Philosophie de l'inconscient

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Philosophe et métaphysicien allemand, Eduard von Hartmann (1842-1906) fut celui qui va populariser à la fin du XIXe siècle la notion d'inconscient dans les milieux intellectuels avant même que Freud et la psychanalyse ne s'emparent de cette notion. Ce premier tome porte sur la "phénoménologie de l'inconscient". Il concerne la manifestation de l'inconscient dans la vie corporelle, puis sa présence dans tous les phénomènes de la vie de l'esprit. Cet ouvrage connut un fort retentissement en Allemagne et en France.
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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EAN13 : 9782296204355
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Eduard von HARTMANN

PHILOSOPHIE DE L'INCONSCIENT
I. Phénoménologie de l'inconscient

Introduction de Serge NICOLAS

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN: 978..2-296-06195-8 EAN: 9782296061958

Eduard von HARTMANN

PHILOSOPHIE DE L'INCONSCIENT
1.

Phénoménologie de l'inconscient

Introduction de Serge NICOLAS

L'Harmattan

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIX. siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Dernières parutions Bernard PEREZ, L'enfant de trois à sept ans (1886), 2007. Hippolyte BERNHEIM, L'hypnotisme et la suggestion (1897), 2007. Pierre JANET, La pensée intérieure et ses troubles (1826),2007. Pierre LEROUX, Réfutation de l'éclectisme (1839), 2007. Adolphe GARNIER, Critique de la philosophie de Th. Reid (1840), 2007. Adolphe GARNIER, Traité des facultés de l'âme (1852) (3 vol.), 2007. Pierre JANET, les médications psychologiques (1919) (3 vol.), 2007. J.-Ph. DAMIRON, Essai sur l'histoire de la philosophie (1828), 2007. Henry BEAUNIS, Le somnambulisme provoqué (1886), 2007. Joseph TISSOT, Théodore Jouffroy, fondateur de la psychologie, 2007. Pierre JANET, Névroses et idées fixes (vol. 1,1898),2007. RAYMOND, & P. JANET, Névroses et idées fixes (vol. II, 1898),2007. D. STEWART, Philosophie des facultés actives et morales (2 vol.), 2007. Th. RIBOT, Essai sur les passions (1907), 2007. Th. RIBOT, Problèmes de psychologie affective (1910), 2007. Th. RIBOT, Psychologie de l'attention (1889),2007. P. JANET, L'état mental des hystériques (3 vol., 1893, 1894, 1911),2007 Hippolyte BERNHEIM, De la suggestion (1911),2007. Th. REID, Essais sur les facultés intellectuelles de l'homme (1785), 2007. H. SPENCER, Principes de psychologie (2 volumes, 1872),2007. E. COLSENET, Études sur la vie inconsciente de l'esprit (1880), 2007. Th. RIBOT, Essai sur l'imagination créatrice (1900), 2007. Ch. BENARD, Précis d'un cours élémentaire de philosophie (1845), 2007 E. LITTRE, Auguste Comte et la philosophie positive (1863), 2008. A. BINET & Th. SIMON, Les enfants anormaux (1907), 2008. A. F. GATIEN ARNOULT, Programme d'un cours de philosophie (1830) V. BECHTEREV, La psychologie objective (1913), 2008.

PRÉFACE

DE L'ÉDITEUR

Philosophe et métaphysicien allemand, Eduard von Hartmann (1842-1906) fut celui qui va populariser à la fin du XIX' siècle la notion d'inconscient dans les milieux intellectuels avant même que Freud et la psychanalyse ne s'emparent de cette notion. C'est à l'occasion de la parution de la traduction française (1877) de l'ouvrage! que de nombreux savants vont publier des écrits critiques à propos de cette notion. Pour Hartmann, l'inconscient n'est pas une forme inférieure de la conscience, c'est un principe métaphysique qui, partout présent dans l'univers, y suscite la vie et la pensée, qui domine le temps et
l'espace, dont la sagesse est absolue comme la clairvoyance infaillible, et cela quoiqu'il n'ait point de conscience. Le premier tome de l'ouvrage porte sur la « phénoménologie de l'inconscient ». Les chapitres qui le composent démontrent tous ensemble, et chacun en particulier, l'existence de l'inconscient. Les preuves se soutiennent et s'élèvent les unes sur les autres: les dernières supposent les premières. Hartmann trouve de nombreux précurseurs dans

-

l'intelligence du concept d'inconscient dont Herbart, Hegel, Schelling, Schopenhauer et Fechner. La première partie de l'ouvrage concerne ainsi « la manifestation de l'inconscient dans la vie corporelle ». Si la conscience a son siège dans le cerveau, l'auteur croit en l'existence d'une volonté inconsciente dans les fonctions de la moelle épinière et des ganglions. Les manifestations de cette volonté ne sont pas des réflexes, elles traduisent une émotion de la sensibilité et de la conséquence dans la poursuite d'un dessein. En fait,
I Hartmann, E. (von) (1869). Philosophie des Unbewl/ssten. Berlin: Karl Duncker. Hartmann, E. (von) (1877). Philosophie de l'inconscient (2 voL). Paris: G. Baillière. Cet ouvrage est en cours de réédition chez L'Harmattan à Paris dans la même collection.

l'existence de la volonté ne dépend pas du cerveau car« il existe en nous une volonté inconsciente pour nous» (p. 76). Tout mouvement, si faible qu'il soit, qu'il ait son origine dans une intention consciente ou non, suppose la connaissance inconsciente des racines nerveuses qui servent à la produire, et la volonté inconsciente de les mouvoir. L'instinct lui-même est un vouloir conscient du moyen propre à réaliser une fin voulue ellemême sans conscience. L'inconscient est ainsi partout présent dans les processus organiques. Dans la seconde partie, Hartmann montre la présence de l'inconscient dans tous les phénomènes de la vie spirituelle: l'amour, la sensibilité, le caractère, la moralité, le jugement, le langage, la pensée... La Philosophie de l'inconscient est un livre qui a fait beaucoup de bruit en Allemagne et en France2. Lorsque l'œuvre de Hartmann paraît en Allemagne, elle est mal accueillie par les psychologues et les scientifiques de la nouvelle génération qui ne voient en elle qu'un écrit de métaphysique sans valeur aucune. De même lorsque la traduction française de l'ouvrage paraît chez l'éditeur Germer Baillière, les philosophes hexagonaux vont découvrir cette notion et tenter d'expliquer les faits inconscients sans recourir à d'autres instances que celle de la
conscience.

Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale Université Paris Descartes. Directeur de L'Année psychologique Institut de psychologie Laboratoire Psychologie et Neurosciences Cognitives, UMR CRNS 8189 71, avenue Edouard Vaillant 92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France

Voir l'ouvrage récent de Nicolas, S. & Fédi, L. (2008). Un débat sur l'inconscient avant Freud. La réception de Eduard von Hartmann chez les psychologues et philosophes français. Paris: L'Harmattan.

2

VI

Eduard von HARTMANN

PHILOSOPHIE DE L'INCONSCIENT I.
Phénoménologie de l'inconscient

Introduction

de Serge NICOLAS

OUVRAGES DE L'AUTEUR,

TRADUITS

EN FRANÇAIS

LA RELIGIONE L'AVENiR, vol. in-i8 de !a Bibliothèque de philosoD 1 phie contemporaine. 2 50 LE DARWINISME,qtt'il y a de vrai et lie faux dans celte doctrine; ce b'aduit par M. GEORGES GUÉROULT,i ol. in-iS de la Bibliothèque v de philosophie contemporaine. 2 50
LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE DU XIXo SIÈCLE DANS SE" REPRÉSENTANTS PRIN-

CIPAUX, traduit par M. D. NOLEN, vol. in-8 de la Bibliothèque de 1 philosophie contemporaine. 5 })

OUVIUGES DU TRADUCTEUH

LA CRITIQUE
QUID

DE KANT

ET LA

MÉTAPHYSIQUE DEBUERlT.

DE

LEIBNIZ

(1875).

6

})

LElBN'IZIUS

ARISTOTEU

'1 50

PHIJ-lOSOPHIE
TIF.

:L'INCONSCIENT
PAR

ÉDOUARD
TRADUITE

DE HARTMANN
ET PRÉCÉDÉE PAR D'UNE INTRODUCTION

DE J: ALLEMAND

D. NOLEN
PROFE55EUÇ A LA FACUr.TÉ DE MONTPEI,r,IER,

ÉDITION REVUE
ET PRÉCÉDÉE O'UNE PRÉFACE

PAR l'AUTEUR
Ér.RITE POUR CETTE ÉDITION

u R6sllll~ls spéculatifs obtenus l'nI' la méthode inrluctive ries sciences de la O3ture. .

-TOME PREMIER
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'INCONSCIENT

PA RIS
LIBRAIRIE GERMER BAILLlÈRE
PROVISOIRElIIENT La librail'ie SDra transf"rée 8, PLACE DE L'ODÉON le 1er octobre 1877. 10R, hOltlcVal'd' Saint-Gel-main,

ET

Cie

1877

PRÉFACE
ÉCRITE PAR
L'AUTEUR POUR L'foIT/ON

Fr..ANÇAISE

C'est en hésitant que je livre au public français cette traduction de la Philosophie de l'Inconscient. Chaque homme est non-seulement le fils de son temps, milis encore celui de son pays. L'esprit de l'individu tient par toutes ses racines au fonds de culture que Ie développement du génie national Iui a préparé. Il a beau élargir son horizon et chercher à se faire un jugement cosmopolite: ses qualités comme ses défauls sont étroitement liés aux conceptions qui ont déterminé dans sa jeunesse Ie déveIoppement de son inteIligence, et pénétrés du génie de la Iangue nationale dont Ies formes règlent Ie mouvement de son espril, S'il pense, il obéit au besoin impérieux de se sentir en communauté d'idées avec les hommes de sa race; et, s'il écrit, il cherche à s'accommoder à l'intelligence des lecteurs instruits parmi ses
HARTMANN. J. a -

TI

PIlÉFACE

DE L'AUTEUil.

compatriotes, à prévenir leurs préjugés, à éviter de revenir sur les notions qui leur sont familières.Les sciencrs historiques et naturelles ont aujourd'hui un earàctère international bien plus prononcé que la philosophie; et la philosophie allemande particulièrement occupe dans cc siècle une position en quelque sorte isolée. Aussi ies réflexions précédentes s'appliquent-elles surtout à un ouvrage de philosophie allemande. Si un tel ]ivre trouve des lecteurs chez mie nation étrangère, il supposera inévitablement comme connues bien des cboses qui sont ignorées de ces lecteurs nouveaux, ou se fatiguera inutilement à discuter des conceptions qui n'ont pas chez eux de représentants. Si j'entreprenais aujourd'hui d'exposer mes idées philosophiques aux lecteurs français, je m'attacherais surtout à !a critique du spiritualisme et ùu positivisme français; et je laisserais entièrement de côté, ou du moins, je réduirais singulièrement l'examen des doctrines de Hegel, de Schopenhauer et de Schelling. Et pourtant l'exposition, telle qu'on la trouvera ici, de mes idées est peut-être celle qui convient le mieux aux intérêts du public français, lequel est sans doute moins désireux de connaître ma philosophie personnelle, que de trouver dans mes idées un reflet fidèle des doctrines qui dominent la philosop.hie allemande. En tout cas, ces circonstances défavorables à l'auteur gardent toute leur force pour ceux qui ne se borneront pas à prendre connaissance de mon œuvre, mais qui voudront aussi la juger. A toutes ces difficultés vient s'ajouter, pour les

l'RÉI?ACE

DE L'AUTEUR.

III

compliquer, la traduction de mes idées dans une langue étrangère. Le savant traducteur était sans doute remarquablement préparé à sa tàche par ses profondes études sur la philosophie allemande; et j'ai pu, par une comparaison attentive des passages les plus difnciles dans l'original et dans la traduction, me convaincre que la perfection de la tl'aduction réalisait, et au delà, tous mes souhaits. Poudant cette comparaison m'a permis de mieux juger des difficultés d'une traduction que je ne l'avais fait jusque-là, surtout lorsque j'ai vu que le génie de la langue française s'opposait presque invinciblement à la création de mots nouveaux. D'ailleurs, j'ai pu faire l'expérience que déjà l'original allemand, lui aussi, prêle à une série interminable de malentendus, même pour les lecteurs les plus bienveillants et les plus intelligents. Je dois m'attendre à cc qu~ l'expression de mes idées dans une langue étrangère sera exposée à de pareilles mésaventures; d'autant plus que le public français ne connaît qu'une très-petite partie seulement de mes autres écrits, et aucun même des commentaires qu'ont publiés les partisans de mes idées pour notre commune défense. La Philosophie de l'Inconscient n'est pas un système: elle se borne à tracer les linéaments 15rincipauxd'un système. Elle n'est pas la conclusion, mais le programme d'une vie entière de travail: pOlll' achever l'œuvre, la santé et une longue vie seraient nécessaires. Elle n'est pas le produit de la réflexion et de la maturité, mais l'essai téméraire d'un talent juvénile, et présente tous

IV

P fi É FA CK DEL'

AUT EU R.

les défauts et les qualités d'une œuvre de jeunesse. Il y a maintenant dix ans que le manuscrit en a été complétement achevé, et je concevrais aujourd'hui bien des choses autrement que je ne les présentais alors. Ma tâche a consisté non pas seulement à étendre par des additions le livre d'essai de ma jeunesse; mais à mûrir et à développer les germes qu'il contenait. Celui qui comparera la première partie avec l'essai composé en 1875 sur la physiologie des centres nerveux, comprendra le sens de mes paroles. J'ose espérer que les lecteurs de mon livre auront égard à toutes ces raisons, et voudront bien le juger avec quelque indulgence.
ÉDOUARD DE HARTMANN.

Berlin, décembre t876.

