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Penser la médiation

De
161 pages
Face aux mutations profondes de notre société, les rapports sociaux se complexifient et nécessitent de trouver des formes originales de régulation et a fortiori des médiations (familiale, sociale, professionnelle). Des sociologues, des juristes, des psychologues entendent présenter diverses façons d'appréhender les nouvelles médiations qui se développent dans notre monde contemporain. IL apparaît nécessaire de penser et d'organiser ces nouveaux cadres de régulation à même de faciliter le "vivre-ensemble".
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Penser la médiation

Travail du Social Collection dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains. Dernières parutions

Francisco MANANGA, Les conditions de travail dans le secteur social. Approches juridiques d'un exercice professionnel bien particulier, 2008. Geneviève BESSON, Le développement social local, Significations, complexité et exigences, 2008. Philippe BREGEON, A quoi servent les professionnels de l'insertion ?, 2008. Nathalie GUIMARD, Le locataire endetté, 2008. Jean LOBRY, Dominique ALUNNI, Culture ouvrière, éducation permanente etformation professionnelle, 2008. Camille THOUVENOT (coord.), La validation des acquis de l'expérience dans les métiers du travail social, 2008. Grégory GOASMA T, L'intégration sociale du sujet déficient auditif, 2008. Hélène CHERONNET, Statut de cadre et culture de métier, 2006. Hervé DROUARD, Former des professionnels par la
recherche, 2006.

Teresa CARREIRA et Alice TOMÉ (dir.), Champs sociologiques et éducatifs, enjeux au-delà des frontières, 2006. Jean-Pierre AUBRET, Adolescence, parole et éducation. Penser de nouvelles frontières, 2006.

Sous la direction de
FATHI BEN MRAD HERVE MARCHAL JEAN-MARC STEBE

Penser

la médiation

L'Harmattan

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06605-2 EAN : 9782296066052

Introduction
FATHI BEN MRAD, HERVÉ MARCHAL ET JEAN-MARC STÉBÉ

Les modes de régulation instituée constituent des formes récurrentes et singulières d'ordonnancement des relations entre les individus. Au cœur de la vie sociale, ces régulations doivent être interrogées afin de mieux les appréhender, les définir et les comprendre. C'est pourquoi il est pertinent de les soumettre à des questionnements historique, psychologique, sociologique et philosophique qui dépassent les simples incantations idéologiques et les prescriptions doctrinales. À l'image de la médiation ou de la conciliation, elles ne sont pas des pratiques qui s'inscrivent dans une spontanéité de l'immédiat mais de véritables modalités singulières d'ordonnancement liées aux cadres socio-culturels dans lesquels elles s'insèrent (Ben Mrad, 2002). Pour rendre ces modes de régulation plus intelligibles, il est indispensable de saisir les spécificités contextuelles dans lesquelles ils se concrétisent et les formes relationnelles qui les caractérisent. Dans nos sociétés, l'accélération des processus d'individualisation, qui se manifeste par la fragilisation des liens privés (conjugaux, familiaux, professionnels...) et le déclin des formes traditionnelles d'appartenance, semble particulièrement significative. L'homme contemporain se définit de plus en plus en prenant appui sur de multiples appartenances collectives (religieuses, communautaires, culturelles, associatives...). De façon plus précise, les individus vivant au sein de l'urbain globalisé et mondialisé organisent leur vie quotidienne et bricolent leur

