//img.uscri.be/pth/1648dd2511a84c44036bc96f78d2400cf5010442
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 10,88 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

PHILIPPE PINEL ET SON UVRE

De
186 pages
Cet ouvrage traite de la vie de Pinel et de son œuvre de médecin aliéniste, en commençant par sa biographie pour faire connaître l'homme et son caractère. Puis l'auteur esquisse un tableau de la science mentale au cours des siècles jusqu'au jour où Pinel vint la réformer. Pinel n'a pas libéré les aliénés de leur chaînes, il a fait mieux, il a déchaîné les idées et transformé radicalement la représentation collective de la folie.
Voir plus Voir moins

PHILIPPE PINEL ET SON ŒUVRE
Au point de vue de la médecine mentale

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud

Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir.

Dernières parutions

Cryptes et fantômes en psychanalyse, P HACHET, 2000. Vie mentale et organisation cérébrale, C. J. BLANC, 2000. Psychothérapies de psychotiques, C. FORZY,2000. Une psychiatrie philosophique : l'organo-dynamisme, P. PRATS, 2001. Les délires de persécutions, Gilbert BALLET, 2001. Psychanalyse et rêve éveillé, J. et M. NATANSON, 2001.

René SÉMELAIGNE

PHILIPPE PINEL ET SON ŒUVRE
Au point de vue de la médecine mentale

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0959-1

NOTE EDITORIALE René SE1vŒLAIGNE, arrière petit-neveu du Père Fondateur de l'Aliénisme Français, pouvait-il mieux choisir pour obtenir son titre doctoral que de soutenir, devant la Faculté, une thèse sur son illustre parent? Il contribua, ainsi, à propager la Saga de « la » geste pinellienne en reprenant la légende dorée « du» geste de la «libération des fous de leurs chaînes ». Mais pas seulement. Après une première partie biographique, il dressait (en esquissant ici le programme de ses futurs travaux historiques) le tableau des « progrès de la médecine mentale, depuis l'antiquité jusqu'aux temps modernes», avant de conclure sur « PINELet son œuvre» et de nous fournir les précieuses annexes d'un échantillon de sa correspondance comprenant, en particulier, 3 lettres adressées à Louis, le grand-père de sa mère, et un index de ses principaux écrits. Tout le monde sait, désormais, grâce aux travaux exceptionnels de Gladys SWAINet du Pro Jacques POSTEL,par quelle mystification de SCIPION,le fils imaginatif: s'est produite la « mythification» de Philippe PINEL. Une apothéose qui volatilise, en fait, les mérites véritables, et autrement « révolutionnaires », d'un authentique génie qui ne ressemble en rien, pas même dans l'apparence physique, aux tableaux de genre qui ornent amphithéâtres et autres vestibules académiques, ni à la statue qui est érigée devant la Salpêtrière, son ancien h,ôpital, ou au buste situé dans le hall d'entrée de l'ancienne Faculté. C'est sur son œuvre médicale, philosophique, civique qu'il faut admirer PINEL.Et particulièrement en lisant attentivement son Traité Médico-Philosophique de l'Aliénation (titre complété, dans la première édition de 1801, par ou la Manie qu'on ne retrouve pas dans la version développée de 1809). PINELn'a pas libéré les aliénés de leurs chaînes. Il a fait mieux: il a déchaîné les idées et transformé radicalement la représentation collective de la folie. Comme l'écrira (Jean) Etienne ESQUIROL, ar ailleurs si ambivalent envers son Maîp

tre, «le traité de la manie du professeur français changea le sort des aliénés, leurs chaînes se brisèrent; on les soigna avec plus d'humanité... l'expérience gagna les cœurs, dirigea leur traitement, on en guérit un grand nombre ». Une figure de rhétorique (les chaînes) va bientôt se prendre à la lettre et devenir simple «figurabilité» pOUf faire chuter un symbole
dans l'imaginaire. .. 1

