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Pédagogie sociale

De
224 pages
De crise en crise, une partie toujours plus grande de la population se retrouve au ban de la société, en situation de dépendance des services sociaux, mettant à mal les tentatives de cohésion sociale des états. C'est contre tout cela que la pédagogie sociale lutte. "Vivre ensemble" illustre un modèle de pensée sociale qui érige le projet social en incluant les talents d'invention du citoyen dans la dynamique collective où priment la cohésion sociale, l'égalité des chances et la qualité de vie.
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Pédagogie sociale
Serge DALLA PIAZZA, Marc GARCET,
Luc VANDORMAEL
Quand nous sommes entourés d’incivilités, de manifestations violentes,
d’informations inquiétantes, nous assistons à l’émergence d’un nouveau monde
qui nous semble anomique. Même s’il s’agit d’un leurre lié à la croyance que
le monde évolue et non qu’il se renouvelle, les concentrations urbaines, la
démographie, l’information insistantes sur ces épiphénomènes inquiètent. De
crise en crise, une partie toujours plus grande de la population se retrouve au ban
de la société, en situation de dépendance des services sociaux, mettant à mal les
tentatives de cohésion sociale de différents états. Pédagogie sociale
Si l’homme perd de son identité, si le paradigme du travail paraît moribond, si la
force de la loi s’estompe, si le bien du groupe passe après celui de l’individu, il
nous faut surtout craindre de nouveaux déterminismes sociaux.
C’est contre tout cela que la pédagogie sociale lutte. Les entreprises sociales,
des services divers peuvent donner un nouvel essor à leurs objectifs de travail
en promulguant l’éducation aux conduites civiques et aux habiletés sociales.
« Vivre ensemble » illustre un modèle de pensée sociale qui érige le projet social Essaien incluant les talents d’invention du citoyen dans la dynamique collective où
priment la cohésion sociale, l’égalité des chances et la qualité de vie à la mesure
de chacun. La pensée sociale du « vivre ensemble » rencontre cependant la
résistance de conduites répétitives de la grégarité archaïque.
Nous proposons ici des exemples et une méthodologie d’une pédagogie qui
s’intéresse à l’homme social, qui tente de lui donner une place dans le groupe,
sans gommer son identité propre.
Marc Garcet est Assistant Social en Psychiatrie de formation et dirige depuis
plus de 40 ans une entreprise sociale qui regroupe environ 800 travailleurs et une
centaine de services orientés vers la réhabilitation et l’inclusion de personnes
malades et exclues, enfants et adultes.
Serge Dalla Piazza est Docteur en Psychologie, neuropsychologue et
psychothérapeute, et travaille dans les milieux de la Réadaptation, de la Santé
Mentale et du Handicap, tout en assurant de nombreuses formations et conférences.
Luc Vandormael est Assistant social. Il travaille dans le secteur de la santé
mentale depuis 30 ans. Il fgure parmi les fondateurs de nombreuses associations Au carrefour du socialsociales. Il est Président du Centre public d’action sociale de sa ville depuis 25 ans.
23 €
AigsISBN : 978-2-343-04793-5
Serge DALLA PIAZZA, Marc GARCET,
Pédagogie sociale
Luc VANDORMAEL



Pédagogie sociale
Au Carrefour du Social

Collection dirigée par Marc Garcet et Serge Dalla Piazza.

L’Association Interrégionale de Guidance et de Santé (AIGS) est née
en 1964 de la volonté de quelques hommes de promouvoir la santé et
la qualité de vie pour tous. Des dizaines de services de proximité et
extrahospitaliers ont vu le jour pour accompagner, insérer, aider,
soigner, intégrer, revalider, former des milliers d’usagers en mal
d’adaptation personnelle ou sociale. En collaboration avec les éditions
L’Harmattan de Paris, la collection Au Carrefour du Social veut
promouvoir ce modèle et offrir une réflexion ou des rapports de ces
pratiques et de ces innovations.


