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Pierre Bourdieu

De
157 pages
En préconisant une "sociologie du combat" Bourdieu a donné de lui et de la sociologie en général une image partisane et dominatrice, à laquelle l'auteur oppose une sociologie partagée, apaisée, de la main ouverte. Cet ouvrage présente une véritable analyse psycho-sociale comparée qui démonte, in vivo, la mécanique bourdieusienne de la prédestinée. L'auteur veut nous faire entendre aussi le combat intérieur douloureux de Pierre Bourdieu pour conjurer la schize qui, sa vie durant, l'a coupé en deux.
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Pierre Bourdieu

Collection
Une vie une œuvre dirigée par Philippe Blanca et Paola Pigani Trouve beau tout ce que tu peux, écrivait Vincent Van Gogh à son frère Théo, ainsi en va-t-il de la quête de toute une existence sur un chemin de création et de vérité. Telle est la ligne de cette collection du Croquant : une vie comme une œuvre, une œuvre comme une vie, dans laquelle le lecteur découvrira une œuvre littéraire, scientifique, artistique, éducative, ainsi que l’aventure humaine qui lui donne sens. Dans la même collection : Roger Curel, Caprices et désastres, 2009, 120 p. Claude Chalaguier, Une aussi longue étreinte avec le théâtre, 2010, 208 p.

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13234-4 EAN : 9782296132344

Michel Cornaton

Pierre Bourdieu
Une vie dédoublée

L’HARMATTAN

Du même auteur
Les Camps de regroupement de la guerre d’Algérie, préface de Germaine Tillion, éditions ouvrières, 1967, 296 p. Publié en collaboration avec le C.N.R.S. Réédité chez l’Harmattan, 1998, 2006, 312 p. Groupes et société, éditions Privat, 1969, 173 p., réédité en 1972, traduit en italien, espagnol et portugais A la recherche du pouvoir, éd. universitaires, 1971, 64 p. Analyse critique de la non-directivité, Les malheurs de Narcisse, éditions Privat, 1975, 178 p., traduit en espagnol La Trans-formation permanente, Pouvoir, autorité, puissance dans l’éducation et la formation, Presses universitaires de Lyon, 1979, 282 p. Pouvoir et sexualité dans le roman africain, Analyse du roman africain contemporain, préface de Marc Augé, L’Harmattan, 1991, 128 p. Le Lien social, Etudes de psychologie et de psychopathologie sociales, éditions l’Interdisciplinaire, 1998, 1999, 2002, troisième édition revue et augmentée, 412 p. Les Douze exils d’Albert Camus, suivi D’Albert Camus à Pablo Neruda, L’Harmattan, 2010, 92 p.

Écrits en collaboration
Options humanistes, éditions ouvrières, 1968, 216 p. Violences et société, éditions ouvrières, 1969, 200 p. Les Changements de la société française (sous la direction de), éditions ouvrières, 1971, 1975, 240 p. Psychologie sociale du changement. Vers de nouveaux espaces symboliques (sous la direction de), Chronique sociale, 1982, 123 p. La Tolérance au risque de l’histoire, de Voltaire à nos jours (sous la direction de), éditions Aléas – Le Croquant, préface de René Pomeau, 1995, 246 p. Quelle identité dans l’exil ? Origine, exil, rupture, L’Harmattan, 1997, 256 p.

