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Philosophie et problématique du développement

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143 pages

Quel est le rôle de la philosophie dans les efforts théoriques et pratiques pour le développement ? Les six textes de ce volume montrent quelques interrogations et autant de propositions théoriques qui s'élaborent de nos jours à propos du développement à partir d'une posture de philosophe.

Publié par :
Ajouté le : 01 octobre 2010
Lecture(s) : 346
EAN13 : 9782296703520
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Comité scientifique Pr. Ebénézer Njoh Mouellé, Président du CERCAPHI Pr. Hubert Mono Ndjana, Université de Yaoundé I Pr. Dominique Folscheid, Université de Paris-Est Pr. Pius Ondoua Olinga, Université de Yaoundé I Dr. Emile Kenmogné, Université de Yaoundé I

Le Cercle camerounais de philosophie (CERCAPHI) remercie M. Hubert MAHEUX, directeur du Centre culturel français François Villon de Yaoundé, qui lui a rouvert les portes du CCF et a aimablement abrité les conférences ayant produit les contributions à ce volume.

Sommaire

Introduction .......................................................................... 9  1 La philosophie et l’esprit critique Louis Paul SOH, professeur de philosophie ......................... 13  2 Identités culturelles, changement de mentalités et développement Emile KENMOGNE, Université de Yaoundé I.................... 33  3 Le développement et la question de la modernité Louis Dominique BIAKOLO KOMO, Université de Maroua .............................................................................................. 57  4 Conscience ethnique, conscience nationale et critique de la valeur de solidarité Baudouin MUHANGI, professeur de philosophie ............... 79  5 Démocratie et développement Thobie MBASSI ONDOA, professeur de philosophie ........ 93  6 Quelle vision philosophique du développement face à la rationalité dominante ? (Vers le contre-développement) NSAME MBONGO, Université de Douala ....................... 111 

Introduction La problématique du développement préoccupera certainement encore pendant longtemps les penseurs d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), ainsi que certaines institutions internationales spécialisées, non parce que les uns et les autres n’ont pas assez débattu à l’oral comme à l’écrit de cette question depuis environ soixantequinze ans, mais parce que l’écart demeure toujours si considérable entre l’idéal auquel l’homme dit sous-développé peut aspirer et la réalité actuellement vécue dans les contrées de la Terre où la « bataille du développement » (Njoh Mouellé, 1970, p. 7) demeure un mot d’ordre des programmes politiques, scientifiques, économiques et sociaux. Au fil du temps, les données et les paramètres de la question se modifient, se complexifient au point que la question du développement se présente comme un sujet dont les termes d’analyse doivent être sans cesse adaptés aux circonstances historiques, internationales, locales toujours aussi changeantes. Il y a certes des constances à côté des variables, des instabilités et des impondérables tels que les richesses du sol et du sous-sol de l’Afrique, la nécessité de la vision globale du développement, les mentalités, le rapport de la masse à l’élite et de celle-ci aux puissances étrangères et aux instances internationales, les rapports avec les anciennes puissances coloniales, le néocolonialisme qui marque la « postcolonie », la gouvernance, la mondialisation et le mondialisme, etc. Face à la complexité et la complexification croissantes de la problématique du développement, la question de savoir si la philosophie a un rôle à y jouer ne se pose plus que dans l’esprit de celui qui ne comprend ni ce que veut dire « développement », ni ce que veut dire « philosophie ». Et

pour un tel esprit, qu’il soit d’Afrique ou d’Occident, à l’idée de développement coïncide étroitement celle d’équipement et de modernité, celle d’occidentalisation ou d’américanisation. Aussi, un pays développé serait celui où la science, la technologie, la croissance économique affichent des rendements élevés qui permettent de résoudre les problèmes matériels et sociaux par la production des « objets-réponses » aux besoins et aux questionnements humains : Internet haut débit, I-phone, ordinateurs dernier cri, OGM pour la production de masse, missions extra spatiales, clonages divers, routes bitumées, immeubles, médecine préventive, sécurité sociale etc. Toutes les prouesses de la science qui émerveillent l’homme de nos jours sont, de l’avis de la majorité, des marques inamovibles du développement. Pourtant, si le développement est incontestablement tout cela, il serait erroné de le réduire à cette dimension matérielle et sociale globale. Il ne faut dès lors pas s’étonner qu’une telle conception du développement de l’homme et de la société s’accompagne de l’hypothèse de l’inutilité de la philosophie qui traîne encore jusqu’en ce XXIe siècle débutant. Quand Jean-François Revel dans son Histoire de la philosophie occidentale, démontre que la simple apparition de la science met la philosophie dans « une situation inconfortable » (1970, p. 9), c’est parce que, là aussi, il ne considère pas clairement le rôle de la philosophie par rapport aux sciences et a fortiori dans la problématique du développement. Le présent livre s’efforce de poser à nouveau une question qui n’est pas nouvelle dans l’histoire de la pensée, mais dont les termes de références se renouvellent et se précisent d’autant que les idées, les découvertes et les rapports évoluent : quel est le rôle de la philosophie dans les efforts théoriques et pratiques pour le développement ? Les six contributions que nous publions ont l’ambition de répondre ou du moins de baliser les voies d’une recherche de réponse à 10

