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Paysan dans la tourmente

De
192 pages
L'auteur, petit paysan, vient de reprendre une ferme spécialisée dans la production de fruits aux confins du Dauphiné et de la Savoie lorsque se font sentir les conséquences désastreuses de la PAC 92. Cette Politique Agricole Commune devient à ses yeux l'un des multiples tentacules de la pieuvre géante qui a pour nom mondialisation libérale. Il propose une nouvelle économie de marché, une économie solidaire dont les principales caractéristiques sont de petites structures, un commerce de proximité et, à la base, le goût de l'humanisme et de la fraternité.
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PAYSAN DANS LA TOURMENTE
Pour une économie solidaire Biologie, Ecologie, Agronomie
Collection dirigée par Richard Moreau
professeur honoraire à l'Université de Paris XII,
correspondant national de l'Académie d'Agriculture de France
Cette collection rassemble des synthèses, qui font le point des
connaissances sur des situations ou des problèmes précis, des études
approfondies exposant des hypothèses ou des enjeux autour de
questions nouvelles ou cruciales pour l'avenir des milieux naturels et
de l'honune, et des monographies. Elle est ouverte à tous les domaines
des Sciences naturelles et de la Vie.
Déjà parus
La désertification dans le monde. Causes — Processus Ibrahim NAHAL,
Conséquences — Lutte, 2004.
Paul CAZAYUS, La mémoire et les oublis, Tome I, Psychologie, 2004 La mémoire et les oublis, Tome II, Pathologie et
psychopathologie, 2004.
PREVOST Philippe, Une terre à cultiver, 2004.
LÉONARD Jean-Pierre, Forêt vivante ou désert boisé, 2004.
DU MESNIL DU BUISSON François, Penser la recherche scientifique :
l'exemple de la physiologie animale, 2003.
MERIAUX Suzanne, Science et poésie. Deux voies de la connaissance, 2003.
LE GAL René, Pour comprendre la génétique. La mouche dans les petits
pois, 2003.
2003. ROQUES Nathalie, Dormir avec son bébé,
BERNARD-WEIL Elie, Stratégies paradoxales en bio-médecine et sciences
humaines, 2002.
2002. GUERIN Jean -Louis, Jardin d'alliances pour le XXIè siècle,
VINCENT Louis-Marie, NIBART Gilles, L'identité du vivant ou une autre
2002. logique du vivant,
HUET Maurice, Quel climat, quelle santé ?, 2002.
ROQUES Nathalie, Au sein du monde. Une observation critique de la
2001. conception moderne de l'allaitement maternel en France,
ROBIN Nicolas, Clônes, avez-vous donc une âme ?, 2001.
BREDIF Hervé, BOUDINOT Pierre, Quelles forêts pour demain ? Eléments
2001. de stratégie pour une approche rénovée du développement durable,
LAMBERT Denis -Clair, La santé, clé du développement économique. Europe
2001. de l'Est et Tiers Mondes,
DECOURT Noël, La forêt dans le monde, 2001.
DE FELICE Pierre, L'effet de serre. Un changement climatique annoncé,
2001.
HÉNIN Stéphane, De la méthode en Agronomie, 1999.
La pluie au Sahel, 1999.
Grands lacs d'Asie, 1998. TOUCHARD Laurent, LETOLLE René, Ignace PITTET
PAYSAN DANS LA TOURMENTE
Pour une économie solidaire
Préface de Paul Germain
Secrétaire perpétuel honoraire de l'Académie des Sciences
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan nana
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Degli Artisti, 15
75005 Paris 1026 Budapest 10124 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
© L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-6500-9
EAN : 9782747565004 A Chantal et à nos enfants,
A notre ami Jack, petit paysan de Californie,
A tous ceux qui nous ont soutenus ou aidés. Préface
C'est au début de l'année 2003 que j'ai reçu le manuscrit de
mon neveu Ignace Pittet. Je l'ai lu aussitôt d'une traite, avec émo-
tion. Je connaissais, bien sûr, depuis longtemps les grands traits de
l'aventure humaine assez extraordinaire de Chantal et d'Ignace qui
suscitaient ma vive admiration. Je fus séduit par la qualité de la
relation qui en était faite. J'ai immédiatement pensé qu'elle devait
être publiée et j'étais résolu à faire ce que je pouvais pour parvenir
à ce résultat. J'en fis part à Ignace en lui proposant, s'il le jugeait
souhaitable, de prendre l'engagement d'écrire une préface.
