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PAUVRETÉ, PROGRÈS ET DÉVELOPPEMENT

PAUVRETÉ PROGRÈS ET DÉVELOPPEMENT

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Éditions L'Harmatt.an

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

UNESCO 7, place de Fontenoy 75700 Paris

@ UNESCO, 1990 ISBN: 2-7384-0326-3 (L'Harmattan) ISBN: 92-3-202617-1 (UNESCO)

Préface

Cet ouvrage représente une sélection d'études et d'articles présentés à la réunion internationale «Pauvreté et Progrès» que l'Unesco a organisée en coopération avec l'Université des Nations unies du 17 au 21 novembre 1986 à Paris. Les principaux objectifs de cette réunion ont été d'approfondir la connaissance des mécanismes sociaux (institutionnels et structurels) de la paupérisation, de la marginalisation et de l'exclusion de certains groupes sociaux; de mettre en évidence le rôle potentiel et créatif des valeurs socio-culturelles, intellectuelles, éthiques, morales et spirituelles dans le processus du développement ainsi que dans celui du progrès social et humain; et enfin d'examiner les liens de complémentarité ou les formes de contradiction existant entre .le développemènt et le progrès en vue de proposer des moyens efficaces susceptibles de réduire les inégalités sociales. Au cours de cette réunion les participants, bien que d'expériences ou de régions géographiques diverses, ont ressenti le besoin de définir les concepts de progrès, de pauvreté et de développement avant toute ébauche de discussion. En effet, ces concepts ayant été jusqu'ici soumis à l'influence de la pensée occidentale, celle-ci a tendu à ignorer la rationalité des autres cultures et civilisations. C'est pourquoi, la première partie de cet ouvrage est conçue selon une approche théorique et philosophique. Après une analyse historique, culturelle et spirituelle, une tentative est faite de mesurer l'impact de la révolution scientifique et technologique ainsi que celui de la crise socioéconomique et culturelle sur le devenir de l'humanité. Cette première partie peut donc être considérée comme un essai diagnostique du phénomène de pauvreté, de paupérisation et de marginalisation, en vue d'une meilleure compréhension du problème du développement. Elle met notamment en évidence le caractère multidimentionnel de la pauvreté et du progrès tout en précisant que la définition qui en est donnée varie énormément d'une culture et d'une société à l'autre. On y prône un développement qui soit en accord avec les vraies valeurs de l'existence et où les pauvres, de plus en plus 7

nombreux tant dans les pays en dévdoppement que dans les pays industrialisés, pourraient jouir des droits de l'homme les plus fondamentaux que sont l'instruction et l'emploi. Des observations montrent les politiques et stratégies de développement visant à réduire la reproduction des phénomènes de marginalisation, d'exclusion et de paupérisation. On y souligne également que les inégalités sont loin d'être surmontées et qu'elles auraient même tendance à s'accentuer dans le futur. En effet, l'évolution sociale et économique a donné naissance à un groupe d'exclus et de marginalisés que l'on appelle les « nouveaux pauvres ». Ces derniers sont en effet les victimes de la crise économique et de l'impact de la révolution technologique, qui menacent non seulement les marginaux mais aussi la grande masse de la population active. La deuxième partie de cet ouvrage est un recueil d'expériences nationales concrètes et de réflexions tant théoriques que pragmatiques sur la lutte contre la pauvreté et sur le phénomène de paupérisation et de sous-développement. La multiplicité des situations présentées ainsi que les solutions envisagées pour l'élimination des inégalités sont autant d'informations, de conseils et de mises en garde utiles. Certaines présentent des expériences de stratégies nationales de développement de .grande envergure contre la pauvreté. D'autres dénoncent un maldévelopppement flagrant car fruit de stratégies de développement mal adaptées dans la perspective d'un développement global intégré. Contrairement aux besoins réels des populations, ce phénomène est en nette expansion. Le tout est alarmant, inquiétant mais riche de leçons. Les vues exprimées dans ce présent ouvrage, la sélection des faits et l'interprétation qui en est donnée engagent la seule responsabilité des auteurs et ne reflètent pas nécessairement l'opinion de l'Unesco.

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Introduction

Pauvreté et progrès
Paul-Marc HENRY

La réunion d'experts a été chargée d'approfondir la connaissance des mécanismes sociaux, d'éclairer le rôle actif, potentiel et créatif des valeurs socioculturelles, d'examiner les liens de complémentarité ou de contradiction entre le développement et le progrès, et enfin de proposer des recommandations pour la mise en œuvre de politiques adaptées. Il s'agissait de contribuer à une meilleure compréhension du problème de développement et de réfléchir en vue de leur enrichissement réciproque, sur la problématique du développement et les activités opérationnelles de l'Unesco. La constatation fondamentale qui s'impose aux gouvernants, c'est-à-dire aux responsables opérationnels comme aux chercheurs dans les domaines intimement liés des sciences sociales et de la science économique, est que, paradoxalement, la pauvreté recule mais le processus de paupérisation s'accroît pour certaines catégories sociales et pour certaines classes d'âge. Il est possible statistiquement de mesurer les problèmes de pauvreté en définissant une ligne exprimée en terme de revenu par tête au-dessous de laquelle la personne ou le groupe concerné subit des contraintes inacceptables dans leur accès à la satisfaction des besoins essentiels. Bien entendu, cette ligne varie en fontion du niveau général du développement. Ce qui est la pauvreté de l'un peut être la richesse de l'autre. La constante qui définit la pauvreté se trouve aussi bien au niveau des besoins physiologiques élémentaires 9

qu'à celui des satisfactions d'ordie culturel et spirituel. C'est d'ailleurs à cet aspect de la pauvreté que se sont adressés essentiellement les participants au colloque. Existe-t-il une culture de la pauvreté? La paupérisation n'est-elle que l'autre face inévitable du développement? Le progrès technologique est-il, en dernière analyse, un facteur de progrès moral, intellectuel et spirituel? En fait, l'humanité n'est-elle pas déjà contrainte à une véritable fuite en avant vers le quantitatif, compte tenu de la révolution démographique et de la transformation généralisée des modes de consommation sous l'influence des modèles essentiellement occidentaux? Ce sont là d'immenses questions auxquelles il n'est pas possible de répondre de manière dogmatique ou sectorielle. D'abord, les faits sont mal connus. Il est certain qu'un nouveau type de « marginalisation » est apparu dans les pays industrialisés comme dans les pays en voie d'industrialisation. Il ne s'agit plus de l'aliénation d'une masse indifférenciée de prolétaires réduits à une simple subsistance par le jeu de la loi d'airain des salaires, bien que cette contrainte existe encore pour beaucoup et particulièrement dans le domaine de la production agricole. En fait, la grande industrie et, jusqu'aux découvertes récentes, la technologie ont permis une élévation du niveau de vie sans précédent pour des millions d'hommes et de femmes, encore que les inégalités sociales les plus criantes n'aient pas encore été abolies. Il s'agirait plutôt d'un phénomène nouveau, de caractère insidieux, qui attaque les structures économiques et sociales dans leurs œuvres vives en détruisant progressivement les motivations fondamentales qui, génération après génération, dans une espérance toujours renouvelée, ont stimulé la poursuite d'un progrès social indéfini et du bonheur individuel comme un droit garanti par la société. Sur le plan matériel, et se traduisant par la distribution des revenus monétaires comme base du pouvoir d'achat dans une société marchande, il y a développement inégal. L'inégalité entre les nations comme à l'intérieur de chacune d'entre elles a été dénoncée par les prêcheurs comme par les penseurs depuis des siècles et sous toutes les latitudes. Elle a été condamnée comme facteur essentiel de troubles et de déséquilibres menant aux guerres civiles et aux guerres étrangères. Mais, à l'exception d'une frange extrême d'idéologues, ce n'est pas la poursuite de l'égalité absolue qui a été représentée comme le correctif indispensable d'une situation inacceptable et dangereuse, mais celle de l'équité et de la justice dans le respect des droits de la personne. Pour toutes les religions, la seule égalité possible est celle des créatures devant Dieu et non pas entre elles. Les obstacles tenant à l'exercice d'un pouvoir incontrôlé, et nécessairement arbitraire et injuste, ont été progressivement éliminés par un double mouvement de la pensée sur le plan de l'éthique comme sur celui de la connaisance. Ce mouvement n'en fait qu'un dans le domaine si complexe du développement technologique. C'est à ce niveau que la notion de progrès peut être réellement utilisée. Il s'agit d'une part d'identifier et de promouvoir le 10

