Phénoménologie et sociologie compréhensive

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296316034
Nombre de pages : 160
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PHÉNOMÉNOLOGIE ET SOCIOLOGIE COMPRÉHENSIVE Sur Alfred Schütz

COLLECTION

DOSSIERS SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES

Dirigée par Sophie Taponier et Dominique Desjeux S. Joubert. E. Marchandet (eds), Le social dans tous ses états, 1990. D. Cuche (ed.), Jeunes professions, professions de jeunes ?, 1991. D. Desjeux, 1. Orhant, S. Taponier, L'édition en sciences humaines: la mise en scène des sciences de l'homme et de la société, 1991. A.-M. Green, Un festival de théâtre et ses compagnies, le off d'A vignon, 1992. P. Favre (ed.), Sida et politique, les premiers affrontements (/98/-/987),1992. W. Ackerman (ed.), Police, justice, prisons: trois études de cas, 1993. M.-P. Bes, J.-L. LebouIch (eds), L'information face au changement technique. Une approche multidisciplinaire, 1993. F. Delmeulle, S. Dubreuil, T. Lefebvre, Du réel au simulacre. Cinéma, photographie et histoire, 1993. M.-E. Le Goascoz, F. Madoré (eds), Marché du logement et stratégies résidentielles: une approche de géographie sociale, 1993. O. Filleule (ed.), Sociologie de la protestation. Les formes de l'action collectives dans la France contemporaine, 1993. P. Cuvelier, J. Gadrey, E. Torres, Patrimoine, modèles de tourisme et de développement local, 1994. P. Bezes, L'action publique volontariste. Analyse des politiques de délocalisation, 1994 (série premières recherches). J .-P. Warnier (ed.), Le paradoxe de la marchandise authentique: imaginaire et consommation de masse, 1994. A. Tanese, 1995. Anti-Racket. Une ville sicilienne contre la mafia, 1995 (séries premières recherches).

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-4070-3

Thierry BLIN

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PHENOMENOLOGIE ET ,
SOCIOLOGIE COMPREHENSIVE
Sur Alfred Schütz

L'HARMATTAN 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur: Sociologie phénoménologique et monde social d'Alfred Schütz, traduction et introduction, Méridiens Klincksieck, collection Sociétés, à paraître.

REMERCIEMENTS

DE L'AUTEUR

Je tiens à remercier le Professeur Michel Maffesoli qui, par ses encouragements et son soutien, a grandement contribué à la réalisation de ce travail.

PRÉFACE

C'est à point nommé qu'arrive le livre de T. Blin tant il est vrai que, de diverses manières, les divers positivismes sociologiques commencent à se fatiguer ou, plus prosaïquement, à nous fatiguer. Ainsi qu'il l'indique l'abandon du trascendantalisme est à l'ordre du jour. Il nous rend attentif à l'humilité propre à toute démarche vraiment scientifique. Ainsi T. Blin note que Schutz en n'étant pas certain de la validité de ses réponses était conscient d'avoir soulevé des questions fondamentales. Si le terme rupture épistémologique à un sens, c'est bien ici. En effet, il faut savoir rompre avec une posture intellectuelle, somme toute bien conformiste qui cherche toujours une raison (une Raison) surplombante au delà de ce qui se donne à vivre. Il faut revenir avec humilité, à la matière humaine, à la vie de tous les jours, sans chercher quelle cause (Cause) l'engendre, ou la fait ce quelle est. Je sais ce que cela peut avoir de scandaleux à première vue, mais des tra,::aux comme ceux de E. Morin en France, ou l-I.S. Becker aux Etats-Unis, F. Ferraroti en Italie, montrent à loisir, l'aspect prospectif d'une telle démarche. Plus qu'une raison a priori, il convient de mettre en œuvre une compréhension a posteriori, s'appuyant sur une description rigoureuse faite de connivence et d'empathie (Einfiihlung) c'est bien cela qui est l'apport essentiel de Schutz. Cette empathie, en particulier, est d'une importance capitale. Elle nous fait entrer au cœur même de notre objet d'étude, vibrer de ses émotions, participer à ses affects, comprendre la complexe arabesque des sentiments et des interactions dont il est pétri. Par la même, l'observateur social n'a pas la prétention à l'objectivité absolue, il n'a pas une position surplombante, il n'est pas un simple adjuvant d'un pouvoir quel qu'il soit, il est,