L'apport de PINELc'est d'abord d'avoir, à partir de l'observation effective, selon la méthode évolutivedescriptive, pratiqué l'analyse systématique de l'aliénation selon les démarches générales de la sémiologie et de la nosologie médicales, par regroupements et composition des modes d'altération, «selon l'esprit de recherche» des arrangements organisateurs et en ébauchant leur chiffrage. C'est parallèlement d'avoir maximalisé, grâce au paradigme de la « Manie », le « préjugé» de la réversibilité et de la curabilité possible de l'insensé, à condition de ne pas « contribuer à son désespoir », de « s'abstenir de toute brutalité» ou « outrage à son égard». .. C'est ensuite, non pas d'avoir « trahi» le secret du « traitement moral» insulaire, en l'universalisant, mais de l'avoir codifié pour les besoins de grandes Institutions, avec bienveillance et détermination (saupoudrées de philosophie stoïcienne), en sachant se pencher sur les.. .penchants, en modulant les prises en charge selon les moments de l'évolution et les paliers d'accessibilité déterminés par ordre clinique et classificatoire, en considérant les Patho-logiques... On discute encore - outre ses talents reconnus de professeur de médecine - de ce qui fait le plus grand titre de gloire de PINEL.Pour les uns c'est d'avoir découvert le« Sujet
Des enchaînés, il en restait certes une dizaine dans les loges de Bicêtre (selon un rapport de LAROCHEFOUCAULT-LÎ$rcOURT dénonçait la qUi fauverie des lieux). Mais la libération fut l'effet de l'invention... de la camisole et de l'initiative du Citoyen PUSSIN,Gouverneur de l'Emploi Saint Prix, en qui PINELreconnut son « instructeur», et dont il fit son « surveillant» (avant ESQUIROL puis SCIPION)afin qu'il poursuive la réforme à la Salpêtrière en y réclamant son assistance. Mais PINELavait déjà lu dans CULLEN bienfaits de l'abandon des fers. .. les
1

de la folie », en somme la persistance chez l'égaré (Alienatus) d'un sujet psychologique, avec un « reste» de raison. Pour les autres, c'est surtout de lui avoir restitué sa dignité de Sujet de Droit, mais aussi « d'observation », pour lui garantir, avec la reconnaissance de son Humanité, les devoirs de soins lui rendant ses talents et, grâce à la « police» des établissements, sa réhabilitation possible dans la Polis... Les deux conceptions ne sont pas forcément incompatibles! Ceux qui, de nos jours et - compte tenu des progrès de la psycho-pharmacologie relocalisent dans la cité l'hospitalisation et les structures de soins en prenant... soin des « états d'âme» de « l'ayant droit» et de son entourage (psychothérapies individuelles, collectives et familiales incluses, avec l'action sociale associée à la thérapeutique institutionnelle) témoignent de la fécondité de l'héritage pinellien ! Peu nous chaut, par ailleurs, que le modérantiste PINEL ait accommodé ses opinions révolutionnaires aux opportunismes carriéristes pour pouvoir poursuivre son action en traversant les Régimes (les Constitutions politiques, disait son élève parricide F. BROUSSAIS, ont bien moins résistantes que s les corporelles...). Et il ne paraît pas honteux d'avoir su allier, au cours d'une vie, la Réussite (malgré de grands handicaps initiaux) à la vocation du Savoir et de la Vertu. Alors pourquoi s'otlùsquer du «Roman familial », selon l'excellente qualification de J. POSTEL,écrit par le fils SCIPION,pris d'une compulsion d'Idéalisation-Réparation lorsque son père fut « remercié» de la Faculté et frappé de ramollissement cérébral? Pourquoi s'indigner que, dans sa thèse, par ailleurs si vivante et passionnante, son lointain parent en ait sacralisé le Mythe d'Origine comme «scène primitive» de la psychiatrie? 2 Dans le mythe, comme dans le délire, à bien regarder,
Cette tolérance qui nous vient des accommodements avec l'histoire, reconnaissons cependant fermement qu'elle ne nous est possible que depuis que - grâce aux éminents chercheurs qui nous ont déniaisés - n'étant plus dupes nous n'errons plus... Rendons donc une fois encore hommage à la flamme de Gladys SWAINet aux travaux patients de « charteux» de
2

