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Penser, rêver, créer

315 pages
Il s'agit ici de traiter de l'acte de penser, de dire son rêve de créer. Il s'agit avant tout du travail de la parole. A écrire ainsi "Penser", "rêver", "créer", nous prenons le risque de figer une discontinuité entre ces trois formes de travail psychique. L'ensemble de ces articles tente d'explorer des zones de continuité et de contacts entre ces trois formes de travail du psychisme.
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<Ç)L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-7781-3 E~:9782747577816

PSYCHOLOGIE CLINIQUE
Nouvelle série n° 18

hiver 2004

Penser, Rêver, Créer
Sous la direction de Laurie Laufer et d'Olivier Douville

L'Harmattan
5- 7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

Psychologie Clinique Nouvelle série n° 18, 2004/2
(revue de l'Association "Psychologie Clinique") Revue publiée avec le concours du Centre National du Livre (CNL)
Directeur de publication et rédacteur en chef: Olivier Douville (Paris X). Secrétaire de rédaction: Claude Wacjman (Paris).

Rédaction: Olivier Douville (Paris X), Serge G. Raymond (EPS de Ville-Evrard), Robert Samacher (Paris VII), Claude Wacjman (Paris). Comité de lecture: Paul-Laurent Assoun (Paris VII), Jacqueline Barus-Michel (Paris VII), Fethi Benslama (Paris VII), Michèle Bertrand (Besançon), Sylvain Bouyer (Nancy), Jacqueline Carroy (EHESS), Françoise Couchard (Paris X), Michèle Emmanuelli (Paris V), Alvaro Escobar-Molina (Amiens), Marie-Claude Fourment (Paris XIII), Alain Giami (INSERM), Florence Giust-Desprairies (Paris VIII), Jean-Michel Hirt (Paris XIII), t Michèle Huguet, Serge Lesourd (Strasbourg), Edmond Marc Lipiansky (Paris X), Okba Natahi (Paris VII), Max Pagès (Paris VII), Edwige Pasquier (Nantes), Michèle Porte (Université de Bretagne Occidentale, Brest), Jean-Jacques Rassial (Aix-Marseille), Serge Raymond (Ville Évrard), t Claude Revault d'Allonnes, Luc Ridel (Paris VII), Karl-Leo Schwering (Paris VII), t Claude Veil, Claude Wacjman (Paris), Annick Weil-Barais (Angers). Comité scientifique: Alain Abelhauser (Rennes II), Michel Audisio (Hôpital Esquirol), Patrice Bidou (Laboratoire d'Anthropologie Sociale, Paris), Yvon Brès (Paris), Michelle Cadoret (Paris-Orsay) Christophe Dejours (CNAM), Marie-José DeI Volga (Aix-Marseille II), Jean Galap (Paris EHESS), Christian Hoffmann (Poitiers), René Kaës (Lyon II), André Lévy (Paris XIII), Jean Claude Maleval (Rennes II), François Marty (Paris V), Jean Sebastien Morvan (Paris V), Laurent Ottavi (Rennes II), Gérard Pommier (Nantes), Monique Sélim (IRD), Daniel Raichvarg (Dijon), François Richard (Paris VII), Robert Samacher (Paris VII), François Sauvagnat (Rennes II), Geneviève Vermes (Paris VIII), Loick M. VilIerbu (Rennes II). Correspondants internationaux: José Newton Garcia de Araujo (Belo Horizonte, Brésil), Lina Balestrière (Bruxelles, Belgique), lalil Bennani (Rabat, Maroc), Teresa Cristina Carreitero (Rio de Janeiro, Brésil), Ellen Corin (Montréal), Abdelsam Dachmi (Rabat, Maroc), Pham Huy Dung (Hanoï, Vietnam), Yolanda Gampel (Tel-Aviv, Israël), Yolande Govindama (La Réunion), Giovanni Guerra (Florence), Nianguiry Kante (Bamako, Mali), Lucette Labache (La Réunion), Jaak le Roy (Maastricht, Pays-Bas), Livia Lésel (Fort de France, Martinique), Pro Mendehlson (Berkeley, U.S.A.), Klimis Navridis (Athènes, Grèce), Omar Ndoye (Dakar, Sénégal), Adelin N'Situ (Kinshasa, République démocratique du Congo), Shigeyoshi Okamoto (Kyoto, Japan), Arouna Ouedraogo (Ouagadougou, BurkinaFasso), Jacques Réhaume (Québec, Canada), loa Salvado Ribeiro (Lisbone, Portugal), Olga Tchijdenko (Minsk, Belarus), Chris Dode Van Troodwijk (Luxembourg), Mohamed Zitouni (Meknès, Maroc). Toute correspondance relative à la rédaction doit être adressée à Olivier Douville, Psychologie Clinique, 22, rue de la Tour d'Auvergne 75009 Paris e-mail: psychologie.clinique@noos.fr L'abonnement: 2004 (2 numéros) France: 36,60 Euros Etranger, DOM TOM: 39,65 Euros Ventes et abonnement: L' Harmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris

SOMMAIRE Penser, Rêver, Créer Sous la direction de Laurie Laufer et d'Olivier Douville
Présentation, Laurie Laufer, Olivier Douville ............................................................. Quelques notes sur la représentation et sur le souci des limites, Marie José Mondzain ............................................................................................................................. Enfance, psychogenèse et infantile, Marie-Claude Fourment-Aptekman, Norbert Zemmour............................................................................................................. Remarques sur la fonction du sujet en psychanalyse, Stéphane Thibierge ..... La forme du langage en clinique. Une perspective neuro-psychanalytique, Ariane Bazan........................................................................................................................ Mathématiques et inconscient, Monique Nguyen................................................... Douleur, travail de pensée et humour chez Sigmund Freud, Jean-Pierre Kameniak ............................................................................................................................. Conscience de rêver ou certitude jubilatoire ? Magali Chétrit............................. Création et procréation, Paul Audi .............................................................................. L'événement traumatique. Une transe mélancolique et silencieuse, Laurie
Laufer.. . . . . .. . . . .. . .. . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . .. . . ... . . . . . . .. . . . . ... . . . . .. . . . . . . . . . . . ... .

7 9 23 41 51 69 81 103 125 141 157 177 191 205

Orlan, l'autoportrait comme œuvre d'altérité, Andréa Linhares ......................... La rencontre avec le regard de l'autre, Éric Bidaud ............................................... Trauma à répétition: un « moteur» pour la création, Catherine Desprats P équign 0t ............................................................................................................................. Le temps des limbes, Mariane Foeillet-Perruche ...................................................... Tribune libre: À propos du rapport de l'INSERM sur l'évaluation des psychothérapies, Jean-Claude Maleval et Elsa Le Rohellec, Marie-Jean Sauret, Louis Pollet Hommage à Solange Faladé Avec Solange Faladé, Robert Samacher, Bernard Mary Penia et Poros, du récit mythique à l'événement historique, Adelola F aladé Remarques sur le Séminaire Autour de la Chose, Robert Samacher

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Cabinet de lectures, lrit Abramson, Patrick Belamich, Anne Bourgain, Magali Chétrit, Patrick Delaroche, Olivier Douville, Émile Jalley, Louis Moreau de Bellaing, Serge G. Raymond, Marie-Jean Sauret, Cécile Simon, Claude Wacjman.

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« Penser, rêver, créer » : Présentation
Laurie Laufer1,Olivier Douville2
Qu'est-ce que penser aujourd'hui dans le flux ininterrompu des images et des représentations spectaculaires qui tendent à abraser toute condition subjective de pensée? Comment créer une œuvre singulière qui envisage l'Autre dans un certain commerce des regards? Ce numéro décentre la perspective psychologique qui voit dans le langage, le rêve ou la pensée, des actions ou des performances d'un acteur, réduit à un sujet cognitif, ou défmi par ses conduites. Il s'agit de traiter ici de l'acte de penser, de dire son rêve, de créer. Il s'agit ici, avant tout, du travail de la parole. En effet, à écrire ainsi « Penser », « Rêver », « Créer », nous prenons le risque de figer une discontinuité entre ces trois formes de travail psychique, or, à trop insister sur cette discontinuité, nous pourrions perdre de vue que la position même que nous occupons et qui nous fait placer de telles discontinuités est fondamentale en clinique. L'ensemble des articles ici présentés tente d'aller plus loin. Et d'explorer des zones de continuité et de contacts entre ces trois formes de travail du psychisme. Comment se forme la pensée? Cette question suppose au-delà les nécessaires repérages qu'apporte la psychologie du développement de se pencher sur les conditions réelles qui mobilisent une activité de penser, ou pour le dire de plus juste façon un désir de penser. Penser est un acte qui fait pont sur une béance, qui prend appui sur une absence de réponse clôturante ou sidérante. C'est dans l'intervalle, entre le visible et l'invisible, entre l'animé et l'inanimé, entre le su et le non su que quelque chose d'une pensée peut se former. Un écart est nécessaire afm de s'inscrire dans le temps, toujours anachronique, de la vie psychique. Au point que la souffrance, la douleur,

