Pensée Logique, Pensée Psychologique

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Au travers de cet ouvrage, l'auteur a souhaité faire un tour d'horizon aussi large que possible sur ces sciences du raisonnement que sont la logique et la psychologie. Pour comprendre l'enjeu des travaux actuels, une réflexion théorique s'impose. Ce livre a pour objectif de faire le point sur les questions du raisonnement et de la rationalité de la psychologie cognitive.
Publié le : vendredi 1 mai 1998
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EAN13 : 9782296364929
Nombre de pages : 208
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PENSÉE LOGIQUE, PENSÉE PSYCHOLOGIQUE
L'art du raisonnement

Collection Sciences Cognitives dirigée par Annamaria Lammel
Les sciences de la cognition représentent aujourd'hui un des domaines les plus dynamiques de la recherche scientifique. C'est une nouvelle science pluridisciplinaire (de la neurobiologie à la philosophie, en passant par la psychologie, l'anthropologie, la linguistique, la préhistoire et la paléontologie...) avec des racines très anciennes. Son objectif est l'étude de la nature humaine avec des méthodes scientifiques novatrices. Cette collection a pour vocation de constituer un lieu d'échange et de réflexions interdisciplinaires sur la cognition. Elle offre des synthèses accessibles aux lecteurs qu'ils soient étudiants, chercheurs, praticiens, mais également aux «curieux» qui cherchent à découvrir un domaine intellectuel riche et passionnant.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6683-4

Dominique DÉRET

PENSÉE LOGIQUE, PENSEE PSYCHOLOGIQUE
~

L'art du raisonnement

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

75005 Paris

Table des matières
Introduction
«2+2=5» Le jeu logique La psychologie de l'erreur La machine à déduire en action 11 Il 13 15 19
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Petite histoire de la logique
Aristote le formaliste Au commencement était le syllogisme catégorique Tous et certains, ils sont ou ils ne sont pas La recette du syllogisme Une question de modes Toutes les baleines sont des poissons Barbara, Celarent, Ferio et les autres Le carré logique des oppositions Les lois impitoyables de la conversion De la conversion à la réduction L'ère post aristotélicienne Philosophie et pensée médiévales Méthode, discours et philosophie cartésienne La logique de Port-Royal ou l'art de raisonner Logique et diagrammes Vers une logique formelle

De la logique à la psychologie du raisonnement
Le raisonnement déductif L'esprit « logicisant » Braine et les schémas d'inférence Biais d'appariement et jeux de cartes Schémas pragmatiques et algorithmes darwiniens

23 25 28 30 31 33 34 35 37 39 40 42 44 46 47 51 55 57 59 65 69 71
75

Méthodes

d'étude

du raisonnement

catégorique

Stûrring ou l'étude introspective du syllogisme Les méthodes d'étude 7

76 78

Les pionniers Le paradigme standard La réponse libre La tâche de type « 9 conclusions» Le jugement de compatibilité L'étude génétique du raisonnement catégorique Sells ou la « life-span» avant l'heure Cinq marguerites et trois roses Tous les enfants aiment les épinards L'approche des modèles mentaux

Les biais de réponse
L'influence du contenu L'approche interculturelle Le biais de croyance Atmosphère, atmosphère La conversion illicite des termes L'interprétation des prémisses L'informativité des énoncés catégoriques

Les recherches du raisonnement catégorique
Chapman & Chapman (1959) Roberge (1970) Dickstein et l'effet de figure Une étude comparative de quelques expériences

Modèles du raisonnement

catégorique

Les cercles d'Euler (Erickson) Les modèles « Sélection» et « Conversion» (Revlis) Le modèle « Traitement de l'information» (Fisher) La théorie des modèles mentaux (Johnson-Laird) Présentation générale du modèle Syllogismes valides et non-valides Niveaux de difficulté Le modèle « Distribution» (Wetherick) Le modèle « Psycholinguistique» (Politzer) Les modèles verbal et spatial (Ford, 1995) Le modèle dyadique (Déret, 1995) Modèles locaux ou généraux?

