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Penser les questions sociales et culturelles contemporaines : quels enjeux pour l'intervention sociale ?

De
320 pages
Les transformations sociale et économique d'inspiration néolibérale et le traitement sécuritaire des inégalités sociales réinterrogent les modèles de protection et d'action sociales développés durant le XXe siècle. Cet ouvrage a une double ambition : faire une sorte d'état des lieux des connaissances produites sur les questions sociales et culturelles contemporaines ; montrer que la production de la recherche et sa valorisation dans le champ de l'intervention sociale peut permettre à cet espace hétérogène de sortir de l'hétéronomie.
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Penser les questions sociales et culturelles contemporaines : Quels enjeux pour l’intervention sociale ?

Sous la direction de Manuel Boucher

Collection « Recherche et transformation sociale » L’Harmattan

COLLECTION « Recherche et transformation sociale »
dirigée par Manuel BOUCHER

La production et la valorisation de la recherche dans le champ social, lorsqu’elles combinent des dimensions politiques, sociales et déontologiques, génèrent plusieurs effets : • Une production autonome et auto-réflexive des connaissances à partir, d’une part, des valeurs humaines (respect de l’individu considéré comme acteur capable de transformation), démocratiques et républicaines (croyance en des actions de solidarité et de justice sociale) et, d’autre part, des intérêts propres au champ social ; • Un changement des rapports entre le monde académique et les acteurs de l’intervention sociale ; • Une valorisation des organismes de la formation et de la recherche en travail social capables de produire, d’échanger et de développer des coopérations réelles de recherche et de formation ; • Une capacité d’influencer la mise en œuvre des politiques publiques. Dans cette perspective, la collection « recherche et transformation sociale » privilégie la publication d’ouvrages valorisant des résultats de recherche produits par des chercheurs des organismes de la formation et de l’intervention sociales pouvant contribuer à la transformation sociale.

///////// Du même auteur
1999 Rap :  Expression  des  lascars.  Significations  et  enjeux  du  rap  dans  la  société  française, Préface : Hugues Bazin, Paris, éd. L’Harmattan, 492 p. 2000  Les  théories  de  l’intégration.  Entre  universalisme  et  différencialisme.  Des  débats sociologiques et politiques en France : analyse de textes contemporains, Paris, éd. L’Harmattan, 318 p. 2001 De l’égalité formelle à l’égalité réelle. La question de l’ethnicité dans les sociétés  européennes (sous la dir.), Préface Michel Wieviorka, Paris, éd. L’Harmattan, 582 p. 2003 Turbulences, contrôle et régulation sociale. Les logiques des acteurs sociaux  dans les quartiers populaires, Paris, éd. L’Harmattan, 618 p. 2003 Emergences culturelles et jeunesse populaire. Turbulences ou médiation ? (codirection avec A. Vulbeau), Paris, éd. L’Harmattan/INJEP/coll. Débats jeunesses, 359 p. 2004 Repolitiser  l’insécurité.  Sociographie  d’une  ville  ouvrière  en  recomposition, Préface Laurent Mucchielli, Paris, éd. L’Harmattan, 324 p. 2006 Discriminations et ethnicisation. Combattre le racisme en Europe (sous la dir.), Tour d’Aigues, éd. de L’Aube, coll. Monde en cours, 407 p. 2007 Turbulences. Comprendre les désordres urbains et leur régulation, Montreuil, éd. Aux lieux d’être, coll . Mondes contemporains, 444 p. 2008 Le  travail  social  face  aux  discriminations.  Intervention  sociale,  ethnicité  et  lutte contre le racisme en Europe (sous la dir.), Montreuil, éd. Aux lieux d’être, coll. Mondes contemporains, 338 p. 2008 Guide  pédagogique  de  l’antiracisme  en  formation  sociale  (co-direction avec Mohamed Belqasmi), Paris, éd. Vuibert, 400 p. 2008 La recherche dans les organismes de la formation et de l’intervention sociales :  enjeux et perspectives (coordination), Paris, éd. L’Harmattan, 103 p.

///////// Sommaire
Prologue : Introduction : Première partie :
Chapitre 1 : Chapitre 2 : Chapitre 3 : Chapitre 4 : Chapitre 5 : Chapitre 6 : Essai d’analyse des catégories sociales politiquement influentes, A   lain TOURAINE .............................................................................. p.11 Penser les questions sociales et culturelles contemporaines : Quels enjeux pour l’intervention sociale ? Manuel BOUCHER ....... p.19 Cohésion sociale, ségrégation et sécurité

Ghetto urbain, Didier LAPEYRONNIE ............................................................ p.33 La nouvelle prévention de la délinquance, Jacques DONZELOT ................... p.59 L’hybridation du contrôle social dans les quartiers populaires. Analyse critique de la « police des villes », Manuel BOUCHER .................... p.77 Le travail contre autrui, Alain VULBEAU ........................................................p.95 L’évolution de la délinquance des mineurs : entre criminalisation, judiciarisation et ghettoïsation, Laurent MUCCHIELLI.................................. p.103 Traitement & prévention de la délinquance juvénile. Dépasser les représentations, Philippe ROBERT ............................................................ p.131 Migrations, identité et ethnicité

Deuxième partie :
Chapitre 7 : Chapitre 8 : Chapitre 9 : Chapitre 10 : Chapitre 11 : Chapitre 12 :

Penser les migrations en science politique : une mobilité thématique, Catherine WIHTOL DE WENDEN .............................................. p.149 Figures de la précarité en Europe : les « sans papiers » et les « requérants d’asile déboutés », Claudio BOLZMAN............................. p.157 Une reconnaissance paradoxale : ethnicité et participation dans les politiques de la ville, Miléna DOYTCHEVA ...................................... p.175 Ethnicisation et pacification sociale, Manuel BOUCHER ............................... p.195 Connaître et reconnaître le(s) racisme(s). Perspectives pour l’intervention sociale et pédagogique, Monique ECKMANN ...................p.209 Le sentiment d’injustice comme construction d’une identité collective chez les « héritiers des quartiers populaires », Eric MARLIERE ..................... p.225 Intégration, précarisation et intervention sociale p.243 p.253 p.263 p.271 p.281

Troisième partie :
Chapitre 13 : Chapitre 14 : Chapitre 15 : Chapitre 16 : Chapitre 17 :

Intégration et cohésion sociales, François DUBET ......................................... L’action sociale à l’épreuve de l’hypergestion. Propositions pour le développement d’une sociologie critique, Michel CHAUVIERE ................ Jeunesse, institutions locales et animateurs : Quelles relations pour quels enjeux ?, Véronique BORDES ........................................................ SDF et urgence sociale : à propos de la fonction sociale du travail social, Stéphane RULLAC .............................................................. Pour une sociologie des turbulences et de leur régulation, Manuel BOUCHER..........................................................................................

Perspectives :

Les pôles ressources, un nouveau point d’appui pour la recherche dans l’intervention sociale, Isabelle KITTEL .................................... p.307

///////// Prologue
Essai d’analyse des catégories sociales politiquement influentes1
Alain TOURAINE Pour un sociologue de ma génération, le thème central a été la place du travail dans l’expérience personnelle ou collective et dans l’organisation sociale. Ce que je voudrais prendre comme thème de discussion est celui de la sociologie du travail qui a été assez oublié, a perdu beaucoup de son importance dans la sociologie. Ce thème du travail est moins sensible aux esprits d’aujourd’hui. Je serais très heureux si je pouvais contribuer, en partie, à son importance pour l’ensemble de l’analyse sociologique. Il y a deux manières de parler de ces problèmes, assez nettement opposées l’une à l’autre. Si j’essaye de me référer aux mots qui ont été le plus clairement et fréquemment utilisés, ces mots me semblent tous bons car ils soulignent très clairement la différence entre les deux approches. (Quand je dis deux approches, je ne veux pas dire qu’il y en a une bonne et une mauvaise). Il faut savoir si chaque approche est plus ou moins utile et féconde pour traiter tel et tel problème. Une approche est une construction de la réalité. Rien n’empêche de combiner deux ou plusieurs constructions de la réalité. La première approche que l’on pourrait appeler classique repose sur l’idée de la dissociation croissante des éléments de la vie sociale, spécialisation, fragmentation, peu importante ici si les mots sont positifs ou négatifs. Quelque chose qui n’est pas contestable c’est le point de départ de cette première manière de penser : c’est l’idée que le travail a été un statut social total, si l’on peut parler ainsi. Mais l’évolution a consisté à limiter et vider même le contenu de la notion de travail. On est passé d’une notion globale à une notion particulière. Mais en tout cas, telle est la définition de cette approche classique. Quand on parlait de travail dans beaucoup de cas, pour beaucoup de peuples, cette notion de travail indiquait un statut vraiment global, comme par exemple esclave ou homme libre, un esclave au sens le plus brésilien ou américain ou, au contraire un simple statut d’infériorité sur le mode du servage médiéval, européen ou japonais. Donc il y a au départ, non pas une place dans la société, mais une situation définie plus globalement. Encore plus globale est la
1 Ce texte est la retranscription retravaillée par l’auteur de son intervention lors de la conférence «Penser les questions sociales et culturelles contemporaines : quels enjeux pour le travail social ?» organisée par l’ACOFIS et l’ITSRA à Clermont-Ferrand, le 11 décembre 2008.