1 Psychanalyste,

Docteur

en Psychopathologie

Fondamentale

et Psychanalyse,

Enseigne à l'Université Paris 7 Denis Diderot. 2 Psychanalyste, Paris. Directeur de publication de la revue. Maître de conférences en psychologie clinique, Université Paris-l0 Nanterre, Unité de recherche Médecine, Sciences du vivant, Psychanalyse, Université Paris 7 (pr. D. Brun)

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le traumatisme peuvent s'inscrire dans le temps singulier et dans le temps de l'histoire si les conditions de l'événement de la rencontre sont possibles, en somme si les mouvements de subjectivation réaffectent le sujet dans sa mémoire, dans son langage et dans son corps. Aussi l'acte de la pensée et de la création participe-t-il , au-delà d'une perspective politique ou esthétique, d'un enjeu éthique. Penser, rêver, créer au-delà de toute condition de possibilité psychique pour survivre au traumatisme deviennent des enjeux de résistances. Le rêve accueille les morts et leur donne une sépulture nécessaire à la pensée. Si Freud voyait dans l'interprétation des rêves la voie royale vers l'inconscient, le rêve creuse aussi le lieu psychique d'une mémoire possible, et donc d'une transmission nécessaire. La création comme le rêve s'inscrivent alors dans une tentative de filiation. Cela nous mène à considérer le rêve dans son rapport à ce qui affecte le rêveur. Rêver ne va pas toujours sans violence, la vie psychique qui s'y fait jour est en latence, c'est une vie à adresser, non seulement à décoder ou à interpréter. Dire son rêve ne va pas sans une certaine saisie de sa propre division, dès lors tout lucide qu'il apparaisse à certains moments, le rêve n'est-il pas aussi à la recherche de la tierce personne qui pourrait enfm l'accueillir, entendre et son travail et son œuvre? Le rêve serait alors mis à nouveau en contiguïté avec le lapsus, non pas seulement au titre d'une formation « psychopathologique normale» (Freud), mais aussi parce qu'il crée dans son adresse et ses récits le site de la « troisième personne ». La clinique du penser, du réver et du créer, bouleverse les conceptions toutes cognitivistes de la représentation. Conceptions qui sont loin d'être souveraines dans les champs de la psychopathologie du développement ou même des neurosciences comme nous le montrent avec une argumentation serrée des collègues qui s'illustrent dans ses domaines proches du nôtre. Osons aussi une question: quelle est la part du pulsionnel dans ce qui, comme le langage des Mathématiques, semble relever d'un langage tant abstrait qu'il est le plus possible désancré de l'inconscient corporel? La représentation est toujours inactuelle et nous confronte à la condition même de l'illimité et des seuils. « L'artiste, dit Hannah Arendt, n'est contraint par rien pas même par la vérité». Il demeure un reste de rêve dans la pensée et, de même, insiste une part de création dans le fait d'assumer son rêve comme un texte qui concerne, au réveil, le rêveur et ses adresses. Ce numéro tente de nouer ensemble, sans les confondre, les processus et les actes de penser d'une part, les chemins de la création et l'acte créatif, d'autre part. La dimension du sujet, de sa pensée, de ses œuvres et de ses rêves comme réponse au réel du sexuel et de la mort y est explorée.

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Quelques notes sur la représentation des limites

et sur le SOUCI
1

Marie José Mondzain

Résumé Qu'est-ce penser et représenter un événement sans qu'il ne devienne une convulsion spectaculaire sans lendemain? Il ne suffit pas de confier aux images la fonction de fiXation des impressions émotives. Tout terrorisme aujourd'hui est une industrie du spectacle qui s'acharne à anéantir la représentation. Penser notre temps ne consiste pas à montrer les actualités. La représentation est toujours inactuelle et nous confronte à la condition même de l'illimité et des seuils. « L'artiste, dit Hannah Arendt, n'est contraint par rien pas même par la vérité ». L'incapacité de représenter, l'inaptitude à produire des images, l'absence d'opérations imaginaires coupent le sujet de tout accès aux fonctions symboliques et donc à son humanité même et au partage avec la communauté. C'est la démesure et l'infinité propre au sujet qui produisent justement les seules limites effectives de la représentation. Cela signifie donc qu'à chaque moment de la vie, créateurs et spectateurs traversent quelque chose de l'ordre d'une crts e. Mots-clés Représentation;

image; spectacle; (il)limité ; seuil; communauté;

partage.

Summary A few notes on representation and the regard for limits How can one think and represent an event without it becoming a spectacular and short-lived convulsion. Images are unable to fix the emotional impact, and it is therefore unrealistic to intrust them with such a function. Any kind of terrorism nowadays pertains to the industry of entertainment, which endeavours to annihilate any kind of representation. Thinking our time does not consist in showing the news. Its representation is, by nature, un-new, not in the news, and confronts us to the very condition of boundlessness, and thresholds. « The artist, says Hannah Arendt, is constrained by nothing, not even by truth ». The incapability of representing, the inability to produce images, the absence of imaginatory processes cut the subject from any kind of
Directrice de recherche au CNRS. Dernières parutions Le commerce desregardsParis: Le Seuil, 2003. 1 Philosophe,

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access to the symbolistic functions and, therefore, to his or her own humanity and capacity to share with the community. It is both the disproportion and the infmity peculiar to the subject which produce the only efficient limits to the representation.This is why at any moment in life, creators and spectators undergo something of a crisis. Key-words Representation; sharing.

image; show; limits; boundlessness;

community ;

Montrer arrive?

n'est

pas

représenter

ou comment

penser

ce qui

Jamais on n'aura tant parlé de représentation que depuis le 11 septembre 2001. Il semble bien que l'événement ait réussi à modifier la perception des événements eux-mêmes ou plus précisément qu'il ait atteint notre capacité de distinguer ce qui est un événement politique de ce qui est une convulsion spectaculaire sans lendemain. Le paradoxe se tient là. À partir du moment où quelque chose arrive qui modifie le cours et le sens de notre histoire, il faut bien que nous en gardions la mémoire, que nous en composions le récit et que nous en interprétions la signification dans un débat public, inévitablement contradictoire. Le caractère éruptif voire traumatisant d'un événement est par défmition inscrit dans la durée, mais il en déchire l'apparente linéarité, rompant le sentiment de continuité. Cependant il ne prend sa place d'événement qu'à partir du moment où il s'inscrit dans une temporalité où vont se négocier la blessure et la cicatrice c'est-à-dire se recomposer la continuité d'un tissu. Autrement dit, ce qui arrive échappe par défmition à toute représentation et à ce titre pourrait rester dans l'abstraction de ce qui nous décompose sans jamais s'offrir à la moindre composition. Dès lors à quel titre pourrions nous aller jusqu'à dire que quelque chose est arrivé, comment donnerions-nous un nom, produirions nous des phrases qui témoignent d'une rétention et produiraient le partage d'un souvenir? Cette quadrature du cercle à laquelle s'attachent les méclias lorsqu'ils se mettent au service d'une dictature de l'impensable et de l'impensé est donc la suivante: comment garder le souvenir et maintenir intacts les effets d'un événement que l'on veut soustraire à toute composition, c'està-dire à tout récit critique, modifiable et conttadictoire, à tout sens mobile et recomposable partageable dans une histoire commune? La réponse qui nous est donnée, à la fois naive et perverse, c'est qu'il suffirait de confier aux images la fonction de fixation des impressions émotives et convulsives et la fonction de blocage impérieux de tout 10

PENSE~ RÊVER, CRÉER

mouvement de la pensée, de toute élévation de la voix pour obtenir la transe continue d'un auditoire devenu public exorbité inapte à la représentation. Les images seraient donc le mode sur lequel le réel viendrait en silence s'imposer, dans une paralysie générale du temps. C'est ce qu'on appelait dans les romans « la mort sans phrase », à ceci près qu'il s'agit de la mort du spectateur ou de l'auditeur réels et non pas du personnage fictif. Autrement dit, l'image et l'événement ne faisant plus qu'un, l'événement est défIni et inscrit dans la mémoire comme l'emblème figé d'un réel sans mémoire. C'est l'image qui fait l'événement. Les industries qui produisent les événements visuels sont au service de l'anéantissement de tout récit et de toute histoire. C'est cela la terreur, c'est cela que le terrorisme cherche à produire: une incapacité de la mémoire à composer le récit de ce qui arrive et donc une inaptitude généralisée à la représentation. Tout terrorisme aujourd'hui est une industrie du spectacle qui s'acharne à anéantir la représentation. Ce qui déroute souvent face à ce déficit radical de toute composition psychique, de toute production symbolique c'est la pléthore des informations visuelles qui accompagnent la paupérisation de la mémoire et de la pensée. La difficulté vient de ce que l'on a du mal à saisir ceci: montrer n'est pas représenter, plus on montre, moins on représente. La représentation consiste à faire voir ce que l'on renonce à montrer, ce que l'on choisit de ne pas montrer afm d'en faire l'objet d'un partage puisqu'il s'agit du sens. On ne partage pas l'œil de son voisin, mais on peut partager avec lui la parole et débattre d'un sens. Or c'est bien là que se situe la gravité des enjeux puisque ce sont les images elles-mêmes que l'on met au service de l'anéantissement de la représentation, elles à qui devrait revenir l'éminente fonction de la représentation. Tant et si bien que face à toutes ces images dont le but est de nous convaincre qu'il existe grâce à elles un contact immédiat, total et ininterrompu avec les événements, le consommateur de ces flux visuels se pose des questions du genre de celle-ci: est-il bon ou mauvais, est-il nécessaire ou inutile de tout montrer? C'est dans le non sens de telles questions que se fait sentir le lien qui existe entre la naïveté et la perversité. Naïveté de celui qui pose la question et perversité de celui qui conduit à la poser. Se demander si l'on doit tout montrer suppose déjà que l'on croit ou que l'on fait croire qu'on en a le pouvoir et les moyens. Là est le mensonge ou plutôt l'abus et la violence. Que la pensée théologique ait pu imaginer un Être suprême doué d'un regard totalisateur est une hypothèse qui a son clergé et ses croyants fidèles, mais que dans le champ des échanges humains, que dans l'espace politique il se trouve des instances qui s'attribuent de tels pouvoirs pour obtenir la confiance de tous semble pour le moins

