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Pauvreté et démocratie au Pérou

De
337 pages
La démocratie sert-elle les pauvres ou se sert-elle d'eux ? En sanskrit classique, niti désigne l'adéquation des institutions et nyaya évoque la justice réalisée. Comment passer de la niti électorale à la nyaya démocratique ? Ces questions d'Alexis de Tocqueville et d'Amartya Sen sont au cœur de ce livre. L'analyse de l'histoire démocratique péruvienne contemporaine au regard de la pauvreté andine, amazonienne ou citadine, ancre ces interrogations dans le terrain d'une démocratie qui s'invente dans un contexte de pauvreté.
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Pauvreté et démocratie au Pérou




















Recherches Amériques latines
Collection dirigée par Denis Rolland
et Joëlle Chassin

La collection publie des travaux de
recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s’étend du
Mexique et des Caraïbes à l’Argentine et au Chili.

Dernières parutions

Pierrette BERTRAND-RICOVERI, Mitología shipibon 2010.
German A. de la REZA, Les nouveaux défis de l’intégration en Amérique latine,
2010.
João Feres Júnior, Histoire du concept d'Amérique latine aux Etats-Unis, 2010.
Marie-Cécile BENASSY-BERLING, Sor Juana Inés de la Cruz. Une femme de
lettres exceptionnelle. Mexique XVIIe siècle, 2010.
Florencia Carmen TOLA, Les conceptions du corps et de la personne dans un
contexte amérindien, 2009.
Marcio Rodrigues PEREIRA, Le théâtre français au Brésil de 1945 à 1970 : un
outil de la diplomatie française contre le recul de son influence culturelle,
2009.
Alain KONEN, Rites divinatoires et initiatiques à La Havane, 2009.
Montserrat VENTURA i OLLER, Identité, cosmologie et chamanisme des
Tsachila de l’Équateur, 2009.
Henri FAVRE, Le mouvement indigéniste en Amérique latine, 2009.
Thomas CALVO, Vivre dans la Sierra zapotèque du Mexique (1674-1707),
2009.
Paola DOMINGO et Hélène VIGNAUX (dir.), Arts et sociétés en Amérique
latine : la transgression dans tous ses états, 2009.
Héctor DANTE CINCOTTA, Ricardo Molinari ou la solitude de la Pampa,
2009.
Monesty Junior FANFIL, Haïti: le maintien de la paix en Amérique centrale et
dans les Caraïbes, 2009
L. AUBAGUE, J. FRANCO, A. LARA-ALENGRIN (dir.), Les littératures en
eAmérique latine au XX siècle : une poétique de la transgression ?, 2009.
Ismail XAVIER, Glauber Rocha et l’esthétique de la faim, 2008.
Henri FAVRE, Changement et continuité chez les Mayas du Mexique, 2008.
eCarmen Ana PONT, L’autobiographie à Porto Rico au XX siècle : l’inutile,
l’indocile et l’insensée, 2008.
Françoise MOULIN CIVIL (sous la dir.), Cuba 1959-2006. Révolution dans la
culture. Culture dans la Révolution, 2006.
Jahyr-Philippe BICHARA, La privatisation au Brésil : aspects juridiques et
financiers, 2008.
Cécile LAVRARD-MEYER








Pauvreté et démocratie au Pérou

Le vote des pauvres
depuis la transition démocratique péruvienne









Préliminaire d’Armatya Sen
Préface de Georges Couffignal
Avant-propos de Marie-Danielle Demélas



















































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13572-7
EAN : 9782296135727
La répartition plus égale
des biens et des droits dans ce monde
est le plus grand objet que doivent se proposer
ceux qui mènent les affaires humaines.
Je veux seulement que l’égalité en politique
consiste à être tous également libres.

Alexis de Tocqueville
Correspondance avec madame Swetchine.


Ce n’est pas en observant la loi que l’homme devient juste devant Dieu,
mais seulement par la foi en Jésus Christ ; c’est pourquoi nous avons cru en
Jésus Christ pour devenir des justes par la foi au Christ, mais non par la
pratique de la loi de Moïse, car personne ne devient juste en pratiquant la Loi.
Grâce à la Loi (qui a fait mourir le Christ) j'ai cessé de vivre pour la Loi
afin de vivre pour Dieu. Avec le Christ, je suis fixé à la croix :
je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi.

Lettre de saint Paul Apôtre aux Galates 2,16.19-21.




À Grand-Mère
SOMMAIRE
Préliminaire d’Armatya Sen 9
Préface de Georges Couffignal 11
Avant-propos de Marie-Danielle Demélas 15
Introduction 17

Première partie
Quand les pauvres s’insèrent dans un système partisan :
pauvreté et pratiques démocratiques après la transition 31

Chapitre 1. Un intérêt de plus en plus marqué
des institutions internationales pour la pauvreté 33
Chapitre 2. Les politiques publiques avant l’ajustement structurel :
l’État s’investit dans la création de capacités,
mais n’évite pas une recrudescence de la pauvreté sur la fin de la période 47
Chapitre 3. Le système de partis :
la scène politique péruvienne des années 1980 69
Chapitre 4. Le vote des pauvres dans les années 1980 85

Deuxième partie
Quand les pauvres deviennent enjeu electoral :
pauvreté et populisme dans les années Fujimori 145

Chapitre 1. La lutte contre la pauvreté,
expédient social des politiques d’ajustement structurel 147
Chapitre 2. Évolution de l’étude de la pauvreté au Pérou
dans la décennie 1990 161
Chapitre 3. Les politiques publiques pendant l’ajustement structurel :
combattre la pauvreté par des programmes focalisés 169
Chapitre 4. Crise du système de partis et triomphe du fujimorisme 193
Chapitre 5. Le vote des pauvres dans les années 1990 211
Chapitre 6. Les pauvres et les urnes des élections présidentielles 253

Épilogue 275
Conclusion 285
Bibliographie 301
Annexes 317
Remerciements 329
Table des matières 331 PRÉLIMINAIRE
Two different words stand for justice in classical Sanskrit: niti and nyaya.
Niti mainly stands for behavioural correctness and organizational propriety,
and - in contrast - nyaya stands for a comprehensive concept of realized
justice.
In that line of vision, the role of institutions, important as it is, has to
be assessed in the broader perspective of nyaya, which is inescapably linked
with the world that actually emerges, not just the rules we have.
The success of democracy is not merely a matter of having the most perfect
niti-oriented institutional understanding of democracy - seen in terms just of
ballots - that we can think of. There is no chance of resting the matter in the
“safe” hands of purely institutional virtuosity.
The working of democratic institutions depends on the way human agents
utilize offered opportunities for reasonable realization. Then there is a strong
case for going beyond electoral niti to democratic nyaya.
Cécile Lavrard-Meyer’s book exemplifies this view, considering the links
between Poverty and Democracy in Peru.
Amartya Sen
Professor of Economics and Philosophy - Harvard University
Nobel Memorial Prize in Economics 1998


Le sanskrit classique dispose de deux mots pour exprimer la notion de
justice : niti et nyaya. Niti désigne principalement la droiture du comportement
et l’adéquation des organisations, alors que nyaya évoque un concept global de
justice réalisée.
Dans cette optique, le rôle des institutions, si fondamental soit-il, doit être
évalué dans la perspective plus large de la nyaya, indissociablement liée au
monde qui émerge réellement et pas seulement à nos règles.
Aussi parfaite soit-elle, la conception de la démocratie au sens niti - où
l'institution est vue uniquement sous l'angle du vote - ne peut suffire à
expliquer son succès. Il est illusoire d'espérer maintenir cette question au sein
d'une virtuosité institutionnelle "pure".
Le fonctionnement des institutions démocratiques dépend de la façon dont
les individus vont utiliser raisonnablement les opportunités qu’elles leur
offrent. Aussi faut-il chercher à aller au-delà de la niti électorale, vers la nyaya
démocratique.
Ce livre de Cécile Lavrard-Meyer illustre cette vision à l’aune des liens
entre démocratie et pauvreté au Pérou.
Amartya Sen
Professeur d’économie et de philosophie - Université de Harvard.
Prix Nobel d’économie 1998