on trouve toujours un grain de sable de réalité au cœur de sa perle métaphorique ou allégorique... L'inusable HEGEL ne l' a-t-il pas énoncé? Toute fondation exige une « symbolisation»; il lui faut garantir l'institution par la sublimité d'un Héros. Loin d'être en tout méprisable, le mythe (nous est-il dit dans l'Esthétique) est un « philosoph_» indicateur d'une «plus haute vérité» comme «interprétation prospective ». C'est tellement vrai que MERLEAU-PONTY renchérira, dans son Cours au Collège de France, que les événements doivent être dotés d'un «sens» qui fasse appel d'avenir pour faire Institution... Que répliquer à cela? Ecce Homo! Mais la forêt ne doit pas masquer la beauté de l'arbre rare qui s'y trouve. La thèse de SElv1ELAIGNE cette est forêt qui contient cette essence précieuse à la splendeur éclatante. Nous sommes conduits au ravissement de sa contemplation par la fausse simplicité du tracé stylisé des traverses qui nous la révèle. Un telle œuvre doit soutenir l'intérêt d'un public non exclusivement médical.
Jacques CHAZAUD.

Jacques POSTEL,grâce à qui nous pouvons désonnais apprécier PINEL selon une autre grandeur...

A VANrl'-PROPOS

Nous avons choisi pour sujet de notre thèse inaugurale la vie de Pinel et son œuvre au point de vue de 1a Inédecine Inentale. Ce sujet nous est cher tl plus d'1()1
titre. Enfant, nous avons été élevé au Inilieu de souveJlir~ et de traditions de famille où revivait la grande figure du Inédecin philanthrope. Notre travail se divise en trois paeties : dans la prelnière, la biographie, nous JlOll~ S0111meS efforcé de faire COHllaître l'homme et son caractère; dans la second~, pour permettre de 11lieuxapprécier l'œuvre de I)incl, 110ns avons esquissé le tableau dc la science mentale all cours des siècles jusqu'au jour oÙ il vint la réformer; enfin notre dernière partie est l' expos(~ de cette réforlne et de la réalisatioll de l'œuvre dlllTIédecin de la Salpêtrière. Pour tern1incr, 110USavons crH qu'il serait i11téressant d'ajouter il nos recherches nn certain nombre cIe lettres de I)incl où il se peint luimême. Nous espérons n'avoir pas trop dénlérité de nos juges dans l'accoJnplisselnent de la tâche que nous nous SOlnmes imposée. Al.llnOInent d'aehever nos études nlédicales, nous pl'Ofiton.~ de l'o~r.asjon qui nous est offerte de rendre u)) ténl0ignage puhlic de gratitude it nos lnaîtres dans le~ hôpj taux. r~ons adresserons d'abord l'expression de notre rr~{)fonde reconnaissancc et de nos sentin1cnts les plus

affectueux à notre cher lTIaître, M. le professeur BalI, qui, après nous avoir éclairé de ses conseils et de ses leçons, a bien voulu accepter la présidence de notre thèse.
A ~I. le professeur Hardy, dont, pendant nos deux preInières années d'exterllat, 110USavons suivi fidèlelTIent le service, nous envoyons nos relnercielllents les plus sincères. Nou~ relTIcrcion.s également du fond du cœul.~ notre rnaître~ M. le professeur Trélat; les notions que nous possédollS en chirurgie, c'est il lui que nous les devons. ExprilTIOllSencore ~.~ ~ notre vive gratitude ~lMM. Falret, Luys, Dumontpallier, Troisier, dont nous avons eu l'honneur d'ètre l'interne; à M. le docteur Guyot, notre premier maître; enfin à tous ceux qui nous ont guidé dans nos études médicales: MM. Landouzy, Dejerine, Josias, Balzer~ Monod, Ballet, Tapret, Barth, (~harpentier, Duret, Schwartz, Quénu, Segond, PetitVendol.

Enfin nous remercions sineèrelnellt M. le professeur Laboulbène de sa bienveillance à 110treégard et des conseils qu'il a bien voulu nous donner.

PHILIPPE

PINEL
)

(1745 -1826

/

O!nbWaJ;-~~

Ju-r

(iD")I'~~

)~

~,~~

J~ /3~.

fart..

tfr. f>~.
ht~~ N;.r-~~

~..l...

).. ...:.t"'~
,'~, ~

')~ dli:t'

_-i v ~

/

~

".c.-. J

',.1.. A,..

..'/,,, /)'~

J-0 H..t:U~/'

"

o

j"''-'-ïJ'
Ju';).., l'0~ f...,j-..,
t ...u

, il,
I

lM

t...;...:...

r~

'J.. /--. ;:--" f
~.""r

'1

eL

u.,'f,L

44t~L.L.