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définition du travail comme une manière d’être, comme une position sociale. C’est pour ça que « statut » est un mot utile, il définit une position sociale qui agglomère des dimensions économiques, sociales, politiques, voir même religieuses, qui sont fortement liées les unes aux autres. En sens inverse, on est passé à une notion moins globale, qui s’est appuyée plus fortement sur les réalités et les catégories professionnelles. Mais qui n’élimine pas tous les éléments non professionnels de la définition, comme on a opposé les citoyens passifs aux citoyens actifs pendant la Révolution française, et il s’agissait des catégories juridiques et politiques plus que professionnelles, et entraînant la perte de droits civiques. On peut dire qu’à ce moment-là, qui correspond à la période immédiatement antérieure à la vraie naissance de la société industrielle, la notion de travail est encore une notion assez complexe, et comme on l’a souvent dit la notion de travail reste encore fortement marquée par une tradition chrétienne, c’est-à-dire que le travail est la punition de l’homme pêcheur ou de l’humanité pécheresse. L’idée que le travail est une épreuve, d’ailleurs nos cimetières sont encore pleins d’inscriptions « Ici repose », et en France dans les ascenseurs le matin, on entend encore beaucoup de « bon courage » dit à quelqu’un qui va travailler, peut-être à la mairie ou être professeur dans une université. C’est cette notion négative de la peine qui a marqué notre société du travail y compris dans son lien avec les classes sociales. La classe ouvrière est liée avant tout à un travail, à la fois à une activité professionnelle et à des rapports sociaux. Les ouvriers ne sont plus seulement les victimes des pêchers de l’humanité, ils deviennent des travailleurs qui agissent comme des libérateurs, ou au moins comme des gens qui peuvent renverser la signification des rapports de travail. Puis on entra dans la société industrielle, par conséquent on ne parla que de travail pendant toute une période, si bien que d’une certaine manière ce n’était plus intéressant de parler de travail, puisque tout était lié à un mode du travail. Mais cette époque a conduit quand même à quelque chose de profondément différent de ce que je viens d’évoquer : le travail considéré comme une activité, massivement non qualifiée et pénible. Cette évolution, cette transformation s’est opérée de la même manière dans tous les pays industriels : avant et après la première guerre mondiale, c’est-àdire des années 10 aux années 30, on a commencé à voir se former une population ouvrière en majorité non qualifiée, que l’on appelait en France les ouvriers spécialisés « OS ». C’est peu après la première guerre mondiale que l’attitude des syndicats à l’égard des formes de travail nouvelles se transforme. Dans les comptes-rendus de l’AFL (American federation of labour) à partir de 1923 – 1924, on voit les gens qui réfléchissent le plus sur ces problèmes, c’est-à-dire les allemands, qui ont transformé leur activité syndicale. La même chose se produit en Angleterre et en France, mais c’est surtout en Union Soviétique que l’éloge du travail non qualifié et productiviste triomphe, sous la direction de Lénine, sous le nom de stakhanovisme. Voilà la première moitié de cette histoire. Il reste encore une définition qui correspond à des professionnels et à un travail relativement indifférencié. On disait les travailleurs. Maintenant, le temps ayant passé, nous nous rendons compte que c’était, en effet la fin d’une première étape dans la représentation du travail dans laquelle on a débouché depuis longtemps d’une autre manière. Maintenant on ne parle presque plus du travail

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sauf quand il disparaît, c’est-à-dire que le chômage, la marginalité, l’exclusion et la précarité, « precariousness », pour utiliser un mot anglais très commode, finissent par s’imposer. Cette transformation est rapide, de sorte qu’on a souvent l’impression que les travailleurs sont tombés dans l’oubli et que l’on ne peut plus arrêter leur chute. On parle de psychiatrisation du travail ; on dit que le modèle final sera celui de la folie. J’ai commencé à raconter cette histoire en disant qu’il y eut un modèle global, une culture du travail et des travailleurs et maintenant nous sommes dans un vidage de l’idée de travail. L’idée de travail tend alors à être remplacée par une notion qui ne se réfère plus uniquement au travail mais qui a conquis un immense succès depuis 20 ans : l’idée de lien social. Internationalement, le mot qui est le plus souvent employé n’est pas le mot français de « lien », c’est le mot allemand de « soziale Bindung », mot qui apparaît plus fort et plus clair que les mots équivalents dans d’autres langues. Ce n’est pas à moi de juger si le contenu de Bindung est positif ou négatif ; ce qui est caractéristique, c’est qu’il ne désigne pas seulement le vide du travail, ce travail qui vide les gens, c’est vraiment au-delà du domaine professionnel ce qui a des effets négatifs au niveau de l’ensemble de la vie sociale de chacun et de l’ensemble de la vie de la société. C’est bien le mot social qui s’est fortement imposé. Je pense que cette évolution est claire : on est parti d’une notion socio-culturelle complexe ; on arrive à un vide socio-culturel, à une rupture des liens sociaux, d’où les conduites de rupture de la psychiatrisation du travail en même temps que sa précarité. Nous avons vu s’imposer une image plus dramatique encore que l’anomie durkheimienne, celle de la rupture du lien social et c’est probablement une préoccupation centrale dans la sociologie d’aujourd’hui de se demander : comment ce lien s’est-il rompu ; comment le rétablir ? Cette vision me semble être partagée par une grande partie de la population. Son importance est renforcée encore par les liens étroits qu’il a avec une autre expression qui a eu encore plus de succès, celle de self-estime (auto estime ou estime de soi), on a démontré que l’estime de soi, le lien social, et la présence d’une communauté ou d’un voisinage formaient un ensemble. Si vous jugez mal vos voisins et si vos voisins vous jugent mal, vous n’avez pas une bonne estime de vous-mêmes, vous avez au contraire une absence d’estime de soi, et cela vous empêche d’établir des liens sociaux avec vos voisins. Cette idée forte a été défendue surtout dans les pays qui reposent en grande partie sur cette idée, en particulier en Italie ou la famille et l’église catholique maintiennent des liens que l’on ne trouve plus, par exemple en France. Ce thème a été largement développé par les successeurs de l’école de Francfort, et par les anglais, très sensibles au rôle désorganisateur en même temps que créateur du marché financier de Londres. L’idée qui occupe une place centrale, celle qui vient de Norbert Elias est l’opposition entre les « established » et les « outsiders ». Ce qui les oppose n’est pas tellement un facteur objectif comme la qualification ou le revenu, c’est plutôt que les « established » appartiennent à une culture et à une société bien définies, tandis que les « outsiders » parviennent difficilement à y pénétrer et sont définis négativement. Mais, au-delà des problèmes posés pendant cette première période, nous sommes passés d’une vision socio-historique, quasi anthropologique du travailleur à une

