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Périphéries

De
255 pages
Pour mieux "changer de regard" sur la périphérie et ouvrir un débat sur la ville qui dépasse les limites des "quartiers en crise", les auteurs, spécialistes des questions urbaines, ont entrepris pendant dix jours un "tour à pied" de la périphérie parisienne. Cette expérience qui est relatée dans cet ouvrage est à lire comme un voyage d'exploration contemporaine.
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COLLECTION CARNETS DE VILLE

Luc Gwiazdzinski

Gilles Rabin

Périphéries
Un voyage à pied autour de Paris

Préface de Patrick Jarry maire de Nanterre

L 'HARMATTAN

COLLECTION CARNETS DE VILLE
dirigée par Pierre Gras
DÉJÀ PARUS

Serge Mouraret, Berlin, carnets d'amour et de haine Pierre Gras, Mémoires de villes Suzana Moreira, Sao Paulo, violence et passions Jacques de Courson, Brésil des villes Pierre Gras, Ports et déports

Jean- Paul

BIais, À la Bastille...

Muriel Pernin et Hervé Pernin, Transsibériennes Nelly Bouveret, Mékong dérives Thierry Paquot, L'Inde, côté villes Collectif, Villes, voyages, voyageurs Pierre Gras, Suite romaine Baudouin Massart, Un été à Belfast Daniel Pelligra, Quai du soleil; Lyon, port d'attaches Bérengère Morucci, Alamar, un quartier cubain Jean Hurstel, Réenchanter la ville; voyage dans dix villes culturelles européennes Collectif, Ville et mémoire du voyage
À PARAÎTRE

Pierre Gras et Thierry Paquot (dir.), Le Corbusier voyageur (juin)

Route n. f. : ruban de terre au long duquel on peut cheminer depuis l'endroit où l'on s'ennuie jusqu'à l'endroit où il est futile
«

d'aller. »
Ambrose Bierce, Le dictionnaire du diable

PRÉFACE

PLACER LES BANLIEUES AU CENTRE
PAR PATRICK JARRY, MAIRE DE NANTERRE

Je ne peux que me féliciter de la parution de cet ouvrage, né de la rencontre entre ses deux co-auteurs et de l'engagement de la municipalité de Nanterre dans la préparation et la tenue du premier Forum des autorités locales de périphéries (FALP). Les co-organisateurs de ce forum avaient placé leur initiative sous le titre « Un autre regard sur la métropole ». Notre volonté était de permettre que la «métropolisation », caractéristique d'une planète de plus en plus urbaine et d'un monde « globalisé », soit appréhendée à partir des périphéries par un échange d'expériences entre collectivités locales de plusieurs pays aux réalités diverses, mais aux nombreux points communs. Nous souhaitions également que ces paroles puissent se confronter avec les réflexions de chercheurs, d'associations et de citoyens. C'est dans le cadre de cette dynamique que nous avons rencontré Gilles Rabin et Luc Gwiazdzinski, qui nous invitaient, dans leur ouvrage Si la ville m~était contée, à réinterroger notre regard sur la ville en nous appuyant

PÉRIPHÉRIES

notamment sur une approche

«

sensible ». Le contact s'est

naturellement établi pour la préparation du forum. Nous ne pouvions pas envisager leur collaboration comme une simple prise de parole dans un colloque. D'abord, cela ne correspondait pas à leurs caractères et à leurs envies. En outre, nous étions convaincus que le FALP avait besoin

de produire du lien entre

«

la ville pensée» et « l'espace

vécu ». C'est ainsi que naquirent deux projets: une traversée nocturne du centre de Paris jusqu'à Nanterre pour les participants au forum; un parcours piéton dans la banlieue parisienne pour nos deux auteurs, accompagnés d'une photographe, le tout ponctué de rencontresdébats organisées dans différents lieux. Ce parcours a été suivi quotidiennement sur le site Web du forum et a fait l'objet d'une restitution en ouverture de notre rendezvous des banlieues du monde, en mars 2006. Il se manifeste en outre avec la parution du présent ouvrage. Les impressions décrites à partir d'une marche d'une dizaine de jours à travers les banlieues proches de la capitale peuvent parfois déranger. On peut en partager certaines et en réfuter d'autres. Elles appartiennent à l'économiste et au géographe, en toute liberté. Mais elles s'inscrivent dans les débats aujourd'hui indispensables

pour mieux comprendre le présent et l'avenir du

«

vivre

ensemble» dans une métropole parisienne en mutation. Le risque de déconnexion entre l'urbain métropolitain et le «faire ville» est bien réel. Lieu d'opulence, de la consommation, du high-tech et des opportunités, la ville est aussi l'espace où s'expriment l'urgence sociale, la 10

