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Pierre Bourdieu et les médias

De
161 pages
Pierre Bourdieu s'est intéressé très tôt aux médias, d'abord en tant que sociologue des phénomènes culturels, mais aussi de manière plus pratique, lorsque ceux-ci constituent des instruments irremplaçables de diffusion des travaux scientifiques et des idées. Dans le prolongement de ses travaux sur le champ littéraire et de son ouvrage Les Règles de l'art, la publication, en 1996, de son livre Sur la télévision et le succès que celui-ci a rencontré ont suscité des débats particulièrement vifs sur le rôle et la responsabilité des journalistes.
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Pierre Bourdieu et les médias

HUITIÈMES

RENCONTRES

INA - SORBONNE

15 mars 2003

INA - Inathèque de France

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

(Ç> L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7607-8 EAN:9782747576079

Sommaire
Les participants ..................................... Présentation . Par Emmanuel Haag, président-directeur général de l'Ina, et Jean-Michel Rodes, directeur de l'Inathèque de France Pierre Bonrdieu, sociologue des médias......................... La Culture du pauvre ........................................................ Érik Neveu Les règles de l'art .............................................................. Roger Chartier Sur la télévision .................................................. Patrick Champagne Pierre Bourdieu, créateur de médias.............................. Les Actes de la recherche en sciences sociales et Le Sens commun ................................ Jacques Revel Pierre Bourdieu, créateur d'instruments concrets . Jean-Pierre Jauneau Liber . Thomas Ferenczi Raisons d'agir ................. Serge Halimi Table ronde: Un intellectuel dans les médias ............... Jean-Michel Meurice Pierre Carles Henri Maler Aline Pailler Conclusion ................................ Par Roger Chartier et Patrick Champagne
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Les participants
Pierre CARLES Réalisateur Films: La Sociologie est un sport de combat (2001), Enfin pris? (2002) Patrick CHAMP AGNE Sociologue à l'Institut national de la recherche agronomique (Inra) et au Centre de sociologie européenne (CSE), laboratoire de l'École des hautes études en sciences Sociales (EHESS). Ouvrages: Faire l'opinion (Minuit, 1989), La Misère du monde (coauteur, Le Seuil, 1993) Roger CHARTIER Directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) Ouvrage: Au bord de la falaise. L'histoire entre certitude et inquiétude (Albin Michel, 1998) Thomas FERENCZI Correspondant du Monde à Bruxelles Ouvrage: L'Invention dujournalisme en France (Plon, 1993)

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. . Journaliste au Monde diplomatique Ouvrage: Les Nouveaux chiens de garde (Liber-Raisons d'agir, 1997) . Jean-Pierre JAUNEAU Typographiste, metteur en page et graphiste des Actes de la recherche en sciences sociales . Henri MALER Maître de conférence à l'université Paris 8 ; coanirnateur de l'association Acrimed (Action . Jean-Michel MEURICE critique médias)
Serge HALIMI

Peintre et cinéaste, réalisateur de nombreux documentaires historiques ou d'investigation. Il a participé avec Georges Duby, Pierre Bourdieu et Michel Guy à la création de La SeptlArte Érik NEVEU Professeur à l'Institut d'études politiques de Rennes Ouvrages: Sociologie du journalisme (La découverte, 200 I), Initiation aux Cultural Studies (avec Armand Mattelart, La Découverte, avril2003) Aline PAILLER Journaliste et productrice à France Culture. Nommée au Conseil économique et social en 1999, députée européenne de 1994 à 1999 Jacques REVEL Président de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) Ouvrage: Les Usages politiques du passé (codir. avec François Hartog, éditions de l'EHESS, 2001)