Après quelques démarches auprès d'éditeurs, restées infruc-
tueuses, L' Harmattan manifesta son intérêt. La bonne fortune vou-
lut que le manuscrit fût remis à l'un des responsables de collection
de cette maison, le Professeur Richard Moreau, correspondant
national de l'Académie d'Agriculture de France, que j'avais beau-
coup rencontré lorsqu'il fréquentait les Archives de l'Académie des
Sciences pour ses travaux. L'avis favorable de cette personnalité
particulièrement autorisée emporta la décision.
Le Professeur Moreau prit contact avec Ignace Pittet et me pria
d'écrire rapidement la préface que j'avais eu l'imprudence de pro-
poser. J'ai pensé arguer de mon incompétence dans le domaine
agricole pour être relevé de mon engagement. Si je ne l'ai pas fait,
c'est pour témoigner à Ignace et Chantal mon affectueux soutien et
surtout pour convaincre le lecteur qui jetterait un regard sur cette
préface que l'essai d'Ignace mérite toute son attention en raison des
questions lourdes de sens qu'il soulève. Parmi toutes les réflexions
suscitées par la lecture de cette histoire d'Ignace et de Chantal, je
choisirais volontiers les trois suivantes : le style et la qualité des
relations avec les autres ; l'inacceptable situation créée par l'évolu-
tion technique et économique dans laquelle se trouve Ignace et les
perspectives inquiétantes pour l'avenir.
7 C'est la première qui, pour moi, est la plus remarquable. A l'âge
de 20 ans, Ignace est très hésitant sur son avenir professionnel,
mais il a conscience d'un appel, d'une vocation : la recherche et la
mise en oeuvre des valeurs morales dans la société, la valeur la plus
élevée étant l'amour et le service des autres. L'Eglise après le
Concile Vatican 11 lui semble porteuse d'espérance. Il complète sa
formation intellectuelle, déjà très solide, par des études de philoso-
phie et de théologie. Il découvre le Tiers-Monde, l'attrait de la
Nature. Il est bouleversé par le déferlement de mai 68, fait retraite,
solitaire dans un ermitage pendant près d'une année, et vit ensuite,
pendant une dizaine d'années de travaux saisonniers dans une peti-
te communauté de Missionnaires de Saint François de Sales.
Un jour, il rencontre Chantal, prête à le suivre quand elle serait
plus forte. Un an après, ils décident de partir pour la grande aven-
ture : pendant deux ans, parcourir les routes de l'Afrique et de
l'Amérique, en auto-stop (et en bateau-stop), presque sans argent,
ne comptant que sur les personnes rencontrées, comme les disciples
en Galilée, mais pour un parcours à travers plusieurs continents :
Afrique, Amérique du Sud, Californie. Ils ne savent jamais de quoi
demain sera fait. Ils font confiance aux rencontres et l'expérience
montre, de fait, que leur ouverture, leur qualité d'écoute, d'atten-
tion, de compréhension, leur désir de servir, leur procurent les
moyens de survivre et leur donnent des contacts enrichissants avec
des personnalités comme Don Helder Camara, avec des pêcheurs
mexicains, des producteurs de fruits californiens ou avec les plus
pauvres, par exemple en faisant la queue pour manger dans une
soupe populaire aux Etats-Unis. Partout ils se font des amis prêts à
leur venir en aide. Ils ont vécu, me semble-t-il, cette étonnante
expérience de libération et de bonheur que Jésus promet à ceux qui
s'engagent dans les voies tracées dans son Sermon sur la montagne.