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identité personnelle à partir de ftagments d'univers sociaux et matériels (MarchaI, Stébé, 2008). Ces derniers sont autant de supports identitaires dans le sens où ils participent d'une manière ou d'une autre à la constitution de son moi et aux représentations que l'on a d'autrui (MarchaI, 2006). C'est dans la multiplicité des ressources de sens que les individus parviennent à s'aménager des espaces de liberté qui leur permettront de développer un quant-à-soi. Devenus acteurs de leurs choix relationnels, ils font en sorte que leur vie ne soit pas, dans la mesure du possible, régie par des règles qui les surplombent. Autrement dit, ils entendent vouloir se dégager des carcans collectifs et trouver leur propre voie d'épanouissement personnel. Sur le plan de la sociabilité, loin d'une vie communautaire où chaque individu se sent relié à tous, l'autonomie s'affirme à travers la possibilité de choisir, ne serait-ce que sur le plan social, ses amis, ses partenaires, ses connaissances. Les aspirations à l'autonomie et à l'épanouissement se manifestent chez chacun d'entre nous par des inclinations affinitaires et relationnelles qui rendent parfois la coexistence avec autrui plus difficile. Mais le paradoxe de cette relative autonomie est source d'insécurité personnelle (Elias, 1991). La cohabitation dans l'espace public avec la majorité des anonymes qui composent l'environnement ne va plus de soi. Le souci de préserver un réseau de sociabilité caractérisé par des liens de qualité fait parfois oublier la nécessité de maintenir les règles collectives de civilité lors des confrontations imposées - «non-choisies» - à autrui. Il suffit de se promener dans une galerie marchande ou d'utiliser les transports en commun durant les moments de forte affluence pour se rendre compte que la capacité à cohabiter et à vivre ensemble est parfois malmenée et mise à l'épreuve (Martucelli, 2007 ; Stébé, 2008). Entre indifférence et hostilité, la marge est souvent faible pour caractériser les relations sociales ordinaires. En nous invitant à la cohabitation avec la majorité des individus composant la foule solitaire caractéristique de la ville diffuse (Stébé, MarchaI, 2007), l'espace public s'oppose à notre liberté d'élire l'autre avec qui on souhaite lier une relation (Goffman, 1993). Il n'est pas surprenant que les modes de régulation sociale comme la médiation semblent particulièrement appropriés pour 6

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faciliter la gestion de ces espaces où les individus n'ont pas forcément choisi d'avoir des relations entre eux. Les conflits de voisinage (médiation sociale), les affaires relatives aux hostilités entre automobilistes (médiation pénale), les relations de travail conflictuelles (médiation en entreprise), sont autant de situations où le délitement du lien social devient manifeste malgré la qualité des affinités électives qui par ailleurs composent l'environnement relationnel privé des individus. Les modes de régulation contemporains sont certes des réponses partielles mais ils contribuent à rendre plus paisible la co-présence des individus tant dans leur espace public que dans leur espace privé. L'affirmation de l'autonomie et des caractéristiques individuelles (sexe, âge, biographie...) ainsi que l'opposition à un modèle social globalisant se manifestent aussi dans les rapports interpersonnels« choisis ». Sur ce plan, les exigences de la conjugalité, de la vie amoureuse, de la parentalité se définissent par une volonté des individus de s'affranchir des liens traditionnels. Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, les relations de couple se veulent fondées sur l'amour qui est, par définition, d'ordre privé et non régi par une institution, du moins si l'on excepte de nouvelles pratiques de rencontre (speed dating entre autres). Le couple contemporain exprime, dans une certaine mesure, son refus de soumettre ses relations à des exigences extérieures (coutumes, familles, prescriptions religieuses...) et chacun de ses membres entend privilégier son épanouissement personnel (De Singly, 2003). Mais encore une fois le paradoxe de cette autonomie au niveau des relations interpersonnelles et intimes se révèle être source d'insécurité affective. Les membres du couple doivent en même temps concilier leurs désirs contradictoires d'être ensemble et leurs soucis de préserver leurs espaces de liberté. D'ailleurs de nombreuses insatisfactions conjugales s'expriment par des contrariétés et des rancœurs liées aux comportements autonomes d'un ou des deux membres du couple. Aussi les causes de rupture sont-elles à rechercher de ce point de vue dans l'autonomisation progressive du couple vis-à-vis des institutions (Églises, Morale...) et des individus entre eux bien qu'engagés dans une même histoire de couple. La fragilisation du lien conjugal (sé7

