Penser la parenté aujourd'hui - La force du quotidien

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Peut-on penser ensemble l’actualité politique de la filiation et l’actualité sociale de la prise en charge des personnes dépendantes ? Tel est le pari de ce livre. Il est construit sur l’analyse ethnographique de cas où la transmission du nom, la consanguinité et le partage du quotidien se trouvent dissociés. À travers des histoires familiales saisissantes situées dans leur contexte historique, tout au long du XXe siècle européen, l’anthropologie de la parenté « nouvelle vague » dépasse les oppositions de principe pour montrer l’imbrication des normes, des pratiques et des sentiments. Elle invite à lire au prisme de la reproduction sociale les nouvelles technologies de la reproduction biologique, disponibles à l’échelle mondiale, et leur encadrement juridique à l’échelle nationale, mais aussi les obligations morales envers les personnes dépendantes, qui pèsent inégalement sur les familles et sur les individus. Elle permet de découvrir les faiblesses de la parenté quotidienne lorsqu’elle ne s’appuie ni sur les représentations génétiques de la filiation, ni sur la reconnaissance juridique – mais aussi de souligner sa force, capable de faire évoluer nos mentalités et, partant, les lois qui nous gouvernent.


Cet ouvrage est construit autour des cinq chapitres qui formaient le cœur du livre paru en 2005 sous le titre Le Sang, le nom, le quotidien. Une sociologie de la parenté pratique aux éditions Aux lieux d’être. L’introduction, le chapitre 6 et la conclusion reviennent sur les transformations intervenues depuis 2005 et enrichissent la réflexion grâce aux résultats de nouvelles recherches.

Publié le : mardi 1 janvier 2013
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EAN13 : 9782728839258
Nombre de pages : 266
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Introduction
Reproduction biologique, parenté et reproduction sociale
’anthropologie contemporaine repose sur deux constats empiriques L e connus depuis la fin duXIXsiècle : l’unité de l’espèce humaine, qui a permis le développement de l’anthropologie physique ; la diversité des 1 différentes cultures, qui est l’objet de l’anthropologie sociale et culturelle . La reproduction est un phénomène biologique universel à l’échelle de l’espèce humaine, la parenté est un système social de représentations, de sentiments et de pratiques, fortement normatif, propre à chaque culture et susceptible de transformations, qui fut l’un des premiers objets de l’anthropologie sociale dans les années 1870. Les liens entre la repro duction humaine et les différents systèmes de parenté font toujours débat. Peuton parler d’invariants anthropologiques en matière de parenté, comme 2 l’ont fait Claude LéviStrauss pour l’interdit de l’inceste puis Françoise 3 Héritier pour la valence différentielle des sexes ? Les ethnosavoirs de la reproduction biologique fondentils systématiquement les représentations 4 de la parenté, comme le croyait Malinowski ? Ou bien fautil analyser le jeu stratégique des individus et des groupes sociaux avec les contraintes biologiques et sociales, ces contraintes variant selon les contextes histo riques et le sens du jeu étant inégalement réparti dans la société, comme l’a proposé Pierre Bourdieu dans le cadre d’une théorie générale de la 5 reproduction sociale ?
L’anthropologie culturelle américaine postmoderne, peu connue en France, a montré avec David Schneider dès 1968 l’importance de 6 la « nature » dans les représentations américaines de la parenté puis l’importance de ces représentations dans les modèles scientifiques de 7 la parenté en anthropologie et de la reproduction en biologie, avec les 8 travaux de l’anthropologie féministe, notamment ceux d’Emily Martin .