respect de l'authenticité de la personne humaine et des groupements sociaux naturels auxquels elle appartient, et d'autre part, sur le plan matériel, soulager le fardeau physique qui pèse sur l'homme par la domestication progressive des forces naturelles, jusque et y compris les resssources énergétiques enfermées dans la matière elle-même. La réflexion sur la dignité de la personne comme l'effort continu vers la connaissance caractérise l'évolution de tous les peuples au cours des derniers millénaires dans le cadre d'une sédentarisation croissante et d'un développement de la production agricole maîtrisé par l'homme. Mais ce n'est qu'au cours des deux derniers siècles qu'un véritable développement fondé sur l'exploitation révolutionnaire du potentiel énergétique et de ses moyens de transmission a créé de toute pièce une nouvelle économie. Celle-ci exige pour sa bonne marche une mise en valeur intensive du potentiel de matière grise humaine et ne repose plus que d'une manière marginale sur l'exploitation intensive de la force de travail physique de l'homme. Est-ce à dire que le vrai problème de la marginalisation se trouve dans les immenses transformations de la technologie dont les dernières expressions se trouvent au niveau de l'automatisation, de l'information et de la communication? Si l'homme n'était plus nécessaire à l'homme, si la créature était plus forte que le créateur, il y aurait bien déshumanisation, une déshumanisation créée par l'homme lui-même et son propre progrès. Dans cette perspective, qui est celle pratiquement acceptée par tous les écrivains de science-fiction, une élite humaine seule capable de maîtriser les opérations complexes d'un réseau tout-puissant (qui peut d'ailleurs s'anéantir de son propre mouvement par la destruction nucléaire) dirigerait un monde de robots. La finalité de ce monde dit de progrès serait la robotisation des êtres humains non qualifiés, mais capables de fonctionner, complètement interchangeables: la nouvelle mégamachine. Quant à ceux qui ne peuvent accéder à ce niveau par l'incapacité physique ou le manque de formation intellectuelle, ils seraient réduits au rang de non-êtres. TI s'agit là d'un processus qui multiplie les effets des facteurs que l'on peut observer dans le cadre de l'évolution économique et sociale classique. Ce dernier a été abondamment décrit, qu'il s'agisse de la participation populaire dans les prises de décision, dans la structure du système éducatif et des services sociaux et de leur inadaptation aux besoins réels du pays, de l'urbanisation accélérée due à l'effondrement de l'économie rurale d'autosuffisance et surtout l'extension d'un modèle de consommation situé bien au-delà du pouvoir d'achat des masses sous-employées. La technologie moderne utilise le milieu naturel et humain en fonction de ses exigences techniques et des critères de rentabilité basés sur une analyse financière des coûts et des bénéfices, elles-mêmes transformées par la rapidité et la fluidité des instruments monétaires qui n'ont plus de rapport avec le facteur-temps conditionnant les opérations traditionnelles de type classique. 11

Ce divorce entre les modes de production et les variables qui s'attachent à l'utilisation du facteur humain se répand maintenant à tous les niveaux sociaux et dans toutes les régions naturelles. On insiste à juste titre souvent sur le caractère révolutionnaire de l'industrialisation mais le bouleversement le plus profond et le plus déterminant s'est effectué au niveau de la production agricole sous pratiquement toutes les latitudes depuis un siècle. Pour les pays tropicaux, c'est évidemment les exigences de l'agriculture orientée vers l'exportation sur le plan de la main-d'œuvre (mal payée et de statut plus ou moins servile) et l'infrastructure qu'elle exigeait dans le domaine du transport qui a été le principal facteur d'une restructuration sociale tout à fait adverse à l'autonomie alimentaire et la continuité socioculturelle des sociétés à base rurale. n était fatal que la mécanisation de ce type de production aboutisse à une nouvelle destructuration que l'on confond souvent avec celle de l'économie traditionnelle. n est significatif que d'une manière générale les pays tropicaux d'Asie aient mieux réussi à surmonter la dernière révolution technologique que les pays d'Afrique et d'Amérique latine, et que les zones rurales malgré une surpopulation évidente sont encore en mesure d'établir un nouveau système de production présentant encore une certaine capacité d'absorption et d'emploi. En revanche, l' Mrique, les Caraibes et l'Amérique latine se trouvent en état de déséquilibre fondamental et subissent de plein fouet l'impact de la révolution démographique et de la décadence agraire, parce qu'ils se sont orientés vers une économie d'exportation aux dépens de leur capacité d'auto-subsistance. Les phénomènes de marginalisation sont partis de la base comme du sommet. L'on demande en fait aux secteurs d'économie de pointe, essentiellement industrids, à la fois de satisfaire les critères de productivité faisant appd à une technologie en pleine évolution exigeant des adaptations constantes et d'assumer le poids toujours croissant de l'inefficacité relative des zones rurales. La pesanteur sociale héritée de structures socio-économiques tout à fait périmées impose aux gouvernants des choix déchirants qui n'ont été réglés jusqu'à maintenant dans la plupart des cas que par l'inflation ou simplement retardés par la répression. La macro-économie, c'est-à-dire celle des échanges à échdon global ou même interrégional, a rendu encore plus difficile la période de transition que traversent tous les pays en voie d'industrialisation. Les cours des matières premières qui ne favorisent pas les producteurs, les charges financières croissantes résultant d'un endettement de plus en plus lourd aboutissent à des situations de faillite latente. Le secteur industrialisé ainsi que cdui des services doivent se plier à une discipline monétaire imposée de l'extérieur, condition elle-même d'une certaine structure des échanges et du commerce international. Les pays industrialisés, dont la plupart se sont engagés délibérément . dans une industrialisation de la production agricole, l'évolution 12

rapide des techniques de production exigées par la concurrence internationale et la conquête comme la défense des marchés solvables, ont à faire face à une contradiction fondamentale. La modernisation accélérée des systèmes de production et des investissements considérables qu'elle exige sont difficilement compatibles avec le financement de la demande intérieure liée aux transformations socio-économiques qui tendent vers une certaine égalisation vers le haut. Au terme de leurs discussions, les experts ont conclu que «la pauvreté croissante qui affecte dans des proportions inégales aussi bien les sociétés industriellement avancées que des sociétés en voie de développement peut trouver sa source dans le divorce croissant entre le système de production de masse et les systèmes sociaux globaux. Ils estiment que la pauvreté représente un fardeau inacceptable pour la société. La pauvreté peut être considérée comme une maladie sociale aussi bien que comme un handicap économique et doit être traitée comme tel dans l'ordre des priorités. » On ne peut être que d'aècord avec la recommandation qu'ils présentent de réintégrer les facteurs sociaux et humains avec les paramètres économiques dans une approche de l'ensemble du développement. Tous les gouvernements responsables sans exception ont d'ailleurs reconnu qu'il était impossible pour des raisons sociales et politiques d'agir autrement et de s'en remettre purement et simplement au jeu de la concurrence sauvage entre groupes humains dont les inévitables victimes sont les éléments les plus vulnérables: l'enfance, les femmes, les personnes âgées et les jeunes sans travail. Toutefois, l'on peut se demander si cette approche« sociale» de la pauvreté est suffisante. Il faut aller plus profondément dans les causes de cette« maladie» et ne pas s'en tenir à ses manifestations évidentes. Déjà l'inégalité excessive des revenus a été dénoncée comme un facteur négatif bien que se traduisant par des agrégats positifs dont les indices du revenu national brut. Sur ce plan, il y a une continuité historique dans l'analyse de la pauvreté qui ronge les sociétés humaines depuis leur accession à la conscience historique. Mais on ne peut nier que malgré cette permanence du phénomène il y a eu progrès moral et ment? l dans le cadre des grandes civilisations et des cultures traditionnelles. Il s'agit en réalité d'un mal contemporain, celui de la coexistence d'une économie potentielle d'abondance et de la persistance de l'incapacité d'une masse croissante d'individus et de groupes humains de bénéficier de cette production accrue et suffisante pour tous, sur la base d'un modèle de consommation qui tienne compte des facteurs naturels et des traditions culturelles, c'est-à-dire «le maldéveloppement ». Il est évident que des groupes humains souffrent au départ de discriminations de diverses origines mais souvent d'ordre culturel et même religieux. L'identification de celles-ci a fait des progrès considérables au cours des dernières décennies. La lutte contre le racisme à tous les niveaux fait partie intégrante de ce combat 13

