Penser mes plaies

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« ...Ce jour-là, il s’était décidé à pénétrer, sans grande conviction, dans la chambre obscure et il s’était dirigé vers le modeste meuble, plein de poussière. Il avait tendu le bras afin d’ouvrir le tiroir et ce geste lui coûta ; il lui sembla que l’éternité se déroulait devant lui.


Il était exténué par les derniers événements qu’il venait de subir ; il était partagé entre la curiosité et la crainte de nouvelles révélations.


Du tiroir ouvert, il extirpa maladroitement un lourd dossier bleu sur lequel il déchiffra à peine un titre ; il reconnut l’écriture de son père :


« PENSER MES PLAIES ».


Il glissa lentement contre le lit, s’assit finalement sur le sol et ouvrit lentement le manuscrit. Il entama la lecture avec appréhension... »


Publié le : mardi 3 novembre 2015
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EAN13 : 9782332911155
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-91113-1

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

« A Line, un ange qui a rejoint son paradis…

A Denis, mon ami et mon frère pour la vie… »

Prologue

La maison ne respirait plus.

Cette demeure n’avait peut-être même jamais respiré…

L’orage, au loin, n’en finissait pas d’approcher et d’épais nuages noirs faisaient la course pour atteindre les premiers des cibles inconnues qu’ils allaient s’imposer d’engloutir sous les eaux.

Le vent irrité s’infiltrait dans les ruelles et couchait avec violence les pins et les lauriers ; rien ne l’arrêterait.

La mer couleur d’encre noire s’en allait et jamais la même vague ne revenait.

Les forêts étaient transies de froid et les rares petits animaux carnassiers grelotaient tout en parcourant la campagne blanchie, à la recherche d’un improbable abri.

La ville était désertée ; la vie s’était absentée.

Au loin, cette maison sans âge ; autour, un jardin s’impatientant de voir peut-être un jour une fleur s’extirper de pots abandonnés.

Des volets gris et vieux, claquaient contre les murs jaunis de façon lancinante…

Dans le salon, un jeune homme était là depuis des heures ; las depuis des mois.

Il ne bougeait pas car cela lui demandait trop d’efforts ; il tentait de rassembler ses dernières forces pour se concentrer sur une lecture.

A peine assis sur un fauteuil usagé et terne, il s’agrippait au manuscrit qu’il venait de découvrir.

Un lourd silence envahissait la petite pièce et ses oreilles bourdonnaient à la recherche d’un bruit quelconque…

Apercevant une glace brisée posée de travers sur une armoire bancale, il espionna son image et découvrit avec surprise, les traits d’un homme plus vieux que son âge, les cheveux en bataille sur un crâne blanc et les joues marquant un visage triste et sans entrain.

La petite chatte, qui avait eu son heure de gloire, s’était esquivée depuis bien longtemps et ses miaulements aigus étaient remplacés par le craquement du parquet sur lequel plus personne ne marchait…

Cela n’avait plus aucune espèce d’importance.

C’était l’hiver, « une sale saison » disait son père… mais cette année-là, l’hiver s’installait dans la région avec violence et sans retenue. Il faudra patienter encore et attendre toujours.

Son père lui avait dit : « un jour, quand je ne serai plus là… tu trouveras quelque chose à lire pour toi dans le tiroir de la table de chevet… à côté de mon lit, dans notre maison »

Ce jour-là, il s’était décidé à pénétrer, sans grande conviction, dans la chambre obscure et il s’était dirigé vers le modeste meuble, plein de poussière. Il avait tendu le bras afin d’ouvrir le tiroir et ce geste lui coûta ; il lui sembla que l’éternité se déroulait devant lui.

Il était exténué par les derniers événements qu’il venait de subir ; il était partagé entre la curiosité et la crainte de nouvelles révélations.