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paration, divorce...), l'isolement relationnel (solitude affective notamment) ou encore les difficultés de communication parentale (comportements oppositionnels des adolescents, entre autres) sont autant de raisons de proposer des régulations et a fortiori des médiations à cette complexification des rapports sociaux. À l'exception de quelques nostalgiques désirant rétablir un nouvel ordre moral, plus personne n'entend revenir à des valeurs communautaires pour endiguer les processus de délitement des relations. Cet ouvrage, initié à la suite des débats engagés au cours du colloque De la médiation à la transaction en passant par la négociation, organisé en 2006 par le Laboratoire de sociologie urbaine, des représentations et de l'environnement social (LASURES) de Nancy Université - Université Nancy2 - entend présenter différentes façons d'appréhender les modes de régulation et en particulier les nouvelles médiations qui se développent dans le monde contemporain. Provenant d'horizons disciplinaires divers, tous les auteurs ne partagent pas forcément les mêmes conceptions sur l'importance, la place et le statut des activités de médiation, mais tous s'accordent sur la nécessité de scruter ces modes spécifiques de régulation à même de faciliter le « vivre ensemble ». Pour mieux comprendre les modes de régulation contemporains, Fathi Ben Mrad nous propose une mise en perspective historique et anthropologique de certaines régulations traditionnelles. À l'image des «apaiseurs» qui ont marqué la période de l'Ancien Régime, ou des « paceri » corses du XVIIIe siècle, les «grands réconciliateurs publics» n'étaient pas des juges professionnels mais des notables jouissant d'une forte légitimité sociale. L'auteur interroge la nature de cette légitimité et montre que les activités de restauration de la paix sociale assumées par ces figures historiques ne sont pas toujours séparées d'autres activités, sinon plus autoritaires, du moins davantage directives (arbitrage, jugement...). En articulant les enseignements tirés de cette mise en perspective à la problématique de la médiation contemporaine et à ses principes d'intervention (équité, neutralité, indépendance...), il défend l'idée que les valeurs sociales contemporaines (égalité, laïcité, universalité..) ont fortement contribué à renouveler nos pratiques de régulation. Selon F. Ben 8

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Mrad, il existe un caractère novateur des modes de régulation sociale, mais il est davantage l'aboutissement d'une transformation des principes d'intervention, de prévention et de résolution des conflits qu'une tendance d'une grande portée sociale et culturelle. Jean-Pierre Bonafé-Schmilt s'appuie également sur une perspective historique afin de mieux saisir l'évolution et l'autonomisation récente de la notion de médiation en France. Après avoir présenté différents modes non-juridictionnels des conflits (conciliation, médiation, arbitrage) en considérant leur degré de formalisme et leurs modalités de mise en œuvre, il plaide pour la création d'un observatoire de la médiation qui permettrait de mieux cerner la réalité des modes alternatifs de règlement des conflits. Parallèlement, il est nécessaire, selon lui, de procéder à une clarification définitionnelle de la médiation afin d'éviter un usage extensif à l'origine de nombreuses ambiguïtés et confusions conceptuelles. l-P. Bonafé-Schmitt estime que nos sociétés ne sont pas engagées dans un processus radical de changement de paradigme en matière de résolution des conflits; il considère plutôt que nous assistons à la coexistence de plusieurs modèles de régulation sociale, et non comme on pourrait le croire, à la substitution d'un modèle conflictuel par un modèle consensuel. Il montre par ailleurs que le développement actuel de la médiation correspond à des transformations sociales qui demandent, audelà d'une simple gestion des conflits, une pluralité des modes de régulation sociale. Le renouveau de la médiation dans nos sociétés, nous dit-il, s'inscrit dans un contexte de juridicisation et de judiciarisation des relations sociales, de développement de nouvelles formes de conflictualité et de complexification de nos sociétés. Par rapport à cette problématique du renouveau et des principes d'intervention qui s'y rattachent (abordé aussi dans la contribution de F. Ben Mrad), J-P. Bonafé-Schmitt nous éclaire sur les véritables raisons qui en sont à l'origine dans nos sociétés. Michèle Guillaume-Hofnung plaide, elle aussi, pour la création d'un observatoire de la médiation et s'interroge sur le flou conceptuel qui existe autour de ce mode de régulation. Elle a choisi de combiner témoignage personnel et traitement plus aca9