PRÉFACE

précarité, les marges physiques et sociales, les droits de l'homme bafoués, les papiers refusés, l'inaccessibilité des « possibles» de notre époque. Il ne peut y avoir de construction de ville, «d'en

commun », dans un espace où progressent les « fractures»
territoriales, sociales, les inégalités, l'ignorance et le rejet de l'autre, des autres. Le risque est de se réveiller avec la
«

gueule de bois », sans comprendre la rage qui s'exprime

dans les périphéries. Comme le disent Gilles et Luc: «En novembre 2005, les périphéries se sont invitées dans notre actualité... L'espace de quelques jours, les marges ont imposé les termes du débat.» Pour ma part, j'ai à plusieurs reprises rappelé que «les banlieues avaient repris l'initiative », nous obligeant à questionner à nouveau les réalités de l'espace métropolitain comme lieu de vie, de quotidienneté, de projection individuelle et collective, de démocratie, de co-développement et de solidarité. À partir de notre situation locale, nous sentons bien que la métropole parisienne est «sous pression ». Notre commune, préfecture des Hauts-de-Seine, située au pied du quartier de La Défense, «premier centre d'affaires d'Europe» avec ses 320 000 emplois, est un enjeu fort, comme en témoigne le chantier urbain Seine Arche. Quelle place y a-t-il pour la solidarité dans cette « centralité» métropolitaine, lorsque 8 000 Nanterriens sont privés d'emplois, lorsque 3 300 familles attendent un logement social, dans un secteur où les prix de 11

PÉRIPHÉRIES

l'immobilier sont au sommet? Comment faire quand un quart de la population du quartier du Parc - qui borde les tours d'une grande banque - vit au-dessous du seuil de pauvreté? On ne peut laisser le marché décider seul, au risque de voir de nombreuses couches populaires exclues

du

«

droit à la ville» ou plutôt « du droit à la métropole ».

La détermination politique autour de certaines valeurs prend toute son importance pour que se construisent des alternatives au non-choix. Nanterre a construit son contre-projet urbain en expérimentant des pratiques participatives - couronnées de succès inégaux. Le renouveau de la démocratie et de l'intervention citoyenne est un chantier en lui-même, et Nanterre a mis en œuvre un compromis inscrivant 40 0/0 de logements sociaux, des services publics, des aménagements permettant de désenclaver et de refonder les quartiers. Les questions de l'emploi des Nanterriens dans les entreprises qui s'installent, de l'accès des jeunes à l'université, sont aujourd'hui au cœur d'une nécessaire jonction urbaine qui rend lisible et visible notre choix d'une «ville mieux populaire» dans une métropole solidaire. Le polycentrisme est certainement l'un des grands chantiers à engager pour construire des métropoles équilibrées et solidaires. Ce n'est sans doute pas suffisant. Même «polycentrique », la métropole peut continuer à exclure si rien n'est fait en termes de «droit à la métropole », et notamment de droit à la mobilité face aux 12

PRÉFACE

risques d'enfermement. L'ensemble des rapports entre centre et périphéries doit être remis en chantier, en se nourrissant des aspirations, des envies, des réalités de chacun. «Nous souhaitons qu'un autre regard soit porté sur les banlieues et les périphéries, car elles ne se résument pas à leurs difficultés. Leurs apports aux métropoles et à la société sont considérables. Les périphéries sont aussi des lieux de dynamisme et de créativité », avais-je déjà suggéré en ouverture du forum. Construire des métropoles solidaires nécessite de repenser en leur sein de nouvelles formes de coopérations, d'expérimenter la « gouvernabilité métropolitaine démocratique », par la participation de tous les citadins-citoyens aux territoires multiples (habitat, travail, loisirs...) et grâce à la volonté de créer des projets communs porteurs de droits, garants du recul des injustices et d'une plus grande solidarité. Nous devons refuser l'apparition de nouvelles frontières dans nos villes. À partir d'expériences et de pratiques issues des banlieues de Barcelone, Buenos Aires, Sao Paulo, Berlin, Nantes, Bogota, Milan, Lisbonne ou d'ailleurs, nous avons l'ambition de faire «bouger les lignes », de conquérir ou de reconquérir des marges de manœuvres pour contribuer à faire émerger des métropoles solidaires, démocratiques et durables. Avec nos partenaires internationaux, nous sommes convaincus que, dans un monde de plus en plus urbanisé, le fait d'agir localement dans ce sens contribue à changer la donne au niveau global. Je vous invite donc à jeter un «autre regard» sur la 13