A Chiara et Noémie, nées ce jour

Introduction
C’est dire que, sans être jamais mensongères, les descriptions et les explications que j’ai pu donner jusqu’ici restent inexactes et partielles dans la mesure où toutes mes conduites (par exemple mon choix de Moulins aussi bien que mon investissement momentané dans une carrière musicale ou encore mon intérêt initial pour la vie affective et la médecine qui m’avait conduit à Canguilhem) étaient surdéterminées, ou sous-tendues, par la désolation intime du deuil solitaire : le travail fou était aussi une manière de combler un immense vide et de sortir du désespoir en prenant intérêt aux autres : l’abandon des hauteurs de la philosophie pour la misère du bidonville était aussi une sorte d’expiation sacrificielle de mes irréalismes adolescents ; le retour laborieux à une langue dépouillée des tics et des trucs de la rhétorique universitaire marquait aussi la purification d’une nouvelle naissance. Et ce que j’ai dit ici des causes ou des raisons de chacune des expériences évoquées, comme mes aventures algériennes ou mes emballements scientifiques, masque aussi la pulsion souterraine et l’intention secrète qui étaient la face cachée d’une vie dédoublée (souligné par moi, M.C.). Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse Le lecteur ne manque pas d’être surpris par les lignes ci-dessus extraites d’Esquisse pour une auto-analyse, livre posthume publié en janvier 2004, soit exactement deux années après la mort de son auteur. Rédigé entre octobre et décembre 2001 ce texte s’inscrit dans la continuité de son 7

dernier cours au Collège de France, il en a conservé le titre. Dès les premières lignes il annonce que tout en adoptant une démarche psychanalytique il ne s’autorise à retenir que les traits qui sont pertinents du point de vue de la sociologie, c’est-à-dire nécessaires à l’explication et à la compréhension sociologiques, et ceux-là seulement. Mais loin de chercher à produire par là, comme on pourrait le craindre, un effet de fermeture, en imposant mon interprétation, j’entends livrer cette expérience, énoncée aussi honnêtement que possible, à la confrontation critique, comme s’il s’agissait de n’importe quel autre objet. 1 En ce sens il estime à juste raison être nullement en contradiction avec une déclaration antérieure selon laquelle il n’a pas l’intention de sacrifier à l’autobiographie, genre à la fois convenu et illusoire : « Ceci n’est pas une autobiographie. Le genre ne m’est pas interdit seulement parce que j’ai (d)énoncé l’illusion biographique, il m’est profondément antipathique et l’aversion mêlée de crainte qui m’a conduit à décourager plusieurs « biographes » s’inspire de raisons que je crois légitimes. » Sans plus de commentaires saluons cette tentative d’explication post mortem. A chacun de se faire une opinion sur le caractère mensonger ou non des inexactitudes et imprécisions de Pierre Bourdieu après avoir pris la mesure, ainsi qu’il nous y engage, de la désolation intime du deuil solitaire, de son immense vide intérieur qu’une philosophie éthérée ne pourra jamais combler, de son désespoir, dont il ne peut sortir qu’en s’intéressant aux autres. Victime expiatoire à la recherche
1

Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Raisons d’agir, 2004, pp. 11-12.

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de la purification d’une nouvelle naissance il devra payer sa vie durant les rêves et illusions de sa jeunesse, dans le dépouillement des tics et trucs de la rhétorique universitaire. A-t-il pour autant atteint son objectif : la purification d’une nouvelle naissance ? La langue bourdieusienne ne fait-elle pas plutôt figure de novlangue ? Ses aventures algériennes (expression surprenante !) ou ses emballements scientifiques ne deviennent-ils plus que le masque d’une pulsion souterraine et d’une intention secrète, face cachée d’une vie dédoublée ? J’ose espérer que non. On l’aura compris, en plaçant en tête de mon étude ces lignes si personnelles de Pierre Bourdieu, parues deux ans après sa mort, je veux signifier non seulement mon respect du « principe de charité », tel qu’il l’évoque lui-même, mais une volonté d’empathie à l’égard de leur auteur ainsi que de son œuvre. Pour ce faire, en dépit de la difficulté de la tâche, j’ai fini par admettre que pareille démarche de compréhension n’a de sens qu’à partir du moment où je cesse de me comporter en observateur critique pour me livrer à une analyse comparée entre son parcours et le mien, entre un trajet universitaire exceptionnel, celui de Pierre Bourdieu, et un trajet ordinaire, le mien, celui de la majorité des universitaires de cette génération. En cela je reste fidèle à la phrase de Raymond Aron citée en avant-propos de mon premier livre, celui sur les camps de regroupement de la guerre d’Algérie : « plus l’équation personnelle de l’écrivain est connue moins le danger de partialité est grand ». Il importe de citer la phrase qui conclut le paragraphe : Or je sais, et je ne ferai rien pour le cacher, qu’en vérité je n’ai découvert que peu à peu, même sur le

