent avoir changé, mais dire qu'il a été happé par un modèle américain serait certainement un contre-sens. À bien des égards, il est resté très européen et la question intéressante, que plusieurs témoignages éclairent, est d'interroger la fécondité de la rencontre entre ce jeune intellectuel formé

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aux mathématiques puis à la psychologie d'une part, le milieu américain d'autre part. Marie Jahoda, reprenant une métaphore célèbre, écrit que, « né pour être un renard, il fut forcé par les circonstances de la vie à se faire porcépie» . Fils d'un juriste et d'une psychologue le jeune Paul Lazarsfeld choisit de s'inscrire à l'Université en mathématiques et en sciences politiques sur l'avis d'un ami de sa mère, Friedrich Adler, fils du fondateur du parti socialiste autrichien, physicien, que celle-ci l'emmena voir en prison alors qu'il venait simplement d'assassiner le premier ministre, dans l'espoir que le retentissement du procès populariserait l'option pacifiste à laquelle il se vouait. Son conseil fut suivi et Paul prit ses grades en sciences jusqu'au doctorat inclus, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir une activité politique soutenue dans les milieux de l'austro-marxisme et, par goût de l'action concrète, de participer à un groupe d'éducation populaire. Entreprenant, il fonde un bureau d'études tout à fait pionnier avec l'espoir de vivre de contrats en psychosociologie appliquée, mais l'enquête à Marienthal naît d'un projet plus militant avec, entre autres, la question de savoir pourquoi la condition de chômeur, loin de rendre les ouvriers plus agressifs, les démotive politiquement. Le représentant de la Fondation Rockefeller en Europe qui, au vu du livre, lui fit accorder une année aux États-Unis n'avait, semble-t-il, pas de prévention à l'encontre des jeunes intellectuels socialistes, à moins qu'il ne fût tout à fait convaincu de la capacité de nOlmalisation de la culture américaine. En 1934, c'est l'arrivée au pouvoir d'un chancelier de droite musclée, Dollfuss, plus tard assassiné sur ordre de Hitler, qui commence par interdire le parti social-démocrate et mettre en prison les amis de Paul, ainsi que, pour un temps, ses propres parents (cf. Paul Neurath). On comprend qu'il ait sollicité le renouvellement de sa bourse, libéralement accordé et qu'en 1935, il ait fait le choix de rester en Amérique, quelque difficiles que dussent être les débuts de cette nouvelle vie. Arrivé avant le flot des intellectuels européens fuyant le nazisme, il fut à temps pour être encore un immigrant par choix et non à proprement parler un réfugié. Aux États-Unis, il n'eut plus d'activité militante, ce qui a bien déçu Robert Lynd, son protecteur parce qu'admirateur des Chômeurs de Marienthal. Mis à la question par les réfugiés de l'école de Francfort, il se déclara marxiste en congé. (cf. David Sills). On a beaucoup glosé sur ce point qui est quelque peu une énigme pour les biographes et on trouvera ici, dans différents chapitres (cf. Sills, Neurath, Fleck) des notations qui peuvent aider le lecteur à se construire une interprétation. Le point n'est pas totalement anecdotique à propos de quelqu'un qui a toujours affirmé que les sciences sociales devaient avoir une utilité sociale. Rappelons seulement que tel fut le thème de son discours présidentiel en tant que Président pour 1962 de l' American

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Sociological Association, et que ce texte fut le germe de The Uses of Sociology, publié en 1971 sous les auspices de l'UNESCO. Un point est sûr et un autre est vraisemblable. Lazarsfeld n'a pas abandonné le combat pour les valeurs démocratiques; il est arrivé aux États-Unis juste après la première victoire de Roosevelt. Comme le rappelle Paul Neurath, il a mis Ie Bureau of applied social research au service de l'effort de guerre en travaillant notamment pour la section du moral des armées. Lors de la fièvre mac-carthyste, il a fait l'enquête qui a conduit à The Academic Mind, écrit avec David Riesman et Wagner Thielens, qui réduisait à néant les soupçons généralisés de déloyauté portés à l'encontre du monde universitaire. Il est simplement probable que les marxistes américains lui ont vite semblé manquer de consistance et de pertinence dans le pays de Roosevelt. L' œuvre est suffisamment riche pour autoriser des mises en perspective diverses. Que les contributions de méthode, principalement à la modélisation et à l'analyse des données aient été très importantes et aient rapidement marqué la pratique professionnelle de beaucoup de sociologues n'emporte pas qu'il soit judicieux de lire PFL au seul prisme des apports techniques. Il faut espérer qu'un des effets du présent livre soit de faire justice d'une présentation tronquée de l'interchangeabilité des indices, des classes latentes etc, comme s'il avait été un bricoleur excité par les défis techniques seulement. À côté, et au delà, des textes, il y a l' œuvre institutionnelle du fondateur du « Bureau of appHed social research» et l'influence relayée par disciples et anciens collaborateurs. Impérieux, tenace mais sachant être stratégiquement flexible, l'homme avait beaucoup de channe et savait en user pour faire travailler vieux compagnons et jeunes élèves talentueux, selon ses desseins, au risque de les voir s'écarter et prendre du champ, sans, pour autant, renier l'enseignement reçu. La diaspora des anciens de Columbia a profondément modelé pour plusieurs décennies l'histoire de la sociologie aux États-Unis certes mais aussi, sensiblement en Europe. Ainsi, et comme en filigrane, un propos se laisse voir, que les organisateurs du colloque n'avaient pas clairement anticipé: proposer un regard en coupe sur l'histoire de la sociologie aux États-Unis de 1940 à 1975 et, secondairement en Autriche et en France, les deux pays européens qui, pour des raisons différentes, ont le plus intéressé Lazarsfeld. Témoins directs, collègues et élèves amis furent d'abord appelés. Seule Marie (Mizzi) Jahoda, compagne des années de jeunesse et, plus tard, après son divorce d'avec Paul, collaboratrice du BASR, pouvait encore s'appuyer sur des souvenirs personnels de la période viennoise qui se termine en 1933. Robert Lazarsfeld, mathématicien, apporte l'éclairage des souvenirs familiaux, cependant que Paul Neurath, né autrichien et entré très tôt dans l'orbite de Lazarsfeld ajoute à une grande sûreté dans l'infonnation biographique, la compréhension née d'un destin partagé: l'émigration.

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Les chapitres qui traitent à la fois de l'homme, de son action et de son œuvre ont été donnés par des proches et d'anciens élèves, qui pouvaient conjoindre témoignage, questions qu'ils se posaient jadis et regard d'aujourd'hui. Une place à part était réservée à Robert K. Merton, le collègue et l'ami le plus proche de 1941 à la mort de PFL. Les autres auteurs, généralement plus jeunes, historiens des sciences sociales, spécialistes ou continuateurs de l'œuvre offrent davantage un travail d'érudit, ainsi Charles Crothers ou les Autrichiens Anton Pelinka, Klaus Taschwer et Christian Fleck, ce dernier étant seul à traiter des premières années américaines. Martin Zerner, mathématicien français animé de préoccupations épistémologiques n'aurait peut être pas été du nombre s'il n'avait eu une interaction brève mais directe avec son oncle et plus forte avec sa pensée. L'impact des efforts déployés par Lazarsfeld qui paya de sa personne et du poids de son crédit auprès de fondations américaines pour faire renaître les sciences sociales à Vienne demandait attention. Ernst Gehmacher, Friedrich Fürstenberg et Heinz Kienzl en furent chargés. Le texte de Ruth Katz, historienne d'art, apporte une note de contexte culturel à l'évocation de la Vienne du début du siècle cependant que le salon de Mme Lazarsfeld mère accueillait les leaders du socialisme, promis à des destins divers, certains tragiques. Que Paul Lazarsfeld, né autrichien à Vienne en 190l, mort américain en 1976 soit un des sociologues les plus importants du siècle, n'en douteront, parmi les spécialistes de sciences sociales entendues largement, que ceux pour qui tout effort de précision mesurable ou de transfert contrôlé de résultat d'un contexte à un autre en vue de valider la portée d'un concept, est a priori suspect. Ses contributions conceptuelles et méthodologiques à l'analyse des données, à la modélisation, à la psychologie sociale fondamentale et appliquée, à la sociologie électorale, à l'étude des communications de masse, à une histoire épistémologique de la démographie et des sciences sociales font, depuis longtemps, partie des masses granitiques dans les bons manuels d'enseignement. L'addition de ces morceaux de choix, analyse des structures latentes, mesure des propriétés collectives, étude des propositions contextueIles c'est-à-dire écologiques au sens statistique, du côté de la méthode mais aussi, côté substance,les deux canaux de l'influence interpersonnelle, les «cross pressures» et 1'« effective scope» ne donne cependant pas une vue pénétrante d'une œuvre abondante et qui, surtout, comme toutes les grandes œuvres, comporte, à côté d'audaces et de paris gagnés, des ruptures ou des timidités que l'on comprend mal, des obscurités de présentation que le recul du temps peut, seul, aider à dissiper. Paul Lazarsfeld n'a pas publié un grand livre où l'on pourrait trouver l'état de sa conception de la sociologie. À défaut, il faudra se reporter d'abord à The Language of Social Research et à Continuities qui lui

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fait suite, mais ce sont des choix de textes où sa pensée n'apparaît énigmatiquement qu'en creux, dans les partis pris. On prendra ensuite l'opuscule Qu'est ce que la sociologie?, premier ouvrage où notre auteur accepte de se déclarer sociologue et où l'on trouvera exposés les principes de « l'analyse empirique de l'action» expression obscure derrière son apparente simplicité. C'était un travail de commande qui lui avait été demandé par l'UNESCO et qu'il n'accepta pas sans de grandes hésitations. En effet, et il y a là sujet d'étonnement, cet homme avait une bonne conscience de sa valeur; il avait conçu, conduit et publié en 1933 avec Marie Jahoda, alors sa femme et Hans Zeisel, destiné à le rejoindre plus tard aux États-Unis, l'enquête magistrale Les chômeurs de Marienthal, considéré très vite comme un ouvrage majeur; il avait collaboré intimement depuis 1941 avec Robert K. Merton, lequel n'avait aucun doute sur la nature profondément sociologique de son travail et de celui de son ami. Or, il s'est, jusque en 1970, refusé, très sincèrement, à se considérer comme sociologue, se voyant plus volontiers psychologue social. Plaçait-il la sociologie trop haut ou trop bas dans l'idée qu'il s'en faisait? Il sera difficile d'en décider. Sa défiance à l'endroit des grands systèmes programmatiques est certaine; sa défense et illustration d'une science des petits faits vrais, opposée à la confusion menaçante du savoir avec la prophétie sociale, est une constante. Pour autant, il avait, dans sa jeunesse, pratiqué avec conviction, mais sans confusion, la complémentarité entre l'enquête et le militantisme socialiste; il aimait les idées et les débats d'idées, mais, peutêtre parce que sa formation universitaire avait été en mathématiques, a-t-il longtemps gardé un doute sur sa culture et une révérence excessive pour les penseurs érudits. Il était, en effet, très loin de croire que le savoir positif et quantifié dispenserait jamais de la connaissance des auteurs et du cheminement des concepts, à la rencontre entre intuition et démarches opératoires. De là son intérêt pour la préhistoire des sciences sociales et le recueil de 1970, publié en français, sous le titre Philosophie des sciences sociales. Pour la période de Columbia (1941-1976), Robert K. Merton se détache de loin, comme le contemporain, l'ami et l'associé intime. La colIaboration entre PFL et RKM est presque devenue un grand sujet de l'histoire de la sociologie, Lazarsfeld lui-même ayant inauguré le genre, développé depuis par plusieurs anciens étudiants des deux maîtres, avant que d'autres, ici Charles Crothers, ne reprennent le thème à partir des textes seuls. De cette entente et complicité profonde, qui étonnait, tant les différences de personnalités, de modes de travail, de styles d'écriture sont grandes, RKM donne un certain nombre de clés. Le lecteur, français particulièrement, appréciera d'apprendre que c'est Merton, l'américain peu porté vers le formalisme quantitatif qui a fait découvrir Durkheim à Lazarsfeld, l'européen modélisateur, et non l'inverse, comme probablement tout apprenti sociologue répondrait par inféren-