Déjà parus


Marc GARCET et Serge DALLA PIAZZA (dir.), Pour vivre ensemble, résister,
créer, transmettre, 2014.
Marc GARCET et Serge DALLA PIAZZA (dir.), La diversité culturelle et ses
limites, 2013.
Serge DALLA PIAZZA (dir.), Un enfant handicapé, égaliser ses chances. Aide et
intervention précoces, 2012.
Marc GARCET, Changer le déterminisme social, 2012. Robert Garcet, de la révolte à la création, 2012.
Marc GARCET et Serge DALLA PIAZZA (dir.), Mixité sociale et progrès humain.
Au centre, la personne, 2012.
Serge DALLA PIAZZA et Marc GARCET (dir.), Diversité culturelle et progrès
humain. Pour un développement humain, 2011.
Marc GARCET et Serge DALLA PIAZZA, L’économie ne peut être que sociale,
2011.
Serge DALLA PIAZZA, Ces étrangers parmi nous, 2011.
SergAZZA et Marc GARCET (dir.), Rendre la commune aux citoyens,
Citoyenneté et démocratie locale à l’ère de la mondialisation, 2010.
Serge DALLA PIAZZA et Marcdir.), Jeunes, inactifs, immigrés : une
question d’identité. Vivre dans un désert industriel, 2010.
Marc GARCET, Construction de l’Europe sociale, 2009.
Serge DALLA PIAZZA et Marc GARCET, L’avenir de l’homme en question, 2009.
Marc GARCET et Serge DALLA PIAZZA, En marche vers un idéal social, 2005.

Serge DALLA PIAZZA
Marc GARCET
Luc VANDORMAEL







Pédagogie sociale



















AIGS









Merci à

Illustration de couverture : Jamal Lgana
Réflexions critiques : Lucie Deroover, Liliane Gordos, Gaëlle
Mélard, Pascale Petit et Marie Taeter










© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04793-5
EAN : 9782343047935
PROPOS LIMINAIRES


Il était aux environs de 5 heures, vendredi matin, lorsqu’un détenu de la
prison de L. a tenté de s’évader. Manifestement, il avait bien préparé son
coup, du moins dans la mise en œuvre des moyens nécessaires, mais ce ne
fut pas suffisant. Il s’est retrouvé coincé au pied du bâtiment qu’il venait de
quitter et il s’est rapidement fait pincer. [...] Cet individu, âgé de 40 ans et
détenu à la maison d’arrêt, doit comparaître prochainement devant le
tribunal pour des faits qualifiés de tentative de meurtre. Toujours selon le
parquet de L., il est également connu pour des vols avec violence. [...] En
utilisant le matériel qu’il avait sous la main, il s’était fabriqué une échelle
qu’il avait lancée à l’extérieur de manière à ce qu’elle pende le long du
bâtiment. Il s’était alors hissé hors de sa cellule et a utilisé cette échelle pour
descendre les six étages.


Après les événements meurtriers du début de la semaine, la police et les
autorités de B. avaient assuré mettre le paquet pour retrouver les auteurs des
morts violentes du libraire de H-A, Robert C. (lundi soir) et d’Edith L., une
octogénaire de H-G (mardi). [...] Ils ont été placés sous mandat d’arrêt pour
vol avec violence et meurtre pour faciliter le vol ou la fuite, avec
circonstances aggravantes de pluralité d’auteurs, d’escalade, d’acte commis
pendant la nuit. [...] Des actes de violence sont constatés à la hausse dans
toute l’entité de B., mais pas seulement. Ce qui a poussé la police locale à
renforcer la surveillance des petits commerces et les patrouilles dans les
rues, histoire de rassurer la population.


A., 19 ans, le coauteur présumé de l’agression sur deux policiers du métro
lundi vers 17 heures à la station R. est sous mandat d’arrêt. La juge
d’instruction Isabelle P. a retenu pour le suspect la qualification d’incitation
à l’émeute, alors que le parquet ne l’avait pas requise. [...] L’homme se
serait en effet rebellé au moment de son interpellation avec une bouteille à la
emain. Il devait en outre passer devant la 43 chambre correctionnelle de B.
mardi pour un vol avec violence et une tentative de vol avec violence, deux
faits de sacs à main arrachés remontant à 2008. [...] La concertation entre
ceux-ci devra être établie avec l’instruction, a précisé Jos. C., porte-parole
du parquet de B. Légèrement blessés, les deux policiers subiront une
incapacité de travail entre 1 semaine et 10 jours.