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Présentation
Emmanuel HaaG: Je voudrais, au nom de l'Ina, vous dire combien nous sommes attachés à ce que, autour des grandes fonctions qui sont les nôtres et au sein de celles-ci, il y ait une véritable réflexion et une dimension autour de la réflexion sur les médias, ses acteurs, ses philosophes et ses penseurs. Nous sommes engagés sur de grands terrains: l'archivage, la numérisation, la constitution de la mémoire de demain, mais cette mémoire, la préservation de cette mémoire, cette dimension patrimoniale n'a pas qu'une vocation archivistique ou testamentaire, elle ne prend véritablement son sens que dans la mesure où elle est interpellée, confrontée, mise en abyme, mise en réflexion par les chercheurs, les intellectuels, les universitaires et les étudiants que vous êtes. Donc, à travers la construction des outils rattachés à la pérennité et à la sauvegarde des supports, des signaux, des messages, des émissions, il est tout aussi essentiel pour nous de construire les espaces, les moments, les lieux où ces rencontres peuvent se faire. C'était sous cette double exigence que je voulais placer ces nouvelles Rencontres Ina-Sorbonne. Je passe tout de suite la parole à Jean-Michel Rodes, qui est le directeur de l'Inathèque, c'est-à-dire du lieu où se constitue le dépôt légal de la radio et de la télévision, et peut-être demain d'Internet. Jean-Michel RODES: Merci, Emmanuel. Je ne vais pas rentrer dans le contenu même de cette journée, dont Patrick Champagne et Roger Chartier vont nous parler. Quand même un mot sur le pourquoi de cette journée. Je crois que c'est une journée qui doit être tout sauf un hommage, sauf un hommage académique, sauf un hommage funèbre, sauf un hommage unanimiste, etc. On aurait aimé faire cette journée du vivant de Pierre Bourdieu, et avec Pierre Bourdieu, et surtout pas dans les mois qui ont suivi sa mort où, au contraire, il y a eu cette espèce

d'unanimisme global qui ne tend qu'à émousser complètement la réflexion et la pensée critique d'un chercheur comme Pierre Bourdieu. Donc, on a préféré laisser passer du temps, de façon à arriver à construire quelque chose qui rende complètement et dans toutes ses dimensions la force de cette pensée. Avant de passer la parole à Patrick Champagne, je voudrais remercier les gens qui ont permis l'organisation de cette journée. D'abord, Alain Flageul, qui s'est beaucoup consacré à l'organisation de ces Rencontres. D'autre part, Emmanuelle Pige, documentaliste, qui a fait les recherches documentaires sur les programmes de télévision que vous verrez tout à l'heure. Véronique Baka et Jean-Michel Briard, qui en ont fait le montage technique (Jean-Michel Briard est à la console, làhaut, pour les projeter). Marie-Françoise Boudet, qui a souvent un travail de petite fourmi, qu'on ne voit pas, mais qui s'occupe de l'ensemble des questions de logistique et de mailing qu'il peut y avoir derrière ce genre de journée. Ainsi que Laure de Lestrange. Par ailleurs, il y a une petite «distorsion» par rapport à ce qui était prévu sur le carton d'invitation: Laure Adler, qui était prévue, ne pourra pas venir finalement, je vous prie de l'en excuser. Patrick CHAMPAGNE: Bonjour. Je voudrais juste dire quelques mots pour dans quel esprit cette journée a été conçue. Je voudrais tout d'abord, en mon nom et au nom de Roger Chartier remercier l'Ina d'avoir eu l'excellente idée de proposer cette journée. Nul doute que ce qui fait aujourd'hui l'actualité des médias aurait intéressé Bourdieu et il aurait sans doute proposé de lancer de nombreuses enquêtes afin d'analyser cette actualité que les médias fabriquent. Dès 1994, il y a maintenant presque dix ans, dans un numéro des Actes de la recherche intitulé «L'emprise du journalisme », nombre de thèmes qu'on voit aujourd'hui surgir ou resurgir étaient déjà évoqués. Le sujet de cette rencontre est « Pierre Bourdieu et les médias ». Nous avons souhaité élargir le sujet. Comme vous le savez, ces dernières années, Pierre Bourdieu, depuis son passage à la télévision en janvier 1996, et surtout depuis la publication de son petit livre Sur la télévision, a été l'objet de nombre de 6