Conclusion
Présent et avenir de la rationalité

78 80 82 83 84 85 86 86 88 89 93 93 95 96 100 106 108 III 115 115 118 120 123 131 131 133 135 136 138 143 146 154 157 163 168 172 177 177 181 199

Bibliographie Glossaire 8

Remerciements
Ce texte pourrait être la dernière mouture d'une synthèse de deux thèses. Lors de ma soutenance du doctorat de psychologie en novembre 1995, le professeur Legrenzi éminent spécialiste du raisonnement de l'université de Milan avait en préambule à son intervention fait remarquer que j'avais écrit deux thèses, l'une sur l'histoire du raisonnement, l'autre sur le raisonnement dans la psychologie. J'avoue qu'à l'époque je n'avais pas mesuré l'ampleur de mon travail sortant à peine de plusieurs années d'internement doctoral. Les mois passent. Mon parcours d'écrivain empirique rebondit avec la rencontre d'Annamaria Lammel, maître de conférence à l'université Paris VIII qui me propose un projet de publication de mon travail. Je confesse que l'idée de me replonger dans cette thèse qui m'a pompé des années d'énergie et qui a lourdement pesé sur ma vie publique et privée m'a un peu hérissé le poil mais ma collègue a su trouver les mots justes et apaisants pour me convaincre. J'ai donc taillé à grand coups de serpe dans la version originale pour réécrire des parties trop hermétiques, alléger des paragraphes trop techniques, gommer des imperfections. J'ai également remodelé la partie historique ce qui m'a valu quelques heures de lecture d'ouvrages philosophiques et l'envie peut être un de ces jours prochains de me replonger dans des études universitaires au travers d'une thèse sur l'histoire de la logique. Je tiens à remercier Annamaria Lammel pour la confiance qu'elle m'a témoignée. Merci également au professeur Jacques Crépault, mon directeur de thèse à Paris VIII, qui avec exigence et bienveillance, m'a permis de mener à son terme un rêve d'enfant, celui de devenir docteur, psychologue, écrivain et historien. Merci à Frank Jamet, collègue de Paris VIII et camarade de galère, qui m'a apporté une aide précieuse en collaborant à la rédaction du chapitre «De la logique à la psychologie du raisonnement ». Merci aux professeurs Jean-François Richard, Paolo Legrenzi, Neville Moray, André Rouchier et à Guy Politzer, le grand spécialiste du raisonnement déductif en France, qui ont accepté de faire partie de mon jury de thèse. Merci à ma famille, à tous mes proches et à tous les étudiants, sans qui je pourrais assumer cette passion pour la recherche et l'enseignement.

9

Introduction

Blâmez l'intelligence la raison, non, ... Jack Kerouac, Mexico city, 178e chorus

«2+2=5»
« 2 + 2 = 5 ». Simple dans sa présentation, mais si complexe dans son interprétation, cette « anodine »petite proposition tirée du fameux « 1984» de G. Orwell a resurgi de mon passé d'adolescent à l'heure de la rédaction de l'introduction à cet ouvrage. « Big Brother te regarde de son oeil de plâtre, parano et livide, décervelé noirâtre» pour reprendre les paroles d'une chanson de Bernard Lavilliers. « 2 +
2

= 5 ».

Cette petite phrase

n'a certainement

pas influencé

ma carrière

de psychologue expérimentaliste, modeste spécialiste du raisonnement*' et du développement, mais elle est parfaite pour illustrer la problématique que je souhaite soulever. Ce raisonnement est-il valide? Je vous avoue ma totale perplexité. Quel mal, j'insiste
bien en toute liberté de conscience, quel mal à décréter que « 2 + 2

=5

» ? Big Brother ne me contredirait certainement pas. En quoi ce raisonnement est-il illogique? Il est vrai qu'avec ce genre d'attitude humaine nous échappons au monde du réel inhérent à tout système logique. L'amateur de science fiction et le psychologue que je suis se donnent cette part d'incongruité si rafraîchissante. Vous l'aurez deviné, mon propos portera sur des comparaisons plus scientifiques
Les mots accompagnés d'une astérisque sont regroupés dans un glossaire en fin d'ou vrage. 11 ,