PRÉFACE
Ce livre de Cécile Lavrard-Meyer est important à plus d’un titre. On sait la
complexité du Pérou, avec ses trois types de peuplements et de logiques
économiques très distincts, Costa, Sierra, Selva. Complexité gérable sans trop
de difficultés en régime autoritaire. Mais en régime démocratique ? L’égalité
citoyenne qui est à la base de l’idée de démocratie, avec la désignation de
représentants chargés de délibérer au nom et dans l’intérêt de la nation, de tous
ses habitants, pose des questions redoutables lorsque l’on est en présence de
morcellements territoriaux aussi tranchés, qui se doublent souvent de clivages
ethniques tout aussi tranchés. À l’origine de la démocratie (dêmos kraitein,
pouvoir du peuple) se trouve en principe l’idée de dévolution du pouvoir au
plus grand nombre. À Athènes, la notion de peuple était restreinte : les
esclaves, les femmes, les pauvres n’en faisaient pas partie. L’idée reprendra
e siècle pour accompagner la montée en puissance de forme au XVIII
l’individualisme libéral nécessaire au mode de production capitaliste. Mais si
dès l’abolition de la monarchie le suffrage apparaît comme un mode naturel de
désignation des gouvernants, il demeurera longtemps restreint. L’idée prévalait
que tous ne sont pas à même de dire quel est l’intérêt général. Aussi bien
Montesquieu que Madison se méfiaient des excès que pourrait entraîner
l’octroi du suffrage au plus grand nombre, au « peuple ». Ce n’est que dans la
eseconde moitié du XIX siècle que le suffrage universel va ainsi s’instaurer
progressivement dans nos vieilles démocraties. Au Pérou, il faudra attendre la
constitution de 1978 pour que le droit de suffrage soit accordé aux
analphabètes, c’est-à-dire aux plus pauvres d’entre les pauvres, ceux qui n’ont
pas pu aller à l’école.
Comment votent les pauvres au Pérou ? Ceux de la Costa, de la Sierra, de
la Selva votent-ils de la même manière ? Y a-t-il un rapport, et si oui lequel,
entre leur vote et le développement ou l’enracinement de la démocratie ?
Choisissent-ils un homme ou un parti ? En fonction de quels critères ? Le
programme ? Le charisme ? La couleur de peau ? Ces questions, que se pose
Cécile Lavrard, sont présentes dès l’origine de la démocratie, lorsque celle-ci a
instauré le principe représentatif. Un premier type d’analyse, parfois qualifiée
de « classiciste » et généralisée par le marxisme, a longtemps posé comme
postulat que l’électeur votait soit en fonction de sa position de classe (ouvrier,
bourgeois, rentier, etc…), soit en faveur d’un parti de classe. Si l’ouvrier votait
pour un parti conservateur, ce que l’observation empirique constatait
fréquemment, c’était forcément qu’il était aliéné.
Parallèlement à l’explication classiciste, tout un courant de pensée né aux
États-Unis, celui du Développement politique de Martin Lipset et de ses
émules de la Modernisation, s’est interrogé sur la relation qu’il y avait entre
niveau de vie et comportement électoral. Un système politique était réputé
pouvoir être stable s’il réunissait trois facteurs : être développé
économiquement, être légitime, être efficace. Le premier de ces facteurs
conditionnait les deux autres. Le temps n’est pas lointain où certains
soutenaient que la démocratie ne pouvait fonctionner que dans des sociétés
développées, et qu’un régime autoritaire était un préalable nécessaire à son
instauration car seul un tel régime permettait le développement économique.
Et de citer la Thaïlande ou le Chili de Pinochet, deux exceptions dans la masse
des dictatures aux économies exsangues, et en oubliant ostensiblement la plus
grande démocratie du monde, l’Inde, où pauvreté, développement et stabilité
institutionnelle se conjuguent avec bonheur depuis des décennies. …
Il faudra du temps pour que l’on se convainque des limites de ces types
d’approches, en dépit des travaux de André Siegfried qui, dès 1913 (Tableau
politique de la France de l’Ouest sous la IIIe République), avait souligné à
quel point l’analyse du comportement électoral était complexe et ne pouvait se
réduire à un sentiment d’appartenance à une classe sociale. Pour lui, il était le
résultat de relations sociales qui se construisaient en fonction d’un type
d’habitat, d’un mode de peuplement, de croyances religieuses, de structures
sociales, d’une pluralité de facteurs qu’il fallait considérer comme un tout.
Mais son apport principal a été de montrer à quel point le vote était
spatialement enraciné, inscrit dans un territoire, ceci en dépit des multiples
mutations auxquelles sont confrontés les habitants de ce territoire. Il faut,
disait-il « (…) toujours se méfier de l’explication unique, de la clé qui prétend
ouvrir toutes les serrures (…) ». Il insistait sur la nécessité de recourir à un
grand nombre de causes, dont aucune n’est jamais suffisante, mais dont seule
la réunion permet d’éclairer la réalité.
Le grand mérite de l’ouvrage de Cécile Lavrard-Meyer est de nous
introduire à cette complexité, ceci à partir d’une étude très approfondie de la
géographie électorale et de la géographie économique du Pérou. Observant que
Fujimori met en place des politiques sociales très développées en direction des
pauvres, elle constate que ceux-ci lui accordent au début leur soutien mais
qu’ils s’en détournent dès 1995. Pour quelle(s) raison(s) ?
Il faut donc savoir comment, pour quoi, pour qui votent les pauvres.
Votent-ils de la même manière s’ils sont pauvres dans les villes ou s’ils sont
pauvres dans les campagnes ? S’inscrivant dans la tradition de l’analyse
écologique d’André Siegfried, Cécile Lavrard-Meyer interroge les différents
modèles d’analyse du comportement électoral. Elle le fait en construisant une
cartographie de la pauvreté au Pérou, qu’elle compare à une cartographie des
résultats électoraux des élections présidentielles de 1978 à 2001. Elle croise
donc deux types de cartes, et ce croisement lui permet de dégager une série de
données extrêmement intéressantes. La première est presque une confirmation
des théories d’André Siegfried. Comme dans la France de l’Ouest, on voit bien
en effet le poids des ancrages territoriaux au Pérou. On voit à quel point les
territoires produisent des identités fortes. De même, ce croisement de cartes
montre à quel point les logiques socio-économiques sont insuffisantes pour
définir les comportements électoraux. Cécile Lavrard-Meyer constate ainsi un
comportement électoral divergeant chez les pauvres selon qu’ils habitent dans
12 la sierra ou en ville. Par exemple les provinces montagneuses pauvres sont très
abstentionnistes, alors que les quartiers pauvres et bidonvilles de Lima sont
très participatifs. Serait-ce que les politiques sociales en faveur des plus
pauvres sont plus performantes en milieu urbain qu’en milieu rural ? Cela
n’est pas avéré. En revanche les plus pauvres bénéficient en milieu urbain
d'une acculturation politique passant par une éducation plus poussée, une
presse plus présente, une incitation au "raisonnement public" cher à Amartya
Sen, dans la mouvance de qui Cécile Lavrard-Meyer s'inscrit pleinement.
Autre constat : les secteurs populaires urbains votent généralement plus
pour des partis se réclamant de la gauche dans la capitale que dans le reste du
pays. Mais alors, comment expliquer que ce soit grâce aux provinces pauvres
qu’Alberto Fujimori l’emporte face au libéral Vargas Llosa ? Comment
expliquer qu’Alejandro Toledo, en 2001, ait été élu grâce à la conjonction des
votes en provenance des départements les plus pauvres du Pérou (qui vont
privilégier l’identification avec un métis de la sierra) et des districts les plus
riches de Lima (qui ne redoutent pas cet économiste diplômé de Stanford). Les
élections de 2006 ont confirmé l’observation faite lors de l’élection de
A. Toledo, puisque le candidat « ethno-nationaliste » Ollanta Humala l’a
emporté avec plus de 70% des voix dans les cinq départements les plus
pauvres du Pérou.
Les pauvres votent-ils pour la droite ou pour la gauche ? Question
classique. Mais qu’est-ce que la droite et la gauche ? Qu’est-ce qui
aujourd’hui, en Europe ou dans les Amériques, permet d’opposer ces deux
termes commodes issus de l’expérience politique occidentale ? Cette question
est au centre de la réflexion que l’on peut mener sur les comportements
électoraux des Latino-Américains depuis la chute du mur de Berlin. Norberto
Bobbio (« Droite et Gauche. Essai sur une distinction politique, Paris, Seuil,
1996 : 128-129 ») propose de poser, comme axe de l’alternative, la question
du rapport à l’inégalité. Il y a d’un côté ceux qui pensent que les hommes sont
plus égaux qu’inégaux. Rousseau part du principe que les hommes naissent
égaux mais que c’est la société qui les rend inégaux. D’un autre côté, il y a
ceux qui estiment que les hommes sont plus inégaux qu’égaux. C’est-à-dire,
comme l’explique Nietzsche, qu’ils naissent inégaux mais que c’est la société,
avec sa « religion de la compassion », qui les rend égaux. Pour qui votent les
pauvres ? Pour ceux qui leur proposent plus d’égalité ? Ou plus de protection ?
Ou plus de pouvoir d’achat ? Ou plus de droits ? Questions universelles que
nous suggère ce livre qui nous invite à connaître en profondeur ce pays. Un
pays qui, sans doute plus que tout autre en Amérique latine, relève de ce que
Edgar Morin a appelé l’univers de la complexité.