Rentrés en France, ils ont le projet d'ouvrir une maison d'ac-
cueil. Les voici à l'Albezon, une ferme sans commodités, sans
route d'accès, sans téléphone au début, et sans électricité. Ils sont
prêts à accueillir les jeunes en perdition ; notamment les victimes
de la drogue. Et toute leur vie, ils garderont cet amour des autres,
cette capacité d'ouvrir les cceurs des plus malheureux, de faire
prendre conscience à tous des sources et des besoins d'amour qui
font vivre. Une fois installés - si j'ose dire - ils veulent sceller offi-
8 ciellement leur alliance de couple, leur alliance avec la terre, avec
tous ceux qu'ils s'apprêtent à accueillir. Ils ont convoqué à la
Pentecôte 1986 tous leurs parents, tous leurs amis. Nous étions
près de quatre-vingts, au mariage civil, à la célébration du mariage
dans un village de prière, à l'Eucharistie. Ce fut pour tous les par-
ticipants une grande expérience spirituelle, émouvante, joyeuse,
réconfortante ; une action de grâce pour tout ce que ce couple avait
donné et avait reçu, une intense prière pour qu'ils puissent faire
face à l'existence qui les attendait et qui, certainement, ne serait pas
facile, une célébration inoubliable, remplie de joie, marquée par la
musique et les chants préparés par Ignace qui est un musicien, un
compositeur et un poète.
Ma deuxième réflexion porte sur la situation de cette famille au
moment où Ignace fait le projet d'écrire cet essai. Le couple et leurs
trois enfants sont installés à Pontcharra, aux confins du Dauphiné
et de la Savoie. Ignace est arboriculteur, métier qu'il a appris avec
son père. Il plante et cultive des arbres fruitiers, les soigne, récol-
te les fruits, les vend lui-même sur les marchés, en particulier à
Chambéry. Une bonne partie de son essai est consacrée à la des-
cription de son exploitation, de son travail, des nombreuses initia-
tives qu'il a mises en oeuvre et de tous les efforts qu'il a dépensés
pour en retirer le minimum nécessaire pour faire vivre sa famille.
Il n'y parvient pas. Je ne suis pas bien placé pour juger. Cependant
la situation me parait humainement inacceptable. Ce n'est pas,
semble-t-il, faute de compétence, faute de travail, faute de courage.
Faut-il accuser le gouvernement, l'Europe, les syndicats ou encore
le progrès technique, l'économie, la mondialisation ?
Doit-on conclure que notre société n'est pas capable d'offrir à
un homme d'une grande qualité technique, intellectuelle et morale,
la possibilité d'avoir une activité professionnelle comme celle
qu'Ignace avait envisagée ? Un tel échec est cause de graves diffi-
cultés matérielles. C'est aussi une atteinte à la conscience de sa
propre dignité. Sans la force personnelle qui lui vient de sa tradi-
tion familiale, sans la foi religieuse, le sens de ses responsabilités
et malgré ses ressources de poète et de musicien, Ignace pourrait
être menacé de perdre le goût de vivre, lui qui, avec Chantal, a
rendu ce goût de vivre à tant d'hommes et de femmes rencontrés au
cours de leur existence.
9 C'est inadmissible. Mais quelles perspectives pour l'avenir ?
Ignace est trop confiant dans les vertus des hommes et de leurs pos-
sibilités pour se laisser aller à son désespoir. Il faut se battre ! Il faut
mettre en évidence toutes les capacités offertes par les développe-
ments merveilleux des sciences et des techniques, si bien que les
derniers chapitres de l'essai proposent des dispositions aptes à pro-
mouvoir une économie solidaire qui soit en quelque sorte une
nouvelle économie de marché. Il fait miroiter les espoirs et les pos-
sibilités pour tous de parvenir à une meilleure qualité de vie. Une
nouvelle présentation du Décalogue adaptée à notre monde écono-
mique est proposée qui, mise en pratique, devrait conduire l'huma-
nité vers une vie comblant ses attentes et réalisant le but pour
laquelle elle a été créée. Pour réaliser ce projet, Ignace, après avoir
dénoncé les erreurs de notre monde destructeur, lance un vibrant
appel aux jeunes des banlieues, aux enfants et petits-enfants des
paysans d'autrefois, à tous les jeunes.
Les perspectives ainsi ouvertes sont attrayantes et méritent d'ê-
tre formulées. Mais le lecteur trouvera sans doute, et à juste titre,
que les modalités esquissées pour y parvenir suscitent bien des cri-
tiques et qu'il est quelque peu illusoire de les croire réalisables
rapidement. Toutefois, je crois qu'il est fort utile et même néces-
saire d'avoir des yeu,x pour voir et des oreilles pour entendre
comme il est préconisé dans les premiers chapitres de l'Evangile de
saint Matthieu que j'ai déjà évoqués. Si des jeunes aussi bien for-
més et préparés que Chantal et Ignace ont tant de difficultés à réali-
ser dans notre société une vie consacrée à l'amour et au service des
autres, qu'en sera-t-il pour les jeunes d'aujourd'hui dont une pro-
portion non négligeable souffre de l'illettrisme ?