fondamental contre l'inégalité à la base et pour l'ouverture aussi large que possible vers le développement du potentiel intellectuel et moral de l'humanité dans son ensemble. Il faut également analyser les processus de production et l'impact des technologies nouvelles qui tendent à concentrer dans les secteurs de pointe les plus économiquement rémunérateurs et socialement et politiquement concurrentiels, l'investissement humain, en négligeant les secteurs de base dont dépendent finalement l'emploi et la stabilité sociale pour l'immense majorité de la population. Le non-emploi semble devenir une maladie endémique affectant les structures des sociétés qui sont en pratique non concurrentielles face aux économies de haute productivité. Or, ces groupes comprennent des millions d'êtres humains dont la majorité est constituée par' des jeunes de moins de vingt ans. Dans les perspectives actuelles, ils ne peuvent envisager qu'un sous-emploi chronique et une marginalisation de moins en moins tolérable. L'économie rurale renouvelée, c'est-à-dire basée sur une industrialisation efficace contribuant à l'amélioration de la productivité agricole par la technologie moderne n'est pas encore en mesure de les absorber. Inévitablement, les concentrations urbaines deviendront les lieux géométriques de tous les problèmes posés par la paupérisation structurelle, conséquence de la technologie moderne non diffusée à la base, de structures éducationnelles et de formation entièrement débordées, de services sociaux sursaturés; tout cela sous l'égide de gouvernements qui n'ont ni su ni voulu attaquer le mal à la racine. Ce mal attaque les économies des pays industrialisés. En revanche, certains pays se sont engagés dans une attaque de front du déséquilibre social et de l'accès aux consommations fondamentales de l'ensemble de la population. TI est clair qu'on ne peut plus se baser sur une dichotomie structurelle entre pays industrialisés et pays en voie d'industrialisation dans les zones tempérées comme dans les zones tropicales, dans les régions à démographie vieillissante comme dans celles en voie d'expansion démographique. TI s'agit d'analyser les facteurs culturels du développement déséquilibré comme ceux qui affectent négativement la productivité industrielle et agricole, à commencer par la motivation des individus comme des groupes travaillant à la protection et à l'épanouissement de leurs libertés individuelles et de leur potentiel culturel. Dans cette perspective, les travaux du colloque sur « Pauvreté et progrès» prennent tout leur relief. TI ne s'agit pas d'une discussion philosophique mais d'un essai de diagnostic porté sur un phénomène contemporain en voie d'évolution rapide. S'il est vrai que le «progrès» se définit avant tout comme une meilleure compréhension des facteurs positifs et négatifs qui conditionnent l'homme et la société dans sa quête incessante vers le développement de la seule vraie richesse au potentiel infini, celui de la matière grise, il y a progrès dans l'identification courageuse des périls 14

qui menacent la société humaine tout entière, y compris c~ux des conflits armés à tous les niveaux. La violence croissante que l'on peut observer en effet dans les confrontations entre groupes ethniques et sociaux différents est le produit inévitable d'une révolution technologique qui ne fait pas entrer en ligne de compte l'objectif fondamental, c'est-à-dire celui du respect et de la promotion de la personne humaine: sans distinction de classe, de race, de couleur ou de croyance, transcendant les structures de pouvoir politique et économique.

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Pauvreté, progrès, paupérisation et marginalisation : concepts et propositions

Chapitre premier
Progrès et pauvreté: Les concepts et leur dialectique selon les civilisations et les cultures
Henri BARTOLI

« Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser» (Pascal, Pensées). «Un homme riche peut dire: "J'ai faim", et tout le monde trouve ça sympathique. Mais toi, ou un autre, du moment que tu es pauvre, tu ne dois pas te vanter d'avoir faim. Ça fait mauvais effet» (Pierre Mac Orlan, Le quai des brumes). «Si tu bouffes le progrès, bouffes la peau et les pépins avec» (Odysseus Elytis, Marie des brumes).

C'est une étrange aventure que celle du «progrès» et de la « pauvreté ». La querelle des Anciens et des Modernes s'achève au XVII" siècle, en Occident, sur la victoire des seconds. lis sont supérieurs aux Anciens parce qu'ils savent davantage. L'expérience s'accumule. Le savoir achemine l'Humanité vers une apothéose. li est le fruit de la raison appliquée à la réalité. L'image cyclique de la vie est supplantée par celles de la marche et de la croissance. « Toute la suite des hommes pendant le cours de tant de siècles doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend ~ontinuellement », 19

écrit Pascali, saisissant ainsi les deux implications essentielles de l'idée de «progrès»: la connaissance objecti~e indéfiniment développée, l'unification de l'Espèce humaine. n y a pour Descartes un progrès rationnel de l'Humanité quant au fond à l'avenir illimité de la science. La découverte de l'immensité du passé humain entraîne celle de l'avenir à construire, et dont il importe qu'il soit glorieux. Condorcet conçoit l'histoire comme un processus d'extension des «lumières », qui commande toutes les autres manifestations du « progrès humain », donnant ainsi à l'idée de « progrès» un sens instrumental de guide d'une interprétation de l'histoire plus ou moins liée à une interprétation active et pratique du fait humain. L'âge d'or est devant nous, non derrière, proclame Saint-Simon, qui envisage le remplacement de l'exploitation de l'homme par l'homme par l'exploitation de la terre par les hommes associés, et, grâce à l'avènement de la suprématie du travail, l'instauration de la paix définitive. A. Comte, pour qui la pleine positivité de l'esprit humain, en quelque façon donnée dès le début, s'exprime dans la science, croit à un état positif définitif par-delà l'état théologique et l'état métaphysique. J. Stuart Mill consacre un livre
entier de ses Principes d'économie politique
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à l'influence

du progrès de

la société sur la production et la distribution et entrevoit, au travers des accidents historiques, au-delà d'une société intermédiaire où les hommes s'appliquent à leur propre perfectionnement intellectuel et moral, l'avènement d'un état stationnaire, terme de l'évolution enfin humanisée. Les sociétés et l'espèce sont pour K. Marx en mouvement vers la liberté, c'est-à-dire vers l'humanisation à travers les contradictions et les luttes; réduits à leurs grandes lignes, les modes de production sont les étapes de la formation économique de la société, qui va de pair avec la croissance des forces productives, elle-même indissociable des progrès scientifiques, le communisme « royaume de la liberté» ne pouvant s'épanouir qu'en se fondant sur l'autre royaume, celui de la «nécessité» 3. Tous croient à une fin de l'histoire où l'homme est un ennemi pour l'homme et au commencement d'une histoire indéfinie où l'homme sera un ami pour l'homme, c'est-à-dire à une sorte d'inexorabilité du progrès. Au moment même où s'élaborent les mythes philosophiques du progrès, s'opère une prise de conscience de la pauvreté. Du XVIesiècle au milieu du XVIII",le nombre des pauvres ne cesse de grandir, ils se multiplient ensuite «comme des mouches» 4. Aux pauvres des
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1. Fragment d'un Traité du vide, in Pensées et opuscule, Paris, Hachette, p. 81. Pascal ne tire pas de cela l'idée d'un développement unilinéaire de l'humanité: « La nature agit par progrès, ituset reditus. Elle passe et revient, puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais, etc. » (Pensées, 355) Pascal, Blaise. Pensées, Paris, Seuil, 1978. 2. Stuart Mill ]., Principes d'économie politique, Livre IV, chapitre 6. Paris, Guillaumin, 1861, 2 vol. 3. Marx Karl, Le Capital, Paris, Editions Sociales, 1960, Livre ill, Tome 3, pp. 198-199. 4. Mumford Lewis, Technique et Civilisation, Paris, Seuil, 1950, p. 159. 20