INTRODUCTION

DU TRADUCTEUR

[

Le succès du livre dont nous offrons la traduction au public français, peut être regardé comme l'événement phi~ losophiqlle le plus considérable qui se soit produit en Eu~ .rope depuis dix ans. Publié pour la premièt'e fois en 1869, l'ouvrage de M. de Hartmann a vu ses éditions se succéder d'année en année, sans que les préoccupations d'une guerre l'edoutable, sans que le tragique intérêt des événements politiques aient suspendu ou troublé le cours de cette fortune inouïe. Si M. Büchner croit devoie tirer avantage. pour Je matérialisme qu'il défend des éditions nombreuses que son opuscule de.Force et :lIfatière a obtenues, combien plus la métaphysique idéaliste aurait-ene le dl'oit de s'enorgueillir de ce retour inespéré de l'attention et de la faveur publiques, qui ne semblent pas près d'être épuisées par l'apparition de la 7" édition de la Philosophie de l'In-

conscient r
Depuis que la grande voix de Hég.el et de Schelling avait cessé ùe ~e faire entendre, il semblait que la parole ne fùt plus en Allemagne qu'aux sciences de la nature. Et la popularité tardive, mais relativement restreinte de l'é~ cole de Schopenhauer, était due en partie à ce qu'eUe s'é

VI

INTRODUCT

ION

DU

TRADUGTEUR.

cartait moins que les autres des méthodes et des conclusions de la science positive. Les grandes découvertes de la physique, de la zoologie, de la physiologie paraissaient exclusivement dig'nes de la curiosité des têtes intelligentes; et la philosophie n'était plus guère qu'une pure affaire d'érudition. De 1850 à 1868, les beaux travaux historiques de Brandis, d'Erodmann, d'Uberweg, de Zeller, de Kuno Fischer, de Prantl, les monographies excellentes de nombreux auteurs SUl'les points controversés dessystèmes du passé, témoignent seuls de la persistance de l'activité philosophique, et ne s'adressent d'ailleurs qu'au public spé"tial et limité des universités. Sans doute, durant cette période, d'intéressantes et remarquahles tentatives se produisent pour arracher les esprits aux séductions du matérialisme. De louables efforts sont faits pour accommoder aux exigences légitimes et aux résultats incontestables de la science contemporaine soit les enseignements délaissés de Hégel (Lettres psycfwlogigues d'Erdmann), soit les doctrines trop oubliées de la Monadologie de Leibniz (Microcosme de Lotze), soit même l'austère dogmatisme de Fichte (Système de psychologie de Fortlage). En dépit de ces ingénieux essais de conciliation, le divOl'cede la spéculation et de la science se confirmait; et, bien que de généreux esprits comme Zollner eussent exprimé le désir de le faire cesser, les savants et les métaphysiciens continuaient de se regarder avec une mutuelle défiance, eLle public s'entretenait dans la pensée que la rupture était définitive. On revenait à Kant pour lui emprunter des raisons nouvelles de renoncer à la métaphysique; et le culte que les savants, comme Du Bois-Reymond, Helmholtz, Wundt, témoignaient pour cette grande mémoire était autant l'expression d'une incurable défiance pour la spéculation que d'une vive admiration pour la doctrine critique.

INTRODUCTION

DU TRADUCTEUR.

VII

L'apparition du gTand ouvrage de Lange, l'Histoire du 1Jf térialisme, 1866, traduisait et paraissait consacrer dé... a finitivement cette disposition des esprits. C'est sur la base d'un idéalisme critique, dégagé des contradictions de Kant et enrichi des travaux de la science contemporaine et principalement de la physiologie des sens, que devait être conclu entre la science el la philosophie un traité de paix, dont la dernière faisait natureBement tous les frais ('1). Au milieu de ce décO\.lI'ag'emenl u de cette impuissance o des intelligences métaphysiques, un homme de vingt-sept ans, à peine connu du public lettré pal' un essai sur la méthode dialectique de Hégel, vint toutf! coup lancer, en '1869, avec la confiante témérité tic la jeunesse, le livre qui devait secouer l'indifférence gén(~rale,enflammel' la curiosité spéculative des uns, hraver le scepticisme et la raiHerie des autres, provoquer enfin le réveil ùe l'activité métaphysique, je veux dire la philosophie de l'Inconscient. Ce fut d'abord un étonnement universel. Puis il la surprise sllccédèrent, ir,i l'admil'ation, ailleurs, la critique passionnée. Ce qui est plus remarquable, c'est que l'eflet ne se borna pas au public habituel des universités; mais que le geand public, les hommes et les femmes, dévorè,'enl avec un égal empressement le livre nouveau. La presse de tous les partis dut se faire l'écho de l'émotion unanime. Il est eurieux de suivre dans les feuilles littéraires ou politiques du temps l'expression des sentiments et des jugemenls des différents partis. Libéraux, protestants, catholiques, tous s'accordaient à louer chez le jeune auteur l'art de la composition et du style, la clarté et la franchise du langage, la verve de l'espl'it, l'éclat de l'imagination, la f)nesse de l'observation psychologique, la pénétration et la
(I) Voir notrc IJl'éface à la traduction de l'Histoire du IIIatérialisme lk Lange, que la libl"airie Reinwald doit publiel' prochainement.

vm

lN!

R ODUCTIO

N DU TRADUCTEUH.

enfin la richesse de l'érudition tout à la fois philosophique. et scientifique. A ceux qui ne connaissaient que la philosophie des écoles, et pour qui le mot de métaphysique était synonyme d'abstractions à priori, de subtilités dialectiques, d'aridité scolastique, le livre nouveau révélait la possibilité et affirmait l'existence d'une philosophie toute pénétl'ée du souffle de la science et de la vie, à laquelle rien de la nature et de l'homme ne demeure indiffél'ent et étranger, et qui, sans dédaigner le pas~é, sait être équitable et sympathique au présent. Les revues théologiques se réjouissaient de voir affirmer, sous le nom d' [nconscicnt, une sagesse toute-puissante qui semble bien plus se rapprocher du théisme chrétien que de la logique inflexib'!e de l'Idée hégélienne. Elles saluaient comme une manifestation providentielle le triomphe d'un pe5simisme qui enseigne avec le chl'istianisme la vanité et le néant de la vie. Les politiques radicaux étaient frappés des considérations sociales auxquelles l'auteur s'abandonne volontiers, et lui savaient gTé d'insister sui' le dogme de la solidarilé universelle; les libéraux constitutionnels appréciaient surtout en lui le sens de la tradition histori(lue el les préfél'ences monarchiques. Les feuilles purement litléraires étaient sensibles à la poésie et à la vie, répandues sur la nature entière pal' une philosophie qui prête à tout l'activité et ta pensée, aux boutades humoristiques, aux fines analyses qui abondent dans Jes chapitres de l'amour et du pessimisme. Les principaux organes du public lettré, les revues de philosophicl ou de science, ne se montraient pas moins empressés à reconnaître et à signalel' les qualités du livre nouveau, bien qu'ils fussent aussi préoccupés d'en découvrir les défauts ou d'en mesurer exactement la valeur. Ce qui devait d'abord rallier leurs suffrages les plus divers, c'est que la doctrine nouvelle se donnait pour l'héritière

vigueur de l'arg'umentation,

INT non UCT ION DU TUADUCTEUIL

IX.

directe des philosophies du passé; qu'elle se montl'ait plus soucieuse de renouer la tradition philosophique que d'affil'mer sa propre odginalité; et n'aspirait it rien moins qu'à fondre Hégel et Schopenhauer dans une synthèse préparée déjà par la philosophie positive de Schelling. Chaque école pouvlJiL se croire autorisée à revendiquer une part dans le succès de la philosophie nouvelle. Mais bientôt un examen plus attentif, les déclarations et les écrits ultérieurs de M, de Hartmann vinrent accentuer' les différences de sa conception personnelle et des autres systèmes, et provoquer contre le novaleur l'égale hostilité des doctrines les plus opposées. Dès la 5e édition, la liste était grosse déjà des réfutations proyoquées par cette polémique passionnée entre les représentants des anciennes écoles et le chet' de l'école nouvelle, qui vit bientôt accourir sous son drapeau et combaltre à ses côtés des champions ardents et bien armés.

C'est dans les œuvres des adeptes, autant que dans les écrits
successifs du maître, qu'il faut chercher les compléments, les éclaircissements et allssi les cOITections, les modifications progressives, que les péripéties de la lutte et la transformation des problèmes, sous l'action incessante de fa science, amenaient inévitablement. L'école de Schopenhauer, par l'organe de deux de ses représentants les plus autorisés, FrauensUidt et Bahnsen, vint défendre sa doctrine originelle, que le nouveau disciple prétendait perfectionner par la théorie de la réalité du plaisir, pal' le dualisme des attributs de la substance absolue, par le réali8me transcendantal, enfin, pm' l'optimisme évolutionniste qu'il associait au pessimisme. Bahnsen) qui saluait dans la Nationalzeitung de -187-1 l'auteur de la philosophie de l'Inconscient du nom de « philosophe moderne par excellence », dil'ig'eait contre lui l'année suivante son Examen c/'iUq~te de l'é1Jolul'ionnisme hégelien de M. de Hartmann, d'après les p~'inci]Jes de Schopen-

x

INTnODUCTION DU TRADUCTEUR.

hauer (Dunckel', Bedin, 1872); et FrauenslÜdt écrivait. dans le même sens ses Nou'Velles letttes sur la philosophie de Schopenhcmet ('1875). M. de Hartmann, dans son Essai SlW la transformation tentée par FmuenstÜdt delet philosophie de SchopenhaLwr

U), et

Moritz Venetianer,

dans ses deux livres Schopenhauer comme scholastiq'tlC" (Berlin, Dunckel', '1873) et l'Esprit uni'Versel(id., 1874), répondaient aux attaques des disciples orthodoxes de Schopenhauer. L'école hégélienne avait déjà protesté, dès '1870, ::tvcclevieux Michelet par une sorle de manifeste: Hégel, le philosophe invciinw, dirigé aussi bien contl'e'le premiel' éCl'it de M. de Hartmann (Sur la méthode dialectique, Dunckel',. Berlin, '18G8), que conlre la philosophie de l'Inconscient. Outre une coune et immédiate réplique de M. de Hartmann, danf; le premier volume des Monatshe{te (p. 502),. il faut consulter sur celte nouvelle polémique ses Essaib~ de philosophie. '1872, et principalement ses ÉclaÙ'cissements à let phÛosophie de l'Inconscient, placée en regard mrto'ut d'tt panlogisme de H égel (Berlin, Dnncker~ 1874), dont l'auteur annonce prochainement une seconde édition sous le titt'e de : Schopenhauérianisme et H égélianisme. Les physiologistes positivistes, tels que le médecin deNew-York, Stiebeling, dans son écrit: La science contrela philosophie (New-York, Schmidt, '1871), relevaient avec vivacité les erreurs physiolog'iques et combattaient la téléologie de la philosophie de l'Inconscient. En même temps' que Taubert réfutait Stiebeling dans la Philosophie contre les prétentions de la science (Berlin, Dunckel', 1872), M. deHartmann lui-même, sous le voile de l'anonyme, défendait habilement les principes essentiels de sa philosophie naturelle dans l'Inconscient du point de 'Vuede la Physio(I) Traduit dans la Revue philosopkique, n03 6 et 7.

INTRODUCTION

DU THAHUCTEUn.

XI

logie et de la théorie de la descendance.(idem). Haeckel s'exprime ainsi sur cedemier ouvrage, dans la préface à la 4" édition de son Histo1:re cle let création (p. 38) : « Cet écrit remarquable dit au fond tout ce que j'aurais pu dire moi-même aux lecteurs de l'histoire de la création sur la philosophie de l'Inconscient; et je n'ai qu'à y renvoyer ceux qui s'intéressent à cetle philosophie. » Les matérialistes ne pouvaient pas épargner la doctrine nouvelle. J .-C. Fischer lança contre elle son Cri de détresse du, bon sens (Leipzig, Wigand, 1872), auquel riposta aussitôt le baron du Prel par sa brochure: Le bon sens en. lace des problèmes de la sc'ience (Berlin, Duncker,18'i2). D'autres matérialistes comme Klein, comme Diihring dans son Histoire critique de la philosophie (1873, 2" édition, Berlin, chez Koschny) et dans son Cursus de philosophie, (1875, ib.), n'épargnaient pas plus la personne que les doctrines de l'auteur. Les adversaires du pessimisme, L. 'Weiss,par le troisième volume de sa Critique de toute ph-ilosophie de l'Inconscient (Berlin, Henschel, 1872), JÜrg'en-Bona Meyer, par son écrit: Misère et plainte universelle (chez Marcus'-1872, Bonn), sans parler des autres réfutations de G. Knauer,_ de Henne-Am- Rhyn, de Haym, de Hartsen, provoquèrent la réplique énerg'ique et habile du même A. Taubert, dont nous parlions plus haut. Son nouvel ouvrag'e, le Pessimisme et ses adversaires (Dunckel', '1873), est le complément indispensable du treizième chapitre de la métaphysique de lVI. e Hartmann. d Aux attaques de positivistes comme Kirchmann, dans son livre sur le Princ-ipe du réalisme (Leipzig, Koschny, 1R75), l'auteur lui-même répondait pal' l'examen du Réal.ismede Kirchnwnn (Berlin, Dunckel', '1875). A côté de Taubert et de Moritz Venetianer, qui défendaient, d'une manière indépendante et en la critiquant, en

XII

I:'i'fRODCCTfON

DU TIUDUCTWR.

la modifiant sur bien des points, la philosophie de l'Inconsdent, nous ne devons pas oublier de faire une place considérable à J. VolkeIl, dont l'hégélianisme essaye de se rajeunir au contact de l'idée nouvelle. Les deux livres de cet auteur: l'l nconscient et le pessimisme (StuttA'art, '1873) et l'Imagination du rêve (idem, 1875) éclairent par l'histoire et la psychologie le principe de l'Inconscienl. Enfin, Gôl'Ïng', dans son Système de philosophie critique (2 vol., 1874-75, Leipzig, Voit et Cie), au milieu de critiques très-vives contre les erreurs historiques de 1\1.de Hartmann et sa théorie de la conscience, où il découvr6 comme Volkelt « un tissu de contradictions », appuie, par des arguments intéressants et une réfutation approfondie des doctrines contraires, la théorie de M. de Hartmann sur l'inconscience de la volonté. S'il nous fallait indiquer enfin l'ouvrage le plus utile à consulter entre tant d'autres sur le monisme de la philosophie de l'Inconscient, c'est peut-être à l'étÜde du livre de Moritz Venetianee que nous renverrions le lecteur: l'Esprit universel; Principes dt~ PanpsychÙme comme acld.ition à la,philosophie de l'Inconscient (Derlin, Dunckel', 1874).

Il

L'homme dont l'ouvrage révolutionnait ainsi l'Allemagne était né en 'l842 à Berlin, el fils unique du général d'artillerie du même nom. Le premiee numéro des Études et essais d'Édouard de Hartmann contient une intéressante et discrète antobiogl aphie, sous le titre de «Histoire de mon développement ).

INTHODUCTlON

DU TRADUCTEUR.