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démique en vue d'analyser les principaux enjeux déontologiques qui se sont cristallisés, et se poursuivent encore aujourd'hui, dans le champ de la médiation. Son témoignage est d'autant plus intéressant, qu'en se situant elle-même comme objet et sujet de sa recherche, elle sait que son analyse constitue une réelle prise de risque. La suspicion de subjectivité excessive et d'autoréférence qui préside souvent à ce type d'exercice est ici infondée, dans la mesure où M. Guillaume-Hofnung s'attache systématiquement à ne pas séparer la conceptualisation de la médiation de son caractère pragmatique et donc des préoccupations de son développement concret. Son témoignage contient, au détour de l'un ou de l'autre de ses engagements, une analyse qui repose sur sa propre expérience, elle-même nourrie de réflexions sur les problématiques qui ont progressivement émergé parallèlement à la construction du champ de ces régulations innovantes : nouvelle liberté publique, légitimité dans l'élaboration de la déontologie des médiateurs, transversalité de la définition de médiation, droits de l'Homme... Pour cet auteur, l'exigence déontologique est constitutive d'une définition de la médiation. Celle-ci est notamment fondée sur des principes d'action garantissant son processus spécifique (libre adhésion, confidentialité, absence de pouvoir.. .), sur la qualité de tiers du médiateur (impartialité, autonomie, exigence de formation...) et sur des valeurs relatives aux droits de l'Homme. Rappelons que l'une des premières particularités de la notion de médiation est d'être souvent utilisée et rarement définie. Dans ces usages communs, il renvoie à de multiples réalités individuelles et collectives, qui vont du champ des relations inter-personnelles à celui des relations entre États. Une autre particularité de ce terme est qu'il est le plus souvent associé au conflit, alors

que des voix s'élèvent depuis longtemps - dont celle de M. Guillaume Hofnung - pour ne pas restreindre la médiation à la
résolution des conflits. Claude Houssemand s'est justement intéressé aux représentations sociales de la médiation dans la société luxembourgeoise en vue de mieux saisir, selon ses termes, les multiples définitions de cet « objet concept ». Dans le cadre d'une enquête qualitative réalisée auprès de trois groupes distincts différenciés par leur niveau d'implication dans ce champ 10

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de la médiation (experts et praticiens de la médiation; intervenants sociaux et étudiants sensibilisés à la médiation; individus ordinaires), il tente de comprendre les liens et les spécificités qui existent entre eux. L'auteur constate que, au Luxembourg, la médiation et les autres modes alternatifs de régulation n'émanent pas ou alors assez peu de la société civile mais, contrairement à d'autres pays comme la France, procèdent d'une logique par le «haut », c'est-à-dire d'une logique institutionnelle d'origine étatique et européenne. Malgré cette institutionnalisation qui se décline surtout par une législation favorable au développement de la médiation, C. Houssemand souligne le peu d'engouement de la société luxembourgeoise pour ces modes de régulation. Pour comprendre cette particularité, il se propose de saisir les représentations sociales de la médiation et des médiateurs à partir de l'analyse de ces trois catégories d'acteur. La catégorie « experts et praticiens de la médiation» est la plus proche des définitions théoriques que l'on retrouve dans la littérature spécialisée, dans la mesure où ils véhiculent une conception large de la médiation. Contrairement aux individus ordinaires - et dans une moindre proportion aux intervenants sociaux -, les experts et les praticiens de la médiation ne réduisent pas la finalité de médiation à la régulation des conflits, mais considèrent qu'elle revêt une dimension de maintien et de restauration du lien social. De même, la médiation recouvre pour cette catégorie un champ d'intervention plus étendu que celui de la famille et nécessite donc que les médiateurs acquièrent des compétences professionnelles adaptées et élargies. C. Houssemand identifie des conceptions distinctes entre ces trois catégories d'acteurs, contribuant ainsi à créer un décalage entre la volonté institutionnelle de développement de la médiation et ses usages concrets par les individus. Après avoir souligné l'émergence toujours plus importante des champs de la médiation, Jean-Marc Stébé s'intéresse aux formes que peut revêtir les activités de médiation. À partir de la littérature existante sur le sujet et de recherches menées en milieu urbain, et plus particulièrement dans les zones urbaines sensibles, l'auteur note, en retenant comme critères la reconnaissance et la désignation de l'activité médiatrice, que deux grands types de médiation sont mis en œuvre au quotidien. Il 11