Il

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abusif et serait cocasse si la chose ne concernait pas précisément les modalités de la construction commune du sens et du partage de la mémoire. La destruction de toute puissance politique commence avec cette prétention totalitaire du regard à laquelle vient inévitablement s'ajouter le pouvoir de décider du tout et du rien que l'on montre ou que l'on dissimule. Fabrice deI Dongo n'a rien vu à Waterloo, rien qui ait pu faire de lui un acteur de l'histoire et un spectateur privilégié des récits que l'Histoire construirait car l'Histoire ne se donne pas plus à lire sur les champs de bataille qu'elle ne donne à penser sur un écran de télévision. La différence entre Stendhal et nous vient de ce qu'une industrie du spectacle est venue convaincre les spectateurs qu'~lle était une industrie de la représentation susceptible de prendre en charge le récit univoque de notre histoire. À moins que cette industrie du spectacle ne cherche plutôt à nous persuader que la représentation n'est plus nécessaire, qu'elle est même un obstacle dans la construction d'un partage communiel des convulsions et des éruptions quotidiennes. Penser, représenter prennent du temps, demandent un ralentissement, une patience du regard. Penser notre temps ne consiste pas à montrer les « actualités ». La représentation est toujours « inactuelle ». Il ne s'agit pourtant nullement de condamner ce que l'on montre et encore moins de le censurer, bien au contraire. À la question « peut-on tout montrer» la réponse est claire: personne ne peut montrer quoi que ce soit qui vaille pour un tout. On ne montre jamais que « quelque chose », et mieux vaut dire : on peut tout montrer sauf le tout. Lorsque Hannah Arendt aborda la question de savoir si la construction d'un sens partagé de l'Histoire appartenait à ceux qui en étaient les acteurs ou plutôt à ceux qui en étaient les spectateurs, elle a conclu avec I<.ant que c'était le regard des spectateurs qui produisait ce sens pour la communauté. Mais ce spectateur est alors défmi comme le sujet du jugement, le corps sensible et parlant de celui qui participe au débat collectif à une distance suffisante pour devenir l'architecte d'un lien dans le respect des écarts. Le spectateur est donc le sujet de la représentation et non le consommateur d'un spectacle. Le sujet de la représentation est donc celui qui est placé ou qui se place à une certaine distance de ce qu'il . Juge pour pouvait " en Juger. De quelle nature est cette distance, cet écart indispensable pour que ce que l'on voit puisse devenir le lieu d'une représentation? Du point de vue du spectateur comme du producteur du visible, cet écart concerne non seulement le traitement de l'espace où se tiennent les corps qui regardent, et leur rapport institué à l'espace construit de ce qu'ils regardent, mais aussi le traitement du temps durant lequel se déploie la

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PENSER,

RÊVER, CRÉER

représentation. Le cinéma est sans doute par excellence le lieu de ce débat puisqu'il est à la fois travaillé par la problématique de la scène et de l'écran. Le dialogue actuel très vif entre le théâtre et le cinéma est devenu pour cette raison même un enjeu majeur. La crise sociale des intermittents l'a rendu évident pour tous. Rien n'est plus singulier et irréductible que le sentiment que chacun a de son corps, de l'espace qu'il occupe et des durées intimes qui le traversent, l'éprouvent et le poussent inéluctablement vers un terme sans partage, la mort. Ainsi partager de l'espace et du temps nécessite que l'on produise les conditions imaginaires du partage, les signes qui symbolisent une commune condition. C'est cela, la représentation: produire les conditions imaginaires du partage qui nous arrachent à l'épreuve solitaire d'une situation irréductible pour nous proposer de porter nos regards sur une condition commune. L'humanité n'est ni une essence abstraite ni une réalité biologique qui nous conditionnerait de toute éternité ou pour toujours, c'est la condition de tout sujet qui se veut inconditionné, inventeur, créateur des lieux et des temps du partage. C'est bien là l'étrange paradoxe du sujet de la représentation que d'être celui dont la condition n'est que le produit de ses représentations, et celui que ses représentations déconditionnent. Les opérations de la représentation sont celles de la liberté elle-même. Il n'y a de liberté qu'imaginaire. C'est pourquoi, tant que l'on préservera les conditions de la représentation, on préservera l'humanité elle-même, ce qu'on a pu appeler la condition humaine et que Hannah Arendt dé fmis sait comme la capacité de commencer. La représentation permet à l'événement même le plus traumatique de devenir inaugural en termes d'humanité.

À quelle condition représentation?

un spectacle

préserve-t-il

les chances

de la

Or que se passe-t-il aujourd'hui? Ce n'est plus la condition humaine qui se détermine au cœur actif des représentations mais le spectacle du conditionnement qui se substitue à la représentation de l'inconditionné. Que les sujets dans un tel paysage soient devenus infmiment accessibles à la peur, à l'effroi, aient un sentiment de vulnérabilité sans limites, soient réduits à l'impuissance de petits enfants en quête de surpuissance paternelle, voilà qui n'a rien de surprenant. Mais la réponse apportée à cette angoisse engendrée par l'absence de toute représentation est précisément celle qui alimente et renouvelle cette angoisse. À la terreur on oppose et on propose la sécurité, à la vulnérabilité on répond en termes de protection par la police, l'armée ou la censure. La solution proposée n'est jamais celle qui viendrait de l'intérieur des sujets et de 13

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leurs constitutions intersubjectives de sujets parlants. Nul ne cherche à rendre à chacun les ressources subjectives du partage. Éduquer, apprendre à parler, apprendre à voir, s'approprier sa propre puissance de représentation, sont autant de forces vives qui rendraient à chacun son pouvoir sur le visible en en faisant du pensable. Au lieu de cela, les instances de formation et d'information inscrivent les jeunes comme les plus âgés dans une immaturité impuissante, une faiblesse dont on entend à la fois la plainte et la violence inévitables. La perte des pouvoirs de représentation est l'origine implacable de toutes les violences civiles. Sans représentation, toute expression n'a d'autre recours que le passage à l'acte. La machine à faire peur est une vieille machine inusable qui n'est capable de produire que du cri, du crime et de l'infigurable. La machine à faire peur dévouée à la mort de toute pensée politique est inséparable des industries du spectacle. Une opération spectaculaire est sans aucun doute une opération qui veut montrer mais une opération qui représente met en scène les choix d'un regard proposés aux jugements de tous. Donc un spectacle est un produit qui circule comme un bien que l'on met à la disposition d'un consommateur alors qu'une représentation est un service que l'on rend à la communauté, qui met en circulation quelque chose qui n'appartient à personne mais qui fait circuler du sens entre tous. Les deux dimensions, spectacle et représentation, coexistent toujours dans les productions de visibilité. L'ambivalence du terme de production permet de comprendre la complexité de la question. La représentation produit un effet sur la communauté des regards et à ce titre la représentation n'est pas un produit. Il faut donc sans cesse considérer et analyser avec la plus grande vigilance ce qui dans un produit qui s'appelle un spectacle permet à la communauté des spectateurs de produire ce qui la défmit dans le partage d'une condition. De ce fait, il est capital d'analyser les conditions de la production pour s'assurer qu'elles ne portent pas atteinte à l'avènement de la parole et de la pensée des sujets dont la commune condition est de s'inscrire dans une histoire inconditionnée. Ces distinctions sont nécessaires pour éviter les contresens et les malentendus, mais en aucun cas la distinction entre spectacle et représentation ne peut fonder une disjonction manichéenne. La vie matérielle et sociale des œuvres nous montrent chaque jour que les régimes de visibilité sont intimement mêlés et que notre pensée de sujet parlant, notre parole de sujet pensant doit sans cesse se tenir en éveil, se mettre au travail pour construire et défendre ses exigences de sens et de partage. Mais puisque la visibilité, la sensibilité sont nécessaires pour qu'il y ait spectacle et pour qu'il y ait partage de la représentation, la question sera la suivante: à quelle condition un spectacle préserve-t-illes chances