Xu[

Nous lui empruntons les rapides indications de cette courte notice. Au gymnase, l'étude des mathématiques et de la physique captiva de bonne heure le jeune écoliel' : et c'est avec une admiration reconnaissante que M. de Hart'mann rappelle l'enseignement de son professeur Bertram. Les beautés de la littérature touchèrent moins promptement son intelligence. Les auteurs latins eurent peu d'aUrait pour lui; et Cicéron en particulier lui paraît très-souvent vide. Les disCOUI'S Demosthène le laissèrent indiffél'ent : aujourd'hui de encore, il le trouve trop Lendu, trop préoccupé de l'effet, nullement classique au vrai sens du mot. C'esLdans Thucydide, dans Sophocle que se révéla pour la première fois à son esprit la pure perfection de la littémture grecque: chez le premier,'l'art incomparable de ne dire que ce qu'il faut, et d'enchaîner logiquement les idées: chez le secon~, la simplicité de la fOl'me et la grandeur tragique des caractères. Homèretltsurlui moins d'impression. « La naïveté d'Homère est si gTande, et l'écolier moderne l'a tellement dépassée, qu'il ne peut pas en sentir le charme admirable. Ce n'est pas l'enfant, dont l'unique pensée est de devenir homme, mais l'homme dont le cœur soupire après la naïveté évanouie de ses premiers ans, qui peut goûter tout le charme et l'innocence répandus sur cette peinture accomplie de l'enfance des peuples. » En résumé, la liltérature gTecque exerçait déjà sur l;âme de l'écoJier un attrait qui explique la préférence qu'il lui accorda plus fard SUI'la littérature latine. POUl'défendre aujourd'hui les jeunes espl'Ïts contre le réalisme utilitaire qui menace de les envahir, c'est, selon M. de Hartmann, à la culture hellénique qu'il faut donner la prépondérance dans l'enseignement classique. Le culte du réel et la sagesse pratique s'y associent ùans une mesure parfaite à la religion de l'idéal, aux poursuites désintéressées de la raison (voir l'opuscule récent de M. de

XIV

INTRODUCTION

DU TI:ADUCTEUI:.

Hartmann Stt1' la. Réforme d:J renseignement sHpé/'ic~£r. Berlin, Dunckel', '1875). - L'histoire ne parait pas avoir

séduit beaucoup le jeune homme: « Je cl'oiH, » remarquet-iJ, « que le sens historique manque et doit manquer absolument à lajeunesse, et ne se développe qu'avec les années. » Il fallut que le panthéisme évolutionniste de Hégel vînt apprendre à M. de Hartmann « qne le Logos vit et agit dans les héros historiques et étend pal' eux son empire, » paUl'
que son intelligence s'ouvrît au goût de l'histoirc.

-

En

résumé, à part tl'ois maÎtrcs qu'il cite avec reconnaissance, l'enseignement du gymnase ne parlait ni à la curiosité ni au cœm de l'écolier. ({ L'école était pour moi, dit-il, un pesant fardeau que j'étais loin, comme mes camarades, de supporter patiemment et sans réflexion. Jc me révo1tais vivement, au contl'aire, contre un systèmc d'enseig'nement qui, sur bien des points, n'était qu'une perte de temps évidentc; qui sur d'autres exigeait que l'on se rendit maitre de connaissances auxquelles je ne découvrais pas la moindre utilité; ou me dcmandait des choses surprenantes, comme d'apprendre par cœur chaque mois un chant d'église. » Si les études scolaires tinrent peu de place dans la vie du jeune homme au gymnase, la musique et le dessin furent, au contraire, l'objet de sa vive prédilection. Il put recevoir de bonne heure et longtemps, en dehors du g"ymnase, les leçons de maUres habiles; et acquit ainsi dans ces deux arts un certain talent, non-seulement d'exécution, mais même d'invention. Le dégoût du jeune de Hartmann pour les études classiques ne devait pas peu contribuer à l'éloig"ner de l'université, lorsqu'il quitta le gymnase en '1838, après de brillants examens. Les mœurs débraillées de la vie d'étudiant répugnaient d'ailleurs à scs habitudes d'homme du monde. La carrière militaire de l'artillerie, que l'exem-

INTRODUCTION

DU TRADUCTEUR.

xv

pIe de son père lui rendait chère, lui parut la plus propre .il satisfaire à la fois ses dispositions naturelles pour les sciences mathématiques et physiques, et ses goûts pcr:sonneIs d'artiste et de pcnsem. C'est en 1858 qu'il entra au régiment d'artillerie d~ la .garde, pour y faire son année de volontariat. Il passa en.suite trois ans à l'école d'artillerie de Berlin, entremêlant .aux travaux scientifiques de sa profession ses études mtistiques et philosophiques, fréquentant la société disting'uée à laquelle sa famille appartenait, et recherchant surtout le -commel'ce des femmes. « La brutalité d'appréciation que beaucoup d'hommes de mérite portent. dans leur jug'ement sur les femmes, pourrait bien tenir souvent à ce qu'ils n'ont pas cu l'occasion de connaître de près de nobles na-

tures de femmes. » Versce temps, une disposition rhumatismale de ~r. de Hartmann, qui s'était déjà déclarée vers la fin de son séjour au gymnase, vint se compliquer d'une contusion au genou, qui lui laissa une sensibilité extrème .au moindre choc, ét ne put jamais être guérie, quoique Je mal ait toujours été localisé. M. de Hartmann observe dans :son autobiogTaphie qu'il donne ces détails afin de prévenir les odieuses imputations d'adversaires qui n'ont pas craint d'expliquer son pessimisme par l'état de sa santé, el de représentcr ce dernier comme la conséquence d'excès honteux. Après être resté deux ans environ au service, notre philosophe, sa santé ne s'améliorant pag, dut en '1864 quitter l'état militaire; et il en sortit avec le grade de premier lieutenant d'artillerie. Il chercha sllccessivement sa voie comme peintre et comme mueicien; mais il reconnut bien vite que les progrès de son goût, de son sens critique étaient loin d'être égalés par ceux de ses facultés créatrices. ({La banqueroute de toutes mes ambitions, dit-il, était complète; jJ ne me restait plus qu'une chose, la pensée. » C'est

XVI

INTRODUCTION

DU TRADUCTEUR.

elle qui l'avait soutenu dans toutes les épl'euves, il traVèl'S les déceptions successives de sa vie: c'est il eHe qu'il demanda une consolation et l'emploi de ses facultés. Il comprit enfin que la philosophie était sa vél'Îtahle vocation, et en 1864H commença la philosophie de l'Inconscient. Déjà, dès 1858, il avait composé un essai sous ce titre: Considérations sur l'esprit, oÙ se trahissait une forte incJination au monisme panthéisLe. En '1859, les loisirs de la vie de garnison il Spandau lui avaient permis d'écrire:

sur l'Activité spirituelle de la sensation, un traité oÙ1
avant même de s'être élevé au concept de l'Inconscient, il essayait Je réduire la sensation à la Volonté et à l'Idée. D'autres esquisses, l'avaient occupé; mais les tl'avaux desa profession ne lui laissaient guère la liberté de les étendre ni de les achever. C'est en 1863 qu'il reprit sérieusement ses études et ses compositions philosophiques. Les sujets de psychologie l'occupaient, l'intéressaient surtout. Il ér,rivait, pour sa satisfaction et so~ instruction personnelle, sur la coquetterie, l'imagination, la conscience, 1'11Onneur,la propreté, sur la phrénologie de Gall et les erreurs psychologiques qu'eHe contient, sur la critique de la Raison pure, sur 1f~ prix de la raison et de la science dans la vie pratique, sur le concept de l'infini, enfin sur la racine unique du principe de raison suffisante. Mais tous ces essais étaient des sortes de monologues; nullement destinés à voir le jour. La Philosophie de l'inconscient elle-même, composée de 1864 il 1867, resta une année enfermée.dans un bUl'eau. La rencontre fortuite d'un libraire intellig'ent décida seule de son apparition, qui aurait sans doute tardé longtemps encore. A.ucune nécessité ne pressait, en effet, M. de Hartmann: il n'avait heureusement pas besoin de produire pour vivre, et n'était pas tyrannisé par les exig'ences d'un emploi. Maitre absolu de sa plume, il n'avait à consulter ni les préjugés du public, ni

INTIlODUCTWN

DU TIlADUCTEUH,

XVII

les intérêts d'une profession; il pouvait se mettre tout entier au service de la vérité, et la proclamel' sans réserve selon sa conviction. L'enseignement des écoles n'avait pas altéré l'indépendance et l'originalité de sa pensée. Bien qu'il se fût fait rccevoir docteur en 1867 pal' l'Université de Rostock, il n'avait que rarement assisté aux cours de l'Université et seulement en amateur, sur la sollicitation de quelques amis. Les leçons qu'il y avait entendues n'avaient réussi qu'à l'en éloig'ner. Il préférait s'abreuver directement aux sobrees de la vérité philosophique, s'adresser aux penseurs originaux eux-mêmes qu'écouter leurs pàles commentateurs. I! trouvait que, chez les professeurs de philosophie, l'érudition et la prudence professionnelle étouffent trop souvent l'initiative et la spontanéité; et que l'habitude d'enseigner à la jeunesse communique au langage et au sLylequelque chose de doctoral et comme une prétention à l'infaillibilité, qui jure avec l'indépendance absolue de la recherche philosophique. Jusqu'en 1864, le seul maitre de philosophie qu'il eût un peu fréquenté était un vieil hégélien, ami de la maison, qui lui fit lire I-Iég'el,Schelling, Schopenhauel', mais qui n'admettait d'autre méthode en philosophie que la méthode hégélienne. En résumé, c'est surtout it la méditation et à l'expérience personneUe, au commerce du monde, à l'étude directe des gl'ands philosophes et surtout aux sciences de la nature, :i la fL'équentation assidue de quelques amis médecins, et en particulier du psychiâtre Flemming', que M. de Hartmann déclare devoir ses meilleures inspirations. Depuis, comme avant l'apparition et le succès de son livre, M. de Hartmann vit à Berlin au sein de sa famille. Appliquant sa doctrine, il a tenu à justifier par l'exemple de sa vie la valeur pratique du pessimisine évolutionniste, c'est-à-dil'e ami de l'action et du progrès, qu'il veut substituel' au pessimisme bouddhiste, it la philosophie de l'absHARTMANN I. - b

XVIII

INTRODUCTION

DU TIlADUCTEUn.

tenlion et du quiétisme de Schopenhauee. Il s'est marié, et coule une existence sereine au milieu des siens, démontrant par son exemple, comme il l'avait pl'ouvé dans un article, que le pessimisme n'est pas ccla philosophie de la

désolation \). Nousne pouvonsmieux faire que de citer à ce
propos la conclusion caractél'istique de son autobiog-raphie. « Dans notre ménag'e, ma femme bien-aimée, la compagne intelligente de mes poursuites idéales.., représente l'élément pèssimiste. Tandis que je défends la cause de l'optimisme évolutionniste, elle se déclare sceptique au progrès. A nos pieds, joue avec un chien, son fidèle ami, un bel el. florissant enfant, qui s'essaye à combiner les verbes et les substantifs. n s'est déjà éle\'é à la conscience que Fichte prête à son moi, mais ne parle encore de ce moi, comme Fichte le fait souvent lui-même, qu'à la troisième pet'sonne. Mes parents et ceux de ma femme, ainsi qu'un cercle d'amis choisis, partagent et animent nos entretiens et nos plaisirs; et un ami philosoph'3 disait del'llièrement de nous: « Si l'on veut voir encore une fois des visag'es satisfaits et

joyeux, il faut aller chez les pessimistes.

»)

III
Entrons maintenant dans l'analyse et l'examen de la philosophie de l'Inconscient. L'ouvrag'e, que les éditions successives ont notablement étendu, mais sans en modifier le plan primitif, si ce n'est par l'addition du chapitre VIIISUl'l'Inconscient et le Dieu du théisme, se divise dans la 7° édition en deux paeties sous les noms de Phénoménologie et de iVlétaphysiquede l'Inconscient.

INTHODUCTION

DU

THADUCTEUn.

XIX

Un long chapitre préliminaire fait connaÎtl'e le dessein, la méthode et les antécédents historiques du système. L'autr~ur passe ensuite en revue les manifestations les plus curieuses de l'Inconscient dans la vie corpomlle, dans les fonctions spontanées de la moelle et des gang-Hom, dans l'exécution des mouvements volontaires, dans l'instinet, dans les mouvements réflexes, dans les guérisons naturelles. Il oppose au rôle de l'Inconscient dans les fonctions org'aniques celui de la volonté et de l'idée conscientes; et étudie enfin l'activité de l'Inconscient dans la formation de l'organisme. De ces divers chapitres une eonséquence capitale se dégag'o, c'est que les réflexes dominent la vie entière de l'organisme; et que, au sein du réflexe, nous démêlons t.oujours associés ]'activité mécanique et l'activité psychique, le mouvement et la perception, enfin un élément subjectif, et un élément objectif. C'est ce que L'auteur s'attache à mettre en plus vive lumièl'e encoro pal' l'important appendice sur la physiologie des cent.res nerveux. - L'act.ivité de l'Inconscient dans la vie de l'esprit, dans le jeu des faculLés psychiques est ensuite analysée finement par une série d'études sur les instincts humains, et surtout sur l'instinct capital, celui de l'amour, sur la sensibilité, sur le développement du caractère et de la moralité, sur l'imagination et le g'ûlît esthétiques, sur le langage, sur la pensée discursive, et la perception sensible, sur l'inspiration métaphysique ou relig'ieuse, sur le progTès dans l'histoire. Un chapitre final comparc le rôle de l'Inconscient et celui de la conscience dans la vie humaine. Sous le nom de Métaphysique, les formes universelles ùe l'existence phénoménale, l'individualité, la matière, l'espèce, la génération sont tour à .tour étudiées avec une richesse et une sûreté d'érudition scientifique, avec une puissance d'analyse et de dialectique, que nons n'avons jamais rencontrées à un tel degré. L'Inconscient nous est ensuite présenté

xx

INTRODUCTION DU THADUCTEUlL

comme l'Un-Tout, comme l'individu suprême ou comme l'âme universelle, dont la multiplicité des individus et des. caractèl'es sort pal' des lois déterminées. L'Un-Tout est souverainement sag'e, et le monde parfait.ement bon. Et pourtant cet optimisme ne prouve qu'une chose, c'est que le monde est le meilleur des mondes possibles, mais n'enlève rien à celte autre certitude que la vie est souverainement mauvaise. L'auteur, pour le démontrer, nous étale complaisamment et détruit sans pitié l'illusion de l'homme, sons les trois formes qu'elle revêt successivement~ l'espoir d'une félicité présente, celui d'une iëlicité futuro pour l'individu, celui enfin du progrès et du bonheur de l'espèce. Si la fin du monde n'est pas le bonheur, la conscience ne peut avoir d'autre objet que d'émanciper par la science la volonté de l'amour de la vie, et de la ramener au néant. Le chapitre, qui s'intitule « les derniers principed »),contient l'examen des attributs 0pPQsésde l'UnTout. L'auteur s'efl'orce de les saisir et de les définir dans leur essence mystérieuse avant la création, de les réunir dans l'unité d'une commune substance, et de l'attacher les éléments de sa théologie à leurs antécédents historiques. Notre dessein dans cette rapide revue était de faire con~ naître le plan, la riche diversité des sujets traités par l'auteur, et de ressaisÏl' le lien plus ou moins apparent des divers chapitres. On n'attend pas de nous que nous sonmettions chacun de ces points à une analyse, à un examen approfondis. Nous nous attachel'ons plutôt à dégag'er de cc livre les idées intéressantes pour les lecteurs français qu'il nous parait contenir, Nous nous bornerons il nous demander ce que celte philosophie de l'Inconscient nous apprend de nouveau sur la matière, sur la vie, sur l'homme, suc.le principe et la fin des choses. La matière n'est plus celte masse inerte, immobile, que

INTHODl;CTION

DU TRADUCTEUR.