2,&.u""C«4 I

a

Cd. pli

l.4.c...&-o . 4~ I j'

-.rü...l~<û.r-

..u.,.i;;;...

t..,
G..r

/.q I...__~ 1'"-) ~...;. I...:.t;;°
').. ..J-Jt.:" UhL..a:,
("~ ~ J~.

.../-~ I

).:~

-

J...
';)e-J

J~,J-

ir"~
JL

~...:......r ...:......rI.J.{.4Af_~~

j

a;}"""

J..,,'7:j.""'-v...r-

k~'V..14

~.KL ~.~_~

-.,1ftV

/ e..:' )-,

ï"

,~~ tJ.. ('~ 'J&-. c~~ ~...w ~,.., "t.,t;..,l.., ~ ~

~ {t....r
.

J,J~~
') :-..

J~:-ff,

)A~"7 I:.'),..~&.Jt.-r~~ J~
-I- J.;)...

/' "'"

"-../.:.

fi...J>~U..,~, , 1'7 , tA'.oJ ",7"'
/-/,",J-Q~.j.~

... Aï Uo<

.;..,-:.. .:r G ~r ,ou.-t., ) 'J1'''':'' t... iJ.., J...4'~ l'uf,G.. ),rAE', . c,-:?~ e'Iü.Jt..4 .~ &J éA/l.4J_~ a. t~",
~

,

rI..lL..').. 6..:...

,~

~Âoo, {"<oJ t...Ii..:.r. --.r t.. rl ~.. .. :¥..' ~..:.~ Je";' .~"':~ J_ V~v"..t;;
G '1"":

»LL

~"H':'
14

c.~
""~-'
/

~4'7

~I- {Lr

~ .I..ltu:.t le....,. J... f1.J~,
f

t-/

f

<h<J'

c.....

,U:

.I...J:...u

- J-

J-J-

6i,.,...

ol ,;:)"':4 ~
(/~~4.~-./

"'1'~ ca.",).. r: ):

I-....r . "''7-'''

(

/.:..." ~'f

..;..:. .J-.

.:r ....J

w

.....;'

t"""

Ica.. ha~ ~

Je- ~

J- )«. ~

)~j"'"

I 4 1'-" é~l&c.AJ

rA-J.;'
le..
'4.

~"""""

."."~r1&.

~

~

l...j- ......t ~-"'_f ,.6, -1. V Af"~

t... ~oa.;--

~~

1)~ ~

~r w.l,

...,. J 4. ht..C., Iff...:t; - ..'c«..r W p t.J.,f-

-j"

...:.. ;>""""-

J~

1 ......,.
4._1--

.

'..:.,

~,

PHILIPPE

PINEL
MENTALE

ET SON OEUVRE
AU POINT DE VUE DE LA MÉDECINE

PREMIÈRE PAI\TIE

Le dix-huitième siècle touchait à sa fin, lorsque Philippe Pinel entreprit de réformer nos institlltions médicales. Nous n'examinerons ici que l'œuvre du Inédecin aliéniste; elle est assez importante pour fixer l'attention. Mais, si les circonstances font les hommes, il ne sera pas sans intêrêt de rechercher comment et dans quel miliell se développa le professeur illustre dont le rôle a été si considérable dans la science. Sensible et bon, Pinel avait des facultés puissantes et bien éqllilibrées. A son arrivée à Paris, en '1778, à l'âge de trente-trois ans, il avait déjà parcouru le cercle des connaissances humaines, et c'est de plain-pied qu'il entra dans la société des encyclopédistes. On y agitait toutes sortes de problèmes, on s'y préoccupait beaucoup de l'.avenir. Médecin et philanthrope, savant et lettré, sans ambition vulgaire, Pinel ne tardera pas à.tl'ouver sa voie.