Georges Couffignal
Professeur de Science Politique
Université de la Sorbonne Nouvelle – Paris III
Directeur de l’Institut des Hautes Études de l’Amérique Latine
13
AVANT-PROPOS
Les stéréotypes ont la vie dure, et ceux qui s’appliquent à l’Amérique latine
ont, dès son indépendance, produit l’image de pays instables et autoritaires,
inégalitaires et militarisés, dont la moindre épreuve écaille la façade
démocratique. Des sociétés ayant aussitôt adopté un régime où le pouvoir
légitime procède du plus grand nombre, c’est-à-dire de la volonté des pauvres,
mais où la voix de ceux-ci, manipulés, grugés ou incapables, ne ferait jamais
entendre que des couacs au lieu de l’harmonie espérée.
Comment le choix d’un régime démocratique pourrait-il donc
s’accommoder d’un électorat aussi vulnérable à la démagogie ? Comment une
pareille représentation du Peuple souverain ne finirait-elle pas dans la farce ou
dans la tyrannie ?
Le tableau est trop chargé pour être exact. S’inscrivant en faux contre ces à-
peu-près, des travaux d’historiens ont d’abord remis en perspective la
modernité de l’univers hispanique et ibéro-américain, en soulignant l’audace
d’un pari effectué dès les années 1820, en un temps où la France se taisait sous
la Restauration et où la Sainte Alliance pilotait l’Europe continentale.
D’autres ont ensuite démonté les rouages de la culture politique et, surtout,
des pratiques, qui permirent de donner corps à cette gageure. Pratiques qui, si
elles ne respectaient guère les formes prescrites par les constitutions, révélaient
pourtant la profondeur d’une mobilisation politique, à vrai dire plus souvent au
service de forces régionales qu’à celui d’un projet national. Les électeurs,
même illétrés, connaissaient les enjeux du suffrage mais votaient pour un
caudillo ou pour un clan.
Pour la période contemporaine, des sociologues ont, enfin, montré comme
les pauvres, moins jobards qu’on ne le disait, savaient jouer du clientélisme et
négocier leur adhésion en poursuivant leurs propres objectifs (je pense ici au
travail de Dominique Vidal sur le vote des favelas). Que l’État soit en mesure
de satisfaire certaines attentes, et l’on vote pour le candidat officiel ; que les
moyens de celui-ci se resserrent et l’électorat d’un coup s’évapore.
L’ouvrage que voici reprend cette question dans sa simplicité initiale, et
observe les choix des électeurs péruviens au cours d’une période caractérisée
tant par l’apparition de candidats sans parti que par l’affaiblissement de partis
consacrés. Dans un paysage politique renouvelé, vers qui se portera la voix des
pauvres ? L’enquête de Cécile Lavrard-Meyer montrera que selon la
conjoncture, les électeurs évolueront, que des logiques régionales seront aussi
à l’œuvre, qui aboutiront à ce que le vote des pauvres de Lima s’écarte de celui
des pauvres du Cuzco. Au président Fujimori claironnant «El Chino [son
surnom] con nadie se casa» («Le Chinois n’est marié avec personne»), son électorat démontra sa propre inconstance. Voici donc défaillante la notion
d’électorat captif, volontiers associée à celle d’électorat pauvre.
La lecture de cette recherche passionnante incite à un plaidoyer pour la
pluridisciplinarité des approches dans le domaine des sciences sociales.
L’auteur de Pauvreté et démocratie au Pérou, qui a voulu s’attaquer, en dépit
de sa jeunesse, à l’une des questions les plus difficiles posées aux nations
issues de l’effondrement d’un empire colonial, s’est d’abord dotée du bagage
solide d’une triple formation en science politique, en économie et en histoire;
au fil de l’enquête lui est venu aussi du goût pour la géographie et son
auxiliaire obligé, la cartographie. En dépit des affirmations, la démarche n’est
pas si commune.
De la science politique, Cécile Lavrard-Meyer a su retenir de grands
schémas qui ont guidé sa pensée, des références lui permettant d’inscrire son
étude dans l’ensemble des travaux qui l’ont précédée, des savoirs d’analyse
électorale. Une thèse en histoire lui a permis d’élargir le contexte de sa
réflexion, et d’introduire durée et comparaison dans son domaine de recherche.
Enfin, tirant profit de ces deux disciplines, l’économie, dont l’auteur a exploré
les courants appliqués au développement avec l’aide d’Elsa Assidon puis
d’Amartya Sen.
Le produit de cette formation offre aujourd’hui au lecteur un livre d’une
grande richesse et qui propose des réponses claires et fondées à cette question
séculaire : comment une démocratie peut-elle reposer sur un électorat de
pauvres ?

Marie-Danielle Demélas
Professeur d’Histoire
Université de la Sorbonne Nouvelle – Paris III
Représentante de l’Institut de Recherche pour le Développement en Bolivie
16
INTRODUCTION
« L’on m’arrête encore en disant : qui a jamais imaginé de charger les
pauvres de faire seuls la loi ? Qui ? Ceux qui ont établi le vote universel.
Est-ce la majorité ou la minorité qui fait la loi ? La majorité sans doute ; et
si je prouve que les pauvres composent toujours la majorité, n’aurai-je pas
raison d’ajouter que dans les pays où ils sont appelés à voter, les pauvres
font seuls la loi ?
Or, il est certain que jusqu’ici, chez toutes les nations du monde, le plus
grand nombre a toujours été composé de ceux qui n’avaient pas de
propriété, ou de ceux dont la propriété était trop restreinte pour qu’ils
puissent vivre dans l’aisance sans travailler. Le vote universel donne donc
1réellement le gouvernement de la société aux pauvres. »

C’est au moment où naît le suffrage universel que débute cette histoire du
vote des pauvres au Pérou. Avec la Constitution pour la République du Pérou
2de 1979 , le gouvernement de la société est confié à la majorité, une majorité
pauvre. Une majorité qui vit de son travail et non de sa propriété. Or l’article
Du travail de la Constitution stipule : « L’État reconnaît le travail comme
source principale de la richesse. Le travail est un droit et un devoir social ». Le
travail est une condition et une finalité de la vie sociale. Il est le premier
créateur d’abondance. C’est dans ce même article de la Constitution
qu’apparaît la seule occurrence du terme « pauvreté » [pobreza] : « Il revient à
l’État de promouvoir les conditions économiques et sociales qui éliminent la
pauvreté et assurent de manière égale aux habitants de la République
l’opportunité d’une occupation utile et qui les protège du chômage et du sous-
3emploi, quelles que soient leurs manifestations. » Toute la complexité des

1 Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, GF Flammarion, Paris, 1981, tome 1, p.300.
2 Cette Constitution abolissant enfin toutes les restrictions au droit de vote est adoptée par une Assemblée
Constituante elle-même élue au suffrage universel (un décret loi stipule que tous les hommes et les femmes
de plus de 18 ans peuvent participer aux élections constituantes de 1978).
3 Constitution pour la République du Pérou, 12 juin 1979, titre 1 Droits et devoirs de la personne, chapitre 5
Du travail. rapports de l’État et des pauvres est ici en germe. La majorité travaille, et la
société se fonde sur ce travail, qui est à la fois droit et devoir en son sein. La
propriété de cette majorité est trop restreinte pour qu’elle puisse vivre sans le
travail. Que l’on considère, à la suite de Tocqueville, que cela suffit à qualifier
cette majorité de pauvre, ou que l’on s’attache à des indices traduisant les
conceptions contemporaines de la pauvreté, le résultat est similaire : au Pérou,
la majorité des électeurs est « pauvre ». Or son travail, celui-là même qui
fonde pour Tocqueville sa condition de majorité pauvre, est voué selon la
Constitution à produire de la richesse. La pauvreté, stipule la Constitution, doit
être combattue et l’État est chargé de mettre en œuvre les conditions de son
éradication. La relation de la société, de l’État et des pauvres est donc
ambivalente : l’État a besoin du pauvre, dont le travail crée la richesse. Mais
l’État se donne pour vocation de combattre la pauvreté et d’offrir à tous l’accès
au travail, la possibilité d’accéder à la richesse. Alors que pour Tocqueville le
travail était signe de pauvreté, il est devenu le moyen de s’en affranchir dans
les sociétés contemporaines. Mais, en tout état de cause, à partir de la
transition démocratique et de la Constitution de 1979 au Pérou, le vote
universel donne le gouvernement de la société aux classes laborieuses. Dès
lors le gouvernement, ne serait-ce que parce qu’il en dépend, a intérêt à se
préoccuper d’elles.
Le suffrage universel instaure ainsi une relation d’intérêt croisé entre l’État
et le peuple, le peuple et l’État. Mais garantit-il le service de l’intérêt général ?
Nul n’est-il mieux gouverné que par ceux qu’il a choisi pour le faire ? Rien
n’est moins sûr, estime Alexis de Tocqueville, car le peuple, par sa nature
même, ne saurait faire preuve du discernement requis : « Bien des gens, en
Europe, croient sans le dire, ou disent sans le croire, qu’un des grands
avantages du vote universel est d’appeler à la direction des affaires des
hommes dignes de la confiance publique. Le peuple ne saurait gouverner lui-
même, dit-on, mais il veut toujours sincèrement le bien de l’Etat, et son
instinct ne manque guère de lui désigner ceux qu’un même désir anime et qui
sont les plus capables de tenir en main le pouvoir. Pour moi, je dois le dire, ce
que j’ai vu en Amérique ne m’autorise point à penser qu’il en soit ainsi. À
mon arrivée aux États-Unis, je fus frappé de surprise en découvrant à quel
point le mérite était commun parmi les gouvernés, et combien il l’était peu
chez les gouvernants. […] On peut indiquer plusieurs causes de ce phénomène.
Il est impossible, quoi qu’on fasse, d’élever les lumières du peuple au-dessus
d’un certain niveau. On aura beau faciliter les abords des connaissances
humaines, améliorer les méthodes d’enseignement et mettre la science à bon
marché, on ne fera jamais que les hommes s’instruisent et développent leur
1intelligence sans y passer du temps. »
Et c’est là, estime Tocqueville, que réside la vraie question : puisque la
démocratie confie le choix du gouvernement à la masse laborieuse, comment