polémiques qui se sont focalisées sur Bourdieu et la télévision. Nous avons souhaité élargir ce thème et traiter de manière beaucoup plus générale des rapports de Pierre Bourdieu avec tous les médias parce que la question de la diffusion à été présente tout au long de sa vie. Mais parler de Bourdieu et des médias sur quarante ans - dès le début des années 1960 Bourdieu s'intéresse aux médias - n'est pas sans poser des problèmes d'interprétation. En quarante ans, en effet, bien des choses ont changé dans l'univers médiatique et bien des choses ont également changé dans l'élaboration progressive d'une théorie qui s'est peu à peu affinée. Cela explique qu'on ne pourra donc pas mettre brutalement en regard des propos anciens qui correspondent à un certain état et de sa théorie et du système médiatique avec des propos plus récents autour de ce thème. La journée va s'organiser autour de trois grandes séquences. Une première séquence sera consacrée à Bourdieu en tant que sociologue analysant les médias considérés comme instances de diffusion culturelle. En effet, Pierre Bourdieu a mené très tôt, dès les années soixante, des travaux de sociologie de la culture et, bien évidemment, il s'est intéressé à la culture « cultivée» et à la production culturelle industrielle, la production culturelle dite « de masse» qui apparaît à la fin du XIXesiècle. On évoquera les travaux qu'il a consacrés à ce domaine. Dans un deuxième temps, nous aborderons un autre aspect de Pierre Bourdieu qui est très important, à savoir Bourdieu en tant que responsable - et même créateur - de médias. Il a été en effet responsable éditorial d'un certain nombre de types de médias, depuis des collections d'ouvrages jusqu'à une revue scientifique qu'il a créée en passant par un certain nombre d'expériences qu'il a tentées, par exemple l'expérience de Liber, qui était un supplément de grands journaux européens, et la petite collection «Raisons d'agir », qu'il a créée en 1996. Enfin, une dernière séquence sera consacrée à «Bourdieu dans les médias », au Bourdieu médiatisé ou à la manière dont Bourdieu envisageait, en tant qu'intellectuel, sa participation au débat public à travers les médias. Voilà la présentation très générale de la journée. Nous 7

allons donc commencer par la séquence « Bourdieu, analyste des médias », qui donnera lieu à trois exposés et à un certain nombre d'illustrations par l'Ina. Roger CHARTIER: La journée sera rythmée par des présentations d'extraits d'émissions, de films, ou de programmes de radio, et ce avec une double intention. La première est évidemment de rendre Bourdieu présent dans cette journée, d'entendre différents moments dans lesquels il a, soit proposé des analyses, soit pris des positions par rapport aux médias, et ce, dans les médias. Et comme le disait Patrick Champagne, au-delà même du discours sur les médias et sur le journalisme, ce qui est en jeu ici est la définition même du rôle des intellectuels. La deuxième intention de la présence de ces extraits, qui ont été choisis avec beaucoup de soin (et je voudrais remercier encore les personnes que Jean-Michel Rodes a citées, parce que sans elles rien n'aurait été possible), c'est de montrer différentes situations de parole. Vous le verrez, les extraits relèvent de genres et de médias très différents. Il s'agit donc de montrer quelles sont les contraintes et les possibilités propres à chacun de ces moyens de transmission de la parole, de la radio jusqu'au cinéma en passant par la télévision. Et de réfléchir sur les différentes possibilités ou contraintes que différentes situations, dans le même médium, c'est-à-dire la télévision, offrent ou imposent. C'est ainsi que l'on rencontrera des cours télévisés, des interviews rapides, des entretiens plus approfondis, des situations de débat ou une situation de dialogue, comme dans le cas du dialogue mené avec Günter Grass. Nous commençons avec ce premier ensemble d'extraits d'émissions de radio et de télévision, de façon à ouvrir la séquence sur Pierre Bourdieu, sociologue des médias. Vous y verrez l'illustration même de ce que je viens de dire, avec un entretien mené par Laure Adler, un autre entretien provenant d'un programme de radio, que j'avais eu le plaisir de faire avec Bourdieu, et deux situations dans lesquelles il s'agit de leçons télévisées puisque inscrites dans le programme des recherches du Collège de France.