Du tiroir ouvert, il extirpa maladroitement un lourd dossier bleu sur lequel il déchiffra à peine un titre ; il reconnut l’écriture de son père :

« PENSER MES PLAIES »

Il glissa lentement contre le lit, s’assit finalement sur le sol et ouvrit lentement le manuscrit. Il entama la lecture avec appréhension…

Chapitre 1

Un fourgon noir progressait difficilement sur la route sinueuse et sableuse de cette station balnéaire. Quelques voitures le suivaient à faible allure, calquant sa marche lente et silencieuse ; un groupe d’hommes et de femmes s’était donné rendez-vous en ce jour pour la disparition de l’un d’entre eux et formait un bloc impuissant et désespérément seul… Le ciel, lui, avait revêtu son unique habit de deuil et les nuages grisâtres s’activaient à venir rejoindre le convoi, aidés dans leur course folle par un vent d’hiver glacé. Au loin, une cloche émettait quelques sons maladifs et impressionnants.

Les portières des véhicules s’ouvrirent les unes après les autres ; des hommes et des femmes, vêtus de noir, s’approchèrent de cette plage s’étendant à l’infini.

En pleine période estivale, ils auraient pu contempler un nombre incroyable de touristes, étalés sur leur serviette, s’offrant au soleil méditerranéen, le visage réjoui, le rire aux lèvres, satisfaits, insouciants… comme lui.

Comme lui, plusieurs années auparavant, sur cette même plage où il venait s’octroyer quelques instants de plénitude avec sa mère durant ce qu’ils appelaient, leurs « grandes vacances ».

Ce jour-là, ce lieu avait sombré dans un profond recueillement. Les immeubles et les villas, aux façades sans teint, aux volets fermés et à l’habitacle vide, gisaient çà et là…

La mer tenta à plusieurs reprises de venir mouiller les chaussures du petit groupe, en s’étirant dans un ultime effort avant de s’évanouir dans le sable. Ce sable froid et dur qui s’infiltrait de partout, les gênant tous, alors qu’il était si chaud et si doux en été.

Ils tentaient de se réchauffer en se serrant les uns contre les autres, formant une lourde épave humaine face à l’eau dont la sérénité semblait leur lancer un ultime défi.

Personne ne parlait ; plus personne ne pensait. Le temps s’était arrêté soudainement à quelques mètres derrière eux, à l’instant même où leurs pas avaient foulé le sable.

Ils avaient tous rendez-vous ici.

Leurs visages de marbre étaient mouillés de larmes épaisses, qui avaient échappé à cette volonté de dignité que l’on tente de s’imposer en de tels instants…

Ils auraient attendu des heures malgré le froid, tous soutenus par la même émotion et le même effroi.

Le temps s’était arrêté et de loin, ils formaient une masse noire perdue au milieu d’un océan de sable.

Des bruits de pas, légers puis plus secs à mesure qu’ils approchaient, ne troublèrent pas l’apparente sérénité du groupe. Chacun savait parfaitement ce qui allait se dérouler pour l’avoir lu et relu, sans oser le croire, sur un petit carton bordé d’un large cadre noir :

« Les cendres de Sébastien seront dispersées à 14h00 devant la plage de Valras Plage dans l’Hérault ce Samedi 15 novembre »

Ces pas dans le sable, au rythme monotone et au son lourd et pesant, étaient ceux de Claire. Silhouette fragile et gracieuse, elle était soutenue par un adolescent, son fils, le bleu du regard perdu dans de sombres pensées ainsi que par le dernier ami de Sébastien, un homme très grand et d’allure jeune.

Lorsqu’elle parvint à la hauteur du petit groupe, rassemblé devant une petite croix de fer forgé planté dans le sable, ils s’écartèrent doucement pour la laisser passer.

Tout le monde la fixait du regard comme attiré par la blancheur et les traits marqués de son visage mais Claire ne croisa les yeux de personne. Elle était une veuve sans vie, sans rêve et sans espoir…

Claire demanda à faible voix à son fils David et à Laurent, l’ami de Sébastien, qui la soutenaient, de la laisser poursuivre seule. Ils n’eurent pas le courage de refuser même si tous les deux auraient souhaité vivre encore quelques minutes auprès de ce qui restait de lui.

Elle accomplit les yeux vides et brumeux cette courte marche jusqu’au bord de la plage. Chacun de ses pas était un calvaire et elle manqua plusieurs fois de s’écrouler dans le sable qui s’amusait avec sa douleur. Mais, au risque de la voir s’effondrer, aucune personne du convoi n’était capable de faire un seul geste, tous unis dans la même prostration contemplative.