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s'agit d'une part, des médiations formelles et d'autre part, des médiations tacites. Les premières qui connaissent un développement récent sont nommées comme telles par les protagonistes et concernent de multiples champs d'intervention regroupant les médiations civiles et administratives. Les secondes, innommées, correspondent à celles qui ne sont pas explicitement désignées par les acteurs en présence, parce qu'il n'existe pas de reconnaissance, de visibilisation de leur existence en tant que médiations. J.-M. Stébé montre qu'il existe de nombreuses tensions entre ces deux types de médiation et soulignent en quoi ils s'opposent tant du point de vue de leurs portées respectives que du point de leur philosophie. Il en vient à montrer que les médiations tacites connaissent depuis la fin des Trente glorieuses un inexorable déclin au profit des médiations institutionnalisées. Hervé Marchai se propose d'étudier ces modes de régulation tacites autour desquelles s'organise le quotidien de certains professionnels œuvrant dans les quartiers d'habitat social. S'intéressant plus particulièrement aux gardiens d'immeubles, il observe que dans leurs rapports avec les personnels administratifs et les usagers, ces agents de terrain sont plutôt engagés dans des processus de négociation que de médiation proprement dit. Avec les personnels administratifs, les gardiens d'immeubles revendiquent la détention d'un esprit pratique et d'une capacité d'adaptation leur permettant de relativiser les logiques gestionnaires et de défendre une conception plus équitable fondée sur une prise en compte des situations singulières des usagers. Même, si du côté des locataires, les relations sont structurellement tendues - en raison notamment de la volonté des gardiens d'immeubles de conserver un certain pouvoir d'intervention -, H. MarchaI montre que diverses rhétoriques de négociation sont en œuvre dans les interactions quotidiennes. Avec les jeunes, par exemple, on assiste parfois à des négociations à la suite desquelles émerge un ordre social local, fondé sur une complicité mutuelle. En dépit des ambivalences des gardiens d'immeubles, ces interactions avec les jeunes participent à une relativisation des processus de stigmatisation et à une plus grande reconnaissance de ce public. Plus globalement, au cours de leur travail quotidien, ces agents de terrain apparaissent comme des « passeurs sociaux» exerçant, 12

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parfois à la marge des activités de médiation sociale, le plus souvent en s'engageant dans des processus de négociation.

Bibliographie BASTARD (B), Les démarieurs. Enquête sur les nouvelles pratiques du divorce, La Découverte, 2002. BEN MRAD (F), Sociologie des pratiques de médiation, L'Harmattan,2002. GOFFMAN (E), La mise en scène de la vie quotidienne, Minuit, 1993. MARCHAL (H), L'identité en question, Ellipses, 2006. MARCHAL (H), STEBE (J.-M.), La ville, Ellipses, 2008. MARTUCCELLI (D), Forgé par l'épreuve, Armand Colin, 2006. SINGLY (de) (F), Libres ensemble, Armand Collin, 2005. SINGLY (de) (F), Les uns avec les autres, Armand Colin, 2003. STEBE (J-M), Risques et enjeux de l'interaction sociale, Lavoisier, 2008. STEBE (J-M), MARCHAL (H), La sociologie urbaine, PUF, 2008.