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PENSER,

RÊVER, CRÉER

de la représentation? ou encore: à quelle condition, ou dans quelles limites une représentation peut ne pas renoncer à produire un spectacle? Le cinéma est au cœur du questionnement où se nouent le spectacle et la représentation sans qu'il s'agisse de décider de la souveraineté de l'un sur l'autre mais de reconnaître par un travail critique ce qui dans leur relation rend sa souveraineté au spectateur lui-même ou au contraire bafoue en lui tout respect et toute liberté. Revenons donc à la machine à faire peur car elle est devenue le lieu crucial d'une confrontation des regards posés sur ce qui est désigné comme limite du visible, seuil du figurable, hors champ du représentable. C'est avec la peur et l'horreur que s'engage aujourd'hui le débat sur la légitinùté de la figuration et de la représentation. Je dis aujourd'hui car, à la fm du XIXo siècle, la question avait été déjà clairement mais autrement posée par les artistes lorsqu'ils abandonnèrent la figuration pour la non figuration que l'on appela à tort l'abstraction. Or en ce temps-là ce n'était pas tant l'horreur et l'infigurable qui faisaient débat mais la soumission des regards asservis par la consommation des produits plus ou moins mimétiques de l'art bourgeois. C'est au nom de la liberté que l'on se débarrassait de la figuration ou de la forme. L'art était travaillé par les utopies. Les guerres et les révolutions ont changé les enjeux des combats pour la liberté, on ne se bat plus pour des utopies mais pour construire l'espace public d'un partage et d'une résistance. Les mutations dans l'objet ont laissé place aux interrogations sur le statut des sujets pris dans le réseau des objets et menacés de devenir eux-mêmes objets. Le spectacle immédiat de l'actuel s'adresse à une solitude massifiée. Donc paradoxalement la machine à faire peur et à tout montrer qui depuis le 11 septembre semble avoir fait l'unanimité dans l'effroi n'a rien pu produire de partageable car ce qui est contagieux n'est pas partagé. Agoniser ou mourir ensemble ne fait pas de la souffrance et de la mort une expérience commune. Les crimes et les abominations du nazisme nous ont appris que dans les camps l'horreur était sans partage et que c'est à nous aujourd'hui les vivants qu'il appartient de penser et de produire la représentation qui rendra sa dignité au partage de la mémoire. Cette œuvre de sépulture n'a rien de commun avec une quelconque figuration de l'horreur, une reconstitution visuelle. La représentation travaille inlassablement avec l'invisible. En ce sens, c'est toujours l'infigurable qui est l'objet de la représentation, quels que soient les choix formels de la visibilité et l'objet de la représentation. L'œuvre décisive de Claude Lanzmann vaut en ce sens à la fois comme exemplaire au sens où elle défmit et expose dans toute sa radie alité un choix de représentation en correspondance avec ce qu'il évoque, la Shoah, et comme exemplaire d'un enjeu de toute représentation. La vertu et la liberté ne sont pas plus figurables que le crime. Tout est

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représentable et la représentation fait par définition le deuil du tout au cœur même de ce qu'elle montre. La question n'est donc pas celle d'un droit à la figuration mais d'un devoir de représentation. On a eu l'exemple quasi caricatural de ce que l'industrie du spectacle peut produire avec la révélation des tortures en Irak. Sous prétexte de ne rien cacher des horreurs de la guerre, les téléspectateurs et les lecteurs de la presse ont été confrontés aux photos de famille des tortionnaires. La guerre transformée en lieu de production des permanents du spectacle que sont devenus les soldats américains, la torture et ses plaisirs pervers faisaient de la guerre la scène de la condition humaine défmie comme suppôt de fantasmes partageables dans l'aveu, partageables dans le châtiment, partageables dans la parodie d'un procès ou d'un pardon. Derrière cette fiction de guerre transformée en partouze inavouable mais avouée comme à une soirée de reality-show, se dissimule la réalité de la guerre, celle qui est faite par la puissance des armes et des intérêts, la guerre qui n'a que faire de la morale, de la confession et du pardon, la guerre impitoyable dont nous sommes en droit de vouloir débattre. La guerre n'est pas montrable et ne l'a jamais été. La représentation de la guerre ne peut être que le partage construit et différé de son récit. Être d'accord ou en désaccord avec cette guerre ne peut en aucun cas passer par le spectacle de ces images-là. L'effondrement de toute représentation est le plus sûr moyen de rendre impossible toute idée de paix, de trêve, de confiance retrouvée dans des contrats humains fondés sur la parole. Le spectacle de ces images n'est rien d'autre qu'un plaidoyer indirect pour légitimer la poursuite de la guerre elle-même alors qu'en apparence nous sommes saisis dans le régime de l'aveu et de la dénonciation. Voilà pourquoi la défense de la représentation est notre seule arme contre le mensonge et contre la dictature. Tout représenter sauf le Tout Cette défense de la représentation ne peut aller sans aborder la problématique des limites. Si j'ai dit plus haut que l'on peut tout représenter sauf le Tout, n'est-il pas nécessaire de s'arrêter sur les notions de limite et d'illimitation telles qu'elles sont pour ainsi dire ballottées dans le discours général, dans la vulgate médiatique? Dans un paysage social et politique où la police et toutes les formes de censure s'exercent sur la création et sur la pensée en général, formuler une question en termes de limites pourrait donner le sentiment ambigu que l'on ouvre une réflexion propice à la justification de toutes mesures policières et morales qui aujourd'hui sont mises au service de la répression au nom du combat. Nous sommes entourés, baignés même dans une atmosphère 16

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d'intolérance à tout débordement. Trop d'images, trop d'informations, trop d'artistes, trop d'étrangers... la pensée des limites est devenue le substitut de toute pensée politique et la justification de toutes les peurs et des remèdes qu'elles appellent. Exagérer est bien le verbe qui désigne tous les abus. Interdire, limiter contrôler, brider, réguler, normaliser, encadrer on pourrait multiplier les verbes qui, à l'inverse, sont là pour rassurer et mettre de l'ordre là où l'excès est synonyme du désordre. Ainsi toutes les modalités de l'empêchement et de l'obstacle sont bonnes à saisir. L'absence de limites annoncerait l'anarchie. Or c'est dans le même mouvement que la pensée de la production, de la productivité, c'est-à-dire du profit et de la consommation, se nourrit d'une idéologie de la surabondance, d'un engouement pour l'excès. L'insatiabilité des besoins justifiés confusément au nom du désir est le maître mot du marché qui doit tout satisfaire. On n'est jamais trop riche, jamais trop puissant. Le vocabulaire hyperbolique de la prospérité capitaliste aime les superlatifs, les supermarchés, les superpuissances qui peuvent à leur tour brandir l'évidence fracassante des formules telle que «justice sans limite! » formule qui est, à elle seule, une monstruosité sémantique et conceptuelle. La justice est-elle même pensable lorsqu'elle se donne pour illimitée? La justice n'est-elle pas nécessairement une composition des rapports et des droits intersubjectifs limitant les rêves de toute puissance de chacun? C'est de ce fait la même société qui dans le même mouvement déploie le rêve cultivé et illustré par les media d'un monde sans frein, sans tabou, sans différence des sexes, sans écart, sans les limites d'une quelconque altérité. Ce monde qu'on dit mondialisé ne connaît ni frontière ni obstacle il est la face idéologique d'une réalité économique ultra libérale. Il est le contraire d'un monde en ce sens que le terme même de monde a toujours voulu désigner l'unité partagée d'une organisation signifiante. Un monde c'est toujours la fiction opératoire d'une communauté, y compris quand elle dépassait ses frontières. Quand Christophe Colomb découvrait le nouveau monde, il déployait encore la notion d'un monde intériorisé dans les dispositifs de croyances et de savoirs. Les limites reculaient mais ne disparaissaient point. Désormais il semble que le discours des limites, de l'altérité, du contrôle et du respect des différences a laissé place au bornage de la censure et de la police. Le sujet citoyen, le sujet parlant s'inquiète en nous au seuil de ce siècle, du devenir des constituants du monde et de l'humanité mêmes dont il croyait pouvoir se réclamer sans fin. Ces constituants sont ceux qui fondent la sociabilité d'un vivre ensemble sur des opérations symboliques et contractuelles, des opérations qui cadrent et donnent forme défmie aux écarts qui nous séparent infmiment les uns des autres et aux liens qui nous unissent les uns aux autres.

