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Penser et gérer la diversité en société : regards sur l'Afrique

De
182 pages
Dans nos sociétés postmodernes, la diversité est devenue la principale grille de lecture sociologique, en même temps qu'un enjeu politique de premier plan. La diversité en société peut être pensée à travers différentes catégories. Ce livre concentre l'analyse sur l'Afrique, tout en conservant un contrepoint européen afin de mettre en évidence les variations géographiques du concept.
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Sous la direction de
Pe NSer et Gérer LA Diver Sité e N SOciété :
Bernard c ros, Marie-Annick Mattioli, re GAr DS SUr L’Afriq Ue
Michel Prum et t hierry v ircoulon
Dans nos sociétés postmodernes, la diversité est devenue
la principale grille de lecture sociologique, en même temps
qu’un enjeu politique de premier plan. La diversité en
société peut être pensée à travers différentes catégories : la
politique, la religion, le genre, l’orientation sexuelle, l’âge, le Pe NSer et Gérer
handicap physique ou psychique, etc.
Le présent ouvrage propose de concentrer l’analyse sur LA Diver Sité e N SOciété :
l’Afrique, tout en conservant un contrepoint européen afn de
mettre en évidence les variations géographiques du concept. re GAr DS SUr L’Afriq UeLes chercheurs qui ont contribué à cet ouvrage apportent des
clefs de lecture et de compréhension du concept même de
diversité ethnique (dans la première partie intitulée « Penser
la diversité : réfexions critiques »), s’interrogent sur les
politiques visant la diversité mise en place dans divers pays
anglophones d’Afrique (au Nigeria, au Kenya, en Ouganda
et en Afrique du Sud, dans une deuxième partie, « Diversités
africaines ») et donnent un éclairage toujours lié au monde
anglophone, mais européen cette fois-ci, en étudiant la
diversité des cartes d’identité en Grande-Bretagne (dans la
troisième et dernière partie « Un contrepoint européen »).
La diversité des aires géographiques et objets d’études de
ces contributions plaide en faveur d’une « approche diverse
de la diversité ».
Les directeurs de la publication : Bernard Cros, Marie-Annick
Mattioli et Michel Prum sont enseignants-chercheurs dans trois
universités parisiennes. Thierry Vircoulon est chercheur associé à
l’Institut français des relations internationales.
Photographie de couverture de Bernard Cros :
boutique à Nairobi, décembre 2011.
18 €
I S B N : 978-2-343-00187-6
RACISME-ET-EUGENISME_PF_PRUM_PENSER-ET-GERER-DIVERSITE-REGARDS-SUR-AFRIQUE.indd 1 15/02/13 12:53
Pe NSer et Gérer LA Diver Sité e N SOciété :
(dir.) B. c ros, M.-A. Mattioli,
re GAr DS SUr L’Afriq Ue M. Prum et t . v ircoulon
Racisme et eugénisme





Penser et gérer
la diversité en société :
regards sur l’Afrique
Collection Racisme et eugénisme
Dirigée par Michel Prum

La collection « Racisme et eugénisme » se propose d’éditer des
textes étudiant les discours et les pratiques d’exclusion, de
ségrégation et de domination dont le corps humain est le point
d’ancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur le
racisme et l’eugénisme mais aussi sur les enjeux bioéthiques de la
génétique. Elle s’intéresse à toutes les tentatives qui visent à
biologiser les rapports humains à des fins de hiérarchisation et
d’oppression. La collection entend aussi comparer ces phénomènes
et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires culturelles, en
particulier l’aire anglophone et l’aire francophone. Tout en mettant
l’accent sur le contemporain, elle n’exclut pas de remonter aux
sources de la pensée raciste ou de l’eugénisme.

Déjà parus

Michel PRUM (dir.), Racialisations dans l’aire anglophone, 2012.
Sophie GEOFFROY et Michel PRUM (dir.), Darwin dans la
bataille des idées, 2012.
Marie-Claude MOSIMANN-BARBIER, Un Béarnais en Afrique
australe ou l’extraordinaire destin d’Eugène Casalis, 2012.
Sous la direction de Claude CARPENTIER, La rencontre des
cultures : un défi pour l’école, 2012.
Michel PRUM, Sexe, race et mixité dans l’aire anglophone, 2011.
Marius TURDA, Modernisme et eugénisme, 2011. Métissages, 2011.