-
INTENTIONS


Vues à l’échelle des millénaires, les
passions humaines se confondent. Le temps
n’ajoute ni ne retire rien aux amours et aux
haines éprouvés par les hommes, à leurs
engagements, à leurs luttes et à leurs espoirs
: jadis et aujourd’hui, ce sont toujours les
mêmes. Supprimer au hasard dix ou vingt
siècles d’histoire n’affecterait pas de façon
sensible notre connaissance de la nature
humaine. La seule perte irremplaçable
serait celle des œuvres d’art que ces siècles
auraient vu naître. Car les hommes ne
diffèrent, et même n’existent, que par leurs
œuvres. Comme la statue de bois qui
accoucha d’un arbre, elles seules apportent
l’évidence qu’au cours des temps, parmi les
hommes, quelque chose s’est réellement
passé. Claude Lévi-Strauss : « Regarder,
écouter, lire », Paris : Plon, 1993.


eLa deuxième décennie de ce 3 millénaire est bien entamée. Rien ne paraît
pouvoir arrêter un processus évolutif destructeur. La Terre s’appauvrit, les
humains restent des humains, le climat se réchauffe, les conflits aussi.
Quelques pionniers essayent d’aller semer quelques graines dans l’espace.
Que le temps est long pour en revenir ! D’autres passent leur temps à
chercher et à trouver parfois de nouveaux remèdes qui permettent de panser
des plaies et surtout le prolonger l’espérance de vie de l’espèce humaine.
Une troisième catégorie d’individus patauge dans la fange et leurs pieds en
demeurent de plus en plus prisonniers. Pourtant à chaque pas quand les
bulles d’oxygène éclatent à la surface, une nouvelle respiration emplit l’air
des nouvelles senteurs de l’espoir.

N’y a-t-il rien à faire pour calmer le jeu, pour asseoir de nouvelles
démarches, pour orienter les recherches, pour sauver notre habitat, pour
réduire l’innommable, l’anomie. L’anomie, c’est l’absence de règles, une
situation où l’individu redevient seul au monde. Livré à lui-même, il est
confronté à mille dangers, principalement à sa propre espèce. Il devient un
loup pour l’autre. Prédateur, il prend ce qu’il n’a pas, il tue quand il ne le
peut.
%% Les nouvelles quotidiennes sont de cet ordre.

Même si nous savons qu’elles sont partiales, tronquées, erronées, nous ne
pouvons pas ne pas avoir peur. Elles deviennent un moteur de lutte. Lutter
pour survivre. Oui, mais dans un univers qui a un ordre, des règles, qui
devient conscience et respect.

Devant le constat d’une anomie grandissante, nous voulons, une nouvelle
fois, montrer que des voix doivent s’élever pour tendre vers une paix
universelle. Elle n’est possible que si l’individu apprend qu’un autre existe,
qu’il n’est pas seul au monde, qu’il lui doit le respect, autant qu’il le
demande. Cette démarche est certes individuelle, mais aussi sociale, car
personne ne peut rien sans l’autre.

C’est en établissant un nouveau contrat social qu’une nouvelle ère paraît
envisageable. Pour s’engager dans cette voie, la pédagogie paraît importante.
Il s’agit de préciser, de décrire, de nommer pour transmettre, donner, offrir.
Les générations futures doivent savoir qu’il y a des hommes et des femmes
qui peuvent laisser provisoirement leur moi biologique de côté pour laisser
s’exprimer leur conscience, c’est-à-dire leur connaissance via un décryptage,
mais aussi leur volonté d’un vivre ensemble dans la paix.

Ce livre se veut donc réflexion, théorie, incitation, mais aussi initiation à une
nouvelle volonté, celle qui permet de vivre en harmonie avec les autres
humains et la Terre-mère Gaïa.

Notre société vit actuellement une crise des institutions qui l’éloigne de plus
en plus des attentes qui lui sont adressées par les citoyens. Ce constat est
partagé par les professionnels du secteur social qui témoignent des publics
fragilisés en recherche des valeurs humaines. De nouvelles pratiques sont en
train d’apparaître afin de répondre à ces besoins.

La pédagogie sociale aborde de façon large cette question de la transmission
des valeurs, vue comme une condition nécessaire de la transformation
personnelle et sociétale. Les exemples de pratiques en pédagogie sociale
montrent que ce champ permet d’établir des nouveaux modes de
transmission culturelle et sociale.