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INTRODUCTION
Les évolutions contemporaines des sociétés occidentales représentent un magnifique laboratoire pour reprendre le débat, pour peu qu’on les étudie avec la précision et la rigueur de la méthode ethnographique qui s’est 9 diffusée dans l’ensemble des sciences sociales depuis les années 1980 . C’est l’ambition de cet ouvrage. L’évolution des mœurs, du droit et des technologies de la reproduction atelle conduit à dissocier davantage la reproduction biologique, qui apparaît comme de plus en plus maîtrisée, et le système de parenté qui se serait autonomisé des contraintes et des ressources biologiques ? Atelle au contraire renforcé le lien entre les deux ? Les années 19802010 ont connu plusieurs bouleversements importants de ce point de vue. Le développement des savoirs sur le génome humain d’une part, l’amélioration des techniques de procréation médicalement assistée d’autre part, ont transformé les représentations et les pratiques de la parenté, puis ont été diversement saisis par les systèmes juridiques nationaux. À partir de 1987, la diffusion de tests sanguins qui permettent de décrire avec précision la proximité génétique de deux individus (grâce à l’étude de leur ADN) a renforcé la représentation biologique de la parenté. Parallèlement, les progrès de la médecine procréative depuis les années 1980 ont dédoublé la représentation biologique de la maternité entre reproduction génétique et gestation. En 1993, un jugement de la cour suprême de Californie, dans l’affaire Johnson contre Calvert, a considéré que la gestatrice n’était pas la « mère naturelle » de l’enfant, donnant d’ailleurs la priorité moins à la génétique qu’à l’intention de procréer et transformant ainsi radicalement le concept de « nature ». En 2002, l’Inde a autorisé la gestation pour autrui, ouvrant la porte à une industrie médicale tournée en partie vers l’exportation. En France, les premières lois de bioéthique de 1994 ont réaffirmé l’indisponibilité du corps humain et le Code civil considère, pour ce motif, toute « convention portant sur la procréation ou 10 la gestation pour le compte d’autrui » comme nulle . En 2002, la notion de « personne de confiance » fait une entrée discrète dans le Code de la santé publique grâce à la loi sur les droits des patients hospitalisés. Cette notion introduit dans les relations avec les administrations et le corps médical la dimension quotidienne de la parenté (notamment le concubinage, y compris entre deux personnes de même sexe). Toujours en France, les débats sur le pacs en 1998 puis sur le mariage pour tous en 2013 s’inscrivent dans
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un renouveau des représentations de la parenté, masqué par des conflits idéologiques parfois confus. Le cœur de cet ouvrage, rédigé en 20042005 à partir d’enquêtes réalisées entre 1985 et 2005, explore des cas de dissociation entre 11 trois dimensions de la parenté, le sang (qui renvoie à la reproduction biologique), le nom (qui renvoie à l’institution juridique de la parenté) et le quotidien (qui renvoie au soin de longue durée). Il porte la trace de cette période où les progrès de la biomédecine avaient renforcé le poids de la biologie dans les représentations de la parenté. L’introduction, le chapitre 6 et la conclusion, rédigés en 2013, prennent la mesure d’une nouvelle reconnaissance de la parenté quotidienne.