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ce raisonnable à partir des images formées de l'un et de l'autre. La comparaison entre le succès non prévu de leur tandem et l'échec, sans drame, de la conjonction Parsons-Stouffer en 1946, alors que le projet, dans la venue à Harvard du maître d' œuvre de The American Soldier était de répliquer la rencontre PFL-RKM, met en évidence le mystère des affinités électives. Une profonde culture, surtout européenne, un goût du jeu intellectuel, du bon mot mais aussi de « l'inside talk », une commune et identique passion pour la conceptualisation et la clarification des concepts, fût-ce selon des modalités propres éloignées, ressortent comme les dimensions fortes. Les notations sur les effets d'influence de l'un sur l'autre éclairent le passage progressif chez PFL d'un champ de vision qui privilégiait les attitudes individuelles à des questions plus sociologiques, abordées, bien entendu, à partir d'un levier méthodologique. Ainsi de l'intérêt accordé à l'analyse des propriétés collectives. D'autres contributeurs rappellent que la relation de PFL avec la sociologie n'est, pour autant, jamais devenue tout à fait pacifiée. C'est l'énigme première, dont il est permis de penser que l'élucidation passe plus par des reconstructions logiques que par la séquence chronologique. James Coleman, récemment disparu, Elihu Katz, Seymour Martin Lipset, David Sills représentent la première génération des étudiants de Columbia passés par le Bureau of applied social research ou assistants au département qui ont essaimé, construisant ce réseau informel qui, pendant près de trente ans, a, pour le meilleur, assuré au duo Lazarsfeld !Merton une influence considérable sur le devenir de la discipline. Raymond Boudon, Anthony Oberschall ainsi que Terry Clark, François Chazel et Bernard Lécuyer furent parmi les recrues des années 1960. À ce groupe on rattachera François Isambert, qui n'est pas passé par Columbia mais qui a beaucoup contribué, par son action auprès des chercheurs français, au succès des séminaires de Lazarsfeld à Paris en 1962-1963 et le lecteur aura occasion de voir l'importance que celui-ci accordait à la sociologie française. Chacun allie, dans des proportions variables, souvenirs et élucidation partielle du mystère de la démarche inventive individuelle et collective chez PFL, dont le succès fut aussi d'avoir été un chef d'école et d'avoir su faire prendre en charge par des élèves bien doués les problèmes qu'il voyait à résoudre et qu'il ne pouvait matériellement pas tous traiter tout seul. James Coleman, à bien des égards l'un des plus proches de la forme d'esprit de Lazarsfeld quitta, assez vite, Columbia pour Johns Hopldns afin d'échapper à l'envoûtement de l'autoritarisme charmeur du maître et refusa les propositions d'y revenir. On verra dans son texte que le charme n'a pas cessé d'opérer. D'une manière tout à fait lazarsfeldienne il part du fameux tableau de distribution des intentions de vote dans un panel de juin-août 1948 qui fait apparaître derrière une stabilité globale du pourcentage d'intentions

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démocrates des changements individuels significatifs qui inciteront PFL à parler de probabilité de changement d'intention de vote et à chercher un mathématicien pour traiter le problème par application de chaînes de Markov. Un autre exemple sera celui d'un problème, non résolu, (The CurtislFarber Study) parce que les réponses recueillies dans l'enquête étaient probablement trop polysémiques, et sur lequel plusieurs étudiants durent faire leurs griffes, dont Coleman qui se demande « si le maître avait besoin d'élèves pour traiter des problèmes, ou si, au fond, il utilisait les problèmes pour s'attacher des personnes» . Seymour Upset rappelle les raisons de l'intérêt de Robert Lynd pour PFL en qui il a cru, généreusement, à la lecture des chômeurs de Marienthal (cf. François Isambert) voir un continuateur de lui-même, de plus grande taille, à savoir quelqu'un pour qui la finalité des sciences sociales est d'œuvrer à la réforme de la société et à l'élimination de la pauvreté. D'où son étonnement, un rien déçu, devant un Lazarsfeld multipliant les enquêtes d'audience et les études de marché. On aura occasion de revenir sur ce point important pour la biographie et non sans incidence sur le travail, cette dépolitisation de PFL une fois arrivé aux États-Unis. Or, Upset est venu à Columbia dans un esprit en consonance avec celui de Lynd, étudiant politisé à gauche et choisissant la sociologie pour concilier le savoir et l'action. Il dit sa reconnaissance conjointe à PFL et aux deux Bob, Lynd et Merton, mais on conviendra que la suite de ses travaux est plus d'un « scholar» que d'un apôtre de la réforme sociale. La conversion a opéré pour lui sans émigration. Des difficultés de Lazarsfeld à admettre qu'il y ait dans le social autre chose que la somme des attitudes et comportements individuels, l'énigme première, Lipset donne un vif témoignage: son refus obstiné d'admettre le concept de structure sociale: « Pour lui, la structure sociale ne pouvait pas être plus que l'idée que les hommes s'en font» Ajoutant, crûment, que ses cours magistraux pouvaient être obscurs alors que ceux de Merton étaient merveilleusement composés et brillants, il répond alors à l'énigme en évoquant la certitude qu'avaient alors les jeunes doctorants de construire, grâce au sens sociologique que Merton leur communiquait, à la puissance des méthodes d'analyse que PFL leur enseignait, un nouvel âge pour la sociologie dont le premier avènement était réservé aux participants de leurs séminaires communs. Opposer un âge d'enthousiasme conquérant de la sociologie des années 50-60 à un âge de déceptions des décennies ultérieures a acquis le statut d'évidence banale, considérations sociologiques aidant, sur l'état de nos sociétés et de leurs valeurs dominantes. En revanche, on s'est moins souvent interrogé sur le point de savoir si l'optimisme n'était pas fondé, à juste titre, sur la capacité de charme et d'entêtement de ce renard ayant endossé la peau d'un porc-épic. Il n'hésitait guère à imposer la collecte de beaucoup de

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données et à obliger ses collaborateurs à les regarder de près. Pour ce faire, il inventait et faisait inventer des leviers astucieux. L'élucidation de la relation, certainement ambiguë, que Lazarsfeld entretint avec la sociologie est, sans aucun doute, le principal problème auquel le présent livre tente, après quelques autres, d'apporter des éléments de réponse. Des différentes attaques possibles, la moins historique, la moins psychologique mais probablement la plus forte est celle qu'ont choisie, indépendamment l'un de l'autre, Anthony Oberschall et Raymond Houdon: développer les implications de l'analyse empirique de l'action (empirical analysis of action ou EAA). L'EAA est avant tout l'étude des choix et des processus de décision chez les acteurs. Oberschall se propose d'abord d'expliquer pourquoi PFL n'a pas été outre mesure tenté par le réductionnisme du choix rationnel selon les économistes, précisons de l'époque, ceux d'aujourd'hui ayant sensiblement élargi les modalités de maximisation. La raison est claire pour qui, comme PFL, a un peu porté attention aux processus psychologiques fondamentalement cognitifs que, dans toute situation, l'acteur mettra en œuvre avant de parvenir à un jugement autorisant décision et action. C'est en cela que, pour PFL, comme pour tous les sociologues qui ne se satisfont pas de la conjonction: déterminisme de la situation plus imitation grégaire, éventuellement aliénée, l'ancrage de l'explication sociologique repose sur des données individuelles fines, avec, c'est très important, prise en compte d'effets d'interaction souvent complexes et qui varient dans le temps. L'exemple du choix électoral que Oberschall reprend de façon synthétique avec grande élégance, à partir de Voting, est particulièrement didactique, parce que le cadre de l'épure est clair, presque expérimental avec deux ensembles de sources opposées de messages et un électorat diffus où chacun, soumis à des informations contradictoires prétendant à la même qualité d'évidence, va se fabriquer une représentation cohérente, voire trop rationnelle, entendons plus que, en toute rigueur, les éléments mis en débat ne le permettent. Les simplifications auxquelles procèdent les candidats et leurs relais contribuent à faciliter le processus chez les électeurs. II y a une supposition forte, prise comme postulat de méthode, à savoir que les individus ont besoin de bonnes raisons et que celles-ci doivent satisfaire les exigences d'une rationalité subjective ancrée dans une culture qui informe les attentes vis-à-vis d'autrui autant que l'éventail des priorités en situation. Seule l'enquête permet de reconstruire, dans leur diversité, les processus à l'œuvre chez chacun. Ainsi, le sociologue pourra montrer qu'il y a une rationalité globale, socialement significative, du vote, qui est un produit collectif du travail cognitif et des interactions de tout un chacun, étant admis que, dans l'affaire, les actions de certains pèsent plus que celles d'autres. Dans l'univers