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terrain de la recherche, les principes qui guidaient ma pratique.2 C’est dire combien ce sont les hasards de la vie et les nécessités de l’existence qui conditionnent ce que nous devenons, aussi est-ce grâce à leur connaissance que nous pouvons tenter d’appréhender ce que nous sommes et ce que sont les autres. Malgré un parcours de moindre amplitude, à l’instar de Bourdieu j’opterai pour l’auto-socianalyse, m’obligeant à ne retenir que les éléments nécessaires à l’explication et à la compréhension sociologiques. Pour me résoudre à ce dévoilement il aura fallu qu’un septennat s’écoulât depuis sa mort…et mon départ à la retraite. Auparavant j’ai enduré en silence un certain nombre de malentendus. Dès la sortie de mon ouvrage sur les camps un historien le présentait, dans un compte rendu de revue, comme une démarque de celui de Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad, sans même relever notre interprétation historique radicalement différente du phénomène – l’avait-il lu ? Plus récemment, alors que je le sollicitais pour un article, qui paraîtra dans le numéro du Croquant consacré à l’Algérie 1954-2004, Benjamin Stora me répondait au téléphone : « Ah oui ! c’est vous qui avez travaillé sur les camps avec Bourdieu ! » A l’inverse, avec le temps, la différence est si bien perçue que les points de convergence sont ignorés. Ainsi ai-je été amené à publier un long article dans le dossier « L’Algérie en partage », n° 61-62 du Croquant, été 1999. Je croyais en rester là avec l’œuvre de Bourdieu jusqu’à ce que je fasse des rencontres tardives avec son œuvre, plus exactement des études critiques. Je reprends ici mon article en développant plusieurs points et en modifiant
2

Pierre Bourdieu, op. cit., p. 12.

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parfois le style, plus convivial, propre à une revue ; l’une des conséquences est d’abandonner la gageure d’avoir rédigé un article de 45 pages sans aucune note. Si j’évite au lecteur de cet ouvrage le lourd appareil des notes et références bibliographiques je ne peux cependant le dispenser de quelques notes de référence. J’accompagne enfin chaque chapitre d’un texte d’auteur, qui présente l’avantage d’approfondir une analyse ou encore de donner un point de vue décalé, en ce sens qu’il apporte un éclairage différent. On se souvient de la pensée de Pascal : « Si on considère son ouvrage incontinent après l’avoir fait, on en est encore tout prévenu ; si trop longtemps après, on n’y entre plus. Ainsi les tableaux vus de trop loin et de trop près ; et il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu. » Je ne suis pas sûr du tout d’avoir trouvé ce point mais j’ai l’impression, s’il existe, de m’en être rapproché, dixhuit mois après ma précédente étude.

Lecture
Freud ou le refus des déterminismes
Sigmund Freud, Eine Kindheitserinnerung des Leonardo da Vinci*, trad. Un Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Gallimard, coll. Folio bilingue (1991), 2010, pp. 271-277