que fictives ou poétiques telles que logique* et psychologie, vrai et faux, rationalité et irrationalité. Quel est l'objet d'étude du logicien? Quel est l'objet d'étude du psychologue? En quoi le psychologue et le logicien se rejoignentils? En quoi diffèrent-ils? Tout bon psychologue expérimentaliste travaillant sur le raisonnement humain doit-il être un bon logicien? N'ayant pas l'âme d'un philosophe et n'ayant nullement envie d'écrire un livre de logique, en tant que psychologue chercheur, je me contenterai de donner au lecteur quelques pistes de réflexion sur les rapports entre logique et psychologie qu'il lui faudra exploiter avec bienveillance et lucidité. L'un des objets du logicien est de fixer les conditions selon lesquelles un raisonnement est valide ou juste*. Mais qu'est le raisonnement psychologiquement parlant? D'un point définitionnel, il est soit une activité, soit un produit. «Le raisonnement peut être considéré comme objet, une réalité matérialisée dans des paroles, des écrits, qui se transmet d'un individu ou d'un groupe ou d'une génération à l'autre, qui se décrit, s'analyse, se commente, se discute, se réfute (...)>> (Oléron, 1989, p. 4). Pour évacuer toute ambiguïté, le psychologue ne s'intéresse au produit que comme résultant d'une activité qui va falloir décrire (ou modéliser) : « Considéré comme activité psychologique, le raisonnement est un phénomène naturel. Il se déroule selon des procédures ou des mécanismes que le chercheur essaye de saisir, de reconstituer, dont il tente de proposer une explication ou un modèle» (Ibid., p. 5). Une définition plus conforme à une approche logique serait de considérer le raisonnement comme un « enchaînement de phrases tel que chacune de ces phrases est ou bien un axiome, ou bien déduite des phrases précédentes par une règle de déduction*» (Dowek, 1995, p. 113). Tout raisonnement logique qui s'appuie sur des jugements posés comme vrais est nécessairement vrai. En soit ce n'est pas fondamentalement le vrai ou le faux qui intéressent le psychologue du raisonnement mais la nature de la réponse d'un sujet dans une situation bien particulière: l'erreur en tant que transgression de principes définis, ces principes étant par essence logiques. Voilà soulevée une problématique terriblement ambiguë: par nature l'être humain raisonne-t-il logiquement? Et si l'on veut encore pousser le bouchon un tout petit peu plus loin, nous pouvons nous interroger sur la rationalité* de l'homme. Vastes questions prometteuses que nous laissons pour le moment en suspend pour nous concentrer sur des questions beaucoup plus empiriques. Pour comprendre le sujet psychologique, ce bon sujet de laboratoire sensé représenter le commun des mortels, le psychologue a recours à l'outil logique d'un point de vue théorique (comme modèle de raisonnement à tester, voire à critiquer et à améliorer si ce même 12

psychologue accepte la logique comme fondement du raisonnement humain) mais aussi méthodologique et pratique. Le syllogisme, cet enchaînement de prémisses*, est un matériel potentiellement testable à volonté. Les limites de ce matériel sont fréquemment à trouver dans la patience souvent éprouvée des sujets.

Le jeu logique
Progressivement au fil de l'évolution des sciences, l'objet du logicien est devenu l'objet du psychologue. Les propositions* ou prémisses qui sont nécessaires à cette opération discursive qu'est le raisonnement logique sont érigées en un matériel précieux pour le psychologue qui s'intéresse de près aux mécanismes du raisonnement. La logique mathématique puis la psychologie expérimentale, deux disciplines hautement scientifiques qui ont su s'écarter en douceur de la philosophie, ont bouleversé deux mille ans de tradition aristotélicienne. Malgré tout il convient de s'interroger si les lois du raisonnement dépendent ou non de l'observation empirique des faits. L'étude expérimentale du raisonnement s'inscrit dans une longue tradition philosophique dont l'un des porte-étendards n'est autre que R. Descartes, philosophe non-logicien qui dans son Discours de la méthode au XVIIe siècle énonce les règles qui doivent régir non seulement les recherches philosophiques mais aussi scientifiques. La logique, par définition science pure et parfaite, doit-elle se protéger de l'incursion de la psychologie sur ses propres terres? Le logicien incorruptible conviendra que la recherche expérimentale ne peut remettre en question les lois logiques qui, règles nécessaires ou formules logiques (et non pas magiques), sont vraies dans tous les mondes possibles. Si la logique s'appuie sur le formel et le théorique, si la psychologie s'arc-boute sur l'empirique, le psychologue a nécessairement besoin d'une base de données « pi1lable » à volonté pour se forger ses propres convictions. La principale étant de démontrer si les règles d'inférence * couchées sur le papier par le logicien sont celles qui bouillonnent jour après jour, nuit après nuit dans la boite crânienne du commun des mortels. Convenons que cette ambition pointe son nez dans la théorie syllogistique d'Aristote, le syllogisme moteur du raisonnement et de la connaissance. Le logicien peut poser avec certitude un système quel qu'il soit comme fondement de la connaissance. Néanmoins cette démarche, nous l'exhortons, se doit de provoquer le scepticisme du psychologue. Les psychologues s'interrogent à raison. Les humains raisonnent-ils logiquement? Leur raisonnement obéit-il aux règles et aux lois de la logique? Comment le sujet « psychologique» confronté à une tâche logique raisonne-t-il ? Si le sujet donne une réponse 13