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de la culture démocratique américaine, la démonstration de la fécondité de la méthode à partir des campagnes d'information de masse est fascinante et il est probable que, pour Lazarsfeld, ces situations ont constitué le modèle par excellence qui justifie assez bien son refus d'invoquer une quelconque structure sociale, indépendamment des processus élémentaires d'interaction à distance ou en présence. On peut se trouver confronté à des cas plus compliqués et Oberschall montre avec plaisir que la méthode reste productive. Raymond Boudon s'est, depuis toujours, engagé à montrer que, loin de développer des innovations de méthode pour elles-mêmes, Lazarsfeld ne les concevait que parce qu'il se trouvait face à des difficultés d'interprétation de données qui exigeaient le détour par la construction de modèles abstraits mais intégrant des hypothèses vraisemblables sur le comportement des différents acteurs. Non seulement il n'est pas, avant tout ni principalement, un méthodologue mais, à peine de ne rien comprendre à sa démarche, à sa passion scientifique, il faut regarder ses trouvailles techniques dans le contexte des questions qui les ont suscitées et en ayant à l'esprit qu'il avait une défiance touchant à l'horreur devant les abstractions conceptuelles de sociologues non référables à des enchaînements d'actions humaines identifiables. En cela on peut dire effectivement qu'il est resté marqué par son apprentissage de psychologue expérimental chez les Bühler, mais, et c'est le propos de Boudon, on peut, plus utilement, montrer qu'il s'inscrit dans le grand courant de la sociologie compréhensive. Reste que, et c'est matière à quelque étonnement, cet homme qui a accordé tant d'importance à son commerce intellectuel avec Robert Merton et tant d'efforts à un programme d'histoire des sciences sociales, a été maladroit dans la présentation et la défense de son œuvre au point qu'on puisse se demander s'il n'en aurait pas méconnu en partie le sens profond. Boudon propose une explication où l'on retrouvera le malaise connu de PFL à l'endroit des constructions macrosociologiques, trop éloignées des données de comportement, mais aussi l'idée, fausse, qu'il avait selon laquelle la psychologie de ses modèles serait plus empirique que celle des économistes de son époque, alors qu'elle est seulement, comme dit Boudon « plus ouverte », ce qui n'est certes pas rien. La synthèse que propose François Chazel des contributions de sociologie électorale peut SI;lire comme un appui concret apporté aux analyses épistémologiques de Coleman, Oberschall et Boudon. Il était particulièrement topique de rappeler que le livre The Peoples Choice présente les résultats d'enquêtes élaborées avec des hypothèses sur les électeurs qui n'ont pas résisté à l'analyse fine des données du panel. Considérer la préférence politique comme un comportement de consommation et travailler avec les méthodes des études de marché a permis de structurer l'observation, assez pour rendre évidente in fine la nécessité de changer de système d'interprétation et d' ac-

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corder plus d'importance d'une part à l'inscription sociale, d'autre part à la demande psychique de stabilité et de justification de son choix chez l'électeur. Peser des arguments rationnels opposés semble pouvoir bien résumer l'attitude du consommateur, confronté à la décision de choisir, mais non celle de l'électeur qui serait plus animé du souci de renforcer ses prédispositions et son appartenance identitaire. On voit bien ce que le marketing politique a su, pragmatiquement et efficacement, tirer du schéma théorique lazarsfeldien. Quant à décider de sa vérité psychologique profonde, c'est une question qui n'admet pas de réponse absolue; cependant il est permis de penser que les développements ultérieurs, conduits dans la même ligne, à commencer par Personal Influence, livre très important de Elihu Katz et Paul Lazarsfeld, publié en 1955, soit dix ans après The People's Choice, supportent des lectures suffisamment convergentes pour qu'on puisse parler de présomption de preuve. Quelques aspects de cette démarche sont rapportés ici dans le chapitre de Elihu Katz qui, de tous, est probablement le texte le plus lazarsfeldien. Hommage à l'intérêt de son aîné et ami pour l'histoire des sciences sociales, on y apprend l'intuition chez Gabriel Tarde, au début du siècle, dans un écrit resté confidentiel, de l'importance de la conversation, c'est à dire des échanges interpersonnels dans la formation des opinions. Ensuite, des analyses de cas plus contemporains illustrent la convergence, découverte ex post, c'est tout Ie charme, avec la démarche amorcée par PFL dans les années 40 et poursuivie avec force par Katz à la fois aux États-Unis et à Jerusalem. Plusieurs contributions s'attachent à rendre compte du mode d'action de PFL, qui, à Vienne déjà, avait construit une organisation d'études et recherches, se vivait en patron, chargé de faire vivre ses collaborateurs mais autorisé à exiger d'eux leur propre dépassement, et avait la conviction, qui ne le lâchera jamais, selon laquelle la science, sociale ou non peu importe, est affaire de travail d'équipe, le patron donnant à traiter à d'autres les questions que, faute de temps, il ne peut traiter lui-même. Avec les notations contenues dans les textes de RKM, de Coleman et de Lipset, les témoignages de David Sills, qui fut directeur du BASR, et de Terry Clark, thésard des années 60, nous avons une pluralité de points de vue, appartenant à trois générations différentes et situés à des positions différentes par rapport à PFL. Tous s'accordent à dire que le patron fondateur du BASR était charismatique et ne se défendait nullement d'être clientéliste. Terry Clark, qui, jadis, dans Prophets and patrons, avait voulu voir le clientélisme universitaire comme une spécificité française liée à l'organisation administrative, développe ici un modèle plus différencié où le clientélisme quant aux personnes peut se combiner avec un universalisme fort dans les valeurs et les objectifs. Sous la direction de PFL il en est bien allé ainsi avec succès jusque vers la fin des années 60, époque à

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laquelle le tandem PFL-RKM a commencé à prendre de la distance par rapport aux affaires quotidiennes et, où, on le sait, le climat général quant aux sciences sociales s'est fortement dégradé. Clark pousse l'analyse en brossant une comparaison avec l'histoire du National Opinion Research Center (NORC), installé à Chicago, que Peter Rossi, élève de Lazarsfeld a tenté de conduire et qui, comme le BASR, a fait faillite, avant que d'autres ne le reconstruisent sur d'autres bases. Çà et là, de nombreuses notations évoquent les destins brillants d'anciens doctorants, certains ayant aussi été assistants à Columbia, partis faire carrière ailleurs, et qui ont nom Peter Blau, James Coleman, Lewis Coser, Mirra Komarowsky, Seymour Lipset, Peter et Alice Rossi, pour ne reprendre que la liste établie par Bob Merton de ceux qui accédèrent à la présidence de l'American Sociological Association dans les vingt dernières années. Si l'on ajoute seulement les autres contributeurs américains aux volumes d'hommages offerts respectivement à PFL et RKM, la palette atteint une taille plus impressionnante encore. Quant à l'influence hors des États-Unis, convenons que l'étude est à faire. Le présent livre traite quelque peu de l'Autriche avec Ernst Gehmacher et Klaus Kienzl, ce qui ne saurait étonner, et de la France avec un texte, celui de Giuliana Gemelli. Dans une perspective internationale, Gérard Lagneau se demande si Lazarsfeld était un publicitaire.

Jacques et Bernard-Pierre

LAUTMAN LÉcUYER

I

-

LA PÉRIODE AUTRICHIENNE DE LAZARSFELD

La période autrichienne

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Paul F. Lazarsfeld as a pioneer of social sciences in Austria
Anton PELINKA

Paul Lazarsfeld, pionnier de la sociologie en Autriche. On ne doit pas regarder le parcours de Paul F. Lazarsfeld seulement comme intéressant d'un point de vue biographique au sens traditionnel du terme. Sa jeunesse autrichienne, viennoise, et ses premiers succès universitaires ont eu une influence déterminante sur sa carrière aux Etats-Unis et sur sa réputation mondiale de sociologue des plus éminents de ce siècle. Lazarsfeld naquit au sein d'une famille juive intellectuelle bien intégrée, assez typique de la Vienne du début de ce siècle. Conséquence d'un environnement antisémite, la plupart de ces intellectuels juifs ne pouvait pas se sentir à leur place dans les cercles politiques de droite. Les mouvements et organisations de la bourgeoisie - Catholiques conservateurs ou Pangermanistes - étaient tous plus ou moins ouvertement anti-juifs. Jeune, Lazarsfeld adhéra donc au mouvement socialiste, lequ£l n'était pas seulement socialiste, mais occupait une place spéciale au sein du socialisme européen et déboucha sur l'école intellectuelle de l'austromarxisme. Dans les années vingt, Lazarsfeld devint l'un des leaders de l'aile gauche de l'organisation des étudiants socialistes. On le considérait comme un brillant marxiste. Jeune psychologue à l'Université de Vienne, il associa les méthodes de la psychologie empirique à l'approche marxiste. Le plus célèbre de ses projets, résultat de cette alliance, fut l'étude sur Marienthal, organisée par Lazarsfeld avec un groupe d'autres jeunes intellectuels socialistes dont Marie Jahoda était la plus connue. Après que Lazarsfeld eut décidé en 1934 de ne pas rentrer des Etats-Unis, il fut - apparemment - coupé de cet environnement intellectuel. Le maître reconnu de la méthodologie empirique ne semblait plus être le même homme que le jeune Viennois engagé à gauche. Mais si l'on considère ses études électorales (The People's Choice, Voting), on peut trouver des traces susceptibles de nous ramener

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Paul Lazarsfeld

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aux débuts de Lazarsfeld. En particulier, les postulats et les résultats de la relation causale entre environnement socio-économique et comportement politique doivent être perçus comme une manière raffinée d'adapter une partie de l'interprétation marxiste de base au monde de la recherche sociologique empirique. Après 1945, l'Autriche ignora plus ou moins Lazarsfeld. Mais il eut encore un impact significatif sur le développement intellectuel en Autriche en convainquant la Fondation Ford de créer l'lnstitute for Advanced Studies à Vienne au début des années soixante, institut qui devint le vivier de la sociologie, de la science politique et (dans une moindre mesure) de l'économie autrichiennes contemporaines. A lafin de sa vie Lazarsfeld retourna souvent en Autriche qui le recevait avec tous les honneurs. Mais il fut toujours le célèbre sociologue de l'Université de Columbia, et pas le socialiste radical de Vienne.

Paul F. Lazarsfeld seems to have lived a double life. Austrians - especially Austrians who were active in socialist organizations during the inter-war period - remember the politically active marxist, who promised to become one of the great intellectual figures of Austrian social democracy, like Victor or Friedrich or Max Adler or like Otto Bauer: an intellectual, turned politician. But for the international social sciences, Paul F. Lazarsfeld is the pioneer of social and especially political research, developing new methods for getting new approaches to reality. Knowledge through observation and analysis - that was what the second Lazarsfeld had in mind; revolutionary changes through political activism, interested the first one. But by getting a more detailed picture, it becomes obvious, that the two

Lazarsfelds are one person

~

not only physically, but intellectually. The

internationally renowned sociologist and the politically motivated Austrian are linked by an interrelationship, which Austrian and European history are responsible for. That does not mean that there is no significant change or even break in Lazarsfeld's intellectual development - of course, the later Lazarsfeld is in many respects different from the early one. The later Lazarsfeld stood aloof from politics, the young Lazarsfeld was strongly interested in it. The later Lazarsfeld was not considered a marxist, the young Lazarsfeld undoubtedly was. But Lazarsfeld's Austrian, especially Austro-marxist roots are necessary to understand the whole Lazarsfeld - and the Lazarsfeld, who did not become a political, but an academic revolutionary, had his impact on post-1945 Austrian history. Of course, not in the sense in which he seemed to be destined to become in the early 1920s. But he had his impact - directly on the academic world of post-1945 Austria; and that includes indirectly on the political world.