campagnes, victimes de la fluctuation des récoltes et des mouvements des prix agricoles, de la raréfaction des terres cultivables et du surpeuplement relatif qui en résulte, de la lourdeur des charges, de l'impôt, des spéculations des propriétaires fonciers et des bourgeois ruraux, de l'insécurité générale de la vie, et qui, parfois, lors des périodes de grande disette, s'organisent en bandes et mènent des jacqueries plus ou moins vite réprimées, s'ajoutent les pauvres des villes soumis, ainsi que l'écrit Lewis Mumford " aux trois« conditions» de la discipline industrielle: la castration du talent, la faim, la suppression de l'alternance des activités par le monopole de la terre et la spécialisation dans des fonctions mécaniques subdivisées et compartimentées, la destruction de l'environnement, la dégradation de l'ouvrier, la défaillance de la vie, vont de pair; un phénomène à peu près unique dans l'histoire de la civilisation s'accomplit: une poussée de barbarie aidée par les forces et les intérêts mêmes qui, à l'origine, avaient été dirigés vers la conquête de l'envirQnnement et la perfection de la culture humaine 6. En France, comme en Angleterre, des milliers de pamphlets, de brochures, de livres, paraissent à la fin du XVIII" siècle sur la « mendicité ». Parent-Duchâtelet note, en 1836, que les idées d'humanité et de philanthropie étaient tellement à l'ordre du jour «qu'on ne s'occupait que des pauvres et des prisonniers; on commentait dans les salons et les boudoirs le plan des hôpitaux; et les dissertations qui parurent alors sur les fosses d'aisance et les gadouaires étaient lues par les élégantes et les femmes du meilleur ton» 7. L'on s'interroge sur les avantages et les inconvénients liés au maintien à

domicile ou à l'hospitalisation des pauvres malades 8. L'abbé Baudeau
développe les «Idées d'un citoyen sur les besoins, les droits, et les devoirs des vrais pauvres ». La doctrine du progrès n'en faiblit pas pour autant. TIest mouvement vers l'infini et, comme tel, ne peut arriver trop

vite. TI est bon en lui-même. On ne juge pas le progrès dans la mesure
où il sacrifie la vie, mais la vie dans la mesure où elle sacrifie au progrès. S'il y a de la misère, c'est « le résultat d'accidents survenus soit dans la production de la terre soit dans le produit des manufactures, soit dans le haussement des denrées, soit dans un excédent de population, etc. »9, ce ne peut être l'effet du progrès. L'inégalité et la pauvreté sont l'expression de l'ordre naturel; la hiérarchie des revenus et des patrimoines, la hiérarchie aes pouvoirs,

reflètent la hiérarchie des facultés individuelles 10. La mendicité et la

5. Ibid., pp. 160-161. 6. Ibid., pp. 143-145. 7. Parent-Duchatdet Alexandre-Jean-Baptiste, Hygiène Publique, Paris, J.-B. Baillière, 1836, tome 2, p. 616. 8. Joël M.E., «L'économie de l'assistance dans la période prérévolutionnaire », Economieet Sociétés,mars 1984. 9. Brissot de Warwil1eJacques-Pierre, Théoriedes lois criminelles,Berlin, 1781. 10. Dupont de Nemours Pierre-Samud, Idées sur les secoursà donner auxpauvres 21

pauvreté relèvent de la police 11.TIfaut distinguer parmi les pauvres les
valides et ceux qui ne le sont pas, mettre les premiers au travail afin qu'ils contribuent à la richesse de la nation, réserver aux seconds l'assistance, tout en veillant à ne pas trop immobiliser de capitaux dans l'opération, car ce serait appauvrir le pays. L'idée gagne que plus une nation a de pauvres, plus elle est susceptible de s'enrichir, tout comme gagne celle que le salaire ne saurait sans dommages pour la « marche

naturelle de la société»

12

et « l'état progressif de la société» se fixer à

un niveau supérieur au prix «naturel» du travail, entendu, avec Ricardo, comme «celui qui fournit aux ouvriers les moyens de subsister et de perpétuer leur espèce sans accroissement ni diminution» 13.TIfaut circonscrire graduellement les lois des pauvres, supprimer l'assistance, et l'on marchera par degrés vers un état de

choses plus raisonnable et plus sain, vers un plus grand bonheur

14.

Ce n'est plus d'ordre « naturel» qu'il s'agit avec K. Marx, mais d'exploitation du travail, de paupérisation, et de prolétarisation, expressions de la contradiction centrale du capitalisme. TI y a une

« corrélation fatale»

U

entre l'accumulation du capital et l'accumula-

tion de la misère. L'histoire n'est plus, toutefois, la confirmation sinistre d'une nature humaine pervertie, mais la marche vers la libération de l'homme. Jusqu'à présent les forces productives se sont développées grâce à l'antagonisme des classes, voilà qu'à mesure « que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d'évolution sociale, s'accroissent la misère, l'oppression, l'esclavage, la dégradation, l'exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production

capitaliste. L'heure de la propriété capitaliste a sonné»

16.

Le temps n'est plus du progrès comme une fatalité heureuse. La doctrine du progrès a été une idéologie de conquête et de combat de la bourgeoisie occidentale quand cette classe était ascendante. Le « progressisme », sous toutes ses formes, fait figure, aujourd'hui, ainsi que l'écritJ. Lacroix 17,de« réaction désespérée - ou peut-être vitale contre la décomposition du progrès ».

malades dans une grande ville, Paris, Moutard, 1786. Cité par G. Weulersse: Le mouvement physiocratique en France, Paris, Mouton, 1968, Tome 2, p. 3. 11. Le Trosne, Mémoire sur le vagabondage et la mendicité, 1764. 12. Ricardo David, Principes de l'économie politique et de l'impôt, Paris, CaIman-levy, 1970, p. 67. 13. Ibid. p. 68. TIest juste d'ajouter que, selon Ricardo, ce prix,« plus la société fait de progrès », tend à hausser, p. 67. 14. Goetz-Girey R., Croissance et progrès à ['origine des sociétés industrielles, Paris, Editions Montchrestien, 1966, pp. 236-242. 15. Marx Karl, Le Capital, Paris, Editions Sociales, 1950, Livre fi, Tome 3, p. 88. 16. Ibid, p. 205. 17. «La crise du progrès », Cahiers de l'Institut de science économique appliquée, février 1961, p. 6.

22

L'homme moderne a le sentiment que par la science et par là technique il peut, en qudque sorte, s'ajouter à la nature, collaborer à son évolution et à sa genèse, transformer l'histoire « naturelle» en une histoire « humaine ». Les révolutions industrielles se sont succédées, celle de la machine à vapeur, celle de l'électricité et de ses applications, celle où nous sommes de l'énergie nucléaire, de la biologie, de l'automation sous toutes ses formes (process, série, machines à contrôles numériques, robotique, bureautique, automation flexible, etc.), de l'informatique, de l'information et de la communication, de la technologie spatiale et de l'exploitation des océans, etc. Nous entrons dans le temps des évolutions «commandées»: il devient possible, grâce aux techniques et aux sciences d'adapter progressivement à certains principes rationnds préétablis des activités jusque-là abandonnées aux lois historiques, à supposer qu'il y en ait. D'aucuns n'hésitent plus à soutenir que les décisions peuvent et doivent désormais être gouvernées par un « rationalisme» prenant appui sur les seuls faits scientifiquement observés et analysés, et non sur des principes

moraux

18.