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Médiation et régulations négociées par un tiers: une question de principe
FATHI BEN MRAD

La restauration du lien social et le traitement des différends par un tiers sont constitutifs des sociétés humaines et s'expriment de diverses manières selon les normes et les valeurs qui régissent ces mêmes sociétés. Une mise en perspective historique et anthropologique s'avère fort utile pour celui qui entend mieux comprendre, les fondements, les valeurs, les principes et les règles qui sous-tendent les multiples expériences de médiation contemporaines. Les recherches des historiens du droit se révèlent fort instructives et il est curieux de constater une césure importante entre cette discipline et le monde de la médiation. D'un côté comme de l'autre, ces deux champs semblent s'ignorer et il suffit de se reporter aux contenus de leurs travaux respectifs pour remarquer cette séparation, que rien ne peut pourtant intellectuellement justifier. Il est dommage que la mise en perspective historique délaisse trop souvent les « nouvelles justices de proximité» naissantes et qu'elle soit insuffisamment, voire pas du tout, articulée aux problématiques contemporaines auxquelles renvoient ces récentes formes de régulation sociale. De même, on ne peut pas se contenter de rappeler, parfois de manière nostalgique, que «autrefois, il existait de nombreux tiers qui remplissaient un rôle décisif de régulation sociale », sans s'intéresser plus en détail aux contextes et à la nature de leur fonction. Il est évident qu'au-delà des frontières disciplinaires, les contributions historiques et les investigations contemporaines

Penser la médiation

des uns et des autres alimenteront sans conteste les analyses et la compréhension du champ de la régulation sociale. C'est dans cette perspective que je tenterai d'inscrire ma contribution. Après avoir qualifié les expériences socio-historiques de « régulations négociées par un tiers» (RNT), je présenterai plusieurs de ses figures qui ont marqué la période de l'Ancien Régime en insistant sur certaines de leurs particularités. En déplaçant la focale sur les paceri corses et sur les conciliations traditionnelles de certains pays arabes, je montrerai que les modes de pacification sont le plus souvent intégrés aux coutumes locales. Enfin, je terminerai mon exposé par une discussion concernant les principaux enseignements que l'on peut tirer de ces RNT en les articulant à la problématique de la médiation contemporaine et à ses principes d'intervention. 1.

Les RNT au service de l'harmonisation sociale

Si l'on considère la finalité de la médiation, consistant à restaurer l'harmonie sociale, sans prendre en compte les points d'appui (principes) qui permettent de parvenir à un consensus entre les parties, on peut dès lors en avoir une définition large et retenir sous l'appellation « médiation» les expériences historiques et anthropologiques de résolution des conflits ou de restauration des liens sociaux par un tiers. Mais dès qu'on se met à raisonner sur ces expériences en considérant les principes, les moyens et les manières de résoudre les conflits ou de restaurer les liens sociaux, on s'aperçoit que celles-ci renvoient à de multiples pratiques plus ou moins éloignées des définitions contemporaines de la médiation. Les valeurs et les normes sur lesquelles le tiers s'appuie sont alors variées dans la mesure où il peut se servir des impératifs coutumiers, de son sens de l'équité, de sa conception de l'égalité, ou encore de ses croyances religieuses ou personnelles. Il devient donc laborieux de regrouper sous la même bannière «médiation» ces expériences puisqu'elles renvoient à des pratiques difficilement compatibles sur les plans principiel et définitionnel. La nécessité de la présence d'un ou de plusieurs tiers intervenant dans la prévention et la résolution des conflits est un fait 16