laparentéquotidienne,unedimensionoubliéedelaparenté À la différence des analyses structurales des systèmes de parenté, dont 12 l’héritage reste important en France autour de l’anthropologie néoclassique et de certains courants psychanalytiques, l’analyse ethnographique de la parenté mise en œuvre ici pour proposer une modélisation alternative est fondée non pas sur une cohérence locale puis universelle des systèmes de parenté, mais sur des études de cas qui permettent de comprendre les expé riences individuelles en portant attention à leurs cadres sociohistoriques, locaux, nationaux ou internationaux. Aussi estce à partir de cas que nous réfléchirons sur le poids des terminologies de parenté (termes d’adresse 13 et termes de référence, autrement dit les mots utilisés par les indigènes pour s’adresser à leurs parents d’une part, se référer à eux d’autre part), des règles d’alliance (règles positives qui désignent les partenaires préférentiels, règles négatives qui désignent les partenaires à éviter, dont la plus connue est l’interdit de l’inceste), des normes de comportement 14 15 et des affects (qui vont de l’évitement et du respect à la plaisanterie ). Trois ensembles d’arguments seront mobilisés pour comprendre la place des représentations biologiques et du droit dans la parenté d’aujourd’hui. Nous resterons principalement dans le cadre du droit français, puisque le droit reste au moins partiellement un droit national, sans nous interdire quelques excursions hors des limites nationales. Même si les pratiques et les représentations de la parenté ne se réduisent pas aux règles de droit
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INTRODUCTION
qui régissent les relations de parenté, elles y sont intimement liées : que les individus concernés connaissent ou non ces règles de droit, ils y sont parfois confrontés et apprennent alors à dire leurs pratiques dans le langage du droit. Premier argument : la place du droit dans l’établissement de la filiation.Contrairement à ce qu’affirme David Schneider pour qui la filiation occidentale renverrait à la seule nature, et l’intervention du droit serait réduite aux seules parentés par alliance, on verra que la filiation est de part en part construite par le droit. L’étude du droit de la filiation 16 en France, avant et après la loi du 3 janvier 1972 , montre que l’État est présent dans l’établissement de la filiation et ne s’incline pas forcément devant la nature. Cette étude sera menée dans les trois premiers chapitres de cet ouvrage. Deuxième argument : la force de la parenté quotidienne.Nos enquêtes ethnographiques ont mis en évidence une troisième dimension de la parenté, 17 que nous nommerons laparenté quotidienne , distincte des dimensions de la parentéby natureet de la parentéin lawrévélées par Schneider. La parenté quotidienne n’est qu’un des aspects de la parenté pratique. Elle a comme principale caractéristique de transcender la distinction entre filiation et alliance, puisque le partage du quotidien crée une parenté qui ne relève ni de la filiation ni de l’alliance, mais de l’aide sans contrepartie, de la 18 poursuite d’une cause commune et de la mutualisation des ressources , et qui peut éventuellement mais non nécessairement se couler dans des relations de filiation ou d’alliance. La parenté quotidienne ne peut être saisie que dans les situations où le travail domestique permet la survie du groupe de résidence ou maisonnée, notamment la prise en charge d’une personne incapable de survivre seule, nourrisson, malade chronique, personne handicapée, personne âgée dépendante. Ce sont ces situations qui font l’objet des trois derniers chapitres de ce livre. Troisième argument : la place de la biologie dans l’histoire récente des représentations de la filiation.Les représentations de la paternité d’abord, de la maternité ensuite, ont considérablement évolué en France e à la fin duXXsiècle, conduisant dans certains cas à renforcer la place de la biologie, dans d’autres à la réduire ou à la contester.
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•฀ La฀Iliation฀paternelle,฀loin฀de฀se฀réduire฀à฀sa฀dimension฀biologique,฀ repose dans le Code civil, avant et après 1972, sur une superposition variable historiquement de la nature, du droit et du quotidien. Du côté de la nature, la présomption de paternité inscrite dès l’origine dans le Code civil restait impossible à vérifier par une preuve biologique jusque dans les années 1990. On assiste alors, sinon à un renforcement du poids de la reproduction dans la filiation paternelle, du moins à une confrontation possible entre filiation paternelle (légitime et naturelle) et reproduction biologique. Du côté du droit, la transmission du nom patronymique reste assurée par le mariage ou par la reconnaissance de paternité hors mariage. Mais ni la paternité biologique ni la paternité juridique