Ce livre s’adresse à tous les travailleurs, notamment du secteur social, qui
veulent réduire l’anomie, restaurer les solidarités, promouvoir
l’autodétermination. Quatre grandes parties permettent de distinguer théorie
et pratique. La première partie théorique aborde les fondements de la pensée
sociale, la seconde la cohésion sociale comme condition nécessaire, tandis
que la troisième partie aborde la réalité de la pédagogie sociale. La
%&quatrième partie met en avant des pratiques existantes ou possibles dans un
cadre d’apprentissage de ce qu’on pourrait appeler « les habiletés sociales ».



INTRODUCTION

La réalité est une, mais ses appréhensions infinies.

Ces appréhensions se contentent souvent d’une facette de la réalité. La
pensée scientifique la décortique et l’analyse. La pensée philosophique nous
fait réfléchir sur ses limites conceptuelles. La pensée économique nous fait
calculer le rendement de nos rapports au monde. La pensée poétique la
transforme dans l’universalité, la pensée sociologique se calque sur les
rapports entre sociétés tandis que la pensée psychologique fige les conduites
personnelles dans un monde mouvant.

Dans cette diversité de points de vue, la pensée sociale occupe une place à
1part. Dans un ouvrage de 2010 , M. Garcet oriente sa réflexion dans le cadre
de cette diversité. Il précise d’abord que la pensée sociale se réfère à tous les
mouvements de la pensée qui circulent à l’intérieur d’une même société.
Croyances et connaissances parcourent le champ social en constituant un
tissu complexe sur lequel les groupes articulent leurs communications et
leurs actions. Ce tissu n’est rien d’autre que la pensée sociale, qui se
transforme au gré des contextes en dessinant une toile de fond utilisée par les
sociétés pour assurer leur fonctionnement. Il est nécessaire d’en comprendre
les mécanismes, si l’on veut articuler les interventions sociales dans les
champs d’activités humaines. Quels sont les fondements de l’exclusion, de
l’acharnement thérapeutique, des positions relatives aux OGM et aux
biotechnologies ? Autant de questions et bien d’autres impliquent la pensée
2sociale dans les prises de position des groupes.

La nature grégaire de l’homme le rend apte à plusieurs modes de vie :
solitaire, dans un petit groupe ou dans la foule. Il est capable de rivalité,
d’affrontement, de guerre, mais aussi de coopération, d’entraide, de
compassion. Dans l’histoire du monde, il y eut la découverte du feu, des
dieux, de la roue, de l’écriture et bien plus récemment de l’altérité. L’autre
est à la fois un rival, tant sur le plan sexuel qu’économique ou géographique
dans l’occupation d’un espace, et à la fois un ami sur qui on peut compter.
L’union fait la force, nous dit une devise. Très vite, l’Homme l’a comprise et
utilisée. Un pays, un monarque, un tyran, un président, un dirigeant
d’entreprise n’existe que par le nombre de personnes qu’il dirige, utilise ou
asservit. L’homme a de tout temps été instrument de l’homme. Certains
disposent de pouvoirs et d’autres pas. Certains sont plus forts, d’autres plus
fous. Certains manipulent des outils ou des machines, d’autres des hommes
et des femmes. Ce rapport de force existe depuis toujours et existera
1 GARCET M. (2010) Construction de l’Europe sociale. Paris : L’Harmattan.
2 GARNIER C. (2002) Les formes de la pensée sociale. Paris : PUF.
%)toujours. Dans le meilleur des cas, une conscience collective émerge et
certains dirigeants ont pu faire œuvre de bienfaisance. Ces relations entre les
humains ont bien sûr généré différentes visions du monde et selon de
multiples facettes, sur le plan religieux, sur le plan économique, sur le plan
philosophique, ou encore sur le plan cosmogonique et artistique.