Sans doute sommes-nous parvenus à une étape dans les

transformations que connaît l'histoire plus importante que toutes les autres, marquée à la fois par un élargissement prodigieux des connaissances et des moyens d'action, et par l'intégration active de forces sociales nouvelles, classes, peuples, continents. K.E. Boulding la qualifie de «transition entre les sociétés civilisées et des sociétés post-civilisées, dont nous ne savons pas encore ce qu'elles seront même si les sociétés qui sont à l'avant-garde du dévdoppement nous

permettent d'en esquisser des traits»

19,

et qui revêt le caractère d'un

passage d'un niveau inférieur d'organisation et d'existence à un niveau supérieur. L'optimisme des hommes de science témoigne de leur fidélité au mythe du progrès: pour la première fois, si l'on en croit

R. Oppenheimer

20,

la science peut fournir les moyens de supprimer la

faim sur la terre, l'ancienne définition de l'économie comme science de la rareté a vécu, sdonJ.D. Bernal21, pour qui la capacité productive de l'homme n'a « plus d'autre limite que nos besoins ». Las! Les chiffres s'accumulent. La société de l'abondance ne concerne qu'un groupe limité de nations, et en leur sein des masses nombreuses ne reçoivent que les miettes du festin. La Banque mondiale estime au début des années 1980 à 800 millions de personnes ceux qui vivent sans pouvoir s'assurer une nutrition adéquate et sans accès aux services publics essentids tds que l'éducation et la santé. Des chiffres de 2 milliards de personnes sans ressources suffisantes, mal nourries et
18. Moore G.E., « The Refutation studies, Londres 1922. 19. « Qu'est-ce que le progrès?» appliquée, février 1961, p. 151. 20. Oppenheimer Robert, L'Esprit 21. « La culture et la guerre froide of Idealism », Essai de 1903, in Philosophical Cahiers de l'Institut de science économique libéral, Gallimard, 1958. », Comprendre, n° 25, p. 51. 23

sans instruction, soit 40 % de l'humanité, sont avancés. Dans la quasi-totalité de~ pays a&icains, en 1985, de 50 à 75 % de la population

vivent dans la pauvreté absolue 22. La famine est latente au Bangladesh,
au Pakistan, en Somalie, au Soudan, en Ethiopie, au Sahel, dans le nord-est du Brésil; elle affecte quelque 500 millions de paysans. Une étude conduite par le Fonds des Nations unies pour l'Enfance (UNICEF) dans huit pays en développement nous apprend que les effets de la crise sur la santé des enfants sont graves: baisse du rapport taille-âge dans certaines régions de Zambie, augmentation considérable du nombre de nouveau-nés de poids insuffisant et des enfants abandonnés dans les quartiers misérables de Sao Paulo, doublement du nombre des nourrissons traités pour malnutrition grave au Costa Rica, forte augmentation de la mortalité infantile dans les régions les plus déshéritées de l'Inde. L'Assemblée générale des Nations unies avait cru pouvoir fixer comme objectif à atteindre en l'an 2000 un taux de mortalité infantile de 50 %0sur le vu des résultats obtenus de 1950 à 1970; on estime aujourd'hui qu'un tel taux est irréalisable et qu'en l'an 2000 plus de 70 pays connaîtront des taux supérieurs. Les Etats-Unis avaient oublié la pauvreté. Ils l'ont redécouverte lorsqu'ils ont appris, en 1957, que 32,2 millions de personnes avaient un revenu inférieur au seuil de pauvreté (2 500 $ de revenu annuel pour une famille de quatre personnes). En 1985, la population vivant en dessous du seuil de pauvreté (11 000 $) est de 33,1 millions de personnes, soit un taux de pauvreté de 14 %, après une pointe de 35,3 millions en 1983 (15,2 %) ; 20 millions d'Américains, d'après un rapport établi par un groupe d'études médicales intitulé « La faim aux

Etats-Unis, une épidémie grandissante»

23

souffrent régulièrement de

la faim. Sur la base d'un seuil de pauvreté fixé à 50 % du revenu net moyen, le rapport sur la pauvreté dans les Etats membres de la Communauté économique européenne de 198124avance un nombre de 10,8 millions

de ménages pauvres, soit un taux de pauvreté de 11,4 % 2'. Plus de
30 millions de personnes auraient vécu en situation de pauvreté en 1980 en Europe occidentale. En 1984, l'on a appris, par ailleurs que 16,3 millions de Britanniques vivaient en dessous du seuil de

pauvreté 26, soit 29,1 % de la population totale, contre 11,5millions en

22. Discours de A.W. Clausen au Centre Martin Luther King à Atlanta, le 11 janvier 1985, Banque Mondiale, Washington D.C. 23. Cité dans Le Quotidien du Médecin, 1 et 2 mars 1985. 24. Rapport final de la commission (CEE) au Conseil du premier programme de projets et études pilotes pour combattre la pauvreté, Bruxelles, 15 décembre 1981, p.85. 25. La fourchette étant de 23,1 % en Irlande en 1973 et 21,8 % en Italie en 1978 à 4,8 % aux Pays-Bas en 1979. 26. 49,8 £ (livres) par semaine pour un couple marié. 24

1979, soit un taux de croissance annuel de 5,5 % 27. En France, selon les auteurs et selon les définitions de la pauvreté, de 10 à 15 millions de personnes correspondraient aux critères adoptés, soit un taux de pauvreté de 13 à 20 %. Les prévisions ne sont guère optimistes. M.J.D. Hopkins estime qu'en l'an 2000, quelle que soit la définition de la pauvreté retenue, le nombre absolu des indigents restera sensiblement le même dans les pays en développement qu'au début des années 80, soit 754 millions en pauvreté alimentaire et 1 083 millions en pauvreté selon les besoins essentiels, sur une population de 3 613 millions: la proportion des pauvres, toutefois, diminuerait compte tenu de la croissance politiques du revenu, le mouvement démographique, le commerce mondial, la Banque mondiale évalue les pauvres des pays en développement de l'an 2000 à 470 millions (sans la Chine) en

démographique 28. A partir d'hypothèses sur la croissance, les

hypothèses hautes, 710 en hypothèses basses 29, En utilisant un seuil de
pauvreté semblable, mais en supposant une croissante très réduite (0,7 % par an pour le P.N.B. par tête), B. Hughes et M. Mesarovic

prévoient 780 millions de « mal nourris»

30.

Le fléau de la pauvreté et le fléau du chômage sont liés. La plus grande partie de la population active mondiale est en « chômage» ou en «sous-emploi» de façon endémique, surtout dans les pays en développement. 80 millions de personnes étaient officiellement inscrites au chômage en 1980,600 à 1000 millions étant en sous-emploi, entendons-nous ne parvenant pas à trouver un travail régulier ou bénéficiant d'un revenu leur permettant à peine de subsister. Il y a, en 1986, plus de 30 millions de chômeurs, soit 8 % de la main-d'œuvre de l'ensemble des pays industriels à économie de marché, dont 19 millions

en Europe occidentale avec un taux de chômage de Il %

31.