ne peuvent se passer, pour être pleinement reconnues comme paternité, de la construction des liens du quotidien. •฀ La฀Iliation฀maternelle,฀elle,฀a฀longtemps฀semblé฀p lus฀proche฀des฀ représentations de la nature biologique : la mère n’estelle pas, dans le Code civil, celle que « démontre » l’accouchement ? Mais la récente maîtrise médicale de la reproduction féminine a changé la donne. La grossesse et l’accouchement, bien étudiés dans leur relation avec 19 le pouvoir médical , relèventils de la nature ou du quotidien ? La question peut aujourd’hui être posée parce que la reproduction biologique est désormais ellemême dissociée en deux : ce qui relève d’une représentation génétique de la nature (portée par le gamète) et ce qui relève d’une représentation corporelle de la nature (présente dans la gestation). La gestation pour autrui n’est pas une nouveauté : l’adoption à la naissance tout comme, dans le droit français, l’accouchement sous X témoignent de son ancienneté. La nouveauté réside dans la capacité d’un parent génétique (père ou mère) à disqualifier la mère gestatrice non pas au nom du droit (ce que faisaient l’adoption plénière et l’accouchement sous X) mais au nom même de la nature. Et c’est parce que la parentalité génétique conteste à la maternité corporelle le monopole de la légitimité biologique, qu’elle peut la renvoyer dans l’univers de la non parenté ou plus exactement de la parenté non légitime. Si la représentation biologique de la maternité sort affaiblie de la soudaine prise de conscience de sa duplicité (gamète ou ventre),
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la maternité quotidienne y perd également de son évidence (qui de la mère génétique ou de la mère gestatrice pourra allaiter ?) Ce livre insiste sur la parenté quotidienne parce qu’elle nous est apparue, au cours de nos enquêtes ethnographiques, comme le ciment affectif des relations de parenté. En son absence, ni la parenté biologique ni la parenté juridique ne réussissent à s’imposer pleinement, malgré la force de l’idéologie du sang et malgré la force du droit. Mais, alors que le sang et le droit inscrivent la parenté pratique dans la durée, la parenté quotidienne est provisoire, elle dure ce que durent le quotidien, la prise en charge, l’attention, lecare. Elle relève de ces « libres courants de la vie 20 sociale », ces manières de faire non institutionnalisées dont Durkheim affirme que ce sont des faits sociaux tout comme les faits de structure, et qu’il n’y a entre eux que des « différences dans le degré de consolidation ». L’examen de la parenté quotidienne, présente dans les faits divers, les enquêtes, les discours, les pratiques, constitue ici notre fil rouge. Elle est parfois reconnue par le droit. On le verra à deux reprises : lors d’un procès en contestation de filiation légitime, où la parenté quotidienne, qualifiée de « possession d’état », sert de rempart contre la demande d’expertise sanguine ; mais aussi dans la loi du 4 mars 2002 sur les droits des patients hospitalisés, qui peuvent désigner une « personne de confiance », entendez un parent quotidien, pour les représenter en cas d’incapacité. À l’aune de la parenté quotidienne, la comparaison entre filiations maternelle et paternelle dans leurs transformations récentes, liées à la fois 21 aux progrès médicaux et aux mobilisations des homosexuel(le)s , met en évidence moins une valence différentielle des sexes qu’une inégalité politique, juridique et sociale entre les pères et les mères. La question de la filiation biologique, génétique ou gestatrice, ne sertelle pas à masquer l’incapacité persistante des femmes à transmettre leur nom malgré les évolutions législatives ? À masquer leurs difficultés à combiner maternité et carrière professionnelle, alors que la paternité accélère la carrière professionnelle de leurs collègues et maris ? À masquer leur assignation différentielle au rôle d’aidant sans responsabilité dans les cas de prise en charge de personnes dépendantes, qu’il s’agisse de leurs enfants, de leurs parents, ou des patients dont elles assument professionnellement la charge ? Mettre l’accent sur la parenté quotidienne plutôt que sur les
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dimensions biologiques et juridiques de la parenté, c’est refuser le primat du symbolique et de l’imaginaire sur la pratique, c’est privilégier, au sein même de l’anthropologie de la parenté, l’analyse de la reproduction au sens économique du terme, reproduction de la force de travail chez Marx, production domestique de santé pour la microéconomie contemporaine, et relier cette analyse à la question de la reproduction sociale. Quels sont donc les liens entre le rôle des femmes dans la reproduction biologique, désormais prise en mains par le corps médical, et leur place, centrale et invisible, dans la reproduction sociale ?