Claire progressait lentement afin d’accomplir sa mission malgré la pluie qui commençait à tomber en fines gouttes pour mieux s’insinuer dans sa douleur, qu’elle voulait silencieuse… pour elle, pour son fils et pour Laurent.

Elle serrait contre elle, une petite boite métallique, anonyme mais qui renfermait tout ce qui restait de Sébastien ; à cet instant, elle se rappela ce qu’il disait souvent : « Nous ne sommes que poussière et si je ne crée rien, que restera-t-il de mon passage dans ce monde ?… ». Elle aimait le côté philosophe et chien fou de Sébastien. Il lui avait tant apporté depuis le jour de leur première rencontre… c’était il y a 18 ans ; ils avaient tant ri ensemble, tellement pleuré aussi, chacun de leur côté.

Elle marchait en direction de la mer, suivant un chemin imaginaire tracé par le destin, qui allait la conduire aux portes de la libération pour lui, de l’enfer pour elle.

Laurent ne la voyait plus ; il ne voyait plus personne d’ailleurs. Il était là comme un pantin sans vie car son ami s’en était allé.

Ils s’étaient beaucoup aimés, plus que la fleur aime l’eau car sans elle, elle s’éteindra. Ils avaient décidé un jour, de partir ensemble mais seulement quand la vie l’aurait voulu… pas maintenant, leur histoire venait de commencer.

Laurent avait eu du mal à l’imaginer, étendu, seul dans un lit et sans mouvement. Il avait refusé de le voir anéanti et préférait garder de lui l’image d’un bonheur intense et immortel. Sébastien était depuis plusieurs années dans son cœur et dans sa tête et sans cet astre de vie, l’automne engloutira pour toujours l’été et la mer se taira à jamais.

David cherchait du regard son grand copain Laurent ; depuis qu’il avait appris cette tragédie, il ne comprenait pas ce qui s’était passé et voulait qu’on le rassure, qu’on le cajole, qu’on lui dise si oui ou non c’était cela la vie. Il n’avait que 15 ans et même si ces derniers temps, il n’avait pas été très tendre avec son père, il l’adorait… sans le lui dire car à son âge, les sentiments font peur et se bousculent à la porte de la maturité. Qu’allait-il devenir sans cet homme qui l’avait créé, qui le guidait et qui le serrait souvent très fort contre lui, comme pour lui dire quelque chose ? Ces choses qui ne s’expriment pas, ces petits riens qui se ressentent et qui transmettent de l’énergie à celle ou celui qui va vaciller. Il avait toujours été là, à chaque fois que son fils avait eu besoin de lui. Leurs discussions étaient courtes et percutantes et parfois David, avec colère, lui jetait ses grandes réalités à la figure avant de partir en claquant la porte. Aujourd’hui, c’était son père qui était parti, silencieusement… Lui, un solide adolescent avait soudain peur de l’avenir, peur d’entendre le vent hurler dans les forêts de pins, peur de voir les vagues se briser contre les galets et peur de voir sa mère pleurer.

David serra les dents, se réfugia dans les bras de Laurent avec affection et entendit le rythme irrégulier de son cœur. Tous les deux perdaient plus qu’un père ou un ami ; ils perdaient une partie d’eux-mêmes et savaient qu’ils allaient devoir continuer, même si cela allait être pénible. C’était cela l’héritage de Sébastien, l’extraordinaire vitalité qu’il mettait dans tout… sans parvenir jamais à ses fins. Il n’avait jamais rien réussi à achever de toutes ses créations mais se fermait en cet instant, le livre bouleversant et agité de sa vie d’homme.

Pieds nus, Claire s’enfonça un peu dans l’eau et leva au ciel la petite boite noire. Elle pensait à toutes ces petites parcelles de souvenirs qu’elle avait tissées avec Sébastien et qui allaient s’envoler et disparaître à jamais.

Les regrets éternels n’existent pas ; ils ne sont là que pour nous rassurer et faire fructifier le marché de la mort. Tout s’en va, personne ne manque à personne. La nuit continuera de recouvrir le jour, des hommes continueront de se sacrifier pour de bonnes raisons, des enfants subiront le sacrifice de la vie et Claire, Laurent et David en aimeront d’autres.