logique à un problème d'essence logique, cela implique-t-il qu'il ait raisonné logiquement? La logique est-elle une théorie du raisonnement? Eysenck (1984), un psychologue, a objecté contre le fait de penser que le raisonnement déductif* obéissant aux lois de la logique puisse être un raisonnement purement naturel. Il a soulevé le problème du statut des «règles logiques» chez le sujet « psychologique» : « Il a été souvent entendu, lorsque l'on étudie le raisonnement déductif, que l'on a fondamentalement à faire avec des opérations mentales qui sont naturellement logiques. Cette hypothèse est, en fait, erronée, mais il est vrai que l'essentiel de la recherche sur le raisonnement déductif s'est concentré principalement sur la comparaison du raisonnement humain avec les prescriptions de la logique» (Eysenck, 1984, p. 280). Cette idée est également présente chez Begg & Harris (1982). Ainsi lorsqu'il est demandé à des sujets de raisonner logiquement en situation expérimentale, les auteurs observent certaines difficultés: «La logique formelle est un jeu spécial joué selon certaines règles strictes. Quand il est demandé à des sujets lors d'expériences de raisonnement de jouer le jeu logique, ils tendent à le faire assez pauvrement» (p. 595). Nous pourrions paraphraser sous la forme d'une interrogation une assertion du philosophe allemand E. Kant au XVIIIe: « la logique est-elle vraiment sortie achevée de cette machine à traiter de l'information qu'est le cerveau d'Aristote?» Et par extension, la logique d'Aristote est-elle la logique qui gouverne les lois de la pensée et du raisonnement? A l'instar d'une majorité de « spécialistes» et de psychologues du raisonnement, nous sommes bien loin de partager cette opinion tranchée. Au XVIIe le philosophe et mathématicien français, B. Pascal niait toute attitude logique absolue. Reste que la logique analytique d'Aristote au travers de l'approche des syllogismes catégoriques* est un modèle de science formalisée relativement abouti. Quelle est l'influence de la logique d'Aristote dans le contexte de la psychologie expérimentale? Assurément normative, sa logique renvoie à un sujet «universel », voire « idéal» Ge serais presque tenté de susurrer « épistémique ») qui raisonnerait en respectant les règles « formelles» de la syllogistique. En ce sens il nous apparaît essentiel de présenter dans la première partie de cet ouvrage un historique de la logique au travers de quelques grands noms de philosophes, théologiens et logiciens, le plus célèbre étant bien sûr celui Aristote. La logique « Sujet-Prédicat» du philosophe grec a prévalu pendant plus de deux mille ans. Nous l'introduirons en détail. Pour désamorcer toute confusion, notre conviction est que le modèle (extrapolé comme tel par le psychologue cognitif que je suis) aristotélicien du raisonnement ne peut correspondre à une structure formelle de la pensée et qu'il faut lorgner 14