XXI

les sens ou l'imagination croient saisir. EUe sc résout en esprit, c'est-à-dire en activité et en idée. Elle est, pour parler le langage de l'auteur, une fonetion de l'Inconscient, ail nous retrouvons, comme dans toutes les autres manifestations de l'Être, l'association d'une volonté et d'une pensée inconscientes. La conception, qui domine la science aujourd'hui, définit les atomes comme des points indivisibles, ùe purs centres de forces. Que l'on distingue des atomes corporels et des atomes d'éther, les premiers agissant par attraction, les seconds par répulsion, ou qu'on adopte toute autre hypothèse suivaet les besoins et les conditions variables de l'expérience, on ne saurait admettre que les atomes soient étendus. Les malél'ialistcs qui veulent as1'OGier la foree à l'étendue oublient qu'il est impossible de faire d'atomes ~tendus des centecs indivisibles, des points d'application des forces mécaniques, tels que le calcul mathémalique les exige. Si l'on veut d'ailleurs expliquer la fig'ure qu'on prêle il ces divers (Sléments de la matièl'c, il faut voir en eux autre chose que de la simple étendue géométrique, e'est-à-dire qu'une juxtaposition de parties divisibles et sépaeables il l'infini. On ne comprend pas davantag'e comment les forces d'attraction ou de répulsion nSussiraient à se déployer, dans des atomes Mpourvus d'intelligence, conformément aux lois mathématiques de la mécanique. Il y a, en un mot, de l'action et une action r/\glée dans l'atome. Or, qni dit action dit un vouloir et par suite une fin poursuivie avec ou sans conscience. Les atomes sont des individus (itul'iviclitcl), expression finie de l'individu suprême, de l'Un-Tout, modes infél'iems de l'activité phénoménalt} de l'Inconscient, mais fondement et support de la réalité sensible: ainsi les pierres du monument et les lois mécaniques, qui règlent inflexiblement leurs rapports, sont la condition de toutes les combinaisons supé. rieures auxquelles l'industrie et l'art peuvent les faire

XXII

INTHO OUCTION DU TBA OUCTEUIL

servir. M. de Hartmann appelle sa théorie un atomisme dynamique. Il croit que la sciBnce et la spéculation philosophique y trouvent une ég'ale et légitime satisfaction. La physique mathématique ne peut se passer pour f:CS explications mécaniques de l'hypothèse des atomes; la métaphysique se refuse à en faire des principes étrang'ers à la pensée et à la volonté, ce qui romprait l'unité de l'èlre, et, en contredisant les gTands principes de l'analogie et de la continuité, introduirait un dualisme insupportable dans la pensée et dans la réaliLé. L'autent' cite et apprécie les diverses hypothèses des grands mathématiciens ou physieieng de notre temps; et pl'ouve ainsi avec qnel soin il a étudié la question. (Voir le ch. v du L Ir, p. 118, et les notes du Supplément, p. 581 à 588.) Les atomes, avons-nous dit, représentent le degré inférieur de l'indi vidualité. Qu'est-cc que l'individu '?C'est l'ètre en qui se rencontrcnt les cinq unités suivantes: '10L'unité dans l'espace (la forme); 20l'unité dans le temps(la continuité de l'action) ; 3° l'unité de la cause (interne); 4" l'unité de la fin; 5° l'unité de la récipl'ocit'S d'action entl'e les di\'el'ses parties (en t~nt qu'il y a diverses parties: autrement la dernière condition est supprimée) (p, 15H du t. II). A ce compte, l'atome est l'inùividu le plus parfait, puisqu'il a l'unité indivisible dans ]e temps et dans l'espace, et que son action est la plus simple de toutes. La cellule végétale ou animale rassemhle d!.~jàune certaine diversité d'éléments matériels, et ne maintient son unité formellc qne par le renouvellement de ses parties. Les diverses pièces de l'organisme, qui naissent de ]a cool'dination ou de la subordination des cellules, el se présentent sous les formes de fibrcs, de tissus, d'organes, sont cles inJividus de plus en plus complexes, des unités collectives, qui se distinguent chacune pal' la matière, ]a place, ]a durée, la forme

INTRODUCTION

DU

TRADUCTEUIL

XXIII

et la fonction spéciales qui leur sont assignées dans l'organisme total. Le vég'étal, l'animal et l'homme expriment des unités d'une complication infiniment plus grande, et où la subordination des parties est encore bien plus étroite. Enfin le monde est l'individu qui renferme tous les autres; et l'Un-Tout, dont le monde n'est que la manifestation phénoménale, est l'unité éternelle, absolue, l'individu
7.!l.1"€~O;;C~1I. (Voir ch. VI, p. 153 du t. II.)

Mais, parmi les individus, les uns sont évidemment doués de conscience: tous le sonl-ils? oÙ expit'e la conscience? A qUOItient cette faculté mystérieuse, qui fait de chaque existence individuelle une sorte de monde à part, alors que tout dans le monde physique est relié par une unité inflexible; pal' la vel'tu de laquelle l'univers se reflète en partie et se multiplie, en quelque sorte, autant de rois qu'il y a d'individus, sans que dans aucun d'eux, ni dans la totalité des consciences finies, le monde arrive jamais à une représentation adéquate de lui-mème? Existe-t-il en dehors des individus finis une conscience suprême, en qui la correspondance parfaite de la pensée et de l'ètre se trouve réalisée? Toutes ces questions capitales sont traitées avec une rare pénétration et une abondance étonnante d'informations dans les chapitres consacrés au ccrveau, à l'origine de la conscience, à là sensibilité des plantes, et a l'inconscience de l'Un-Tout (eh. II, III, IV et VIII du t. II), ainsi que d3ns l'Appendice du tome lor sur la physiologie du cerveau. La conscience n'est pas un état constant, mais un acte. Elle résulte de conditions phYRiologiques, que l'activité organique ne remplit que d'une manière discontinue et inégale dans la diversité des individus et dans ]a série des espèces vivantes. lVI. e Hartmann la fait dériver en dernière d .analyse de l'opposition des fonctions de l'Inconscient, ou

XXIV

JNTnODt.1CTION

DU TRADUCTEUH.

du conmt des forces dans la nature. Or, comme tous les individus, atomiques ou organiques, sont des fonctions, des forces de ce genre, il semble que partout leur mutuelle opposition doive eng'endrer la conscience: et l'auteur, en effet, incline à prêter la conscience aux atomes, aussi bien qu'à tous les autres individus; mais il ne se prononce pas (~atég'oriquemcnt. ({On pOllrrait se demander si les atomes ont une consëienee. Je crois que toutes les données nécessaires à la solution nous font presque entièl'ement défaut » (id., p. '150). :.\laisil n'hésite pas à soutenir la présence de la conscience, partout où il trouve la substance nerveuse, ou seulement Je protoplasma. « Les premières traces évidentes de la conscience ne se manifestent que dans la f:ellule avec son contenu it demi liquide (protoplasma des

protistes) (p. '184).

» «( Il

est prouvé d'une manière de

plus en plus certaine que la véritable base de la vie dans chaque cellule est le protoplasma; et que le protoplasma ùe la substance grise des cellules, q~lÏconcomcnt à l'exercice cles l'onctions supérieures de la pensée, ne diffère pas en substance, mais en degré seulement, du protoplasma des organismes infél'ieul's (p. J1g). » C'est du degré de communication de.:;éléments de la substance nerveuse entre eux que dépend l' étendue d\~ la conseÏence. Et « c'est la faeilité des communications entre les molécules nerveuses (Jui, en fait, est la cause de l'unité de la conscience; les doux phénomènes se produisent dans la même propor-

tion (p. 77).

») Si

deux cerveaux pouvaient être unis par

des mets conducteurs, comme le sont les deux hémisphères d'un seul et même cerveau, ils n'aur3ient plus qu'une seule conscience. Les plantes ont une conscience moins riche que la nôtre, parce que les cellules y sont moins reliées entre elles (H 7). L'auteur ne prête ainsi la conscience à tout Mément.vivant, si simple qu'il paraisse, que parce qu'il n'y a pas, selon lui, de degré dans la conscience: elle est ou

INTllODUCTION

DU TlL\DCl~TEUR.

XXV

elle n'est pas. Seulement eHe a un contenu plus ou moin~ riche, suivant qu'elle est plus ou moins aidée par la mémoire, pal' l'attention, par la comparaison; par l'expérience. Voilà pourquoi il disting'uc soigneusement la simple conscience, de la conscience de soi, de la conscience de la personnalité (64 à 74) ou de la pleine conscience de soi. Si l'Un-Tout n'a point part fi la conscience, c'est qu'il ne réunit pas les conùitions nécessaires à l'appal,ition de cette thculté; c'est qu'il n'y a pas pour lui d'opposition, contre laquelle il puisse réagir par la conscience; c'est qu'on ne saurait lui prêter un cerveau. ~OI1Savons étudié les deux formes essentielles de la vie, l'individl1alilé et la conscience. Mais entre les êtres vivants, il y a encore des différences spécifiques et particulières: nous ayons à expliquer la formation de l'espèce et celle du caractère individuel. Obéissant au principe éminemment philosophique de la c'mtinuité, de la moindre dépqnse de forces, 1\1.de Hart. mann admet la théorie générale dû l'évolution et les lois essentielles auxquelles Oarwin après Lamark l'a ramenée: la lutte pour l'existence, l'adaptation, la sélection naturelle, l'hérédité. Mais, tout en reconnaissant qne ces règles sont autant. de mécanismes ing'(~nicllx, que l'Inconscient fait servir à ses fins, la conservation et le développement des espèces, il soutient qu'elles ne rendent compte ni, au sein ùe chaque classe, de l'aptitude pIllS grande des espèces moins parfaites, moins développées, à donner naissance à une classe nouvelle; ni, au sein du même genre, des différences morphologiques des espèces. Elles peuvent seulement favoriser le développement dans toutes les directions des variétés au sein de l'espèce, et contribuee à lllÎre sOl'tir d'un même type fondamental, par l'effet de c.311SeSurep ment mécaniques, une riche diversité de formes progl'es-

XXVI

INTRODUCTION

DU TRADUCTEUR.

sives, mais secondaires. L'adaptation et l'hérédité font bien connaître certaines lois du développement phylogénétique aussi bien qu' ontogénétique, c'est-à-dire du développement des individus comme de celui des "espèces; mais elles n'en expliquent pas le point de départ. L'intervention de l'Inconscient est nécessaire, soit pour contenir clans les limites du type spécifique les déviations individuelles produites par l'action des circonstances extérieures ou par les influences obscures qui s'exercent sur la génération; soit pour donner l'impulsion au processus cl'éateur de chaque espèce nouvelle. Conformément au gTand principe de la moindre dépense de lorces, c'est d'un œuf de l'espèce inférieure que l'Inconscient fait sortir l'espèce immédiatement supérieure, en déposant en lui le germe des modincations, des perfectionnements que l'espèce nouvelle doit apporter au type de Ja précédente. Les travaux des embryogénistes, ceux de Kôlliker, d'Agassiz, de N~igelisont mis ici à contribution par l'auLeur (300). Une dernière hypothèse, propre à 1\:1. de Hartmann" nous l'aiLmèm..c enLt'evoil'la possibilité d'une transformation spécifique, elTectuée positivement et renfermée dans la période embryonnaire de la vie ùe l'animal (BOi), 11est indispensable de lire l'éLude sur Haecliel, que contient la 3. partie des Ét1~deset essais de lU.de Hartmann, et sur!out son opuscule sur le Darwinisme (I), si l'on vent connaitl'e toute la pens(Sede notre philosophe sur l'importantc qnesLion de la transformation des espèces. A côté des différences spécifiques, nous avons dit que les individus présentent encore des différences particulièl'cs, qui constituent leur caract.ère proprc. Quel est le pl'Încipe d'individuation paUl' les individus? Si l'individuation ré. suIte ponr les individus atomiques de la place qu'ils oc~l1pent dans le Lemps et dans l'espace, les individus orga(I) l,a traduction en parait chez Ger,n~r Baillièl'c, 1877.

INTRODUCTION

OU TRADUCTEUn.

XXVII

nisés OU les êtres vivants doivent la leur en partie aux ~ttomes qui les constituent, en partie aux lois de l'héré.dité, aux influences extérieures, mais toujours aussi à l'action de l'Inconscient (v. p. 324 et 336). « L'âme de chacun des parenLs comme celle de l'enfant n'est que la somme des actions exercée::;sur nn org'anisme approprié par l'rn-

conscient (25'1). ») Rien n'interdit même que le génie,
réclamé pal' les intérêts supél'ieurs de l'évolution historique, "ienne s'ajoutel' comme une faculté nouvelle it l'âme .de l'enfant (250). « L'Inconscient rassemble autant de vie qu'HIc peut en chaque créature» (256), c'est-à-dire qne le lui permettent les lois de la matière, qu'il ne peut cesser un seul instant de respecter. « Supposons donc que le germe d'un jeune organisme, que nous voyons naître d'ordinaire pal' l'effet du développement vital comme 'Une partie intégrante au sein de l'organisme maternel, naisse tout à coup libre de toute attache à une vie préexistante: il devrait, aussi infailliblement que le poisson l'animé pal' le dégel on le rotifèl'e ranimé pal' l'humidité, re'cevoit. de l'Inconscient une fiOle,dès le premier moment .de 81 capacité organique pour la vie (262). ») Celte doctrine admet une premièl'e apparition de la vie au sein de. la matière inorganique, c'est-li-dire une première g'énération spontanée. Les progrè3 de la science, les travaux de Berthelot particulièl'cment, ont supprimé Jes harrièl'Cs que la chimie du passé établissait entl'e les matières organiques et la matière inorg'anique. Les expé'riences de Fj]mintzin (264) ont rapproché la forme inorganique de la forme organiqu~. Une fois les conditions matérielles et formelles réunies, l'Jnconscient produisit le premier organisme rudimentaire. « Il avait conquis dès ce moment llne base d'opération qui facilitait son œuvre » (266). En verlu du principe déja mentionné de la moindl'c dépense de fJl'CeS,nous devons croire quo l'Inconscient,

XXYIII

INTllODUCTlON

DU THADUCTEUn.

une fois la première génération réalisée, ne fait plus sortÎt' la vie que de la vie, « La génération sexuelle n'est qu'un mécanisme destiné à remplacer la g'énération spontanée

avec une prodigieuse économie de forces.