27. En 1960 des chiffres de 7,5 millions de personnes et un taux de pauvreté de 14 % étaient avancés sur la base des barèmes de l'Assistance publique. 28. «Une prévision globale de la misère et de l'emploi », Revue internationale du travail, septembre-octobre 1980, p.621. M.S. AWuwalia N. Carter, et H.B. Chenery ont simulé la croissance du revenu et le nombre de ceux qui vivront dans la pauvreté absolue au cours des vingt dernières années du siècle pour un important échantillon de pays. S'il y a croissance relativement et rapide du revenu, le nombre de ceux qui vivront dans la pauvreté absolue en 2 000 sera identique à celui de 1960, mais leur proportion diminuera dans les pays en développement de 50 à 20 %, Cela serait dû à la diminution du nombre des personnes vivant en pauvreté absolue dans les pays à revenu intermédiaire compensée par l'augmentation de leur nombre dans les pays très pauvres. Cf. Growth and Poverty in Developing Countries, in H.B. Chenery : Structural Change and Development Policy, Oxford, Oxford University Press, 1979, tableaux 3 et 9. 29. Gupta S., Schwartz A., Radula R., «The World Bank model for global inter-dependence; a quantitative framework for the world development report », Journal 0/ Policy Modelling, mai 1979. 30. «Population wealth, and resources up to the year 2 000 », Futures, août 1978. 31. Avec des taux supérieurs à 20 % en Espagne, à 15 % en Irlande, aux Pays-Bas, à 13 % en Belgique, au Royaume-Uni. 25

Ici encore les prévisions sont loin d'être réjouissantes. Les économies industrielles à économie de marché ne devraient croître annuellement selon la Banque mondiale d'ici la fin du siècle qu'à un rythme de 2,5 % selon le scénario le plus prudent, aussi le chômage y demeurerait-il élevé; quant aux pays en développement en hypothèse faible (4,7 %) comme en hypothèse forte (5,5 %), ils ne devraient guère connaître d'amélioration de la situation de l'emploi compte tenu du taux de croissance de la population active (plus de 2 %). Sur la base des projections de main-d' œuvre effectuées par le Bureau International

du Travail, M.J.D. Hopkins

32

estime à 38,5 millions les chômeurs des

pays riches en l'an 2000, à 437,9 ceux des pays pauvres. Pour éliminer le chômage et le sous-emploi, il faudrait une augmentation annuelle de 3,6 % des emplois productifs dans les pays en développement, et de

1 % dans les pays avancés 33. On estime qu'il y a actuellement dans le

monde quelque 100 demandeurs d'emploi supplémentaires par minute, 144000 par jour, et que l'accroissement annuel de la population ::ctive du globe d~passera 50 millions d'ici la fin- du siècle! Les politiques sociales d'intervention en faveur des pauvres ne sont guère parvenues à provoquer le recul de la pauvreté et à éviter la paupérisation des chômeurs, voire font figure d'obstacle aux politiques de croissance globale et sont aujourd'hui menacées; 40 % de la population active totale mondiale seulement bénéficient actuellement d'une protection sociale, la fourchette étant de 95 % dans les pays socialistes développés, 81 % dans les pays industriels à économie de marché, 40 % en Amérique latine et dans les Caraibes, 23 % en Asie, 16 % en A&ique. « TIy a un contraste affligeant et spectaculaire entre les centaines de milliards de dollars consacrés chaque année à la fabrication ou au perfectionnement des armes, et le dénuement et la misère dans lesquels

vivent les deux tiers de la population mondiale. » 34 Comment ne pas
être scandalisé par la prévalence des dépenses de mort sur les dépenses de vie, alors que les besoins vitaux ne sont pas satisfaits pour d'immenses masses humaines? Les adversaires du progrès attaquent quasiment tous la valeur de la Science et l'idée de l'Humanité, qu'ils refusent de considérer comme une, alors qu'elle se révèle multiple et divisée; colmment croire en une avancée irrésistible de l'Humanité alors que les techniques les plus progressives, les mutations techniques les plus considérables, ne résultent pas de l'intention raisonnable de servir l'homme, mais de la volonté démente de le tuer? Le temps des philosophes optimistes de l'histoire est clos. Nous voici de nouveau au temps où l'on parle de déclin, de naïveté déçue, de
32. Art. cit., p. 618. 33. Van der Hoeven R, Scenarios and targets for employment in the Third Devdopment Decade: an ILü background paper, Genève, BIT, 1980 (doc. non publié). 34. Déclaration des Nations unies sur le désarmement, 13 juillet 1978, art. 16. 26

nouveau Moyen Age. De nouveau l'on brutalise grossièrement l'histoire, et l'on accuse pêle-mêle, s'agissant de l'Europe, la Renaissance, la Réforme, et la Révolution française, d'avoir été des étapes sur la voie d'une décadence continue qu'aggrave la Révolution scientifique et technique d'aujourd'hui, tandis qu'ailleurs les traditionalismes animés par un prophétisme morose prêchent pour des « retours» ou annoncent d'apocalyptiques lendemains. Une nouvelle fois le conflit éclate entre ceux qui croient à des vérités atemporelles et ceux qui veulent faire l'Homme. L'idée d'une humanité qui ne progresserait pas est proprement inintelligible. Elle serait absurde en un temps où des centaines de millions d'hommes s'efforcent d'accéder à une vie humaine ou luttent misérablement pour la survie, tandis que pour la première fois dans l'histoire les sciences et la technique offrent la possibilité de l'épanouissement de tout l'homme et de tous les hommes et que la prise de conscience de cette fin devient l'expérience non seulement des savants et des philosophes, mais des politiques et des masses humaines. Le besoin du progrès est inscrit dans les terribles réalités économiques et sociales de ce temps, comme il l'est dans le cœur de l'homme. L'idée de progrès suppose une foi en l'homme et en son avenir, il faut la conforter et lui donner un nouvel élan. Le thème du progrès était un thème mort, il faut le ressusciter, et substituer à une universalité abstraite, mythique, et inefficace, telle que le XVIII"siècle la rêvait, une universalité concrète. Le progrès est une tâche, pas une fatalité". Le monde n'est monde qu'en tant que lieu temporel de l'action humaine. TIn'est pas monde « accepté », mais un monde « travaillé », auquel l'homme «participe» et qu'il «célèbre ». Notre accès au monde n'est pas pensée « sur» le monde. mais existence « avec» lui pour en faire notre habitat. Chaque civilisation, nous a appris A. Toynbee, est constituée par les réponses qu'elle donne à des situations qui, pour elle, sont des défis. Elle vit et croît tant qu'elle invente de nouvelles réponses à de nouveaux défis, elle périclite et meurt quand elle cesse d'en trouver. Le progrès et la pauvreté sont les deux défis majeurs de ce temps. L'un semble la solution de l'autre, il s'agit du progrès; l'autre est peut-être la condition de la réussite du premier, et il s'agit de la pauvreté en tant que «valeur» et non plus en tant que « condition ». Ce qui domine la civilisation aujourd'hui, c'est le pouvoir de la science et de la technique. Nous devons, à cet égard, nous remettre en mémoire les progrès considérables auxquels nous avons assisté depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et les promesses qu'ils contiennent. Dans les pays développés comme dans les pays en développement, le revenu réel par habitant a doublé de 1960 à 1985, ce qui représent~ un rythme de croissance beaucoup plus rapide que celui
35. Perroux F., Industrie et création collective, Paris, PUF, 1970, Tome II, p. 31.

27

des pays de l'Europe occidentale au

x::rxe siècle.

Le progrès social a

accompagné le progrès économique. Des résultats non négligeables ont été obtenus dans la lutte contre la pauvreté en Asie de l'Est (dont la Chine) et dans les pays méditerranéens. Les perspectives de l'Asie du Sud-Est étaient sombres au début des années 60 et pourtant une brèche a été ouverte dans la pauvreté. L'un des indicateurs les plus probants du bien-être, l'espérance de vie à la naissance, s'est améliorée de quelque 50 % en un quart de siècle (60 ans au lieu de 40). ITreste que, quelles que soient les avancées du progrès, il est impuissant sur un avenir dont la vérité n'est jamais possédée une fois pour toutes comme peut l'être la vérité du savoir et <lu pouvoir. Nous ne saurions miser totalement sur la puissance technique et scientifique. L'avenir n'est pas le futur, il est déjà présent et dépend de notre discernement critique actuel )6. Le choix est commandé par l'attention aux pauvres, qui ont besoin que justice leur soit rendue. ITdépend du renoncement à la domination de la prévalence accordée à la solidarité sur l'égoïsme)7, de l'option en faveur de la générosité et non de l'avarice, osons le mot de la « pauvreté» comprise comme l'acceptation de la mise en question de tout ce qui s'oppose à la libération des hommes devant les « valeurs» de la conscience. La vérité des philosophies du progrès est que l'histoire humaine doit avoir un sens ou, tout au moins, donner signification aux actions présentes et accroître leur confiance par les exemples qu'elle a conservés. Nous nous voulons comme unique projet, quelles que soient nos différences de classe, de race, de civilisation. Un homme se reconnaît à ce qu'il éprouve des exigences morales fondamentales qu'aucune science, ni physique ni historique, n'est capable de lui donner: exigence que la personne se réalise et passe de l'état' d'aliénation et d'exploitation à l'état de maîtrise et de liberté, exigence qu'autrui soit, exigence d'être tous ensemble. Le problème moral n'a pas pour origine l'on ne sait quel ciel ou quelle caverne de valeurs « éternelles»; c'est en créant des valeurs «nouvelles» ou en les re-connaissant que l'on acquiert l'intelligence des valeurs du passé et que l'on appr~nd ce qu'est une tradition vivante. La civilisation est en crise aujourd'hui; il convient de la construire et de la renouveler à partir des civilisations multiples qu'elle traverse et transcende. Toutes les sociétés sont contraintes au mouvement, toutes .prennent conscience du fait que leur continuité peut être mise en cause. Au siècle passé, le progrès a provoqué la mort des sociétés traditionnelles de l'Occident européen; l'ensemble des sociétés traditionnelles est désormais soumis au changement. Les principes
36. Ganne P., Le pauvre et le prophète, Cultures et Foi, été 1973. 37. L'acte constitutif de l'Unesco lui donne précisément pour tâche de faire prévaloir la solidarité sur l'égoïsme en tant que lieu de la communication et de la culture des peuples au niveau des sciences et des philosophies. 28