Amélie ROBITAILLE-FROIDURE, La liberté d’expression face
au racisme. Etude de droit comparé franco-américain, 2011.
John WARD, Le mouvement américain pour l’hygiène mentale
(1900-1930) ou Comment améliorer la race humaine, 2010.
Catherine UKELO, Les prémices du génocide rwandais. Crise
sociétale et baisse de la cohésion sociale, 2010.
Claude CARPENTIER et Emile-Henri RIARD, Vivre ensemble et
éducation dans les sociétés multiculturelles, 2010.
Dominique CADINOT, Michel PRUM et Gilles TEULIE (dir.),
Guerre et race dans l’aire anglophone, 2009.
Michel PRUM (dir.), Ethnicité et Eugénisme, 2009.
Sous la direction de
Bernard Cros, Marie-Annick Mattioli,
Michel Prum et Thierry Vircoulon






Penser et gérer
la diversité en société :
regards sur l’Afrique





































Ouvrage publié avec le soutien de l’UFR EILA de l’université
Paris Diderot, du CREA de l’université Paris Ouest Nanterre La
Défense et de l’IUT de l’université Paris Descartes.









© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00187-6
EAN : 9782343001876
Introduction
Bernard Cros, Marie-Annick Mattioli,
Michel Prum et Thierry Vircoulon
Peut-on aborder la diversité autrement que par la diversité ? Le
présent volume par la diversité de ses contributions prouve que
non, et dans le texte qui l’ouvre, Michel Prum nous offre une
première approche linguistique, fondamentale pour éclairer le
débat. Le terme même indiquait originellement l’opposition,
avant de prendre le sens de différence. Les champs d’expression
de la diversité sont eux-mêmes pluriels opinions (pouvant
aller jusqu’à l’excentricité prônée par John Stuart Mill),
handicap physique ou mental, orientation sexuelle, genre elle
se niche dans tous les recoins de la vie sociale. Cependant, à la
efin du XX siècle, c’est avant tout appliquée à la notion de
« race » que la diversité a fait irruption dans les sociétés,
occidentales tout d’abord. Ce terme, explique Michel Prum, est
lui-même diversement compris selon les latitudes. En France, il
a été « évacué du vocabulaire courant » après l’occupation
allemande, sans doute du fait de l’emploi qui en avait été fait
par le régime nazi. Quiconque évoque en français la « race »
d’un autre habitant de la planète semble nier les avancées
scientifiques ayant démontré qu’il n’y avait qu’une seule race
humaine et passe pour un indécrottable raciste. De l’autre
côté de la Manche, en revanche, on continue à employer le
terme et son adjectif, « racial », de façon décomplexée, et c’est
dans le sens anglo-saxon du critère de classification humaine
fondée sur les signes physiques, pratiques culturelles ou
composition génétique par exemple, qu’on entendra les
expressions « relations raciales » ou « diversité raciale » dans
les pages qui suivront. Une seule race, several races ?
De la diversité naissent le syncrétisme et l’hybridité le
chicken tikka massala, plat préféré des Britanniques selon les
sondages, est le symbole de l’intégration indienne en Grande-
Bretagne, mélangeant avec bonheur ses origines indiennes et
anglaises. Paradoxalement, diversité implique aussi unité.
Comme l’explique Michel Prum, toute une tradition, portée
7
?????entre autres par les Lumières défend le polygénisme, théorie qui
veut que tous les êtres humains ne descendent pas d’Adam et
Eve, remettant donc en cause l’unicité du genre humain.
Naturellement, la diversité implique plus qu’une équation à
deux termes, contrairement peut-être aux perceptions qui
dominent au sein de la société américaine, par exemple, où on
pense les relations « en noir et blanc, oubliant au passage toutes
les autres teintes du spectre chromatique ».
Michel Prum nous met en garde : « La diversité n’est pas
aujourd’hui un idéal qui va sans dire ». Affirmation inquiétante !