tout simplement, partie prenante de l'objet étudié, il développe un savoir pur, une connaissance érotique. Toutes choses qui induisent une sociologie caressante. Trop souvent le sociologue rationalisant procède à ce que P. Berger appelait: "assassination through definition" (1). Un tel assassinat au nom d'une définition est monnaie courante. En nommant, trop précisément, cela que l'on appréhende, l'on tue ce qui est nommé. Les poètes ont rendu attentif à un tel processus. Il faut maintenant, que les protagonistes des sciences sociales soient, également, conscient de ce danger. Dès qu'il ya vie, il y a habilité, dynamisme. La vie ne se laisse pas enclore. Tout au plus peut-on dresser les contours, en décrire la forme, en esquisser les caractéristiques générales. Paradoxalement, un tel respect de la vie mouvante est cela même qui peut, s'il est bien géré, aboutir à une connaissance plus complète de ce qu'il entend appréhender. Mise en œuvre d'une "raison ouverte" en quelque sorte. En effet, quoiqu'on l'oublie trop souvent, la science n'est que la cristallisation d'un" savoir dispersé dans la vie, à travers le monde quotidien" (2). Cette formule de Simmel indique bien à la fois l'ambition et la modestie de toute démarche de connaissance. Elle doit rester avant tout incarnée dans la réalité empirique. On retrouve là la perspective compréhensive, ce que T. Blin appelle la description des structures fondamentales du monde de la vie, toutes choses issues de la "lecture de la phénoménologie husserlienne". Et c'est lorsque s'autonomise par rapport à la quotidienneté que la raison prend cette souveraineté un peu distante qu'on lui connaît, et lui donne cette allure quelque peu impérieuse, sinon méprisante, dont elle se pare fort souvent. Lorsque la connaissance devient une fin en soi, elle s' abstractise, et n'est dès lors gérée que par ses propres lois. A ce moment là, seul importe le jeu des idées, jeu qui, bien sûr, en vaut un autre, mais dont on peut douter du sérieux, à tout le moins de la pertinence. C'est ce qui fait que, fréquemment, les productions sociologiques ou philosophiques valent par leur enchaînement rigoureux, l'ajustement de leurs concepts, la cohérence interne qui les anime, mais dans le même temps laissent une impression de sécheresse, et à tout dire de vacuité, voire d'inanité. Il y a quelque chose d'étrange dans cette pensée dominée par la seule technique. M. Weber se demandait même

II

"quels monstres on engendre" lorsqu'on copie, purement et simplement, les sciences exactes. Et il est certain que l'impartialité, l'objectivité aboutissent très souvent sinon à des mensonges, du moins à une plate incompétence (3). Dans les sciences de la nature le rationalisme pur et dur est en parfaite congruence avec son objet. Celui-ci est immobile, stable, il n'y a pas ou peu d'interférence entre lui et l'observateur qui est censé l'analyser. Dès lors on peut lui appliquer, de l'extérieur, une série de lois qui sont, elles aussi, impassibles. . Tout autre est le vaste domaine vivant de la socialité. Celle-ci est, d'une part, pétrie de communication verbale, à partir de laquelle il est possible d'élaborer quelques lois générales, mais d'autre part, elle comporte également ce que l'on appelle la communication non-verbale, qu'il est bien délicat d'appréhender avec précision. C'est tout le domaine du sensible que l'on évalue, encore, assez mal, et dont il est difficile d'apprécier les effets. C'est cela même que l'on retrouve chez Schutz lorsqu'il parle de "s'ajuster les uns aux autres", ou encore lorsqu'il rend attentif à la "situation"", à "l'intérêt d'à présent", ce que pour ma part j'ai, appelé la "déontologie" (4). il s'agit là, pourtant, de quelque chose qui doit nous inciter à la prudence. Peut-être faut-il, à cet égard, pratiquer cçtte "docte ignorance" qu'une certaine philosophie du Moyen-Age a bien mis en œuvre et qui, tout en faisant œuvre de connaissance, ne manque pas de reconnaître ses propres limites. C'est-à-dire qu'elle peut proposer des tendances, élaborer des formes qui tout en étant des créations intellectuelles laissent entière la liberté d~ la vie et la force de son dynamisme. A sa manière le livre de T. Blin renonce avec une telle attitude intellectuelle. Il rappelle que l'approche de la sensibilité de la passion, de la proxémie doit faire l'objet d'une "connaissance ordinaire" c'est-à-dire rester enracinée dans la dynamique du quotidien. Michel MAFFESOLI Sorbonne Centre d'Étude sur l'Actuel et le Quotidien

III

1. P. Berger, "Some second thoughts or substantive versus fonctionnaI definitions of religion" in Journal for Scientific Study of Religion, vol. 13 n° 125-133. 2. G. Simmel, La Tragédie de la culture, Paris, Rivages, 1988, p225. 3. cf. W Lepenies, p224 Les Trois cultures, Paris, M. S. H. 1991,

4. Je renvoie à mes livres, M. Maffesoli Éloge de la Raison sensible, Paris, Grasset, 1996, p9 et La Connaissance ordinaire, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1985.