De l’analyse structurale à l’analyse ethnographique L’anthropologie classique de la parenté repose sur la différence de genre et sur la distinction entre filiation et alliance comme le rappelle François 22 Héran , c’estàdire sur les représentations occidentales de la parenté étudiées par David Schneider dans lesquelles le genre est une donnée biologique et la nature (parenté consanguine) s’oppose au droit (parenté affine). Elle a mis au point un puissant outil d’analyse, le schéma de parenté, qui s’est révélé suffisamment souple pour être détaché des modèles classiques qui l’avaient engendré. Le schéma de parenté offre à l’ethnographe une représentation visuelle réduite des cas qu’il étudie. Il s’adapte aisément aux transformations des mœurs : divorces, liaisons non officielles, alliances homosexuelles, naissances hors mariage reconnues ou non peuvent y être représentés sans aucune difficulté. La parenté fut longtemps un domaine particulièrement actif et cumulatif de l’anthropologie sociale, présent dès l’origine de la discipline avec les 23 travaux de Lewis Morgan en 1871 , et qui a résisté aux changements de paradigme scientifique, notamment à l’abandon de l’hypothèse évolutionniste selon laquelle se seraient succédé des systèmes de parenté plus ou moins primitifs puis une seule parenté moderne. Les ethnographes rapportaient de leurs enquêtes de terrain, plus ou moins bien conduites, des faits sociaux épars. La synthèse de leurs données, ainsi que les modèles évolutionnistes puis structuraux, furent précocement facilités par l’universalité des diagrammes de parenté. e Le diagramme classique, tel qu’il s’est stabilisé au cours duXXsiècle, repose sur cinq signes conventionnels : un triangle représente un homme,
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un rond représente une femme, l’alliance est représentée par une accolade horizontale ouverte vers le haut, la filiation par un trait vertical qui relie les enfants à l’accolade de l’alliance, et la germanité par une accolade horizontale ouverte vers le bas.
Chacune de ces notations est d’une grande souplesse. Lorsque le genre n’est pas connu ou qu’il n’a pas d’importance, l’individu est représenté par un carré. Une alliance homosexuelle est représentée par une accolade entre deux triangles ou deux ronds. Chaque individu peut être relié à plusieurs conjoints, successifs ou simultanés, à l’aide de plusieurs accolades vers le haut, numérotées si nécessaire, et chacune de ces alliances peut donner lieu à filiation. Un divorce est représenté par un trait oblique qui rature l’accolade de l’alliance. Une filiation naturelle est représentée par un trait vertical entre la mère seule, ou le père seul, et l’enfant. Une alliance non officielle est représentée par une accolade en pointillés, une filiation non officielle par un trait en pointillés.
Les schémas de parenté aujourd’hui.
Ego a eu une Ille sans père déclaré en 1998, s’est mariée en 1999 et a eu deux enfants en 2000 et 2002. Elle a divorcé en 2005 et vit depuis 2008 avec un compagnon qui a adopté sa première Ille en 2012.
La constitution de tels schémas repose sur une opération de traduction entre les représentations de la parenté des personnes enquêtées et cette représentation universelle. Les schémas peuvent venir à l’appui d’une représentation structurale de la parenté : ce qui prime alors, c’est le jeu des formes et leur répétition. Ils peuvent également soutenir une analyse
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ethnographique de la parenté pratique ; chaque schéma représente alors un cas, centré sur un individu noté Ego, on ajoute aux notations conventionnelles des dates (de mariage, de naissance et de décès) et on marque d’une croix les personnes décédées. Le schéma tout entier représente ainsi le réseau des personnes avec lesquelles Ego reconnaît avoir un lien de parenté, nommé parentèle lorsqu’il s’agit de parents vivants. Les usages politiques et sociaux d’un tel réseau ont été étudiés dans un article pionnier de Claude 24 Karnoouh . Enfin, il est possible d’ajouter sur le schéma des lignes courbes fermées qui représentent les deux groupes de parenté auxquelles appartient Ego : la lignée, groupe pérenne fondé sur la filiation, qui exclut certains parents et inclut des vivants et des morts et dont le poids symbolique a été 25 étudié par JeanHugues Déchaux ; la maisonnée, groupe provisoire qui englobe non seulement l’ensemble des cohabitants mais éventuellement des proches réunis par le partage du quotidien, dont nous avons montré, avec Séverine Gojard et Agnès Gramain, l’importance économique dans 26 le cas de la prise en charge des personnes dépendantes .