vers des modèles logiques plus pertinents tels que le calcul des propositions pour trouver un embryon de réponse à la question rituelle: «Comment raisonne le profane?» A ce niveau de la présentation et pour éviter toute généralisation abusive, nous ne convenons pas obligatoirement que le raisonnement versant psychologique repose sur des principes logiques. Comme nous le verrons, d'autres approches très contemporaines existent. Elles n'hésitent pas à bouleverser une appréhension purement « logicisante » de la pensée et du raisonnement. D'un point de vue historique, nous soulignerons la prégnance de plus de vingt siècles de tradition logique dans l'étude contemporaine du raisonnement déductif. D'Aristote (IVe siècle avant J.-C.) à Henle (1962), Piaget (1972a) ou Braine (1978), en passant par l'école scolastique* au Moyen âge et les logiciens « modemes2 » post 1850, les syllogismes catégoriques puis propositionnels ont été une source de la justification de la rationalité humaine. Plus spécifiquement les syllogismes catégoriques érigés comme un système descriptif et normé du raisonnement par les philosophes, se sont imposés comme le reflet idéal de la rationalité humaine jusqu'au début de ce siècle. Sous l'impulsion des mathématiciens, puis des psychologues, l'étude expérimentale du raisonnement et des propositions catégoriques* est apparue en ce début de siècle avec les travaux quelque peu méconnus de SWrring (1908), un logicien transmué en psychologue expérimentaliste. Elle a ensuite connu un essor important à partir des travaux de Wilkins (1928) sur les effets de contenu, puis ceux très controversés dans leur interprétation de Woodworth & Sells (1935) et Sells '(1936) qui les premiers induisent l'irrationalité des individus en remettant en cause le modèle logique aristotélicien. La réaction au raisonnement « non-logique» prend corps dans les années 60 avec les travaux de Chapman & Chapman (1959) et de Henle (1962) pour qui les sujets sont logiques par essence mais font des interprétations erronées des prémisses.

La psychologie de l'erreur
Plus que la logique, notre objet principal est le raisonnement. Nous avons adopté le parti pris de ne pas présenter l'ensemble du
2 Plusieurs conceptions du développement historique de la logique existent. Les deux principales sont celle de Bochensky (1961) qui définit ce développement en fonction des périodes créatrices et novatrices: les IVe et Ille avant I.-C. (à l'Antiquité), les XIIIe et XIVe (au Moyen âge), de 1850 à nos jours (à l'époque moderne), et celle que nous adoptons qui divise la logique en une période classique (de l'Antiquité au milieu du XIXe siècle) et une période moderne (du milieu du XIxe siècle à nos jours). 15

raisonnement versant psychologique. Nous renvoyons le lecteur à des ouvrages et des articles plus exhaustifs conjointement sur les domaines des raisonnements déductif et non déductif qui comprennent l'induction* et l'abduction (Evans, Newstead & Byrne, 1993 ; Garnham & Oakhill, 1994 ; George, 1997). Comme autres types de raisonnement, citons celui par analogie, celui par l'absurde* ou celui par récurrence. Notre objet sera donc le raisonnement déductif qui lui même regroupe plusieurs familles: le syllogisme catégorique (qui renvoie à la logique des classes d'Aristote: Tous les A sont B), le syllogisme propositionnel (qui renvoie à la logique des propositions des stoïciens: si A, alors B) et le syllogisme linéaire (qui prend en compte la transitivité: A > B > C). Dans le second chapitre de cet ouvrage nous présenterons le raisonnement propositionnel qui domine actuellement largement la psychologie du raisonnement déductif. Jusqu'aux années 1980, la théorie de la « logique mentale» (Braine, 1978 ; Piaget, 1972a ; Rips, 1994) a dominé la psychologie du raisonnement déductif. Selon cette théorie, la « capacité à faire des déductions valides est due à la présence dans l'esprit humain d'un ensemble de règles d'inférence correspondant à celles de la logique. formelle» (Girotto, 1993, p. 101). Depuis, des auteurs dont le plus connu et le plus virulent est Johnson-Laird (1983) ont cherché une alternative à la théorie de la « logique mentale ». Dans les chapitres suivants, nous reviendrons à nos premiers amours: le raisonnement catégorique et la littérature abondante qu'il a suscitée. Notre approche sera purement psychologique en introduisant les méthodes d'études du raisonnement, les biais* de réponse et quelques recherches fondamentales qui ont posé les bases d'une modélisation du raisonnement catégorique. Les premiers psychologues du raisonnement (Sells, 1936 ; Wilkins, 1928 ; Woodworth & Sells, 1935) avec des méthodes largement inspirées de la tradition logique d'Aristote et des logiciens scolastiques s'intéressent à l'explication de l'erreur. Précisons que le statut de l'erreur n'est absolument pas défini par le logicien qui la considère comme un fait accessoire ou secondaire, voire accidentel, qui ne remet pas en cause les compétences logiques de l'individu. D'un point de vue philosophique l'erreur s'inscrirait plus du côté des débordements des sentiments pour reprendre une idée chère à Descartes. Pour détourner une citation très chère aux inconditionnels de Fox Mulder et Dana Scully (science fiction et dossiers X obligent), pour le logicien non pas la vérité mais «l'erreur est ailleurs ». A l'image du raisonnement déductif, nous pouvons fragmenter les champs d'intérêts des chercheurs qui opèrent dans le monde des classes. L'intérêt expérimental pour les énoncés catégoriques s'explique par les caractéristiques du matériel utilisé: leur nombre (64 16