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Ainsi toute problématique des limites est confrontée à ces deux faces contradictoires, la répression et la régulation. Est-il possible de concevoir un monde habité par l'homme, conçu, pensé par lui qui ne porte la marque du débordement et de l'infmité ? Est-il possible inversement de penser la communauté humaine dans sa cohabitation paisible sans reconnaître la nécessité d'une composition ordonnée des rapports qui ne peut se passer d'une pensée des limites. Mais de quelles limites s'agit-il dans chaque cas? On ne parle pas de la même chose si l'on évoque la contrainte de réalités toujours mouvantes et historiquement variables, ou encore la détermination matérielle et technique des événements c'est-àdire leurs causes ou si l'on invoque que les relations d'altérité sont constituées par la reconnaissance et le respect mutuels qui exigent la limitation de la toute puissance de la force ou du désir. Pourtant entre ces différents registres les nouages sont constants. Je crois que la question de l'art se situe très exactement au carrefour de cette problématique inextricable. Il est en effet impossible de séparer ce que nous venons de distinguer. Ne pas confondre les différents registres de l'expérience des limites et ceux de leurs débordements, ne signifie nullement que nous sommes en mesure de repousser les uns pour mieux servir les autres. C'est au cœur des déterminations et des contraintes que se pose avec toute sa pertinence la question de l'illimité. L'infmi habite le fmi, c'est là qu'il faut le faire opérer; l'invisible est immanent au visible. C'est la plus forte avancée de la pensée philosophique que d'avoir reconnu contre toutes les prérogatives de la théologie que l'infmi n'était pas un attribut de la transcendance, que l'invisible n'était pas un privilège divin. L'infini est humain et l'invisible est le lieu de germination de tous nos signes. L'image en est la trace, le signe spécifique. Si Dieu n'aime pas les images c'est qu'il redoute que sa créature y reconnaisse sa propre illimitation, la puissance de sa démesure, son génie de l'excès. Dieu n'aime pas la concurrence de celui qu'il a pourtant voulu, nous dit-on, à sa propre image, donc participant à son infmité. Cela signifie donc qu'à chaque moment de la vie, créateurs et spectateurs traversent quelque chose de l'ordre d'une crise: nous faisons sans cesse l'épreuve de nos déterminations, de nos limites et de ce qui nous conditionne en même temps que nous éprouvons notre propre incommensurabilité. Autrement dit nous ne sommes pas sommés par la vie de choisir entre le réel et le fictif mais nous sommes inévitablement confrontés à ce qui nous limite et nous asservit au cœur même du sentiment indélébile que nous sommes les penseurs du possible et de l'impossible, les opérateurs intempestifs du débordement. Nous sommes les maîtres de l'irréel du présent, c'est cela le pouvoir imageant.

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Cette disposition pour l'infmi est la marque du sujet parlant en tant qu'il est sujet du désir et c'est pour cette raison même que j'y vois sa condition d'homme qui rencontre la question des limites dès que s'impose sa sociabilité et sa capacité de cohabiter et de partager. Là est le paradoxe qui fait la sève de notre questionnement: vivre ensemble c'est trouver la mesure d'un partage, du partage de notre humanité c'est-à-dire de l'incommensurable. Voilà pourquoi je crois important de revenir un instant sur le terme même de condition. Disons que la question des limites renvoie non seulement à ce qui conditionne mais à la notion même de condition. Il faut ici entendre le terme de condition tour à tour comme ce qui est nécessaire à titre de cause. Il n'y a pas de fumée sans feu, le feu est la condition de la fumée. Mais la condition est aussi ce qui fonde le sujet dans son humanité même. Condere fonder. La condition est ici à comprendre dans les trois sens que j'isole par commodité: au sens où Malraux en tant que romancier parle de conditionhumaine,Simone Weil dans une démarche sociale de condition ouvrière, Hannah Arendt du point de vue de la philosophie politique de conditionde l'homme moderne. Il s'agit comme on l'entend bien non pas de désigner la soumission à des conditions, causes qui imposeraient leur ordre, leur nécessité et leurs limites, mais régime propre à tout geste, état intrinsèque de tout acteur humain. Or ici la condition ne renvoyant à aucune antériorité donne au contraire sa forme à un horizon d'être, à une visée de sens, à une forme existentielle. La condition est alors à la fois dessin et dessein, figure et projet. En effet Malraux parle de condition humaine pour construire une fiction historique sur la communauté des combats et le partage des résistances au cœur des émotions les plus fondatrices, qu'est-ce qu'un lien dans l'affrontement de la mort? Un sujet humain est une existence vouée à la révolution. La condition humaine n'est que l'ensemble des mouvements faits pour se débarrasser des conditions. Le sujet du désir tend vets l'inconditionné. Simone Weil aborde la situation humaine du travail pour y saisir ce qui s'y joue de la défmition même du sujet digne de la grâce. Il ne s'agit plus de geste historiquement héroïque mais bien au contraire d'une réflexion sur la soumission des corps et l'insoumission possible ou impossible de l'esprit. Rien de plus limitant et contraignant que le travail en usine auquel Simone Weil est allée volontairement se soumettre. C'est dans ce conditionnement maximum qu'elle veut saisir ce qui se joue de la condition humaine elle-même. Pour Arendt, la condition de l'homme moderne est celle du sujet pris dans la crise irréductible que provoque la construction des totalitarismes qui menacent le sujet de la pensée et de la liberté. La condition de l'homme moderne, délivré ou orphelin des amarres qu'offraient les traditions, doit construire sa visée de sujet inconditionné. Défmissant l'homme comme 19

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«être des commencements» elle dit bien que la condition de l'homme moderne est celle d'un sujet qui doit se battre car il est menacé de ne plus avoir accès à la liberté de ses gestes inconditionnés. Avoir accès à son intime illimitation, c'est se débarrasser de toutes limites et de toutes contraintes. «L'artiste, dit-elle, n'est contraint par rien pas même par la vérité». Mais cet homme inaugural et inaugurant est d'abord et pour toujours membre d'une communauté sans laquelle aucune vie n'est possible. C'est donc dans la construction des échanges intersubjectifs, dans les rapports d'altérité que se dessinent les figures vivantes de la réalité et du possible. Arendt est sans doute la philosophe du XXc siècle qui a approché le plus près le paradoxe critique de l'infmi et du partage. Dès lors la question des limites de la représentation ne peut plus être pensée en termes de limitations et de déterminations castratrices ou réductrices mais comme horizon intentionnel, visée signifiante, infinité non maîtrisable du possible. Le même homme étant penseur et acteur de l'incommensurable, est aussi confronté à sa fmitude. Rien n'arrête le mouvement de la libre représentation, que ce soit sous le signe du fantasme ou de la raison, sous le signe de l'expérience, de l'hallucination ou du rêve, sous le signe de la science ou celui de l'art. Un sujet humain est un sujet que rien n'arrête qui vise avec ses mots avec son regard un horizon qui excède sans fin les limites de l'épreuve actuelle qu'il fait du monde. Alors que sont les limites de la représentation pour un sujet que rien n'arrête si la puissance imageante ne connaît pas de déterminations contraignantes? C'est ailleurs qu'il faut chercher les raisons de la forme, du cadre, des déterminations historiques... Quelles sont les réalités ou la réalité qui fondent les conditions de la représentation? Avant d'aborder ce régime des conditions qui n'est autre que celui du partage des signes et de la construction commune du sens, il faut d'abord s'arrêter un moment sur la question du temps. Pourquoi? Parce que le sujet de l'incommensurable est un sujet fmi, mortel, marqué dès son entrée dans le monde par la caducité de son corps, d'un corps qui est le lieu subjectif, privé, irréductiblement singulier avec lequel il fait l'épreuve, l'expérience du monde et de l'irréversibilité de tout ce qui lui arrive. La condition de tout geste et de toute pensée c'est d'abord la vie et la vie pour un sujet humain n'est qu'une suite ininterrompue de franchissement, de seuils de passages. La psychanalyse a découvert à travers la clinique, c'est-à-dire par la voie de la souffrance psychique, que tout ce qui limitait la liberté d'un sujet renvoyait à des traumatismes et à des échecs dans les passages successifs qui constituent le sujet désirant et parlant. C'est d'abord et avant tout la carence des opérations imageantes, la déficience des capacités symboliques qui retiennent le sujet dans les rets paralysants d'un désir qui n'est pas le sien et qui pourtant ne lui 20