»)

Les travaux

récents de Pastem et d'autres ont prouvé qu'aujourd'hui, « même :\ l'intérieur de l'organisme, la cellule ne naît que de la cellule (271). )) Nous avons dans les pages qui précèdent interrogé la philosophie de l'Inconscient sur la matière et sm la vie. :Maisqu'est -r.e que cette activité inconsciente, dans laquelle nom; avons cru trouver le secret des choses et ùes êtres? « L'unité du principe spirituel inconscient cs!, dans l'individu, la plus haute que l'on puisse trouver (HW). » H resle à s1voir si cc principe, on si ceHe âme, comme on l'appelle encore, c~t unique ou se fractionne en autant d'individus inconscients, ou d'âmes particulières qu'il y a d'indiyidus mat(or;els, conscients ou non? « On ne peut. nier, après l;s recherches précédentes, qu'on ait ailLantde conscieJces, plus ou moins indépendanlcs, qu'on a de centres nerveux, et même de cellules vinmtes; mais on est toujours en droit de nier qu'on ait autant d'âmes agissant sans conscience qu'on a de centl'es nervel1x ou de cellules (194). » La resscmbl<lnce des bourgeons et ùe la souche, d'où ils ont été détachés, <.lel'enfant et des parents; la coordination des divers éll~ments, les cellules, les tissus, les organes au sein d'un même individu; l'harmonie des actes accomplis pal' des individus séparés, comme les abeilles qui construisent ensemble une ruche, ou la conspiration non moins étonnante des volontés humaines qui travaillent sans le savoie:i la réalisation du plan providentiel; enfin le concert de tous les êtres dans la nature ne suffisentils pas il prouver que les actes de l'Inconscient, bien qu'ils paraissent indil'iduels, ne sont au fond que les manifes-

INTRODUCTION

DU

TfiADUCTEUn.

XXIX

tations d'un Inconscient identique dans tous les êtres, d'une seule et même âme universelle? A celte démonstration à postériori, nous pouvons joindre une arg'umentat.ion à priori non moins décisive. L'Inconscient est étranger et supérieur au temps el à l'espace, puisqu'il les crée: or ce sont là les deux conditions de l'individualité. « La diversité des existences ne répond pour nous qu'à la diversité des déterminations dans l'étendue ou le temps (199). » Donc pas de diversité d'existences au sein de l'Inconscient. D'ailleurs, comment expliquerait-on que des substances ou des âmes indépendantes les unes des autres aient commerce entre ellp.s?Leibniz et Herbart l'ont bien compris, eux qui placent toutes les substances finies dans la dépendance absolue, l'un de sa monade suprême, l'autre de son Dieu créateur. Un des gTands mérites de Leibniz, ç'a été justemenl, par sa théorie des monades sans fenêtres, d'affirmer qu'entre substances distinctes il n'y a pas place POUl' une action dieecte et réciproque. « Le monde n'est donc qu'une certaine somme d'actions, d'actes volontaires de l'Inconscient; le moi, une somme différente d'actions ou d'actes volontaires du même Inconscient. En tant que les actions de la première espèce s'opposent aux secondes, le inonde devient pour moi le monde de mes sensat.ions; en tant que les dernières s'opposent aux premières, j'ai le sentiment de mon individualilé (2'12). » « Que l'Inconscient change la combinaison des actions ou des actes de sa volonté qui me constituent, et je deviendrai un autre; qu'il interrompe son action et je cesserai d'être. Je suis un ph(~homène semblable à l'arc-en-ciel dans les nuag'es. Comme lui, je ne suis qu'un ensemble de rapports; je change it chaque seconde comme ces rapports eux-mêmes, et m'évanouirai avec eux Et pourtapt le soleil eontinuera de briller, lui qui se jouait tout à l'heure dans ces nuages; et l'Inconscient agit éterneIJement, lui que mon rcrveau a

xx.x

INTHODUCT[O;'{

DU

TRADUCTEUR,

reflété un moment (~H3), » Il faut donc reconnaitre la vérité du monisme; et c'est en somme la conclusion :ilaqueIlÛ' tuute philosophie sérieuse aboutit. Ce qui fait que l'unité del'Inconscient trouve tant d'incrédules, c'est qu'on identifiel'Ùme avec la conscience. On objecte encore contre l'unité de l'Inconscient l'opposition des indi vidus, la lutte des forces, naturelles entre elles: mais le conflit des fonctions cie l'Inconscient n'est pas plus étonnant que celui des facultés,. des penchants au sein de l'âme individuelle. Si l'Inconscient est l'âme universelle, l'Un-Tout, il faut encore prouver qu'il n'est pas seulement l'Inconscient pour' l'individu, mais l'Inconscient pour soi-même. L'Inconscient sans doute n'est rien moins qu'aveugle: il a la clairvoyance, la sagesse absolue; mais il ne suit pas. de là qu'il réunisse les conditions nécessaires à la conscience. Nous avons déjà établi le contraire. la conscience,. d'ailleurs, loin d'être une perfection, constituerait une. véritable imperfection, puisqu'eUe repose sur l'opposition du sujet et de l'objet. En outre, avec une telle conscience. absolue et présente à chaque individu, puisque l'Un-Tout vit et agit en chacun d'eux, comment pourraient coexister' les consciences particulières (223)? Cette lumière supérieure ne les obscurcirait-elle pas toutes de son éclat? Dira-t-on que, pour produire la conscience, l'Un-Tout doit déjà la contenir en lui-même? C'est soutenir que l'effet doit se trouver dans la cause. Il suffit que la cause renferme les. condilions nécessaires à la production de l'effet, qu'elle lecontienne éminemment, comme disait Descartes, non formellement. Nous ne pouvons accorder à l'Un-Tout que la conscience transcendante de la souffrance infinie; et cette conscience, oÙ n'apparaît. pas la distinction d'un moi ou d'un non-moi, d'où par conséquent toute notion de la personnalité est absente, doit cesser ayec le retour de l'Inconscient au néant. - Si nous refusons la conscience it

INTRODUCTION

DU TRADUCTEUR.

XXXL

l'Un-Tout, nous lui attribuons sans hésiter une intuition infaillible, que nous appellerons, si l'on veut, supra-consciente. « Tous les attributs de l'intellig'ence divine (l'omniscience, la sagesse absolue, l'omniprésence, l'ubiquité) conviennent it l'intuition clairvoyante et inconsciente de ru n-Tout. Nous savons déjà que la volonlé absolue de l'Inconscient est au~si toule-puissante Il suit de là qu'entre un théisme intelligent et la philosophie de l'Inconscient on ne saurait trouver une différence sérieuse de principes (237). »

Après avoir étudié les idées de M. de Hartmann sur la matière, l'individualité, la conscience, l'espèce, l'être universel, interrogeons-le sur les formes particulières de la vie. qui nous intéressent le plus, sur l'organisme animal et sur l'homme; el recherchons de quelle manière s'y révèle l'action de l'Inconscient. Nous savons déjà que toute la première partie de l'ouvrage, sous le nom de Phénoménologie, est. consacrée à cette double étude. Trois idées essentielles nous paraissent dominer la conception de l'auteur sur l'ol'ganisme: l'organisme est inexplicable comme un simple mér,anisme; l'organisme animal est une collection d'organismes partiels, un individu d'ordre supérieur contenant dans son sein et-se subordonnant une multitude d'autres individus, qui ont chacun.leurvie propre; l'âme de l'ol'g'anisme enfin n'est que l'activité, partout présente et agissante, de l'Inconscient au sein d'un Dgl'égat. d'atomes. Ni les mouvements, soit instinctifs, soit réflexes, soit volontaires, ni les processus de la guél'Ïson spontanée ou ceux de la formation organique ne se comprennent sans

XXXII

INTRODUCTION

DU TRADUCTEun.

l'intervention d'une finalité secrète, d'nne volonté et d'une idée inconscientes. Comment concilier avec l'hypothèse d'un mécanisme matéri~l, ou spirituel, la seconde vue de l'instinct, son aptitude à se modifier suivant les circonstances? On ne peut davantage rapporte l' l'instinct à la conformation organique; puisque nous voyons des organes identiques servir à des instincts différents dans la diversité des espèces (ch. III du tome 1er). A l'instinct se l\lttache étroitement le réflexe. Les réflexes wnt, dans l'organisme, tous les mouvements de n~ac'tion, « dont les lois g'énérales de la matière ne sumsent pas à expliquer la production... Le principe intérieur d'un réflexe ne peut jamais être qu'un principe spirituel et inconscient, et par suite une réaction de l'instinct. » VoÏl' dans les réflexes l'eITet d'un mécanisme sans vie, c'est méconnaître la riche variété et la finalité, la promptitude surprenante des ades qu'ils produisent suivant la di,'ersittS des circonstances. « Il faut considérer les réflexes comme

les actes instinctifs des centres nerveux inférieurs ('U)7). )
L'exemple d'une section longitudinale de la moelle épinière ou de deux sections transversales, qui coupent les filets conducteurs sans empêcher les réactions réflexes de se manifester dans Loute l'étendue de la moeUc, indique qu'il doit exister un principe supérieur aux lois mécaniques auxfluel!es est soumise la direction des courants ncrveux: c'est sa vertu créatrice qui modifie les phénomènes, et dispose les conduits nouveaux que les courants devront suivre. « On ne peut nier que toutes les fonctions du système nerveux, et avec elles toutes les manifestations de notre vie, toute notre activité spirituelle tombent sous la définition du réflexe. ([d. 482.) » (Lire le ch. IV de l'essai sur la physiologie des centres nerveux: la face interne Ott spirituelle du processns réflexe.)

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DU

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xxxm

Les mouvements volontaires ne s'exécutent, comme ceux de l'habitude (151), que par une série de réflexes de ce genre. La volonté du mouvement se produit dans les hémisphères cérébraux, et de là est tl'ansmise aux centres ner.. veux inférieurs qui l'exécutent. n faut bien que ces centres connaissent la nature de l'ordre qui leur est communiqué pOUl'l'exécuter aussi fidèlement. Ils doivent savoir enCOl'e quels moyens peuvent y concourir efficacement, c'est-à-dire quelles fibres nerveuses et quelles fibres motrices doivent être mises en jell. Qu'on songe aux articulations si compliquées du langage, aux mouvements de la marche, de l'œiJ, aux attitudes du corps, etc. Expliquer ces mouvements par l'habitude, ce ne serait toujours pas rendre compte de l'exécution helll'euse du premier mouvement. : d'ailleurs les animaux exécutent hien leurs mouvemënts du premiel' coup (80 à 87). La même finalité inconsciente se reh'ouve dans les processus Cl1l'atèllrs et formateurs de l'org'anisme. Ainsi la guérison des fractul'Cs, des blessures, la cicatrisat.ion des tissus divisés, les fonctions vicari::mtes, les s~cr6tions anormales témoignent d'une vertu CUI tive, qui s'exerce spona tanément. C'est en vain que les matérialistes prétendent réduire ces phénomènes à l'action chimique par le contact, et à la multiplication spontanée des cellules ('176). - Mais, demandera-t-on, d'où vient la maladie, avec cette sagesse

inconscientede l'organisme '! « Toute maladie est la conséquence d'un désordre produit par une action extérieure. L'Inconscient ne peut être malade lui-même, ni causer la maladie de l'organe qu'il régit (183). » « Tous les changements que subit le cours régulier des fonctions organiqües n'ont d'autre fin que de faire cesser les altérations sur-

venues (179).

\)

Sans doute, la volonté de l'individu n'est

pas toute-puissante. « Par exemple, pendant la g'estalion, la volonté inconsciente doit se coneentrer sur le dévelopUARnlANN

1. -

c

XXXIV

INTRODUCTION

DU T HA DUCTEUR.

pement de l'embryon: aussi les f£'actul'cSde la mère ne sc guérissent point pendant cc temps-là; après l'enfantement. elles se guérissent très-bien (185). ») Dans les limites du possible l'Inconscient tente tout pour la guérison: et l'œuvre du médecin est uniquement de reconnaître et de favoriser les phénomènes naturels et spontanés de la guérIson. Les processus formateurs de l'organisme ont ayec l'instinct, avec les réflexes, avec la vertu médicatrice de la nature des analog'ies incontestables. La nutrition, par exemple, réclame, comme ces derniers, l'action dirigeante d'un principe psychique. Expliquer la lll.ILrition,comme précédemment la régénération des tissus malades, par une action chimique, par le contact des tissus existants, c'est seulement reculer la difficulté. Il faut toujours arriver à un moment oÙ la constitution d'un tissu pdmitif a été rendue propre aux fonctions nutritives. « Mais puisque aucune explication matérialiste ne peut rendre compté de ce changement si intelligent, il faut bien le rapporter à l'inlenenlion intelligente d'une yolonté inconsciente (2'19). » En résumé, on doit admettre l'action partout présente dans l'organisme d'une volonté et d'une inteUig'encc également inconscientes, (( qui se font sentir dans les moindres. processus chimiques ou psychiques... D'un autre côté, la vie n'est possible que parce que cette intervention de l'âme se réduit à un minimum dans les cas ordinaires; le reste du travail est exécuté par des mécanismes appropriés (220).» ( Si l'on admet que toutes ces actionsréparatrices ont pour but la conservation de Findiyidu, il esCimpossible d'échapper à l'idée d'une prévoyance individuelle : l'individu seul peut concevoir les fins multiples en vcrtu desqueIles il "g'it (185). » Chaque individu se construit, développe et défend son organisme avec spontanéité et inteIligenre : une providence individuelle vit donc en

I N T fi 0 D ISvr

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xxxv

chacnn de nous. Et ]e mot de Schopenhauer est justifié. e!Chaque être se présente cn fait devantllous tomme son œuvre propre. Mais on ne comprend pas le lang'ag'cd J la

nature, parce qu'il est trop simple (224).