Viser un idéal élevé difficile à atteindre est nécessaire. Une des
missions importantes que se donne notre Académie des sciences est
d'oeuvrer pour que les acquis des sciences et des techniques soient
intégrés à toute culture humaine. Nous sommes loin de la remplir.
Si nous portons notre regard au-delà de l'Hexagone, l'oeuvre est
immense. Mais, sans doute est-ce cela qu'il faut faire. Peut-être en
est-il de même pour le problème soulevé par Ignace. On ne se sauve
jamais seul. C'est ce qu'il faut se dire quand on poursuit un idéal
exigeant. Quand la vie vous a gâté, on est tenté de dire : à quoi bon ?
et de laisser courir. Ignace et Chantal ont eu et ont toujours à sur-
10 monter les plus grandes difficultés. La vie ne leur a jamais donné la
possibilité de se résigner, et ils ont tenu bon. Lecteur, n'hésite pas !
Tu le verras : leur histoire est exemplaire et stimulante.
Paul GERMAIN
Secrétaire Perpétuel Honoraire de l'Académie des Sciences
(Paris)
11 1
Avant-propos
Je voudrais simplement donner un témoignage, réfléchir sur une
expérience vécue et surtout faire un appel. Au moment où l'on parle
beaucoup de l'agriculture et de l'alimentation, la parole d'un petit
paysan resté sur le terrain n'est peut-être pas de trop.
Ces treize ans d'exploitation d'une ferme fruitière ont permis de
faire mûrir un fruit élaboré dans la douleur mais avec un léger par-
fum d'espérance. Puisse-t-il redonner confiance à ceux qui ont
repris ou qui choisissent encore le plus vieux et le plus beau métier
du monde ! Puisse-t-il faire comprendre à tous les autres - qui
vivent grâce à ce métier - combien ce travail est noble et mérite d'ê-
tre considéré, soutenu et encouragé !
A l'aube de ce troisième millénaire, après un siècle où un pro-
grès fulgurant a donné à l'humanité des possibilités énormes,
l'homme a le besoin urgent de retrouver ses racines pour fleurir
dans un nouveau paradis et produire un fruit digne de sa condition.
Exprimer les tâtonnements d'une recherche qui est celle du
monde d'aujourd'hui, faire le bilan d'une modeste expérience per-
sonnelle et en tirer les premières conclusions comme jalons d'une
oeuvre de plus grande envergure, tel est le but de cet ouvrage. A
vous d'en juger. A vous de voir si la perspective que je propose
mérite une attention plus large et une suite que vous pourriez ima-
giner avec moi pour l'inscrire dans l'histoire de l'humanité du vingt
et unième siècle.
13 2
Le fabuleux destin d'un petit Suisse
trop malin
Mon enfance
Je suis né en Suisse à la fin de la deuxième guerre mondiale.
Dans une petite ferme de six ou sept hectares dont la principale
activité était la production laitière. Mon père était venu à l'agricul-
ture comme on entre en religion, par vocation. Dès l'âge de 9 ans,
en effet, il allait aider ses voisins agriculteurs. C'est mon grand-
père, modeste employé des chemins de fer, qui lui acheta la ferme
lorsqu'à 16 ans il eût quitté l'école. Pour l'encourager, mon arriè-
re-grand-père, qui habitait une ferme minuscule à quinze km de là,
lui légua tout son troupeau : trois ou peut-être quatre vaches.
Ma mère, elle, était fille d'instituteur. Mais son père, mon
grand-père maternel, avait, lui aussi, acquis une ferme, dans le
village voisin du nôtre, pour sa nombreuse famille de dix enfants.
Sur tous les terrains proches de notre ferme, mon père avait
planté des arbres fruitiers : pommiers, poiriers, cerisiers, pruniers et
noyers. C'était l'époque où, en Suisse, autour de chaque ferme, on
développait les vergers familiaux. Ces vergers dits de plein vent
permettaient de faucher l'herbe pour les vaches entre les arbres au
printemps et en été car, à cette époque, on sortait les bêtes de l'éta-
ble uniquement en automne.