-2-La Révolution le mettra bientôt en évidence et déterminera sa vocation. Pinel naquit le 20 avril/1745, dans une riante et fertile vallée de l'ancien Albigeois, non pas, comme on l'a écrit, à Saint-Paul-Cap-de-Joux, petite ville du département du Tarn, mais à Saint-André d'Alayrac, village voisin où habitait la famille de sa mère. Il est vrai que :Pinelluimême parle de Saint-Paul comme de son pays natal. Ses ancêtres y étaient nés, et il y resta jusqu'à l'adolescence. Le souvenir des guerres de religion était encore vivace parmi les populations de la contrée. Les troupes des deux partis avaient laissé partout des traces de leur passage. Saint-Paul, assiégé en 1625, fut rasé/par l'armée royale et ses habitants tués .ou dispersés. Des ruines ont persisté longtemps après la reconstruction de la ville, et en particulier celles d'une vieille abbaye dont il sera question plus loin. Des llauleurs qui dominent Saint-Paul, on aperçoit au loin les montagnes du côté du Midi. Ce panorama n'est pas sans grandeur. Que de fois, un fusil à la main et lIn livre dans sa poche, Pinel, dont le jarret était infatigable, a gravi ces belles collines de l'Agout! Mais la chasse était la moindre d~ sas distractions. La lecture de quelque auteur latin, d'Horace ou de Vi~gile, dans le silence des champs, le charmait davantage. Nature naïve, il ouvrait son âme à toutes les impressions saines. Pinel était l'aîné de sept enfants. Son père exerçait la médecine comme son aïeul; deux de ses frères embrassèrent également la profession médicale. Sa première éducation se fit sous les yeux de sa mère, femme pieuse et dis-

-3tinguée. Il n'avait que quinze ans quand elle mourut; cette perte cruelle l'atteignit profondéme:nt. L'abbé Gorse, qui fut rnaître de pension à Saint-Paul, et dont le nom est resté cher à la famille, lui enseigna les élé..., ments du français et du latin. Ses progrès furent rapides., et. sur l'avis de son précepteur, il fut envoyé à Lavaur, au collège des Doctrinaires, pour y achever ses }lumanités. Les Doctrinaires, qui suivaient la règle des Oratoriens, étaient des éducateurs consommés. La réputation du jeune Pinel l'avait précédé à Lavaur. Écolier, il fit concevoir de grandes espérances. Il y avait à 'Saint-Paul plusieurs canonicats dé'pendant d.e l'a.bbaye mentionnée plus haut, et dont les revenus étaient à la dis~ position de l'évêque de Lavaur. Pourquoi Pinel n'obtiendrait-il pas une de ces prébendes: 300 francs de rente~ et la résidence facultative I On l'admit dans le collège. avec empressement, sans que sa modestie naturelle en fût troublée. Simple, ré~ervé, timide, il avait déjà un air grave et recueilli. Sa conduite étant celle d"un élève studieux, ses succès furent la récompense d~un travail opiniâtre. Sa rhétorique achevée, il prit la soutane et reçut les ordres mineurs. La distance de Lavaur à Saint-Paul est de deux lieues et demie. Pinel la franchissait souvent, soit le dimanche, soit le jeudj, pour se reposer au milieu des siens. .Quelquefois des camarades l'accompagnaient, entre autres un abbé auquel il donnait des leçons, et le secrétaire de révêque. Ses frères et ses. deux sœurs l'écoutaient avec attenti.on et lui témoignaient une affection mêlêe de,déférence. Le soir, c'était lui qui, en sa qualité d'aîné, réèitait. la prière., suiva.nt le pieux usage du temps! D'ans,.la

-4belle saison, un pommier, planté le jour de sa naissance, les réunissait souvent S011Son ombrage. s Pinel resta environ quatre ans à LavanI', occupé de l'étude des lettres et de la philosophie. On négligeait alors les sciences dans l'enseignement. Il donnait quelques leçons en ville. D~jà familier avec les écrits d'e Locke et de Condillac, les tendances de son esprit analytique et classificateur se manifestaient sans entraves. Malgré ses principes religieux, il subit l'influence d'un siècle où, chacun philosophant plus ou D1oins,Rousseau et Voltaire régnaient en maîtres sur les intelligences. Après avoir dit adieu aux Pères de la Doctrine, pour lesquels il conservera des sentiments inaltérables de gratitude et d'estime, il va s'établir à Toulouse dans une modeste chambre d'étudiant. Une maison amie le reçut comme précepteur. Il avait alors vingt-deux ans; c'était en 1767. Un nouvel horizon allait s'ouvrir devant lui. Toulouse, comme beaucoup d'autres capitales de province, possédait une université. Son parlement et les états généraux du Languedoc lui donnaient une grande importance. Une concentration fâcheuse n'avait pas encore tout absorbé dans Paris. Les cahiers de l'Assemblée constituante attestent la vitàlité de ces grands centres de la province. L'hiver, les falnilles riches des environs y affluaient pour jouir des distractions et des plaisirs à la mode. Pinel, en passant devant le Capitole de Toulouse, devait songer à la légendaire Clémence Isaure. Les JeuxFloraux sont célèbres dans le Midi Pinel, ami des lettres. et de la poésie, se présenta au concours et remporta un prix. Mais des travaux plus sérieux remplissaient ses loi-