})

(Voir spécia-

lement le chapitre sur la téléolog'ie des réflexes, p. 494.) Chaque org'anisme n'est pas seulement un individu vivant et sc conservant par lui-même, mais une collection d'individus coordonnés, exerçant chacun leurs fonctions spéciales, travaillant en même temps dans l'intérêt de l'enscmble, et se subordonnant aux volontés d'un individu supérieur. C'est ainsi que les gang'lions sympathiques, la moelle épinière, les ganglions eérébraux, les hémisphères, ont chacun leur activité distincte. l.es ganglions président aux fonctions de la vie végétative; la moelle épinière et la moelle allongée, à la production des mouvements; le cerve]et est un centre de coordination pour ces derniers; enfin les ganglions cérébraux et les hémisphères concourent très-diversement à l'élaboration de la pensée et de la volonté conscientes. Les expériences de Bidder sur les grellouilles ont prouvé que les g'anglions ont une activité propre; celles de Flourens sur des poules, de Voit sur des pigeons, comme celles de PflÜger et d;Auerbach, ont démontré l'indépendance de la moelle épinière vis-à-vis du cerveau. Enfin l'activité ::mLonomedes gang'lions cérébraux à l'ég'ard des hémisphères ressort évidemment des expériences de Goltz. « Les monstrcs acéphales, dit à son tour Maudsley, chez qui l'absence de ceneau entraine nécessairement celle de la conscience, exécutent des mouvement.savec leurs jambes, et sont même en état d'accomplir des actes Lrès-

compliqués comme de téter et. de crier (478). }) Et 1\'1.tie
Hm'tmann fait très-justement la remarque suivante: « Les fonct.ions de la moelle épinière chez les animaux supérieurs produisent la même impression en que]q"ue sorte que les

XXXVI

I~TRODUCTION

DU TfiADUCTEUII.

actions d'un homme qui a ét.é longtemps esclave d'un maUre très-dur, et n'a pu développer librement ses facultés diverses, mais a dû constamment s'appliquer à des travaux tout à fait spéciaux. La moelle épinière des animaux supérieurs est constamment forcée de faire une besogne matérielle pour le cerveau et en a contracté une cel'taine hébétude... Mais elle témoigne d'une incontestable intelligence dans la sphère laissée à son activité; et, même dans les cas anOl'fnaux produits par la maladie, elle s'habitue bien vite à suppléer le cerveau et à se charger des tâches qui exig'ent plus d'initiative (49L~).» « Chacun des centres nerveux est subordonné au centre qui lui est immédiatement supérieUl' (503). » Une cellule ganglionnaire du sympathique coordonne les fonctions des divers éléments Jes tissus de l'organe où elle est placée; les ganglions de la moelle épinière g'ouvernent, à lem' tour, les fonctions des divers centres organiques de la vie végétative; les centres de la moelle sont dans la dépendance des centres sensoriels; et ceux-ci enfin, soumis au contrôle des hémisphères. Mais c'est surtout dans l'analyse de l'org'anisme cérébral que LVI. Hartmann, s'inspirant de des beaux travaux de 'Vunçlt et de Maudsley, et mettant à profit les récentes expériences de Hitzig', de Fritzsch et de Ferrier sur les hémisphères, excelle à mettre en lumière le rôle distinc~ et indépendant et en même temps la subordination des divers centres de l'encéphale. « En dépit d'une certaine suprématie de l'autorité supérieure, ceHe-êi ~st complétement débarrassée des menues fonctions eLdes détails multiples de la direclion; et le principe de l'initiative gouvernemenlale est appliqué dans les régions inférieures du pouvoir d'une manière éclatante (533). » Nous ne pouvons mieux faire que renvoyer le lecleur au chapitre .si ingénieux sur la coopé'l'ation et la subordination des centres nerveux (533).

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XXXV:I

Après les considérations qui précèdent, il n'est pas besoin de faire remarquer que, dans l'état présent de la physiologie des nerfs, l'antique prohlème du Siege de l'âme, qui ne pouvait se poser que par suite d'nne fausse conception métaphysique, ne saurait plus maintenant avoÜ' le moindre fondement physiologique (544). La psychologie physiologiste reconnaît. la perception et la volonté et pa)' suite une finalité inconsciente, c'est-à-diee une activité psychique, là où elle trouve des réflexes; et les réflexes sont produits partont dans l'organisme, par la cellule gang'lionnaire, pal' le cylindre-axe des filets nerveux, par le protoplasma même de la cellule vivante. L'âme est présente au fond de tous les processus nerveux de la matière; elle est le principe qui les produit et les dirige: et la conscience n'est qu'une manifestation phénoménale de cc principe, laqnelle dsulte des processus nerveux. « L'tune, en général, est partout et nulle part., selon le sens qu'on donne au mot. L'lÎme individueHe (~omme tota~ité inconsciente et une des l'onctions psychiques de l'individu org-ani'luc et psychique), n'est en soi et pour soi nulle part. Si on la rapporte au ph(~nomène extérieur de l'individu organique et psychique, e:le s'éVn I aussi loin que l'organisme. » Le~vues que M. de Hartmann développe dans la 2e partie du 'le.'volume sur l'activité consciente (au sens habituel du mot), c'est-il-dire sU!' la vie de l'esprit, ne sont pas moins intéressantes et neuves que celles qui précèdent sur la vie de l'organisme. L'Inconscient que nous tI'ollvions partout présent au fond des processus organiques, nous le rencontrons également dans tous les phénomènes de la vie spirituelle. Dans cette série d'analyses, l'auteur nous fait admirer constamment la sagacité et la pénétration de son sens Psychologique. L'étude des instincts humains, de la coquetlcrie, de la

xxxv lf[

INTRODUCTION DU TRADUCTEUR.

pudeUl', de l'amour maternel abonde en remarques ing'énienses ou pl'ofondès. Mais c'est surtout l'instinct de l'amour, dont M. de Hartmann s'applique à démêler les mystél'ieux ressorts. Tout le monde connaît les fines observations de Schopenhauer SUl' cet attachant sujet. Notre philosophe les reprend et les étend avec une délicatesse d'analyse et un éclat de lang'age, qui rappellent sans désavantage le maître dont il s'inspire. Sa conclusion est que l'Inconscient suscite et gouverne lous ces instincts, comme volonté et pensée inconscientes, c'est-à-dire comme vouloil' poursuivant un but sans conscience: et ce !Jut, c'est pOUl' l'instinct de l'amour, comme pour les autres instincts de la femme, pal' exemple, le perfectionnement de l'espèce par la sélection sexuelle entre individus. Des penchants, nous passons il la sensibilité. Sons le nom de sensations ou sentiments, on confond habituellement deux éléments qu'il importe de distinguer, une affection (a/rectus) et une idée. Le plaisir ou la peine ne varient que par le degré, non par la qualité. Ce qui le prouve, c'est qu'on compare ensemble les plaisirs et les peines de diverses espèces, ceux de l'esprit avec ceux du COI'pS,par exemple: or l'on ne compare que des quantilés de mêm~ nalure. Le plaisir ou la peine ne sont que l'écho des sat.isfactions ou des contrariétés d'une volonté qui s'ignore, mais dont l'énergie se mesure à celle des plaisirs ou des peines qu'elle ressent. Cette théorie, qui explique l'identité du plaisir ou de la peine sous toutes leurs formes, p.ermet aussi de comprendre l'obscurité mystérieuse des sensations et des sentiments (278). Ainsi les sensations agréables associées à l'excitation, les sensations pénibles qui suivent les troubles de la vie organique, et que certains courants nerrcux trammeLlent an cerveau, à l'organe de la conscience, traduisent pour celte dernière les satisfactions ou les contrariétés ressenties par les volontés des centres

INTROD

UCTION

DU

TRA DUCTEUR.

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nel'veux inférieurs: mais ces volontés sont inconscientes pour le centre cérébral. Il nous arrive souvent encore .d'éprouver du plaisir à faire des actions que nous condamnions ~ll'avance, et pour lesquelles nous croyions avoir de l'antipathie. Cela n'indiquc-t-il pas clairement que notre volonté poursuivait au fonù d'autres fins que celles que notre conscience lui prêtait? L'obscul'Ïté de nos sensations, la difficulté de les analyser, tiennent à ce que les idées qui forment le contenu de la volonté sont aussi inconscientes (lue cette dernièl'e; ou à ce qu'elles sont nombreuses, et que quelques-unes d'entre elles seuleme!lt arrivent il la lumière de la conscience, « Le plaisir est alors un composé de plaisirs, qui sont déterminés les uns pal' des idées consdentes, les autres par des idées inconscientes. Les idées inconscientes donnent il la qualité de l'émotion sensible œtte obsCUl'itéqui la caractérise, et que tous les efforts de la réflexion n'arrivent jamais à dissiper (28'1). » Mais si la réllexion et l'analyse psychologique réussissent de plus en plus à tl'aduire par des idées conscientes les éléments cles plaisirs ou des peines, c'est que ces idées sont wntenues au fond dans !es sensations, mais d'une manière inconsciente; c'est. qu'il y a une logique sous l'apparent <\Ycuglement des émotions de la sensibilité; c'est enfin que la volonté exprimée 'pal' ces tlcl'l1ières est toujours associée à l'idée. « Le Caractère est la manière dont l'âme réagit contre chaque classc de motif:c:.» Mais notre conscience ne saisit directement dans chaque cas particuliel' que le point de départ du phénomène total, le motif, et le point J'arrivée, la détermination volontaire comme résullat. L'expérience ne nOllSdit pas d'oÙ part la réaction contre le motif. « Cette réaction a tout à fait le caractère de l'action réflexe ou des mouvements réflexes de l'instinct (289). » C'est diI'e que nous n'apprenons à connaÎtrc nJt1'o volonté que pal' l'ac.,

XL

INTno

DUCT 10:'1 DU TRA DUCTEun.

tion, ou par des hypothèses et des inductions fondées sur les expériences antérieures que nous avons faites de nousmême et des autres. (Voir sur l'inconscience de la volonté, outre le chap. IV de la 2° partie du 1. le..,les pages 55 à 64 et 324 il 328 du t. If.) - Il résulte de là que la moralité ne s'apprend pas, c'est-à-dire que la réHexion consciente ne peut opérer dil'ectement la tl'ansfol'mation du principe inconscient du caractère. « Ce fondement du caractère peut sans doute êtl'e modifié pm' l'exercice et l'habitude: il suffit que, par l'effet d'un dessein ou d'un hasard, cel'lains motifs se pi'ésentent exclusivement à la conscience (292). » Mais, pour savoÎl' si la volonté est disposée à obéil' it ces motifs, il faut attendre qne l'expérience ait prononcé. L'exercice n'est propre qu'~ accroître la force de cette disposition latente de la volonté, et à conlre-balancer l'iritluence des dispositions contraires. - Si la volonté est inconsciente, on ne saurait lui appliquer nos qualifications de morale ou d'immorale. Ces dénominations répondent à des règles établies par la conscience qui ne s'appliquent qu'au sujet conscient. « La nature en elle-même n'est ni bonne ni mauvaise; elle n'est 6lel'nellement rien autI'e chose que naturelle. Le bien et le mal n'existent pas pour elle, mais seulement pour la volonté conscienle de l'individu... Tout cela S:1ns doute ne diminue pas le prix des appréciations mOl'ales, que fait la conscience de son point de vue (295). » 11faut seulement sc garder de les étendre aux pl'Oduits de l'activité inconsciente, aux œuvres de la nature. Le plilÎsir et la production esthétiques ne relèvent pas moins de l'Inconscient que l'instinct, la sensibilit.é et le cal'actèl'e. « Le plaisir esthétique est pour la conscience un fait aussi inexplicable que la sensation du son, de la saveur, de la couleur, etc. Si les qualilés sensibles doivent leur orig'ine inconsciente à la réaction immédiate de l'âme contre l'excitation nerveuse, l'impression esthétique a plu-

UiTROl.lUCTlON

DU l'IL\DGCTJ::UR.

XL[

tôt sa cause ignorée de la conscience dans une réaction de l'âme contre les impressions sensibles déjà produites: elle est comme une réaclion du second degré. Voilà pourquoi l'origine de l'impre!'sion sensible nous restera toujours cachée dans un mystère impénétrable, tandis que le processus génératem de l'impression esthétique a déjà été en partie reproduit sous. la for'me discursive de la pensée consciente, et expliqué, c'est-à-dire ramené à des concepts» (303). - Éludions la faculté active qui produit le beau dans la divcrsité de ses opérations et à ses degTés différents. Le génie se distingue du simple talent, parce qn'il puise toutes ses inspirations à la source de l'Inconscient. Ainsi seulement s'expliquent la vie et l'unité de l' œuvre d'art. Les citations de Schèlling, de Schiller (309, 580) se pressent ici sous la plume de l'auteul'. On reconnaît dans tout ce chapitre l'esthéticien ing'énieux qui a écrit tant de pages délicates sur le drame, sur la tl'agédie, sur Faust, SUl'Roméo et Juliette; l'homme qui a eonsacl'(~unc bonne partie de sa jeunesse ct les premières années de sa matUl'ité à des essais de création musicale ou dramatique, iVI.de Hartmann ne veut pas que le rôle de l'étude on de la volonté consciente soit sacrifié aux inspirations de l'Inconscient (311). Les pages qu'il consacre aux rapports de l'étude et de l'inspiration, à la nécessitr de ne les jamais séparer, sont parmi les meilleures que nous connaissions sur ce sujet. - L'action de l'Inconscient ne se trahit pas seule. ment dans l'œuvre du génie; le simple talent lui-même ne peut s'en passer, Les associations d'idées, qui président aux combinaisons de l'imagination chez l'homme auquel on ne reconnait que dn talent ou de l'esprit, ne sont jamais ellesmêmes qlle des suggestions de l'Inconscient (3'13), le4.uel, entre une multitude de rapports indifférents ou contraires au dessein poursuivi par la volonté consciente, nous découvre celui qui s'y adapte Je mieux. -Il ne faut pas plus s'é-

XLII

INTRODUCTION

DU TRADUCTEU R.

tonner ùe ces sugg-estions ou de ces inspirations esthétiques de l'Inconscient chez l'homme, que lorsqu'on les rencontre dans la fioul' ou la plante. L'auteur pose en principe que chaque être est dominé par un instinct esthétique qui le pousse à ètre aussi beau « que le permettent les conditions auxquelles sa vie et sa naisgancc sont soumises (319). » Le mécanisme évolutionniste de Darwin démontre bieti que l'hérédité aug'mente l'intensité et l'extension de la faculté esthétique, déjà préexistante dans les individus; mais non pas qu'eIle en explique la première apparition. - En résumé, le jug'ement et la production esthétiques déri,'ent de processus inconscients, dçmt le résultat seul sc manifeste à la conscience par le sentiment du beau. 8i l'analyse esthétique réussit à traduire ces processus inconscients en processus conscients, c'est-à-dire à les ramener à des notions pour la pensée discursive, n'est-ce pas la preuve qne l'activité esthétique de l'Inconscient est toute pénétrée de logique; que le beau, en un mot, est « une manifestation spéciale de l'idée logique iJ (322), mais inconsciente? La formation ùes langues, comme celle des organismes, est une œUVl'ede l'Inconscient. Comment s'expliquer autrement l'identité des formes essentielles que le langage nous présente chez tous les peuples? Comment faire hon': neur à la réflexion d'un seul individu ou à]a réflexion collective d'un peuple de la logique merveilleuse que les lang-ues présentent, et qui est lelle que les philosophes n'ont eu souvent qu'à analyser les formes du langage pour Lt'ouvel'les lois log'iques de ]a pensée (225)? L'accord des formes élémentaires et de la syntaxe, à tous les de~rés du développement du langage, ne peut s'expliquer que par la vertu « d'un instinct collectif, comme celui qui préside il l'activité des abeilles, des termites et des fourmis; que par l'action universelle d'un esprit qui soumet partout le développement du langage aux mêmes

INTRODUCTION

DU

TR AD GCTElJR.