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donne accès à aucun autre. Sans image point de rapport c'est-à-dire point d'altérité ni par conséquent de mouvement constituant pour le sujet luimême. Sans image point de parole donc. L'incapacité de représenter, l'inaptitude à produire des images, l'absence d'opérations imaginaires coupent le sujet de tout accès aux fonctions symboliques et donc à son humanité même. Faute d'avoir pu franchir des seuils le sujet qui souffre psycmquement transgresse dans une sorte de parodie douloureuse de son illimitation. Je renvoie ici aux travaux clinique et théorique de Laurie Laufer sur l'expérience du deuil, qui est sans doute le paradigme fondateur de toute expérience des seuils. Le rapport des vivants à la mort, c'est-à-dire toujours nécessairement à la mort de l'autre, me pousserait à dire que vivre c'est toujours survivre à la mort d'un autre. C'est en ce sens que notre société produit dans le même mouvement une déficience croissante d'images et d'imaginaire et une croissance de passages à l'acte, de crimes et de gestes pervers qui miment l'absence complète de limites. Nous perdons l'art des passages et des seuils. Et comment cela se fait-il? Par une atteinte portée à la structure temporelle de l'imaginaire; les media par leur flux, leur mise en boucle, leur rythme mercantile, produisent à proprement parler de la précipitation ce qui veut dire tomber la tête la première prae caput.Par quoi je veux indiquer que la question des limites n'a de sens que dans la prise en compte de l'histoire des seuils. Franchir, s'affranchir, c'est un même mouvement qui permet à celui qui pense qui parle et qui désire d'être animé d'un mouvement ininterrompu de va et vient entre l'infinité de son désir et la finitude de sa condition corporelle, sa mortalité. L'expérience du temps est celle de la mort. J'ai dit plus haut que vivre c'est toujours franchir la mort d'un autre, c'est lui survivre, que cet autre soit un autre sujet ou que cet autre soit déjà en soi-même celui dont on fait le deuil à chaque instant. Survivre c'est donc recevoir la puissance de vivre de ceux qui sont morts. Franchir c'est sans arrêt aller de la vie vers la mort mais aussi aller de la mort vers la vie sans ce double mouvement de passage qui fait de la vie elle-même l'épreuve de passes et de passages incessants. Il n'y a ni représentation ni image mais peut-être faut-il plutôt dire que ce sont les opérations imageantes et de représentation qui constituent le tissu temporel des passages. En quoi consiste l'art des artistes documentaristes qui produisent des images de ces sujets qui passent sans cesse de la vie à la mort et de la mort à la vie? Il consiste justement en ceci qu'ils saisissent ce qui en chacune de leur rencontre avec les conditions réelles d'existence d'un sujet dans un cadre donné fait de ce sujet un lieu incommensurable et produire l'image d'un sujet parlant et imageant, saisir la scène invisible où il se représente son propre accès à l'illimité. C'est faire au spectateur un présent infini, lui offrir la figure de son accès 21

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intime au possible, bref lui donner bien plus que ce que l'on a soi-même puisqu'il s'agit de faire circuler entre le créateur et le spectateur une monnaie invisible, une espèce indivisible, il s'agit de partager un manque, l'objet même du désir, l'horizon de nos faims et de nos soifs. C'est en vertu de cette surabondance du don dans l'image, de ce principe de débordement que la seule chose qui devient impossible c'est l'accès à la totalité. C'est la démesure et l'infmité propre au sujet qui produisent justement les seules limites effectives de la représentation: il n' y aura jamais de représentation de la totalité ni de sujet totalisé, ni de regard totalisant. L'inflnité ne sera jamais l'objet de la vision et au cœur du visible lui-même. L'invisible se manifeste comme sa secrète et irréductible infinité. Seules la métaphysique et la théologie ont voulu concevoir et imposer à la croyance l'existence d'un être auquel on puisse attribuer l'inflnité et la totalité. Mais faut-il rappeler comment Emmanuel Levinas a lui-même retraversé la parole biblique pour faire de l'infinité de son Dieu un principe irréductible à quelconque totalisation et donc à tout totalitarisme? L'inflnité qui fait le deuil du tout n'est autre que le terme par lequel se fait reconnaître l'écart incommensurable qui nous sépare de l'autre et la nature incommensurable du lien qui nous relie à lui.

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Enfance,

psychogenèse

et infantile
Norbert Zemmour2

Marie-Claude Fourment-Aptekman\

Résumé La prise en considération de l'infantile dans la psychogenèse apparaît indispensable. Il semble en effet impossible d'envisager le développement de l'enfant de façon cumulative, dans la mesure où le temps psychique est différent du temps chronologique en raison de la particularité de la sexualité humaine et de l'extrême impuissance du nouveau-né humain qui le lie nécessairement à un autre. L'infantile est étendu ici à un mode de pensée particulier, lié à la petite enfance, mais dont les résurgences se font sentir à tout âge et peuvent permettre d'avoir un autre regard sur certains aspects de la psychopathologie de l'enfant, ainsi que sur l'éducation. Mots clés Education;

enfance; infantile; psychogenèse ; psychopathologie.

Summary It is absolutely necessary to consider the concept of infantile in psychogenesis. It seems, in fact, impossible to accept looking at the development of the child in a cumulative way, because the psychological time is different of the chronological time, the reason being the particularity of human sexuality and the unpowerfullness of a new born which makes impossible not be linked to another. The infantile concept is here spread to a particular way of thinking, which is characteristic of small infancy, but it may come back at any time and permits another look on certain aspects of child psychopathology as well on education Key words Childhood;

education; infantile; psychogenesis;

psychopathology.

L'infantile comme concept s'oppose apriori tout à la fois aux notions d'enfance et de psychogenèse. En effet, si la notion d'enfance peut être
1 Professeur de Psychologie de l'enfant, Directrice de l'Unité Transversale Recherche Psycho enèseet Prychopathologie, g université Paris 13. 2 Psychiatre, psychanalyste, Docteur en Psychologie. de

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caractérisée comme un temps chronologique de la vie au cours duquel la psychogenèse est spécialement active, l'infantile ne correspond pas à un temps chronologique, mais réapparaît, fait irruption, à des moments imprévisibles sous formes de traces de déterminismes inconscients tout s'abord sexuels, puisque c'est dans ce contexte que ce terme est apparu sous la plume de Freud et que l'on peut étendre à la sphère du langage et au rapport au monde en général3. La psychogenèse est avant tout, chez Piaget, une théorie de la connaissance: réfutant, ainsi que Wallon, pour d'autres raisons, les catégories kantiennes, il introduit la notion de psychogenèse comme explication de l'état des connaissances chez l'adulte. Il ne s'agit donc pas, au début de sa démarche, d'un intérêt ni pour l'enfant, ni pour l'enfance, mais d'un intérêt épistémologique sur la formation des connaissances. Cette psychogenèse serait une marche en avant vers un état d'équilibre de plus en plus stable entre le sujet et le monde des objets physiques dont le point culminant serait atteint au moment du dernier sous stade des opérations formelles. Cette psychogenèse a donc une visée explicative et non descriptive comme l'étaient les anciennes monographies sur des bébés, auxquelles Piaget n'accorde aucune valeur. Comme théorie de la formation des connaissances, la psychogenèse piagétienne n'englobe pas la sphère du sexuel qui représente un obstacle à la bonne marche du développement, comme le montre l'exemple répétitif de Clan4, caractérisé comme un jeune garçon onaniste que cette particularité met à la marge de la psychopathologie. Enfance et psychogenèse ne sont pas non plus corrélatives. Dans une perspective moderne dite de Span-Life, la psychogenèse se poursuit tout au long de la vie, même si cela n'est pas dans le sens d'un progrès cumulatif, mais de réorganisations liées davantage à la perte qu'au gain. Ces trois notions, enfance, psychogenèse et infantile, s'opposent fondamentalement sur la question du temps.

Le temps psychique L'idée d'un devenir, d'un cheminement, suppose que quelque chose persiste sous la forme de traces, voire de cicatrices, consécutives à l'origine infantile de la constitution de l'être humain. Cette insistance et cette persistance tiennent, selon Freud, à l'instauration particulière de la sexualité humaine qui se fait en deux temps et ne permet pas à la psychogenèse de se dérouler sur un axe temporel linéaire. L'amnésie

3 Cf. Lesourd S. (2001) L'a-structuration, traces de l'infantile, L 1nfantile, 1, 49-58, Martin Media. 4 Piaget J. (1926) La représentation mondechez l'enfant,Paris, P.D.F., 1972. du

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infantile, qui vient recouvrir la sexualité infantile, fait que les événements sexuels ne peuvent pas être pensés avant que ne soient réalisées, par la puberté, les conditions d'un vécu corporel des émotions sexuelles. Ce n'est donc que dans l'après-coup que certains événements liés à la vie sexuelle peuvent recevoir une signification. Certaines expériences échappent au Moi dans un premier moment, en laissant cependant des traces mnésiques qui permettent à tout instant à l'archaïque de surgir non pas dans le présent, mais comme présent. Cette notion d'après-coup, considérée tout d'abord, avec le cas d'Emma (1895)5, comme l'apanage des hystériques, serait liée à un traumatisme sexuel survenu pendant l'enfance qui ne saurait, pour cette raison, être interprété comme tel au moment où il se produit. C'est à la faveur d'un autre événement, lorsque la jeune fille est devenue pubère, que l'angoisse se déclenche en relation avec une trace mnésique. Le souvenir peut alors susciter un affect que l'incident lui-même n'avait pas provoqué, et il faut attendre l'apparition de sensations sexuelles pour comprendre les faits remémorés. Dès 1905,

avec l'analyse du cas Dora 6, Freud renonce à l'idée qu'« un traumatisme

psychique [... puisse être] la condition préalable indispensable à la formation d'un état hystérique », et que, bien au contraire, « le traumatisme [...] apparaît [...] incapable d'expliquer, de déterminer le caractère distinctif des symptômes» (p. 17). Cependant, l'étude de ces cas d'hystérie met en lumière l'aspect logique du temps psychique indissolublement lié à l'infantile qui porte en lui des déterminations inconscientes permettant de concevoir que notre passé nous attend dans l'avenir, non de façon hasardeuse, mais comme réactivation de certaines expériences d'ordre sexuel qui échappent momentanément au moi du fait du retard de la puberté? Par la suite, comme on le sait, Freud ne reliera plus l'après-coup à un événement accidentel qui ferait plus tard traumatisme, mais fera de la séduction un fantasme qui, couplé au refoulement, devient une condition nécessaire à la constitution du moi et à celle de la névrose infantile8. À l'origine de la sexualité infantile se situe l'expérience de satisfaction que Freud ne manque pas de rapprocher de la satisfaction sexuelle que l'enfant connaîtra plus tard. L'après-coup est déjà présent au berceau et le suçotement en est un exemple emblématique, puisqu'il représente tout à la fois un mode d'assouvissement auto érotique venant à la place de
5 Freud S. (1895) Esquisse d'une psychologie scientifique, in Naissant"e de la psychanalYse, aris, PUF, 1956 P 6 Freud S. (1905) Fragment d'une analyse d'un cas d'hystérie, in Cinq psychanalYses, Paris, PUF, 1979. 7 Freud S. (1905, 1915) Trois essaissur la théoriede la sexualité, Paris, Gallimard, 1962 8 Rassial J. J. (2001) L'infantile comme concept, L'Infantile,1, 13-20, Martin Media. 25