PÉRIPHÉRIES

métropole parisienne en suivant les traces de Gilles Rabin et de Luc Gwiazdzinski. Dans leur récit, vous découvrirez les énergies, les tensions, les craintes et les espoirs des hommes et des femmes qui habitent, travaillent ou traversent nos banlieues plurielles, et vous trouverez là matière à réflexion. Les marges peuvent devenir des cœurs, assurément. C'est désormais plus qu'une simple question de point de vue.

14

PROLOGUE

Jusqu'ici, tout allait bien... En novembre 2005, les périphéries se sont invitées dans notre actualité. Avec violence. L'espace de quelques jours, les marges ont imposé les termes du débat: lutte contre les discriminations, égalité républicaine, place des jeunes dans la société... Après la musique, le langage et les modes, les banlieues se sont imposées aux centres. Liberté, égalité, fraternité: les principes républicains ont été revisités à partir des marges. Marianne a retrouvé des

couleurs. Cette

«

mise en périphérie» a changé la donne,

même si les réponses tardent à arriver. Il y aura eu un « avant» et un «après» les «émeutes de banlieue »,

puisque c'est ainsi que l'on a qualifié les « événements»
ou «embrasements» de novembre. Les déclarations d'intention et les mesures gadgets ne suffiront plus. Rien ne sera jamais plus comme avant. Nous devons modifier notre regard sur les banlieues pour ouvrir un débat sur la ville qui dépasse les limites des «quartiers en crise ». C'est le sens de la démarche engagée depuis 2005 avec la mairie de Nanterre sur le rapport centre-périphérie et sur
«

l'espace vécu» des usagers, qui s'est notamment traduit,
15

PÉRIPHÉRIES

en février 2006, par un tour à pied de la périphérie parisienne, en amont du Forum mondial des autorités locales de périphérie.

Une approche globale de « l'espace vécu»
Notre projet personnel s'inscrit dans une réflexion engagée depuis de nombreuses années sur les périphéries, espaces d'enjeux centraux, lieux de créativité et d'invention d'une nouvelle urbanité. D'autres avant nous - à l'exemple du géographe Hervé Vieillard-Baron - ont montré comment, depuis le Moyen Âge, nous sommes progressivement passés d'une définition juridique de la banlieue, « espace d~une lieue à l~extérieur de la ville sous la dépendance de celle-ci », à une définition fonctionnelle toujours en vigueur aujourd'hui, celle «d~espace polarisé par une ville et regroupant des fonctions d~habitation ». Certains chercheurs comme Sophie Body-Gendrot, par exemple, ont permis d'utiles comparaisons par-dessus l'Atlantique. D'autres encore, à l'image de Sébastien Roché, se sont penchés sur les violences urbaines, les incivilités, le mal de vivre ou la misère. D'autres encore, dans des disciplines différentes, cherchent des explications, explorent de nouvelles voies et s'activent autour d'autres pistes comme celle de la «participation ». Partout en France, des professionnels sont également engagés au quotidien dans les quartiers. Nous avons lu leurs travaux, découvert certaines de leurs réalisations, croisé ou rencontré ces spécialistes et ces techniciens engagés sur le terrain, participé aux débats, récolté et « mouliné» de notre côté des milliers d'informations et 16

PROLOGUE

de données. Parallèlement à ces approches plus classiques ou conventionnelles, nous avons choisi de développer des processus interactifs d'immersion, d'exploration, de

restitution et de débats. Ainsi ce « tour des périphéries »,
périple à pied de dix jours autour de Paris, fait-il partie d'une démarche d'exploration sensible des temps et des espaces périphériques qui a également intégré une traversée nocturne entre Paris et Nanterre et la cartographie de l'espace vécu d'un groupe d'habitants et d'usagers de Nanterre. Ce projet est né de constats partagés: la situation tendue dans les périphéries, une réflexion sur la ville qui tourne en rond et s'enferme dans la question des «quartiers en crise»; une approche monolithique de
«

la » banlieue; des clichés et des caricatures qui dressent

des murs entre les quartiers, les individus et les groupes, et une mauvaise prise en compte de la ville comme un espace d'usage. C'est beaucoup pour un économiste et un géographe. Mais nous avons décidé d'avancer pas à pas.