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Pierre Bourdieu, sociologue des médias
Extraits projetés

Le Cercle de minuit, entretien avec Laure Adler, France 2, 28 avril 1998 - Pierre BOURDIEu: Il était important que la socio dise son mot lorsqu'elle a quelque chose de vraiment important à dire. L'exemple de la télévision s'impose. Ce n'est pas un domaine dans lequel je suis spécialiste, mais je travaille avec des spécialistes et j'ai des instruments de pensée, me semble-t-il, qui, armés de ce que les spécialistes qui ont fait des interviews, des entretiens, des enquêtes, des statistiques, etc., armés de ces savoirs-là, ces instruments de pensée me permettent de dire un certain nombre de choses qui sont de l'ordre du constat, du constat désagréable. Alors ce qui est très étonnant, c'est qu'il y a beaucoup de sujets comme ça, enfin tout ce qui touche en gros aux intellectuels au sens très large, les constats sont perçus immédiatement comme des jugements de valeur et on dit: « Il fait un pamphlet. »

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1988

Entretien avec Roger Chartier, France Culture, 2 février

- Pierre BOURDIEu: Ce que la sociologie, en tout cas telle que je la conçois, a produit, ce sont des instruments... pour une part, ce sont des instruments d'autodéfense contre l'agression symbolique, contre la manipulation symbolique, etc. C'est-àdire essentiellement contre les producteurs professionnels de discours. Et il est évident que le sociologue ne peut pas compter, je l'ai dit plusieurs fois, sur les producteurs symboliques, c'est-à-dire sur les journalistes, les évêques, sur les professeurs, sur les philosophes, enfin sur tous les gens qui font profession de parler, et de parler du monde social, puisqu'une part considérable de son travail consiste à mettre en garde contre la rhétorique du discours ordinaire sur le monde social, du discours des demi-habiles. Alors le problème est que 9

ces instruments que produit le sociologue, qui sont des instruments de self-défense - c'est un professeur de judo, finalement, symbolique - sont interceptés par ceux qui s'en servent. Et très souvent, je peux dire que la sociologie entre par exemple dans toute une part de la publicité, toute une part du marketing. Par exemple, on pourrait prendre une soirée de télévision, une soirée électorale, et en faire une analyse terrible mais peut-être impubliable parce que ce serait considéré comme une démolition criminelle, ce serait le professeur de sciences politiques qui vient commenter le journaliste, qui vient commenter I'homme politique, chacun luttant pour avoir, non pas le dernier mot, mais pour être en position de métadiscours par rapport au précédent. Alors j'emploie une métaphore, là, qui est très amusante, c'est l'expérience célèbre de Kellogg, qui travaillait sur les singes. Un jour, il met une banane suspendue en l'air, hors de portée d'un singe ordinaire. Ils essaient tous de sauter. Et puis Sultan, qui est le plus malin, attrape une petite guenon de ses petites amies, la met dessous, grimpe dessus et attrape la banane. Ensuite, tous les singes sont là avec une patte en l'air pour monter sur l'autre, mais personne ne veut plus, tout le monde ayant compris qu'il ne faut pas se laisser monter dessus, personne ne veut plus être dessous. Il y a beaucoup de discussions que nous voyons à la télévision, de débats. Si maintenant on regarde un débat de télévision d'une soirée électorale, eh bien voilà, ce sont des gens qui ont la patte en l'air pour monter. Mais pour avoir quoi? Pour être celui qui fait du méta, c'est-à-dire: je vais vous dire ce que c'est que de dire ce que vous dites. Recherches au Collège de France. Sur la télévision, Paris Première, mai 1996 - Pierre BOURDIEu: La télévision est le lieu de censures multiples et pour la plupart invisibles, y compris pour ceux qui les exercent. Ceci est important parce que l'analyse sociologique se heurte souvent à un malentendu lorsqu'elle met au jour des mécanismes cachés. Ceux qui font l'objet de ses analyses, en particulier les journalistes, ont tendance à penser 10