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conception plus positive et plus politique. L’expression « les travailleurs » marque l’entrée de cette population dans la vie politique dont ils représentent un élément principal. On oppose les productifs aux non productifs, que ceux-ci soient des spéculateurs, des escrocs ou des rentiers. Nous sommes alors rentrés dans une période, dans tous les pays industriels où ce passage de l’ouvrier défini culturellement aux travailleurs définis politiquement. Je ne connais que deux pays où on emploie encore l’expression « ouvrier », c’est la Grande Bretagne et la Belgique, qui ont été les deux premiers centres de développement de la société industrielle en Europe. En France, le mot s’emploie peu et souvent de manière archaïque. Ce qui prend de l’importance est la définition politique ou administrative des travailleurs qui ne sont plus définis comme un acteur social. A côté de cette nouvelle conception centrale il faut reconnaître l’importance d’une nouvelle expression : « aide à la personne » qui mérite d’être étudiée. Plus on entre dans la société industrielle et plus est détruit le travail, le métier que « possédait » l’ouvrier. Le travail est en ce moment sur la défensive, en voie de destruction par les politiques de décolonisation, par les crises sectorielles générales ou par une domination de plus en plus accentuée du capital financier sur le capital économique, comme on disait au début du XXe siècle en Allemagne. Par conséquent, nous voyons apparaître l’idée que le grand enjeu est aujourd’hui : pouvez-vous, avez-vous la possibilité de vous comporter en travailleur, c’est-à-dire en personne qui a un certain contrôle de son existence, et de celle de sa famille et êtes-vous capables de résister à la globalisation qui impose ses lois à tous les travailleurs, quels qu’ils soient, un ouvrier non qualifié ou scientifique avancé ? Aucune de ces catégories n’a de contrôle réel de sa situation professionnelle, car l’entreprise s’est extrêmement transformée, en particulier par l’extériorisation de beaucoup de fonctions et donc le développement de la sous-traitance. Nous sommes aujourd’hui dans cette manière de voir car nous pensons qu’il y a des forces non sociales, capitalistes ou non, qui nous imposent la globalisation qu’aucune institution ne peut contrôler et réguler. De l’autre côté, on voit des efforts faits pour défendre des identités qui sont d’abord professionnelles parce que ce sont elles qui donnent le plus de possibilité d’autonomie ou d’indépendance mais qui se sentent toujours menacées et qui cherchent à augmenter leur capacité de défense. Voilà deux manières de penser qui correspondent à deux grandes étapes de l’évolution du travail, surtout industriel. Elles répondent au même problème et peuvent par moment apparaître assez proche l’une de l’autre tout en étant, en réalité, très éloignées l’une de l’autre car dans un cas la notion centrale est le lien social, l’intégration sociale, la recomposition de la société, thèmes qui ont une force considérable mais en même temps gardent une grande faiblesse. J’aime citer une phrase : des enquêteurs ayant posé à de jeunes travailleurs du nord de la France une question assez inhabituelle : quelles sont les catégories sociales pour lesquelles vous avez le plus de haine ? La réponse qui est naturellement venue en tête fut la police ; mais la deuxième réponse fut beaucoup plus intéressante. Un jeune stagiaire a répondu : « les gens que je hais le plus après la police ce sont les professeurs et les travailleurs sociaux ». « Ah ! lui dit l’enquêteur, pourquoi cette réponse surprenante ? » Le jeune homme s’énerva un peu et dit « Je les déteste parce qu’ils veulent m’intégrer dans une société désintégrée ».

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Ce garçon, qui vivait dans le nord de la France, mais qui aurait pu être de n’importe pays, soulignait la faiblesse principale de l’approche que j’ai appelée celle des « established » ou « classique ». Mais en même temps si je vais de l’autre côté, on entre dans ces débats qui nous ont tellement occupés pendant les vingt dernières années sur « l’aide à la personne ». Qu’est ce que c’est que la personne ? C’est quelqu’un qui a des caractéristiques politiques, nationales, ou sociales et, surtout aujourd’hui, qui a des caractéristiques culturelles. Si vous pensez que l’essentiel est de permettre à la personne de vivre toutes ces expériences, vous suivez un chemin qui peut aller jusqu’à un multi-culturalisme extrême qui aboutit à l’éclatement de toute vie sociale et, par conséquent à une vie sociale transformée en guerre, en guerre dans le sens de la guerre de tous contre tous de Hobbes. Ces deux positions suivent des mouvements inverses. En même temps, ces deux positions ont de la peine à se passer l’une de l’autre et, parce qu’elles seraient entraînées dans une vision uni-dimensionnelle, uni-latérale où finalement il n’y aurait plus ni société, ni acteur, encore moins de ce malheureux sujet dont je parle si souvent. Donc la question est pour nous, non seulement du point de vue de la pratique professionnelle qui est souvent une manière de traiter les problèmes le plus concrètement et le plus utilement, mais aussi d’un point de vue général : il ne peut pas y avoir une solution suffisante. Toute solution bonne est une combinaison des deux approches. Leur combinaison ne veut pas dire qu’elles sont fondues, elles ne sont même pas intégrées, elles maintiennent une certaine tension entre elles, voir même des conflits et des contradictions. C’est la raison pour laquelle, les gens qui interviennent dans la vie sociale doivent apprendre avant tout à maintenir cette dualité, à accepter la nécessité de la dualité des objectifs à atteindre : reconstruire des liens sociaux mais en même temps s’intéresser à l’acteur, à celui qui, dans un monde menacé par des catastrophes écologiques et des catastrophes financières, se sent menacé dans sa vie même, et dans tous les aspects de son existence. Il ne s’agit que de maintenir une certaine séparation, une certaine tension ou opposition entre ces deux modes d’approche mais en essayant de donner de plus en plus d’importance à la vision centrée sur l’acteur parce qu’elle est défavorisée dans la perception actuelle de la vie sociale. Mais à condition de ne pas acheter cet avantage à un prix trop élevé, c’est-à-dire par l’absence d’intérêt pour la notion de lien social, à laquelle personne n’est vraiment disposée à céder. Quand on réfléchit sur« le travail social », qu’on soit enseignant, ou intervenant, toutes les actions qui se placent dans le champ social doivent être utiles et positives, dans la mesure où elles se montrent capables de combiner une approche en terme de reconstruction des liens sociaux et « d’aide à la personne ». C’est dans la mesure où nous sommes capables de maintenir ces liens, qui sont aussi des tensions et des conflits entre ces deux approches que nous pouvons redonner à l’ensemble de ce secteur de la vie intellectuelle et professionnelle, l’importance qu’il n’aurait jamais dû perdre. Question d’un participant : La tache difficile du travail social est de pouvoir combiner des tensions contradictoires. D’un côté, les travailleurs sociaux doivent préserver l’autonomie de leurs usagers, de l’autre, ils vivent une forte pression à l’intégration des populations qu’ils accompagnent. En 1972, dans un numéro spécial de le revue Esprit, Jacques Donzelot, Michel Foucault et d’autres traitaient du malaise identitaire des travailleurs sociaux, mais aujourd’hui, ce malaise est toujours présent.

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En fait, celui-ci ne constitue-t-il pas une spécificité du travail social ? Alain Touraine : Je suis tout à fait d’accord avec ce que vous dites sur les tensions entre les deux objectifs et je pense que les deux éléments que vous avez mentionnés sont du même côté et sont en tension avec autre chose. Disons que la personnalité et le lien social sont des notions très proches l’une de l’autre. L’intégration sociale, le lien, c’est la même chose. De l’autre côté, c’est la capacité pour des individus et, par conséquent pour des groupes et même des institutions, de défendre la capacité d’agir, non pas seulement le droit d’agir mais la capacité à d’agir dans un monde de plus en plus impersonnel parce que de masse, global, etc. Et je pense que s’il y avait à chercher aujourd’hui un équivalent, de ce que l’on appelait il y a cinquante ou cent ans, la lutte des classes, ce serait le conflit entre des forces de plus en plus globales et surtout impersonnelles, et de l’autre côté, la volonté des individus et des groupes de contrôler leur vie, leur relation, leur carrière, etc. Autrement dit, je crois que les gens qui pensent « objectif » s’opposent aux gens qui pensent « subjectif » et que c’est aujourd’hui comme depuis 250 ans les gens que l’on pourrait appeler les dirigeants, les gens de la classe dirigeante, qui défendent toujours l’objectivité du marché et de l’économie et, par conséquent qui pensent que moins il y a d’expression des demandes subjectives mieux ça vaut. Les autres, ceux qui sont généralement plus mal traités veulent, au contraire prendre la parole, et faire reconnaître que nous vivons en ce moment même la vision de la vie sociale. Une réponse s’impose d’abord : c’est une invraisemblable stupidité que ce qu’on a raconté pendant longtemps, que moins le marché est contrôlé et mieux ça va. Nous avons toujours su, que du contrôle est nécessaire, de la régulation. Il ne s’agit pas de le supprimer. Mais depuis 30 ans d’objectivation de la vie économique, d’oubli des acteurs, des consommateurs et des travailleurs, nous sommes assez tentés de vouloir donner aujourd’hui une forte priorité à la reprise en compte des demandes, des intérêts, des sentiments, de la majorité de la population. Question d’un participant : J’aimerais que vous nous précisiez ce que vous avez évoqué sur le thème du «monde ouvrier». Comment le croisez-vous avec la notion d’acteur ? Alain Touraine : La situation n’est sûrement pas la même dans tous les pays, et je n’oserais même pas penser que ce que je vais dire s’applique à l’ensemble du monde francophone. En tout cas en France, le mot ouvrier a eu généralement un sens très précis. Si je prends par exemple, le cas des mines de charbon, l’ouvrier c’est celui qui est en haut de la pyramide, qui est capable de produire du charbon, autrefois au pic, ensuite par havage ou de toutes autres manières. C’est donc l’ouvrier qualifié. Généralement, il est le responsable d’une petite équipe : dans le nord de la France, il y avait l’ouvrier, le « chercheur à terre » et le jeune apprenti que l’on appelle le « galibot ». Dans la sidérurgie, c’est exactement la même chose ; tout le monde n’est pas un ouvrier. Dans la verrerie, un ouvrier, c’est celui qui est capable de donner luimême avec sa pipette une forme au verre. Autrement dit, le mot ouvrier est très chargé de sens positif. Quand on veut prendre un mot neutre, on dit les travailleurs, et quand on veut prendre un mot négatif, on dit le peuple parce que le mot « peuple » est la manière dont l’Etat désigne la société qu’il dirige. Le peuple, c’est l’image que l’Etat