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l'expérience de satisfaction liée à la mère, préfigure aussi d'autres expériences de satisfaction liées à la sexualité adulte. Le suçotement représente ainsi une triple temporalité comme acte effectué dans le présent, lié à une satisfaction passée, annonçant des satisfactions futures. L'expérience de satisfaction comporte deux points importants concernant une approche plus globale de l'infantile. Le premier, en lien direct avec le temps psychique, est la répétition: en cas de nouvelle détresse, l'appareil psychique va réactiver les schèmes de l'expérience de satisfaction, mais la répétition entraîne immanquablement la déception par rapport à l'expérience originaire. La recherche de satisfaction est fondamentalement une répétition qui s'inscrit dès le début de la vie dans l'appareil psychique. Il n'y a donc pas de marche en avant, mais plutôt un mouvement rétrograde qui apparaît dès l'origine et perdure dans la compulsion de répétition, comme indice de la tentative de retrouver l'expérience de satisfaction originaire. Le deuxième point constitue en fait un paradoxe qui apparaît dès L'esquisse d'une prychofogiescientifique (1895). Freud défmit la sexualité infantile comme auto-érotique car elle ne connaît pas encore d'objet sexuel, mais il y a cependant une équivoque entre présence et absence de l'objet. En raison de son immaturité, l'enfant ne peut éprouver l'expérience de satisfaction que grâce à la présence d'un autre qui va la lui apporter par une action spécifique, ou bien causer la souffrance par son absence ou une action inadéquate. Freud caractérise cet autre comme Nebenmensr:h,c'est à dire l'humain d'à côté, celui qui est proche, la figure du semblable secourable. Il s'agit d'un autre « préhistorique et inoubliable» qui ne peut ni se dire, ni encore moins s'écrire, mais dont les traces persistent sous la forme de l'infantile. Cet autre que l'enfant perçoit très tôt, est, selon Freud9, celui dont la perception éveille à la connaissance: la mère, source originaire et mythique de toute satisfaction, n'est pas expérience de toute satisfaction. Il y a un reste énigmatique qui éveille l'attention psychique et la recherche. C'est le manque lié à la mère qui fournit les états d'attente, d'aspiration, de désir et qui est aussi le point de départ du rapport à la réalité sans qu'il soit nécessaire de convoquer des pulsions épistémophiliques. Si la mère est une énigme, c'est qu'elle est d'emblée un objet divisé, celle qui donne, ou non, la satisfaction, en étant tour à tour le bon et le mauvais objet pour Mélanie I<lein10. Elle représente aussi une double altérité. Elle est soit l'autre comme autrui, le semblable, lieu où la mère est la source de rapports imaginaires, soit elle est l'autre
9 Freud S. (ibid.) 10I<J.einTvL(1957) Envie et gratitude, in Envie etgratitude et autres essais,pp. 33 et sq, Paris, Gallimard, 1978. 26

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comme grand Autre. De cette double altérité découlent plusieurs figures ou lieux. L'autre maternel est le lieu d'une double interrogation: en miroir du « que veux-tu? » adressé à l'enfant, peut être renvoyé par ce dernier « que me veut-elle?». Cet autre maternel est aussi le lieu d'une perte, la satisfaction n'est en effet pas toute satisfaction. De là s'origine l'objet perdu à la recherche duquel l'individu peut s'adonner la vie entière. Il représente aussi le lieu capital d'un nouage au langage qui permettra plus tardivement une attente, un ajournement de la satisfaction, comme en témoigne le jeu du Fort-Da. De même que la mère est un objet divisé, un clivage s'instaure dans le moi de l'enfant. Au tout début, l'auto-érotisme trouve sa satisfaction dans le corps propre et le mode de fonctionnement est le principe de plaisiï. Puis il y a clivage entre entre Moi Plaisir et Moi Réalité, mais, nous dit Freud, chez beaucoup « la pulsion sexuelle ne se soustraiIa jamais à la domination du principe du plaisir ». Cela vaut également pour la pensée: «Une forme de l'activité de pensée se trouve séparée par clivage: elle reste indépendante de l'épreuve de réalité et soumise au principe de plaisiï» 11. Ce clivage permet la création de fantasmes à l'œuvre dans les jeux d'enfants, et qu'il, lorsqu'il se poursuit sous la forme de rêves diurnes cesse de s'étayer sur des objets réels. Ce clivage se produit dès la naissance en raison de la castration que cet événement opère pour la mère comme pour l'enfant et, grâce à lui, le Moi Plaisir persiste tout au long de la vie et la pensée elle-même n'est jamais entièrement soumise au principe de réalité. Les débuts de la psychogenèse sont ainsi, dès le départ, marqués par l'expérience de satisfaction, indissolublement liée à la mère comme objet divisé, renvoyant à un moi presque d'emblée clivé. Ils s'organisent autour de la perte, celie de l'objet et de la nostalgie de l'expérience de satisfaction, cette dernière étant à la source de la sexualité infantile d'où s'origine l'après coup. Le temps psychique y est nécessairement complexe et très tôt marqué par des mouvements rétro antérogrades. Une logique tout à fait différente gouverne la psychogenèse envisagée en termes de stades de développement, bien que les deux auteurs majeurs dans ce domaine aient entretenu des relations fortes avec la psychanalyse pendant une longue partie de leur vie. Les régressions à des stades antérieurs sont envisagées par Piaget comme une solution cognitive lorsqu'un problème s'avère trop difficile à résoudre. Wallon, quant à lui rejette l'idée d'un déterminisme inconscient qui ferait de l'individu un débiteur a posteriori de sa vie psychique passée, au profit
11 Freud S. (1911) Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques, in Risultats, idées,problèmes,tomel, pp. 139-140, Paris, PUF, 1998. 27

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d'une dialectique entre l'individu et des conditions sociopolitiques déterminées. C'est pourquoi, selon lui, les jeunes délinquants sont victimes de leurs conditions de vie (pauvreté) qui les rendent parfois pervers, ou du moins difficilement éducables, ce qui l'amènera cependant plus tard à prendre des décisions discutables à propos de ces jeunes. Bien que la visée de Piaget soit épistémique, il n'en demeure pas moins qu'il insiste sur le nécessaire enchaînement des stades, ce que l'expérience dément, certains jeunes réussissent en effet des problèmes complexes de l'intelligence formelle (échelle de Longeot) tout en échouant aux épreuves de conservation caractérisant l'entrée dans les opérations concrètes. La progression du raisonnement se caractérise cependant par des progrès d'ordre logique: le raisonnement se ferait tout d'abord par des liaisons de proche en proche entre des évocations auditives ou imagées qui caractérisent la pensée syncrétique, puis il serait porté par une logique du concret à l'œuvre dans les conservations, pour aboutir, enfin, à une logique débarrassée du concret, c'est à dire des données perceptives et de celles de l'action directe sur les objets. C'est l'envol de la pensée adolescente qui pense le possible, caractérisé par son aspect non perceptible et qui permet, pour des raisons analogues, d'entrevoir l'infini. Bien que Wallon conçoive un développement beaucoup moins linéaire que celui envisagé par Piaget, marqué par des alternances fonctionnelles, où le moi est successivement tourné vers le monde extérieur ou le monde intérieur, il donne du raisonnement et de sa psychogenèse une version non moins téléologique, où le raisonnement serait tout d'abord soumis au cycle des apparences qui ferait obstruction à la compréhension de l'origine des choses et de leur fonctionnement, incompréhension renforcée par le manque d'idéation, c'est à dire l'incapacité de suivre une idée dans le cours du discours qui serait sans cesse perturbé par des perceptions visuelles, mais aussi auditives, la simple sonorité des mots faisant passer l'enfant d'une idée à une autre comme dans les fabulations12. Il s'agit du réalisme perceptif dont l'enfant doit peu à peu s'abstraire pour arriver au stade de la pensée catégorielle, qui représente une sorte d'aboutissement de la pensée, comme l'est le stade des opérations formelles pour Piaget. Dans cette conception, le temps psychique est donc orienté, vectorisé vers un certain type de pensée caractérisant les enfants normaux à un certain stade de développement. Pour Piaget, l'aboutissement est représenté par la pensée formelle, caractérisée entre autres par la combinatoire, qui peut être modélisée par le groupe de I<lein, à l'accès aux probabilités lié à
12 Wallon H. (1945) Fabulation et tautologie, in Les originesde la pensée chez l'enfant, pp.240-262, Paris, PUF, 1975. 28