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BEFORE 1934

Paul F. Lazarsfeld was an important activist of Austria's socialist youth movement in the 1920s. Wolfgang Speiser quotes Lazarsfeld (together with Ludwig Wagner, Edi and Mizzi Jahoda) as a typical representative of the socalled « sentimental socialism », oriented towards the concept of a « new man », as developed by Max Adler; Lazarsfeld was typical also for his roots in the Jewish bourgeoisiel. Lazarsfeld and his group were known among the socialist youth organization for their - comparatively - leftist leaning. He was organized within the socialist high school students, who were strongly influenced by the attitude of the youth movement in general, which generated a special socialist youth culture with a particular emphasis on education and life style. Coeducation, for instance, played an important role as opposing the rather prudish traditions, which even the socialist main stream stood for. Bruno Kreisky remembers the young Lazarsfeld as one of the few young intellectuals (together with Maria Jahoda again and, among others, Victor Weisskopf and Hans Zeisel), who were a group for themselves, more or less separated from the other young students, who were not - like Lazarsfeld and his friends - of Jewish origin2. What we can see from this and other witnesses is Paul Lazarsfeld as an Austro-marxist, linked with the left wing of the Austrian social-democrats, influenced by Max Adler - the speaker for the left wing - and remembered interestingly enough especially for his Jewishness. Nothing seems to make out of Lazarsfeld a social scientist, stressing the aspects of empirical methodology, interested in measuring the existing cleavages and realities of society. The young Lazarsfeld is remembered as a person, whom everybody seemed to think as a - possible - future theorist in the marxist sense, a possible

-

new Max Adler, a social philosopher

in a more traditional

way,

despite marxist orientations. Paul Lazarsfeld as the typical Austro-marxist intellectual, lingering between marxist politics and marxist theory - the young Lazarsfeld followed pretty much the leftist pattern of his time. Lazarsfeld started his academic career as a psychologist. He was Charlotte Bühler's assistant, especially designed to teach statistics for freshmen. With Karl and Charlotte Bühler's backing, Lazarsfeld founded a small institute the« Wiener Wirtschaftspsychologische Forschungsstelle ». Lazarsfeld as the director established a team, which was more or less the very same team responsible for the famous Marienthal-study some years later. Dealing with applied research, Lazarsfeld's institute was market oriented in different ways: its main purpose was to analyse consumer attitudes; and its research

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was to a high degree financed by corporations, interested in data for marketing their products. For a marxist, working in the interest of capitalist entrepreneurs must have been quite amazing in the late 1920s. But Lazarsfeld, Jahoda and Zeisel thus developed their research tools, which they needed for their study about the unemployed of Marienthal - a topic clearly fitting into the interest of intellectual marxists.3 Paul F. Lazarsfeld did not betray his intellectual roots. He did not leave the claims, the basic approach of Austro-marxism has defined. He tried to answer the question asked by the two Adlers - Friedrich, Victor Adler's son, and Max - what strategy, social-democracy should pursue, if it is bound to stay within the limits and rule of liberal democracy, but still interested in working on a revolutionary strategy, aimed at a classless society? What is the framework of radical socialism and its activists in a society, if socialism is not following the lead of Bolshevism? What are the forces, responsible for the dynamism, which the labor movement has to use for its revolutionary politics within a multi-party system? How is marxism - not as a theory, but as politics possible in a plural society? In a certain way, Lazarsfeld never ceased to answer these questions. Even when he stopped to theorize about the « new man »; even when he stopped to use the typical marxist terminology, so well known to insiders: Lazarsfeld, the product of Austro-marxism, did not break with this background of his political socialization. His academic work is a kind of development without a clear-cut break, without discontinuity. The famous, the successfull social scientist Lazarsfeld is also the result of the political environment, which Austria in the 1920s provided for young intellectuals with a Jewish bourgeois background. Paul Lazarsfeld never stopped dealing with the « new man », Max Adler was thinking about. He - seemingly - never forgot about the marxist analysis as well as about the marxist motives of his youth. But it was the necessity to find the empirical evidence, necessary to add knowledge of social reality in an already post-marxian society to the general assumptions which marxism could provide, which made the Max Adler-pupil the empirically oriented Paul Lazarsfeld of the Marienthal study and the Paul Lazarsfeld of the « classical» studies of voting behavior. Raised in an environment in which social analysis was very much a speculation about the best of the worlds, he was looking for keys to understand political dynamics in a society, not familiar to the Austro-marxists of the beginning of the century - the US-society and US-politics in the middle of this very century.

La période autrichienne

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AN AUSTRO-MARXIST

ABROAD

In 1933, the Rockefeller foundation offered Lazarsfeld a scholarship which established its contacts with social research in Austria. During his stay in the US, the civil war of February 1934 finished any hope of Lazarsfeld to get professional promotion in Austria since he was a well-known activist of the now outlawed socialist movement. He decided to stay in the United States. And there, he became « the» Lazarsfeld, one of the most famous social scientists of the 20th century. Paul Neurath calls Lazarsfeld's intellectual development in the United States « Quasi-Entpolitisierung ».4 Lazarsfeld was not active anymore politically - at least not in the sense he used to be in Vienna in the 1920s. His politics was « liberal» - but he was not engaged in the existing leftist groups, especially important in New York and within the different groups of European emigrants. Lazarsfeld was not -like Marx in the British exile - living isolated « in partibusinfidelium ». He became an American in every possible way. His story is an example for the ability of the American society to integrate different brands of people - even the left-winger from the left wing of the Socialist International; even Paul Lazarsfeld, the (former) hope of Austromarxism. But did he cease to be an Austro-marxist? Yes and no. He changed his instruments; or, better, he transformed them. He became a fully established,
scholarly famous, academically prominent social researcher

-

within the most

successfull among capitalist societies. But in a certain way, he still was a marxist. This can be exemplified in his two famous electoral studies - « The People's Choice »5 and « Voting ».6 In those books, Marx is never quoted; neither is any of the leading Austro-marxists. But a certain approach reflects an understanding which can be called axiomatic marxist. In « The People's Choice », for instance, the « Index of political predisposition» expresses an
outlook, which is sophisticated marxist : The social environment, and

-

among others - economic factors most prominently, defines the probability of political preferences. Of course, this is not a simple « infrastructure suprastructure» paradigm. It does not mean that Lazarsfeld and the others perceived voting as the predetermined result of socio-economic forces. But both studies proved the causal relationship between social status and political behavior - and this in a way never done before: by using the most developed instruments social research was able to provide, namely the panel technique; and by explaining this relationship between society and politics in the most complex way, like the concept of cross-pressures.

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It is exactly this concept of cross-pressures, which does not only pennit an intellectual linkage. to a marxist approach - it is also in an interesting way very Austrian. In Voting, « cross -pressures» are described in the following way:
« Yet, viewing them from the point of view of the total community, they are in-between

the great voting blocks. They make up the social bridges between otherwise distinct and separated political subcommunities. Yet, actually, such people, by being subject to the influence upon social minorities of different majorities, have more "freedom of choice" as to which group they will side with. They have no more freedom of choice on paper, so to speak, but their social location gives them more in practice. But this freedom - which helps give the community a certain flexibility of political change - is purchased only at the price of high turnover or individual instability. ,,7

This complex, dialectical understanding of freedom, linking the real size of political freedom to the social situation of a person, is marxist - not in the way the great simplificateur, Lenin, has interpreted the political freedom which liberal democracy offers, but in the sophisticated way which the Austromarxist tradition of bridging liberal democracy with marxist theory has developed. And it is especially Austrian in its attitude about «subcommunities », which is just another word for « Lager », for « pillars », as the Austrian party system has been seen by comparative political science8. Subnational communities, defined along cleavages like class or religion,
reflecting a deep social fragmentation

-

for such a society the concept of

« cross-pressures» gives important explanations. Of course, Lazarsfeld was not the successful socialist activist he may have dreamed to become around 1920. He was not the social engineer, the socialist intellectual he seemed to be bound to become in the spring of Austro-marxism. But he can be called an Austro-marxist in disguise - not out of fear, and not out of any lack of adaptability. But the marxist aspects of his research are hidden - again, not because there was anything to be afraid of; but because his extremely refined way of marxist thinking does not fit into the traditional expectation marxism is confronted with: no quotation of the grand books of classical socialism; no emotional accusations of the social cynicism capitalism is characterized by; no battlecry to unite and to fight; no promise that the intellectuals will join actively the ranks of the proletariat. And he still was an Austrian. When the dictatorships were finished, Lazarsfeld became interested in Austria again. But he did not return to claim any political position. He came back to promote social science in Austria.

lA période autrichienne
AFrER 1945

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Austria's intellectual and academic capacity was victim to political and socalled racial cleansing twice. In 1934, most of the left-oriented intelligentsia had to leave or was silenced; and in 1938, all Jewish and all independentminded persons, who were able to survive 1934 at universities and other academic institutions, were immediately expelled, forced into exile or - even worse - had to wait for the mills of extermination within the Nazi empire. No other disciplines were more affected than the social sciences. Sociology, underdeveloped even before 1934, became an ideology of antidemocratic forces, more or less following the impact of Othmar Spann and his fascist school; and even Spann and his followers had to leave Austrian universities after the Nazi take-over. Political Science was not existing as an independent discipline in pre-Nazi Austria, and some of the scholars, who -like Hans Kelsen - did research and published in a field which can be called de-facto political science, had left Austria already earlier. Economics, by far the best developed among social sciences in Austria, was - in its leading traditions - labelled « Jewish» and the most prominent Austrian economists became Americans - Schumpeter, Morgenstern and others. It was exactly this triad of disciplines which Paul F. Lazarsfeld - in cooperation with Oskar Morgenstern - was able to implement at postgraduate level in post-1945 Austria. The Ford Foundation gave the money necessary to start an Institute for Advanced Studies; Lazarsfeld and Morgenstern provided the academic goals: to get social sciences started (like in the case of political science) or improved (like sociology and economics) by bringing together eminent foreign scholars and young Austrian graduates. Before the Institute for Advanced Studies in Austria could start in 1963, Lazarsfeld characterized the intellectual situation in Austria. In a paper, written for the Ford Foundation he states that: « The revitalization of intellectual activities in Austria is faced by three major difficulties: a. A sequence of "purges" since 1934 has led to an unusual scarcity of talent. b. The present political situation in Austria makes acceptance by one of the two party machineries a major condition for personal advancement and thereby favors conventional performance. c. The greater prosperity of Western Germany makes for a continuing emigration of talent, a problem incidentally which has existed since the end of the First World War ... ... ...

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In Austria both ruling parties have a strong anti-intellectual bend... The young people are not only badly trained, they do not have anyone to emulate and no institutional setting in which they could develop strong interests of their own. » Lazarsfeld suggested « some temporary importation of creative personalities.. .This can take two forms: A The creation of some kind of new teaching and research center, which would offer work supplementary to the Austrian institutions. B Giving existing institutions the financial opportunity to invite outsiders. »9 Option A was implemented - and the Institute for Advanced Studies became the door by which Austria's academic community used to become international. For economics, the Institute for Advanced Studies, modelled upon Lazarsfeld's (and Morgenstern's) suggestions, became a center for excellency, supplementing the already existing university departments with international scholars and with a new type of post-graduate trained Austrian economists. For sociology, the Institute added significantly to the out-put and to the standard which the small sociology departments at Austrian universities were able to provide. And for political science, the third of the three departments at the beginning of the Institute, it was the creation of the discipline itself. To give an example: at the end of 1994, 5 of the 6 full professors of political science at Vienna University and 2 among the 4 full professors of political science at Innsbruck University were alumnis from the Institute's political science department.