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que le travail d'énonciation est un travail de dénonciation, et de dénonciation personnelle, et ils se sentent en quelque sorte visés par les analyses. Alors que plus on avance dans l'analyse d'un mécanisme, d'un milieu, d'un fonctionnement social, plus on est amené à dédouaner les agents de leurs responsabilités. Ce qui ne veut pas dire qu'on justifie tout ce qui se passe dans un univers social, mais plus on comprend comment il fonctionne, plus on comprend aussi que les gens qui le font fonctionner sont manipulateurs autant que manipulés. Ce qui ne veut pas dire qu'ils ne manipulent pas. Et souvent ils manipulent d'autant mieux qu'ils sont eux-mêmes manipulés et inconscients de l'être. J'insiste sur ce point, tout en sachant que, malgré tout, ce que je dis sera perçu comme ce qu'on appelle une critique, c'est aussi une manière pour les groupes sociaux analysés de se défendre contre l'analyse. Donc, la télévision est le lieu de censures. Ces censures, on s'attend à ce que je dise qu'elles sont politiques. L'important n'est pas tellement là. On peut penser aussi aux censures économiques. En fait, il est vrai que, en dernier ressort, on pourra dire que ce qui pèse à la télévision, c'est toute la logique économique. Je dis bien: en dernier ressort, en dernière analyse. Cela dit, dire simplement que ce qui se passe à la télévision est déterminé par les gens qui possèdent la télévision, par les annonceurs qui paient la publicité, par l'État qui donne des subventions, je pense que c'est très insuffisant et que, si on ne savait sur une chaîne de télévision que le nom du propriétaire, la part des annonceurs dans le budget, des différents annonceurs, etc., et le montant des subventions, on ne comprendrait pas grand-chose. Ce que je veux montrer est beaucoup plus subtil et donc, beaucoup plus dangereux. Je parle souvent de « violence symbolique ». C'est une notion qui peut paraître abstraite et difficile, mais je crois qu'elle est utile en l'occurrence. La violence symbolique, ce sont des coups, en quelque sorte, qui s'exercent avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et de ceux qui l'exercent, dans la mesure où les uns et les autres sont inconscients de subir cette violence. Un des rôles de la sociologie, enfin c'est son métier, elle fait comme toutes les sciences, elle dévoile des choses cachées, inconscientes, et ce 11

faisant, elle peut contribuer un petit peu à minimiser la violence symbolique qui s'exerce dans les rapports sociaux, et en particulier dans le rapport de communication médiatique.