La nature et le droit dans la parenté occidentale
L’anthropologie de la parenté a connu dans les années 19701980 un tournant décisif avec la mise au jour de ses postulats occidentaux. L’anthropologue américain David Schneider, après avoir étudié les représentations de la 27 parenté dans les familles américaines , a montré que cellesci avaient servi de fondement à l’étude anthropologique de la parenté. Les diagrammes classiques reposent en effet sur la distinction entre filiation et germanité d’une part, alliance d’autre part. Cette distinction scientifique renvoie à l’opposition occidentale entre « vraie » parenté et parenté « politique » (l’espagnol oppose lui aussi deux parentés,carnaletpolitica). Les travaux de Schneider ont entraîné la disparition de l’anthropologie classique de la parenté, du moins dans la recherche anglophone. Ils avaient porté l’opprobre de l’ethnocentrisme européen sur l’un des fleurons jusque là incontestés de la discipline. L’examen du Code civil napoléonien oblige à nuancer l’analyse 28 schneiderienne de la parenté européenne . C’est en effet le droit qui fonde la filiation, une affaire d’État et non une affaire privée, liée à l’impératif étatique d’identification des individus, comme l’a montré l’historien Gérard
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29 Noiriel . La juriste Marcel Iacub a ensuite examiné en détail les fondements 30 juridiques de la filiation maternelle . Le Code oppose la maternité, démontrée par l’accouchement, et la paternité, qui ne peut être que présumée et pour laquelle on ne vérifie que la vraisemblance (en termes de délais entre l’alliance et l’accouchement). De plus, avant la loi française du 3 janvier 1972 sur la filiation, le Code opposait la filiation légitime (établie par le mariage et qui relie donc l’enfant indissolublement au père et à la mère mariés) et la filiation naturelle (établie séparément visàvis de la mère, par une déclaration d’accouchement, et du père, par un acte juridique de reconnaissance). Si la filiation naturelle maternelle relevait bien de la « nature » assumée (ici, l’accouchement déclaré), la filiation légitime (sans distinction de sexe) et la filiation naturelle paternelle faisaient intervenir un acte volontaire (le mariage ou la reconnaissance de paternité). La situation est devenue plus complexe après 1972, du fait de la volonté du législateur de réduire les inégalités statutaires et successorales entre enfants légitimes, naturels et adultérins, et surtout après 1990, une fois disponibles les tests sanguins de paternité. Cependant, même si les juges en quête de stabilité ont pu parfois céder à la tentation de recourir d’emblée à ces tests, deux éléments interdisent de lire les réformes de la filiation après 1972 comme un abandon du droit devant la nature : l’adoption et la possession d’état. Les règles juridiques de la filiation ont pour objectif premier d’établir l’identité de l’enfant, pour objectif second de définir les règles de transmission successorale. L’État, garant de l’identité des personnes, semble alors plus important que la nature dans l’établissement de la filiation, surtout lorsque l’on considère la procédure de l’adoption plénière qui vient remplacer une éventuelle filiation précédente. De plus, le concept juridique de possession d’état – qui désigne la réalité sociale telle qu’elle est – représente une traduction efficace des liens de parenté créés au quotidien : les actions en contestation de paternité légitime ne peuvent déboucher sur un test sanguin qu’en l’absence de possession d’état, autrement dit seulement si la relation de filiation entre l’enfant et son père n’est pas reconnue par leur entourage.
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