paires de prémisses) et la variété dans les niveaux de difficulté des énoncés existants. Pour Politzer (1988), les énoncés catégoriques sont avant tout un bon matériel pour expérimenter: « Il est clair que les syllogismes constituent des schémas d'inférence* rarement mis en

oeuvre dans la vie courante

(oo.).

Leur intérêt vient de ce qu'ils

représentent pour les sujets auxquels on les soumet des problèmes nouveaux, qu'ils constituent des schémas très bien définis et qu'ils recouvrent une gamme de difficulté très large» (p. 521). Au-delà de ces propriétés inhérentes aux énoncés catégoriques, notre intérêt se porte également sur les nombreux points de divergence que suscite l'étude psychologique de la rationalité humaine avec d'un côté les détracteurs (Sells, 1936 ; Simpson & Johnson, 1966 ; Woodworth & Sells, 1935), et de l'autre les défenseurs beaucoup plus nombreux mais moins organisés (Begg & Denny, 1969 ; Chapman & Chapman, 1959 ; Erickson, 1974, 1978 ; Fisher, 1981 ; Henle, 1962 ; Johnson-Laird & Byrne, 1991 ; Revlis, 1975a, 1975b). Avec en toile de fond une terrible ambiguïté puisque certains travaux (Begg & Denny, 1969; Chapman & Chapman, 1959, pour ne citer qu'eux) qui s'inscrivent radicalement dans une perspective de rationalité humaine en arrivent à donner une vision irrationnelle de l'individu en montrant les faiblesses logiques de la pensée humaine. L'homme serait logique mais commettrait par-ci, par-là, quelques erreurs plus ou moins flagrantes dues à des mauvaises interprétations des situations ou à des facteurs «externes» à la logique et d'origine principalement pragmatique (Begg & Harris, 1982). On mesure ainsi toute la fragilité de certaines approches qui ne sont pas à une contradiction près. Trois aspects primordiaux du raisonnement catégorique nous ont particulièrement intéressé: les aspects «paradigmes expérimentaux », « développement» et « effets de contenu ». Ils sont présentés dans le chapitre «Méthodes d'étude du raisonnement catégorique ». Les études à partir d'un matériel abstrait ont largement été influencées par la tradition de la logique Sujet-Prédicat qui fut développée par les logiciens scolastiques. Si les premiers travaux sur le raisonnement catégorique de StOrring (1908) utilisent la technique de la réponse libre, le sujet à partir de deux prémisses devant déduire une conclusion *, les travaux qui suivirent emploient pendant près de quarante ans un paradigme expérimental dit paradigme standard* qui s'inspire de la tradition logique: les conclusions ne sont valides que si leur formulation est de type S-P (Sujet copule Prédicat). Le paradigme standard est limitatif car il n'accepte pas les conclusions de type P-S (inversion de la place du Sujet et du Prédicat). Dans une perspective psychologique, il y existe 27 énoncés valides: 19 dont la conclusion est de forme S-P et 8 de forme P-S. Cette constatation a amené un auteur tel que Johnson-Laird à utiliser un paradigme expérimental de 17