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projette sur la population qui lui appartient. Dans tous les pays industriels, on trouve la même séparation entre les travailleurs qualifiés et les travailleurs semi-qualifiés et les manœuvres. La notion d’ouvrier est une notion qui a été marquée positivement pendant toute la période dominée par la société industrielle. Plus précisément, la notion positive d’ouvrier ou d’ouvrier de métier correspond à la période où a eu lieu le grand éclatement de la conscience de classe dans l’Europe occidentale car c’est à ce moment que les ouvriers qualifiés, de métier ont été détruis par l’introduction de méthode d’organisation dite scientifique du travail, ou plutôt disons le fordisme, pour parler comme Lénine, et à ce moment là on passe de populations qui avaient 60 % de qualifiés à des populations qui en ont 25 %. Il y a une liquidation massive du monde des ouvriers de métier et les gens qui lancèrent les grands soulèvements du début du 20ème siècle, avec un niveau de qualification et d’ancienneté très audessus de la moyenne. Je pourrais même évoquer un mot très joli qui a été bien étudié par plusieurs chercheurs. Ce mot est du 19ème siècle : les ouvriers les plus qualifiés en France étaient souvent appelés « les sublimes » et la caractéristique d’un sublime c’est que étant très qualifié, il n’avait aucun problème pour trouver du travail. Si on ne lui parlait pas bien, il prenait sa boîte à outil et s’en allait. L’autre aspect de leur vie est qu’ils s’adonnaient à l’alcool. N’étant pas inquiets de trouver un nouveau travail, ils étaient souvent ivres, se déchaînaient contre le patron et s’en allaient en sachant très bien qu’ils se feraient embaucher ailleurs. Cette vision très hiérarchisée du monde du travail industriel est ancienne, mais ne doit pas être oubliée. Rien n’est plus inexact que de parler de masses. Masse est un mot réservé aux dirigeants et aussi à l’extrême droite. En conclusion, les problèmes du travail doivent être considérés avant tout d’un point de vue historique. Pour nous en tenir au monde industriel et surtout aux salariés de cette industrie, il est facile de distinguer trois périodes. Celles-ci ne sont pas définies technologiquement ou économiquement mais plutôt par la représentation et la conception que la société avait du travail ouvrier dans ces différentes périodes. Pendant la première, dominée par des ouvriers qualifiés, l’ouvrier est la force du travail qui s’oppose à celle du capital. L’ouvrier est celui qui par lui-même ou avec l’aide d’intellectuels républicains, comme Zola le dit dans Germinal, entraîne une grande partie de la société dans une action à la fois modernisatrice, revendicative et révolutionnaire. La deuxième période est celle de l’industrie en grande série dans laquelle les travaux à cadence imposée occupent une grande place, celle que tant d’observateurs et de critiques ont appelé le travail à la chaîne. La troisième période à laquelle correspond, non pas entièrement, mais en grande partie notre vie actuelle, fait du travail un élément d’un système complexe et donne au thème de la communication plus de place encore qu’au thème de la production. Parler de message comme on parlait d’outil indique bien la transformation majeure qui s’est produite et qui fait que le monde ouvrier a cessé pour l’essentiel d’être un monde historiquement moteur. Le poste de travail est un monde de communication et non pas d’initiative ou de lutte sociale. Ce qui le montre le mieux, et de la manière la plus dramatique, est l’importance croissante des suicides au travail ou des crises de type psychiatrique. L’ouvrier n’est plus un producteur, il est celui qui doit subir toutes les transformations qu’impose la recherche de la meilleure réponse aux demandes du marché. En réalité, bien sur cette réponse rationnelle au marché est largement mêlée à l’esprit

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Essai d’analyse des catégories sociales politiquement influentes

technocratique de certaine, à l’aveuglement de bien d’autres et aux luttes internes dans l’entreprise qui jouent un grand rôle dans les décisions de celle-ci. C’est avant tout pour cette raison que nous ne sommes plus dans un monde dominé par le travail industriel, bien que celui-ci représente encore une proportion de la population active beaucoup plus importante qu’on ne le croit, puisque les ménages français dans leur grande majorité vivent de deux salaires et que dans presque la moitié des cas un de ces deux salaires est un salaire ouvrier. Mais cette importance et surtout l’importance de cette nouvelle catégorie d’accident du travail que sont les suicides et les maladies psychiatrique traduisent l’action destructrice du stress correspondant à la perte par le monde ouvrier du sens général de la société où ils vivent. Ceci ne signifie en aucune manière que les interventions des psychologues, sociologues ou des travailleurs sociaux aient perdu de leur importance. Tout au contraire. Car cette perte de sens sociétal fait que dans le monde ouvrier les souffrances ne sont plus supportables comme elles l’ont été, la conscience de participer à une transformation de la société pouvant, dans une certaine mesure, rendre non pas acceptables, mais supportables des souffrances et diverses formes de destruction de la personnalité. L’importance des travailleurs sociaux et de tous ceux qui interviennent dans la vie de travail a pris la place qu’occupaient hier encore les syndicats à travers leur action propre, celle des comités d’entreprises et aussi l’intervention des inspecteurs du travail, souvent militants, syndiqués ou politiques cherchant à dénoncer et à corriger les injustices et les décisions arbitraires prises par la direction comme par la maîtrise et qui se retournaient toujours contre les ouvriers accusés de paresse ou d’absence d’éducation professionnelle. En aucun cas il n’est possible de parler de fin du travail, même si la durée du travail a diminué et si la place du travail dans la vie a également diminué par l’élévation du niveau scolaire, l’abaissement de l’âge de la retraite et surtout la prolongation de la durée de vie. Ce qui a changé est que les problèmes du travail ne sont plus au centre des changements historiques ; ils relèvent donc plus du recours aux sciences humaines et sociales qu’à la politique. Le monde ouvrier est dans l’ensemble, politiquement peu actif ; souvent même ce monde se retourne contre la politique parlementaire, donne la priorité à la lutte contre les immigrés venus de pays lointains ce qui les amènent à donner un fort appui à des mouvements xénophobes et racistes dont la France a donné le principal exemple avec le Front National. Pour me résumer et m’approcher plus près du changement le plus important, on voit assez facilement que « la condition ouvrière » a été définie en termes extérieurs à l’expérience ouvrière, en termes de domination et de lutte de classes, alors qu’aujourd’hui le monde du travail, quand il n’est pas dominé par un pouvoir militaire ou totalitaire non seulement reste, mais est une expérience centrale dans la vie individuelle. Le travail, surtout lorsqu’il est répétitif et soumis à des cadences obligatoires, détruit la capacité d’agir, les projets personnels ou familiaux, comme si les dirigeants de l’économie avaient finalement réussi à écraser complètement les espoirs de libération ouvrière qui s’étaient liés si fortement et pendant si longtemps à toutes les formes de libération depuis les mouvements anti-colonialistes jusqu’aux mouvements féministes.

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Penser les questions sociales et culturelles contemporaines : Quels enjeux pour l’intervention sociale ?