moraux s'incarnent dans les cultures: ce qui est en question, c'est la réévaluation et la réinterprétation de l'univers culturel par l'apport critique et positif des classes et des peuples jusque-là condamnés au silence ou au cri, et c'est aussi la création par chaque société de sa propre modernité en choisissant parmi la diversité des trajectoires susceptibles d'y conduire sa propre voie d'y parvenir.

1° Multiclimensionnslité du progrès, multidimensionnslité de la pauvreté
«On ne saurait procéder à l'étude d'un problème quelconque qu'en utilisant dès le départ des concepts qui correspondent à ses données réelles» 38. L'économie est une action qui, saisie au niveau concret, entre en relation avec toutes les autres actions humaines et constitue, avec elles, le tissu de la société. Les faits économiques, faits sociologiques et faits historiques, sont immergés dans un réseau complexe de liaisons entre les éléments constitutifs du tout social global au sein duquel ils se produisent, à la fois cause et condition de leur émergence et de la propagation de leurs effets. Toute variable économique est «multidimensionnelle ». Elle n'exprime pas seulement les variations d'une «quantité»; elle manifeste l'ensemble des rapports qui la déterminent. Les liaisons fonctionnelles qui expriment sa dépendance envers d'autres variables fournissent d'elle une représentation qui laisse en suspens l'entité qu'elles représentent. Les trajectoires qu'elle parcourt ou est susceptible de parcourir, les valeurs qu'elle assume, sont multiples et indissociables du milieu ambiant qui en modifie le cours et en dose l'ampleur. Les « données réelles », bases de l'élaboration des concepts économiques ne sauraient, par suite, se réduire à la fixation des conditions ou de constellations de conditions que la théorie économique n'aurait pas pour charge d'expliquer, cadres généraux dans lesquels elle développerait ses analyses «toutes choses égales par ailleurs », sans jamais se demander comment ils se transforment et quelle est leur part dans l'explication. L'on peut, transposant F. Braudel39, dire des événements et des phénomènes économiques que l'entier système des causes qui les détermine est fondé sur les liens souterrains qui en guident l'action et l'agencement et qui constituent l'essence des « données» dont s'empare la puissance créatrice de la conscience humaine, source de tout projet. Le progrès et la pauvreté sont multidimensionnels par la diversité de leurs facettes, la variété de leurs relations avec les composantes du
38. Myrdal, Gunnar, Le défi du monde pauvre, Paris, Gallimard, 1971, p.28 et Asian Drama and Inquiry into the Poverty of Nations, The Twentieth Century Fund, Penguin Books, 1968, prologue 8, pp. 26a et sq. 39. Braudel, Fernand, Civilisaion matérielle, économie, capitalisme, XV-XVII' siècle, Les temps du monde. Paris, Colon, 1979. 29

milieu où ils se manifestent et se propagent, la pluralité du sens qu'il est possible de leur attribuer selon les individus et les groupes, les lieux et les temps, la grande variété des politiques nécessaires à leur maîtrise. Sans doute convient-il, sans renoncer à dégager des caractéristiques communes, de parler de l'un et de l'autre au pluriel si l'on veut pouvoir les envisager à l'échelle du monde et de l'histoire. Le thème du progrès ne se constitue que si l'on décide de ne retenir de l'histoire que ce qui peut être considéré comme l'accumulation d'un acquis et comme une « amélioration ». TI implique la conjonction du temps et d'un « accroissement ». Nous parlons de progrès, écrivait E. Mounier 40,« quand il y a progrès pour l'homme, accroissement chez l'homme d'être, de bonheur, de justice ». Dans la représentation optimiste qui prévaut au XVIII" siècle finissant, l'opinion prévaut que la Raison ou les Idées mènent l'histoire, qu'un état de perfection est en voie de se réaliser. L'homme se libère des superstitions, accroît ses connaissances, se fait vrai en s'ouvrant toujours davantage à la Raison. Le progrès est le mouvement de réalisation de l'humanité; il se manifeste simultanément, ou presque, dans tous les domaines: les divers secteurs de la pratique, de la connaissance, de la conscience, vont du même pas. La « civilisation », terme dont l'usage se répand 41, n'est autre que l'ensemble des valeurs vers quoi tend le progrès; l'on y fait entrer aussi bien la notion d'une amélioration sociale et morale que les inventions techniques (considérées comme bienfaisantes), les conquêtes matérielles que la prise de conscience progressive de l'esprit. L'on désigne aussi par « civilisation» un ensemble d'institutions que l'on croit capables de faire régner l'ordre, la paix, le bonheur, et plus encore de favoriser le progrès intellectuel et moral de l'humanité en bref, d'assurer le triomphe des « lumières ». L'idée de progrès s'analyse, aujourd'hui, autour de quatre idées fondamentales: l'histoire du monde et l'histoire de l'homme ont un sens, le mouvement orienté de l'histoire, même s'il connaît bien des vicissitudes, va vers le mieux, le développement des sciences et des techniques est un élément décisif, l'homme est l'auteur de sa propre histoire 42. L'évolutionnisme et le structuralisme avaient entraîné la croyance en la synchronisation des phénomènes, toute modification d'un élément d'un système devant entraîner la modification de tous les autres 43, l'on écarte l'illusion synchronique et l'on admet que les diverses . innovations - techniques, économiques et sociales, politiques, .

40. Mounier E., Lapetite peur du xx.' siècle, Paris, Editions du Seuil, 1962, Œuvres, T. ill, p. 404. 41. Le mot« civilisation» n'apparaît guère, en effet, pour la première fois que chez le marquis de Mirabeau, en 1756, dans son «Traité de la population ». 42. Mounier, E., op.cit.., p. 395. 43. Levi-Strauss c., Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, p. 307.

30

tés, qu'il n'y a pas entre elles d'ordre de priorité logique ou chronologique, et que les rapports qui se nouent entre les diverses sphères d'action sont moins de «causalité» que «d'action réciproque» 4'. Avant toute définition du progrès, l'on pose en guise de préalable la question « qu'est-ce qui est capable de progrès? » La réponse est qu'il y a progrès« partout où l'on peut discerner un phénomène de sédimentation d'outillage, en donnant à l'expression un sens très vaste couvrant à la fois le domaine purement technique des instruments et des machines; en ce sens tout l'ensemble des médiations organisées mises au service de la science, de la politique, de l'économie, et même les genres de vie, les moyens de loisir, relèvent de l'ordre de

culturelles, morphologiques 44 - n'obéissent pas aux mêmes temporali-

l'outillage»

46.