. Recherches au Collège de France. Le champ journalistique et la télévision, Paris Première, mai 1996
- Pierre BOURDIEu: Pour aller au-delà de la description et essayer de saisir les mécanismes explicatifs des pratiques des journalistes, il faut faire intervenir une notion que j'invoque, qui est un peu technique, mais je suis obligé de l'invoquer, c'est la notion de « champ journalistique ». J'entends par là ce qu'on pourrait désigner aussi par le mot de « microcosme ». Le monde journalistique est un univers qui a ses lois à lui. Il est autonome, c'est-à-dire qu'il a sa propre loi et que ce qui s'y passe ne peut pas être compris de manière directe à partir de facteurs extérieurs. On ne peut pas expliquer ce qui se fait à TF I par le seul fait que c'est possédé par M. Bouygues. Pour comprendre ce qui se passe à TF I, il faut comprendre que TF I est situé dans un univers de relations objectives entre les différentes chaînes de télévision qui sont en concurrence et qui interagissent par des concurrences explicites, mais qui aussi se contraignent de façon invisible à travers des rapports de forces non perçus. Des rapports de forces qui peuvent être mesurés sous la forme de parts de marché, sous la forme de poids auprès des annonceurs, sous la forme de capital collectif de journalistes prestigieux, etc. Autrement dit, il y a entre ces chaînes non seulement des interactions, des gens qui se parlent ou qui ne se parlent pas, des gens qui s'influencent, des gens qui se lisent, tout ce que j'ai raconté, mais aussi des rapports de forces complètement invisibles qui font que quelqu'un qui est dans cet univers ne peut pas faire certaines choses et est fortement incliné à faire d'autres choses. Dans chaque champ, le champ universitaire, le champ des historiens, il y a des dominants et des dominés, selon les valeurs internes du champ. On dira: « Ça, c'est un bon historien. » Un bon historien, c'est un historien dont les bons historiens disent que c'est un bon historien. C'est comme ça. Un bon 12

mathématicien... C'est nécessairement circulaire. Mais l'hétéronomie, la dépendance à l'égard des forces externes commence quand quelqu'un qui n'est pas mathématicien peut commencer à donner son avis sur les mathématiciens. Or, de fait, à chaque instant, les médias interviennent pour donner des verdicts. Ces interventions extérieures sont très menaçantes, premièrement parce qu'elles peuvent tromper les profanes, qui malgré tout ont du poids dans la mesure où les producteurs culturels ont besoin de clients. Ils peuvent agir sur la vente des livres par exemple, et, à travers la vente des livres, sur les éditeurs, et à travers les éditeurs c'est les possibilités de publier. Les jeunes écrivains à trois cents exemplaires vont avoir de plus en plus de mal à publier, etc. Ça, c'est un premier point. Mais ils peuvent agir aussi de manière plus subtile par la logique du cheval de Troie, c'est-à-dire en introduisant dans les univers autonomes des producteurs hétéronomes, des producteurs hétéronomes qui vont, avec l'appui de forces externes, recevoir une consécration qu'ils ne peuvent pas recevoir de leurs pairs. Ils vont avoir une cote télé. Ça, je peux dire, c'est un fait de plus en plus, dans certaines disciplines. La consécration par les médias est prise en compte même par les commissions du CNRS. Alors ça, c'est une chose très inquiétante parce que ça veut dire que le jugement externe, lorsque monsieur X ou Y invite un chercheur, il lui donne une forme de consécration qui, jusqu'à ce jour, était plutôt une dégradation. Roger CHARTIER:Cette première séquence d'interventions a pour but de suivre le processus de construction, d'élucidation et de définition, au fil des travaux et des années, d'un certain nombre des notions que nous venons d'entendre et qui, pour Bourdieu, représentaient à la fois des instruments d'analyse et des outils critiques pour aborder les médias. Au fil de ces années, cette construction a formulé des notions aussi décisives dans son travail théorique que celles de «champ », de « capital », le couple de concepts associés «autonomie» et « hétéronomie », et finalement la notion de «violence symbolique ». Pour mettre en place cet ensemble de concepts qui étaient ceux de l'analyse sociologique et qui devaient aussi 13