Mon père faisait partie de la Société des visiteurs de vergers, de
même que mon oncle maternel, celui qui dirigeait la ferme de mon
grand-père, le plus jeune des dix enfants. Celui-ci, en plus d'une
15 épicerie, créa le Café du Verger dans leur propre maison d'habita-
tion attenante à la ferme. Ma tante s'occupait du magasin tandis que
l'aîné de leurs sept garçons prit en charge l'exploitation agricole
pendant de nombreuses années.
Les fruits étaient destinés surtout à l'auto alimentation. Les voi-
sins pouvaient également en bénéficier, gratuitement bien sûr, sur-
tout ceux qui venaient aider pour les gros travaux. A cette époque,
les produits des petites fermes ne nécessitaient aucun traitement. Je
me souviens encore du moment où mon père a acheté - de moitié
avec un autre agriculteur - une pompe Guinard à moteur, tirée par
un cheval. Cet appareil n'a pas servi beaucoup. On l'utilisait sur-
tout pour les traitements d'hiver, alors qu'aujourd'hui un arboricul-
teur professionnel doit se servir de son pulvérisateur tous les dix ou
quinze jours, même un petit producteur comme moi, même celui
qui fait de la production biologique à grande échelle.
La commercialisation des fruits était difficile en dehors du voi-
sinage des grandes villes et la motorisation n'était pas encore avan-
cée, surtout pour les petites fermes du sud du plateau suisse. Je me
souviens aussi du jour où mon père avait essayé d'expédier des
fruits à Lausanne, par le train, dans des corbeilles qu'il fabriquait
lui-même l'hiver et qu'il recouvrait d'une étoffe pour le voyage.
Mais les problèmes de l'agriculture moderne commençaient à
se faire sentir dans les années 50 : nécessité d'agrandir, rentabilité,
maladies du bétail etc. Confronté à ces difficultés, mon père dut
faire un choix dès 1952, alors que mon frère et moi n'avions pas
encore 10 ans. Il a donc vendu nos sept vaches, nos génisses et
notre cheval, ainsi que tout le matériel d'exploitation. Ne devions-
nous pas avoir tous le coeur serré lors de ces fameuses mises de
bétail et mises de chédail, ces tristes journées de vente aux enchè-
res où les paysans voyaient s'en aller tout ce qui faisait la vie de
leur ferme ?
Mon père a loué le domaine avec l'étable, l'écurie et la grange
à un couple d'agriculteurs du village qui ne possédait qu'une toute
petite ferme et très peu de terre. Heureusement, nous pouvions res-
ter dans notre maison qui, à l'instar de toutes les fermes fribour-
geoises, comprenait un grand logement sur deux étages et le bâti-
ment d'exploitation attenant.
16 Vacances à la ferme
Mes parents avaient compris qu'il n'y avait pas d'avenir dans
notre ferme pour leurs deux enfants. Nous étions d'ailleurs arrivés
fort tard, treize ans après leur mariage déjà tardif. C'est du reste à
ce fait-là que je dois mon petit nom charmant, comme chantait
alors Fernandel, mais pas du tout à cause de cette célèbre chanson.
Ma mère ne pouvait pas avoir d'enfants. Alors mon grand-père
instituteur a finalement découvert la solution : il est allé prier saint
Ignace. Et ça a marché, comme je le dis, avec plus de détails et un
peu d'humour, dans mon Histoire d' un troubadour, sorte de chan-
son de geste en vers, à la manière du Moyen Age. A cette époque,
il existait des saints spécialisés pour répondre à tel ou tel besoin,
comme chez les dieux de l'Antiquité. Ainsi s'adressait-on à saint
Ignace comme patron de la fécondité (et non patron des coiffeurs !) ;
je l'ai appris récemment.
Alors qu' ils proposèrent un apprentissage à mon frère, ils envi-
sagèrent pour moi des études, car j'étais très doué à l'école. Ma
mère, surtout, fille d'instituteur, le désirait fortement. Comme elle
était très pieuse, elle souhaitait pour moi une vocation de prêtre.
Elle me parla un jour de ce souhait. Je ne répondis rien, mais, au
fond de moi, je ne ressentais pas du tout ce désir. Au contraire, dans
une discussion avec mon frère, alors que nous travaillions ensem-
ble dans un champ, je déclarai : moi, je veux travailler dans le vert. Le
contact avec la nature m'apparaissait déjà comme une chose essen-
tielle dans ma vie.