type « Inférence» où aucune information n'est donnée sur la forme de la conclusion. Les études génétiques sur le raisonnement catégorique sont quant à elles très rares. Enfin l'un des premiers soucis des expérimentateurs fut de montrer que le raisonnement des sujets peut être influencé par la nature de l'information présentée aux sujets: une information abstraite (des variables) ou concrète (un contenu sémantique). Les études sur l'influence de la nature de l'information communiquée aux sujets ont largement dominé la première partie de ce siècle. Dans ce type de recherche, les expérimentateurs conservent toujours une vision « logique» du sujet, considérant que l'information « sémantique» biaise le raisonnement et provoque des erreurs. Le matériel abstrait s'est montré plus adapté en raison de la neutralisation du contenu de l'information quand les chercheurs se sont penchés sur l'influence des propriétés des propositions catégoriques sur le raisonnement. L'étude des biais sera développée dans le chapitre intitulé « Les biais de réponse ». Les études psychologiques de la déduction* (Chapman & Chapman, 1959 ; Déret, 1995 ; Dickstein, 1978a ; Ford, 1995 ; Johnson-Laird & Bara, ] 983 ; Politzer, ] 988 ; Roberge, ] 970 ; Sells, 1936 et bien d'autres) se sont penchées sur les raisonnements, qu'ils soient valides ou non, avec une fascination toute particulière pour les conduites débouchant sur la violation des règles logiques. Il existe une norme logique codifiée. Les sujets confrontés à des tâches de déduction (des sujets qui n'ont pas de connaissances particulières en logique) perpétuent un certain nombre d'erreurs (Reason, 1993). Ainsi, dans les réponses des sujets, il existe une variabilité intra et inter individuelle peu compatible avec le schéma logique, et des niveaux de performance qui diffèrent selon le contenu et le contexte des déductions. Comme l'indique Evans (1989), l'étude psychologique du raisonnement peut s'effectuer dans divers cadres théoriques: une approche « logique-action» (Inhelder & Piaget, 1955, 1959), une approche non-logique, qui suppose que le comportement des sujets est déterminé par des biais de réponse (Sells, 1936), et une approche intermédiaire selon laquelle le comportement est déterminé conjointement par des processus logiques et non-logiques (Evans, 1989). Citons également le point de vue de Johnson-Laird & Byrne (1991) pour qui les individus sont rationnels, bien que leur raisonnement n'obéisse pas aux règles de la logique classique. Nous avons introduit la notion de sujet rationnel et de rationalité. En philosophie, la rationalité renvoie à la raison qui est schématiquement parlant la faculté de saisir les rapports intellectuels. Doit-on lui attribuer comme dynamique un système logique. On le suppose. En psychologie, la définition diffère. Ce sujet étant à l'heure actuelle débattu (Evans & Over, 1997, pour une revue de littérature 18

détaillée), nous donnons une définition psychologique de la rationalité: « Il est généralement admis que les individus sont dans une large mesure rationnels quand ils doivent accomplir un but personnel (rationalité!), mais qu'ils ont une capacité plus limitée à raisonner ou à agir suivant des raisons sous-tendues par un modèle normatif (rationalité2). Dans la recherche sur le raisonnement déductif, les sujets sont évalués rationalité2 quand ils peuvent se conformer aux instructions et déduire les conclusions nécessaires résultant de principes logiques» (Evans & Over, 1997, p. 34). La machine à déduire en action Notre dernier chapitre sera consacré à la modélisation du raisonnement catégorique. Sous l'impulsion du cognitivisme et d'une prétention à vouloir considérer « le cerveau comme une machine déductive» (Houdé & Miéville, 1993), un certain nombre de modèles locaux et généraux ont vu le jour au cours des deux dernières décennies. Ces modèles concernent principalement le raisonnement catégorique (Erickson, 1974 ; Johnson-Laird, 1983 ; Politzer, 1988 ; Revlis, 1975b) et le raisonnement conditionnel (Evans, 1993a). Certains d'entre eux s'inscrivent dans une perspective développementale (Braine, 1978 ; Johnson-Laird, Oakhill & Bull, 1986). A l'origine le modèle sous-jacent à la plate-forme cognitive qu'est le raisonnement en tant que production est un modèle logique issu de la longue tradition philosophique: «L'étude de la validité* du raisonnement est l'affaire de la logique. Les premiers logiciens, dont Aristote a été le plus éminent, ont élaboré les règles qui permettent au raisonnement (en l'occurrence le syllogisme) de se dérouler validement. La psychologie, au contraire, s'intéresse aux raisonnements tels qu'ils se déroulent, sans se préoccuper de telles règles, les raisonnements faux ayant pour elle autant d'intérêt que les autres» (Oléron, 1989, p. 5). Il est bon de préciser que ces règles ont néanmoins un intérêt pour le psychologue puisque que par l'étude de tâches de raisonnement son objectif va être de montrer leur pertinence voire leur existence. La logique étant la science du correct, l'erreur systématique ne peut que fragiliser une vision logique du raisonnement. Pour Evans (1993c) et Evans & Over (1997) la logique n'est pas un modèle susceptible de rendre compte, à lui seul, de la rationalité humaine. Dans le chapitre sur «Les modèles du raisonnement catégorique» nous avons délibérément choisi une présentation chronologique. Nous aurions pu également distinguer les modèles à portée locale de ceux à portée générale et adopter cette dichotomie dans leur énumération. Parmi les auteurs de modèles à portée locale 19