///////// Introduction
Penser les questions sociales et culturelles contemporaines : Quels enjeux pour l’intervention sociale ?
Manuel BOUCHER Cet ouvrage collectif a une double ambition : d’une part, faire une sorte d’état des lieux des connaissances produites sur les questions sociales et culturelles contemporaines dont la prise en compte est indispensable pour tous ceux qui souhaitent comprendre les mutations sociopolitiques actuelles et adapter leurs pratiques et modes d’action à l’aune de savoirs produits par des chercheurs impliqués dans le champ social et politique ; d’autre part, montrer que la production de la recherche et sa valorisation dans le champ de l’intervention sociale peut permettre à cet espace hétérogène de sortir de l’hétéronomie. En effet, nous considérons que l’animation, au sein même de l’environnement de l’intervention sociale, de débats intellectuels exigeants, s’appuyant en particulier sur des résultats de recherche, est une option nécessaire pour que les acteurs de ce champ finissent par penser par eux-mêmes (en grande partie) les enjeux, les significations et les contradictions de leurs propres actions et positionnements (Boucher, 2008) dans un monde en mouvement permanent décrit par Zygmunt Bauman (2009 : 8) comme « un monde dont la vitesse de changement s’accroît toujours plus vite que notre capacité d’adaptation, plus vite que nos modes de réflexion et de discussion à son sujet. » Pour faciliter le développement d’une telle démarche, certainement plus favorable à une dynamique de transformation plutôt que de reproduction sociale, nous pensons alors qu’il est souhaitable de réunir plusieurs conditions afin que la production d’une recherche scientifique autonome puisse exister au sein du champ social : •  accepter  que  la  recherche  est  potentiellement  subversive. Les responsables des établissements de formation (et de recherche) sociale doivent donc faire preuve d’un certain courage pour que des espaces intellectuels de turbulences s’organisent au sein de leurs institutions. Comme l’indique Kenneth Clark (1966 : 91), « il faut de l’imagination et de l’audace et accepter les risques auxquels s’exposent toujours ceux qui exigent de réelles transformations sociales. » Ces mêmes acteurs dirigeants, (ceci n’est pas anecdotique) doivent également accepter que les chercheurs qui produisent de la connaissance dans leurs structures soient personnellement reconnus pour les travaux qu’ils réalisent. Cette acceptation est une condition nécessaire pour que les chercheurs se sentent libres de produire de la recherche de qualité en assurant une certaine reconnaissance ou renommée aux scientifiques et aux établissements qui les emploient. En effet, la seule labellisation de l’existence de laboratoires de recherche

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dans les centres de formation sociale est celle fournie par la reconnaissance des travaux produits par les chercheurs de ces laboratoires (articles, ouvrages, conférences...) ; •  ne  pas  confondre  recherche  et  ingénierie  sociale2. La production de la recherche par des chercheurs professionnels ne devrait pas être amalgamée à une démarche heuristique menée par des acteurs du champ social (analyse des pratiques, réflexion intense des enjeux pédagogiques, de l’innovation et du sens du travail social). Effectivement, la recherche se définit, notamment, par la mise en œuvre de programmes de recherche menés par des scientifiques formés à la recherche d’un point de vue méthodologique, conceptuel et déontologique. Les scientifiques situés dans le champ social ont néanmoins une responsabilité particulière : vulgariser leurs travaux pour qu’ils puissent être appropriés et mobilisés par des acteurs sociaux engagés dans un travail d’émancipation. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas d’opposer les démarches heuristiques (ingénierie sociale ou de formation) menées par des acteurs sociaux et des formateurs et des démarches scientifiques mises en œuvre par des chercheurs. Ces deux démarches ont, l’une et l’autre, leur légitimité dans le champ social ; néanmoins, elles ne devraient pas être confondues sous peine de délégitimer la production de programmes scientifiques de recherche dans l’intervention sociale. Comme l’indiquait le sociologue Michel Chauvière, lors d’une journée d’étude de l’association des chercheurs des organismes de la formation et de l’intervention sociales (ACOFIS)3 sur les enjeux de la recherche dans l’intervention sociale, « attention aux chercheurs autoproclamés qui, à la place de faire de la recherche, produisent du brouillard. Il y a, en effet, une énorme confusion entre l’esprit réflexif, qu’il faut souhaiter à tout le monde et, spécialement, aux praticiens, l’écriture dont il ne faut priver personne mais c’est selon les goûts, et la production scientifique d’énoncés construits selon des règles précises et proposés par un auteur, qui doit pouvoir se justifier sur le plan théorique » ; • produire de la recherche nécessite des moyens spécifiques humains et économiques  suffisants. Pour permettre de produire de la connaissance scientifique, identifiée comme telle et donc mise en débat par d’autres scientifiques, le développement de la recherche dans le champ social, notamment dans les centres de formation, nécessite de mettre en place une démarche volontariste associée à la création de laboratoires de recherche intégrés à ces centres et composés de chercheurs professionnels dont les activités principales sont dédiées à un travail de recherche et à sa valorisation (conférences, séminaires, cours, publications ...). Dans la pratique, cela signifie alors que les chercheurs disposent de suffisamment de temps pour construire des protocoles de recherche, fondamentale ou appliquée, répondre à des appels d’offre, produire des
2 Le rapport du groupe de travail sur l’« ingénierie sociale », présidé par Annick Morel, inspectrice générale des affaires sociales souligne que « l’ingénierie sociale peut se définir comme une fonction d’ensemblier ou d’«assemblier » qui se situe dans la pratique, l’action, l’intervention, et apporte, ou aide à trouver, des solutions pour favoriser la résolution de problèmes dans un champ « sociétal ». » 3 Dans ce contexte, l’Association des Chercheurs des Organismes de la Formation et de l’Intervention Sociales agit pour la promotion de la recherche en vue de contribuer à la transformation sociale. Elle valorise cet objectif auprès des autorités publiques, des branches professionnelles et de la société civile en général. Elle intervient sur tous les sujets qui la concernent à l’échelle régionale, nationale et internationale. Dans la pratique, ACOFIS constitue des espaces conflictuels et réflexifs producteurs de connaissances et de sens pour participer à la production d’une société plus juste et plus humaine. Contact : acofis@gmail.com, site Internet : aofis.org

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résultats scientifiques et les médiatiser. Aussi pensons-nous qu’au lieu de communiquer un simple intérêt pour la recherche, voire de médiatiser la création de réseaux multipartenariaux qui ne sont en réalité que des « coquilles vides » (pas de chercheurs professionnels et de moyens financiers suffisants) ou alors des projets maintenant le flou entre recherche et ingénierie, construire de réels espaces de production de la recherche dans les centres de formation nécessite d’abord de faire confiance aux premiers acteurs de la recherche que sont les chercheurs eux-mêmes. C’est en effet à cette seule condition que ces derniers pourront construire, à l’échelle locale (voir l’article de Isabelle Kittel en fin d’ouvrage sur les perspectives de développement d’une recherche), nationale et trans-nationale, dans le champ social grâce à la création de « pôles ressources », des espaces de travail, d’échange et de partenariat, avec les mondes académique et professionnel notamment, indispensables à l’activité scientifique. Dans cette optique, nous espérons que ce livre montrera bien que l’articulation et la confrontation de connaissances produites par des chercheurs professionnels, inscrits dans les instituts de formation des travailleurs sociaux et d’autres, reliés à l’environnement universitaire, plus classiquement reconnu comme étant producteur de savoirs scientifiques, est particulièrement pertinent pour comprendre le sens de l’action sociale aujourd’hui. Dans la pratique, cet ouvrage valorise, en effet, d’une part, des communications présentées lors de la seconde conférence annuelle de l’ACOFIS organisée en partenariat avec l’institut du travail social de la région Auvergne4 (que je remercie tout particulièrement pour sa confiance et son fort engagement pour la valorisation des connaissances en sciences sociales) et, d’autre part, des séminaires de recherche organisés, entre 2007 et 2008, par l’ACOFIS dans plusieurs organismes de la formation en travail social, notamment à Rouen, Limoges, Bordeaux, Toulouse, Genève, Charleroi, Perpignan, Caen, Paris, etc. Ces organismes sont effectivement de plus en plus nombreux à s’intéresser aux activités de recherche pensées comme un moyen, parmi d’autres, de former et d’adapter les acteurs sociaux directement confrontés aux effets destructeurs de la globalisation remettant en question les systèmes de protection sociale, de solidarité et de partage des richesses, cruciaux pour combattre la « terreur de l’incertitude » et ses conséquences néfastes pour les individus et les communautés. Effectivement, dans un contexte de mutation sociétale venant profondément bousculer les pratiques, la déontologie, voire l’éthique des intervenants sociaux aujourd’hui, le retour de l’incertitude de l’existence ne coïncide pas nécessairement avec une meilleure protection de tous, bien au contraire. La mondialisation économique néo-libérale, la dérégulation politique et économique, le traitement sécuritaire des inégalités sociales ré-interrogent les modèles de protection et d’action sociales développés durant le vingtième siècle. On observe alors le délitement des protections collectives ; la responsabilisation individuelle face aux accidents de la vie ; l’injonction faite aux individus de participer à leur autocontrôle ; l’expansion des logiques ségrégatives, de séparatisme social et culturel ; l’ethnicisation, voire la racisation des rapports sociaux dans des territoires ghettoïsés ;
4 La conférence « Penser les questions sociales et culturelles contemporaines : quels enjeux pour le travail social ? » s’est déroulée le 11 décembre 2008 à Clermont-Ferrand dans les locaux de l’institut national du travail social de la région Auvergne (ITSRA).