Il en était de même pour mon père : à 50 ans, il suivit des cours
d'arboriculture et, quelques années plus tard, de sylviculture.
Jusqu'à sa mort, à 82 ans, il allait chaque printemps tailler les ar-
bres des particuliers dans toute la région. Durant 25 ans, il assuma
la charge de forestier communal. Il organisait l'abattage des sapins
en hiver, le renouvellement et l'entretien des nouvelles plantations
en été. Mais, pour subvenir aux besoins de notre famille, surtout de
mes études, il dut également travailler sur des chantiers, dans le
bâtiment d'abord, puis dans les travaux publics, avec la responsa-
bilité du coffrage des ouvrages d'art en tant que boiseur. Ainsi
renouait-il avec le second métier de mon arrière-grand-père dont je
conserve quelques outils de menuiserie marqués à ses initiales.
17 Quant à nous, mon père tenait à ce que, pendant les vacances,
au lieu de nous amuser, nous allions travailler dans les champs.
C'est pourquoi, il nous plaça dans des fermes, mon frère chez des
amis du village et moi chez de lointains cousins inconnus, à 15 km
de chez nous. Lui-même ayant travaillé dans une ferme dès l'âge de
9 ans, nous devions faire de même.
Première séparation ! Mais pas un grand dépaysement : je vivais
la vraie vie de famille de la campagne fribourgeoise, même si notre
cousin n'était pas marié. Il avait ses parents et l'une de ses soeurs
avec lui. Son frère venait de Lausanne pour l'aider aux gros travaux
avec ses enfants en bas âge, dont l'aîné, pourtant un enfant de la
ville, devait reprendre la ferme.
Là, nous vivions au rythme des chevaux, tandis que mon frère,
chez nos amis, s'initiait à la conduite du tracteur. Je crois que j'ap-
préciais tout particulièrement cette ambiance de travail collectif,
avec la collaboration des voisins et des amis, les sorties en monta-
gne, notamment pour les foins sur le Mont Pèlerin, la petite monta-
gne qui domine le lac Léman, côté Suisse, les excursions dans les
Préalpes de la Gruyère où des amis du village étaient garçons de
chalet.
J'aimais aussi les étables d'alors, celles de mon enfance.
J'appris, par amusement surtout, à traire les vaches à la main,
comme c'était encore l'usage. Mais, le plus intéressant, c'était d'al-
ler amener le lait à la laiterie. Tout petit, j'avais parfois accompa-
gné mon père qui portait la boille de lait sur le dos, ou notre fer-
mière avec son chien attelé à une charrette pour transporter les
boilles, pratique très courante en Suisse. Mon oncle maternel, lui,
pesait le lait. Il le fit jusqu'à sa retraite, en plus de son travail à la
ferme.
J'aimais cette atmosphère, ambiance de rencontres, de partages
où les rires se mêlaient aux aboiements des chiens et aux bruits des
boilles. J'aimais aussi la promenade. D'autant plus que, dans ma
ferme d'adoption, assez éloignée du village, nous allions coulerl
avec le cheval et la charrette.
1. Aller couler signifiait amener le lait à la laiterie ou à la fromagerie où on le faisait cou-
ler dans un récipient accroché à une balance.
18 Très vite, le cousin osa me confier la tâche d'amener le lait au
local de coulage du village avec le cheval, très docile, contrairement à
la jument, plus jeune et souvent accompagnée de son poulain. Du
village, le lait était acheminé en Gruyère, non pour la fabrication du
fameux fromage mais pour devenir, aux usines Guigoz - reprise par
la maison Nestlé - la nourriture de tous les bébés du monde privés du
sein maternel.
Ignace à 12 ans, avec le poulain de la ferme
L'internat
Lorsque j'eus 13 ans, vint pour moi le temps de mon orienta-
tion. A la campagne, jusqu'alors, la plupart des élèves restaient
dans la même école depuis l'âge de 7 ans jusqu'à l'âge de 16 ans.
Et mon oncle instituteur, celui qui a succédé à mon grand-père
maternel, avait fort à faire avec ses 50 élèves... C'était le fameux
baby boom de l'après-guerre !
Chez nous, comme dans toutes les fermes de Suisse, on ne dis-
cutait pas en famille des choses graves. Et les décisions étaient pri-
19