La logique aristotélicienne a structuré l’ensemble des relations au sein des
sociétés. Aristote, considérant que certaines espèces sont faites pour régir et
dominer les autres, a divisé l’humanité en deux catégories opposées en
3termes de valeur, les maîtres et les esclaves. Au-delà de l’induction de
progrès scientifiques, Copernic, Galilée et Newton ont surtout sorti l’homme
du centre du monde. Ces scientifiques permirent à Descartes d’asseoir une
pensée rationaliste. Cette épopée scientifique perdure et l’époque scientiste a
généré une conception mécaniste de l’univers réduit à ce que nous pouvons
en percevoir au moyen de nos sens et des instruments de mesure, un univers
limité au monde matériel tangible, observable. Sous l’influence des théories
évolutionnistes, elle a produit une conception d’un homme descendu du
singe, perpétuant la vision animalière de l’homme, et de la vie humaine
limitée à sa dimension matérielle et à son temps de vie.

C’est dans le cadre du système rationaliste que fut élaborée la théorie
efreudienne des névroses et des psychoses. A la fin du XIX siècle, Freud
formula une théorie sur la sexualité, qui était auparavant taboue et bannie
des discours. Il établit une distinction entre une sexualité normale à laquelle
il opposa une sexualité pathologique et il établit, sur la base du concept de
perversion, une théorie des névroses et des psychoses. Il définit la sexualité
normale comme limitée au strict cadre de la procréation, taxant le plaisir
sexuel de « peu recommandable, c’est-à-dire pervers et comme tel, voué au
4mépris » de même que tout acte sexuel accompli dans une autre intention
que celle de procréer, y compris au sein du couple légitime. Il en conclut que
tout être humain est pervers de nature dès l’enfance, et qu’il n’y avait pas de
différence fondamentale entre l’individu normal et le névrosé. Cette théorie
a substitué à la vision catholique de l’homme pêcheur par essence celle de
l’homme pathologique par nature.

On se retrouve ici dans le dualisme connu de tout temps : l’homme naît bon
5et la société le corrompt ou bien l’homme naît empreint du péché originel et
la société, selon une certaine idéologie religieuse et certains rites, peut le
libérer. Ces philosophes portent leur réflexion sur la condition humaine. Si
3 ARISTOTE, Les Politiques. Livre I, chapitre 2, Paris : Garnier-Flammarion.
4
FREUD S. (1916) Introduction à la psychanalyse. Paris : Petite Bibliothèque Payot (Ed.
2001).
5 ROUSSEAU J.J. (1762) Émile ou de l’éducation. Paris : Garnier-Flammarion (Ed. 1966).
%*Jean-Jacques Rousseau en fut un précurseur, beaucoup suivront, depuis
Schopenhauer son élève lointain jusqu’à Lamartine, Balzac, Musset,
Dickens ou Zola. Tous ont en commun avec Rousseau une conception de
l’homme égalitaire. Si tous les hommes naissent égaux, pourquoi certains se
retrouvent-ils dans les fers ? De là naît une profonde injustice, que les lois et
les révolutions vont tenter de réduire et parfois amplifier. Ce manichéisme a
perduré de nos jours avec, par exemple, la lutte entre le communisme au
eXX siècle et sa visée égalitaire et le libéralisme et sa visée inégalitaire.

Certains ont vu dans le romantisme le terreau qui a permis l’éclosion de cette
pensée sociale, celle qui, en termes de représentations, se caractérise par une
volonté d’explorer toutes les possibilités de l’art afin d’exprimer ses états
d’âme ; il est ainsi une réaction au rationalisme évoqué plus haut, mais aussi
un complément. La raison n’empêche pas le cœur, même si le cœur a ses
raisons que la raison ignore. Pourquoi le rationalisme serait-il antithétique du
romantisme ? Car, pour imaginer une égalité entre les hommes, encore
fautil en concevoir une essence commune, au-delà de l’apparence physique,
audelà du genre, de la couleur de peau. Il faut savoir que tous les hommes ont
le même souffle vital, que la femme peut user d’un droit de vote, que
l’Africain a une histoire, que le pauvre a des richesses. Dans ce sens, tous les
e eexplorateurs de la psyché des XIX et XX siècles, depuis Freud jusqu’aux
psychologues humanistes, sont des explorateurs romantiques. Si le
pragmatisme ou le rationalisme explorent l’espace, lui donne une forme et
des dimensions, le romantisme explore le temps. Le temps de l’amour reste
central, générant mélancolie, recherche éperdue, jalousies féroces, et la fin
du temps, la mort. La mort romantique est certes la plus belle parce que
réservée à l’éternité.