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la stigmatisation de populations en difficulté, notamment la jeunesse populaire, les personnes précarisées, les marginaux et les migrants, etc. Toutes ces transformations correspondent également à une radicalisation du processus d’individuation propice au repli sur soi et à la concurrence de chacun contre chacun. Les individus sont alors de plus en plus seuls face aux nouvelles épreuves de la domination. Aussi la dépolitisation à laquelle on assiste actuellement au profit d’une « peopolisation » de la vie politique est-elle clairement favorable à la décomposition des capacités d’action collective pour maintenir un projet politique solidariste ambitieux. Aux avants postes de ces métamorphoses, les acteurs sociaux courent alors le risque de s’inscrire dans un espace « social-sécuritaire » tourné principalement vers la recomposition du contrôle social au détriment du renouvellement de leurs capacités d’émancipation. C’est donc pour éviter de sombrer dans un pessimisme favorable au développement d’une pensée catastrophiste et réactionnaire que les acteurs de l’intervention sociale doivent s’armer intellectuellement. Ils doivent pouvoir identifier et comprendre les nouvelles questions sociales et culturelles pour renouveler leurs pratiques sans renier les valeurs humanistes émancipatrices intrinsèques du travail social. Dans cette perspective, ce livre est donc organisé à partir de trois grands axes de réflexion au croisement des questions sécuritaires, identitaires et de solidarité qui nous semblent correspondre aux enjeux majeurs qui percutent actuellement les politiques sociales, les représentations et les modes d’intervention des acteurs sociaux. Dans la première partie (Cohésion  sociale,  ségrégation  et  sécurité), en traitant du ghetto urbain, Didier Lapeyronnie rappelle, dans le premier chapitre, que depuis la décomposition de la société industrielle, les quartiers périphériques populaires sont devenus une question politique et sociale centrale voilà maintenant près de trente ans. Cependant, aujourd’hui, dans bien des « banlieues » françaises, une certaine forme de ghettoïsation s’est semble-t-il imposée. Dans ce nouveau contexte assez préoccupant pour la cohésion sociale, en mobilisant, notamment, des travaux sociologiques nordaméricains traitant des « inner cities », Didier Lapeyronnie essaie donc de saisir les processus de formation du « ghetto » en cours dans certaines cités hexagonales. Il tente également de décrire les comportements des habitants associés à cette expérience. En effet, au-delà des différences entre les cas américains et français, Didier Lapeyronnie cherche à montrer leurs similitudes. Ainsi, en révélant les principaux résultats d’une longue enquête réalisée dans une cité de banlieue d’une ville de province, le texte tente de dégager la logique du ghetto du point de vue de ses habitants, de leurs représentations et de leurs actions. Dans le deuxième chapitre, en s’appuyant sur une analyse sociohistorique du traitement de l’insécurité, Jacques Donzelot questionne ceux qui, dans un contexte de mondialisation néo-libérale anti-sociale, au nom d’une dénonciation de logiques politiques et médiatiques laissant une part de plus en plus grande au « tout répressif », expriment une certaine nostalgie pour un âge d’or des politiques pénales et sociales qui se situeraient dans l’après-guerre. Il souhaite, en effet, complexifier cette « vision convenue » des conséquences négatives de la globalisation en soulignant qu’en matière de prévention sociale de la délinquance, nous n’assistons pas à la déconstruction de cet ancien système mais à l’émergence d’un nouveau, la dissuasion urbaine du crime, que l’on ne peut pas uniquement considérer comme régressif.

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Dans le troisième chapitre, à partir de nos dernières enquêtes sur l’hybridation des modes de régulation des turbulences dans les « zones urbaines sensibles », nous développons une analyse critique des transformations contemporaines de la régulation sociale locale dans les quartiers populaires. Nous montrons qu’au-delà des idées reçues sur la décomposition du contrôle social, surtout depuis les émeutes de l’automne 2005, il existe des formes renouvelées et diversifiées de neutralisation et d’inhibition des désordres. Nous assistons, en effet, à une complexification des modes de contrôle social formel et informel qui s’inscrit dans le débat actuel sur la « police des villes ». Dès lors, nous questionnons ce que recouvre le développement de la « culture du contrôle », notamment l’« injonction à la participation » des habitants des quartiers d’habitat social dans la co-production de la sécurité dans des territoires ghettoïsés. Dans le quatrième chapitre, dans une atmosphère politico-médiatique privilégiant des réponses sécuritaires face aux défis sociaux et culturels contemporains, Alain Vulbeau questionne la répression ordinaire qui s’exerce aujourd’hui à l’encontre de la jeunesse des banlieues populaires. Se référant notamment au « travail sur autrui » (TSA) développé par François Dubet dans son ouvrage sur le « déclin de l’institution » portant sur l’expérience sociale d’une diversité d’acteurs sociaux (infirmières, enseignants, médiateurs, travailleurs sociaux…) mobilisant des logiques d’action qui favorisent la socialisation et l’autonomie des personnes pour lesquelles ils travaillent, a contrario, Alain Vulbeau décrit d’un point de vue micro-sociologique le « travail contre autrui » (TCA). Celui-ci se caractérise par « des activités répressives qui vont au-delà des impératifs nécessaires à la sécurité pour s’inscrire dans le sécuritaire ». A partir d’exemples médiatisés (pistolets à impulsion électrique, faux hall d’immeuble, visages floutés lors de reportages télévisés) liés à des pratiques répressives, de prévention situationnelle (aménagements dissuasifs des lieux) ou de processus symboliques, Alain Vulbeau montre comment le TSA et le TCA s’opposent radicalement. En effet, le premier favorise notamment l’inclusion, la participation et la « bientraitance » tandis que le second, présentant une vision négative de l’homme, vise, entre autre, le rejet et la ségrégation. Dans le cinquième chapitre, Laurent Mucchielli remet en cause la lecture généralement admise de l’évolution de la délinquance des mineurs soulignant, notamment, que nous assistons à une augmentation de ce type de délinquance, exprimé avec de plus en plus de violence de la part d’auteurs eux-mêmes en voie de rajeunissement. Or, pour Laurent Mucchielli cette image de la délinquance juvénile est d’abord l’expression d’une « panique morale » à l’encontre des jeunes, a fortiori des jeunes issus des classes populaires, développée par des « entrepreneurs de morale » (médias, politiciens, scientifiques, acteurs sociaux…) qui, tout en voulant faire œuvre de « civilisation », participent également à la production du sentiment d’insécurité, surtout lorsqu’ils interprètent la transformation des comportements de la jeunesse dans la société contemporaine en privilégiant un prisme négatif, voire mortifère (dangerosité et décadence morale supposées). Dans son texte, Laurent Mucchielli propose donc de poser le débat de la délinquance juvénile en termes scientifiques afin de surmonter des points de vue pusillanimes associés à des « prénotions » sur les