1 Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome 1, op.cit., p.285.
18 celle-ci, affairée à chercher des moyens de subsistance, pourra-t-elle trouver le
temps de s’éduquer suffisamment pour choisir avec clairvoyance les moyens
servant les fins qu’elle poursuit ? « Le plus ou moins de facilité que rencontre
le peuple à vivre sans travailler forme donc la limite nécessaire de ses progrès
intellectuels. Cette limite est placée plus loin dans certains pays, moins loin
dans certains autres ; mais pour qu’elle n’existât point, il faudrait que le peuple
n’eût point à s’occuper des soins matériels de la vie, c’est-à-dire qu’il ne fût
plus le peuple. Il est donc aussi difficile de concevoir une société où tous les
hommes soient très éclairés qu’un État où tous les citoyens soient riches ; ce
sont là deux difficultés corrélatives. J’admettrai sans peine que la grande
majorité des citoyens veut très sincèrement le bien du pays ; je vais même plus
loin, et je dis que les classes inférieures de la société me semblent mêler, en
général, à ce désir moins de combinaisons d’intérêt personnel que les classes
élevées ; mais ce qui leur manque toujours, plus ou moins, c’est l’art de juger
1des moyens tout en voulant sincèrement la fin. »
Aristote remarquait déjà qu’« en raison de la modicité de ses ressources, [le
cultivateur] n’a pas de loisir, et par conséquent ne peut se réunir fréquemment
en assemblée ; comme il manque du nécessaire, il passe son temps au travail,
et n’envie pas le bien d’autrui ; au contraire, il éprouve plus de plaisir à
2travailler qu’à vivre une vie de citoyen » . Mais il en concluait que, dès lors, la
3démocratie est viable lorsque le peuple s’occupe d’agriculture , puisque le
travail, et plus particulièrement le travail des pauvres, a un rôle stabilisateur au
sein de la cité. La vision de Tocqueville est moins angélique ; il regrette que
l’obscurantisme du peuple laborieux le mène souvent à se doter d’un
gouvernement ne servant pas ses intérêts. Il conclut son raisonnement de la
manière suivante : « Quelle longue étude, que de notions diverses sont
nécessaires pour se faire une idée du caractère exact d’un seul homme ! Les
plus grands génies s’y égarent, et la multitude y réussirait ! Le peuple ne
trouve jamais le temps et les moyens de se livrer à ce travail. Il lui faut
toujours juger à la hâte et s’attacher au plus saillant des objets. De là vient que
les charlatans de tout genre savent si bien le secret de lui plaire, tandis que, le
4plus souvent, ses véritables amis y échouent. »
La courte histoire du suffrage universel au Pérou n’infirme pas ce constat.
Les citoyens péruviens l’ont constaté avec amertume après vingt ans
d’exercice du suffrage universel, lorsque les escroqueries d’Alberto Fujimori
5et de Vladimir Montesinos furent dévoilées au grand jour. Mais si la
désillusion est forte, quel rôle a joué le vote des nouveaux électeurs issus des

1 Ibid.
2 Aristote, Politique, L.VI, IV, 2, Éditions Les Belles Lettres, Paris, 1960.
3 Id., LVI, IV, 1.
4
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome 1, op.cit., p.285.
5
Conseiller d’Alberto Fujimori et chef du Service d’Intelligence Nationale (SIN). Condamné, le 29
septembre 2006, à 20 ans de réclusion pour vente d’armes aux FARC (Force armées révolutionnaires de
Colombie).
19 classes populaires dans l’accession au pouvoir de ces « charlatans » ? Lorsque
les pauvres sont la majorité, la question du lien entre pauvreté et démocratie
revêt un enjeu crucial. Aussi l’instauration du suffrage universel dans des pays
dont la population vit majoritairement en-dessous du seuil de pauvreté conduit
à s’interroger sur le vote des pauvres. En quoi ce vote fonde-t-il la
démocratie ? En quoi et dans quelle mesure la modèle-t-il ? En quoi pourrait-il
la mettre en danger ?
En se gardant de tomber dans les biais de l’angélisme ou du misérabilisme,
cet ouvrage entend interroger en profondeur la notion de pauvreté et ses liens
avec le mode d’expression privilégié du citoyen : son vote. Il convient donc
avant tout de définir ces termes.
Le vote est d’abord une « opinion exprimée, dans une assemblée
1délibérante, un corps politique » . Il s’agit donc d’une voix qui peut se faire
entendre dans un contexte particulier. Le vote est aussi l’« opération par
laquelle les membres d’un corps politique donnent leur avis sur une décision à
prendre », c’est-à-dire le type de consultation et la « manière par laquelle les
2membres d’une assemblée ou d’un corps sont appelés à exprimer leur choix » ,
autrement dit le type de scrutin. Notre étude s’attachera à considérer le vote
principalement dans son sens premier, soit sa valeur appréciative par rapport à
un choix politique. Afin de considérer au mieux ce caractère d’« opinion »,
nous nous attacherons à un type de consultation et de scrutin unique :
l’élection présidentielle au suffrage universel, direct et secret. Nous
justifierons ce choix par la suite.
Le Petit Robert indique que le pauvre est celui « qui manque du nécessaire
ou n’a que le strict nécessaire ; qui n’a pas suffisamment d’argent, de moyens,
pour subvenir à ses besoins ». La catégorie est donc fluctuante, selon ce que
l’on considère comme nécessaire, et selon que l’on considère que la pauvreté
réside dans le fait de ne pas avoir ce nécessaire ou d’avoir uniquement ce
nécessaire, sans superflu. La seconde partie de la définition introduit les
notions de « besoins » et de « moyens », notamment financiers - l’« argent » -.
La pauvreté est donc fonction de ce que l’on ressent comme étant nécessaire
- de ses besoins -, et de la capacité que l’on a à les satisfaire. Mais, indique le
Petit Robert, le pauvre est également celui « qui inspire la pitié, que l’on
plaint ». Dès lors la pauvreté ne dépend plus seulement d’une appréciation
personnelle - de son propre nécessaire et de ses propres moyens à satisfaire ce
nécessaire -, mais de l’appréciation d’autrui - de ce que l’autre considère
comme nécessaire pour moi et de son estimation des capacités que j’ai à
satisfaire ces besoins présumés -. Le pauvre n’est donc pas uniquement celui
qui, objectivement ou subjectivement, manque du nécessaire, mais celui dont
la souffrance provoque une sympathie, une commisération. À l’aune des
différents aspects de cette définition, il apparaît clairement que la pauvreté

1 Définition du dictionnaire Le Petit Robert.
2 Ibid.
20 n’est pas une donnée incontestable mais un ressenti douloureux du pauvre à
l’égard de sa propre situation ou d’un tiers vis-à-vis du pauvre, dans un
contexte particulier. La notion de « pauvreté » est donc par nature
historiquement datée, variant selon les « besoins » propres aux différentes
époques et sociétés, les « moyens » nécessaires pour satisfaire ces besoins et le
regard d’autrui sur ces besoins et ces moyens, regard lui-même situé dans une
temporalité. Il nous a donc semblé que la façon la plus appropriée
d’appréhender la pauvreté dans le cadre de cette étude était de se référer aux
indices de pauvreté construits à la date la plus proche des élections
considérées. Ces indices refléteront, en effet, les « besoins » estimés en cette
période spécifique comme étant constitutifs de la situation de pauvreté. Nous
nous plaçons, à ce titre, dans la perspective de la définition que donne
l’historien Michel Mollat de la réalité fuyante qu’est la pauvreté : « Situation
subie ou volontaire, permanente ou temporaire, de faiblesse, de dépendance et
d’humilité, caractérisée par la privation de moyens, changeants selon les
époques et les sociétés, de la puissance et de la considération sociale : argent,
savoir, influence, science ou qualification technique, honorabilité de la
naissance, vigueur physique, capacité intellectuelle, liberté et dignité
1personnelles. » Ce n’est pas tant la condition réelle du pauvre qui compte que
ce qu’à un moment donné, on va considérer comme son malheur. « Ainsi le
regard politique perçoit-il le pauvre en fonction des préoccupations majeures
de son temps. Il est moins l’homme de ses propres besoins que celui des
2besoins de la communauté, amplifiés et dramatisés. »
L’histoire des attitudes à l’égard des pauvres a été largement explorée dans
un contexte français et européen : parmi les auteurs les plus marquants, on
3 4compte Michel Mollat pour le Moyen Age, Bronislaw Geremek du Moyen
5 e e Age à nos jours et Jean-Pierre Gutton pour les XVI et XVIII siècles. Des
6 7ouvrages comme ceux de Maxime Leroy ou Marie-Madeleine Martin
8traitent, quant à eux, des doctrines sociales, alors que Philippe Sassier analyse
la pauvreté comme mode d’expression de la pensée politique. Ces travaux
montrent de quelle manière la question de la pauvreté a été appréhendée, au