Elle ouvrit d’un coup sec la boite. Le vent avec une ardeur soudaine se chargea de cette funèbre mission. Les cendres se soulevèrent dans un élan commun, éclatèrent au-dessus de la surface de la mer pour se disperser dans l’écume blanche qui les engloutit à jamais.

Claire ne bougeait toujours pas. Les mains qu’elle tendait tout à l’heure, avaient lâché subitement la boite métallique qui s’enfuyait dans les vagues.

Elle aurait voulu crier, hurler sa souffrance mais seul ses poings serrés exprimaient sa rage et sa détresse. Elle voulait laisser jaillir cette plainte qui la rongeait comme une bête à l’agonie et qu’elle ne contenait plus.

« Pourquoi ?… » murmura-t-elle.

« Que s’est-il passé ?… je n’ai pas compris… tu semblais si heureux… un accident, pourquoi maintenant ?… »

Elle connaissait Sébastien plus que quiconque et elle savait que ces souvenirs d’enfance qui se rapprochaient de lui pendant son sommeil, finissaient par l’enliser dans le désespoir. Elle connaissait ce sentiment de culpabilité qu’il avait pour elle depuis qu’il l’avait quittée pour mener une autre vie. Elle savait qu’il ne s’était jamais remis de la mort violente de son père. Elle savait aussi qu’il jouait un jeu perpétuel… un véritable rôle de composition pour quitter les recoins obscurs de ses pensées maladives. Il vagabondait toujours entre la furie de l’amour et la haine du temps qui passe. Il aurait voulu vivre ailleurs, tout seul, pour créer mais être entouré pour se sentir aimé. Il n’était pas bien, jamais, scrutant son corps de l’extérieur pour mieux se dédoubler. Il détestait son image que beaucoup d’autres adoraient, sans qu’il puisse le comprendre. Jamais satisfait, Sébastien se gavait de la vie et de ces plaisirs furtifs qui abîment, comme le feu qui attire, comme le feu qui détruit. Il redoutait l’approche de la nuit comme le condamné son bourreau ; il avait peur de la solitude, peur des autres mais plus encore peur de lui-même… mais Claire croyait fermement à la thèse de l’accident !

« Que s’est-il passé ?… que s’est-il ?… »

Ce furent les derniers mots de Claire avant qu’elle ne s’écroule sur la plage, ivre de fatigue, le cœur et le corps anéantis. Sébastien avait perdu son combat contre la mort mais remporté la victoire face à l’éternité.

Il était enfin libéré de ses démons mais pour sa famille et ses amis, allait commencer maintenant, le long chemin de la vie avec le boulet des souvenirs et des regrets.

La croix en fer forgé projeta une ombre sur le doux visage de Claire en fermant ses yeux qui ne brilleraient plus jamais comme avant.

Laurent et David se précipitèrent afin de l’aider et ils la soulevèrent pour l’emporter loin de cette foule gémissante et curieuse. Qu’il est dur à soutenir le regard des autres lorsque l’on perd quelqu’un ; elle est sans pitié la foule. On vous dit « je sais ce que vous ressentez… » mais personne ne peut savoir. On vous répète « toutes nos condoléances » sans vraiment le penser…

Comment se mettre à la place de Claire, de David et de Laurent ?…

Que savent-ils les autres des sentiments que chacun avait pour Sébastien ?…

Que seront-ils ces sentiments demain, dans quelques mois, dans quelques années ?…

Ils se diront peut-être un jour « tiens, cela fera bientôt un an que Sébastien nous a quittés… » puis ils se le diront de moins en moins puis ils ne se le diront plus. Et puis, un jour, ils ne seront même plus là pour se le dire, disparaissant les uns après les autres.

En quittant la plage, Claire croisa ce qui restait du regard de la mère de Sébastien.

Le dos voûté et les yeux affolés, elle avait eu depuis toujours un pressentiment mais de peur que cela ne se réalise, elle n’en avait parlé à personne. Elle ne l’avait pas désiré à sa naissance mais aujourd’hui, elle aurait donné sa vie pour que lui puisse garder la sienne.