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façons d’agir et de penser la jeunesse, largement fantasmée. Au regard de l’analyse de données statistiques disponibles, de résultats d’enquêtes qualitatives mais également d’éclairages sur les processus de criminalisation, de judiciarisation et de ghettoïsation, il s’agit, en définitive, de dépasser le sens commun sur l’évolution de la délinquance juvénile et de son contrôle social. Dans le sixième chapitre, pour dépasser les lieux communs généralement développés lorsque les commentaires sur la délinquance juvénile et la prévention collent trop à l’actualité, souvent traitée de façon sensationnelle, Philippe Robert propose de comprendre ces questions en analysant les transformations de la délinquance juvénile et de leur traitement survenues au cours des cinquante dernières années. En effet, dans les années 1960, le développement d’une consommation de masse et le relâchement de la pression normative entraîne une prédation de masse. On passe alors d’une délinquance de pénurie à une délinquance d’appropriation. En revanche, durant les trente glorieuses, la prise en charge de la délinquance juvénile repose sur deux piliers : la justice des mineurs et la prévention spécialisée qui s’intègrent parfaitement au sein des politiques sociales mises en œuvre par l’Etat. Ainsi, la montée en puissance combinée de la justice des mineurs et des clubs de prévention chargés, notamment, d’amener les jeunes prolétaires turbulents (blousons noirs) à raccrocher les wagons de l’insertion par le travail au sein d’une société industrielle de quasi plein emploi permet de socialiser les pratiques délinquantes. Or, la désindustrialisation et l’apparition du chômage structurel va profondément bouleverser le couple « justice des mineursprévention spécialisée » laissant la place au développement de préoccupations sécuritaires. A partir d’une description diachronique, Philippe Robert décrit alors comment les perspectives sécuritaires apparues dans les années 1980 désarticulent la mise en œuvre de politiques de traitement et de prévention de la délinquance autrefois équilibrées, lorsqu’elles combinaient pour ce faire des logiques de prévention, de répression et d’action sociale. Dans la deuxième partie (Migrations,  identité  et  ethnicité), Catherine Withol de Wenden nous invite à réfléchir, dans le septième chapitre, à la façon dont se construit progressivement un objet de recherche traitant des questions migratoires et de leurs enjeux politiques et sociaux. En effet, ayant été la première, en France, à proposer une approche de science politique des migrations, Catherine Withol de Wenden tente de décrire et d’analyser les phases successives de ce cheminement, d’abord mené sur un terrain local (l’univers politique des immigrés dans le département de l’Aisne) puis national (les immigrés et leurs enfants comme sujet et objet politiques), européen et mondial (la mondialisation des migrations et de ses conséquences quant au vivre ensemble). Catherine Withol de Wenden montre que ces transformations opérées entre la fin des années 1970 et le début des années 2000 qui ont vu l’Europe devenir un continent d’immigration et les migrations internationales figurer au rang d’enjeu mondial, sont aussi riches pour l’analyse politique car elles questionnent deux cadres fondamentaux du politique : l’Etat et la citoyenneté, tout en les faisant évoluer. Dans le huitième chapitre, Claudio Bolzman donne un visage aux nouvelles formes de migrations venant complexifier les enjeux politiques et sociaux du phénomène migratoire en Europe. En effet, Claudio Bolzman traite de l’émergence de deux

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figures de l’étranger qui prennent de l’importance dans les sociétés contemporaines : les « sans-papiers » et les « requérants d’asile déboutés ». A partir de l’analyse des rapports que ces catégories de personnes entretiennent avec les dimensions de la citoyenneté, de l’insertion économique, des réseaux sociaux et de l’identité sociale, Claudio Bolzman souligne que, dans l’ère de la mondialisation néo-libérale, ces « étrangers » sont particulièrement exposés aux processus de précarisation mais assument une fonction sociale et économique importante dans les sociétés capitalistes européennes. La plupart du temps, ces migrants étant des « travailleurs de l’ombre » occupant des postes peu ou non qualifiés, paradoxalement, leur situation précaire, les obligeant à être dociles, fait toute leur utilité. Ainsi, Claudio Bolzman indique que contrairement aux idées reçues sur la dangerosité de ce type d’immigrants pour le développement économique, dans la pratique, l’irrégularisation d’une partie des étrangers est fonctionnelle aux économies libérales. Cependant, sans protection sociale et politique d’un Etat, qu’il soit lié au pays d’origine ou à celui de résidence, bien que ces « sans papiers » peuvent généralement subvenir à leur subsistance, ils sont néanmoins particulièrement vulnérables et en état d’insécurité permanente. En fait, ils n’arrivent à vivre dans la précarité que grâce à leurs capacités de « débrouillardise » et à la mobilisation de réseaux de soutien informel. Claudio Bolzman nous invite donc à nous interroger : dans les sociétés européennes en proie à la globalisation et à la décomposition des Etats sociaux protecteurs, peut-être que ces migrants, particulièrement maltraités mais aussi devenus de bons tacticiens dans le but de survivre, doivent être considérés comme des « francs-tireurs » ayant développé des capacités de réactions individuelle et collective à la généralisation de processus de précarisation sociale. Dans le neuvième chapitre, Milena Doytcheva vient rompre l’idée encore largement répandue à l’échelle internationale présupposant que la France est totalement hermétique à la prise en considération de la différence culturelle des minorités vivant sur le sol national. En effet, ce pays représenterait le « modèle » politique assimilationniste par excellence basé sur une conception républicaine de la citoyenneté. Or, au-delà de nombreux discours politiques affirmant la nécessité de privilégier une vision égalitariste et universaliste de l’organisation sociale, Milena Doytcheva affirme que, dans la pratique, des éléments composant les « politiques de reconnaissance » de la diversité culturelle classiquement plébiscités dans des sociétés de tradition « communautariste » existent également en France. Dans un contexte politico-médiatique où le souci de la « diversité » est croissant dans la plupart des segments de la société française, Milena Doytcheva questionne alors le soutien public aux « associations ethniques de migrants » et de leurs descendants au sein des politiques de la ville. Elle souligne notamment que ce soutien est l’expression d’une sorte de régulation publique de l’ethnicité dans certains quartiers populaires. En effet, en étudiant les organisations de migrants et les associations politico-religieuses au sein des politiques sociales de proximité mises en œuvre dans le cadre du développement social urbain (DSU), Milena Doytcheva vérifie l’hypothèse stipulant que l’ethnicité serait devenue un levier important de l’action publique pour favoriser le lien et la paix sociale. Elle souligne, néanmoins, que l’ethnique demeure subordonnée au service de l’intégration.

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Dans la continuité du texte précédent, au dixième chapitre, nous soulignons que, aujourd’hui, la France, même si cela a mis un certain temps, a pris conscience de sa réalité polyethnique et organise institutionnellement le combat contre les discriminations « ethnoraciales ». Désormais, la société française ne peut plus se réfugier, en effet, derrière son « modèle » historique assimilationniste niant les « communautés » et ne reconnaissant que des individus-citoyens. Cependant, audelà des progrès manifestes réalisés en matière de reconnaissance de la « différence culturelle », nous affirmons également que, parallèlement au développement de logiques antiracistes confuses, l’institutionnalisation actuelle de la lutte contre les discriminations et l’apparition sur la scène politico-médiatique d’une « bourgeoisie ethnique » coïncident, paradoxalement, d’une part, avec un processus de dépolitisation du combat antiraciste, et d’autre part, avec le développement d’une pratique de gestion ethnique des rapports sociaux inégalitaires. Prenant acte de la complexification de(s) racisme(s) dans la société contemporaine, dans le onzième chapitre, Monique Eckmann, affirme que ces phénomènes requièrent une pluralité d’approches pour le(s) comprendre et le(s) combattre, ainsi qu’une prise en compte tant de ses racines historiques que des préoccupations actuelles en matière de lutte contre les discriminations. Dans cette perspective, au-delà de la connaissance des « mécanismes racistes », elle indique que le travail social et pédagogique doit sortir du déni ou de l’impuissance et trouver des moyens d’action. En s’appuyant sur les résultats d’une recherche-action menée avec des acteurs et usagers d’une ligne téléphonique de soutien aux victimes de racisme, Monique Eckmann développe en conséquence des pistes d’action et d’éducation qui favorisent un climat de respect et de dialogue. Elle souligne que la priorité donnée à la perspective des victimes permet à l’intervention sociale et pédagogique d’explorer des possibilités d’agir et de réagir au niveau personnel et sociétal, non seulement pour la défense des droits, mais encore pour la protection de la dignité et pour la reconnaissance sociale. Dans le douzième chapitre, à partir de la description de « l’expérience de l’injustice » vécue aujourd’hui par de nombreux « jeunes de cité », Eric Marlière se demande ce qu’il reste de l’identité ouvrière pour ces jeunes. Enfants d’ouvriers et d’immigrés pour la plupart, Eric Marlière montre que ces jeunes sont les déshérités d’un monde ouvrier et de son organisation sociale en déliquescence dans la société postindustrielle. En effet, bien qu’ils ne bénéficient pas des capacités d’action collective du mouvement ouvrier développées durant l’ère industrielle, ces jeunes des classes populaires doivent néanmoins vivre et résister dans des quartiers défavorisés où leur présent est difficile et plus que jamais incertain. C’est pourquoi, en moins de trente ans, dans une atmosphère de profond malaise lié à la fois à la frustration sociale et à une forte rancœur vis-à-vis des institutions et des élites qui les méprisent, Eric Marlière souligne que ces jeunes ont développé des modes de vie qui, dans une large mesure, leur sont propres, notamment, l’affirmation d’une « culture de rue », la revendication de pratiques religieuses musulmanes plus ou moins intensives et, pour contrecarrer le chômage et la précarité, l’entrée dans une petite délinquance qui apparaît massive dans certains quartiers d’habitat social. Pour autant, Eric Marlière indique qu’une grande majorité de ces jeunes ne sont pas des délinquants mais qu’en tant qu’«héritiers des quartiers populaires », ils sont confrontés à des difficultés économiques et à des