Le monde n’est-il pas par définition divers et ne sommes-nous
donc pas contraints de l’accepter en tant que tel ? L’auteur nous
rappelle que bien souvent les discours prônant la diversité
servent surtout à masquer les inégalités économiques et sociales,
beaucoup plus difficiles à traiter finalement, qui traversent les
nations et la planète, quand la diversité ne sert pas, d’ailleurs, à
les justifier. Michel Prum considère en conclusion que le
concept d’intersectionnalité, qui désigne la diversité des
obstacles auxquels certains individus sont confrontés ainsi
une jeune femme noire pauvre homosexuelle et atteinte du
SIDA peut théoriquement cumuler les handicaps liés à son
sexe, à sa couleur de peau, à son âge, à sa classe sociale et à ses
pratiques sexuelles et à son accès aux soins pourrait permettre
de réconcilier diversité et classe. Et de résoudre la quadrature
du cercle qui gêne les progressistes depuis si longtemps.
L’ethnosociologue Danielle De Lame nous guide ensuite
dans une réflexion critique sur certains outils théoriques
permettant de « penser la diversité » partant notamment du
constat que leur élaboration par les chercheurs en sciences
sociales manque parfois de rigueur.
En se penchant sur la diversité, on se rend compte que les
sociétés se sont toutes éloignées de l’idéal unificateur et
e centripète de l’État-nation, qui régna du XIX siècle jusqu’à la
efin du XX . Danielle De Lame remet ainsi dans leur contexte les
enseignements du père de la sociologie, Émile Durkheim,
vivant au temps des grands empires occidentaux où l’on
privilégia une définition simplifiée de l’Autre vivant dans une
société figée et fermée sur elle-même afin d’atteindre les
objectifs politiques et économiques impériaux, encourageant
une perception stéréotypique des hommes et de leurs
8
???environnements. L’auteur les compare avec les conceptions
plus modernes de la diversité comme « outil de lien social », qui
expliquent que ces traditions millénaires étaient en fait des
phénomènes sociaux construits. Pourtant, si le modèle dominant
actuel, celui du « monde comme village global », accepte la
diversité, il est tout aussi réducteur. La diversité en effet doit
être considérée comme le résultat de flux dynamiques
remontant presque aux origines des civilisations.
Danielle De Lame s’intéresse alors aux modes de
représentation actuels du monde globalisé et de « son corrélat
[…] la diversité », critiquant notamment les concepts de
« mondialisation » et de « globalisation » censément créés, ou
en tout cas, accélérés par internet, en faisant naître des
sentiments d’appartenance à de « nouvelles tribus », dénonçant
avec Frederick Cooper leur « prétention universaliste et une
périodisation présentiste ».
La diversité prend tout son sens quand on la rapproche de la
notion d’identité, qui pourtant « fait partie de ces mots utilisés
sans qu’on en ait jamais vraiment bien cerné l’utilité
analytique ». En effet, l’identité dans son sens le plus commun
est associée à la solidarité de groupe et à l’homogénéité, plus
qu’à la diversité, au point d’entraîner l’apparition de concepts
secondaires comme “identification”, “self-understanding” ou
“commonality”, sans pour autant toujours contribuer à éclairer
le réel. L’auteur en appelle alors à la lucidité des chercheurs qui
sont les mieux placés « pour déconstruire les termes de faible
utilité analytique ».
Danielle De Lame explique que la globalisation, qui signifie
dérégulation planétaire et perte d’influence des États, est
nécessairement absorbée au niveau local où elle crée des
« normes de substitution qui favorisent des sentiments
d’appartenance et la constitution de nouvelles “tribus” dont les
représentations ne sont pas si éloignées des stéréotypes que l’on
peut trouver dans les descriptions des communautés imaginées
de l’aube de la colonisation ». La diversité s’exprime alors dans
un désir d’appartenance, peut-être jamais aussi élevé, mais qui
s’adapte aux normes nouvelles (fragmentation, virtualité)
engendrées par la globalisation. La « cohésion sociale »
durkheimienne conserve ainsi toute sa légitimité dans ce monde
en mutation, à condition que les chercheurs sachent eux aussi
l’adapter.
9
Cinq contributions envisagent ensuite la diversité dans toute
la diversité de l’Afrique anglophone. Il y a tout d’abord le
Nigeria, qui est particulièrement propice à l’analyse de la
gestion de la diversité, comme le montre Joseph Egwurube
dans son article sur la diversité intercommunautaire ou
interethnique à l’époque postcoloniale. Si ce pays présente de
multiples fractionnements internes 390 groupes ethniques, 36
États fédérés ou encore 774 gouvernements locaux , Joseph
Egwurube rappelle qu’un des freins majeurs à l’unité du pays
réside dans les rapports entre les différentes communautés
ethniques et territoriales.