être des instruments pour tous ceux qui en faisaient lecture et qui, ainsi, pouvaient prendre distance par rapport aux formes diverses de la violence symbolique, nous avons choisi de concentrer l'attention sur trois étapes et trois ouvrages. Le premier, qui est la traduction en français de l'ouvrage de Richard Hoggart, The Uses of Literacy, traduit en 1970 sous le titre La Culture du pauvre. Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, est un livre traduit et présenté par Jean-Claude Passeron dans la collection « Le Sens commun» (Minuit) dirigée par Pierre Bourdieu, dont Jacques Revel parlera plus tard. Il y a une double raison à ce choix. La première, avec ce livre qui n'est pas de Bourdieu puisqu'il ne l'a ni écrit, ni traduit, est de rappeler la dimension collective de son travail, et en particulier dans cette période très importante dans laquelle le travail en commun avec Jean-Claude Passeron a construit une sociologie de l'éducation, des Héritiers à la Reproduction, ou permis d'accueillir de nombreuses traductions accueillies des classiques des sciences sociales dans « Le sens commun », en particulier celle de Richard Hoggart. La deuxième raison était de commencer avec un livre qui met en garde contre les illusions si répandues dans les années 1960 par les descriptions d'une civilisation de masse supposée annuler, dans la dénonciation radicale ou parfois dans des approbations intéressées, le « conditionnement» (c'est un mot qui apparaît dans la préface) des lecteurs ou des spectateurs, particulièrement les plus démunis et les plus populaires, par les mass media. Grâce à la traduction de livre de Hoggart, on entend rappeler la distance toujours présente qui existe dans la réception, l'écart toujours possible entre l'idéologie imposée et l'appropriation effective qui peut se soustraire, au moins partiellement, à l'exercice de la violence symbolique grâce à une distance maintenue. Le deuxième livre, que je présenterai moi-même, c'est Les Règles de l'art (Le Seuil, 1992). L'idée ici, est de suivre le déplacement de Bourdieu des pratiques de la réception à l'espace de la production culturelle, avec l'accent mis dans ce livre, et dans des articles qui l'accompagnent ou qui le précèdent, sur la spécificité la plus fondamentale des champs 14

culturels et intellectuels, c'est-à-dire leur définition comme Ge cite un titre de Bourdieu) « un monde économique inversé ». Il s'agit donc d'analyser les champs de production culturelle ou intellectuelle dans leur dimension économique paradoxale puisqu'elle est fondée sur la dénégation des lois de l'économisme, c'est-à-dire de l'économie comme production, échange et consommation des biens. L'étude de ces espaces spécifiques, même dans leurs formes les plus brutalement liées au marché et au profit, doit être faite en mettant en avant les valeurs qui les commandent et qui sont des valeurs inversées par rapport à celles qui organisent le monde de l'économie: le désintéressement esthétique opposé à l'intérêt financier, la gratuité du geste opposée à la rentabilité des produits, les profits symboliques opposés à l'accumulation monétaire. De là, le défi lancé à toute analyse de cette économie paradoxale qui est celle des biens symboliques par les catégories employées dans l'analyse de 1'« économisme », comme disait Bourdieu pour désigner le monde du marché et de la circulation et de la production des biens matériels. Le troisième texte, Sur la télévision (Liber, 1996), permet un deuxième déplacement qui caractérise, d'abord, le style d'intervention, puisqu'il s'agit d'un petit livre qui publie des leçons enregistrés pour la télévision, en l'occurrence pour Paris Première. Le projet du livre s'enracine dans une question apparemment toute simple: comment poser à la télévision un certain nombre de questions sur la télévision. Mais le déplacement n'est pas seulement celui de la forme du livre, opposant l'imposant volume des Règles de l'art à ce bref ouvrage d'interventions. Le déplacement concerne également l'objet de l'analyse, qui ne porte ni sur les formes rebelles ou distanciées de l'appropriation, ni sur les principes spécifiques de la définition de l'autonomie des champs de production intellectuelle, culturelle ou esthétique, mais sur les effets produits par la logique de marché sur les médias, partant, sur le travail de ceux qui y travaillent, à commencer par les journalistes. D'où, en retour, l'analyse des effets ou des contraintes qui sont imposés par le poids symbolique de la

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télévision et par les formes du travail journalistique sur les conditions mêmes de la production intellectuelle et culturelle. La première intervention est celle d'Érik Neveu, professeur à l'Institut d'études politiques de Rennes, et porte sur le premier des trois livres que nous avons retenus: La Culture du pauvre de Richard Hoggart, traduit par Passeron et publié dans la collection dirigée par Bourdieu.

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