QUESTIONS

TO BE RAISED

In his last years, Lazarsfeld became an institution in Austria. He regularly visited the Institute he had decisively helped to establish. He challenged the new generation of social scientists who used the Institute for Advanced Studies in Vienna as a « New School ». He gave lectureslO which demonstrated his ability to combine routine with fascination. There was no question that the new generation of sociologists and political scientists in Austria recognized him as the pioneer of disciplines which had to fight academic and political prejudices. And when almost everybody in the respective academic fields started to declare Austro-marxism finished and tried to analyse the reason for this result, Lazarsfeld may have enjoyed thinking about the survival of an Austro-marxism in disguise.

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There are still many questions to be raised and answered. One of the most complex is Lazarsfeld's perception of Austrian antisemitism. This may have been linked to his non-integration into Austria's post-1945 social democracy. Despite his contacts through his activities for the Ford Foundation and for the Institute for Advanced studies, he never seemed to have thought of reestablishing his old political contacts and revitalizing his politicalloyalty. There is an interesting reference to the importance which antisemitism as an issue may have had on Lazarsfeld - especially concerning his relationship to post -1945 Austria. Adolf Sturmthal, one of Lazarfeld friends from the years he spent active in the socialist youth movement, who became in the United States professor at the University of Illinois, had founded an organization called « Friends of Austrian Labor» - more or less an organization of former Austrian social democrats in American exile. Lazarsfeld had some contact with this group, he was even considered to become chairman himself.11 When Sturmthal visited post-1945 Austria, he spoke to the socialist chairman, vicechancellor Adolf Scharf, about the possibility of leftist émigrés returning to Austria. Sturmthal remembered the hesitant response which Scharf gave, and commented:
«Admittedly, Scharf was not an anti-Semite, as a problem but he would probably have regarded a flood of returning Jewish émigrés tradition. »12 for the party in a country with a long anti-Semitic

This was the situation of post-war Austria and of post-war socialism in Austria, which Lazarsfeld had to take into account. For the small country, he was not only the successful Columbia professor, whose discipline in Austria was still underdeveloped. He had to face the fact that even for post-Nazi Austria, he would still be considered being Jewish. Another of Lazarsfeld's Austrian contemporaries, Bruno Kreisky, had to live during his outstanding political career with this very same problem. I According to the interpretation, which Kreisky's biographer H.Pierre Secher gives, Kreisky did not just accept his Jewish identity:
I

« anyone who insisted policies of the Hitler regime...

on Kreisky's In principle,

Jewishness was only perpetuating the racial Kreisky was, of course, right. CategOlizing as

Jew someone who did not consider himself a Jew for whatever reason was the insidious consequence of Nazi inspired existential anti-Semitism. Nevertheless, after Auschwitz such a "principled" position was really no longer possible. ,,13

It was especially not possible in Austria. Austria may have been, in Lazarsfeld's eyes, the country forcing upon him an identity with or without his acceptance - Jewishness. After all the experiences with Austrian antisemitism and with the reluctance of post-1945 Austrian politics to deal openly

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with the antisemitic phenomenon, there seems to be another, decisive reason for Lazarsfeld not thinking about returning to the country he had started from - politically, intellectually.

NOTES
I. Speiser, Wolfgang: Die sozialistischen Studenten Wiens 1927-1938. Vienna 1986, 34f. 2. Kreisky, Bruno: Zwischen den Zeiten. Erinnerungen aus fünf Jahrzehnten. Berlin 1986, 104. 3. Neurath, Paul: Paul F. Lazarsfeld in Emigration und (teilweiser) Remigration. In : Stadler, Friedrich (ed.) : Vertriebene Vernunft Il. Emigration und Exil iisterreichischer Wi.v.çenschaft. Vienna 1988,361-365. 4. Neurath, op.cil., 369. 5. Lazarsfeld, Paul F.; Berelson, Bernard; Gaudet, Hazel: The Peoples Choice. How the \illter makes up his mind in a Presidential Campaign. New York 1944. 6. Berelson, Bernard R; Lazarsfeld, Paul F.; McPhee, William N. : Voting. A Study of Opinion Formation in a Presidential Campaign. Chicago 1954. 7. Berelson, Lazarsfeld, McPhee, op.cit., 131. 8. Steiner, Kurt: Politics in Austria. Boston 1972, esp. 119-154 9. quot. Marin, Bernd: Politische Organisation sozialwissenschaftlicher Forschungsarbeit. Fallstudie zum lnstitutfür Hiihere Studien - Wien. Wien 1978,44. 10. Neurath, op.cit., 370. II. Sturmthal, Adolf: Democracy Under Fire. Memoirs of a European Socialist. Durham 1989, 162 f. and 175. 12. Sturmthal, op.cit., 176. 13. Secher, H.Pierre : Bruno Kreisky, Chancellor of Austria. A political biography. Pittsburgh 1993, 200.

Discourses on Society in « Red Vienna» : Some Contexts of the Early Paul F. Lazarsfeldl
Klaus TASCHWER

Discours sur la Société dans la « Vienne Rouge ». Quelques contextes du jeune Paul Lazarsfeld. Au début de cette reconstruction fragmentaire des discours sociologiquesautour de Paul Lazarsfeld,je donne brièvementune vue d'ensemble de la situation politique et culturelle à laquelle Paul Lazarsfeld et ses contemporains étaient confrontés dans la « Vienne Rouge ». Je décris donc d'abord quelques spécificités de la vie sociale et politique de Vtenne pendant l'entre-deuxguerres, c'est-à-dire l'effondrement de la monarchie austro-hongroise et les luttes féroces autour du pouvoir entre le camp conservateur et le camp social-démocrate : alors que la nouvelle république était gouvernée par les Chrétiens-démocrates depuis 1920, Vienne était sous contrôle socialiste. La Weltanschauung prédominante pour les sociaux-démocrates était l'austro-marxisme, qui inspirait un programme ambitieux pour restructurer toute la vie culturelle de la ville. En second lieu, je mets l'accent sur l'impressionnante floraison de sciences sociales qui furent largement déterminées par les idées de l'austro-marxisme. Mais il y avait d'autres caractéristiques pour expliquer cette abondance de recherche sociologique innovatrice, comme l'étude sur Marienthal. La majeure partie du travail scientifique innovateur était exécutée en dehors de l'université par des chercheurs qui souvent travaillaient dans des professions non directement reliées à leur intérêt scientifique. D'autres caractéristiques de ces études étaient leur transdisciplinarité, leur orientation pratique et leur institutionnalisation précaire en-dehors de l'université. Pour bien marquer cette distinction entre la condi-

tion actuelle des sciences sociales et ce qu'était leur « état de l'art» dans les années 20 et 30, on utilise l'expressionplus largede « discourssur la société ».
Dans la suite du texte, le début de la carrière de Paul Lazarsfeld à Vienne est interprété comme un :cas remarquable mais néanmoins typique des conditions spécifiques de ces discours et de leur impact créateur. Bien qu'il soit évident que

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Paul

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les mérites de Lazarsfeld et ses innovations ne peuvent s'expliquer seulement par les conditions sociales et intellectuellesde la « Vienne Rouge », son développement intellectuel a été néanmoins déterminé par la situation politique et culturelle de Vienne et de son université. Cette brève reconstruction de quelques-uns de ces déterminants conduit finalement à une évaluation des efforts pour disséminer les connaissances de sciences sociales à un grand public qui était une des caractéristiques de ces discours sur la société. Comme Lazarsfeld lui-même, beaucoup d'autres intellectuels comme Otto Neurath, Edgar Zilsel et bien d'autres, ont consacré une bonne part de leur travail à « éduquer» le peuple par différents moyens. L'évaluation de leurs succès et de leurs échecs doit évidemment être tentée à titre seulement provisoire; néanmoins, quelques faits et impressions suggèrent une appréciation très critique. Leur optimisme majeur quant à la transformation de la société au moyen de la science et de l'éducation, qui tenait lieu de principal fondement politique à ces efforts, n'est guère compréhensible aujourd'hui. Qui plus est, certaines prétentions excessives des réformateurs sociaux à convertir les travailleurs en individus concernés tant politiquement que sociologiquement ont dû perdre de leurs illusions sous les contraintes de la réalité.

I. INTRODUCTION

1996 is the 20th anniversary of Paul F. Lazarsfeld's death. I never had the opportunity to meet him - but even if I had, I couldn't have told you very much about this meeting: I would have been too young. Nevertheless, I met several impressive people who knew Paul F. Lazarsfeld and who experienced him as a father, as a husband, a friend, as the best colleague, or the most influential teacher. What was absolutely fascinating for me as a young social scientist, witnessing all those stories, anecdotes and reconstructions, was the astonishing impression that nearly twenty years after the death of this man, the memory of him seemed so fresh and strong and vivid, as if he just had left the room a few minutes ago. Obviously, it is a little bit hard for a young, or better: youngish, social scientist like me to add anything to all those overwhelming personal memories and especially to the detailed studies on the various marks which Lazarsfeld did not only leave in the realm of the international social sciences. Hence, my modest contribution cannot focus on the person Paul F. Lazarsfeld, his personality or his research style. There are others who know much better, who have collaborated with him and have experienced his extraordinary
personality

-

so what can I do?

In my contribution I shall try to benefit from the fact that I am currently participating in a project in the field of the historiography and sociology of science, which focuses on the relationships between science and the public in

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Vienna between 1900 and 1938. And especially during the inter-war-period, when Lazarsfeld and his colleagues were beginning to revolutionize the organizational and methodological structures of social research, the dissemination of science became a crucial element in this unique cultural experiment of« Red Vienna ». And Lazarsfeld & Co. were also taking part in these educational efforts - be it just by « making visible the invisible» with their innovative studies, be it by critically appraising their successes and failures with the help of their surveys. But there are quite a few other features that make Lazarsfeld's early career and its Viennese contexts interesting, both for a historian of the (social) sciences and for a young social scientist today. First of all there was of course this specific organization of research, which should become a world-wide model for research-institutes in that field, and which has already been discussed in many publications. Further, there was this fascinating kind of transdisciplinarity, which Lazarsfeld and his colleagues were pursuing in their research. These permanent border-crossings between disciplines, which easily would be today identified as sociology, statistics, psychology or mass communication, are also a challenge both for the contemporary historian and sociologist, insofar as one is obliged to rethink both the concept of disciplinary histories and of disciplinary identities. Was the early Paul F. Lazarsfeld a statistician, a sociologist or a psychologist? And how can and why do we claim that he was mainly a psychologist, or a sociologist or whatever?2 Or, 'on the contrary, was it not this specific hybridization of different fields that was responsible for the innovations he and his colleagues have achieved? Besides their fixation on disciplines, narrations of the history of the social sciences have traditionally focused on the founders and the classics of the
l I

I

respective disciplines, the processes of institutionalization and auton-

I omization, and the progressive accumulation of knowledge of societies. The levels of disciplinary developments have been measured by university I training opportunities, the availability of specialized journals or government subsidies for research projects (ShiIs 1970). Now these traditional perspectives and their theoretical and practical implications have been challenged by recent studies in the history and sociology of the social sciences. They reject the idea of a continuous accumulation and development of sociological knowledge by observations and that decisive advances in the social sciences seem to occur in highly localized contexts, where social scientists try to cope with crisis situations in society. These recent studies also questioned the assumption that the institutionalization of sociology and related disciplines is to be equated with higher degrees of autonomization. Instead they have argued that these kinds of processes don't have to occur in academic forums only (Wagner, Wittrock, Whitley [eds.] 1991).