1 Michel Mollat, Études sur l’histoire de la pauvreté : Moyen-Age-XVIème siècle, « Les problèmes de la
pauvreté », t.1, Publications de la Sorbonne, 2 vol., Paris, 1974, p.12.
2
Philippe Sassier, Du bon usage des pauvres, Histoire d’un thème politique XVIéme-XXème siècle, Fayard,
Paris, 1990, p.379.
3 Michel Mollat, , « Les problèmes de la
pauvreté », t.1, op. cit. Michel Mollat, Les pauvres au Moyen Age, Hachette, « Le temps des hommes »,
Paris, 1978.
4
Bronislaw Geremek, La Potence ou la pitié, L’Europe et les pauvres du Moyen Age à nos jours, Gallimard,
Paris, 1987.
5 Jean-Pierre Gutton, La Société et les pauvres en Europe : XVIème – XVIIIème siècle, Presses Universitaires
de France, Paris, 1978.
6 Maxime Leroy, Histoire des idées sociales en France, Gallimard, Paris : De Montesquieu à Robespierre,
1946 ; De Babeuf à Tocqueville, 1950 ; D’Auguste Comte à P.-J. Proudhon, 1954.
7
Marie-Madeleine Martin, Les Doctrines sociales en France et l’évolution de la société française du
XVIIIème siècle à nos jours, Éditions du Conquistador, Paris, 1963.
8 Philippe Sassier, Du bon usage des pauvres, Histoire d’un thème politique XVIème-XXème siècle, op. cit.
21 cours des siècles, aussi bien sur le plan moral que social et politique. Ces trois
dimensions sont en réalité indissociables, et recoupent les trois grands
concepts structurant le discours sur la pauvreté et les pratiques en découlant :
le don, l’ordre et l’utilité. À ce titre, les procès-verbaux du Comité pour
el’extinction de la mendicité de l’Assemblée constituante, à la fin du XVIII
siècle, font preuve d’une justesse de vue saisissante dans l’analyse qu’ils
proposent : « On a toujours pensé à faire la charité aux pauvres, mais jamais à
faire valoir les droits de l’homme pauvre sur la société et ceux de la société sur
lui. […] La misère des peuples est un tort des gouvernements », y lit-on. Qu’en
est-il aujourd’hui ?
Cet ouvrage s’intéresse à ce creuset, qui traverse les catégories culturelles
et historiques : ce point de rencontre entre le moral (le don), le social (l’ordre)
et le politique (l’utilité), lorsque ce n’est plus seulement le pouvoir qui accorde
châtiment ou grâce au pauvre mais le pauvre qui institue ou destitue le
pouvoir ; lorsque le souci du pauvre n’est plus seulement une intention
politique mais une condition de survie du politique. Dès lors il s’applique à
examiner, dans leur relation de va-et-vient, le rapport de l’État aux pauvres et
des pauvres à l’État à partir de la transition démocratique au Pérou. Ces liens
entre pauvreté et démocratie ont été pensés par les socratiques, dont la
réflexion d’avant-garde permet de mettre en perspective les réalités des
sociétés contemporaines, fortement marquées par la conception judéo-
chrétienne de la pauvreté.
Xénophon nous rapporte ce dialogue entre Socrate et Euthydème :
« Socrate : Puisque tu te prépares à diriger une cité démocratique, il est clair
que tu sais ce qu’est une démocratie.
Euthydème : Fort bien, je pense.
Socrate : Penses-tu qu’il est possible de connaître la démocratie sans connaître
le peuple ?
Euthydème : Non, par Zeus !
Socrate : Et qu’appelles-tu le peuple ?
Euthydème : Les citoyens pauvres.
Socrate : Et quels sont ceux que tu appelles riches, et ceux que tu appelles
pauvres ?
Euthydème : Je tiens pour pauvres ceux qui n’ont pas assez pour les dépenses
nécessaires, et pour riches ceux qui ont plus qu’il ne leur faut.
Socrate : As-tu remarqué que certains, avec peu d’argent, ont suffisamment
pour vivre et font même des économies sur leurs revenus, et que d’autres, avec
une fortune considérable n’ont pas assez pour vivre ? […] S’il en est ainsi, ne
devons-nous pas en conséquence placer les tyrans parmi le peuple, et ceux qui
n’ont qu’un petit avoir, mais font de bons économes, dans la classe des
1riches ?» .

1 Xénophon, Les Mémorables, IV, 2, 37, traduction de Jean Rouvier dans Les grandes idées des origines à
Jean-Jacques Rousseau, Paris, Bordas, 1973, p.68.
22 La modernité des questions posées par ce dialogue est stupéfiante : quelle
est la place du « peuple » dans la démocratie ? Quelle attention le dirigeant
d’une cité démocratique doit-il lui porter ? Le « peuple » se résume-t-il aux
« citoyens pauvres » ? Finalement qu’est-ce qu’un « pauvre » ? Est-on pauvre
par manque de moyens de subsistance ou par l’usage que l’on fait de ses
moyens ? Les Grecs perçoivent principalement la pauvreté comme une
problématique des désirs : tout désir n’est pas condamnable, et Platon estime
1légitimes les désirs liés à la survie ou à la nourriture. En revanche,
l’insatiabilité est nuisible non seulement au bonheur et à la vertu, mais à la
cité. L’introduction par Socrate, dans ce dialogue avec Euthydème, de la
notion de vertu dans la tentative de définition de la pauvreté est ainsi traitée
par Platon : « La pitié n’est pas due à qui souffre de la faim ou de quelque
autre nécessité, mais à qui, tout en pratiquant la tempérance ou toute autre
2vertu ou partie de vertu, n’en est pas moins victime d’infortune » . Dès lors la
pauvreté n’est pas simplement une donnée objective liée au manque de
ressources ; elle naît d’un ressenti douloureux, d’une insatisfaction des désirs,
et ne doit susciter la pitié que dans la mesure où ces désirs ont été
préalablement passés au crible de la tempérance. En tout état de cause, elle est
néfaste à l’organisation sociale car : « l’excès de richesse, ou bien, à l’opposé,
3l’excès de pauvreté […] rend difficile la soumission à la raison » . Dès lors les
riches « ne veulent ni ne savent obéir, tandis que ceux qui sont privés d’une
manière excessive sont trop avilis », et, faute d’équilibre, « il se forme une cité
4d’esclaves et de maîtres, mais non d’hommes libres » .
Au-delà du problème de la définition de la pauvreté, Socrate cherche à
ébranler la foi d’Euthydème dans le régime démocratique en plaçant les tyrans
parmi le peuple, et ouvre une piste de réflexion sur les relations de la pauvreté
et de la démocratie à partir du glissement qui s’opère du peuple (dêmos) aux
pauvres (pénètai) dans le discours d’Euthydème. Quelle légitimité y a-t-il à
assimiler le peuple aux pauvres et à définir la démocratie comme le pouvoir
des pauvres ? Pour Aristote, l’identification est claire, aussi bien dans les
moyens que dans les fins. Ainsi estime-t-il qu’il y a démocratie lorsque
l’autorité appartient aux personnes dénuées de biens, et non aux grands
5propriétaires . Quant à la finalité du régime, elle apparaît clairement dans la
classification suivante : « La tyrannie est une monarchie qui a pour objet
l’intérêt du monarque, l’oligarchie a pour objet l’intérêt des riches, la
démocratie celui des pauvres ; mais aucun de ces gouvernements ne vise à
6servir l’intérêt commun. ». Aucun de ces trois régimes n’est donc

1 Platon, La République, L. VIII, 558b., in Œuvres complètes, Éditions Les Belles Lettres, Paris, 1934.
2Les Lois, L. XI, 936b., in Œuvres complètes, op. cit., 1976.
3
Aristote, Politique, L.II, XI, 4-5, Éditions Les Belles Lettres, Paris, 1960.
4
Id., L.II, XI, 6-8.
5 Aristote, Politique, op. cit., LIII, VIII, 1.
6, ., LIII, VIII, 5.
23 convainquant, selon Aristote, mais la démocratie est très clairement définie
comme le pouvoir des pauvres pour les pauvres.
On comprend, dès lors et suivant cette définition, la fascination exercée par
ce régime dans un monde qu’aura marqué l’enseignement évangélique sur la
pauvreté. Celui-ci s’articule en effet, dans la perspective du salut, autour de la
béatitude des pauvres et la malédiction des riches. Si la béatitude « Heureux,
1vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous » , renvoie avant tout à la
pauvreté d’âme, le Christ - par ses enseignements et l’exemple de sa vie - ne
cesse d’en appeler à la pauvreté matérielle. De la même manière, si c’est bien
l’esprit de richesse plutôt que la richesse elle-même qui est stigmatisé, les
Évangiles sont explicites : « Malheur à vous les riches ! Car vous avez votre
consolation. Malheur à vous qui êtes repus maintenant, car vous connaîtrez le
2deuil et les larmes » . En effet, « il est plus facile à un chameau de passer par
3le chas d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux » rappelle
Jésus. Mais, dans la réalité sociale incarnée au sein de laquelle le chrétien est
appelé à vivre, la question se pose de manière pratique : « Les pauvres hères
qui mendient et traînent sur nos routes […] sur le seul motif de leur misère, de
leur indigence et de leur dénuement absolu, seraient les plus heureux et les
4plus chrétiens des hommes et mériteraient seuls la vie éternelle ? » s’interroge
Saint Clément d’Alexandrie.
Dans ce cas, quelle légitimité aurait un régime leur donnant les moyens et
le pouvoir d’améliorer leur situation ? Celle, justement, de permettre aux
pauvres de ne pas se laisser détourner par la pauvreté matérielle de la seule
pauvreté qui vaut : la pauvreté de l’âme. « Heureux les pauvres en esprit, mais
malheur à ces pauvres qui, dénués de Dieu plus encore que de biens terrestres,
5ne se nourrissent pas de sa justice. » Saint Clément d’Alexandrie n’est pas le
seul à interpréter ainsi le message évangélique sur la pauvreté : Basile le
Grand, ayant cherché lui-même à vivre pauvrement, rappelle qu’il est aussi
ardu « de conserver une âme sereine au sein du malheur que de ne pas se
6laisser éblouir par le succès. » Ainsi les philosophes grecs se sont-ils
interrogés sur le rôle du pauvre dans la démocratie, sans y apporter de réponse
univoque. Quant à la conception chrétienne de la pauvreté, elle marque les
fondements idéologiques des démocraties mises en place dans des sociétés
judéo-chrétiennes. Finalement, que ce soit dans le débat idéologique ou dans la
réalité démocratique se pose la question suivante : quelle distinction établir, au
sein de la démocratie, entre peuple et pauvres ? Quelle est la part du pauvre
dans le gouvernement par le peuple ?