PENSER,

RÊVER, CRÉER

l'émergence de la notion de hasard à la fm de la période des opérations concrètes et à sa résolution au cours des opérations formelles. Tout le monde n'y parvient pas, mais il semble qu'aussi bien pour Piaget que pour Wallon, le développement du raisonnement, aidé par l'éducation et l'école, ait pour [malité généralisable à l'ensemble des enfants normaux, au moins la maîtrise des opérations concrètes pour l'un et celle de la pensée catégorielle pour l'autre. Il s'agit donc d'une capacité à organiser le monde, celui des objets physiques en particulier, en se détachant des caractéristiques prégnantes de ces derniers, qui étaient à la source de la pensée syncrétique. Mais on peut faire l'hypothèse que chez chacun d'entre nous, il existe à des degrés divers, une persistance normale de ce mode de pensée qui ne ressortit pas de la psychopathologie. Quel serait alors le statut de cette persistance dans la psychogenèse de Piaget et de Wallon?

Peut-on caractériser

un infantile de la pensée?

Freud nous permet d'envisager que la partie de l'activité de pensée indépendante de l'épreuve de réalité et soumise au principe de plaisir, représente la part infantile de notre pensée. Elle donne lieu à la production de fantasmes et s'exprime aussi dans les théories sexuelles infantiles qui présentent deux versants. Le premier concerne la manière d'envisager la différence des sexes et le second s'affronte aux mystères de la fabrication et de la naissance des enfants. Freud insiste sur la rigueur et le sérieux de ces théorisations successives qui ont une importance structurante pour le développement de la pensée, mais c'est sur ce point qu'il rencontrera le plus de résistances du côté de la psychologie génétique naissante. Les observations plus ou moins fortuites de l'enfant le conduisent à penser le manque de pénis comme une castration, « et l'enfant se trouve en devoir de s'affronter à la relation de la castration avec sa propre personne ». La résolution de cette question prend du temps, surtout pour la petite fille et pour la femme qui « longtemps encore espère se trouver pourvue d'un pénis et [chez qui] cet espoir persiste très tardivement ». La solution réside en une formation de compromis qui maintient les termes de la contradiction initiale entre acceptation et refus de la castration: « Il était là Qe pénis) mais il a été enlevé» ou « Il n'est pas là, mais il va se développer ». À propos du petit Hans, Freud ne cache pas son admiration devant les progrès continuels de l'enfant pour accéder à une vision consciente et libre de toute déformation en dépit des explications données par les parents, insuffisantes et timorées. Ces progrès passent par la réapparition répétitive du même désir, source d'angoisse, celui de posséder la mère. 29

PSYCHOLOGIE

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La suite du développement de la pensée va dépendre du mode de résolution de la question de la différence des sexes, qui ne se fait pas de manière abstraite, mais sur le mode imaginaire et symbolique. Cette solution peut être rigide et fermée, ou souple et ouverte, mais elle est une clé de la psychogenèse, ainsi que la solution apportée à la question qui la suit ou l'accompagne, celle de la naissance des enfants. Dans ce domaine, Freud s'insurge aussi contre les explications données par les parents, les fables de la cigogne, ou des enfants trouvés dans les choux, car elles entravent l'accès à la résolution de la question13 et font courir aux parents le risque d'une perte de confiance de la part des enfants qui peut avoir de graves conséquences à la sortie de la période œdipienne au moment où une promesse doit pouvoir tenir pour soutenir l'enfant. Du côté de la psychologie génétique, le principe de plaisir, marque de l'infantile, se manifeste par la pensée magique et la magie de la parole qui fonctionnent comme des baguettes de fée permettant la satisfaction immédiate du désir (la citrouille se transforme en carrosse), en évitant la question de l'attente. La magie de la pensée et de la parole permettent l'ubiquité et ne s'embarrassent pas du principe de non contradiction, pierre angulaire de tout raisonnement logique. En étant l'outil de la satisfaction immédiate, elles empêchent la formation de la catégorie du possible, qui n'est alors pas distingué du réel, en termes piagétiens. Cette pensée recouvre ce que Piaget a tout d'abord décrit comme pensée syncrétique, puis comme pensée égocentrique, et que Wallon caractérise également comme syncrétique tout au long de son travail. La pensée égocentrique, vivement contestée par Vigotsky, occupe une place très importante dans la théorie de Piaget et lui pose problème car il refuse ce qui permettrait d'en établir les fondements, à savoir qu'elle puisse être en lien avec la sexualité infantile. Wallon, lui, maintient l'idée selon laquelle « le développement psychique se fait sous l'influence de la libido », mais d'une libido qui serait désexualisée car, dit-il, on ne peut envisager des stades de développement uniquement sous l'angle sexuel. Pour l'un comme pour l'autre, c'est le refus de la sexualité infantile, bien évidemment en relation avec un autre mode de pensée, eXpérimentale pour Piaget et médicale, donc organiciste pour Wallon, qui les conduit à la rupture avec la psychanalyse. Comment comprendre alors la pensée syncrétique et la pensée égocentrique? D'où provient l'extraordinaire énergie physique et psychique des enfants bien portants de 2 à 5-6 ans?

13 Freud S. (1908) Les théories sexuelles infantiles, in La vie sexuelle, 14-27, Paris, PUF, 1970.

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RÊVER, CRÉER

Claparède, dans sa préface au premier ouvrage de Piagee4, en donne une interprétation. La pensée de l'enfant « se tisse à la fois sur deux métiers différents ». La pensée subjective, celle du jeu, des caprices, du Lustpn'nilP comme dirait Freud, y occupe le plan inférieur, alors que la pensée objective, le langage, la logique, en un mot la réalité, occuperaient le plan supérieur. C'est par la pression du milieu social que ce }?lan supérieur s'édifie, alors que le plan inférieur disparaît peu à peu. A la différence de Freud, Piaget semble faire l'hypothèse que le principe de réalité élimine le principe de plaisir, considéré comme un obstacle à la pensée logique. C'est sur ce point précis que Piaget s'oppose de manière forte à Freud en n'accordant pas de place à la persistance dans le temps de la pensée enfantine, qui reste l'apanage des petits et des débiles, dont le cas est cité dans LA représentation du monde,ce qui, de fait, nie l'infantile en particulier dans sa constitution sexuelle. La pensée enfantine, qui agace parfois Piaget - « certains se moquent de vous », écrit-il - a pour intérêt épistémologique majeur de montrer les progrès réalisés par l'entrée dans la pensée opératoire. Il est aussi nécessaire pour montrer le mouvement de la pensée et du langage: tout d'abord subjectifs, c'est à dire tournés vers l'enfant lui-même comme le montrent les monologues, ils deviennent objectifs et communicables par l'entrée dans la pensée logique. C'est en effet à partir de l'étude du langage et de son lien fort à la pensée que Piaget fonde l'égocentrisme, Ce plan de pensée inférieur indique aussi que sa persistance chez l'enfant plus âgé le met dans le voisinage de la psychopathologie ou de la débilité. Pourtant Piaget analyse très fllement ce qui fait l'infantile de la pensée dans des termes que ne renierait pas Winnicott: la difficulté à instaurer une séparation entre l'intérieur et l'extérieur qui amène l'enfant à croire (à tort selon Piaget) que la pensée lui vient du dehors, tout comme les mots. C'est paradoxalement de cette extériorité revendiquée par les enfants interrogés, que Piaget tire le concept d'égocentrisme: si la pensée vient du dehors, tout le monde pense la même chose et il n'y a pas lieu d'en discuter. Ce qui apparaît dès 192615, c'est la difficulté pour Piaget de considérer la place de l'autre (petit ou grand) comme déterminante dans la formation de la pensée. On le voit à sa manière de privilégier ce que disent les enfants lors des entretiens: interrogés sur la pensée, ils répondent que l'on pense avec la bouche, ce que reprend Piaget pour en faire un intertitre de chapitre, mais aussi avec les oreilles, ce que Piaget omet systématiquement, bien que les enfants précisent que les animaux
14Piaget J, (1923) Le langageet lapenséechez l'enfant, Introduction de J, Claparède, p, 7, Neufchâtel Delachaux et Niestlé, 1976 ; 15 Piaget J. (1926) Le réalisme enfantin, in La représentation mondechez l'enfant, du Première section, pp, 35-105, Paris, PUF, 1972. 31