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These new approaches in the history of the social sciences find a perfect illustration in the situation of the social sciences in Vienna during the interwar period. In Austria's First Republic (1918-1934), largely determined by major economical and political crises, the social sciences experienced a most remarkable blossom. Nevertheless, if you apply the traditional criteria of institutionalization of a scientific discipline, such as professorships for sociology, university training, journals, sociology nevertheless did not exist in Austria, at least not in an academic form.

II. THE POLITICAL

CLIMATE OF«

RED VIENNA»

To get a better understanding of the way the discourses on society in « Red Vienna» intersected with the specific socio-political and socio-economic contexts of that place and time, it seems to be necessary to depict some features of the political and economic situation. After the end of World War I, the Austro-Hungarian Monarchy fell apart and the former crown-lands became independent. For the German-speaking parts of the former monarchy this meant that a big empire of 50 millions inhabitants was reduced to a small country with 6 millions people. Cut off from the agrarian centres of the former monarchy in Hungary and from the industrial zones in Bohemia and Moravia there were only a few who claimed that an independent Austria would be able to survive. A majority of the population and the leading politicians especially of the Social Democrats were arguing forcefully for Austria's annexation with Germany. After the collapse of the monarchy, a vacuum of power had arisen and was filled by the two biggest parties, the Christian Socialists and the Social Democrats. Whereas the Christian Socialist party was supported by the farmers, the middle-classes and the Roman Catholic church, the Social Democrats represented the majority of the working class. Immediately after the war, the two big parties formed a coalition, which finaIly broke up in 1920. From this year on, Austria was governed by the Christian Conservatives, whereas the Socialists remained in opposition. In the course of the years, the tensions between the two big camps had gradually grown - also due to the economic crises and the fact that both parties had their own militia. The stronghold of the Social Democrats was Vienna, where they won the absolute majority in the elections of 1919. But while the administration ofthe industrialized capital Vienna was Socialist-controlled, the rest of the country, being predominantly agrarian, remained conservative and faithful to the Catholic tradition. In Socialist-controlled Vienna, an ambitious program of working class housing projects, health schemes, and adult education

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programs Socialist party were carried out, and a third of the Electorate of Vienna were members of the party (Leser 1981). The prevailing Weltanschauung of « Red Vienna» was the so-called Austro-Marxism - a notion which was originally thought to be an insult and which became synonymous with the strategies and practice of the Socialist movement deployed in constructing a dense organizational framework for restructuring the whole culturallife of the town. The thrust of the endeavors guided by Austro-Marxism was to build up something like a new counterworld against the bourgeois way of life. Different networks were supposed to
guide the citizens

-

and especially

the urban working

class

-

in their

education and leisure time, from childhood to the grave. Due to the lack of political power on the national level, changes in the sphere of production were out of sight. Thus, all the efforts to induce any societal changes were concentrated in building an elaborate organizational network. The leaders of this unique movement saw the take-over of the
cultural sphere as an anticipation of a future yet to come

-

which, however,

led to a tragic under-estimation of the real dangers :that were to come from outside on the political and economic levels.

III.

THE BLOSSOM OF THE SOCIAL SCIENCES AND THEIR « PRE-INSTITUTIONALIZATION»

It was in this unique climate of « Red Vienna» that cultural and intellectual innovations took place. And indeed, looking back on the period between 1919 and 1938, one is confronted with an abundance of innovative sociological ideas, both methodologically and theoretically. Apart from the best-known Austrian study in the field of social research, Die Arbeitslosen von Marienthal (1933), conducted by Marie Jahoda, Paul F. Lazarsfeld and Hans Zeisel at the Osterreichische Wirtschaftspsychologische Forschungsstelle, these innovations include: innovative and politically relevant studies in the sociology of law by Karl Renner and Hans Kelsen surveys on the situation of women and women 's labour by Kiithe Leichter contributions to the sociology of knowledge (by Wilhelm Jerusalem, Ernst Grünwald) . a phenomenologically based methodology of the social sciences by Alfred Schütz and Felix Kaufmann efforts to combine sociological and historiographical methodologies by

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Ludo Moritz Hartmann

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the development of a comprehensive system of social indicators for the comparison of living standards and a methodology for the visualization of relevant social factors, both by Otto Neurath the perhaps only socio-statistical novel ever written by Rudolf Brunngraber (1932 [21988]) studies in the history of science and social epistemology, especially by Edgar Zilsel (Müller 1988; Fleck 1990). How can this abundance of creative scientists and innovative research be explained? What were the societal, infrastructural and intellectual preconditions for such a diversity of innovative social research? Many answers have been given, ranging from the specific political climate and a general social crisis to specific structures of scientific communication and organization. And it seems that these explanations and many different other factors have to be considered as plausible explanations (Deutsch et al. 1972). For instance, if we take the politically relevant studies of this time and their leftist oriented protagonists, the influence of the prevailing Austro-Marxist Weltanschauung is obvious: In « Red Vienna» many of the young social scientists believed in the possibility of a democratic Socialism, in the vision of a « new mankind» that could be made possible through educational efforts. And this Weltanschauung also clearly guided their scientific work (Jahoda 1981; Weidenholzer 1981). But besides these « ideological» and macro-structural factors, a contemporary observer also would take into account the institutional basis of the social sciences in this period. Hence, one easily would presume that these extraordinary intellectual accomplishments must have been the final outcome of large-scale funding and of a good infrastructure for a discipline that already has found its cognitive and social identity (Lepenies 1981). But unlike in France or in Germany, the institutionalization of the discourses on society, especially at the universities, had barely taken place in Austria, respectively in « Red Vienna ». With the exception of only one professorship for sociology, that by Othmar Spann, who propagated an organicist theory of society and of radical Catholic and German-National thoughts, no university chairs were designated for social scientists. This simply means that the sociological studies indicated above were conducted outside the universities, or, to a lesser degree, within different disciplinary contexts (Fleck 1990). To understand this lack of « academization » one has to bear in mind the specific situation of the Austrian universities in the inter-war period. On the one hand, they suffered from the bleak economic situation after World War I. The Viennese universities even had to be supported by foreign help, because nogovernment subsidies were available. On the other hand, the universities clearly were a stronghold of reactionary politics. As a consequence of the political instability after 1918, a strong fear of socialism prevailed especially

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at the university and the doubts about the « survival» of Austria reinforced the already existing reactionary German-Nationalist and anti-Semitic tendencies at the university. Therefore, the plan of the Socialists to integrate the universities in their efforts to democratize the educational system was strictly and successful1y rejected by reactionary university teachers. Just to give one example of the political bias of the universities, again taking into consideration the situation of the social sciences: From the year 1929 onwards the Catholic and conservative sociologist Ernst Karl Winter tried to habilitate3 at the faculty of law at the University of Vienna. He submitted three different theses for the « certificate of habilitation» but final1y failed in 1935. The rejection of his application was clearly motivated by political reasons: In spite of his conservative and Catholic creed, Winter was all too liberal for the dominant political group at the university, headed by Othmar Spann. Winter was no German-Nationalist and therefore also an opponent of the Anschlufi, the German annexation of Austria.4 In Spann's opinion it would have been no problem to habilitate Winter with regard to his scientific qualifications. Yet his political conviction made it impossible (Preglau-Hammerle 1986). This rather typical case refers to the fate of many young scholars especially in the humanities and the social sciences whose careers at the university had been forestalled before they could even get started. Edgar Zilsel, the pioneering historian of science, had just as little chance to habilitate like many other highly inspired scholars - due to political and racist reasons. Considering the political situation at the university, there was nearly no place for an academic institutionalization of the social sciences - with the only exception of the Psychology Department of Karl and Charlotte Bühler. Because of this lack of embeddedness, the organizational bases of social scientific discourses had to lie elsewhere. For the dominating AustroMarxist: strands of sociological thought this framework was provided by the Social Democratic party, the Viennese Chamber of Labour and diverse new centres of education, such as the people's universities or Neurath's Gesellschafts- und Wirtschaftsmuseum. This academic non-professionalism is also reflected in the kinds of employments of the authors of main sociological studies of this time. Most of them had to work in professions unrelated to their scientific interests. Alfred Schütz was a banker, Felix Kaufmann a company manager, Otto Neurath the director of a museum, and Karl Pohinyi worked as a journalist. And quite a few of them taught in schools, such as Marie Jahoda, who taught at a primary school, Paul Lazarsfeld, who taught at secondary school (before he could live from his income as an assistant to the Bühlers) and Edgar Zilsel taught at people's universities (Volkshochschulen).

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This non-professionalism with regard to the academic institutionalization had of course some major disadvantages: besides the double stress for the scientists themselves, their scientific isolation seems to be one of the most characteristic conditions of their studies. Only a few international contacts and barely no transnational exchange of ideas existed. The « non-academization » nevertheless also had its intellectual advantages - at least in the historical perspective of the chroniclers of Austrian sociology. The social scientists of this period concentrated on actual social problems and pursued broader objectives in their works than today's sociologists normally do (Fleck & Nowotny 1993). Their « closeness to reallife » is also manifest in the specific relations between the researchers and their « objects under study», which sometimes resembled the characteristics of action research. The Marienthal-study, for example, also produced some direct benefits for the unemployed inhabitants in this village, and some surveys, like those of Kiithe Leichter on working women, were partly carried out by factory workers and trade-union members themselves. Somehow it could be said that the creativity in the discourses on society in « Red Vienna» was a consequence of the productive accomplishment of a general societal crisis but also of certain restrictions and unfavourable conditions which social scientists of this period had to cope with. Broadening the picture one becomes aware that quite a lot of innovations in the field of cultural and scientific production and not in « Red Vienna» only have been a fruitful outcome of this kind of conditions. A lot has been written on the specific organization of the social research that was done at the Wirtschaftspsychologische Forschungsstelle, and indeed, its specific logistic structure, which became so influential afterwards, was also determined by the circumstances. The Wirtschaftspsychologische Forschungsstelle was organized as a private society which could conduct commercial, market-oriented research but which nevertheless had a linkage to the academic discourse. However, it would never have had the chance to be a purely academic department at the university. And it had to carry out commercial research to finance the more interesting scientific projects, because no money from the state and only little money from the municipality was available. This interesting and prevailing phenomenon in the history of the sciences - innovation as fruitful accomplishment of deprivation - has of course been reflected in the sociology and the historiography of science. There are some concepts available which seem to be useful for elaborating this specificity of scientific innovations, for example Joseph Ben-David's concept of « rolehybridization ». Combining perspectives from the sociology of knowledge and of sociology, the late Ben-David argued that scientists with specific intellectual backgrounds who are forced to leave their fields of reference but