La communauté ethnique est considérée par près de 50 %
des Nigérians comme le groupe principal d’appartenance,
donnant ainsi à l’ethnicité la valeur d’une identité forte,
exclusive qui favorise la division de la société nigériane. À
partir d’une enquête de terrain réalisée en 2011, Joseph
Egwurube met en évidence, dans un premier temps, les
stéréotypes négatifs développés envers les autres communautés
ethniques, notamment par la fréquence encore relativement
faible des contacts entre les membres de divers groupes
ethniques ou encore le refus marqué des mariages
interethniques.
Mais Joseph Egwurube souhaite dépasser les thèses
ethnicistes traditionnelles, qui soutiennent que les tensions
identitaires trouvent leur source exclusive dans l’ethnicité, en
explorant la question du fédéralisme multi-nations au Nigeria.
S’il est souvent avancé que le cadre fédéral du Nigeria a permis
de réduire les conflits interethniques ou interrégionnalistes en
les cloisonnant, Joseph Egwurube s’interroge sur sa portée
réelle. Trois éléments, selon lui, traduisent l’échec de la
structure fédérale dans la gestion de diversité : la scissiparité
tout d’abord ou le fait qu’à l’instar des cellules biologiques le
Nigeria se fractionne, passant de quatre États en 1963, à trente-
six États depuis 1996 n’a pas été accompagnée d’une
décentralisation complète. Les ressources financières de chaque
État fédéré dépendent du gouvernement fédéral, d’où le
développement d’une lutte de pouvoir importante entre les États
pour accéder aux postes de gouvernance nationale. La nature
des demandes de création de nouveaux États constitue le
deuxième élément pouvant expliquer le maintien des divisions
entre communautés. Elles sont toutes motivées par le rejet des
10
s???communautés entre elles et par la soif des élites d’asseoir leur
pouvoir politique. L’idéologie de l’étatisme enfin est le
troisième pan qui a conduit à une croissance des divisions entre
communautés. Cette idéologie repose sur le principe
d’indigénéité qui permet, à l’intérieur de chaque État, de classer
les individus dans des catégories de citoyens distincts,
« indigènes » ou « non-indigènes », leur donnant ainsi droit ou
pas à certains privilèges ou postes dans l’administration locale
ou nationale.
Ces divers éléments ainsi que ceux mis en évidence par son
enquête de terrain notamment un manque de dialogue
intercommunautaire et le développement de nombreux préjugés
négatifs par certaines communautés envers d’autres
permettent à Joseph Egwurube de conclure que la gestion de la
diversité au Nigeria est multicommunautaire plutôt que
multiculturelle.
Stephen Omondi Owino s’attache lui à la dimension
linguistique de la diversité sociale en prenant l’exemple d’un
pays d’Afrique de l’Est, le Kenya, où près de 70 langues sont
reconnues. Son rappel théorique sur la notion de diversité en
sociologie l’amène à adopter l’approche systémique, synthèse
entre l’individualisme et le holisme, qui lui permet de
considérer toute langue comme un « fait social » et le
multilinguisme comme « un marqueur social pertinent »
fondamental pour la représentation des identités et de la
différence, à la croisée de l’individu et du groupe.
L’auteur présente la situation linguistique au Kenya et
distingue entre les « problèmes de langue » (language problems)
et les « problèmes des langues » (language-based problems) qui
se posent à ce pays en voie de développement, comme la
limitation de l’accès au travail, à la participation politique ou au
savoir, mais aussi le statut des deux seules langues officielles,
l’anglais et le kiswahili, dont la maîtrise définit prestige et statut
social. Partant du constat qui voudrait que les sociétés
linguistiquement les plus homogènes soient socialement plus
apaisées, économiquement plus développées et politiquement
plus stables, il pose la question fondamentale du potentiel tantôt
diviseur tantôt unificateur, voire dynamisant, de la composante
linguistique dans une société plurilingue. Il étudie ainsi l’effort
d’institutionnalisation de la gestion de la diversité linguistique
11
ssinstaurée par une loi de 2008 interdisant toute discrimination
fondée sur « la race » ou « l’ethnicité » et démontre que si le
plurilinguisme n’a pas nécessairement le chaos pour
conséquence, il doit cependant être accompagné de mesures
efficaces pour éviter de « déboucher sur l’instabilité et la
désintégration sociales ».