Mais il était trop tard. Pourquoi le mal remporte-t-il toujours la victoire ? Pourquoi l’innocence n’a-t-elle pas de poids face à l’adversité ? Pourquoi un enfant doit-il mourir avant sa mère ?

Un accident… c’est si bête et si terrible à la fois.

Sébastien lui vouait une profonde admiration mais elle avait toujours eu du mal à exprimer l’amour qu’elle lui portait.

Elle avait eu trois enfants et il fallait bien qu’elle se partage. Elle n’avait reçu d’amour de personne et elle réinventait, parfois maladroitement, ce que devaient être les relations entre une mère et un fils. Elle comprenait aujourd’hui qu’elle ne serait plus la maman de Sébastien car Sébastien n’existait plus. Sébastien n’était plus qu’un prénom, un prénom porté par des milliers d’autres petits garçons mais qui n’étaient pas le sien…

Elle avait déjà perdu sa meilleure amie, sa mère et son ex-mari dans des conditions difficiles mais le rendez-vous de son fils avec la mort l’avait anéantie.

Elle regarda elle aussi Claire, voulut tendre la main à David mais ne fit que fermer les yeux envahis par les larmes, face à Laurent.

Personne ne pouvait plus rien pour elle ; elle n’aura plus qu’à passer le reste de sa vie à penser à lui, à essayer de le faire survivre, à errer dans le triste monde des vivants… à attendre.

Elle le revoit déjà, chez elle, souriant à pleines dents, lui posant dix questions à la fois sans attendre jamais les réponses et toujours plein de projets pour elle. Il aurait voulu lui faire faire le tour du monde et il aurait été si fier à ses côtés.

Sébastien avait compris avec le temps que sa mère avait fait plus pour lui qu’il ne le pensait. Elle l’avait préservé en tentant de le tenir éloigné de ses problèmes conjugaux. Et de cela, il lui en était reconnaissant.

A chaque fois qu’il visitait un lieu enchanté avec Claire, Laurent ou David, ses premières pensées étaient pour elle et il inventait déjà un plan pour lui permettre, à elle aussi, d’admirer un jour de telles splendeurs. Elle aimait tout et s’enthousiasmait bruyamment pour un olivier centenaire ou un coucher de soleil sur les Alpilles. C’est pour cela qu’il l’adorait et il tenait d’elle cette agitation perpétuelle et enfantine. Il raffolait de ces instants durant lesquels il lui faisait découvrir les merveilles de la Provence.

Sébastien n’était plus là. A présent, le soleil sera trop violent, les cigales trop bruyantes et la mer inhospitalière.

Laurent s’arrêta devant un homme, aux cheveux blanchis par le temps et les angoisses. Jacques était face à lui, l’air gêné et perdu à la fois, les mains dans les poches pour tenir debout et se donner du courage.

Jacques ne s’était pas approché de la plage car il était mal à l’aise avec la vie et plus encore avec la mort. Pourtant, Jacques avait été un ami très proche de Sébastien puisqu’il avait été son premier ami… mais ils ne s’étaient jamais revus. Sébastien essayait chaque année de renouer les liens avec lui afin de lui faire comprendre qu’il était très important dans sa vie mais Jacques était devenu taciturne.

Il en voulait à Sébastien ; ils s’étaient séparés et Jacques ne l’avait jamais accepté et même jamais compris.

Est-il vrai qu’une grande histoire d’amour ne peut pas devenir une belle histoire d’amitié ? Est-il vrai que la seule solution pour poursuivre sa route, est de recouvrir pour toujours d’un linceul ce que l’on a adoré ?

Sébastien ne comprenait pas tout cela, lui qui passait facilement de l’amour à la haine ou de la rancune à l’amitié. Il ne faisait que traverser la vie des gens qu’il rencontrait.

Lui le savait… pas eux.

Sébastien n’était pas un homme que l’on conserve ; c’était une sorte de farfadet que l’on tentait de garder quelques secondes entre ses mains avant qu’il n’aille virevolter ailleurs. Il ne tenait pas en place et cette boule de feu épuisait tout le monde. Même lui parfois mais il savait que le temps lui était compté et il n’avait donc pas de temps à perdre.