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nevertheless are able to synthetizise these different contexts productively, are the most productive and innovative ones (Ben-David 1991; Freudenthal & Lowy 1988). And indeed, especially but not only in the social sciences many of the great innovations were contributed by scholars who had been trained in other disciplines than the one they became famous in.5 This of course does not mean that all the innovations in scientific disciplines must come from outsiders or « hybrids », from scientists who have changed their social and intellectual groups of reference. But looking at major innovators in the field we realize that quite a few of them earlier had been forced by specific social conditions to leave their fields of work, their reference groups and their audiences. I argue that the early scientific career of Paul F. Lazarsfeld is in many ways symptomatic both for the situation of the discourse on society in « Red Vienna» but also for this specific phenomenon in the development of sciences in general, although Lazarsfeld himself probably would not have agreed with this interpretation. But nevertheless, I would counter that his early scientific career definitely was not that smooth, almost teleological progress which he later constructed in his memoirs (Lazarsfeld 1969). During his early years as a scientist, he was changing his fields of work and his reference groups several times - even before he left Austria for the United States and implemented his accumulated knowledge in a completely different environment. His first field of studies in the early 1920s were the natural sciences, motivated by the physicist Friedrich Adler, the son of the founder of the Social Democrat party. Paul F. Lazarsfeld wrote his dissertation in mathematics on aspects of Einstein's theory of relativity (1924) and later he worked as a teacher for physics and mathematics in a Gymnasium. It is rather unclear whether he left the university and his field of interest deliberately or for political reasons. But as it seems, he himself was rather unsure whether he should abandon the natural sciences and concentrate on the social sciences. Perhaps Lazarsfeld would have become a good or even an outstanding mathematician - in the social sciences he became an internationally leading figure, the founder of an international scientific enterprise (Pollack 1979). Nevertheless, his early epistemological reference to the natural sciences, the Empiriocriticism of Ernst Mach and its further development by the positivist philosophy of the Vienna Circle never left him and clearly shaped his way of conducting social research. The same of course holds for many other innovations he brought to the social sciences - e.g. his effective way to organize research groups, which he explained with his experiences as the leader of Socialist youth groups. Of course one cannot say that the specific circumstances alone were the only reason for Lazarsfeld's outstanding merits

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in the social sciences and that his innovations can be explained only by the social and intellectual conditions in «Red Vienna ». As Marie Jahoda already put it in valid words: « It is correct that history makes man; but at the same time it is also correct that man makes history. In the social sciences, Paul Lazarsfeld has made history» (Jahoda 1981).

IV. DISSEMINATIONS

OF KNOWLEDGE

AND THEIR LIMITATIONS

.

But let us turn back to the specificities of the discourses on society in «Red Vienna ». I argue that this double footing in society and the familiarity with the field under study, both typical features of the sociological discourse in the inter-war period, also had its consequences on the specific applications and diffusions of these knowledges on society. For a better appreciation of the endeavours of many social scientists to enhance the concerns for social problems in the public and to « popularize» sociological knowledge, one has to take into account that the relations between social research and policy were far from being established ones: the modern institutional interfaces between the producers and the users of social research were just coming into being. And Lazarsfeld and his colleagues also played a pioneering role in tightening the bonds of the network between reformist-oriented politicians, representatives of the economy and of the social sciences (Nowotny 1983). One has also to bear in mind that « Red Vienna» in the 1920s resembled a cultural laboratory in which all kinds of social reforms were taking place. And the (social) sciences as well as education played a crucial role within this reformist endeavours of the Social Democratic municipality of Vienna. In consideration of these specific educational priorities it is neither a surprise that the Psychological Department of Charlotte and Karl Bühler became the early intellectual centre for social research in Vienna, nor that one of Paul F. Lazarsfeld's first monographs dealt with the education of proletarian youth and the choice of a career. In addition, quite a lot of the work of Lazarsfeld and his colleagues at the Wirtschaftspsychologische Forschungsstelle was directly or indirectly dedicated to improve not only the situation but also the education of the working class. Lotte Radermacher's dissertation for example focused on the audiences of University Extension, respectively adult education, and analyzed the demographic composition of the participants and their motivations. Adult education itself with all its diverse activities somehow has served as a « counter-university» for the (social) sciences in this period (Dvorak 1985). Many of nowadays best-known social scientists have taught there, such as Edgar Zilsel, Paul Lazarsfeld, Ludo Moritz Hartmann, Alfred

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Adler, Hans Kelsen - just to mention a few of them. And most of them could not find a job at the university. Although these fruitful encounters of adult education and social science are still to be examined in more detail, it can be said that the scientists also have benefited from these experiences - at least in their power of expression and the clarity of their writings. One of the most fascinating intellectual figures of this adult education movement but also of the whole « Red Vienna» was of course Otto Neurath, who spent much of his tireless creativity on improving the popularization, or, as he has put it, « democratization» of (social) scientific knowledge (Stadler [ed.] 1982). As the founder of a museum of society and economics, he was especially concerned with the visual representation of social and economic facts. But he also animated other forms of popular expressions of sociological or statistical knowledge, such as Rudolf Brunngraber's unique sociostatistical novel Karl und das 20. lahrhundert. Not accidentally, these efforts met with the aims of the social research of Lazarsfeld and his colleagues, who were also looking for a sociographical « visualization of the invisible» (Jahoda 1981). But what about the reactions and consequences of these endeavours to make knowledge about the social and natural world accessible to a wider public? The evaluation of their successes and failures obviously has to be a highly tentative one - nevertheless, some facts and impressions suggest a quite critical appraisal (Langewiesche 1980; Gruber 1991). Most generally, the prevailing optimism of transforming a society through the means of science and education, which served as the main political underpinning for these efforts, is hardly understandable today. What is more, some all too high pretensions of the social reformists to convert workers into both politically and sociologically concerned individuals were in fact disillusioned by the constraints of reality. First of aH, only a quite low percentage of the Viennese population was affected by the educational endeavours, for instance in the adult educationist movement. It is hard to reconstruct today the number of people involved; nevertheless, the estimation seems to be plausible that less than 5% of the Viennese adults came into contact with adult education. An even closer look at the student statistics of the « people's universities» could show, that a majority of them already had an above-average educational background, i.e. were skilled or white collar-workers, or even teachers themselves (Taschwer 1995). As one also could extrapolate from the Marienthal-study, unskilled workers and especially unemployed people had liule or no interest in enhancing their knowledge about the world. But even those who actually participated might have failed to live up to the high intellectual standards expected of them. For example, a closer look at the

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newly established workers' libraries could show that the librarians were not very successful in carefuHy guiding the workers from « light» reading to the sciences and social sciences, which were considered the true cultural enrichment (Gruber 1991). Besides the survey of Radermacher, the Wirtschaftspsychologische Forschungsstelle conducted a few other surveys which dealt with educational aspects, for example of Viennese radio-listeners and their interests. In this study it was clearly shown that the people were much more interested in « light and entertaining music» than in features intended for their education (Benetka 1995). After the emigration of Lazarsfeld there were quite a few interesting surveys carried out on the scientific literacy of the Viennese Population. Not very surprisingly these studies proved that a high percentage of the inhabitants of Vienna did not know the most fundamental things in economics and geography. In a contemporary newspaper article, the basic outcomes were summarized as foHows : « It came out that even the most primitive educational backgrounds were seldom found. Results of the research.on political economic terms were published recently and were hardly satisfactory. In the following weeks the geographicalliteracy of the Viennese people will be examined. "The old Romans had a much better knowledge of the earth than those Viennese people who are reckoned among the educated classes", Dr. lahoda said ».6

V. SUMMARY

In this brief contribution l tried to depict some determining aspects of the Viennese years of Paul F. Lazarsfeld - although its main focus layon the specific contexts he was confronted with. First, the political and economic circumstances had to be illuminated to understand both the situation at the university and the fruitful non-academization of the social sciences. Hence it was argued that some of the unfavourable conditions which Lazarsfeld and his colleagues had to manage were obviously related with the distinct blossom the social sciences lived in these years. Especially the non- or paraacademic institutionalization of many of these research efforts also had its clear advantages. Its perhaps most prominent example was the organizational structure of the Wirtschaftspsychologische Forschungsstelle with its commercial and academic branches, which functioned as a model for many social research institutes after World War II. The discourses on society in « Red Vienna» and the actual research performed was highly determined by actual social problems and not by academic fashions and often it was carried out in a transdisciplinary or at least multimethodological way, Someof these studies, and Marienthal is a

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particularly good example of that, also integrated the persons concerned in these investigations. Moreover their efforts aimed at visualizing the invisible and met with other endeavours to disseminate relevant knowledge about the world. Besides, some of these studies already critically examined how the transmission of information and education works. Obviously, much more knowledge would be needed to complete this very sketchy picture of the production, the diffusion and the reception of the discourses on society in « Red Vienna» -and their limitations. But perhaps this kind of studies could also provide us with a better understanding of why this cultural experiment in this former centre of Europe finally collapsed in civil war and Fascism.

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NOTES
I. The author wishes to thank the Austrian Research Council, the Fonds zur Forderung der wissenschaftlichen Forschung, for financing the project « Science and the Public in. Vienna, 1900-1938 » (Project No. P 100050-HIS), which made it possible to complete this paper. 2. But this kind of transdisciplinarity should also force us to rethink the disciplinary matrix we as social researchers are confronted with today. Is it not often quite short-sighted - especially with regard to the object of research - to think in disciplinary boundaries like sociology, psychology or mass communication often without acknowledging other research perspectives
than our own? 3. In Germany and Austria the « habilitation » respectively the habilitation-exam is a precondition for holding a professorship at the university. 4. The conditions for Winter's habilitation were quite clear, as the Dean of the Department formulated them: « As long as you do not publish a leading article in the Deutschü.vterreichÜche Zeitung (the Austrian newspaper of the National-Socialists in the early 30s, K.T.) favourable to the annexation of Austria, you won 't get habilitated. »

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5. This becomes obvious when looking at some of the most influential social theorists in Continental Europe during the last decades. Just to mention a few: Norbert Elias for example was trained as a physician, later as a philosopher and he wrote his first sociological book when he was nearly 40 years old. Pierre Bourdieu studied philosophy and anthropology before he turned to sociology. Niklas Luhmann was originally trained in law and worked as an administrative officer (cf. also Dogan & Pahre 1990). 6. Neue Freie Presse, 6 November, 1935. In an interview 45 years later, Marie Jahoda also described this kind of studies (which nowadays are carried out under the label « Public Understanding of Science» in a different but certainly not more sophisticated research design) : « During the Abyssinian war we conducted a survey in which a map of Africa was given to the people, and they were asked to draw Abyssinia on it. The result was that three quarters of Africa were Abyssinia. This had interesting implications for the question of public knowledge is varying and being dependent on actual news » (Jahoda [1979] 1989). - how it

La Méthodologie de MarienthalI
François-A. ISAMBERT

The Methodology of Marienthal. Due to the crisis of the 30's the factory of Marienthala small township near Vienna - closed its gates and the inhabitants (about 500 families) went into unemployment. Paul Lazarsfeld, Marie Jahoda and Hans Zeisel of the Bühlers' Economic Psychology Center surveyed that situation where a whole community was deprived of work and wages, with the tiny relief of assistance. Not only the living standard had decreased, but the cultural and social life was reduced: the theater; the library, the political meetings suffered of a loss of interest though the inhabitants had much more time available. Having lost the incentives of making use of their time, the workers did not even search any more for a job in the villages around Marienthal. The change of time itself was different for men and women. The husband had frequently nothing to do, while the wife was occupied by housekeeping and childrearing. But both diminished their relationship. The authors show quite clearly that there was a kind of selfannihilation system in which the loss of professional activity generated loss of social activity on the whole.