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lois dans ses périodes de floraison et de dépérissement (328). » Les chapitres qui suivent sur le rôle de l'Inconscient dans la pensée discursive et dans la perception ne sont pas moins riches en profondes analyses psychologiques.
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n s'agit avant tout, dans la pensée discursive, que le

souvenir convenable se présente au moment convenable» (331). Ainsi, abstraire, c'est dég'ager l'élémcnt commun d'une multitude d'idées particulières: mais cela demande une inspiration qui est refusée à l'esprit médiocre et qui n'illumine que le penseur. « Si l'intérêt qu'on prend à la 'généralisation est la condition indispensable à la découverte de l'idée générale, la première apparition cn est due à l'action par laquelle l'Inconscient répond à ce besoin (3:35). » - Les concepts qui expriment les rapports des idées différentes, ceux de la similitude, du nombre, de l'unité, comme ceux de la relation, sont des produits spontanés de l'esprit, par conséquent de l'Inconscient.. - Les catégories de la relation, par ,exemple, traduisent les lois de la logique supéricure que l'espl'it s'attend à rencontrer dans la nature : mais qui voudra croire que la pensée vulg'aire ait ,de ces lois une claire conscience, soit en état d'en rendre compte? Ne sait-on pas ce qu'il a fallu de temps aux philosophes e.t il un Kant lui-même POUI' déco\1vrÎl' les pl'in'cipes de la déduction transcendantale'! Les catégories sont des idées it priori en tant qu'elles sont les produits d'une logique inconsciente; elles sont it posteriori, en tant que ,la réflexion les trouve toutes faites. Lorsque la conscience ,remonte par le raisonnement de ce contenu au principe ,qu'il suppose, elle reconnaît it posteriori le principe qui <1gissaiten elle comme un à priori inconscient (31'1). C'est en ce sens que les affirmations diverses des sensualistes et des idéalistes peuvent sc eoneilier. - Quant aux généralisations contingentes ~ur lesquelles travaiIIe le raison-

XLIV

I;'i T R ODU CT ION

DUT lU DUCT

{j E n.

nement, elles sont le produit de l'induction; mais le principe de l'induction, ou la croyance à la stabilité des lois de la nature, est une heureuse inspiration de l'instinct prat.ique; et l'appréeiation de la vraisemblance des lois induites dans chaque cas particulier se fait par une application inconsciente du calcul des probabilités, des lois de la logique inductive. Qui pl'ètera au sens commun la conscience. des règles formult~es par Mill? elles sont.pourtant la traduction logique pour la conscience des processus mystérieux de la logique inconsciente. -- Enfin, la méthode discursive, les procédés lents du raisonnement font souvent place, surtout chez le pensem de génie ou simplement de talent, aux suggestions rapides de l'intuition. Ainsi, les bons mathématiciens voient la \'érité avant de savoir encore la démontrer (348). Cettc pl'omptitllde inf.1illible dé l'intuition divinatoire, nous la retrouvons chez le .lOUCUl' d'échecs cxcreé, ehez l'abeille qui dispose les matél'iaux de sa ruche, chez le jeune singe qui prend son (SIanpom alteindl'e un objet. N'est-cHe pas en chacun d'eux l'œmTc d'une mathématique inconsciente? - D'ailleurs, ce que Schopenhauer appelle la « ruminat.ion inconsciente )) (354), cette digestion sourde des idées, qui, chez les pens.eurs, prépare à lenr insu les gTandes conçeptions, les idées nouvelles, ne trahit-eUe pas, comme l'inspiration de l'artiste, l'intervention féconde de l'Inconscient.?
\{

Je suis persuadé que l'actÎon de sembl:lblesprocessus est

décisive, même dans les questions peu importantes, pomvu qu'elles nous intéressent avec quelque vivacité, et qne, par conséquent, dans tout.es les qUEstions qui se rapportent à la vie pratique, l'Inconscient snggère la pr'opre et véritable solution: ('e n'cst qu'après coup que les raisons sont chcrchées par la conscience, et alors que notre juge-

ment est d6jà arrêté (~l55). ))
Le chapitre consacré à la perception extérieure n'est pas

INTRODUCTWN

DU TRADUCTEUIL

XLV

moins intéressant que le précédent. Après l'examen rapide de la question de la réalité extéI'Îeure et la réfutation de l'idéalisme, ou mieux du subjectivisme de Kant, M.de Hartmann expose les raisons, qui, non pas pour le temps, mais pour l'espace, établissent qu'il est un produit spontané de l'esprit, et un produit inconscient. « Nous derons considérer la pl'oduction de l'espace dans l'jntuition de la conscience individuelle (de même que dans la création du monde réel) comme une fonction de l'Inconscient... Kant n'a jamais fait cette obsenation... Le sens commun sentait bien que l'espace est un fait indépendant de la conscience. La conscience le trouve tout fait, et avec lui les dimensions diverses de l'étendue. C'est seulement après une abstraction prolongée que la notion d'e::pace est tirée de là; et ce n'est que tout à fait à la fin que l'espace est affirmé dans son infinité par la négation de toute limite (380). » Kant avait raison toutefois de soutenir que la forme de l'espace n'est pas apportée du dehors dans l'âme à l'aide de processus physiologiques, mais qu'elle est introduite spontanément au seip de ces processus. Les travaux des récents physiolog'istes, de Lotze (Théorie des signes de local-isalion), de 'Weber (SUl'l'optique et les sons), de Wundt (Essai S1l1'les perceptions sensibles), ne permettent plus de douter qu'il en soit autrement. On a détcrminé le rôle des milieux optiqucs, de la rétine, du nerfoculail'c, des tubercules èluadrijumeanx, des hémisphères dans la formation de nos pen~eptions d'étendue; et l'on est arri\'é it ceUe condusion, « qu'il n'y a aucun lien, entre la position qu'occupent. réellement dans l'espace les molécules matérielles qui produisent la sensation, et les places qu'occupent dans l'étendue idéale les sensations qui se sont coordonnées dans la conscience pour formel' une intuition d'étendue (370). » Nous demanderons-nous maintenant pourquoi, it telle forme de vibrations} l'âme répond par telle perception

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INTRODUCTION

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déterminée? Il faut croire que des lois variées pi'ésident à ces tmnsformalions, de même qu'aux rapports des qualités secondes et des vibmtions matérielles. «Nous devons soupçonner, dans les processus physiologiques que nous avons. étudiés, l'action de facteurs divers qui s'ajoutent les uns. aux autres. Il est une chose certaine toutefois, c'est que ces actions, en tant qu'~lles sont du domaine de la vie psycholog-ique, ne peuvent qu'appm'tenir au domaine de l'Inconscient (385). » 'Nous nous sommes étendus à dessein sur ces chapitres. de psydlOlog-ie,qui sont, à notre avis, la partie la plus originale, en même temps que la plus durabl~, de la philosophie de l'Inconscient. Dégageons encore rapidement, par une analyse rapide, les vues nouvelles que renferment les deux études sur le mystidsme et l'histoire. Le mysticisme est (( une manifestation spontanée de l'In-. conscient, à laquelle sont dus les sentiments, les pensées, les désil's qui remplissent à certains moments la conscience (399). » Les processus les plus habituels de la vie. psycholog-ique, les instincts de toute sorte, les données de l'imagination esthétique sont, en cc sens, des productions mystiques. Mais nous avons surtout à parler de ces sug-gestions de la conscience, dont le sens intime et le contenu sont mystiques: le sentiment de l'unité du moi et de l'ab-. solu. C'est là qu'est la source du sentiment religieux et aussi de l'intuition philosophique (401). « C'est aux mystiques. que sont dues les révélations religieuses; aux mystiques. qu'est due la philosophie (103). » L'œuvre de la philosophie est de traduire pour la réflexion et d'épurer en même. temps ces inspirations du mysticisme religieux. L'histoire nous révèle un progrès qui n'est pas l'œuvrede la volonté réfléchie des individus, puisque la plupart d'entre eux ne songent qu'à poui'suivre leur bien propre> et que, tout en croyant travailler cxdusivemcnt à leur in-

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DU

TRADUCTEUR.

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tél'êt particulier, ils se trouvent ne servir efficacement que le progrès g'énéral. L'histoire, sous toutes ses formes, l'histoire de la civilisation, celle surtout de la philosophie, sont la confirmation éclatante de cette vérité. C'est le mérite de Hégel d'avoir mis en 'lumière le rôle de la log'ique victorieuse qui préside à l'évolution des événem6nts. - « Les moyens par lesquels une forme déterminée de l'Idée se réalise dans une certaine période sont de deux sortes: tantôt une impulsion instinctive entraîne les masses, tantôt surgissent des génies qui montrent la route et frayent la voie (4'18). » fIL'Inconscient fait naître au moment convenable le génie prédestiné (4HI). » L'État, l'Église, la société, ne sont que les instmments du progrès g'énél'al, qui se fait par le développement et le perfectionnement du cerveau. « Chaque progrès de la pensée correspond donc à un perfectionnement matériel dans l'org'ane de la pensée, dont l'hérédité assure à la moyenne de l'humanité la possession durable. » La sélection sexuelle et la coneUI'l'encedes races concourent à la même fin.

IV

Un livre aussi considérable, oÙrevivent transformées les idées de la philosophie du passé, où tous les problèmes du présent sont ag'ités, ne saurait échapper à de nombreuses critiques. Il touche à tant de questions, qu'il ne peut s'étendre longuement et satisfaire le lecteur sur toutes ég'alement; et, comme il ne recule devant aucune difficulté et ne s'enveloppe d'aucune réticence, j} doit, par la témérité-

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INTRODUCTION

DU TRADUCTEUR.

ou la franchise de ses affirmations, soulever les contradictions et souvent les colères. Si nous ajoutons d'un autre côté que l'auteur ne semble pas moins préoccupé d'éveiller la curiosité que de la satisfaire; de provoquer les réflexions du lecteur que de faire triomphel' ses pl'opres opinions; que ses raisonnements veulent êtl'e autant des sug'ge~tions que des démonstrations, on comprendra comment la critique philosophique a pu aisément tirer pm'Licontre )1. de Hartmann des qualités littéraires mêmes de son œuvre. Nous prenons, pour notre compte, le livre pour ce qu'il est, pour ce qu'il se donne. Nous n'y cherchons pas sur chaque question de ces discussions approfondies qui épuisent le sujet et lèvent toutes les difficultés. L'auteur est d'ailleurs très-capable de les soutenir; et quelques-uns des chapitres de son ouvrage comme certains de ses autl'eS écrits, par exemple son Fondement crit1:qtte dÛ j'éalisme tmnscenclautal, sont des modèles en cc genre. Mais nous ne pouvons nous dispenser de présenter sur quelques points importants nos observations et nos réserves critiques. Une preinière remarque se présente en quelque sorte d'elle-même, et nous l'avons entendu souvent faire. Ce livre qui s'intitule: Philosophie de l'inconscient, semble-. rait bien mieux s'appeler une philosophie de la conscience. C'est la conscience, en eITet,qu'il nous montre partout présente, à des degrés différents, chez tous les êtrrs, chez l'anima], le végétal, comme au sein de la cellule la plus rudimentaire. Sous le nom équivoque d'Inconscient, la phénoménologie ne nous décollvre très-souvent qu'un Inconscient relatif, c'est-à-dire, chez l'homme par exemple, qu'une conscience des centl'es inférieurs par opposition à la conscience cérébrale. La vie psychique comme la vie org'anique reposent tout entières sur une série de processus réflexes: or

INTRODUCTIO:.'\ DU TllADUCTEUR.

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chaque processus deee geme n'est qu'une réaction, inconsciente souvent pour le cerveau, mais toujours consciente pour le centre nel'veux ou la cellule ganglionnaire qui en est le siége. Il faut suivre l'auteur en quelque sorte jusqu'à la métaphysique pour trouver l'Inconscient véritable. C'est à l'origine de la conscience que nous le rencontrons pour la première fois d'nne manière bien déterminée. La con'" science exprime en quelque sorte l'étonnement de la volonté inconsciente, qui sommeille dans la cellule, en face de l'opposition d'une force ou d'une volonté étrangère. L'Inconscient absolu ne se révèle pas moins dans la logique éterne'le, qui dirige le mOllvement de la vie et de l'histoire; mais l'auteur asans doute trouvé, et avec raison, que la doctrine de Hégelle dispensait d'insister beaucoup sur ce point. Si nous rencontrons plus souvent la conscience que l'Inconscient dans le livre de ~I. de Hartmann, nous avouons que nous sommes étonnés de ne la pas rencontrer plus souvent encore. Car enfin, si la conscience n'est que J'étonnement de la volonté inconsciente devant une opposition extérieure, pourquoi les volontés atomiques, dont les conflits sont si énergiques, ne prendraient-elles pas conscience de leurs mutuelles réactions? L'auteur s'arrête et n'ose se décider devant l'hypothèse qui prête la conscience aux atomes. Mais la log'ique semble le condamner à reconnaître la conscience, partout oÙ se produit le connÏt des fonctions de l'Inconscient ou des forces matérielles. Celte hésitation de l'auteur tient peut-être à ce qu'a n'est pas entièrement satisfait et assuré lui-même de la théorie qu'il présente sur la formation de la conscience. Les images, dont il s'enveloppe à dessein, comme un autre PJaton, trahissent l'embarras de sa pensée. Là oÙ il parle sans métaphore, il nous dit que la conscience sort de l'Inconscient HARTMANN I. - d

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INTRODUCT

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DU TRADUCTEU

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à la suite d'une réaction matérielle d'une certaine énergie et d'une certaine espèce. Nous voudrions qu'il détel'l1JÎmît, ({u'il mesurât l'énergie de celte réaction, et nous définît la limite oÙ l'excitation devient consciente dans les divers centres nerveux qu'il reconnaît avec W'undt, dans les centres sensoriels par exemple et dans les hémisphères cérébraux. Sous ce l'apport, notre philosophe ne comble pas la lacune qu'il signale après d'autres dans la théorie de Fechner sur la limite de l'excitation. Il se borne à déclarer que la physiolog'ie n'est pas encore assez avancée, pour permettre à la psycho-ph~'sique de résoudre ces délicates questions. Reconnaissons 'cependant que, dans l'appendice à la physiologie des centres nerveux, M. de Hartmann cherche à préciser les conditions de la conscience cérébrale, à savoir la communication parfaite des cellules, et un certain équilibre des forces de compression et de tension dans chaque cellule, qui empêche les cellules de répondre instantanément, isolément à l'excitation extérieure: ce qui, en troublant la coordination, la subordination des cellules, supprimerait la mémoire, la réflexion, la comparaison, bref toutes les conditions nécessaires au développement de la conscience. M. Bôhm, de Pesth, dans une intéressante notice, dont la Rev'ue philosophique (1) a rendu compte, montre également comment les centres d'arrêt sont indispensables à la formation de la conscience. La psychologie physiologique ne fait qu'entrer dans la voie de ces intéressantes études. Le grand mérite de l'ouvrage de M. de Hartmann est d'appeler les efforts des analystes dans cette direction où l'expérimentation physiologique et l'observation psychologique peuvent se pl'éter un mutuel appui, et où certainement la science de l'esprit est appelée à faire de
(1) Première année, numéro d'octobre.