Même en disposant du matériel historique le plus abondant et en maniant avec la plus grande sûreté les mécanismes psychiques, une enquête psychanalytique serait impuissante à faire comprendre la nécessité par laquelle l’individu n’a pu devenir que ceci et rien d’autre […] Comme le don artistique et la capacité de réalisation sont en rapport intime avec la sublimation, force nous est de reconnaître que l’essence de la réalisation artistique nous est, elle aussi, inaccessible du point de vue psychanalytique […] Notre but reste de prouver l’interdépendance des événements extérieurs et des réactions de la personne par la voie de l’activité pulsionnelle. Même si la psychanalyse ne nous explique pas pourquoi Léonard fut un artiste, du moins nous rendelle compréhensibles les manifestations et les limites de son art. Il semble bien que seul un homme ayant vécu l’enfance de Léonard aurait pu peindre La Joconde et La Sainte Anne en tierce […] Cependant n’est-on pas en droit d’être choqué par les résultats d’une recherche qui accorde aux hasards de la constellation parentale une influence si décisive sur le destin d’être humain, qui par exemple fait dépendre le destin de Léonard de sa naissance illégitime et de la stérilité de sa première belle-mère Donna Albiera ? Je crois qu’on n’en a pas le droit ; tenir le hasard pour 12

indigne de décider de notre destin, ce n’est rien d’autre qu’une rechute dans la conception pieuse du monde, dont Léonard lui-même prépara le dépassement en écrivant que le soleil ne se meut pas. Nous sommes naturellement mortifiés qu’un Dieu juste et une Providence clémente ne nous protègent pas mieux de telles incidences à l’époque la plus démunie de notre vie. Nous nous plaisons ainsi à oublier qu’à vrai dire tout dans notre vie est hasard, à partir de notre commencement, par la rencontre du spermatozoïde et de l’ovule, hasard qui participe certes aux lois et à la nécessité de la nature, mais qui est sans rapport avec nos désirs et illusions. Le partage, dans ce qui détermine notre vie, entre les « nécessités » de notre constitution et les « hasards » de notre enfance peut bien être encore incertain dans le détail, mais, dans l’ensemble, il ne subsiste aucun doute quant à l’importance de nos premières années d’enfance. Tous, nous montrons encore trop peu de respect pour la Nature qui, selon les paroles obscures de Léonard rappelant le propos d’Hamlet, « est pleine d’innombrables raisons qui n’ont jamais accédé à l’expérience » : La natura è piena d’infinite ragioni che non furono mai in isperienza. Chacun de nous, êtres humains, correspond à l’une des tentatives sans nombre dans lesquelles ces ragioni de la Nature se fraient une voie vers l’expérience.

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* « La seule belle chose que j’ai écrite », disait Sigmund Freud de son Léonard (lettre du 13 février 1919 à Ferenczi) ; la seule fois aussi, selon J.B. Pontalis, où Freud a accolé le mot de beauté à l’un de ses écrits.

1 Mes rencontres avec Bourdieu
Je n’ai rencontré l’homme qu’une fois, au printemps 1964. Je n’avais pas lu grand chose de lui. Il est vrai que ses publications se limitaient à quelques articles et à son petit Que sais-je ? Sociologie de l’Algérie, alors que le volumineux Travail et travailleurs en Algérie, en collaboration avec Alain Darbel, venait tout juste de sortir. Au fil des années qui suivirent j’ai lu la quasi-totalité de ses œuvres ainsi qu’une part de la critique, c’est ce que j’appelle mes rencontres différées et tardives.

Rencontre manquée avec le chien du jardinier
Ma rencontre avec Bourdieu lui-même eut lieu à Paris, au 28 de la rue Monsieur le Prince, premier siège du Centre de sociologie européenne, fondé par Raymond Aron. Alors qu’il exerçait comme assistant depuis deux ans (1958-1960) à la Faculté des lettres d’Alger, R.Aron l’avait fait venir auprès de lui à la Sorbonne et, paraît-il, lui aurait ainsi évité le sort funeste de Jacques Audin, assistant de la Faculté des sciences d’Alger, disparu dans les geôles de la police française. Depuis plusieurs mois, tant en Algérie qu’en France, j’avais déjà contacté une bonne centaine d’informateurs potentiels, jamais je ne fus aussi mal reçu. J’ai rencontré ce jour-là une bogue de châtaigne et sortis de l’entretien proprement sonné, si marqué par cette véritable « scène primitive » que je fis dès lors de Bourdieu mon anti-modèle durant mes quarante années d’enseignement supérieur, le modèle de 15