1
Luc, 6, 20. Luc emploie dans son Evangile le terme « dalim », renvoyant à la pauvreté concrète, alors que
Matthieu (Matthieu, 5, 4) utilise le terme « anawim », renvoyant à la pauvreté d’âme.
2 Luc, 6, 24-25.
3 Matthieu 19, 23. Marc 10, 24. Luc 18, 24.
4
Saint Clément d’Alexandrie in Riches et pauvres dans l’Église ancienne, textes essentiels recueillis et
présentés par Adalbert Hamman, Paris, Grasset, 1962, p.31.
5ent d’Alexandrie, « Quel riche peut être sauvé ? » in Adalbert Hamman, op. cit., p.35.
6 Saint Basile, « Homélie 6 contre la richesse », in Adalbert Hamman, op. cit., p.68.
24 « Démocratie », étymologiquement « le gouvernement du peuple ». Le grec
« dêmos » désigne à l’origine la « part de territoire appartenant à une
communauté » puis « le peuple » lui-même. Quant aux suffixes –crate et –cratie,
ils renvoient pour le premier au détenteur du pouvoir et pour le second au
mode de gouvernement. La démocratie est « la doctrine politique d’après
laquelle la souveraineté doit appartenir à l’ensemble des citoyens ;
l’organisation politique (souvent, la république) dans laquelle les citoyens
1exercent cette souveraineté » . La question posée par cet ouvrage est de savoir
dans quelle mesure la démocratie, gouvernement du peuple, est le
gouvernement des pauvres. La réponse d’Euthydème à Socrate est sans
équivoque : il sait « fort bien » ce qu’est une démocratie et, par suite, estime
que le peuple (dêmos) est identifiable aux « citoyens pauvres » (pénètai). De
fait, à la veille de la Révolution française, qui marquera les esprits démocrates
du monde entier, Necker définit le « peuple » comme « la classe la plus
2nombreuse de la société, et la plus misérable par conséquent » et le baron
3d’Holbach comme « l’ensemble des pauvres » . Ainsi, pour la littérature
révolutionnaire, « peuple » et « pauvres » sont indifférenciés : Hébert parle des
4« pauvres en masse » et Marat de « l’innombrable phalange des opprimés » .
Le peuple doit prendre le pouvoir parce qu’il constitue le plus grand
nombre, mais également, donc, parce qu’il est pauvre. Robespierre exprime
clairement cette idée : « Il n’y a rien d’aussi juste et d’aussi bon que le peuple
toutes les fois qu’il n’est pas irrité par l’excès de l’oppression […]. C’est chez
lui que l’on trouve, sous des dehors grossiers, des âmes franches et droites, un
bon sens et une énergie que l’on chercherait longtemps dans la classe qui le
dédaigne […]. Le peuple ne demande que le nécessaire, il ne veut que justice
et tranquillité. […] Les riches prétendent à tout […], les abus sont l’ouvrage et
le domaine des riches ; ils sont les fléaux du peuple. […] L’intérêt du peuple
5est l’intérêt général, celui des riches est l’intérêt particulier. » Dans le
contexte révolutionnaire, la vertu est attribuée a priori aux pauvres. Eux seuls
sauront gouverner dans l’intérêt public. De là à amalgamer les pauvres au
peuple, le pas est facilement franchi : « Il n’y a de peuple dans l’État que les
6affamés, les indigents, les sans-culottes. » Oui mais… « le peuple aime mieux
7du pain que la liberté » … Et le 13 juin 1789, Mirabeau se désole du fait que

1
Définition du dictionnaire Le Petit Robert.
2 Jacques Necker, Sur la législation et le commerce des grains, Paris, 1775, I, chap. 25, p.165.
3 Paul-Henri d’Olbach, Ethocratie, ou le gouvernement fondé sur la morale, M.M. Rey, Amsterdam, 1776,
p.121.
4
Entre autres occurrences de ces expressions dans la littérature révolutionnaire, cf. par exemple le n°34 du
Tribun du peuple.
5 Maximilien Robespierre, « Discours dit du marc d’argent », prononcé devant l’Assemblée constituante le
28 mai 1791, cité par Charles Moulin, Hommes et paroles de 92. Essai sur l’humanisme de la Révolution
française, suivi d’un choix de textes et de maximes, Éd. Atlas, Paris, 1948, p.118.
6
Barbier, « Journal », II, 63, cité par Maxime Leroy, Histoire des idées sociales en France, de Montesquieu
à Robespierre, op. cit., p.63.
7 Jean-Jacques Rousseau, Lettres écrites de la montagne, in Œuvres complètes, t.III, « neuvième lettre »,
Gallimard, Paris, 1964, p.890.
25 1« le peuple est prêt à vendre la Constitution pour un morceau de pain » . Ceux-
là mêmes qui défendent le gouvernement par le peuple s’interrogent : dès
1774, Marat, l’« ami du Peuple », estimait que « Non content d’être la dupe
des fripons, le peuple va presque toujours au-devant de la servitude, et forge
2lui-même ses fers. » « Le peuple […] est assez fort pour perdre ses ennemis,
mais je ne sais quel respect arrête sa vengeance ; et son ambition se borne à
3n’être pas opprimé […]. L’imbécillité du peuple éternisera sa servitude. »
Ainsi, au moment même où naît l’idée démocratique en France, ses défenseurs
doutent de la capacité du peuple à s’octroyer la liberté et les lumières
garantissant la mise en place et le bon fonctionnement de la démocratie. Vingt
ans plus tard, les mêmes préoccupations s’expriment dans les rangs des
députés aux Cortès de Cadix qui proclament la souveraineté du peuple dans
4l’ensemble de l’empire espagnol .
Ce doute reste d’actualité. Il est au cœur des expériences démocratiques
récentes dans les pays en développement. Il est central lorsque la démocratie
s’établit dans le terreau d’une population peu préparée, peu éduquée et pauvre.
Il a pu et peut conduire certains à douter que la démocratisation soit
souhaitable dans des sociétés non matures. Mais la France de 1789 était-elle
mûre ? Faut-il attendre d’être prêt pour se lancer dans la voie qui semble la
plus juste ? Amartya Sen tranche fermement sur cette question : « Ceux qui
contestent le statut de la démocratie comme valeur universelle fondent leurs
arguments non pas sur l’absence d’unanimité, mais sur la présence de
différences culturelles. Ces prétendus contrastes sont parfois liés à la pauvreté
de certains pays. Selon cette théorie, ce qui importe aux pauvres, et à juste
titre, c’est d’avoir du pain et non pas la démocratie. Cette thèse souvent
évoquée est fallacieuse, et ce de deux points de vue. Premièrement, […], le
rôle protecteur de la démocratie peut être particulièrement important pour les
pauvres. Cela s’applique évidemment aux victimes potentielles de la famine,
menacées de mourir de faim, mais cela s’applique aussi à ceux qui, lors d’une
crise financière, se retrouvent démunis et rejetés au bas de l’échelle sociale.
Ceux qui éprouvent des difficultés économiques ressentent aussi le besoin de
faire entendre leur voix dans la vie politique. La démocratie n’est pas un luxe
qui peut attendre l’arrivée de la prospérité générale. En second lieu il y a
vraiment peu de chances, si on leur donne le choix, que les pauvres optent
pour le rejet de la démocratie [il cite ici l’exemple de la défense des droits
civiques et politiques par l’électorat indien « un des plus pauvres du monde »
au milieu des années 1970, alors qu’ils étaient menacés de suppression par le