Dans ce cadre romantique, le mouvement naturaliste est probablement le
plus riche. Il allie sentiments et rationalité. Les naturalistes introduisirent
dans leurs romans des descriptions qui se veulent objectives des réalités
humaines. Ils montrent la société comme elle est. Les thèmes abordés font
l’objet de recherches de documentation. Ce mouvement, né de l’influence
des sciences et des débuts de la psychiatrie, a été très richement représenté
par Zola.

La pensée sociale est ainsi née lentement, progressivement, de différentes
mouvances philosophiques, mais certainement pas de celles qui sont figées
dans le temps, pas de celles qui ne suggèrent aucun changement possible, ni
de celles qui évoquent un déterminisme absolu.

Rien n’est jamais acquis à l’homme ni sa force
Ni sa faiblesse ni son cœur. Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
%+Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux. Louis Aragon, 1946

Ce très beau texte romantique est né dans les suites de la pire des guerres du
eXX siècle. Ce n’est pas un hasard. S’il met l’accent sur la souffrance, il met
surtout en avant, à notre sens, l’idée que tout est possible ; même au plus
noir d’une crise, l’espoir renaît. Tout a une fin, mais tout revient ou tout
continue malgré tout : « il n’y a pas d’amour heureux, mais c’est notre
amour à tous les deux ».

Ainsi, la pensée sociale est celle de tous les espoirs. Elle s’oppose au
statisme, aux doctrines, aux mondes figés. S’il y a des injustices,
gommonsles. Si des hommes sont malades, soignons-les. Si d’autres sont asservis,
libérons-les. Si d’autres encore n’arrivent pas à vivre ensemble,
éduquonsles. On voit apparaître ici le lien entre la pensée sociale et la pédagogie
sociale.















PARTIE I : LA PENSEE SOCIALE

%-
1. VERS UNE PENSEE SOCIALE
La révolution des lumières a permis l’émergence de l’esprit scientifique,
l’éveil de l’esprit critique et surtout de la tolérance avec un début de remise
en question de la monarchie. Qu’est devenu cet esprit après
l’industrialisation et l’économie marchande ? S’est-il amplifié ou a-t-il fini
par enfermer les consciences et les corps ?
L’histoire a accéléré son cours, des révolutions ont planté de nouveaux
décors, les guerres aussi. Des inventions ont libéré l’homme de travaux
harassants et, en même temps, l’ont asservi dans des structures sociales de
plus en plus complexes. Le mouvement politique et culturel de mai 1968
s’est opposé aux choses établies avec un faux paradoxe. Les années 1960
sont encore celles d’un après-guerre actif, mais aussi et déjà d’une
régression, car le chômage ne cesse d’augmenter. Une conscience de
l’injustice s’affermit. Une pauvreté extrême – des bidonvilles existent
toujours chez nous – coexiste avec des richesses qui explosent, souvent
autant liées à la naissance, à la politique qu’à l’industrie. A cette époque, la
vie urbaine supplante de plus en plus la campagne, la proportion s’inversant
inexorablement.
L’homme libéré de Dieu devient dépendant des structures économiques et
sociales mises en place par des événements historiques qu’il ne maîtrise pas.
Est née alors une extraordinaire confusion du sens de la vie, qui n’est pas la
même pour tous : survivre ou s’enrichir. La contestation sociale, longtemps
interdite, a été peu à peu autorisée dans la presse et les associations, mais si
on peut contester, on ne peut remettre en question. La citoyenneté avait été
définie comme l’essence de la liberté et de l’indépendance de l’individu dans
les affaires de la cité. Elle a cédé la place aux groupes spécialisés dans
l’influence. Les affaires de la cité sont dorénavant celles de spécialistes. Le
citoyen peut tout à condition de ne pas perturber l’existence du système.
C’est là le prix de la cohésion sociale ou de la paix sociale, si l’on veut.
Le système marchand s’est d’ailleurs efficacement défendu : répression,
guerres, lois d’exception, fascisme, colonisation. La manipulation de
l’individu a atteint un sommet quand le système marchand fait croire qu’il
est possible de répartir plus équitablement les richesses. Il a bien sûr permis
des acquis sociaux, une augmentation du pouvoir d’achat, de la
consommation, désamorçant ainsi toute contestation radicale. On ne meurt
pour une cause que si on n’a rien d’autre à perdre.
&%