Mais Sébastien était entier et recherchait en chacun l’exclusivité des sentiments qu’il était incapable de donner lui-même.

Très jaloux, il n’oubliait personne et souffrait de l’absence et du silence de quelques-uns ; il disait souvent à Claire qu’il aurait voulu vivre dans une grande maison avec tous les gens qu’il aimait autour de lui mais elle lui répondait en riant que c’était impossible. Sébastien s’énervait alors comme un enfant car il ne comprenait pas pourquoi cela était impossible.

Ce qu’il n’a jamais su, c’est que si, parfois, il n’avait plus de nouvelles de certains, c’est tout simplement parce que ses amis pensaient trop à lui et ne parvenaient pas à l’oublier.

Il avait laissé dans leur vie un vide immense et un désert de sentiments. Chacun avait fait de nouvelles rencontres mais que ces relations leur paraissaient fades par rapport à ce que Sébastien faisait exploser autour de lui !

Laurent et Jacques se serrèrent l’un contre l’autre et se mirent à pleurer doucement.

Laurent savait que ce dernier regrettait de ne pas être venu voir Sébastien plus tôt. Cent fois, Jacques avait voulu le faire mais à chaque fois, il annulait sa visite au dernier moment. Il avait peur de revoir Sébastien et de retomber sous son charme. Il savait qu’il n’aurait pas pu résister et qu’il aurait été très difficile de le voir heureux alors que lui traînait son corps depuis leur séparation, perdu comme une étoile sans voie lactée.

Jacques allait rentrer chez lui, un peu plus perturbé et appréhendant encore davantage sa solitude.

Il avait attendu longtemps le retour de Sébastien, sans trop y croire puis en y croyant avec ferveur quand même… Il allait maintenant garder l’espoir secret de pouvoir vraiment le retrouver et l’aimer ailleurs, un jour, dans un autre monde.

Ce monde qui convenait peut-être aujourd’hui à Sébastien. Un monde où il serait plus calme, plus disponible et plus à l’écoute. Un monde dans lequel Jacques aurait Sébastien tout à lui.

Laurent, quant à lui, le dernier ami de Sébastien, était rentré précipitamment de Suède où il avait une maison familiale, en apprenant la terrible nouvelle. Il était allé passer quelques jours avec sa mère mais sans Sébastien car les choses n’étaient pas simples.

La maman de Laurent attendait une belle-fille et des enfants mais elle ne vit arriver un jour que le fluet Sébastien. Quelle déception pour elle à son âge !

Elle le lui faisait sentir car elle le recevait toujours avec beaucoup de courtoisie mais sans aucune chaleur. Sébastien savait que Laurent ne lui disait pas tout mais il comprenait parfaitement qu’il ne pourrait jamais se faire aimer par la vieille dame. Il n’y était pour rien, c’était comme cela lui disait Laurent pour le réconforter mais ces paroles ne le réconfortaient pas.

Il éprouvait beaucoup d’affection pour elle et admirait sa vie et son insolence. Il tentait tout pour qu’elle le regarde un jour avec de la gentillesse ou qu’elle l’aborde au moins une fois avec sincérité : les fleurs, les cadeaux et les appels téléphoniques… mais la partie devait se jouer sans lui et cela le rendait malade.

Est-ce que la honte peut conduire à la dissolution des sentiments ?, qu’est-ce qui est bien, qu’est-ce qui est mal ?, qui décide ?

Il avait donc suffi que Laurent laisse Sébastien quelques jours pour que celui-ci le quitte à jamais.

Pourtant, rien dans l’attitude de Sébastien au moment du départ de Laurent et de sa mère, ne laissait présager une telle issue… et pourtant si, Laurent gardait en mémoire la profondeur du regard de Sébastien comme s’il avait voulu lui dire quelque chose. Mais il avait mis cela sur le compte de la tristesse de la séparation et avait encore tenté de le réconforter en lui disant qu’il rentrerait dans cinq jours.

Deux jours après Sébastien s’en allait.

Que disait ce regard ?… est-ce que Sébastien voyait déjà son accident ou bien était-il en train de l’imaginer ?

Laurent allait faire à présent le sacrifice de sa vie pour celle de sa mère qui s’éteindrait bientôt.

Il ne pourra...

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