-5sirs. Une thèse, soutenue devant la Faculté des lettres pour prendre le grade de maître ès arts, en fait foi. En voici le titre: De la certitude que l'étude des rnatkématiqfteS imprime au jugetnent dans son alJplication aux sciences. Il fut reçu avec éloges. Tout en étudiant avec fruit les mathématiques, Pinel, dont la curiosité était insatiable, se tourna vers les sciences naturelles. La physiologie et la médecine l'attirèrent plus particulièrement. -Obéissait-il au désir d'être agréable à son père? Dès lors,.il travailla en vue du doctorat en méQ.ecine. Il vivait de ses leçons, satisfait et à l'-aise, car il avait peu de'besoins. Des années qu'il passa à Toulouse dans le calme et la médiocrité, s'il ne nous est rien parvenu qui intéresse le biographe, il n'en faudrait pas conclure qu'il y vécut absolument dans la retraite. Travailleur infati~able, on dut le remarquer dans les hôpitaux, dans les bibliothèques. Il s'y créa sans doute, par l'aménité et la franchise de son caractère, des relations scientifIques et littéraires. Mais il ne se liait qu'à bon escient; il choisissait ses amis. On a vu qu'il était timide; sans fuir le monde, il ne le rechercha jamais. Gardeil, un des meilleurs traducteurs français des œuvres d'Hippocrate, était alors professeui à la Faculté de Toulouse. Est-ce lui qui développa le goût de Pinel pour le vieux médecin grec? Le nom de Gardeil n'est cité dans aucun de ses écrits. Quel fut le sujet de la thèse de médecine de Pinel? Nous l'ignorons; on n'a pas conservé à Toulouse le registre des actes de c.ette époque. Il la soutint, le 22 décembre '1773. Parmi les Écoles de médecine les plus célèbres, celle

-6de Montpellier était alors au' premier ra'ng. Lorsque Pinel s'y rendit, au commencement de 1774, Boissier de Sauvages, l'auteur de la Nosologie méthodique, venait de mourir (1.767), a vec une réputation exceptionnelle. Avec lui avaient disparu les théories iatro-mécaniques de Boerhaave, mitigées par la doctrine stahlienne. Mais les maîtres illustres ne manquaient point. Pinel vit naître la. gloire de Barthez. « Barthez, dit Pinel, joignait à l'éclat d'un vrai talent l'érudition la plus vaste et l'élocution la plus facile; mais plein de confiance en luiInême, et prenant toujours un ton affirmatif et dogmatique, il se livrait à des discussions métaphysiques et spécieuses sur le principe de la vie, et à l'entendre, ajoute-t-il, il semblait qu'on ne dût jamais rencontrer ni difficultés, ni obstacles dans l'art de guérir. Quel grave sujet de méditation, dit-il encore, pour un jeune médecin, avide de s'instruire, et nourri de l'étude des sciences exactes, que cette succession d'opinions versatiles .mises en opposition avec la marche qu'on suivait dans d'autres sciences et les maximes de la médecine antique. » Ce qu'il y a de piquant dans ces réflexions, c'est que le métaVhysicienBarthez était lui-même profond mathématicien, dogmatique par habitude, et sceptique par nature. Pinel n'était plus un tout jeune homme quan.d il vint s'asseoir sur les bancs de la Faculté de médecine de Mont.1?eJlier.Fidèle à la rigoureuse méthode des sciences exactes, il ne se montrait pas facile aux hypothèses. Tel il était alors, tel on le verra plus tard, ni humoriste, ni solidiste, mais assez enclin à la doctrine iatro-mécanique, et admirateur de Baglivi dont il devait donner une édition. Passionné pour l'étude, il arnassait des