citons (1) Erickson (1974, 1978) qui propose un modèle basé sur une représentation des prémisses sous la forme de cercles d'Euler, (2) Revlis (1975a, 1975b) et Fisher (1981) dont les modèles s'inscrivent dans le cadre de l'approche théorique générale du traitement de l'information, (3) Wetherick (1993a) dont le modèle s'appuie sur la notion de distribution des termes qui fut introduite par les logiciens médiévaux; les sujets auraient une intuition de la validité des énoncés: « Nous avons l'intuition ou nous pouvons apprendre à avoir l'intuition qu'il y a des syllogismes qui ont une conclusion valide» (p. 88), (4) Politzer (1988) dont le modèle qui repose sur des principes psycholinguistiques et pragmatiques a un fort pouvoir prédictif, même si l'on doit déplorer sa relative complexité en raison de la multiplication des principes de base. Mais comme me l'a suggéré l'auteur lors d'un entretien privé « le raisonnement catégorique n'est-il pas en lui même complexe? ». Se posant en alternative aux règles d'inférence, Johnson-Laird (1983) propose un modèle moins local et beaucoup plus universel puisque applicable à d'autres raisonnements (propositionnel, spatial, temporeL). Le modèle (Johnson-Laird & Byrne, 1991) repose sur des principes sémantiques. Ce souci d'appréhender le raisonnement catégorique dans le cadre plus général du discours situe Joh~son-Laird dans la lignée directe d'Aristote. De même Johnson-Laird ne tient pas compte de l'existence de la classe vide introduite par Boole au XIxe siècle et inexistante chez Aristote. Dans cette optique, le philosophe Aristote et le psychologue Johnson-Laird rendent bien compte de la réalité psychologique du sujet, à savoir qu'il raisonne plus naturellement (1) à partir d'arguments* ayant un contenu et (2) en présupposant la teneur existentielle des propositions Universelles (le quantificateur « Tous» est universel en opposition au quantificateur « Certains» qui est particulier). La théorie des modèles mentaux* de Johnson-Laird se démarque des règles formelles de la logique classique qui, elle, privilégie la syntaxe à la sémantique. Pour Johnson-Laird, les sujets n'en demeurent pas moins rationnels puisque capables de produire des réponses correctes; cette conception converge avec celle d'Aristote. Les travaux de Ford (1995), à partir de l'analyse de protocoles individuels, ont permis de mettre en évidence, selon l'auteur, deux grands modes de raisonnement catégorique: (1) un mode verbal sur la base de règles d'inférence et (2) un mode spatial s'apparentant aux cercles d'Euler. Le mode de résolution dit « verbal» se caractérise par l'application de règles de type « affirmation» ou « négation» qui sont équivalentes aux règles d'inférence modus ponens et modus tollens. Nous terminerons notre présentation par le modèle de Déret (1995), le plus récent de la lignée catégorique. Le modèle dyadique repose sur une combinaison des informations par 20

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