Encore faut-il pour que nous puissions répondre

positivement, qu'à la différence des Grecs l'on admette que Prométhée n'a pas commis de faute en volant le feu des techniques et des arts, le feu de la connaissance et de la conscience, et que nous attribuions une

« valeur» à « l'accroissement» que nous constatons 47.
La structure temporelle de la technique est, par excellence, la structure de l'accumulation. Sans doute est-ce pour cela que nous pouvons sans trop d'ambiguïtés parler de «progrès technique ». Chaque découverte technique récapitule l'entière série des événements successifs dont elle dérive et qui en constitue la genèse. L'acquis technique ne se perd généralement pas, sa transmission est assurée lors des aventures politiques, bien que menacé il se conserve au moins de l'outil, se capitalisent. L'inventeur n'est pas pour autant un simple instrument du progrès historique, comme le propose l'école de Chicago avec la notion de

localement lors des périodes de grave involution 48. L'outil, les œuvres

« cumulative synthesis approach»

49.

Si conditionnée soit-elle par un

champ de structures, l'initiative de l'inventeur introduit dans l'histoire de la technique la contingence. Le progrès technique n'est ni le résultat inéluctable de la nécessité historique qui, tôt ou tard, l'emporterait, ni
44. Lapierre J.W., appelle ainsi les chargements dans le volume, la densité, la composition de la population, et l'am~agement du territoire qu'elle occupe. Cf. L'asynchronisme dans les processus ~e mutation, in G. Balandier et al: Sociologie des mutations, Paris, Anthropos, 197(', pp. 46-47. 45. Cf Bartoli Henri, «A.ynchronies et dominances », in International Essays in Honour of Giovanni De".~ria, Padoue, Cedam, 1978, pp. 23-42. 46. Ricœur Pal'!, «Civilisation universelle et cultures nationales », Esprit, octobre 1961, p. 443. 47. Ricœur Paul, Histoire et vérité, Paris, Editions du Seuil, p. 86. 48. Décadence économique de la Grèce classique, situation de l'économie de la France pendant la guerre de Cent Ans, économie de Naples dans la seconde moitié du XVII"siècle, involution totale des pays précolombiens (Incas du Pérou, Mayas de l'Honduras, Aztèques du Mexique). Cf. G. Demaria: Materiali per una logica dei movimento economico, Milan, La Goliardica, 1955, Tome 2, pp 19 et sq. 49. Epstein RC., «Industrial Invention, Heroic or Systematic? », Quarterly Journal of Economics, 1926, pp. 426-476. 31

le fruit d'une pure activité de l'esprit, mais de la prise de conscience d'aptitudes opératoires de structures données susceptibles d'être utilisées à des constructions nouvelles, suscitées et orientées par les

visées de l'esprit '0.
Quel que soit le moyen technique envisagé, son histoire est marquée par des phases de démarrage, de diffusion, d'accélération, de décélération, et de plafonnement. Des phénomènes de relais interviennent qui relancent la croissance des capacités, d'où une succession de courbes auto~limitées qui, prises comme un tout, constituent une courbe enveloppe qui, elle, conserve son accélération. L'explosion technique actuelle, dont nous nous sommes faits précédemment l'écho '1, est, à cet égard, portée par une dérive temporelle de très grande amplitude, sÏRnifi~ative à l'ordre de 2randeur de la préhistoire. Le savoir est, à sa façon, outil, ou si l'on préfère, instrument. Lui aussi se sédimente, se diversifie, s'accumule, se diffuse. Le progrès scientifique est éclatant et fonde le progrès technique. Moment de la pratique totale, la science se coordonne tout naturellement et nécessairement à un art. Tant qu'il n'en est pas ainsi, elle demeure archaïque, et la pratique - qui peut être complexe et douée d'une certaine efficacité - est liée à un « savoir» mythique qui fait d'elle un obstacle au progrès de la science. Dès que l'articulation de la science et de la pratique est adéquate, la pratique devient un puissant instrument du progrès scientifique, qui, en retour, concourt efficacement à la définition des problèmes à résoudre pour que la société soit mise en

situation de développement et à leur solution '2.
L'histoire des sciences et des techniques est une histoire au singulier. Les générations, les peuples, y collaborent et s'y fondent. Cette histoire comporte des crises lors des périodes d'intense remaniement de l'acquis et de foisonnement des découvertes qui relancent l'évolution. Elle ne comporte pas de perte radicale. Pendant des siècles, le progrès technique dépendait peu du progrès scientifique, qui semblait poursuivre son chemin naturellement, sans grand rassemblement de moyens et sans que la recherche soit liée au monde de l'industrie et de l'économie. Désormais, définitivement, la science est la pratique d'une humanité qui entend tirer de ses conquêtes à l'infini des applications utiles et se procurer ainsi un mieux-être illimité. Le progrès ne s'apprécie pas par référence à la technique et aux connaissances scientifiques seules. n s'évalue aussi par une accumulation « d'expériences» qui, pour l'ensemble des hommes, ou pour ceux qui les ont vécues et méditées, sont assimilables à des « outillages» qui, comme eux, s'additionnent. n y a une« exp~rience» politique de l'humanité. L'un des aspects
50. Boirel R., Théorie générale de l'invention, Paris, PUF, 1961. 51. Cf. Supra, p. 4. 52. Granger G.G., Pensée formelle et sciences de l'homme, Paris, Aubier, 1960~ p.203.

32

de la rationalité de l'homme, et-donc de son universalité, est le développement de l'État et de l'administration. Tous les régimes politiques ont une course commune, tous évoluent, dès que certaines étapes de bien-être, d'instruction, de culture, sont franchies, de formes autocratiques vers des formes démocratiques. L'homme-citoyen de la démocratie s'élève de l'individualité et de la particularité à l'universalité de la raison: il donne à autrui le même droit que celui qui lui est reconnu, tous se retrouvent dans la volonté générale, volonté de

l'universel, c'est-à-dire raison ~3.
Les institutions politiques et administratives se présentent toujours, de prime abord, comme des cadres durables d'action. Elles évoluent lentement sous la pression des forces affrontées des groupes (ou classes), ou connaissent de brusques mutations lorsque les rapports de force qui les ont vues naître sont eux-mêmes sujets à de profonds bouleversements. Elle ne « s'accumulent» pas. Elle ne se « reproduisent» pas. Elles s'imposent, se maintiennent, se dégradent, se conquièrent, se renversent. Leur dynamique repose sur des choix, des conflits, des arbitrages. S'il y a progrès pour elles, c'est dans la mesure où les succès et les échecs des politiques, dont elles sont l'instrument, livrent des enseignements qui peuvent permettre de poursuivre plus avant ou d'éviter le renouvellement des erreurs commises. Il y a une «expérience» morale de l'humanité. Certes, chaque société, comme le disait E. Durkheim ~\ « a, en gros, la morale qu'il lui faut », et il y aurait quelque absurdité à juger une morale au nom d'une autre, toutes deux étant l'expression de situations différentes. Mais un terrain d'entente existe au niveau d'une métamorale qui révèle des idéaux variables ou provisoires, caractéristiques d'une période ou d'une culture, sorte de masse commune de valeurs généralement admises comme constituant un modèle de comportement vers lequel il est souhaitable de tendre: élimination de la guerre, respect de la vie, volonté de favoriser l'épanouissement des virtualités dont chaque homme ou groupe est porteur, tolérance de l'homme pour l'homme. Les «valeurs» ne sont ni des «idées générales », ni des réalités « absolues» connues a priori, ni des impératifs extérieurs. Elles ont ceci de remarquable qu'elles n'existent que lorsqu'une liberté les adopte, les invoque, se donne à elles ~~. La conscience des personnes est leur lieu. Elle est au principe de l'expérience morale. Dans la Bible, pour nous en tenir à cet exemple, la morale naît non comme une ordonnance à Dieu, mais comme une science expérimentale. Les Patriarches agissent comme des « savants expérimentateurs» qui observent les effets de la conduite des Justes et des méchants dans la vie sociale. Le Juste est la

53. Millet L., La pensée de Rousseau, Paris, Bordas, 1962. 54. Durkheim Emile, Sociologie et Philosophie, Paris, Alcan, 1924, p. 81. 55. Ricœur Paul, «Dimensions d'une recherche commune », Esprit, décembre 1948, pp. 84 et sq. 33