Nous avons souhaité dépasser les idées reçues sur

«

la »

banlieue, tenter de renouveler l'approche et le propos, privilégier l'approche sensible par rapport aux statistiques, changer de regard et de point de vue sur les centres et les périphéries, les usagers et les habitants de ces territoires. Au-delà du discours, nous sommes convaincus que la ville s'éprouve plus qu'elle ne se prouve. Nous sommes, toutes et tous, au centre du monde.

17

Points de départ

On est tous nés quelque part. Nous avons tous un parcours personnel qui influence nos manières d'être et nos manières de voir. Nous ne sommes pas de la banlieue, ou pas tout à fait. Banlieusards de cœur plus que banlieusards de fait. Chacun à notre façon, nous avons pourtant un lien avec les périphéries. L'un, Gilles, venu de Bretagne, a longtemps pratiqué la banlieue parisienne. L'autre, Luc, accouru de Lorraine, a connu d'autres marges ailleurs. Forts de ces parcours personnels et expériences contrastées, nous avons un jour décidé d'arpenter les périphéries parisiennes encouragés par nos échanges avec la ville de Nanterre, ses techniciens et ses élus. Si la banlieue reste encore un mystère, l'appel des marges et des périphéries peut s'expliquer. Notre parcours a croisé celui de Nanterre et de son maire. Dès la première rencontre, celui-ci a fait part de ses interrogations. L'élu politique a fixé quelques orientations, depuis l'échelle du quartier jusqu'à l'ensemble régional, et cherché à se projeter quelques années plus loin. Aménagement, développement durable, prospective: à quelques minutes du départ, ces chantiers de banlieues avaient de quoi nous mettre en appétit...

SPECTATEUR ENGAGÉ
LE PARCOURS DE GILLES

Au départ, il y eut les événements de la fin 2005. Les banlieues brûlaient et les amis étrangers appelaient pour savoir comment je m'en sortais, si ma voiture avait été réduite en cendres, si j'osais encore aller travailler à Évry. En écho à cette violence réelle et télévisuelle, j'achevais la lecture d'un livre sur la politique urbaine de la municipalité de Los Angeles dans lequel Mike Davies fait un parallèle entre la réduction des dépenses sociales et l'augmentation des dépenses de sécurité. Mot d'ordre des responsables locaux américains: «Conso/ider /e bunker ». En France, toujours les mêmes sociologues expliquant après coup que les émeutes étaient prévisibles, les uns pour des raisons de communautarisme, les autres pour des raisons sociales. Nous nous sommes interrogés sur l'attitude à suivre. Nous avons cherché à poser un autre regard sur les périphéries. Non pas une énième analyse scientifique; d'autres plus compétents sauraient bien les mener, puisqu'ils savaient déjà les commenter. Pas une analyse sociologique où les a priori politiques affleurent trop vite. Rien de tout ça. Juste un tour à pied des banlieues, pour voir, sentir, toucher du doigt les

PÉRIPHÉRIES

réalités et rencontrer les banlieusards. Un tour de curieux, en citoyen. Un témoignage. Je ne débarquais pas vraiment en banlieue. Je pensais même la connaître. J'ai habité la banlieue. Arrivé à quatorze ans à Vitry-sur-Seine de ma Bretagne nourricière, la banlieue a d'abord été pour moi symbolisée par le train. Prendre le train pour aller à Paris, apercevoir quotidiennement le pont de chemin de fer, enjamber le centre-ville, se déplacer loin des stations de métro qui annoncent déjà Paris, entrer en gare et découvrir la capitale. Pour quelqu'un qui prenait le train Paris-Brest et restait assis à rêver pendant plus de huit heures, le train de banlieue était un autre monde, très différent de la province, avec ses rythmes, ses passagers qui somnolent, ses wagons bondés, ses parcours de quinze minutes, ses arrêts toutes les cinq minutes entre Vitry et Ivry, Ivry et le pont de Tolbiac. C'était il y a longtemps. Trente ans déjà. Aujourd'hui, ma banlieue est plus automobile que
»

ferroviaire. C'est la signalétique sur le « périph'

ou sur

l'autoroute A6 annonçant de manière exacte le temps perdu dans les bouchons. Ce sont des noms qui ne disent rien aux autres habitants de la planète France: AlO, Nll8, A86... Ce sont de petits réflexes à acquérir: attention aux motos qui doublent entre les deux files les plus à gauche. Ce sont des heures passées à écouter la radio, l'incapacité à dire où vous êtes vraiment. À Fresnes, Juvisy, Wissous, Paray-Vieille-Poste, Meudon-la-Forêt ou Vélizy. Rien n'est moins clair tant tout s'entremêle. Vous 24