Enfin, se pose la question de l’identité nationale, si
importante pour tous les pays africains depuis leur
indépendance, entravée par des maîtrises différenciées des
langues. L’auteur invite la Commission sur l’intégration et la
cohésion nationales chargée d’appliquer la loi de 2008 à
intégrer beaucoup plus clairement la composante linguistique si
elle veut « contribuer positivement à la cohésion sociale » » et à
favoriser la création d’une agence de réglementation des
langues, qui serait chargée d’une politique des langues vraiment
utile permettant une diversité harmonieuse.
Stephen Omondi Owino conclut en encourageant
l’utilisation de l’anglais, l’apprentissage d’autres langues à
vocation internationale comme le français et l’espagnol, ainsi
que le développement du kiswahili à l’intérieur des frontières
nationales comme facteur de cohésion interethnique, et l’emploi
des langues indigènes pour en renforcer la reconnaissance
sociale car elles ont vocation à « construire des relations
structurelles à l’intérieur des communautés ».
De l autre bord de la frontière kenyane, en Ouganda, ce n est
plus du côté du pouvoir d’État que nous invite regarder Julius
Kikooma mais du côté des individus et de la diversité des
migrants. En s’intéressant à l’expérience de femmes
entrepreneurs afro-asiatiques en Ouganda, il renverse
doublement la perspective. D’une part, il nous fait découvrir un
pays africain comme terre d’immigration alors qu’il est souvent
vu comme terre d’émigration ; d’autre part, il nous fait
découvrir un pan méconnu de la diversité sociétale de ce pays
où les entrepreneurs et les migrants sont généralement vus
comme des hommes alors que ce sont aussi des femmes qui
émigrent d’un continent à un autre. L’Ouganda comporte de
nombreux groupes ethniques mais est aussi une terre de
migration : de nombreuses communautés de migrants parmi
lesquelles les Indiens et les Chinois s’y sont installées depuis
le retour de la paix dans les années 80. Leur intégration n’a pas
12
?????posé de problème majeur mais elle bute encore sur une limite
invisible.
Réunis sous un vocable commun d’« afro-asiatique », ces
deux groupes de migrants ont des histoires bien distinctes. Les
Indiens sont des “returnees”, des migrants qui reviennent en
Ouganda, trente ans après avoir été chassés par le régime
nationaliste et xénophobe d’Idi Amin Dada. Nées et éduquées
en Ouganda, les Indiennes entrepreneurs dont la famille s’était
réinstallée au Canada sont de fausses immigrées car elles ont
déjà un passé, des liens et des souvenirs dans ce pays. En
revanche, les Chinoises sont de véritables immigrées. Arrivée il
y a dix ans sans même connaître l’anglais et complètement par
hasard, l’une d’entre elles est maintenant une femme d’affaires
à succès qui possède plusieurs restaurants dans la capitale,
Kampala.
La diversité des migrantes étudiées par Julius Kikooma
trahit tout de même des similarités révélatrices. Ces femmes
s’inscrivent dans une immigration d’affaires rendue possible par
un soutien familial fort. Aussi bien chez les Chinoises que les
Indiennes, les entreprises sont des affaires de familles dans
lesquelles on emploie frères et sœurs et qui traduisent une
solidarité familiale profondément enracinée. Autre similarité :
leur attachement à leur culture d’origine. Cet attachement qui se
manifeste de nombreuses façons (notamment par des activités
associatives et caritatives) va de pair avec une existence
partagée entre plusieurs continents. En effet, les familles
chinoises et indiennes étudiées ont en commun des
ramifications au Canada – essentiellement pour des raisons
d’éducation des enfants – et ont une vie privée et
professionnelle qui se déploie sur deux ou trois continents. Ce
sont des « familles éclatées » mais au sens géographique du
terme.
Ces vraies et fausses migrantes contribuent à la diversité de
l’Ouganda et s’intègrent sans grande difficulté dans cette
société. Mais cette brève sociologie de la migration révèle
pourtant la permanence d’une limite à l’intégration : celle des
mariages interraciaux. Ceux-ci restent encore extrêmement
rares et sont toujours considérés avec une perplexité mêlée
d’interdit tant dans les communautés étudiées que dans la
société ougandaise en général.
13
Notre périple africain se conclut tout au sud du continent. La
gestion de la diversité se pose d’une manière très aiguë dans la
nouvelle Afrique du Sud qui a hérité d’une histoire de diversités
instrumentalisées et contrôlées. La trajectoire politique de la
communauté métisse sud-africaine fournit un exemple extrême
de gestion de la diversité. À vrai dire, comme le souligne Cécile
Perrot, il convient plutôt de parler d’instrumentalisation que de
gestion. Dans le cadre de sa hiérarchisation des races, le régime
d’apartheid a largement instrumentalisé l’identité de la
communauté métisse et l’Afrique du Sud démocratique qui a
constitutionnalisé le principe de diversité peine à dépasser cet
« héritage » sociétal problématique.