INTRODUCTION

DU TRADUCTEUiR.

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précieuses découvertes. l.es deux chapitres que la philosophie de l'Inconscient consacre à l'origine de la consdence et à la physiologie des centres ncneux nous paraissent mériter, à ce point de vue, d'être recommandés il l'attention spéciale des lecteurs, Ils sont propres il servir de préliminaire et d'auxiliaÏt'e à l'étude des beaux travaux de Maudsley et de Wundt. Il litut, si l'on prétend faire entrer la psychologie dans la voie de la science véritable, c'est-il-dire la plier aux exig'ences de l'expérimentation et du calcul, qu'on se décide à rechel'cher et il déterminer les conditions physiolog'iqucs des diverses opérations ou facultés intellectuelles. On doit se bien persuader avant tout que la conscience n'est qu'un phénomène, un processus de l'être vivant; qu'elle est soumise il des conditions mécaniques, comme tous les autres phénomènes. Sur ce tcrrain, M. de Hartmann se rencontre avec les partisans les plus décidés du mécanisme, avec un DÜhring, avec un Lange, comme avec un Spencer. Sans doute l'analyse des lois matérielles de la pensée. consciente .est trop récente, pour que les affirmations ne soient pas encore incertaines, parfois contradictoires, toujours insuffisantes. Mais les principes et la méthode du mécanisme psychologique peuvent être considérés comme définiLivement établis après les trav~ux de l'école de Herbart, après ceux de Fechner, de Spencer, de \iVundt, de Maudsley. L'originalité de métaphysiciens comme M. de IIal'tmann est de généraliser, d'étendre il la matière vivante ou nerveuse t.out entière la corrélation du mouvement et de la percept.ion (au sens de Leibniz), du phénomène externe ou matériel et du phénomène interne ou spirituel, que beaucoup ne consentent il admettl'e encore que pour l'activité supérieure du cerveau et de la pensée. Qu'on médite les belles pages sur la téléologie et sur la face interne du phé~

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INTI1 ODGCTION

DU TRADUCTEUIt.

nomène réflexe, dans la physiologie des centres nerYeux : eHcs valent de longues dissertations. Pourquoi s'obstiner à ne voir qu'au terme extrême de l'évolution organique, que dans les hémisphères cérébraux, la dualité et la liaison indissoluble de la pensée et du mouvement, alors que les hémisphères ne sont que des ganglions plus l'ichements organisés, des amas de cellules résultant, comme tous les autres éléments nerveux, de l'organisation progressive d'une même substance protoplasmatique. Ou faÎles comme Descartes, et niez la pensée en dehors de l'homme; ou même, soyez plus conséquent, et niez-la en dehors du moi, et ne voyez partout que mécanisme, et traitez tout le monde des ètees vivants en dehors de vousmême comme une \"astecollection d'automates. Ou encore, si vous ne vous sentez pas la force de lancer de pareils défis au sens commun, résignez-yous fi regarder Ia pensée, c'està-dire la conscience, ecHe de la sensation la plus obscure, la plus élémentaire, aussi bien qne celle de l'idée la plus subtile, comme un phénomène incxplicahle, comme une addi tion inintelligible, comme un appendice tout à fait inatteI~du qui vient, on ne sait d'oÙ ni comment, s'ajouter :'lun certain moment aux processus mécaniques de la matière, sans avoir rien absolument de commun avec eux. Mais n'attendez rien des explications du matérialisme vulgaire, qui prétend faÎre sortit' Ia pensée de Ia matière. En veut-on d'autres preuves que la nécessité oÙ se trouve un matérialiste décidé et pénétrant, tel que Dühring, de définir la matière comme un principe supérieul'au mécanisine et à la pensée ('1), comme eontenant en soi la raison de l'tin et de l'autre, et de borner tout l'effort de son matérialisme à soutenir que Ie mouvement mécanique est la condition du mouvement des pensées! Et Lange lui-même, comme le
(1) Voir Revue philosophique, première année, numéro d'octobre, notre analyse du cours de philosophiè de Diihring.

INTRODUCTION

DU TllA[)UCTEUR.

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remarque M. de Hartmann, ne revient-il pas sans cesse dans son Histoire du matérialisme sur l'impuissance absolue du matérialisme à rendre compte de la sensation, le fait le plus élémentaire de la conscience? D'oÙvient donc que 1\'1. e Hartmann a rencontré parmi d ses plus sérieux adversaires les deux philosophes que nous venons de citer? C'est que la conciliation du mécanisme et de la téléolog'ie, dont celle du mouvement et de la sensation n'est qu'un cas particulier, ne se présente pas toujmu's dans la philosophie de J'Inconscient sous la forme rigoureuse que nous lui trouvons dans la théorie des réflexes, surtout au chapitI'e additionnel sur la physiolog'ie des centres nerveux, Ici le mécanisme matériel et le mécanisme idéal SRcOlTespondent exactement. Comme dans la

doctrine de Spinoza, ordo et conne;viohlearmn sont ordo
et connexio renun,. et les modes de la pensée et ceux de l'étendue se déroulent dans une eOtTélat.ionparfaite. )lais, dans le reste de l'ouvrage, la volonté inconsciente paraît ~e manifester par des interventions spéciales, particulières; -elle agit en chaque être comme une véritable providence individuelle, qui semble à tout instant suspendre le cours des lois mécaniques pour l'accommoder aux intérêts des fins spéciales qu'elle poursuit. Qu'on se rappelle cc que nous avons cm pouvoir citer plus haut des interventions perpétuelles de l'Inconscient, soit dans le développement de la vie physiologique, soit dans celui de la vie spirituelle : comme instinct, comme vertu curative, comme volonté ganglionnaire ou spinale, comme l'acteur mysté rieux qui préside à toutes nos associations d'idées même les plus vulgaires, ou comme le démon secret du penseur, de l'artiste, du philosophe, du réformateur religieux, de tous les personnag"es historiques e"nfin.La liste serait inépuisable de ces interventions mystiques, comme l'autem'

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INTUODUCTION

DU TRADUCTEUR.

les appelle lui-même; et p.ous ne tirerons pas avantage contre lui des assertions téméraires où sa foi téléoIogique l'engage. Assez d'autres l'ont fait en Allemagne; et se chargeront de ce soin parmi nous. Nous préférons laisser de côté les chicanes de détail. 1\'1. Hartmann lui-même, avec de une bonne foi qui l'honore, reconnaît dans les notes de la 7. édition que, sur plusieurs points, les récentes découvertes de la science ont avantag'eusement remplacé par des explications mécaniques les explications téléologiques auxquelles il se confiait trop volontiers ou trop exclusivement. Sur ce point d'ailleurs, l'œuvre d'un disciple, la réponse de Taubert à Stiebeling' est le meilleur correctif aux exagérations systématiques, ou aux erreurs scientifiques du maître. Mais les principes de cette téléolog'ie n'en demeurent pas moins. Non-seulement partout l'idée inconsciente préside aux réactions mécaniques des atomes, aux réactions mécaniques et psychiques à la fois des cellules et des organismes vivants: mais cette activité logique de l'Idée est une véritable finaIité; et non pas seulement une finalité générale, comme celle que déploie l'Idée de HégeI, mais une finalité individuelle. En d'autres termes, le Dieu de M. de Hartmann gouverne le monde non pas seulement par des lois générales, mais par des interventions particulières. Nous refusons énel'giquement de suivre notre phiIosophc dans cette voie, où il semble vonloir donner la main au théisme le plus étroit. Avec Leibniz, Kant et HégeI, poue ne citer que les plus grands noms, nous maintenons que les lois du mécanisme matériel sont inflexibles. Nous répétons avec Leibniz: « Les créatures franches ou affranchies de la matière seraient comme les déserteurs de l'ordre général... Cet ordre demande la matière, le mouvement. et ses lois. » (Éd. Erdmann, 432-537.) Kant n'exprime pas aut.re chose par sa théorie du déterminism'} mécanique.

INTRODUCTION

DU TRADlTGTEUIl"

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Lang"cet DÜhring ne font que s'inspirer de ces fortes doctl'ines, en maintenant que supprimer l'action inflexible du mécanisme matériel, c'est compromettre la distinction du réel et de l'illusoire, c'est nier l'expél'ience et la science. Mais est-cc bien à la véritable pensée de 1\'1. Hartmann de que s'adressent ces observations cl'it.iques? Notre auteur doit-il être pl'Ïs à la lettre, lorsqu'il écrit des phmses comme celle-ci? « La volonté peut ce qu'elle veut; il suffit ({u'elle le veuille assez fortement pOUl'surmonter la résistance de volontés contraires. » On serait tenté de concluro de là que les volontés atomiques, c'est-à-dire en langag"o ordinaire les lois de la mééanique peuvent être transgTessées ou modifiées. Ne devons-nous pas plutôt nous: souvenir que M. de Hal'tmann répète en maints endroits, et qu'il redit avec insistance, dans les notes supplémentaires. ùe la 7" édition, que l'action des lois de la matière ne saurait être suspendue? L'Idée, selon lui, est une logique inflexible, où tout s'enchaîne et conspire. L'Idée n'a pas it combattre le jeu des forces atomiques, puisque c'est ellemême qui l'a institué en vue de la fin suprême qu'eUepoursuit. L'Iùée qui se manifeste dans l'atome est la con.,. clition log'ique de l'Idée qui se réalise dans la cellule vicevante, dans l'organisme; laquelle, à son tour, est la condit.ion de l'esprit, cette manifestation suprême et dernière de l'Idée. En d'autres termes, la matière, la vie et l'esprit ne sont que trois moments de l'Idée totale; comment admettre la possibilité d'un conflit entre le mécanisme et la téléologie? Ce n'est donc pas nous séparer de M. de Hartmann que de croire avec les partisans du mécanisme, avec un Spencer ou un Lange pal' exemple, que tons les phénomènes dans la nature, ceux de la conscience et ceux de la vie, comme ceux de la matière brute, comportent une explication mécanique, c'est-à-dire se plient aux lois universelles du mouvement.

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INTRODUCTION

DU TRADr;CntTI.

Mais nous sommes avec lui contre les partisans du mécanisme matérialiste, qui nient que l'Idée, inconsciente ou non, soit partout présente à la matière inorganique. Si l'on nous objecte que l'Idée n'est pas un objet d'expérience scientifique; si Lang'e, par exemple, veut la reléguer dans la région de la croyance ou de la poésie, comme l'objet propre de la métaphysique, de l'art, de la conscience, de la relig'ion : nous nous bornerons à répondl'e que l'expérience elle-même ne peut se passer de l'Idée, puisqu'elle repose tout entière sur les catégories à priori de la pensée. D'autres philosophes nous diront encore que ces Idées (lui constituent par lem' subordination la sphère totale de l'Idée inconsciente ou la logique éternelle des choses ne sont pas des fins, mais des nécesdtés absolues; que les choses sont comme leur nature comporte qu'eUes soient, et ne dérivent pas d'un dessein préconçu; que Dieu ou l'activité créatrice ne poursuit pas de fin, puisqu'il n'y a pas pour lui de distinction enh'c la conccption et l'exécution; et que, de même qu'on ne demande pas le pourquoi de son êtl'e, il n'y a pas à demander le pourquoi de son activité universelle. Sans doute, le mot de finalité comme celui de volonté, par lesquels M. de Hm'tmann à l'exemple de Schopenhauer caractérise l'activité créatrice, prête à de graves confusions. Finalité, volonté, ce sont là des concepts subjectifs, qui s'appliquent il une activité engagée dans le temps et soumise :i la loi du changement et de l'effort, qui conçoit d'abord et exécute ensuite. Mais n'est-il pas permis de les appliquer par analogie à l'actiyité log'ique, qui préside à l'évolution des phénomènes, si l'on a soin de bannir toute signification anthropomorphique? N'est-ce pas en ce sens que Hégel parle de la I1nalitéde l'Idée? Non moins que la téléologie de 1\1.de Hartmann, son pessimisme a rencontré d'énerg'iques oppositions, soulevé

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DU

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des protestations passionnées. Le christianisme n'a jamais fait entendre d'accents plus désolés que ceux de M. Hartmann SUl' le néant des biens de ce monde, sur l'illusion de la félicité terrestre. On comprend que des théologiens aient accueilli les arg'uments nouveaux que le pessimisme philosophique leur apporte, en faveur de la thèse fondament.ale du christianisme comme de toute religion, la vanité des biens de la vie, avec un empressement égal à l'hOl'reuI' qu'ils témoignaient POUl'les conclusions nihilistes de ce pessimisme. M. de Hartmann repl'end, mais en les étendant pal' une analyse plus fine, plus méthodique, les théories développées déjà pal' Schopenhauer. Nous admirons surtout son analyse des plaisir's négatifs, la distinction qu'il établit entre ceux qui ne sont que l'absence ou la cessation d'un mal, et ceux qui préparent le terrain en quelque sorte pour des plaisIrs positifs; le pal'ti habile qu'i! Lire du concept de l'Inconscient en développant cette idée encore oonfnse chez Schopenhauer que le plaisir n'est presque jamais ressenti directemont, tandis que la peine l'est toujours. Il corrige enCOl'esur un point important la doctl'ine du maÎtl'e, en montrant que les jouissances de la science, de l'art, de l'instinct sont positives. Mais qu'il étende ou perfectio!me pal' d'ingénieuses modifications les théories de Schopenhauel', il n'en soutient pas moins éncl'giquement que lui, et par les mèmes arguments, la vérité absolue du pessimisme. On trouvera ces arguments admil'ablement r.ésumés, surtout aux pages 364 et !~81. Ils peuvent se Iréduire aux suivants: la somme des maux l'emporte SUl' ,celle des piaisirs; le plaisir est presque toujours négatif, ~u repose sur une illusion. Dans le bilan que dresse industrieusement l'auteur de nos plaisirs et de nos peines, nous trouvons qu'il réduit d'une far;on excessive la valeur et le nombre des plaisirs positifs. Sans doute, il n'hésite pas à reconnaître que les

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