POINTS DE DÉPART

ne vous arrêtez pas, sauf en cas de panne. Vous circulez de votre domicile à votre travail, en passant par le centre commercial et l'école de vos enfants. La banlieue est souvent un parking. Autour des gares, des restaurants, du centre commercial, de la piscine, de l'école ou du stade. Vous êtes en transit. C'est sûr, un jour, vous allez déménager. Peut-être avez-vous déjà goûté à Paris? Mais les prix, les enfants, les bonnes écoles, vous obligent à regarder au-delà du périphérique. Vous ne reviendrez pas, ou bien plus tard. Quand les enfants seront partis - comme dans un disque de Bénabar ou quand vous serez à la retraite, si vous vendez bien votre pavillon. D'ici là, vous vivrez dans plusieurs villes, soumis aux aléas de votre travail ou de celui de votre conjoint. La banlieue, c'est Paris par procuration. Vous habitez Vitry. Mais en vacances, loin de la capitale, vous êtes Parisien et vous le revendiquez. La fac, si vous y allez, ce serait mieux à Paris qu'à Villetaneuse, Nanterre, Créteil ou Saint-Denis. Là, les bâtiments feraient fuir n'importe quel étudiant allemand, britannique ou espagnol, tant les investissements ont été repoussés dans l'attente de temps meilleurs. Quelqu'un qui a fait ses études à Tolbiac ne peut que constater combien le champignon qui sert de bâtiment a mal vieilli. Au moins la place d'Italie est-elle proche et le quartier chinois aussi. C'est Paris! Si la banlieue n'est pas toujours belle, au moins est-elle près de la capitale. Elle rend possible toutes 25

PÉRIPHÉRIES

les sorties,

tous les paysages. Depuis Vitry, la gare

parisienne du RER « C » la plus aguichante, c'est celle de
Saint-Michel, avec la librairie Gibert Jeune, ou le BHV sur la rive droite. Plus loin encore, c'est Beaubourg et le Forum des Halles. Votre carte mentale de Paris est souvent celle de votre réseau de transport, de votre ligne de métro ou de RER. C'est là que, le week-end, j'allais me promener, entre l'île de la Cité et le boulevard SaintMichel. Flâner, sentir Paris et revenir dormir à Vitry-surSeine. En banlieue, les identités locales résistent encore par le sport. Le seul moment où vous vous sentez de votre ville, et non de Paris ou de la banlieue, où je me suis moi-même senti Vitriot, c'est dans mon club de foot. Citoyen par le sport. Après un bref passage au célèbre Club athlétique de Vitry, où autrefois Georges Boulogne avait sévi, j'ai atterri à l'Entente sportive de Vitry. Là, vous portez haut les couleurs. Vos copains crient «Allez Vitry! », moments rares dans la vie d'une commune de banlieue. L'autre choc, quand vous arrivez de la province où vous avez joué sur des terrains cabossés aux pelouses vertes, c'est la découverte des terrains dits «stabilisés ». Le foot se joue sur du dur, comme on dit au tennis, et gare à celui qui aime tacler. Ma mémoire a conservé intact le souvenir des brûlures. Le sport sait vous rappeler que vous êtes d'une ville, mais aussi que cette ville est multiple. Ethnies, couleurs et religions s'y côtoient dans l'effort et la transpiration. Rien à voir avec la Bretagne, ni avec des villes moyennes de « Province ». Ici le monde est 26