1 Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau, le 13 juin 1789, cité par Maxime Leroy, Histoire des idées sociales en
France, de Montesquieu à Robespierre, op. cit., p.185.
2 Jean-Paul Marat, Les chaînes de l’esclavage, Paris, 10-18, 1972, p.242.
3
Abbé Gabriel de Mably, Entretiens de Phocion, sur le rapport de la morale avec la politique, Amsterdam,
1763, p.83.
4 M. Artola, M. Móran (et al.), Las Cortes de Cádiz, Madrid, Pons, 1991 ; E. Attard, El constitucionalismo
español, 1808-1878, ensayo histórico-jurídico, Valencia, 1988.
26 gouvernement sous le prétexte d’un état d’urgence]. […] Quand à soutenir la
thèse que des exemples justifient la proposition selon laquelle les pauvres ne
se soucient pas des droits civiques et politiques, l’évidence va tout à fait à
l’encontre de cette affirmation [il cite ici les exemples de la lutte pour les
libertés démocratiques en Corée du Sud, en Thaïlande, au Bangladesh, au
Pakistan, en Birmanie, en Indonésie, dans d’autres pays d’Asie et en
1Afrique]. » Et Sen de marteler : « un pays ne doit pas être déclaré mûr pour la
2démocratie mais il doit plutôt parvenir à la maturité par la démocratie. »
L’étude du cas d’un pays à la majorité pauvre au sein duquel le suffrage
universel se met en place nous a semblé pouvoir apporter à ce débat des
éléments de réponse dépassionnés, fondés sur l’analyse d’une réalité
particulière. Ainsi avons-nous choisi de débuter cette analyse à l’instauration
du suffrage universel au Pérou (1978) et de la mener de manière rigoureuse et
systématique jusqu’aux élections présidentielles qui consacrent la fin de l’ère
Fujimori en 2001, alors qu’il est désavoué par ces mêmes classes populaires
qui l’avaient porté au pouvoir une décennie plus tôt. Cette analyse
contextualisée induit de nombreuses questions : peut-on repérer un vote des
pauvres caractéristique au Pérou entre 1978 et 2001 ? Quelle relation le
pouvoir entretient-il avec les pauvres et dans quelle mesure cette relation est-
elle guidée par le nouveau poids électoral des classes populaires ? Quels
rapports les pauvres entretiennent-ils avec le pouvoir ? Comment s’inscrivent-
ils dans le paysage politique des années 1980 ? Quels sont les ressorts de leur
vote ? Sont-ils particulièrement sensibles aux séductions d’un discours (ou
d’une politique) populiste ? Quelle part ont-ils pris à l’avènement au pouvoir
d’Alberto Fujimori ? Dans son maintien à la tête de l’État tout au long des
années 1990 ? L’étude du vote des pauvres vise à mettre à jour la réalité de son
existence, ses tendances et ses ressorts. Le terrain d’un pays pauvre dont le
système partisan naissant est balayé pour dix ans par un autocrate, la
temporalité très contemporaine des deux décennies suivant sa transition
démocratique offrent donc un cadre d’étude privilégié pour une réflexion plus
générale sur les liens entretenus entre la pauvreté et la démocratie. « Lorsque
les riches seuls gouvernent, l’intérêt des pauvres est toujours en péril ; et
lorsque les pauvres font la loi, celui des riches court de grands hasards. Quel
est donc l’avantage de la démocratie ? L’avantage réel de la démocratie n’est
pas, comme on l’a dit, de favoriser la prospérité de tous, mais seulement de
3servir au bien-être du plus grand nombre. » Quel écho la conception
tocquevillienne trouve-t-elle au sein de la réalité péruvienne ?
Ce livre interroge donc deux concepts : le vote et la pauvreté. Secret par
nature, le vote peut être appréhendé au moyen des bulletins qui le matérialisent
et, à plus grande échelle, des résultats électoraux. La finesse de l’appréciation

1
Amartya Sen, La démocratie des autres, Rivages poche/Petite Bibliothèque, Paris, 2006, p.77-78.
2 Id., p. 55.
3 Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, op.cit., tome 1, p.328.
27 de ces résultats est fonction du niveau de découpage territorial de leur étude.
Aussi l’analyse la plus précise pourrait-elle être menée au niveau d’un bureau
de vote. Ce n’est pas le point de vue que nous avons choisi, préférant une
étude sur l’ensemble du territoire péruvien durant plus de vingt ans. Aussi
devons-nous adapter notre méthode aux sources disponibles à cette échelle et
sur cette période. Le recours, dans le corps de l’analyse, à des mises en
perspective qualitatives (monographies, enquête sur un quartier pauvre de
Lima…) vise à limiter le biais « macro » inhérent à notre angle d’étude. Le
matériau très objectif du bulletin de vote cache, bien entendu, des réalités
subjectives (motivations, attentes, sentiment de représentativité) très diverses.
Néanmoins nous ne pouvons aborder les motivations des électeurs - par le
biais de l’enquête notamment - sans courir le risque de la réinterprétation
rétrospective de leur propre vote, émis il y a plusieurs dizaines d’années. Le
bulletin de vote est donc l’objet d’étude objectif sur lequel nous avons choisi
de nous fonder. Nous nous appliquerons à approfondir cet objet à la lumière de
la subjectivité du citoyen qui le dépose dans l’urne.
Mais c’est plus spécifiquement à la lumière de la condition de pauvreté de
ce citoyen que nous choisissons d’analyser son vote. Ce concept éminemment
relatif de pauvreté résiste à toute définition fermée. Pauvreté matérielle,
pauvreté de droits, de pouvoir, de liberté d’action, pauvreté affective sont les
multiples facettes d’une réalité complexe et subjective. Pourtant, dans une
optique politique naturellement tournée vers l’action, le traitement du
phénomène, il est nécessaire que ce concept soit objectivé. L’approche
politique s’attache à la pauvreté économique principalement, en y appliquant
des catégories morales : est pauvre celui qui attire, du fait de sa situation
matérielle, la pitié, la commisération, celui qui se sent malheureux par manque
de ressources par rapport à autrui. Par des actions politiques, on s’attache donc
à combattre une situation de pauvreté et une façon de vivre cette situation. Or
pour combattre la pauvreté, il faut pouvoir la cerner, lui donner une
consistance théorique palpable : de là sont nées les mesures de la pauvreté.
Seules ces mesures objectivant la réalité complexe de la pauvreté ou des
pauvretés se prêtent à l’exercice du croisement avec les résultats électoraux.
Aussi fondons-nous notre travail sur des cartes de pauvreté élaborées à partir
d’indices de pauvreté d’une part, et sur des cartes électorales d’autre part. Leur
confrontation permet une analyse objectivée du vote des territoires en fonction
1de leur niveau de pauvreté .
Des cartes de pauvreté ont été établies à l’échelle provinciale par la Banque
Centrale de Réserve du Pérou à partir des données des recensements de 1972
et 1981 et par le Fond National de Compensation et de Développement Social

1
Se référer à la thèse de doctorat de Cécile Lavrard-Meyer Le vote des pauvres au Pérou de 1970 à 2001
pour le détail de la méthodologie (pp. 47 à 106), des analyses statistiques et de la cartographie (exhaustive
en annexes). Texte intégralement téléchargeable sur le site de l’Institut Français d’Études
Andines (http://www.ifeanet.org : Bibliothèque/Catalogue/Thèses/Auteur « Cécile Lavrard-Meyer »).
28 1à partir des données du recensement de 1993 . Elles révèlent toutes les trois, à
près de vingt ans d’intervalle, que la région la plus pauvre du Pérou est
invariablement la sierra - la montagne - ; ce sont les départements des Andes
du sud (Huancavelica, Ayacucho, Apúrimac, Cuzco, Puno) qui présentent les
situations les plus critiques. La selva (c’est-à-dire la forêt amazonienne)
présente une situation intermédiaire avec cependant des provinces également
2très pauvres. Quant à la côte pacifique, elle est relativement la plus aisée .
Pour la ville de Lima, des cartes de pauvreté ont été élaborées par Carlos
Amat y León à partir du recensement de 1972, José María García à partir du
recensement de 1981 et le FONCODES en 1993. De manière très schématique,
la pauvreté augmente à mesure que l’on s’éloigne du centre-ville pour entrer
3dans les pueblos jovenes, ces quartiers d’urbanisation spontanée nés de l’exode rural .
Nous avons pris le parti de limiter l’extension de notre étude aux élections
présidentielles dans la mesure où elles sont le plus strictement comparables au
niveau national. La polarisation s’effectue autour d’une individualité unique
pour tout le territoire. Dans une nation où les identités partisanes sont souvent
fluctuantes, où le soutien à une personnalité locale prime parfois sur toute
autre considération, les élections présidentielles sont les plus à même de
dégager une tendance générique du vote. Le niveau le plus fin pour lequel les
sources sont disponibles sur l’ensemble du territoire péruvien et pour
l’ensemble de la période est la province (sous-division du département, lui-
même sous-division de la région), et le district pour la ville de Lima. Nous
fondons donc notre analyse sur la réalisation de cartes croisant des données de
niveau de pauvreté et des données électorales présentées par territoire.
Le plan chronologique de cet ouvrage manque probablement d’élégance,
mais permet d’appréhender clairement les problématiques selon une approche
historique. Ce livre se divise en deux parties : la première traite des années
1980, la seconde des années 1990. Dans chacune de ces deux parties est
présenté d’abord - plus contextuel - le rapport de l’État aux pauvres et ensuite -
avec l’apport des méthodes quantitatives et cartographiques stigmatisant le
vote des pauvres - le rapport des pauvres à l’État.
Dans l’analyse des relations entre l’État et les pauvres, est d’abord abordée
la conception de la pauvreté par les institutions internationales, puis la
connaissance du phénomène au Pérou pendant la décennie. Enfin, à partir de
constats chiffrés sur l’évolution de la pauvreté, sont analysées les politiques
économiques et sociales menées par le gouvernement pour la combattre et
leurs résultats.