cette question. Le développement n’est pas un concept étranger à la philosophie qui repose essentiellement sur l’esprit critique. La philosophie qui se développe elle-même dans et par la critique s’offre en paradigme à toute entreprise de développement qui doit s’inspirer d’une théorie critique (texte 1). Une conception valable du développement ne peut plus, dès lors, se passer de la philosophie et plus précisément d’une philosophie critique de l’homme, de sa culture, de la représentation de son identité ; elle inviterait, en ces temps de mondialisation et de mondialisme à une conversion des mentalités aussi bien au Sud qu’au Nord (texte 2). A cet égard, la modernité qui veut se réduire à la mode, à l’actualité et à l’occidental n’est pas synonyme de développement (texte 3). En effet, certains processus d’ethnicisation en cours et certaines formes de solidarité quoique étant actuels, constituent de réels problèmes politiques et des freins objectifs au développement (texte 4). De même, tout ce qui, actuellement se range sous le vocable « démocratie » ne sert pas forcément le développement ; la démocratie institutionnelle est purement formelle ; elle n’est pas effective, du moment qu’elle n’instaure ni la paix, ni la concorde recherchées ; étant donné que ces valeurs ne se réduisent pas à l’absence de la guerre. Le néocolonialisme qui est un facteur de sous-développement ne peut prospérer que dans un contexte d’absence de démocratie effective, celle qui reposerait sur l’information, la formation et la culture civique des citoyens (texte 5). C’est dans cette orientation résolument endogène et souveraine où l’« aide » et le « transfert de technologies » sont relativisés, que peut s’esquisser une théorie du contre-développement d’inspiration africaine comme alternative valable à la « rationalité développementiste dominante ». Cette théorie s’appuierait sur la philosophie négro-africaine revalorisée, qui célèbre les vertus du travail et se montre en mesure de 11

sortir la marche ascendante des civilisations de l’inégalité développementale et de l’impasse historique qui en découle (texte 6). Il se dégage de l’ensemble de ces contributions que ce volume n’a pas pour objet de recenser et présenter les divers points de vue de philosophes anciens ou actuels sur la question du développement, mais il prétend montrer, se faisant, quelques interrogations et autant de propositions théoriques qui s’élaborent de nos jours à propos du développement à partir d’une posture de philosophe.

Emile KENMOGNE

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1 La philosophie et l’esprit critique Louis Paul SOH Professeur de philosophie C’est un lieu commun dans l’histoire de la philosophie que de se demander ce que la philosophie peut faire pour « transformer le monde ». Le thème de la journée mondiale de philosophie en 2008, « philosophie et action » s’inscrit dans cette logique. Il en est de même du thème général des conférences du CERCAPHI pour la période 2008-2009 : « philosophie et développement ». C’est dans ce contexte que se tient notre propos sur « La philosophie et l’esprit critique ». Un tel thème commande nécessairement l’examen des rapports qu’entretiennent les deux concepts. Trois étapes nous semblent opportunes à cet effet. Dans la première, nous nous efforcerons d’établir que l’esprit critique est au fondement de toute réflexion philosophique. Dans la deuxième, il sera question de montrer, à travers les méthodes philosophiques comme la maïeutique socratique, la dialectique et le doute, l’esprit critique en acte dans le discours philosophique et son apport prépondérant dans la démystification du réel qui est l’essence même de la philosophie. Troisièmement, il sera question de ses enjeux et par le truchement des apports de l’usage de l’esprit critique dans la vie de tout homme, nous montrerons que tout discours philosophique véritable, parce que ancré dans et se déployant par l’esprit critique, situe l’homme dans le monde et par ce fait, l’aide à en saisir le sens et influence substantiellement son agir par la puissance d’autodétermination clairvoyante qu’il génère. Et c’est bien cette autodétermination clairvoyante qui permet à l’homme

de parvenir à l’essentiel de ce qu’il lui faut pour projeter la construction de son mieux-être, bref qui conduit à son développement L’esprit critique : fondement de toute réflexion philosophique La définition la plus courante de la philosophie, c’est celle qui vient de son étymologie : « amour de la sagesse ». Aussi, reste-t-il à définir comme Descartes la sagesse1 pour en saisir l’objet, lequel est si englobant qu’aucun secteur du savoir ne semble y échapper2. C’est que, ce qui est le plus marquant en philosophie, c’est le rapport au réel. Certes l’on a souvent dit avec Aristote que la philosophie naît de l’étonnement, mais nous pouvons relever que tout étonnement ne conduit pas nécessairement à la philosophie, même si l’étonnement est la marque première d’un sujet conscient de sa présence face au monde. L’étonnement conduit à deux attitudes principales : la première, c’est d’adhérer aux choses telles qu’elles apparaissent, de les justifier par une cause extérieure au monde et ainsi imaginer une légende à peu près cohérente
René Descartes, Lettre-préface des Principes de la philosophie (1644, et 1647 pour la traduction française) « Par la sagesse, on n’entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite connaissance de toutes les choses que l’homme doit savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l’invention de tous les arts » in Descartes, Œuvres, Lettres, Paris, La Pléiade, Gallimard, p. 557. 2 La conception encyclopédique de la philosophie est clairement affirmée chez les Anciens, principalement chez Aristote : « Nous concevons d’abord le sage comme possédant la connaissance de toutes les choses, dans la mesure où cela est possible » in Métaphysique, Livre A, § 2, t. 1, p. 12. Elle est reprise par les modernes, surtout par René Descartes, « Toute la philosophie est comme un arbre dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale » in Lettre-préface des Principes de la philosophie.
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