POINTS DE DÉPART

dans la rue. En banlieue, comme en équipe de France, vous savez que la planète est multicolore. Le sport et le mélange des cultures vous apprennent tout aussi rapidement que la connerie n'a pas de couleurs. Je croyais également connaître la banlieue comme développeur économique. Ce qui frappe d'abord dans les périphéries, c'est le chapelet des centres commerciaux qui s'égrènent au bord des routes. Pas plus de cinq minutes en voiture sur la NiO, N7 ou la Ni sans apercevoir les enseignes de la grande distribution et autres parkings associés. Depuis les années 50, la banlieue est devenue un énorme supermarché où les théoriciens de l'économie industrielle perdent leur latin. La banlieue consomme, se peuple de centres commerciaux alors que l'industrie s'efface. L'économie des services, et notamment le secteur des services à la personne, semble avoir trouvé là un terrain propice à son développement. On oublie que la banlieue est née de l'industrie, qu'elle s'est nourrie de la volonté de repousser les activités polluantes loin des fortifications et de loger les salariés hors de la ville. La périphérie parisienne est devenue un bassin de main d'œuvre incomparable et la région Île-de-France la première région industrielle française, avec davantage d'emplois dans l'automobile et l'aéronautique que la Franche-Comté ou Midi-Pyrénées. Les emplois qualifiés restent concentrés de manière déséquilibrée sur la région capitale. Cependant, la politique d'aménagement du territoire des années 60 à 90, pillant 27

PÉRIPHÉRIES

l'industrie francilienne pour rééquilibrer la carte du pays tout entier, a eu de profondes répercussions sur l'emploi. L'industrie a qualifié la main d'œuvre, lui permettant souvent d'acquérir un métier - ce que les services à la personne ne font pas - et d'obtenir progressivement de meilleurs salaires. Mais, en moins de vingt ans, la moitié de l'emploi industriel a disparu. De plus, il est devenu très difficile d'implanter de nouvelles activités industrielles en Île-de-France. Les investisseurs y voient plutôt un lieu de concentration de services à haute valeur ajoutée autour du périphérique, à La Défense et aussi maintenant à Plaine Commune, sur la Nl, entre Paris et le Stade de France. Ils perçoivent également la région comme un énorme marché à desservir, d'où la multiplication des entrepôts avec des tâches de plus en plus complexes, comme le packaging (la FNAC au sud de Paris, pour gérer les commandes sur Internet) ou le montage de produits (Facom, BMW, Renault...). Les entreprises trouvent en banlieue l'un des rares lieux en France où implanter des laboratoires de recherche, grâce à l'offre technologique et à la qualité de la main d'œuvre. Alors la banlieue voit partir l'industrie, remplacée par d'autres emplois. Elle reste orpheline, avec son propre futur à inventer. La banlieue est malheureusement victime d'un terrible effet de ciseaux. Les emplois industriels qui s'en vont sont remplacés numériquement, mais pas qualitativement. Aux emplois industriels peu qualifiés, mais qualifiant sur la durée, se substituent des emplois dans la 28

POINTS DE DÉPART

grande distribution, voire dans les activités de logistique. Ils permettent de compenser les pertes, mais ils entraînent une polarisation de plus en plus forte du «marché du travail de banlieue» entre, d'un côté, des emplois très qualifiés comme ceux qui sont offerts par des centres de recherches ou les filiales de grands groupes internationaux, et de l'autre les emplois peu qualifiés de la grande distribution. Entre les «bac + 5» et les «bac -5 », comment trouver un équilibre? Comment offrir des débouchés et des emplois bien rémunérés permettant de bien se loger pas trop loin de Paris? C'est le défi de la banlieue d'aujourd'hui. Se dirige-t-on vers la création de ghettos d'emplois stables et bien payés? Va-t-on vers un modèle américain où certains font de la recherche, tandis

que les autres nettoient ou

«

gardiennent

»

? La banlieue

devient un enjeu national, une question d'équilibre. Et la réponse est loin d'être trouvée. Paris se concentre et entraîne avec lui la première

couronne. Le

«

Paris RATP» se tertiarise très vite et

rejette les emplois peu qualifiés vers la seconde couronne. D'lssy-les-Moulineaux à Ivry poussent les immeubles et les sièges sociaux de Pfizer et de Sanofi. L'ancienne ville industrielle de Montrouge se mue en métropole tertiaire. Les services de transports en commun y sont les plus denses du monde et la qualité est aussi au rendez-vous. Le
«

T3 » ou « tramway des Maréchaux» finira par faire de

cette banlieue sud proche un lieu à la mode où les loyers grimperont. Le manque de gestion foncière des espaces, abandonnés la plupart du temps au privé, renchérit les 29