1
Il n’est pas possible, sauf à réduire à l’extrême le nombre d’indicateurs composant l’indice de pauvreté,
d’établir des cartes de pauvreté homogènes sur toute la période faute d’uniformité des données statistiques
des trois recensements. Dès lors avons-nous choisi d’utiliser ces cartes constituant un état des lieux
historiquement daté, nécessairement idéologique car partant de choix statistiques subjectifs. À ce titre, ces
cartes se prêtent bien à l’objet de ce livre qui n’est pas l’évolution de la pauvreté entre 1978 et 2001 mais ses
liens avec le vote, lui-même daté, idéologique et subjectif.
2 Voir l’annexe 7 : Cartes de pauvreté du Pérou 1972, 1981 et 1993.
3 Voir l’annexe 6 : Cartes de pauvreté de Lima 1972, 1981 et 1993.
29 Le rapport des pauvres à l’État est abordé exclusivement sous l’angle du
vote des pauvres aux élections présidentielles (ainsi qu’à l’élection
constituante de 1978). Après une analyse du cadre politique dans lequel ce
vote s’inscrit (le système de partis dans les années 1980 et sa crise dans les
années 1990), il est étudié élection par élection. Pour chacune des élections
considérées, une analyse quantitative et une analyse qualitative du vote des
pauvres sont menées. La première met à jour les tendances de participation, de
vote nul et de vote blanc, puis les choix partisans des provinces pauvres et
districts défavorisés de Lima. La seconde met en perspective ces tendances,
apportant des éclairages sur divers aspects déterminants selon les élections :
influence du terrorisme, clientélisme électoral ou conscience démocratique des
classes populaires.
Enfin, un récapitulatif des grandes tendances du vote des pauvres sur
l’ensemble de la période, aussi bien en termes structurels (abstentionnisme,
vote blanc, vote nul) que partisans (pour les principaux groupements
1politiques) est proposé à la fin de l’ouvrage . L’évolution des soutiens des
classes populaires s’y dessine nettement, et les bastions géographiques des
différents groupements politiques sont mis à jour.
Ce travail traite, stricto sensu, du vote des territoires pauvres, le vote des
pauvres ne pouvant être appréhendé que géographiquement par rapport à
l’indice de pauvreté et aux résultats électoraux des territoires concernés. Or le
territoire péruvien compte trois milieux naturels très différenciés, recoupant
des divisions ethniques majeures : la côte (costa) rassemble 60% de la
population (avec une majorité de métis) alors qu’elle s’étend seulement sur
10% de la superficie ; les Andes (sierra) représentent 30% de la population
(principalement les Indiens parlant quechua et aymara) et de la superficie ; la
forêt amazonienne (selva) ne compte que 10% de la population (répartie en de
très nombreuses ethnies) mais représente 60% du territoire péruvien. On
pourra se référer aux cartes en annexes présentant les noms des départements
2péruviennes et districts de Lima auxquels ce travail fait maintes fois
référence. On trouvera également en annexes des cartes présentant la
répartition de la population électorale et de la population rurale sur le territoire
3péruvien , ainsi qu’un glossaire des principaux groupements politiques et de
4leurs sigles .
Notre volonté d’ancrer cette étude des liens entre pauvreté et démocratie
dans son expression la plus directe, le vote des pauvres, ne vise qu’à objectiver
leur analyse. Mais ce livre met également à jour les limites du rôle du vote
dans la démocratisation d’un pays, au sens où, comme le rappelle Amartya
Sen, « il ne faut pas confondre démocratie et gouvernement de la majorité. La

1 Les annexes 8 et 9 proposent une synthèse de la représentation électorale et des candidats présidentiels des
principaux partis et alliances péruviennes depuis la transition démocratique.
2
Respectivement annexe 4 et annexe 5.
3ent annexe 2 et annexe 3.
4 Annexe 1.
30 démocratie a des exigences complexes qui, bien sûr, comprennent le droit de
vote et le respect des résultats des élections, mais requièrent aussi la protection
des droits et de la liberté, le respect de la légalité, ainsi que la garantie de libre
discussion et de circulation non censurée de l’information et la liberté de la
1commenter » , entre autres…

PREMIÈRE PARTIE
QUAND LES PAUVRES S’INSÈRENT
DANS UN SYSTÈME PARTISAN :
PAUVRETÉ ET PRATIQUES DÉMOCRATIQUES
APRÈS LA TRANSITION
À partir de 1979, la transition démocratique péruvienne permet aux classes
populaires d’entrer de plein pied dans la vie politique. Elles s’y intègrent
naturellement en portant les revendications propres à leurs problématiques
spécifiques. Dans un contexte économique et social délabré, leurs attentes se
polarisent autour de l’amélioration de leur niveau de vie, et trouvent écho dans
la prise de conscience, réelle ou affichée, de l’ampleur du phénomène de la
pauvreté et des nécessaires traitements politiques à mettre en œuvre. Les
institutions internationales font de la « pauvreté » une thématique centrale
qu’elles relaient auprès des États. Au Pérou, de nombreuses études sont
menées sur ce phénomène qui touche la moitié de la population et recoupe des
divisions ethniques et géographiques.
S’intéresser à la pauvreté, c’est adopter une position idéologique qui se
traduit très directement dans les choix de mesure du phénomène et dans la
place réservée à son éradication au sein des politiques plus globales de
développement. Ainsi devons-nous considérer ces deux aspects de la mesure et
du traitement de la pauvreté avant d’identifier son incidence au Pérou au sortir
2de douze ans de gouvernement militaire , et son évolution au cours des deux
premiers gouvernements démocratiques. Quel impact les décisions en matière
de politique économique ont-elles eu sur les populations les plus
défavorisées ? Quels furent les réussites et les échecs des politiques sociales

1
Amartya Sen, La démocratie des autres, op. cit., p.70.
2 Le gouvernement militaire du général Juan Velasco Alvarado entre 1968 et 1975 et celui de Francisco
Morales Bermúdez de 1975 à 1980.
31 menées et quelle place les politiques de lutte contre la pauvreté ont-elles prise
dans cet édifice ? Comment, finalement, l’État péruvien a-t-il su prendre en
considération les populations pauvres ? Dans quelle mesure, avec quels
résultats et suivant quelles motivations ? Cette dernière interrogation est
capitale car, désormais, les populations très défavorisées, ces femmes, ces
analphabètes, ces Indiens isolés, ces habitants des bidonvilles marginalisés, ont
le droit, et même le devoir de voter. S’en préoccuper revêt un enjeu politique
majeur.
Après un bref rappel des spécificités du système électoral et du système
partisan péruvien, dans lesquels ces populations pauvres inscrivent leur
pratique électorale, nous nous interrogeons sur le cœur de notre
problématique : peut-on dégager des caractéristiques propres au vote des
citoyens les plus démunis ? Quelle forme prend ce vote dans les années 1980 ?
Quelle importance ces populations accordent-elles à l’expression de leur
volonté par les urnes ? Quelles sont les caractéristiques de leur participation ?
Où se situe leur vote dans le paysage partisan ? Finalement, peut-on affirmer
qu’un « vote des pauvres » voit le jour avec le suffrage universel et la
transition démocratique péruvienne ?
Afin d’étudier les liens entre vote et pauvreté de la transition démocratique
à l’avènement d’Alberto Fujimori, il convient d’abord d’examiner la façon
dont le problème de la pauvreté est alors considéré tant au niveau international
qu’au niveau péruvien. Nous nous attachons plus spécifiquement à détailler
son ampleur, sa réalité, et son traitement au Pérou dans les années 1980.
32
CHAPITRE 1
UN INTÉRÊT DE PLUS EN PLUS MARQUÉ
DES INSTITUTIONS INTERNATIONALES
POUR LA PAUVRETÉ
e Au cours des deux dernières décennies du XX siècle, l’influence des
institutions internationales sur le gouvernement péruvien s’accroît tandis que
l’État reprend à son compte, par choix ou par nécessité, les postulats
idéologiques des grandes institutions. Ceci est particulièrement vrai des
conceptions ayant trait à la pauvreté. Dans le cadre de cette étude, il est donc
fondamental de considérer l’évolution de ces conceptions.
Rappelons d’abord qu’historiquement, la misère était englobée dans une
vision religieuse : la pauvreté relevait de l’ordre naturel, et en pratiquant
el’aumône, les riches pouvaient racheter leurs péchés. À partir du XVI siècle,
le problème de la pauvreté commence à se laïciser (avec toutes les précautions
de mise pour l’utilisation d’un tel terme à une telle époque) : on se met à
distinguer les bons et les mauvais pauvres. De ce fait, on préconise deux types
d’actions : « la potence ou la pitié », cette dernière prenant forme à travers la
1création de fonds sociaux . Puis, en avançant dans le temps, le thème de la
solidarité prend de plus en plus d’importance et la vision caritative domine
edans la seconde moitié du XX siècle. Ses objectifs ont évolué depuis 1970 : au
début de la période, combattre la pauvreté avait principalement pour but de ne
pas abandonner au communisme un terrain de développement favorable.
Puis le thème de la pauvreté prend une place centrale dans la pensée du
développement au moment où l’on s’aperçoit que la mondialisation et la
globalisation financière ont également pour effet une augmentation des
inégalités sociales et de l’exclusion. On peut légitimement se demander
jusqu’à quel point la volonté de montrer que la pauvreté est l’objet d’une telle
attention n’est pas une quête de légitimité politique du modèle libéral
triomphant. Dès lors, les institutions internationales semblent lutter contre la
pauvreté moins pour endiguer la menace communiste que pour asseoir leur
crédibilité et celle des marchés dérégulés. Il est devenu « économiquement
correct » de se préoccuper de la pauvreté.

1 Bronislav Geremek, La potence ou la pitié : l’Europe et les pauvres du Moyen Age à nos jours, Gallimard,
Paris, 1987.