IV

les grandes philosophies se reconà leur effort pour penser l'esprit et sa dépendance, - les idées et leur mouvement, l'entendement et la sensibilité -, il y a un mythe de la philosophie qui la présente comme l'affirmation autoritaire d'une autonomie absolue de l'esprit. (...) Par ailleurs, il y a un mythe du savoir scientifique qui attend de la simple notation des faits, non seulement la science des choses du monde, mais encore la science de cette science, une sociologie du savoir (elle même conçue à la manière empiriste) devant fermer sur luimême l'univers des faits en y insérant jusqu'aux idées que nous inventons pour les interpréter, et nous débarrasser, pour ainsi dire, de nous-même. Ces deux mythes sont antagonistes et complices. Le philosophe et le sociologue ainsi opposés s'accordent sur une délimitation des frontières qui naissent

«Alors que toutes

les assure de ne jamais se rencontrer Maurice Merleau-Ponty,
«

»

Le philosophe et la sociologie» I

I ln Eloge de la philosophie,

Paris, Gallimard,

Folio Essais, 1989, p. 98.

INTRODUCTION

Si la tradition compréhensive est, dans l'ensemble, assez peu développée dans l'espace universitaire français, l'étude et le développement d'une sociologie phénoménologique brillent, pour leur part, par leur inexistence 2. N'existe-t-il que de « bonnes raisons» qui soient susceptibles de tenter de justifier cet état de choses? La réactivation, la réactualisation questionnante du schéma compréhensif forgé par Weber en vue de fonder une démarche qui parte du sujet comme producteur premier, originel des systèmes de signification mondains, des constructions typifiées, des typicisations de son milieu et, plus encore, du sujet comme producteur par la médiation linguistique du sens de son agir, cette revigorisation n'est-elle destinée à ne susciter que crispations et rejets? Au nom de quel principe épistémologique peut-on
2 Hormis l'ouvrage de Robert WilIiame, Les fondements de la sociologie compréhensive: Alfred Schütz et Max Weber, La Haye, Martinus Nijhoff, 1973,202 p., il n'existe aucun livre en langue française sur Alfred Schütz. Le lecteur francophone est redevable envers le Professeur Michel Maffesoli d'avoir favorisé le travail de traduction de l'œuvre d'Alfred Schütz, tant dans la revue Sociétés, [« Faire de la musique ensemble - Une étude des rapports sociaux », n' 0, 1984, traduction Sociétés, pp. 22-27; « L'importance de Husserl pour les sciences sociales », n'43, 1994, traduction Thierry Blin, pp. 99-107] que dans celui des éditions Méridiens Klincksieck [Le chercheur et le quotidien, Paris, Méridiens Klincksieck, traduction Anne Noschis-Gilliéron, postface et choix de textes: Kaj Noschis et Denys de Caprona, préface de Michel Maffesoli, 1987; un autre volume de traductions est à paraître chez ce même éditeur]. Par ailleurs, Maurice de Gandillac avait en 1959 traduit « Le problème de l'intersubjectivité transcendantale chez Edmund Husserl» (ln Cahiers de Royaumont, Philosophie, n'III, Husserl, 1959, traduction M. de Gandillac, pp. 334-381.)

prétendre renoncer à l'hypothèse ontologique d'un sujet en tant qu'il est originellement engoncé dans la production de sens, dans la compréhension du monde et d'autrui 3 ? Même si l'on tient que le sens des activités sociales est ab initio un sens caché, au sens où ce dernier échapperait par nature aux sujets dont les « raisons» relèveraient de «causes» inaccessibles, invisibles sans la médiation de la méthode scientifique, ne faudra-t-il pas partir des premières pour les manifester dans leur écart avec les secondes? L'objet sociologique princeps dans une sociologie phénoménologique ne saurait se maintenir dans le seul cercle des sociologies, il doit d'abord s'attacher à la compréhension de ce que cela signifie pour un sujet social que de comprendre son environnement humain et naturel, de ce que cela implique d'être compréhensif en tant qu'être, Le mot d'ordre fondateur consiste donc en une volonté de recherche du concret. En d'autres termes, le behaviorisme, les naturalismes et autres déterminismes, l'empirisme logique, mais également les compréhensions wébériennes, simmeliennes, parsoniennes.., n'interrogent pas leurs présupposés en ne questionnant pas la signification de l'intersubjectivité, de l' interaction, du langage, de la symbolicité.. (Ie risque encouru étant alors de ne rien nous dire, ou si peu, de ce qui se passe réellement dans le monde social) 4, De façon plus précise, que faut-il comprendre par
«

sociologie phénoménologique»

? Et, qu'en est-il précisé-

ment du questionnement schützéen, de son rattachement à la méthode phénoménologique et de ses liens avec la sociologie compréhensive wébérienne ?

est donc avant tout non pas une méthode utilisée par le chercheur en sciences sociales, mais la forme expérientielle particulière selon laquelle la pensée courante s'approprie le monde socio-culturel par la », Le chercheur et le quotidien, « Formation du concept et de connaissance
», op. cit., p. 75. la théorie dans les sciences sociales 4 C'est en un sens voisin que Schütz insiste sur le fait que « toutes les formes de naturalisme et d'empirisme logique acceptent simplement telle quelle cette réalité sociale qui est précisément l'objet des sciences sociales », idem, p.71.

, « Verstehen

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