De même que les géographes parlent de zone-tampon, les
architectes de l’apartheid avaient conçu les métis comme une
race-tampon entre les Africains et les Européens. De par la loi,
une position intermédiaire leur avait été conférée dans la société
sud-africaine : cette communauté bénéficiait de droits dont
étaient privés les Africains (accès à l’emploi, au logement, à des
formes de représentation politique, etc.) mais qui n’en faisaient
pas des égaux des Blancs. Ils restaient inférieurs à la minorité
dirigeante tout en étant supérieurs à la majorité laborieuse. Leur
situation géographique même disait sa différence : la majorité
des métis vivaient et vivent encore dans la partie blanche du
pays, la province du Cap, là où la colonisation a débuté et où la
présence européenne est la plus forte. L’effet de division des
« privilèges » octroyés aux métis et le cynisme de l’apartheid
qui en faisait des inférieurs/supérieurs ont pleinement
fonctionné : non seulement la communauté métisse s’est
toujours pensée différente des Africains mais elle a aussi été
divisée face au régime d’apartheid. La lutte anti-apartheid n’a
pris racine que tardivement dans cette communauté et elle ne
s’est pas traduite par une adhésion unanime. Si des formations
anti-apartheid importantes sont nées dans les townships métis
comme le Front démocratique uni dans les années 80 , au sein
même de la lutte la division entre Africains et métis a perduré et
l’adhésion de masse de la communauté métisse à l’African
National Congress (ANC) de Nelson Mandela ne s’est jamais
produite.
De nos jours, la diversité métisse reste un problème irrésolu.
L’unité dans la diversité qui est le principe de la démocratie
postapartheid n’est pas une réponse suffisante pour gérer cet
14
??intermédiaire racial qu’a été la communauté métisse pendant
près de cinquante ans. En effet, au-delà de l’égalité de droit
affirmée dans la constitution de la nouvelle Afrique du Sud et
de la réconciliation raciale célébrée en 1994, les rapports de
force et l’héritage du passé continuent à peser dans la définition
de l’identité métisse. L’ambiguïté de cette population face à la
lutte antiapartheid est périodiquement rappelée par des ténors
du parti au pouvoir, l’ANC, tandis que la politique de
discrimination positive (Black Economic Empowerment) dans le
monde du travail tend à favoriser les Africains plus que les
métis. Ces derniers critiquent amèrement une dérive africaniste
de la discrimination positive. À tel point que les tensions entre
les deux groupes se manifestent à l’intérieur de l’ANC, que la
majorité des métis sont politiquement acquis à l’opposition et
qu’un fort sentiment de marginalisation travaille cette
communauté qui se dit souvent « trop noire sous l’apartheid et
pas assez noire sous l’ANC ». Intermédiaires raciaux
ambivalents à l’époque de l’apartheid, les métis continuent à
être un défi en termes de gestion politique et sociale et
démontrent qu’il faut bien plus qu’une constitution célébrant la
diversité pour rendre harmonieuse cette diversité.
Penser et gérer la diversité en société, c’est aussi poser la
question de sa libre expression dans le sport, domaine
symboliquement sensible en Afrique du Sud. Phénomène
populaire, objet de toutes les passions, le sport est un bon
révélateur de l’état d’une société. Les pays anglo-saxons,
contrairement à la France, ont une longue tradition de
recherches universitaires en sciences humaines qui lui sont
consacrées. Malgré cette tradition, la littérature scientifique
s’est encore peu intéressée au rugby sud-africain. Peut-on dire
que la nouvelle Afrique du Sud d’après Mandela a réussi à
débarrasser ses équipes des interdits raciaux qui sévissaient du
temps de l’apartheid ?
Bernard Cros répond à cette question en s’intéressant ici au
rugby à VII. Beaucoup moins connu en France que le rugby à
XV, et même à XIII, cette déclinaison rugbystique a acquis ses
lettres de noblesse depuis la première coupe du monde de 1993
en Écosse, il y a donc vingt ans déjà. Cependant elle n’a pas
atteint et n’atteindra sans doute jamais un statut égal à celui du
XV. Cette inégalité (le XV est vu comme un « vrai » sport
15