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discriminations de toutes sortes qui en font des jeunes particulièrement stigmatisés et en proie à des sentiments collectifs mortifères. Dans la troisième partie (Intégration, précarisation et intervention sociale), François Dubet souligne dans le treizième chapitre que nous vivons actuellement une révolution, notamment pour la gauche, dans la mesure où se trouve remise en question la conception de l’intégration et de la solidarité construite tout au long du XIXème siècle. En effet, d’un point de vue sociologique et politique, sur fond de mondialisation économique et culturelle, de décomposition des Etats nations européens, nous passons de la notion d’intégration à celle de cohésion sociale, ce qui est généralement vécue comme une menace, surtout dans un pays comme la France qui s’est longtemps considérée comme le berceau du modèle d’intégration nationale républicain. Or, dans cette nouvelle configuration, François Dubet indique que, face à l’augmentation de l’incertitude et contrairement aux idées reçues, dorénavant, il est peut-être préférable de promouvoir des systèmes protégeant des parcours individuels plutôt que des places et ce d’autant plus qu’aujourd’hui, nous pensons moins en termes d’intégration que de justes inégalités. Michel Chauvière a, quant à lui, l’ambition de développer une sociologie critique de la gestion dans le champ social, confronté à un tournant utilitariste. Dans le quatorzième chapitre, Michel Chauvière s’inquiète du fait que l’action sociale historique soit en voie de délitement, particulièrement depuis qu’elle est devenue un simple marché de services. Pour Michel Chauvière en effet, le développement des techniques de management, mises en œuvre par des entrepreneurs néo-libéraux, et l’extension de perspectives hyper-gestionnaires dans le secteur social illustre sa décomposition. Or, selon Michel Chauvière, si l’on se réfère à l’état des lieux de l’organisation des services sociaux avant l’engagement de ce processus dévastateur, rien ne justifiait que la modernisation, en fait un euphémisme pour masquer une marchandisation, bouleverse le social avec la volonté politique de faire entrer ce champ dans un marché de libre concurrence. Cependant, dans cette configuration de l’émiettement de l’action sociale et de sa culture, les professionnels sociaux s’éloignent de leurs objectifs initiaux, notamment l’accompagnement des populations les plus touchées par la nouvelle question sociale (chômage de masse, exclusions, désaffiliations, discriminations, souffrances psychiques, etc.). Dans ce contexte, Michel Chauvière se demande alors s’il reste envisageable de revaloriser une véritable culture politique et technique du « social en actes ». En outre, sachant que les chercheurs œuvrent au dialogue entre la science et la société, il questionne le rôle de ces acteurs singuliers de cette dynamique de recomposition sociale. A partir d’une réflexion sur les notions de jeunesse, de «politique jeunesse» et d’un travail d’observation au sein d’un service communal chargé de la jeunesse en région parisienne, dans le quinzième chapitre, Véronique Bordes propose de penser les enjeux actuels de l’intervention sociale auprès des jeunes des quartiers populaires. En effet, alors que Véronique Bordes souligne que l’encadrement de ce type de population « qui fait peur » est depuis des décennies confié, en grande partie, à des animateurs, la reconnaissance professionnelle de ces acteurs sociaux, par ailleurs concurrencée par d’autres figures tels que les médiateurs, reste encore à définir malgré le rôle fondamental

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Penser les questions sociales et culturelles contemporaines : Quels enjeux pour l’intervention sociale ?

de « passeurs » que ces acteurs sociaux représentent pour les institutions locales. En analysant la production législative et livresque, pléthorique ces quinze dernières années, sur le phénomène des sans domiciles fixes (SDF) qui interpelle profondément le « modèle » intégrationniste républicain, dans le seizième chapitre, Stéphane Rullac souligne l’ambivalence de la société française contemporaine vis-à-vis du problème endémique des vagabonds et des mendiants représentant, d’une part, des figures de déviance caricaturales et, d’autre part, personnifiant l’échec du maintien des liens sociaux dans la société moderne postindustrielle. En effet, pour traiter la « question SDF », la loi oscille, sans arrêt, entre la volonté de réprimer des « mauvais pauvres », perçus comme particulièrement dangereux, et la nécessité de leur porter assistance en tant que victimes de rapports socioéconomiques producteurs de fortes inégalités au sein de la mondialisation. Quoi qu’il en soit, Rullac indique que la gestion politique et juridique du «problème SDF» interroge aujourd’hui fortement le travail social canonique, orienté prioritairement vers l’accompagnement social des populations en difficulté. Effectivement, alors que « l’urgence sociale » est désormais devenu un champ d’intervention sociale à part entière, cette évolution indique également que le travail social, continue d’assumer une fonction punitivo-assistancielle. Dans le dix-septième chapitre, c’est parce qu’il nous apparaît nécessaire d’un point de vue heuristique, sociologique et politique de médiatiser autrement que sous un angle « moralo-sécuritaire » les questions sociales et culturelles contemporaines que nous défendons l’idée qu’il est important de développer une « sociologie des turbulences ». Celle-ci a pour premier objectif de fournir des éléments théoriques et analytiques de compréhension sociologique, souvent mal connus ou quelquefois volontairement ignorés, pour appréhender les processus de transformation sociale, les désordres urbains et leur régulation. Dans la pratique, la sociologie des turbulences que nous proposons est liée à deux idées principales : d’un côté, nous avons la conviction que l’on ne peut pas comprendre la production/régulation des mutations sociales, politiques et culturelles actuelles si l’on ne privilégie pas une sociologie de l’acteur. D’un autre côté, dans la société postindustrielle, nous avons également la certitude que l’on ne peut pas analyser les logiques d’action en œuvre sans mobiliser et articuler cinq paradigmes fondamentaux. En effet, grâce à l’éclairage des paradigmes du risque, de l’ethnicité, de la violence, du conflit et du contrôle social, les questions sociales et culturelles s’interprètent et n’apparaissent alors pas vides de sens. Dans ce texte, nous montrons que la constitution d’une sociologie des turbulences nous a permis, d’une part, de faire une description dédramatisée de la réalité complexe de la co-production des désordres et de leur traitement social et politique et, d’autre part, d’affirmer la nécessité de pratiquer une sociologie de la transformation sociale brisant les logiques de « prophétie auto-destructrice ». En définitive, au regard des multiples contributions et points de vue proposés dans ce livre, articulés de manière à favoriser une meilleure compréhension de questions sociales et culturelles contemporaines dont certaines sont particulièrement vives pour concevoir l’intervention sociale, nous espérons que cet ouvrage constituera une ressource pour toutes celles et ceux qui souhaitent mieux comprendre pour mieux agir et participer ainsi à la construction d’une société d’individus libres et solidaires à la fois.

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///////// Bibliographie
BAUMAN Z., 2009, L’éthique a-t-elle une chance dans un monde de consommateurs ?, Paris, Climats/éd. Flammarion. BOUCHER M (dir.)., 2008, La recherche dans les organismes de la formation et de  l’intervention sociales : enjeux et perspectives, Paris, ACOFIS/éd. L’Harmattan. CLARK K., 1966, Ghetto noir, Paris, éd. Robert Laffont.

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