Autriche 1930. À une heure de Vienne, la bourgade industrielle de Marienthal, près de 500 familles, maisons basses, à quelque distance d'autres cités du même genre. Depuis 1830, les habitations se sont bâties autour de l'usine Todesko qui file le coton. Dans cette région de terres pauvres, cette source d'emplois attire d'assez nombreux ouvriers de Bohème et de Moravie et des Allemands. Vers 1860, les activités industrielles s'enrichissent du blanchissage et du tissage. Bien que les salaires ne soient pas très élevés, il fait assez bon vivre à Marienthal, sous un patronat paternaliste qui assure un tra-

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vail stable, impliquant souvent la famille tout entière. La grande crise approche. 1926 ; la moitié des ouvriers sont licenciés. Les tentatives de restructuration échouent et on arrête les machines en février 1930. Marienthal est au chômage. Les sciences humaines à ce moment se développaient à Vienne sous l'impulsion des psychologues Karl et Charlotte Bühler qui avaient fondé en 1923 le département de psychologie de l'Université. Paul Lazarsfeld se joignit à eux et créa en 1927 le Centre de Recherche en Psychologie Économique (Wirtschaftspsychologische Forschungstelle).2 Cette appellation, aujourd'hui inhabituelle, trouve apparemment son origine dans l'appréciation et la critique des travaux empiriques de Max Weber et de son frère Alfred qui, dans le cadre de la Vereinfür Sozialpolitik avaient mené des enquêtes au début du siècle sur les ouvriers allemands. L'ambition de Max était de découvrir les orientations de pensée de ces ouvriers, une fois connues leurs conditions de vie (ce qui va, en fait, à l'encontre de l'idée selon laquelle, connaissant les conditions d'existence, on peut en déduire le contenu de la conscience). Cette démarche de compréhension sur une base empirique avait permis de réunir un matériel très riche, mais l'exploitation s'était montrée déficiente et avait laissé prise à une accusation d'« impressionnisme », faute d'instruments d'analyse adéquats.3 Lazarsfeld s'employait à combler cette lacune à laquelle il était sensible4, d'une part par une réflexion méthodologique ouvrant la psychologie à l'exploitation des enquêtes5, d'autre part en participant lui-même à des enquêtes, notamment sur le choix du métier chez les jeunes.6 Dans la différence entre les intentions de travail et le travail effectif, il rencontrait le chômage7, phénomène auquel le sensibilisait par ailleurs son appartenance au parti socialiste. Marie Jahoda et Hans Zeisel constituèrent avec Paul Lazarsfeld une équipe dirigeante remarquablement homogène.

I. MÉTHODOLOGIE

Avaient-ils

une méthode?

Il est inexact d'affirmer comme Pierre Bourdieu que Les Chômeurs de Marienthal sont, parmi les œuvres de Lazarsfeld « celle qui le satisfaisait le moins »8. Je me rappelle au contraire avec quelle prédilection il nous racontait cette expérience hors du commun, lors du séminaire qu'il donna aux Hautes Etudes lors de son année sabbatique à Paris. Il s'en explique du reste dans l'introduction qu'il donna à la traduction américaine de 1971. Certes, il

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attendit cette année-là pour traduire l'ouvrage en anglais, parce que depuis, il avait publié des travaux d'une méthodologie beaucoup plus sophistiquée, notamment du point de vue l'analyse statistique.9 Mais il se rendit compte que tout ce qui avait été écrit sur le chômage depuis confirmait l'interprétation d'alors et que Les Chômeurs de Marienthal faisaient figure de tête de file, en particulier cette thèse qui est plus que jamais d'actualité et que viennent confirmer les plus récentes études sur le chômage en Francelo :
«Que le chômage prolongé mène à un état d'apathie qui leur restent ».11 dans lequel les victimes n'utilisent

même plus les rares occasions

L'approche pouvait sembler naïve « et pourtant, nous avions un programme méthodologique très défini ».12 Il s'agissait de combiner des données quantitatives avec 1'« immersion dans la situation» (et ici, Lazarsfeld rappelle l'expression qu'il avait employée dans la version allemande sich einleben intraduisible en français aussi bien qu'en anglais, comme le mot Erlebnis qui fait appel à la notion de vie). Mais Lazarsfeld est loin de se satisfaire de l'aspect quelque peu romantique de ce mode de connaissance:
« À cette fin, il était nécessaire d'obtenir un contact si immédiat avec la population de

Marienthal que nous puissions apprendre les plus petits détails de sa vie quotidienne. En même temps, nous avions à percevoir chaque jour qu'il était possible de la reconstruire objectivement; finalement, une structure devait être développée pour la totalité qui permette à tous les détails d'être vus comme des expressions d'un nombre minimal de syndromes fondamentaux ».13

Telle était, sous sa forme la plus concise, la « méthodologie» des Chômeurs de Marienthal dont les commentateurs français n'ont perçu que l'aspect le plus fruste qu'ils se plaisent à soulignerl4, sans voir les trois moments qui sous-tendent un exposé dont la limpidité est exemplaire: le contact, le choix des faits significatifsl5 et le montage d'une structure d'ensemble donnant leur sens à chaque fait particulier.

Einleben On a majoré l'importance donnée par les enquêteurs à l'observation participante, qui aurait été la manière de traduire méthodiquement l' Einleben. « Les enquêteurs doivent passer inaperçus (...) Pendant près de deux mois, ils vont se transformer en moniteurs de sport, en professeurs de couture, en médecins, en collecteurs de vêtements, pour entrer en contact de façon "naturelle" avec la population »16. Et Pierre Bourdieu de regretter« que les enquê-

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teurs aient dû, pour approcher leur objet, se présenter comme des "travailleurs sociaux" et s'exposer à susciter ainsi ce qui apparaît aux dominés, instruits par l'expérience, comme la contrepartie obligée de toute action d'assistance ou de bienfaisance, c'est à dire la soumission plus ou moins affichée aux normes dominantes »17. Il y a là une critique de toute observation participante, qui se discute. Participer à un ensemble social, c'est nécessairement y prendre un rôle et susciter une attente. Actuellement, le rôle d'enquêteur est admis socialement dans la plupart des milieux. Ne suscite-t-il pas pour autant lui aussi la perception d'une attente et l'enquêté ne présente-t-il pas un « personnage» que seuls les moins expérimentés se croient dispensés de décrypter. Que, pour entrer en contact, il soit parfois opportun de ne pas passer pour un obervateur professionnel se comprend aisément, à la condition d'être conscient du prix à payer qui n'est après coup qu'une forme parmi d'autres de la subjectivité des données qualitatives recueillies. Or de cela, nos enquêteurs étaient conscients et ont cherché à réduire la part du subjectif « en écartant toute impression qui n'avait pas un support objectif »18.

Recoupements

Surtout, ils ont multiplié les approches croisées, d'une manière qui rend impossible un déguisement continu en travailleurs sociaux: les « dossiers de familles », les « histoires de vie », les « feuilles d'emploi du temps », les « rapports et plaintes », les « narrations scolaires », avec un prix pour la meilleure composition sur « Comment je vois mon avenir », des rapports divers et des « données statistiques », dont celles, établies par la Chambre de Commerce sur des notes de « tenue de maison ».19 C'est seulement après l'énumération de toutes ces sources qu'il nous est dit que « ce n'est pas tout» :
« Nous établîmes comme point fort de notre règlement qu'aucun de nos chercheurs ne soit à Marienthal comme simple journaliste ou observateur extérieur. Chacun devait intervenir de façon naturelle dans la vie collective en participant à une activité, généralement utile à la collectivité »,20

La nature de ces activités et les convictions (socialistes) des enquêteurs font penser qu'il s'agissait au moins autant de participer vitalement (cf. sich einlebenn) pour mieux comprendre, que de « passer inaperçus ». Ainsi ils avaient fait venir de Vienne un lot d'habits qu'ils avaient mis à la disposition des familles: aide réelle en même temps qu'occasion de briser la glace. Dans

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les réunions politiques, ils étaient de plain-pied. Ils organisèrent des cours de coupe, des consultations médicales hebdomadaires, des cours de gymnastique et des « conseils aux parents». Le terme d'Einleben doit donc être pris dans un sens global. Se plonger dans la vie de Marienthal ne désignait pas une assimilation intuitive à la population, mais être ouvert à tous les indices permettant de « comprendre par interprétation» pour parler comme Max Weber21 le sens des comportements des habitants de la localité: aussi bien des documents d'archives que des interviews, que des observations visuelles.

Convergences

Constate-t-on pour autant une « absence quasi-totale de construction consciente et cohérente qui voue le chercheur à la fuite compensatoire dans un effort frénétique de recollection exhaustive» ?22 Nous avons mentionné combien Lazarsfeld et ses co-équipiers avaient voulu considérer leur objet comme une « structure» à construire. Il serait bien étonnant que, sans se fermer aux découvertes inattendues, ils n'aient pas planifié leur enquête en fonction des réponses qu'ils attendaient d'elle. Or les questions capitales nous sont exposées. Déjà, le titre allemand indiquait qu'il ne s'agissait pas seulement de décrire un état, mais de comprendre un processus, celui des effets, non seulement sur les individus, mais sur une collectivité entière, du « chômage de longue durée ». La recherche de « faits significatifs» va prendre un double sens: d'une part, il s'agit de ces faits qui ont de l'importance pour les intéressés, autrement dit, comme l'exprimait Weber, des faits « qui ont trait aux valeurs »23. D'un autre côté, il s'agit de faits qui se rangent dans un réseau explicatif en lui donnant un caractère intelligible. D'où une grille qui énumère d'une part les « Attitudes à l'égard du chômage », d'autre part les « Effets du chômage ».24 Nous ne suivrons pas chacun des filons de l'enquête (dossiers familiaux, histoires de vie) tels qu'ils ont été matériellement poursuivis. Pour être fidèles aux lignes conductrices, nous pourrions alors prendre une à une les questions qui résument les interrogations des enquêteurs: « Quelle a été la première réaction au chômage? Quels efforts l'homme a-t-il fait pour trouver du travai!? (...) Quels sont les effets sur la condition physique de la population? Quels sont les effets sur les résulats scolaires des enfants? » Mais l'exposé des résultats nous est donné dans des chapitres thématiques dont l'assemblage conduit à la synthèse finale. Nous userons de la facilité de nous laisser guider par ce découpage25 qui permet de grouper les faits significatifs en grands

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